De mémoire de Bête


 

 

 

« Quand la réalité est plus romanesque que la légende… »

 

 

 

 

 – L’heure de la « parenthèse argentée » –

 

 

 

  Le crépuscule vient de pousser la Margeride, en Lozère, dans un trou noir où veille un œil lumineux, grand ouvert, et cillent des regards plus profonds…

  Sillonnant l’air, des chauves-souris quadrillent le ciel de leurs trajectoires nerveuses et hésitantes… Dans les courants d’air, elles tissent une inoffensive toile de fils invisibles…

  Bavards, des crapauds s’expriment ; à l’écoute, des grillons leur répondent…

  Là-haut, imitant des lucioles, les étoiles filantes entament leur ballet et mitraillent l’espace… De loin en loin, des chouettes s’ébrouent dans les arbres, et les branches claquent dans le silence tels les os d’un squelette que l’on démembre…

 

 

  Profitant d’un rayon de lune, l’homme fixe intensément la montre qu’il a trouvée à proximité du stand de tir. Elle est aussi grise que ses longs cheveux mal peignés. Il l’a posée sur un rocher plat et la contemple, penché en avant, les mains au fond des poches de son pantalon trop ample et rapiécé par endroits. Les aiguilles, qui sont phosphorescentes, ont visiblement stoppé leur ronde sur minuit (ou midi). On le croirait hypnotisé, tant son regard donne l’impression d’en traverser le cadran, pour cibler un objectif situé au sein de la pierre mais au-delà du temps. On aurait presque craint pour l’état de ses yeux, après qu’il fût sorti de cet état de transe où il s’était plongé de façon… aveugle. Il ne parvient pas à se retenir de murmurer, comme s’il comptait les secondes, et lutte contre l’envie de crever la nuit en hurlant qu’une nouvelle minute a pointé le bout de son museau.

  Pour une obscure raison, il se sent subitement rajeunir. Son articulation au niveau de l’épaule droite, qui le faisait atrocement souffrir à la moindre sollicitation, est désormais parfaitement huilée, ses genoux ne craquent plus, son dos se courbe sans rechigner, son cou ne grince pas… La rouille a curieusement déserté son squelette. Mais tout ceci résulte forcément d’une fausse impression favorisée par la fébrilité éprouvée face à cette « parenthèse argentée ».

  Plus tôt, il a remarqué l’objet précieux alors qu’il déambulait entre les baraquements de la fête foraine qui s’est installée à Langogne, fidèle au poste et à l’habitude, sur la place du marché aux bestiaux. Et il ne peut s’empêcher d’imaginer le pire…

  « Quelqu’un l’aura gagné en fusillant une proie artificielle, ensuite égaré dans la foulée, trop occupé à revivre par la pensée l’impeccable carton. Le forain n’aura eu qu’à suivre le sniper d’opérette, dans le but de lui chouraver le butin. Il aura feint de lui demander l’heure exacte, par exemple, et, constatant la présence de la babiole à ses pieds, se sera ravisé, déprogrammant à contrecœur l’agression longtemps envisagée. Dès lors, il se sera baissé discrètement, la récupérant afin de la remettre en place, à l’emplacement réservé aux trophées de chasse… »

  Se ravisant, il pense que c’est assez improbable, car elle est très ancienne, et, hormis un brocanteur, personne ne se permettrait de l’exposer ainsi. D’ailleurs, il serait masochiste d’attiser la convoitise du premier venu en affichant délibérément quelque chose dont on ne se séparerait pas pour tout l’or du monde ! Il a exagéré, en est conscient, toutefois son sourire crispé en dit long sur son état d’esprit. Ce serait comme vendre des poupées vêtues de robes déchirées ou des nounours manchots…

  Il la récupère, la glisse à son poignet gauche puis, songeur, s’assied où elle trônait, bijou arrogant soutiré à son écrin. Ses os malmenés troublent à nouveau le silence de l’obscurité. La récréation a été trop courte.

  Au loin, un grand-duc s’affirme par un bruyant battement d’ailes.

 

  Bizarrement, nonobstant des soucis de vue qui l’obligèrent autrefois à porter en permanence des lunettes ou des lentilles, la soudaine perfection de son acuité visuelle ne l’avait même pas interpellé. Mais il n’avait plus les moyens financiers nécessaires à l’entretien de sa santé oculaire, et l’effet de surprise avait sans doute occulté ce détail pourtant d’importance.

  Une intense émotion motiva-t-elle ses sens à se surpasser, contrairement à d’autres individus, médusés au point d’avoir, confrontés au stress, leurs réflexes élémentaires totalement paralysés ? Immédiatement, tandis qu’il s’était penché pour ramasser la tocante, faisant claquer ses vertèbres, quelqu’un l’avait bousculé, le déséquilibrant, et une étrange odeur avait accompagné le mouvement brusque du petit maladroit. Il lui avait semblé que c’était un gamin, oui, car il avait flairé cette Eau de Cologne dont sa mère l’aspergeait tous les matins, voici des lustres, avant qu’il ne s’harnache de son cartable pour partir à l’école.

  Oui, mais voilà, plusieurs décennies ont passé, et les méthodes d’aromatisation du corps ont radicalement changé ! Malgré cela, conservateurs dans tous les domaines, les anciens sont restés de grands enfants ! Et aujourd’hui, ce parfum jugé ringard est essentiellement utilisé par les personnes âgées qui, en « larguant » ces drôles d’effluves, se font plus remarquer qu’ils ne passent inaperçus, putois humanoïdes que l’on ne peut croiser dans la rue sans se pincer le nez. Néanmoins, là, trop de senteurs différentes s’accumulaient autour de lui, pour qu’il soit absolument certain de sa perception olfactive. Ainsi son hypothèse battait-elle de l’aile, moineau au vol fragilisé par les bourrasques.

  Le lieu était très fréquenté par la jeunesse, et, victime d’une association d’idées ou d’un report affectif, il avait très bien pu imaginer cette fragrance qui avait tant imprégné son propre passé – un passé plutôt lointain, ma foi.

