Bas-Canal

 

 

 

 

On ne peut même pas dire que j’avais gagné ce concours, que j’avais brillé par ma culture ou mon intelligence.

Non, c’était juste le gros coup de bol : un tirage au sort !

 

Bien contente,  j’ai raconté partout que je partais en Egypte.

Le bureau a fait des oh et des ah ! et j’ai vu luire l’envie dans l’œil de mes collègues. Dans mon service, on peut dire que la grisaille domine. Les cartes postales annuelles, qu’on punaise au mur et qu’on vire tous les cinq ans pour repeindre, ont souvent l’exotisme torride des plages de Palavas-les-Flots !

J’ai un peu déchanté quand il s’est agi de trouver le second bénéficiaire car le voyage était pour deux - tous frais compris, à l’exception des boissons, des taxes d’aéroport et de l’excursion facultative d’Abou Simbel - Alex, ma seconde fille serait bien venue avec moi, mais que faire de ses deux minots ?  Et j’ai préféré ne pas demander à ma fille aînée - depuis qu’elle s’est maquée avec sa Caroline - on est en froid !

Un samedi matin devant les boites à lettres, j’en discutais avec madame Pernaud ma concierge. Frétillante dans un survêt’ rose bonbon, Blondasse du cinquième,  nous a saluées. Dos tourné, j’ai fourragé dans ma boite vide pour éviter de lui répondre. Ma voisine oxygénée a sensiblement mon âge, mais un étage et vingt bons kilos nous séparent mieux qu’un mur de Berlin. Elle  sautilla d’un air guilleret et fila, fusée acidulée, vers le boulevard Matabiau  pour longer le canal au petit trot.

A vingt heures pétantes, quand on a sonné à ma porte j’étais à mille lieues de penser à elle, je fis cependant bonne figure et l’invitai à entrer. Je suis assez fière de mon intérieur cosy… Après les compliments d’usage elle en vint au fait : Elle proposait tout simplement de m’acheter le second billet à 50% de sa valeur, s’engageant aussi à prendre en charge ma part de taxes et les consommations pendant le séjour. Si j’avais pu choisir ma compagne d’aventure, je n’aurais certes pas « nominé » Blondasse.  Mais le temps pressait, l’agence m’avait déjà appelée pour les formalités et sa proposition avait l’avantage de régler mon problème d’argent de poche.

 

Samedi 15 Septembre 10 heures

Arrivée à Blagnac avec une bonne heure d’avance…

Je me suis postée en face du panneau où les vols sont programmés et dès que j’ai vu « enregistrement » pour le mien, j’y suis allée. J’ai regardé ma grosse valise noire se faire avaler par le tapis roulant puis, le vanity acheté pour la circonstance et mon sac de voyage sous le bras, j’ai attendu dans la salle d’embarquement…

Blondasse est arrivée froufroutante deux minutes avant qu’on appelle.

 

Samedi 15 Septembre 13 heures

Je ne vais pas raconter, mais dès que je suis montée dans l’avion des papillons noirs ont dansé devant mes yeux, je me suis couverte de sueur, puis j’ai eu du mal à respirer… 

Le vol a été un enfer

Je détiens le record mondial des sacs vomitoires sur Toulouse-le Caire par temps calme et je crois qu’il n’est pas prêt de tomber !

Quand nous avons atterri, j’étais verte, j’avais les cheveux poissés par la sueur et l’impression que les autres voyageurs me regardaient avec un vague dégoût. J’ai quitté l’avion soutenue par l’hôtesse, Blondasse ployant sous le poids de mes sac et vanity  qu’elle portait en plus des siens. Nous avons passé une nuit au Saphir hôtel en plein centre du Caire. Blondasse enjôla notre accompagnateur et obtint une chambre single, moi aussi par conséquent. J’ai préféré me coucher sans dîner.

 

Le Caire ! Quelle ville ! Une populace grouillante, une circulation folle où ânes attelés de charrettes, autocars, camions et mobylettes manœuvrent dans tous les sens. Les routes étant insuffisantes pour toute cette masse, on en a construit sur pilotis, elles se superposent, s’entrecroisent, parfois même on roule au niveau du troisième étage des immeubles.

Après un bon bain, une nuit de sommeil, j’étais d’attaque, on embarquait dans un mini-car « de-luxe » en direction de Louxor. Je m’installai derrière le chauffeur et Blondasse pimpante dans un corsaire jaune citron s’asseyant  à coté de moi suggéra qu’en vacances nous pourrions nous dire « tu » et utiliser nos prénoms, mais ça m’écorche un peu de l’appeler Martine.

