Un ciel bleu plein d'étoiles |
Je l’avais rencontré en mai 68, lui n’avait pas 20 ans, j’allais en avoir
17.
C’était un printemps chaud.
Paris était devenu fou.
Des grappes d’adolescents escaladaient les barricades, les ouvriers se
prenaient pour des intellos et les étudiants se croyaient les fossoyeurs d’un
monde révolu sur les ruines duquel ils bâtiraient de nouvelles cathédrales…
et dans cette ébullition brouillonne, ma route avait croisé la sienne.
Le métro ne fonctionnait plus depuis longtemps, pas la peine non plus
d’espérer le moindre bus. j’avais donc emprunté un vélo en assez mauvais état,
mais qui me rendait bien service. D’ailleurs toute la banlieue circulait à
vélo, on croisait même des adultes sur les patins à roulettes de leurs enfants !
Un soir je pédalais énergiquement sur la route de Saint-Maur quand un
maillon de ma chaîne avait lâché…
Consternation…
il faisait déjà presque nuit…
j’étais seule, perdue dans un quartier inconnu…
Soudain, il était apparu comme sorti de nulle part. Il m’avait
raccompagnée, poussant, traînant mon vélo, en m’expliquant sa vision du matin
merveilleux qui ne manquerait pas de se lever demain !
J’étais tombée sur le seul étudiant non gauchiste de l’époque !
Le parfait « anar » de droite : le cheveu long, la barbe
clairsemée, l’œil noisette, vêtu de velours brun malgré la touffeur du soir.
En moins d’une heure, j’avais su tout de lui… Il finissait sa troisième
année de droit en préparant Sciences-Po ;
pour se faire quelque argent, il servait de secrétaire à un petit député
provincial, suppléant insignifiant d’un grand cardiaque, qu’un infarctus
inattendu et providentiel avait propulsé sur les bancs de l’assemblée.
Pierre était Gaulliste… et ambitieux.
J’ai toujours été - et suis encore - attirée par les atypiques !
Pierre était pour moi. sûr !
Nous nous étions revus souvent profitant du soleil et de l’oisiveté
forcée de l’époque.
Fin mai, pendant les manifs Gaullistes, nous avions décidé un truc un peu
fou : partir en stop à Deauville. Les stations services étaient de nouveau
alimentées, on trouverait bien un camionneur complaisant.
Le vendredi matin nous nous retrouvâmes à l’orée du tunnel de
Saint-Cloud, il s’échinait sous le poids du sac à dos, plein à craquer de
duvets, matelas pneumatiques et d’une toute petite canadienne..
J’avais simplement emporté, un bikini rose, un drap d’éponge et ma brosse
à dents. Et aussi un pull pour le soir : il fait toujours frais au bord de
la mer !
Un représentant, en break AMI 8 bordeaux flambant neuf, nous avait emmenés.
Il reprenait le boulot après un mois de vacances forcées et partait à vide sur
la côte normande. Quelle chance !
Il nous avait un peu saoulés en nous racontant sa vie, mais avait été
sympa de nous laisser nous asseoir tous les deux à l’arrière.
Main dans la main.
Nous avions trouvé un petit coin de plage déserte entre Trouville et
Villerville, où nous avions passé un week-end gavés de crevettes achetées
toutes cuites à la femme d’un pécheur.
Et puis sous les étoiles… comment dire ?
Nous avions perdu notre innocence.
j’étais surprise ce n’était pas vraiment ce que j’attendais, mais Il
avait eu l’air si content.
Le dimanche matin, en attendant que l’eau du Nescafé chauffe sur le petit
réchaud à gaz, il m’avait serrée dans ses bras, lyrique et m’avait dit :
« tu as les plus beaux yeux du monde, chaque fois que je regarderai
un ciel bleu, je penserai à toi, je t’aimerai toujours ».
Bien sûr, il n’avait pas dit - nous nous marierons et nous aurons
beaucoup d’enfants, mais c’était mieux que rien…
Il nous avait fallu rentrer.