 

  La kermesse avait attiré les foules : estivants, « gens du cru », gendarmes se fondaient en une masse compacte, tous affichant un intérêt commun capable d’effacer les frontières géographique, civique et sociale… Les manèges étaient bondés, les autos tamponneuses cartonnaient et les cris fusaient, les adultes n’étant pas les derniers à donner de la voix. Le bruit était assourdissant, la musique déferlait, et les corbeaux survolaient cette agitation populaire sans que l’on entende leurs ricanements de crécelles martyrisées, tant ils étaient couverts par les essaims de décibels. Parfois, une buse se joignait à eux, les pourchassant dans le simple but de les effrayer, et ils s’éparpillaient en éventail, escadrille frappée au cœur par l’ombre mortelle de la DCA.

  Cette date des réjouissances ne figure pas sur le calendrier des coutumes locales, ni nationales ; aussi, chaque année, les citadins qui ont séjourné dans un village voisin ou sont de passage, en perdent régulièrement leur latin. Dépités, ils préfèrent classer ces festivités archaïques mais tellement irremplaçables dans leur spécificité au rang d’anecdotes campagnardes. Il n’y a aucune raison officielle, ce n’est pas un jour férié, pourtant ici et nulle part ailleurs, chacun sait qu’il est temps, ce week-end précisément, de s’amuser sans se poser de questions. Ce soir, le bal sera musette ou ne sera pas, et les vieux danseront, évitant d’imiter ceux des grandes villes, qui râlent beaucoup mais ne bougent guère. Et c’est tout juste si l’on n’entendra pas les sabots claquer sur les pavés.

 

  Il avait plu toute la matinée, et, dans l’après-midi, la présence de cette « parenthèse argentée » aurait dû sauter aux yeux des badauds, les éclaboussant de lueurs fulgurantes, car elle rutilait entre deux flaques d’eau dont les reflets évoquaient des ombres par le mouvement et l’acier par la couleur. C’était déjà un miracle que personne ne se soit penché sur son cas avant. Et puis, après tout, peut-être était-elle destinée à cet homme las qui, sous le choc d’un émoi incontrôlable, retrouvait provisoirement l’ardeur de ses vingt ans…

  Maintenant, comme s’il venait d’apercevoir un OVNI atterrissant dans un pré, il reste prostré, figé dans une immobilité de statue. Quelques minutes plus tôt, il a été subjugué par sa découverte, mais là, il accuse le coup, moralement atteint. Il n’y avait vraiment pas de quoi se mettre dans un état pareil, mimant involontairement le savant médusé qui, à deux doigts de toucher au but, flirte avec une révélation fondamentale ! Il avait été sur le point de capter la fréquence d’un horizon reculant sans cesse, et s’étonner, à son âge, de garder en point de mire une vision qui s’éloigne, relevait de la plus élémentaire des logiques.

  Toutefois…

  Il y a cinq ans, une intuition inespérée lui avait permis d’anticiper in extremis un accident, alors qu’il endossait la panoplie de la victime malchanceuse. Cible idéale d’une flèche du destin, il allait lutter contre la providence de façon très personnelle, déterminé à éviter le pire en sollicitant une zone de son cerveau que d’aucuns négligent naturellement. Sans l’entendre venir, il sut qu’une voiture folle fonçait sur lui et s’apprêtait à le percuter de plein fouet, sa trajectoire fluctuante dirigeant la mort tout droit sur sa personne. Un jeunot n’y aurait vu que du feu, s’offrant à un fauchage inévitable, mais lui, non, il avait… deviné ! La veille au soir, il avait appris la mort de Tiburce Barnouin, alias Titi, un ami très cher, encaissant tant bien que mal la terrible nouvelle. Juste avant l’impact virtuel, il gambergeait sur un trottoir déserté par les casaniers du dimanche, écoutant au moyen d’un baladeur un vieux tube qui datait de l’époque où il fréquentait la cousine et confidente de son pote décédé. L’esprit ailleurs, il bâillait aux corneilles, empêtré dans quelques souvenirs qu’il jugeait mémorables. Le conducteur s’était effondré sur le volant, frappé par une crise cardiaque, et sa caisse filait avec des œillères dans cette rue arpentée par un piéton solitaire et esseulé. Stationnant à moins d’un mètre du caniveau, l’homme avait ressenti comme un excès subit de chaleur au niveau de la poitrine, et une étincelle avait embrasé son cerveau en train de cogiter. A la vitesse de l’éclair, il s’était écarté au dernier moment de la « ligne de visée » de la torpille sur roues, effectuant un roulé-boulé digne d’un cascadeur…

  Pourtant, il devrait commencer à avoir l’habitude de ce don qui a poussé en lui telle une herbe sauvage spécialisée dans la colonisation des collines pelées. Sa vie était constellée de ce type d’anecdotes dangereuses, d’événements le concernant et qu’il avait pu – su – gérer grâce à un don de prémonition mis en branle par une intense émotion.

 

  Toujours assis sur le rocher plat, il rapproche la montre grise de son oreille droite, afin d’en contrôler machinalement la régularité du tic-tac. Sa main ridée aux veines saillantes tremble. Il réalise soudain que ce geste est inutile : la trotteuse ne cavale plus, et elle ne va pas, comme par enchantement, se remettre à courir (à galoper ?) uniquement parce qu’il le désire inconsciemment. Il n’a aucun pouvoir sur les objets, même si les apparences tendent à prouver qu’il en a sur le temps. Seul un horloger pourrait aider l’aiguille retardataire à quitter l’écurie, pour gambader avec sa grande sœur, tellement plus lente qu’elle. Puisque la tocante ne fonctionne plus, il n’entend pas les cafards piétiner sa part d’éternité… C’est son expression favorite ; il l’emploie surtout lorsqu’il est question de donner l’heure à un quidam pressé.

 – M’sieur, vous avez l’heure ?

 – Vous ne devriez pas me poser cette question, mon garçon ! N’entendez-vous pas les cafards pianoter les notes du temps ? Et celui qui vient de piétiner la cinquante-neuvième minute de 14 heures vous salue bien bas en vous annonçant qu’il est 15 heures ! 

  Ses yeux étaient si lumineux que les gens fuyaient son regard avant qu’il n’ait terminé sa tirade, craignant d’être éblouis, et ne connaissaient jamais l’heure quand le hasard choisissait cet individu bizarroïde pour la leur donner.

