Rose sang

 

 

 

« Ça boume ? »

(Toulouse, un 21 septembre... le matin)

 

 

Quel con !!!

Quel sinistre con !

« Tu passes à la compta qu’il m’a dit »…  ça fait un bout de temps qu’il m’a dans le pif ce con ! Nous sommes entrés à l’usine le même jour, mais lui, il a grimpé dans la hiérarchie…. Chef d’équipe… Contremaître, et moi suis resté simple O.S.

« Passe à la compta »… Quel con !

Madame Ayrolles, la comptable n’était pas dans son bureau, mais la grande Josiane s’empressa de m’offrir ses services.

Comme à chaque fois que sa chef a le dos tourné, la grande Josiane est plus disponible, affable et bavarde, je lui narre donc par le menu, ma dernière engueulade avec Ahmed, qui se solde par mon licenciement sec !

Je la sens compatissante, il faut la jouer fin pour obtenir une partie de ma paye en espèces… Un chèque remis en banque le 21 mettrait la puce à l’oreille de Bobonne, alors que le pognon bien au chaud dans mon portefeuille me permettrait de voir venir… peut-être même de tâter du syndicat histoire d’en découdre avec Ahmed. 

Tout se passe bien. La grande Josiane, responsable des payes mais pas de la caisse, prend sur elle et allonge les biffetons !

Je la remercie chaudement et file vers le parking où ma ruine bariolée pourrit sous un soleil pâlot - moi qui voulais changer de  tire -  ça s’annonce mal.

 

Pneu avant gauche à plat ! Merde ! Ce n’est décidément pas mon jour !

Et pas de roue de secours…

Un coup de patte furieux dans la jante se couronne par une douleur en lame rappelant à ma mémoire l’ongle incarné infecté qui m’avait foutu la paix ces dernières semaines.

Quel con cet Ahmed !

Claquant rageusement la portière je referme ma bagnole et me dirige vers la sortie. Je croise le vieux Georges.

- Ça boume ?

- Oui oui (Ducon) ça boume ! J’vais pas lui raconter mes malheurs…

Lui aussi était en retard mais Ahmed ne le foutrait pas dehors lui - 32 ans de boite –

Bon ! Je n’avais pas l’intention de rentrer. Pas envie de rejoindre la touffeur de ma chambre plein sud dans ma barre du Mirail.

Que faire ?

J’opte donc pour une balade au bord du canal et avant ça j’vais passer au Cactus-Bar me taper une mousse.

Il va faire soleil, longeant la quatre voies, je me dirige vers le centre..

 

Soudain, la fin du monde.

Mes yeux s’aveuglent. Mes tympans s’arrachent. La douleur vrille ma tête. Je beugle tout ce que je sais sans rien entendre de ma voix. Je décolle, surfe sur une vague de lave bouillante et me fracasse la gueule dans la caillasse des bas-côtés. Je ne comprends rien de ce qui arrive, j’entends les voitures - qui fonçaient comme d’habitude - grincer, crisser, freiner et se tamponner comme à la foire.

On ne voit plus rien. Des gens gueulent et pleurent.

Une bagnole brûle à moins d’un mètre de moi. Je ne sais pas si c’est la fumée qui m’étouffe ou le sang qui gicle de mon nez et coule dans ma gorge. Je me redresse sur les genoux et me relève enfin…

Des cendres pleuvent, des débris incandescents virevoltent autour de moi, le sol s’est couvert de détritus… Un mec court en hurlant me bouscule. Il pile sur place, tourne sur lui-même et repart comme un fou dans l’autre sens. Je boitille et m’éloigne en clopinant de la voiture qui brûle toujours.

Puis un étrange silence s’installe.

Une éternité.

Deux minutes.

La brume se dépose lentement, elle saupoudre tout d’une farine grisâtre et malsaine.

Dans le chaos des voitures, des gens, maculés de sang barbouillés de cendre, s’extirpent en gémissant des enchevêtrements de ferraille.

On entend une sirène.

Je commence à regarder autour de moi… une dame m’a tendu un paquet de mouchoirs et je le presse sur mon nez qui me lance.

Des gens qui s’agglutinent parlent d’avions et de talibans.

Je regarde derrière moi et à la place de l’usine il n’y a plus rien qu’un rideau de fumée et de flammes…

Passe à la compta… qu’il m’avait dit, Ahmed !

Quel con ! 