 

Arrivée à Louxor, installation pour les sept jours de croisière, Blondasse et moi partageons naturellement la même cabine. « Le Prince du Nil » est un joli petit bateau, pas une de ces énormes usines à touristes qui montent et descendent le fleuve… On dîne et on se couche tôt. Le lendemain, le guide officiel de notre groupe monte à bord. Nous sommes réunis dans la salle à manger et je remarque combien le cadre est charmant… lambris acajou et miroirs biseautés on dirait un vieux manoir anglais…Le guide nous fait une petite conférence, il nous teste en posant des questions auxquelles seule Blondasse sait répondre, puis départ en minibus, visites, flânerie sur un marché, balade et retour en calèche…

Martine m’escorte partout.

Nous dînons, et pendant qu’on s’endort, le Prince du Nil quitte lentement son amarrage et tangue doucement en direction d’Assouan…

Je ne vais pas vous raconter l’Egypte…

Temples… chaleur… navigation… Croisière superbe.

Sur le pont supérieur, sous les regards concupiscents de certains de nos compagnons de voyage, Martine en bikini blanc prend un hâle doré pendant qu’abritée des ardeurs du soleil j’écris mes cartes postales. Les jours passent et nous sommes en vue d’Assouan…

 

22 Septembre, Assouan…

Nous devions prendre l’avion pour visiter les temples d’Abou Simbel…

C’est simple je renonce à la visite et tant pis pour l’économie que réalisera Martine ! Qu’on ne s’occupe surtout pas de moi, Je vais sagement passer ma dernière journée égyptienne à musarder au soleil, flâner le long du barrage, contempler l’immense Lac Nasser et finir le rouleau de pellicule du Nikon que m’a prêté une collègue de bureau.

Je quitte la bateau peu de temps après les autres, eux se rendent en bus au petit aéroport d’Assouan - moi je pars traînasser au bord de l’eau - Des petits marchands essaient de me fourguer des sacs avec le profil de Néfertiti dessus, ou des petites calottes en coton blanc tricotées au crochet par un petit grand père accroupi sous un arbre.

Je continue ma promenade, j’admire des fleurs étranges sur de gros arbres trapus, m’éloignant du barrage je flâne sur le bord du lac où jamais les touristes ne viennent vagabonder…

Il n’y a pas grand monde dans ce coin là…

Soudain, je remarque un gamin qui a capturé un petit lézard et le torture, il le tient par l’extrémité d’une patte ou le bout le la queue le laisse tomber par terre et recommence sans fin.

J’aime pas les bêtes, mais j’aime pas non plus qu’on leur fasse du mal… me voici donc aux prises avec ce gamin.. lui ne parle pas le français.  Il est morveux et a une dent cassée juste devant… Le seul mot compréhensible qu’il répète  est : « dollars, dollars, dollars »

Je fouille mon porte-monnaie et n’y trouve que quelques pièces françaises… Je n’ai plus d’argent égyptien. En échange de trois pièces de 1 euro il me donne la bestiole et disparaît derrière une espèce de cabanon…

Je m’assieds au bord de l’eau et pose délicatement le lézard ; il semble tellement mal en point ! Je tente de le ranimer en l’arrosant doucement, l’eau redonne une couleur plus soutenue à sa peau, il est joli. Il respire toujours mais de façon saccadée, trois quatre respirations et pause d’au moins 30 secondes, ses yeux sont vitreux, je reste longtemps assise à l’observer, il est inerte et respire c’est tout.  Je décide de l’abandonner à son destin en le laissant auprès de l’eau.

Je me lève et aperçois alors la tête du gamin qui me guette derrière sa cahute…

Ah le bougre ! il attend donc que je sois partie pour recommencer son manège… je ramasse mon lézard. Sur ma main il semble se ranimer et avançant sur mon avant bras, il rampe sous ma manche longue et niche son museau dans le creux de mon coude, une façon qu’il a de me dire : « Je suis mort sans toi… Ne m’abandonne pas…   »

Je rentre au bateau Jojo planqué dans ma manche. Dans la cabine, j’installe mon lézard dans le lavabo, avec très peu d’eau… je finis mes bagages et écris ma dernière carte postale… J’appréhende un peu la réaction de Martine, j’espère qu’elle ne verra pas d’objection à passer sa dernière nuit sur le bateau en compagnie d’un lézard agonisant…

Coup de chance, Martine adore les bestioles exotiques, je l’apitoie en lui racontant son martyre. Elle retourne mon lézard dans tous les sens, le trouve superbe puis demande comment j’ai l’intention franchir la douane avec lui… Je n’en sais trop rien, d’ailleurs je pense qu’il va mourir avant notre départ.