  Omettant de le remercier, ils partaient en pestant, rouges de colère…

 

  L’homme a cinquante ans mais en paraît vingt de plus. Il est grand, voûté, boite, surtout les jours de pluie, quand les rhumatismes entrent en scène, imitant les escargots. A force d’anticiper, pour se rééquilibrer, son horloge biologique s’est affolée, prenant de l’avance. Véhicule de chair, sa carrosserie voyage dans le passé, tandis que le moteur tourne dans l’avenir pour mieux le devancer dans le présent. Les cafards temporels se sont métamorphosés en termites et grignotent son cerveau, où des trous de mémoire apparaissent çà et là, mouches noires qui ne s’envoleront plus… Alzheimer le guette, en embuscade, prêt à l’étouffer, fourbe présence aux tentacules corrosifs et dévastateurs.

  Et voilà qu’il a déjà oublié le nom de ce village dont il a parcouru les rues comme un fantôme ! Pelotonné dans les bras de monts verdoyants au creux desquels l’Allier ronronne, il n’a pas marqué l’homme au point de solliciter ses connexions mentales sans un effort conséquent. Mais cela n’a aucune importance, car il a désormais l’habitude de ces attaques d’amnésie partielle… Il a depuis longtemps constaté qu’elles ne visent que des contextes particuliers, ne se produisant qu’à l’occasion de périodes de forte tension nerveuse. Selon qu’il est de bonne ou de mauvaise humeur, il souffre de cette défaillance ; parfois au point d’être envahi par de cruels remords. Dès lors, il n’est pas rare que l’un d’eux n’éveille en lui une profonde crise d’angoisse qu’il ne peut réfréner qu’en ingurgitant une bonne dose d’alcool. Souvent, d’une minute à l’autre, il ne se rappelle pas ce qu’il ignorait soixante secondes plus tôt, et c’était agréable, car il avait l’impression d’être incollable sur tous les sujets. Par exemple, l’année précédente, ici, les manèges étaient-ils aussi nombreux, bruyants et joliment colorés ? Les enfants criaient-ils avec autant de force, exprimant leur joie ou leur peur de décoller ? Les gendarmes jetaient-ils déjà des œillades appuyées aux jolies filles du pays ? En revanche, le passé le rattrape lorsqu’il s’y attend le moins, et il se transforme aussitôt en otage, le prix de la rançon restant tabou.

  Chaque fois que le destin cligne des yeux, lui signifiant qu’il est en danger, quelque part on accélère le déroulement du tapis rouge, et la date de la rencontre inévitable se rapproche. Au détour de rêves flous, il a cru voir que cela se passera dans un endroit ténébreux… sous un pont probablement… à la tombée de la nuit sans doute. Mais lequel ? Il y en a tellement dans ce coin perdu du centre de la France !

  Son vécu est devenu une prison qu’il fuit en s’ancrant dans le présent ; il ne peut toutefois lutter contre l’appel du large et ce rajeunissement qui le harcèle par petites touches toujours trop brèves. Alors il endure, car cela évoque un bonheur envolé que personne ne pourra lui voler et qu’une force supérieure lui restitue épisodiquement. Mais à quel prix ? Paradoxalement, l’instant des retrouvailles le détruit à petits feux plus qu’il ne le réconforte. C’est une thérapie fourbe, une bombe à retardement…

  Dans moins d’une semaine, il aura parqué cette portion de lieu et de temps dans un tiroir secret de son cerveau, où il est d’ordinaire prévu que les souvenirs se réunissent, classés, comme sur une carte postale.

 

  L’homme respire à pleins poumons, profitant au maximum de l’oxygène et de la quiétude nocturne. Las, il soupire en levant les yeux au ciel ; les étoiles y ébauchent des perspectives pointillistes qui le laissent de glace. L’atmosphère est imprégnée de bruits naturels, vibrants, d’animaux s’ébrouant ou chassant, d’insectes stridulants. Ils appartiennent aux races que le sommeil fuit depuis la naissance du monde, tandis que d’autres se sont calfeutrés dans les gîtes, les terriers, à l’abri des menaces sous-jacentes qui serpentent, trottent ou volent autour des arbres assoupis. L’air est vivifiant, l’herbe et les feuillages dégagent comme un parfum de pureté, et cela ne peut que chatouiller les narines d’un citadin habitué à la pollution des grandes villes.

  De jour comme de nuit, la Margeride, en Lozère, est un site agréable, un authentique piège à routards. Le genre d’endroit où l’envie de poser ses bagages devient une urgence une fois qu’on l’a fréquenté ne serait-ce qu’à l’occasion d’un passage éclair. Durant l’été, cela grouille de gens usés par le boulot, et qui viennent y puiser de quoi se ressourcer, pour mieux repartir, affronter à nouveau la « routine rémunérée »… Et quelquefois, on s’y installe jusqu’à la fin de ses jours, soignant sa retraite par le baume d’un farniente champêtre. Dans une ferme éventuellement, y élevant des animaux que l’on n’osera même pas vendre au boucher, aux abattoirs des environs, tant leur compagnie sera jugée précieuse, enrichissante. Ils coûtent chers en nourriture, oui, en entretien, bien sûr, mais on accepte avec le sourire le prix inestimable de ces incomparables présences.

  La solitude est si lourde à porter quand on a perdu la jeunesse et ses illusions… et que le moral est au plus bas !

 

  Avant et après la découverte de la « parenthèse argentée », l’homme a traversé distraitement Langogne comme on dit machinalement « pardon ? » à quelqu’un qui vous demande l’heure, malgré une élocution parfaite et sa question distinctement perçue. Cela dit, moins inattentif lorsqu’il s’agit de l’historique du site, il se souvient clairement, pour l’avoir lu sur un bouquin, que ce paradis bucolique aux alentours duquel la nature jongle avec toutes les nuances du vert, émergea du sol lozérien pierre par pierre durant le Moyen Age, et fut conservé par le temps, insensible aux éléments virulents qui y sévissent en hiver.