 

10 Octobre 2001

 © Editions Loubatières et l'auteur  

 

 

« Coup de foudre… »

 (Toulouse, ce vendredi-là)

 

 

« Marie-Christine ! »

Il n’a pas crié ; sa voix a doucement papillonné jusqu’à mon oreille. Je n’avais pas besoin de me tourner je savais que c’était lui…

Marie-Christine - je hais ce prénom, d’ailleurs ce n’est pas mon prénom c’est celui de la sœur aînée de mon père qui a eu le mauvais goût d’éclater la Mercedes de son mari deux semaines avant ma naissance - Ma mère voulait m’appeler Eléonore, ça m’aurait bien été Eléonore... alors depuis «le Sacré-Cœur » on m’appelle Kriss.

Il a encore murmuré « Marie-Christine ? » et je me suis retournée…

Soufiane était chargé de T.D. l’année dernière… Charlotte en était dingue, elle a tout fait pour attirer son attention (sans autre résultat qu’un 16 à son partiel de juin). L’ego de Charlotte en a pris un drôle de coup !  le syndrome d’invisibilité l’ayant gravement perturbée, elle a filé tout droit chez le psy de sa mère qui l’avait déjà suivie pendant le divorce de ses parents.  Charlotte est ma meilleure amie. Son père et le mien sont grands vizirs à Air France ! Enfin, Commandants de Bord, vous m’aviez comprise…

Nous avons passée une partie de l’été ensemble dans la propriété de son beau-père, un chirurgien réputé de Nice. Une baraque vraiment géniale dans l’arrière pays avec un jardin et une piscine tellement superbes que nous n’avions même pas envie d’aller flâner sur les plages bondées, Les premiers jours Soufiane alimentait nos conversations, c’était le sujet préféré de Charlotte. Puis nous avons fait deux trois virées avec des petits bourges du cru… Et Charlotte est sortie avec Charles-Hubert. Moi je ne suis sortie avec personne. A la fin des vacances je passais pour la bécasse de service.

Soufiane porte un étroit pantalon blanc et une chemisette ouverte. Je ne l’ai jamais vu aussi « relax » ; pendant les cours, il s’obligeait à porter des costumes anthracite ou marine qui doivent correspondre à l’idée qu’il se fait de la fonction de prof de fac.

Il me sourit creusant les fossettes de ses joues. Elle serait verte la Charlotte de me voir face à face avec son ancienne  idole.

Je suis tellement abîmée dans mes pensées que je n’ai pas entendu la question qu’il me posait.

Je suis simplement passée à la "vie étudiante" pour me renseigner sur les échanges d’Erasmus. J’aimerais tellement changer d’air…

Il remarque mon trouble et son sourire s’accentue.

Soufiane fait partie des gens qui m’intimident et je crois qu’il s’en rend compte. L’an passé, je m’installais toujours au fond de la salle pendant ses cours, d’ailleurs la foule extatique de ses groupies squattait les premiers rangs, buvant ses paroles. Les plus fanatiques colportaient une légende dorée sur lui. Une mère toulousaine certes, mais un père appartenant à une famille princière béninoise. On raconte toujours tout et n’importe quoi…

Charlotte avait raison, il est charmant quand il sourit !

Comme sans y penser nous sommes sortis du bâtiment.

Mes pensées confuses et mon dossier sous le bras.

Gentiment, il offre de me raccompagner…

Négligeant la ClasseA de maman garée sous les platanes - j'avais fait des bassesses pour qu'elle me la prête - je le suis, flottant sur un petit nuage ; il roule mon dossier de candidature dans le coffre de sa moto, m’aide à sangler le casque passager, noue mes bras autour de sa taille et nous filons sur la rocade.

Il gare sa bécane directement dans une petite cour pavée ombragée d’un vieil arbre Il habite une jolie toulousaine aux briques mordorées, séparée de la rue par un petit immeuble 

J’accepte un chocolat chaud car il fait frisquet - il est encore tôt - de plus je ne portais pas la tenue idéale pour une balade en moto. Nous passons le porche et il m’entraîne dans un petit bar où il semble avoir ses habitudes…

D'autorité le garçon a posé une corbeille de croissants tout chauds sur notre table puis deux grandes tasses de chocolat fumant.

Soufiane parle toujours, il me fascine. Il ne reprendra pas les cours cette année, il doit partir aux États-Unis, où son père diplomate – tiens il n’est donc pas roi nègre ? - lui a obtenu un stage à l’O.N.U. J’ai vraiment l’air d’une conne moi avec un Papa-Pilote et des envies de six mois d’Angleterre !

Fils de diplomate – certes, mais  il trempe son croissant dans le chocolat avant de l’engloutir…

Quatre tasses de chocolat et quelques croissants plus tard, nous atteignons un degré d’intimité que je n’aurais jamais imaginé. Il sourit toujours et moi, forcément je souris aussi, il caresse parfois ma main d’un doigt léger, mais sous la table, ses genoux emprisonnent déjà fermement les miens.