Au matin, Jojo que Martine a rebaptisé « Maurice » - en raison du saint du jour - est toujours dans le même état.

Nous devons décoller d’Assouan et rallier Toulouse sans escale.

Le départ est fixé à 14 heures.

J’éprouve la tentation d’expédier Maurice par la fenêtre du bateau pfuitt… directement dans le Nil.

Martine m’en dissuade… D’ailleurs elle a une idée pour le passer en fraude… Elle a une espèce de petite sacoche qu’elle porte autour de la taille afin d’éviter les pickpockets  il suffit d’en garnir le fond avec des kleenex d’y coucher Maurice et ni vu ni connu !

L’idée semble bonne, mais je vais en crever de frousse. Moi qui ai une peur bleue du moindre sergent de ville, passer un animal en fraude à travers deux douanes. C’est au-dessus de mes forces. Je me dégonfle… Maurice va rejoindre les eaux du Nil ! Alors Martine voyant qu’à regret je vais balancer mon lézard, m’arrête et propose de le passer elle-même, elle ajoute qu’elle me doit bien cela – j’accepte.

 

Martine est royale. Bronzée elle porte un petit calebar blanc, une ample liquette rose et blanche, elle a rassemble ses cheveux en palmier – très Bardot des sixties - la banane dissimulée dans le dos sous le pan de sa chemise, Martine passe la douane égyptienne sous l’œil « velours » du douanier,

Je suis tétanisée de trouille à la pensée de l’infraction dont elle se rend coupable par ma faute. Voyant ma mine défaite, l’hôtesse a proposé un anti-émétique devant mon refus poli, elle ne s’est plus occupée de nous… Retour calme, je me suis même assoupie ; ouvrant un œil, j’ai demandé des nouvelles de Maurice… Martine regarde dans la banane calée sous son siège, Maurice ne bouge toujours pas…

L’avion avait décollé avec du retard, nous arrivions aussi avec du retard. Les bagagistes en grève, l’aéroport était un véritable foutoir. Une pagaille sans nom pour récupérer les bagages. La cohue. C’est perdues dans une marée humaine excédée que nous avions franchi les guérîtes où les douaniers impassibles se contentaient de regarder la foule.

 

A ma grande surprise une semaine plus tard Maurice était toujours vivant, je ne pouvais pas le laisser dans ma baignoire alors j’ai acheté un grand aquarium avec une petite île et des palmiers en plastique pour l’installer. J’ai eu quelques soucis pour la nourriture, il jeûnait depuis son arrivée j’ai bien tenté de lui capturer des petites mouches j’ai essayé les tomates,. Une collègue qui avait élevé des tortues Florida m’expliqua que certains lézards étaient carnivores et me conseilla de tester le steak haché et les boites pour chien,  Ce fut la résurrection de Maurice !

Quelques mois plus tard Maurice long comme le bras, débordant de l’aquarium il avait regagné la salle de bain où dans la journée je le laissais libre. Il était très sensible aux bruits et avait pris l’habitude de se réfugier sous la baignoire quand il était inquiet. Le soir rentrant du bureau je rapportais des boites de canigou dont il raffolait je ramassais ses crottes et lavais le carrelage.

Martine persuadée que l’eau du robinet chlorée n’était pas bonne pour lui, puisait l’eau du canal, et soucieuse de son équilibre alimentaire, piégeait aussi les ratons de la cave – protéines riches - pour les apporter tout vif ! Elle avait dégotté un petit épicier arabe qui vendait des poulets vivants quand elle rentrait bredouille de la chasse à la souris.  Puis, un jour, Martine a obtenu son changement et est partie s’installer en région parisienne. Je dois dire qu’elle me manque beaucoup, c’était devenu une vraie copine ! Son appartement est resté vacant plus d’un an, je pensais que le propriétaire voulait l’occuper lui même, mais rien, personne ne venait.

 

La chasse aux rats n’étant pas mon fort, c’est à cette époque que j’ai pris l’habitude de sortir Maurice à la nuit tombée, j’avais trouvé un petit lac relativement désert, à Flourens où les berges vaseuses donnaient à Maurice l’occasion de patauger dans la gadoue et la possibilité de chasser des ragondins qui pullulaient dans le coin - privant ainsi quelques fourreurs indélicats du bénéfice de les transformer en opossums d’Amérique - il se peut que certains matous de gouttière aient aussi fait les frais de ces sorties nocturnes…  Maurice n’était pas regardant !

Maurice mesurait pas loin de deux mètres du bout de son museau allongé jusqu’à la pointe de sa queue, comme il était beau mon lézard !