Nous avions de nouveau auto-stoppé pour le retour, et il s’était passé un
truc bizarre : nous avions été interviewés par la télé. Il faut dire qu’en
plein remous politiques trouver deux farfelus en short sur les Champs Elysées,
à dix heures le matin, ce n’était pas dans les mœurs du moment.
Pierre avait joué les pro. du commentaire politique engagé et son bagout
avait sûrement impressionné le journaliste, qui l’avait laissé pérorer à
loisir.
Ne manquaient que des flonflons de marseillaise quand il avait conclu, en
disant je crois :
« La France est de nouveau sous un ciel bleu serein… ou quelque
chose dans le genre… »
Le journaliste s’était alors tourné vers moi, et j’avais répondu
sottement à une question mal comprise sur ce que m’inspiraient les
derniers bouleversements du temps présent :
« moi ? je n’avais jamais dormi à la belle étoile ! »
Lorsque nous nous quittâmes ce jour là, il me dit :
« Tu vois, quand j’ai parlé de ciel bleu, c’est à tes yeux que je
pensais…
Je crois que cette interview n’est que la première d’une longue série et
je te promets à chaque fois que j’aurais un micro ou une caméra en face de moi,
je parlerai du ciel et où que tu sois, tu sauras que je t’aime ! »
Un peu connement, car je n’aime pas me sentir en reste, je
répondis :
« eh bien moi je parlerai d’étoiles ! »
Nous avions guetté chacun de notre côté mais jamais l’émission ne
fut diffusée, le cameraman n’avait peut
être plus de film, ou il s’était amusé de deux petits jeunots qui se prenaient
un peu au sérieux.
Dans le mois suivant j’avais eu quelques sueurs froides en attendant le
débarquement des Anglais… et grâce à Dieu, ils étaient enfin arrivés… avec
quelques jours de retard… mais j’avais eu très peur !
Alors ma copine Michèle qui bossait en milieu hospitalier m’avait procuré
frauduleusement une boite de trois plaquettes d’Ovariostat. Cela me faisait un
parapluie pour passer l’été, et nous en avons bien profité !
Les vacances finies, la rentrée des classes nous avait séparés, le bachot
m’attendait et comme ils l’avaient distribué à la louche à la session
précédente, il fallait s’attendre à une sévérité accrue qui m’obligerait à
bosser sérieusement.
Comme le temps passait vite…
Au début des années 70, j’avais épousé Hubert, jeune médecin promis à un
brillant avenir, qu’un stupide accident de Jaguar avait brisé.
Sa famille reporta toute son affection et son portefeuille d’actions sur
Hubert junior que je pus élever sans me préoccuper des contingences
matérielles.
Un jour je pris la plume pour me distraire et comme mon beau-père avait
des relations dans tous les milieux, mon premier roman fut aisément publié et
obtint un succès d’estime…
Un soir je me figeais stupéfaite devant la télé : Poivre d’Arvor se
faisait clouer le bec par un jeune loup de la politique qui crevait l’écran.
Un coiffeur avait dompté sa barbe et les années creusé deux golfes sur son
front, mais il gardait le même mouvement de tête pour rejeter sa mèche rebelle
en arrière…
Et soudain, il parla du ciel bleu.
Ce n’était pas possible ! Après
tout ce temps ?
je me sentis émue comme une collégienne.
J’avais en qualité d’auteur participé à quelques émissions télévisées
sans jamais tenir ma promesse. J’eus un sentiment coupable : j’avais trahi
un souvenir de jeunesse. Je consultai mon agenda :
Génial, je devais assister le lundi suivant, sur Canal + à « la
grande famille ».
J’ai toujours eu beaucoup de choses à raconter sur mon père, et
l’émission s’appelait « mon père, ce héros » !
C’était le long week-end de Pentecôte, peut-être Pierre verrait-il ce
programme ?
Quand mon tour de parole arriva je parlai de la guerre héroïque de mon
père, de ses blessures de ses médailles, et j’ajoutai, vantant son légendaire
optimisme :
« Mon père a toujours cru en son étoile… »
Le lendemain, je reçus à mon domicile une gerbe de roses rouges sans la
moindre carte d’accompagnement…
C’était Pierre ou quelqu’un d’autre ?