  Aujourd’hui, on n’y a pas fêté Gargantua, une tradition folklorique célébrée au début du mois ; non, c’était déjà du passé, car là, août s’achevait, essoufflé par trop de moiteur. Cependant, insatiablement, on insistait dans le dérivatif… Hélas, pour la plus grande majorité des futurs partants, le cœur n’y était plus tout à fait, l’improvisation maquillée des autorités compétentes masquant mal le catalogue des réjouissances arrivé à terme. Oui, il fallait, ce jour-là plus qu’un autre, comme un bouquet final, mettre les touristes dans les meilleures dispositions possibles, instaurer un climat particulièrement convivial. Ainsi leur offrait-on un bien-être éphémère et factice, avant d’affronter cette affreuse nuit qui prélude à la fin des vacances ! En prime, on les aidait à lutter contre une impression contrastée à cause d’une météo maussade, à quelques heures à peine du départ sur les autoroutes saturées, retour au bercail préfigurant impitoyablement la rentrée des classes. Ces mêmes personnes qui, quelques semaines plus tôt, respiraient le bonheur, cernes profondes mais visage souriant, à l’idée d’un dépaysement oxygéné sur les hauts plateaux de Lozère jugés indispensable à leur équilibre nerveux. Et pourquoi pas, en rab, pour les moins déprimés, se distraire sur place, alors que les trois samedis précédents, l’omniprésence du soleil avait plutôt motivé des balades en forêt, des randonnées pédestres… Tandis que là, avec toute cette flotte tombée du ciel, c’était l’occasion rêvée de les « garder à la maison », pour un ultime divertissement avant qu’ils ne redeviennent les forçats stressés d’une routine déstabilisante.

  Il n’y avait pas eu de fanfare, ni de corso fleuri, ni de concours de boules, rien qu’une kermesse destinée, malgré les apparences, à toutes les tranches d’âge, et un bal populaire sous l’ancienne halle aux grains ! 

  On mêlait les estivants aux autochtones en un savant métissage pastoral évoquant une marmite où l’on touillait sans crainte de se brûler, et où mijotait une soupe au fumet hétéroclite et d’une saveur à combler les papilles gustatives des plus sceptiques.

 

  Ici, à Langogne, village qui s’est greffé à l’est de la Lozère sur le tronc d’un arbre en forme de i grec et dont les racines se situent à Mende et les branches en v aboutissent l’une au Puy-en-Velay, la seconde à Aubenas, nous nous trouvons à portée de tir du centre vital de ce triangle régional où deux autres départements très cotés du Massif Central campent : la Haute-Loire et l’Ardèche. Ainsi dévoilent-ils ouvertement leurs avantages géodynamiques, et ces plates-bandes franchouillardes racolent les vacanciers en goguette, qui doivent choisir leur point de chute parmi ce trio de terroirs miniatures. Mais ils restent souvent indécis, la plupart étant hantés par des remords indélébiles après avoir pris la décision de ne pas choisir et de filer vers la mer, alors qu’un ami ou un parent, moins hésitant, y sera allé, lui, et ne se privera pas de taquiner le réticent sur la qualité de son séjour. 

  Pour l’anecdote, il suffisait d’une dizaine de pas, de quelques tours de roues, pour passer d’un département aux suivants, et il aurait été assez cocasse et cynique d’avoir le pare-chocs embouti en Ardèche, les feux arrières éclairant les dernières parcelles de la Haute-Loire, d’où débouchait le chauffard responsable de l’accident, pendant qu’un piéton, témoin du dangereux manège des deux véhicules, fumait une clope sur le bord de la route, en Lozère. 

 

  L’homme n’a jamais eu la mémoire des noms propres, et il lui arrive parfois, dans les moments d’extrême tension, de pousser son handicap jusqu’à négliger le sien, Balthazar Beltoise, alias Balto. Partout où le hasard guide ses pas, où qu’il passât délibérément, les panneaux indiquant une destination, un lieu précis, et qu’il doit préalablement entourer d’un trait vigoureux sur une carte, s’effacent systématiquement de son horizon mnésique. Comme si son cerveau compensait ses dons précieux par des absences inexplicables ; se servant de cases d’ordinaire inusitées par le quidam moyen, il pousse inconsciemment les plus secrètes à s’ouvrir, béantes, sur un monde de science-fiction. Il puisera dans le pourcentage végétatif de la masse cérébrale, pour se départir du reste de la population, et afficher des compétences à peine avouables, tant elles provoqueraient l’incompréhension et la suspicion de mythomanie…

  C’est uniquement mental, et nullement dû à une sorte de sorcellerie géologique dont les sortilèges escamoteraient, d’un coup de baguette magique, les reliefs du souvenir. Ce n’est pas une question de tremblement de terre, non, ni de couches tectoniques qui se chevauchent à la cave, recadrant le rez-de-chaussée pour mieux remodeler les étages supérieurs, jusqu’au sommet de l’immeuble, ébranlant les murs, le lustre, le grenier et le toit ! Il est à noter que cela aurait été légitime dans une région pareillement volcanique, où des empreintes de dinosaures, ressurgies d’un passé presque enfoui dans l’oubli, sont restées imprimées dans les coulées de lave scotchées au terrain par la minéralité et qui ont jadis dénudé impudiquement le paysage… A côté de cela, des parcs animaliers abritant des espèces rares ou disparues, puis ressuscitées par la science, loups, aurochs, bisons, vautours, repeuplent la région et cohabitent, parqués derrière des grillages, avec la faune locale.

  Dans la tête de Balto, depuis le grand chambardement, c’est plutôt une altération du stockage des bases de données. Partisans du moindre effort intellectuel, ses neurones jouent au yo-yo, à cache-cache ou à colin-maillard, mais ce sera pour dissimuler plus habilement un pouvoir inestimable. Chez lui, ces petites bestioles microscopiques ont l’esprit très ludique, et il est possible, sous l’effet d’une peur panique, en collant l’oreille au niveau du front, de les entendre rebondir sous son crâne, tandis qu’ils pratiquent les trois disciplines sur un tempo identique. Comme, à son époque, un dégueulis de billes éjectées de la poche d’un gosse durant une rixe sous le préau, à l’heure de la récré, quand le perdant cherche à récupérer illicitement son bien. Toutefois, cette débandade simulera une déroute alors qu’il s’agit d’un faux-semblant, d’un camouflage absolument indétectable…

 

  Tout à l’heure, à la fête foraine, après s’être baissé, faisant claquer ses articulations arthritiques, en un tour de main, et motivé par une pulsion incontrôlable, la « parenthèse argentée » s’était retrouvée dans sa poche via sa dextre. Subitement pressé, il avait alors choisi de fendre la foule qui s’agglutinait autour des manèges, imitant un voleur à la tire, et de s’y fondre telle une ombre. C’était la meilleure façon de passer inaperçu, malgré la difficulté de l’opération, tant sa dégaine ne laissait personne indifférent. Il était grand, sec et mal fringué, comme un épouvantail, et son profil aquilin ainsi que sa tignasse dessinaient sur le sol l’ombre d’une tête d’Indien. Il y avait bien eu ce gosse qui l’avait percuté, mais c’était certainement dans la précipitation de rejoindre le stand de tir pour y tester son adresse… C’était plus plausible que la théorie du « vilain garnement qui cherche à terroriser un vieux bonhomme pour le seul plaisir du sauvageon s’affirmant par l’agression physique ».