Je révise mentalement les consignes de Charlotte qui depuis août a une avance considérable sur moi..

Jamais sans capote !

Et bien sûr je ne suis pas le genre de fille "à trimbaler-ça-dans-mon-sac-au-cas-où", mais le troquet où nous sommes jouxte une pharmacie donc pas de souci !

Jamais le premier soir !

Bon d’accord, mais elle n’a rien dit concernant les matinées…  Et puis Soufiane n’est pas un inconnu, ça fait deux ans qu’il me donne des cours.

Ses yeux plongés dans les miens, je me laisse bercer par ses paroles et je m’avoue que ce garçon me plait et qu’en fait il devait me plaire depuis longtemps. D’ailleurs n’ai-je point toujours complaisamment entretenu les conversations et les fantasmes de Charlotte.

Et puis j’en ai marre d’être une arriérée sexuelle !

It’s now or never !

Je n’ai jamais intéressé personne et Soufiane sourit à mes rares paroles…

Le prétexte c’est de me donner des polycopiés qui me seront utiles pour mon année de licence…  Mon œil !

Nous quittons le bar et quand nous longeons la pharmacie je suis au supplice. Que je dois faire ? Je demande ou pas ? Après tout peut-être que je me fais un film et qu’il va simplement me donner ces putains de polycopiés. Oh pardon !

Nous nous engouffrons sous le porche et traversons la jolie petite cour. Sa porte n’est même pas fermée à clef.

Nous rentrons j’ai à peine le temps d’apprécier la déco surprenante. La vieille petite maison révèle un intérieur décloisonné d’une modernité inattendue. Une grande pièce salon-bureau, baignée de lumière, au plafond des verrières anciennes, joliment serties, ont leurs stores largement ouverts. Un escalier en colimaçon rejoint ce que j’imagine être sa chambre en mezzanine.

Je ne vois plus rien je suis dans ses bras, sa bouche sur mes yeux, sur ma bouche, dans mon cou, nous roulons sur son canapé, ses mains sous mon chemisier, l’agrafe de mon soutien gorge ne résiste guère. Ce type est une pieuvre ; il est partout à la fois, et mon Dieu, ce n’est pas désagréable, j'en suis étonnée mais ça me plait bien ! ces baisers, ces léchouilles, parfois je prends une initiative et je happe sa bouche au passage. Il guide mes mains. Enfin il m’enlève comme une plume et grimpe la quinzaine de marches qui mènent à sa chambre-balcon…  Là c’est encore mieux que les films américains des années 60. son lit immense couvert d’un plaid multicolore - un patchwork africain - au dessus du lit les vastes vitrages adoucissent la lumière qui rentre à flots. Ce doit être divin de s’endormir en regardant les étoiles !

Soufiane s’est éclipsé, je me sens toute pâlichonne sur ces couleurs vives, alors je tire le drap pour me glisser dessous. Soufiane revient avec le petit paquet salvateur. Je souris rassurée, je suis dans de bonnes mains. Soufiane a la nudité tranquille, des gens sans complexe, moi je me suis roulée dans le drap. Narquois il tire tout doucement la couverture, puis la fait voler d’un coup sec. Il se coule tendrement dans mes bras et le jeu des baisers recommence. Soufiane est un amant expert et m’amène doucement au plaisir, c’est tellement agréable que je me demande s’il se rend compte qu’il est ma première expérience. Quand je pense que Charlotte m'avait prévenue que ce n’était jamais le pied les premières fois. Moi je trouve ma première fois infiniment agréable…

Au loin, j’entends un clocher sonner le quart. Ça y est ! Enfin je ne suis plus la dernière des coconnes.

Soufiane  prend tout son temps. Je suis bien. Je sens le plaisir monter. Il est là. J’en suis émois, soupirs et ronronnements Soufiane s’abat dans mon cou en poussant un gémissement rauque.

A ce moment précis le lit se met à vibrer…  le sol vibre… la maison vibre… Puis un grondement un son comme un étrange tonnerre monte de la terre, une explosion, deux explosions énormes, les vitraux au dessus de nos têtes éclatent, se fragmentent et tombent en pluie griffue sur nous.

Soufiane hurle et se cabre sous l’effet de la douleur, il me couvrait encore de son corps. Je crois que je n’ai rien,(sauf une micro coupure au genou gauche). Mais son dos, ses épaules et ses fesses sont incisés, lacérés d'entailles profondes et de multiples écorchures superficielles. Il saigne de partout... Il a mal.  Ses yeux se plantent avec reproche dans les miens comme si j’y étais pour quelque chose !