Le soir il venait regarder la télé avec moi, comme tous les grands sauriens il ouvrait la gueule en un large sourire pour s’oxygéner. Quand j’avais fini ma vaisselle et que j’étais installée sur mon pouf, il arrivait ondulant sur ses pattes courtaudes, il posait sa tête sur mes genoux et restait sans bouger tout le temps du film. Je lui gratouillais le crâne en imaginant la mine gourmande que feraient certaines élégantes toulousaines en convertissant sa peau superbe en sac ou chaussures. Jamais je n’ai discerné d’agressivité dans ses yeux d’or mais une vraie tendresse que j’aurais bien aimé voir dans un regard humain. Ces dernières années je souffrais de la solitude et Maurice comblait ce grand vide : Ça ne s’arrangeait pas avec Sonia - sa Caroline et elle voulaient faire un enfant et cherchaient un géniteur possible et j’ai compris à cette occasion que c’était ma fille le monsieur du couple.

Maurice ne me contrariait qu’en une seule occasion quand le temps nous privait de sorties, et que pour respecter son équilibre alimentaire je lui donnais un poulet vivant, il avait une façon de claquer des mandibules presque obscène tellement il était content de broyer les os : les crocos ne mâchent pas ils gobent !  Les soirs de poulet, il me sentait contrariée et n’osait pas me rejoindre au salon.

 

Vers la fin de Novembre, je rentrais discrètement à la nuit tombée avec mes bouteilles d’eau du canal quand j’ai croisé un sale type avec un sale chien dans le hall de l’immeuble. Il m’a jeté un sale œil avant de s’engouffrer dans l’ascenseur son clebs sur les talons. Madame Pernaud consternée  m’a appris qu’il était le nouvel occupant de l’appartement de Martine, il paraît que ça fume, picole et que ça gueule  là-dedans ! Les voisins du 4ème sont  déjà excédés, moi j’ai de la chance le bruit n’arrive pas au 3ème.. .

Un vendredi soir du début décembre, J’étais à la billetterie du boulevard, quand le sale type est passé derrière moi. Je n’ai pas aimé la façon dont il me reluquait tandis que je rangeais prestement les billets dans mon portefeuille. Mais il a filé sans rien dire, son chien immonde à ses basques.

Je n’y pensais plus et je regardais le film de la 3 quand on sonna longuement à la porte. Maugréant un peu je suis allée ouvrir. Ce soir-là Maurice était resté dans la salle de bains, il n’aime pas les films de science fiction !

Quand j’ai vu sur mon paillasson le sale type du cinquième j’ai tenté de claquer la porte mais prévoyant mon réflexe, il avait coincé sa grosse godasse pour m’empêcher de fermer. Nous étions là, à pousser ma porte chacun de son côté et finalement c’est lui qui a gagné !  Ça  m’a fait peur de voir sa gueule d’assassin au milieu de mon salon. Son clebs hideux sans muselière me paraissait encore plus dangereux ! il retroussait les babines découvrant des crocs acérés.  Je voyais ça pour la première fois une de ses canines était en métal - on aurait dit Joey Starr - vous saviez qu’on faisait des fausses dents pour les chiens ?

Le sale type voulait mon pognon.

Il racla et envoya un mollard sur ma moquette gris perle pour bien m’en convaincre. Je tentai d’expliquer que l’argent n’était plus chez moi : je m’occupe d’une personne âgée et lui rend des services, l’argent était à elle.

Ça ne prenait pas !

Le ton montait.

Le chien grondait.

Maurice sentant sûrement qu’il se passait quelque chose de pas clair émit une espèce de petit feulement comme un chat en colère. Le sale type bondit sur l’occasion… « Oh mais la madame a un petit Minou ! Allez Malcolm va jouer avec le miaou-miaou » dit il en poussant la porte de ma salle de bains…  « Cherche Malcolm ! Cherche ! » Et le cador comme un con a bondi aboyant joyeusement. Le type s’est empressé de claquer la porte, et m’a jeté un regard surpris, mon calme devait l’interpeller… on a entendu des aboiements sur tous les tons puis j’ai discerné le claquement réjoui des mandibules de Maurice et un silence religieux est retombé sur l’appartement…

J’ai tout tranquillement regardé le mec ; un voile d’inquiétude a flotté dans ses yeux injectés. Il a appelé tout doucement « Malcolm ? Malcolm ? » Une racaille sans son pitbull n’est déjà plus une racaille !

J’ai mollement réprimé une envie de rire ! Il s’est précipité dans la salle de bain. Des traînées sanglantes maculaient le carrelage et au milieu d’une large flaque de sang le collier à clous de Malcolm et sa fameuse dent d’acier. Maurice n’aime pas le métal !