  Une paranoïa malsaine aurait pu inciter Balto à songer à un jeune pickpocket tentant de le doubler afin de récupérer cette tocante échouée entre deux flaques et qu’il convoitait, objet brillant d’une valeur relative et n’attirant pas que les pies. Mais non, le coquin serait revenu à la charge, aurait pris le risque, nonobstant sa petite taille, de s’en emparer par la force !

  A la faveur d’une éclaircie psychique, et par association d’idées, il se remémore les propos que tenait Tiburce, son vieux pote décédé assez récemment, lorsqu’il était question du temps qui passe. Celui-ci avait tendance à poétiser sur tout, et dès qu’une tierce personne lui demandait l’heure, il sortait une tirade de son carquois, son trait ne ratant jamais la cible…

  « A minuit, une montre, c’est avant tout un nid abritant un duo d’aiguilles qui s’affichent en solo l’espace d’un soupir de nuit. Superposées tels les corps d’un couple faisant l’amour, elles se chevauchent lors d’un trop bref instant échappé d’un sablier où s’écoule la poussière des ténèbres. De minuscules grains d’éternité la poudroient, semés par le néant… C’est la suie du temps dans la cheminée du monde, et l’être humain en est le ramoneur.

  Minuit, c’est une heure suspecte de pleine lune et de superstition populaire, drogue atavique plus perverse que la religion.

  Ainsi, programmé pour stationner deux fois par jour sur le nombre 12, ce coït temporel indique minuit, pas une minute de plus, pas une de moins. Quant à midi, c’est une toute autre histoire… moins mystérieuse, et de celle qui ouvre l’appétit ! »

  Oui, pour sûr, c’était un sacré poète, ce Titi !

  Lui, contrairement à Balto, paraissait quinze ans de moins que son âge véritable, cinquante-deux ans, et souvent le prenait-on pour son fils. Loin de s’en offusquer, Balto en était très fier. Géniteur d’un manieur de rimes… son rêve !

  Un rêve plutôt flatteur !

  Sans doute titillé par sa libido naissante, le gamin aura flashé sur cette montre magique, au point de vouloir la dérober, après qu’elle lui eût transmis à distance la pensée libertine de ce cher Tiburce…

  Délire. Fantasme.

  En réalité, Balto n’avait pas eu beaucoup à forcer pour se rappeler cet épisode textuel de son passé… C’est le souvenir en personne qui s’était pointé, lui rendant visite sans qu’il n’ait réellement réclamé sa présence, intrus qu’il est paradoxalement interdit de laisser à la porte, sous la pluie ou sous la neige. D’abord parce qu’il frappe fort et réveille les voisins, ensuite parce qu’il s’expose à un bon rhume…

 

 

?

 

 

 

– L’appel de la forêt –

 

 

 

  Deux jours plus tôt, à midi, Balto observait un individu qui semblait assoupi, roulé en position fœtale devant une tente, au beau milieu d’une clairière de la Forêt de Mercoire, nature profonde où l’on plonge après avoir quitté la route de Mende, à dix kilomètres de Langogne, vers l’ouest. De loin, la futaie ressemblait à une grosse salade posée sur la campagne lozérienne, tans ses arbres en étaient feuillus et se serraient, craignant peut-être de laisser passer entre leurs troncs des animaux si volumineux qu’ils pouvaient les déraciner. Les oiseaux gazouillaient allègrement dans les branches, et l’on devinait aisément qu’au moindre danger, les instruments devenant subitement muets, la symphonie cesserait.

  A première vue, le campeur s’exposait délibérément à des ennuis d’ordre… cutané. Ainsi couché, il risquait l’insolation. Le soleil tambourinait dangereusement sur son crâne chauve et lisse ; une vilaine cicatrice y zigzaguait, tel le cheminement tortueux d’un fleuve tracé au feutre violet. Visiblement, au premier abord, on aurait imaginé qu’il faisait la sieste après avoir ingurgité un bon repas généreusement arrosé. Il cuvait donc, abruti par la chaleur et l’alcool. Mais en y regardant de plus près…

  Des braises achevaient de se consumer à proximité du bivouac, et la fumée ébauchait des silhouettes spectrales qui se diluaient dans les courants d’air.

  Comme des fusées retardées à l’allumage, ou des pétards mouillés prêts à renaître de leurs cendres, aurait déclamé Tiburce. Lasses d’avoir dû créer un semblant de lumignon alors que le soleil rayonnait à son zénith, elles se suicident tout doucement, à petits feux, aurait-il ajouté, tout fier de faire chanter la prose avec un auditoire d’oiseaux à l’écoute.

 

  Pendant que Balto parcourait les derniers mètres avant d’arriver à découvert, tâchant d’être silencieux, des relents de sardines grillées lui avaient désagréablement chatouillé les narines, tant cela dominait les essences subtiles. Une grimace avait déformé ses traits tirés, les faisant onduler. Il ne prisait guère cette odeur de poisson de mer en pleine nature et qu’une espiègle brise de vallée rabattait dans sa direction, tel un nuage de pollution. C’était un sacrilège, un crime de lèse-majesté ; pour sûr, certains mareyeurs, ici, méritaient la noyade ! Des brindilles sèches cassaient sous ses pas hésitants, comme s’il les comptait, et l’on remarquait tout de suite que la faune était à l’affût du moindre son, attentive, car elle réagissait immédiatement en cessant de s’exprimer, intriguée, inquiète.

  Du repas blasphématoire, ne subsistaient que des vestiges : quelques arêtes sucées avec obstination, et des miettes de pain qui parsemaient le périmètre du camp comme si elles avaient été plantées là dans le but de donner du blé, inversant le processus alimentaire. On s’attendait presque à voir surgir dans le ciel un nuage d’étourneaux affamés se jetant sur cette becquée inespérée pour la picorer mécaniquement.