Aucune fille ne lui avait jamais, jamais, fait cet effet là !

 

 

 

« Sautera, sautera pas ? »

(matin vers 9 heures...)

 

Il est parti.

Ça faisait des mois qu’il fricotait avec cette petite garce. Quand je suis rentrée ce matin – je fais des ménages dans les bureaux de la Grande Paroisse – ma télé avait disparu, inquiète, j’ai ouvert les placards et il n’y avait plus une seule de ses fringues.

J’ai été au tiroir où je planque la cagnotte des vacances sous les papiers sérieux – sécu, impôts, banque…

Plus un rond, et pire, épluchant les papiers de la banque je me suis rendu compte que le salaud avait vidé notre compte épargne… les sous pour la baraque !

Ma Mère me disait bien :

« Ma fille, ce garçon n’est pas fait pour toi ! »

Quand j’ai arrêté de pleurer, je me suis dit que pour me remonter il n’y aurait rien de tel qu’un bon whisky !  Mais tout comme le porc - l’alcool est tabou dans l’appart.

J’étais passée à la billetterie et j’avais dans mon porte monnaie les sous du marché… Je suis descendu au Monoprix du quartier… trois tranches de jambon – 200 g de rillettes et la première bouteille de Gin du rayon ! Sacré petit-déj !

Quand on n'a pas l'habitude, le premier verre de Gin, vous décape le gosier… vous enflamme les amygdales… vous arrache les dents.  Le deuxième verre, surtout quand il arrose, mêlé à vos larmes, un quignon de pain dur recouvert de deux centimètres de rillettes "pur porc" vous fait passer le goût du chagrin… Le troisième verre  de Gin -  celui qui porte vos empreintes poisseuses car vous venez de boulotter le gras du jambon comme si c’était la plus raffinée des friandises – vous fait voir la vie en rose !

Ma Mère avait raison : « Ahmed n’était pas un gars pour moi ! »

Je suis incapable de dire combien de verres contient une bouteille de Gin, mais au cinq ou sixième, ma décision était prise !

J’allais en finir avec cette chienne de vie !

D'abord le tapis n’arrêtait pas de bouger… et ça me saoulait. J’ai ouvert la fenêtre, Je me suis hissée péniblement sur le rebord et j’ai regardé en bas la cour poussiéreuse… six étages ! ça le fait !

Sauter… ne pas sauter… Là n’était plus la question !

Un éclair, une déflagration, une rafale énorme...

J’ai volé comme une plume à travers la pièce et me suis retrouvée à plat dos sur la carpette ! qui bougeait toujours et là le Gin n'y était pour rien..

J’ai eu comme une absence, et quand j’ai rouvert les yeux un pompier maintenait un masque à oxygène sur ma figure..

- Madame, madame vous m’entendez ? Ouvrez les yeux !

- Serrez moi la main !

Il peut pas me foutre la paix, lui ! c’est bien le moment de faire dans le mondain… je lui en serre une et me rendors illico car je rêve justement que je casse la gueule à ce salaud d’Ahmed….

 

 

 

« Urgences »

(Vendredi  21 septembre 2001... 23 heures 47...)

 

Le couloir de l’hôpital est frais.

Je suis incapable de dire comment je suis arrivée là. Je crois que je n'ai rien de cassé mais j'ai au moins trois marteaux-piqueurs en action dans le cerveau !

Je n’ai pas à me plaindre, je suis confortablement installée, couchée sur un brancard, tant de gens attendent, certains assis par terre ; près de moi un jeune couple... Le garçon a dû passer à travers une vitrine, il a de multiples coupures sur les épaules et le dos. L’infirmière a donné des compresses à la jeune femme qui l'accompagne avec la consigne de maintenir comprimée la plaie importante qu’il a à l’épaule en attendant que l’interne soit disponible pour le recoudre... les autres ne sont que superficielles, mais le sang coagulé dessine des tatouages barbares sur la peau brune du jeune homme. Il me fait penser à un film qui m’avait fait pleurer dans mon enfance et qui racontait l’histoire d’un esclave marron fouetté par des maîtres cruels.


Les infirmières sont débordées.

Les internes courent partout.

A coté de mon brancard, ramassé sur une chaise, un homme au visage tuméfié délire. Sans fin il répète.

- « Ahmed quel con ! Quel con Ahmed ! »

  

Si seulement….

Si seulement, je  me rappelais comment je m'appelle !.

 

 

 

 

Aux amis de Toulouse…

france-marie aunay

 

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