A son habitude, Maurice s’était planqué sous la baignoire pas même le bout de sa queue ne dépassait. Le type hébété est resté un moment agenouillé sur mon carrelage, il bredouillait d’un ton incrédule « Malcolm, Malcolm ? ». J’ai compris qu’il serait difficile à consoler. Tout doucement j’ai murmuré à voix basse « Mange mon bébé, mange » comme chaque fois que j’apporte un poulet vivant à Maurice. Avant de refermer la porte j’ai vu jaillir de dessous la baignoire la gueule béante de Maurice encore sanglante de ses agapes canines. J’ai entendu le claquement joyeux de la mâchoire et le râle assourdi du type dont la boîte crânienne explosait  - l’autre soir il y avait un documentaire sur les crocodiles sur la 5 : J’ai appris que leurs mâchoires pouvaient exercer une pression égale à 600 kg - Il valait mieux que je n’imagine pas la figure du sale type écrabouillée par la tenaille puissante…

Ça a pris quatre jours !

Tous les matins, je grattais à la porte de la salle de bain sans l’ouvrir et disais doucement « Mange mon Bébé, mange ! » puis je filais me laver dans l’évier de la cuisine, et en route pour le boulot ! Tant que j’entendais les mâchoires claquer je n’entrais pas, le matin du samedi, je n’ai rien entendu, alors vers midi j’ai ouvert la porte…

 

Maurice gisait sur le tapis de bain, affalé, la tête entre les pattes, il avait bouffé jusqu’aux chaussures ! une boucle de ceinture et un trousseau de clefs, rien d’autre ne subsistait du voisin-vaurien. L’abdomen de Maurice énorme distendu semblait le faire souffrir, même un croco ne bouffe pas impunément un voyou de 80 kg. Ses yeux habituellement si clairs se ternissaient mais je n’y voyais pas l’ombre d’un reproche, il semblait me dire : « Tu m’as sauvé un jour et je suis capable de tout, même de mourir pour toi ! »

Il allait donc mourir mon compagnon silencieux de ces dernières années ? Ce n’était pas des larmes de crocodile que j’ai versées en caressant son crâne tandis qu’il agonisait.

 

Dans la soirée du dimanche, l’indigestion l’a tué.

J’ai compris qu’il fallait faire vite…

Vers deux heures du matin, je suis descendue au parking et j’ai mis ma Twingo  tout près de la porte de l’ascenseur. J’ai passé un drap roulé sous les pattes avant de Maurice  j’ai réussi à le tirer sur la carpette de l’entrée comme sur un traîneau. Pour l’introduire dans l’ascenseur il a fallu  que je soulève sa queue et que je la maintienne contre moi.  J’ai prié Sainte Rita qu’aucun de mes voisins ne soit en goguette ce soir-là..  J’ai eu de la chance je suis arrivée au moins un sans encombre grâce à la carpette c’était un jeu d’enfant d’amener Maurice jusqu’à l’arrière de ma voiture. J’avais rabattu le dossier des sièges pour augmenter le volume du coffre. J’en ai bavé pour hisser Maurice dedans, mais la trouille d’être surprise décuplait mes forces. Quand j’ai claqué la portière du coffre j’étais en nage. Je suis sortie du parking, le boulevard était désert… j’ai longé le canal, le froid piquait et le ciel était clair, les bonnes gens ronflaient dans leur plumard et moi je roulais vers cet endroit proche des Ponts Jumeaux où l’eau affleure, l’herbe y est douce et c’est là que je viens manger mon sandwich à l’heure du déjeuner dès les premiers soleils, je savais un endroit où je pourrais faire passer ma voiture pour approcher du rivage.

J’ai poussé, j’ai tiré, j’ai réussi à mettre Maurice tout au bord. Je me suis assise contre les roues de ma voiture et m’arc-boutant, des deux pieds j’ai poussé Maurice dans l’eau… Dans un doux clapotis le corps de Maurice a gagné le milieu du canal, le jour était déjà bien levé, l’eau passait du gris-noir à l’émeraude, Maurice voguait doucement il ressemblait à un tronc d’arbre car seul l’arrête de son dos effleurait la surface…

Tant que j’ai pu, j’ai suivi le canal à pied,  brusquement Maurice a coulé.

Je suis retournée à ma voiture, j’ai roulé drap et carpette, redressé le dossier de la banquette arrière et je suis rentrée.

 

Demain, faut que je me lève de bonne heure !

 

 

france-marie aunay

Créteil, le 25 février 2002

 

 

 

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