  Une bouteille de vin était couchée à côté du gisant ; vide, elle reflétait la luminosité de l’azur, aveuglant le curieux aux abois. Mais l’immobilité de l’homme allongé était équivoque. Avait-il été piqué par une vipère lovée dans sa somnolence et troublée par l’arrivée de l’intrus à la peau si tendre à percer ? Etait-ce déjà trop tard ? Un garrot, une entaille et l’aspiration du venin… vite, c’est pour une urgence ! Soudain, saisi par un irrépressible besoin de vérifier, Balto poussa un hurlement bestial, imitant un loup, afin de faire sursauter l’homme endormi. Aucune réaction. Il attendit encore trente secondes en comptant mentalement puis recommença. Enfin, le campeur réagit, se réveilla, remua en maugréant, se mit en branle… Heureusement d’ailleurs, car un demi-tour de cadran de plus et c’était l’insolation, la peau du front pelée comme une tomate.

  Balto sortit du couvert et s’approcha de l’individu à pas feutrés ; on aurait dit un Sioux sur le sentier de la guerre. A la lisière, au sol, des perles de rosée, conservées par la fraîcheur du sous-bois, finissaient de s’évaporer, imbibant ses vieux baskets usés jusqu’à la corde et qui émettaient un bruit de succion. Etrangement, c’était un son plus organique que végétal…

 

  Il avait marché toute la nuit comme un somnambule, et n’avait même pas pris la peine, ce matin, de s’arrêter pour souffler un peu.

  Du crépuscule à l’aube, tandis que les feuillages frémissaient et les ombres louches se multipliaient, la lune avait arboré un aspect de lustre moiré. Frustrée, sans doute jalousait-elle l’astre du jour qui l’avait précédée et avec lequel elle ne s’accouplait qu’à l’occasion d’éclipses improbables. Lorsqu’elle se mirait dans un lac, c’était comme une béance métallique ; un trou d’eau par lequel s’engloutit l’obscurité ; une aspiration vers un monde parallèle moins cruel… Elle était énorme, évoquant vaguement le ventre rebondi d’une femme enceinte. La lentille d’un phare, un gros œil de cyclope veillant sur les insomniaques et les « marmottes », et qui les met tous sur un pied d’égalité… sans oublier les morts.

  Tiburce, en une envolée lyrique dont il avait le secret, l’aurait qualifiée de maîtresse du temps qui compte les secondes avant l’éjaculation libératrice du soleil, son amant…

  Ce cher Titi, que le chant du coucou mettait dans tous ses états, et qui avait le plus grand mal à se contenir devant un sablier ou dans une gare, quand il fixait l’horloge avec insistance, psalmodiant sur une fréquence que lui seul employait pour émettre ! A tel point qu’à l’âge de l’adolescence, le père Beltoise – les deux familles étaient très unies – l’avait surnommé « le rimeur de temps ». Sa prose, murmurée ou récitée, était si imagée qu’elle sonnait à la manière d’un poème…

  Etouffante, l’atmosphère était propice à l’errance d’un prédateur des ténèbres, et, tout de suite, à la lisière de ce sous-bois, on captait mieux l’expression « le loup sort du bois ». Des babines retroussées, quelques crocs longs et menaçants, des pupilles dilatées, un corps nerveux monté sur quatre pattes musculeuses (parfois deux) et prêtes à bondir sur tout ce qui bouge, avec une évidente préférence pour la chair humaine…

  Balto, lui, qui ne croyait en rien, ni en Dieu, ni en l’Humanité, et surtout pas en sa bonne étoile, n’avait rien à redouter d’un loup-garou. Au contraire, il aurait plutôt eu tendance à l’appeler, le provoquant du geste et de la parole… Et s’il s’était pointé, grognant et bavant, il aurait montré à ce guignol de roman d’épouvante de quel bois se chauffe Balthazar, le fils Beltoise ! En revanche, en la personne de ce campeur, ce légendaire monstre de la pleine lune aurait déniché une proie idéale. Assurément couard, à la moindre alerte, il aurait laissé tomber son attirail, courant grimper dans un arbre où il aurait flirté avec un écureuil, un pivert, un hibou, après avoir définitivement abandonné son véhicule sur le bas-côté de la route et au moins une chaussure dans les buissons. Et afin de dédramatiser la situation, il feindra de se découvrir un réel talent d’alpiniste et un instinct zoophile. Plus rapide que l’éclair, il n’aura pas eu le temps de replier sa tente et de la remettre dans le coffre, comme il le faisait chez lui, avec ses chemises, au grand dam de son épouse, qui brandira en vain l’inévitable anathème du divorce. Bref, rien que de très normal pour un adepte du dodo à la belle étoile qui choisit les Cévennes, le pays où a jadis sévi la terrible et tristement célèbre Bête du Gévaudan !

  Soit ce sera un fou, un maso, soit il aura été mal renseigné par un petit plaisantin, ma foi, assez machiavélique…

  Perché sur sa branche, il aura le regard flou d’un poivrot, alors qu’il est tout simplement éperdu d’effroi. Le firmament, là-haut, piqueté de prunelles de chat, n’éveillera en lui aucune sensation artistique, et nul vers ne viendra caresser ses pensées puis ses lèvres… Contrairement à Titi, qui aurait bien été capable, ainsi perché, de composer une sérénade ou de chantonner Le corbeau et le renard, la fable de La Fontaine, sur un air improvisé. Le rustre y distinguera plutôt des clous plantés dans la peau de la nuit, et c’est tout juste s’il ne s’attendra pas à y voir apparaître un géant, un marteau à la main.

 

  Balto se sentait sale et d’une laideur repoussante.