Depuis lors, jamais plus je ne manquais à mon serment.
et….
J’avais changé d’éditeur, maintenant je travaillais avec Olga Smirnoff,
nous étions parfaitement complices quand je lui confiai une saga au parfum
créole :
« Le Penga »
Elle adora ce roman, et le publia adroitement juste avant les vacances
car c’est le genre de bouquin qu’on aime lire tranquillement sur une plage.
Les ventes s’envolèrent…
On ne parlait plus que de mon Penga, je fus contactée par Antenne 2 qui
envisageait d’en faire un feuilleton qui passerait dans le programme spécial de
Noël. C’était presque la gloire !
Et un jour Olga m’appela hors d’elle-même, nous étions sur la liste des
Goncourables !
l’excitation … l’attente…
Le jour du Goncourt. Olga et moi n’en pouvions plus !
Je refusais d’aller au fameux restaurant… nous décidâmes d’attendre les
résultats devant la télé chez elle.
C’est là que nous apprîmes par un flash spécial que le président de la
république venait de confier le poste de Premier ministre à Pierre Germain.
Les journalistes ne savaient plus où donner de la tête.
On passait de l’Elysée à Matignon puis au brouhaha de la salle du premier
de chez Rohant!
Olga semblait encore plus anxieuse que moi, elle en bouffait un coin de
son carré Hermès.
Pendant un J.T. spécial, les journalistes partaient allègrement à
l’assaut de Pierre, il restait impassible, portant toujours des tweeds anglais
qui le distinguaient du politicien traditionnel…
j’aimais toujours les atypiques…
Il était le même… enfin presque : il n’avait plus beaucoup de
cheveux et davantage de barbe.
Et il était Premier ministre.
Enfin le silence se fit, et dans une forêt de micros il fit son premier
discours de Chef du Gouvernement.
Olga attaqua son deuxième ongle, elle le rongea avec une rapidité qui me
déconcerta, après tout c’était moi l’auteur, elle ne risquait plus grand
chose ; les bénéfices du Penga ayant largement couvert sa mise de fonds initiale.
Il y avait autre chose…
Quand Pierre conclut son speech en évoquant du bleu du ciel qu’il
espérait de bon augure… Olga poussa une espèce de barrissement et tamponna les
larmes qui noyaient ses yeux, barbouillant de make-up ce qui restait de son foulard…
Je fus alors saisie d’un doute
affreux…
je suis un naturel curieux, c’est un défaut fréquent chez les
plumassiers, toujours avides d’anecdotes dont ils pourraient faire un usage
ultérieur…
je me fis confidente, je me fis câline…
ça marche toujours avec les slaves - quel que soit leur sexe…
Alors j’eus droit à tout…
La rencontre, trois ans auparavant… le bel été de
Marrakech, le flirt au bord de la piscine dans le somptueux jardin de la
Mamounia. Olga en remettait des couches et des couches, certes il avait
progressé le petit Pierre de Trouville…
Et le serment du ciel bleu… à elle aussi ?
J’étais sur un nuage… j’étais le dernier Goncourt du siècle.
Quand Claire Chazal me tendit le micro, avec beaucoup de simplicité je
dis ma joie, je dis mon émotion… et comme les flash des photographes
crépitaient sans relâche, je les suppliais d’avoir un peu pitié de mes yeux
bleus.
« C’est vrai ! leur dis-je : j’ai l’impression de marcher
sur un parterre d’étoiles ! »
Le soir au calme de mon grand lit solitaire, je songeai que peut-être les
nouvelles obligations de Pierre l’avaient empêché de m’entendre, mais que
derrière les écrans éteints…
Serge,
Régis, les jumeaux de Carbet-Mahaut, Edouard, Philippe, Jeffrey au fond de sa
Californie, le beau Paul sur sa plage caribéenne, Néjib le jeune muletier
d’Agadir, Marc, son voilier blanc voguant sur la mer d’Iroise et Georges
fendant la grisaille sur sa grosse moto grise.
et
combien d’autres ?
savaient que je les avais aimés
et que je les aimerai toujours….