  Miraculeusement, influencé par cette fragrance poissonnière, il se rappela sans problème sa lointaine enfance, lorsqu’il rentrait bredouille de la pêche, à Marseille, sa ville natale. C’était déjà un souvenir qui s’effaçait progressivement, à l’image des autres, surtout ceux qu’il gardait de Langogne, où ses parents passaient régulièrement leurs vacances. Il était bien obligé de suivre, lui, car il était petit, et les petits, contrairement aux idées reçues, ne commandent pas au sein du giron familial lorsqu’il est question du repos des parents. Il avait plutôt mal entamé ses diverses villégiatures à Langogne, car sa mère le portait dans son ventre, fœtus se calfeutrant dans l’écrin prénatal, pour son premier séjour en Margeride ! Mais après coup, les années s’accumulant, il n’avait pas eu à se plaindre de ces mois d’août successifs, puisque c’est là qu’il avait connu Tiburce Barnouin, le « poète aixois », alors en short et les pieds calés dans d’horribles sandales…

 

  Son âge, Balto le savait instable. Il lui bouffait les neurones en douce, et sa cervelle se vidait de ses occupants, tandis que les rescapés s’étiolaient en pratiquant des jeux dangereux. Trop d’émotions avaient provoqué sur sa personne des visions de voyant extralucide, et déclenché un vieillissement accéléré des cellules, effet secondaire dont il se serait bien passé. C’était en lui, il ne pouvait pas agir contre ; en lui depuis toujours, lui semblait-il. 

  Il n’avait jamais consulté un médecin, n’osant pas détailler par des mots des sensations personnelles aussi peu conventionnelles. De toute façon, il avait une trouille chronique de tout ce qui touchait de près ou de loin aux hôpitaux ou aux salles d’attente, car cela puait l’éther et la maladie, et il était allergique à ces effluves chimiques. Résigné, il avait accepté son sort comme s’il était inéluctable. De plus, il ne voyait pas quel lapin la médecine aurait pu sortir de son chapeau pour traiter ces bizarreries dignes d’un mutant.

 

  Il n’était pas besoin d’être psy pour comprendre que la responsabilité de cette phobie incombait à cette passion qui le poussait, alors qu’il avait à peine six ans, peut-être moins, à harceler son père pour qu’il l’accompagne jusqu’aux abattoirs. Là-bas, telle une drogue, sans laquelle un sac à dos devient une bosse, il se shootait à épier les animaux ainsi pris sur… le vif. Certes, si jeune, il n’était en aucune façon à ce point vicelard, et la vue ou l’odeur du sang ne le fascinait pas spécialement, mais c’était là l’occasion rêvée, tant il les aimait, de voir alignés vaches, veaux, bœufs, en un même troupeau, une grande famille rassemblée. Il ne pensait pas à mal, non, au contraire, toutefois la « grande boucherie » de Langogne était située de l’autre côté de la gare, l’hôtel où il séjournait avec ses parents se dressant face à celle-ci, et s’y rendre imposait dans un premier temps un itinéraire assez complexe, puis, secondement, de fuir le regard des gens soupçonneux que l’on risquait de croiser, car c’est l’adulte que l’on toisait, accusait, pas le môme, dont le tort aura été, innocemment, de faire abstraction du contexte.

  Pour s’y rendre, il fallait emprunter un sentier bordé d’orties qui partait d’un coin reculé de la Place de la Gare, pour déboucher ensuite sur une sorte de route pavée aboutissant à un tunnel d’une bonne vingtaine de mètres de longueur, pour quatre de large et trois de haut. La voûte tremblait lorsque les trains en partance pour Paris via Clermont-Ferrand roulaient « au plafond » dans un bruit chuintant de vapeur éjectée, de pistons et de bielles durement sollicités, de ferraille, et l’on redoutait toujours de voir apparaître une fissure sur les parois du boyau qui franchissait la voie ferrée souterrainement. Il y faisait nuit même en plein jour, et c’était la raison essentielle pour laquelle Balto avait besoin d’y être cornaqué…

  Le but, c’était une sorte de bestiaire macabre dont les visiteurs naïfs ignoreraient le sens réel de cet étalage de « viande sur pattes », les guides préférant le taire pour ne pas choquer les enfants ; ou une arche de Noé maudite dont seuls les marins dans la confidence en devineraient le port d’attache englouti. Nul doute, après tout, que le « grand boucher » s’appelait Noé, hein ? Et si on lui refusait ce plaisir quotidien, Balto s’enfermait dans un mutisme boudeur mettant tout le monde mal à l’aise pour le restant de la journée ; aussi, pour avoir la paix, personne ne se permettait de le contrarier. Dès lors, le voilà qui se métamorphosait en un général de pacotille aux médailles rutilantes et lourdes de sous-entendus guerriers. Il jouait à être important, à imposer le respect, imitant ce géant au grand nez qu’il voyait en noir et blanc à la télé et dont le nom ainsi que la dégaine le fascinaient tant : Charles de Gaulle ! Puis, arborant fièrement ses culottes courtes, il passait ses troupes en revue, tandis qu’il affichait un air hautain qui impressionnait les soldats les plus endurcis… Sauf que là, les bidasses meuglaient, reliés au moyen d’une corde à l’anneau scellé dans le mur blanc et froid ! Pourtant, c’était un baraquement dont la finalité était totalement opposée aux soins prodigués dans une clinique vétérinaire…

  Cela puait la bouse et le suint, évidemment, mais il ne résistait pas à cet appel viscéral, attendant patiemment chaque matin que son père rentrât de la pêche, vers neuf heures, pour lui réclamer sa balade quotidienne au zoo (la caserne ?) des « gentilles bestioles ». Comme d’habitude, il les admirera, perché sur les épaules de son géniteur, par une lucarne si petite qu’elle donnait l’impression de figurer un trou dans le mur que l’on aura tenté d’obstruer au moyen de deux barreaux de fer rouillés forcément insuffisants en nombre. Il aurait tellement aimé caresser les veaux, qui lui auraient léché les mains en roulant dans leurs orbites des yeux globuleux à la fois tristes et paniqués. Mais il avait si peur des vaches, toujours énervées par la présence de prédateurs potentiels, qu’il se félicitait de la façade qui les séparait du cheptel encaserné. Comme de coutume, il remarquera que les bœufs ont un beau regard pour des mecs ; que les taureaux sont énormes, antipathiques et montés sur quatre pattes trop courtes pour supporter un corps pareil, comme des dolmens ; que…

  Il avait une peur bleue des bêtes à cornes, jugeant ces armes frontales mal placées pour être avenantes ou esthétiques ; elles créaient une espèce de repoussoir naturel pour un gosse toujours préposé à la distribution des gros câlins. Il devait donc, pour approcher ou toucher ses préférés, attendre en s’occupant ailleurs l’inestimable jour du bien nommé marché aux veaux de Langogne, le mardi matin.

  Cette délicieuse habitude, au fil des ans, s’était transformée en complexe de culpabilité, surtout lorsqu’il fut en âge d’assimiler que ces animaux-là allaient trépasser, et de manière assez cruelle, ma foi. Et l’hypothèse qu’ils pussent finir dans son assiette, le lendemain, n’était jamais à écarter. Si on le lui avait dit, il n’aurait mangé que les rares truites que son père ramenait à la maison, fier comme s’il avait tué un loup. Eternellement cette idée de carnage avant de se nourrir…

 

  Titi, lui, était obsédé par les trains, et à huit ans, il réagissait au ululement des locomotives tel un puceau à la vue d’une affiche où posait une femme légèrement vêtue. Connaissant les heures d’arrivée et de départ par cœur, il se débrouillait toujours pour se poster soit sur un quai de la gare, soit en un lieu précis, si possible à l’entrée d’un viaduc ou à la sortie d’un tunnel, pour calculer les retards, les notant sur un cahier, puis les comparant à la fin du mois, lorsqu’il classait ses relevés. Dans les environs de Langogne, sans s’éloigner, la ligne de chemin de fer offrait toutes les perspectives requises pour une inspection dans les règles édictées par l’enfant contrôleur. Il eût pu paraître maniaque, oui, mais c’était avant tout le moyen idéal pour rythmer les rimes de l’exactitude, car il affirmait que le temps n’est que poésie et que chaque horaire de train respecté est un quatrain réussi

  Son ami était incapable de capter quel intérêt il y avait à contempler de la sorte une locomotive poussive en train d’évoluer sur des rails tristement parallèles. Et quand Titi disait que cette fumée sortant de la cheminée évoquait une chevelure de femme qui s’étale dans le vent, il éclatait de rire, affirmant que c’était plutôt son mari qui lui tirait les cheveux en arrière, pour qu’elle retourne à la maison et finisse la vaisselle. Dans le regard de Titi, se reflétait alors non pas du mépris, mais de la compassion, car son pote n’avait jamais saisi cette chance unique et précieuse qui était la sienne propre : celle d’apprécier les choses simples, naturelles, et dont les poètes se repaissent, la lyre en main…

 

  Les parents de Balto avaient sympathisé avec ceux de Titi sans se douter, au tout début, qu’ils étaient d’Aix-en-Provence, juste à côté de Marseille. Ils résidaient dans le même hôtel – l’Hôtel de la Gare –, se croisaient régulièrement dans les escaliers et les couloirs, et cela créait des liens, assurément. Cela suffisait, oui, car on s’y sentait au calme et reposé, donc ouvert à la nouveauté, apte à côtoyer des inconnus… On aurait même été capable d’y tolérer un ennemi, tournant le dos au danger sans la moindre crainte. Tout le contraire des grandes villes, où un manque flagrant de convivialité sévit à tous les étages dans les immeubles, d’aucuns expliquant cela par un stress très à la mode et qui transforme, comme par magie, les voisins en ombres sournoises, en indésirables… en loups ! Mais les deux familles avaient décidé de ne se fréquenter qu’au cours des vacances, car ailleurs, la routine aurait épuisé leur estime réciproque, jugée inappréciable en des temps difficiles de crise économique.

  Le père Beltoise, avec qui le directeur des abattoirs était très ami et un partenaire de pêche privilégié, n’avait jamais osé présenter le « bourreau », surnom qu’il lui avait donné dans un éclat de rire tonitruant, aux Barnouin, sachant qu’ils étaient pacifistes, végétariens et bossaient bénévolement à la SPA. De plus, ils possédaient sept chiens, douze chats, deux iguanes, un chinchilla, un écureuil russe, un couple de bengalis et un aquarium géant où évoluaient une trentaine de poissons exotiques, dont quatre superbes poissons clowns… Ajoutez à cela des voisins très compréhensifs, très compétents, et qui s’occupaient de cette faune domestique quand les « patrons » s’absentaient pour plusieurs semaines…

  (Mais ceci n’est qu’un détail dans l’histoire qui nous occupe !)

 

  Balto se ressaisit, tenta d’endiguer par la volonté d’un boycott mental cette puanteur polluante qui, étrangement, lui avait permis de chausser des bottes de géant pour enjamber le temps à reculons. En quelque sorte, cela avait été un voyage olfactif, car ce sens si souvent dénigré dans le traitement des amnésies, est tellement important quand on est gosse, qu’il vous marque à vie jusqu’à la mort. C’était une portion de passé assez joliment parfumée, oui, mais le moment présent semblait, par opposition, plutôt malodorant. Ses yeux papillotèrent, son souffle se régularisa… Il se gratta le nez, comme si un moucheron s’y était posé, y laissant de microscopiques empreintes urticantes. Il avait faim, terriblement faim ; son estomac gargouillait telle une gouttière un jour de pluie. Il n’avait rien mangé depuis… depuis des lustres !

  Jadis comptable, il avait été jugé et condamné pour un détournement de fonds ; il n’était toutefois pas allé en prison grâce à une avocate surdouée qu’il avait grassement payée. Pour couronner le tout, c’était un joueur de poker invétéré, et, le bluff ne réussissant pas toujours aux audacieux, il avait plongé dans un océan glauque peuplé de requins hypnotiseurs. Définitivement ruiné pour avoir tenté, une seconde fois, de devenir riche dans la facilité et le mensonge, il avait vivoté de l’aumône d’autrui dans un squat des quartiers nord de Marseille. Il y cuvait plus souvent qu’il ne tentait de refaire surface, le baladeur scotché sur les oreilles, avec toujours cette musique lancinante qui lui vrillait le crâne et dont il avait oublié le titre ainsi que le nom du compositeur. Sans doute la Symphonie « pathétique » de Tchaïkovski, oui…

  (Pour l’anecdote, là, à quelques pas du Mont Lozère, pour sûr, il aurait été question de la Symphonie « cévenole » de Vincent d’Indy)

  Trahi à deux reprises par la chance, il considérait néanmoins qu’il avait mérité ce mépris qu’elle lui vouait. Par la suite, le décès de son pote Tiburce, qu’il avait régulièrement revu auparavant, avait hélas précipité son plongeon dans le ruisseau, et une irréversible décadence l’avait très vite entraîné par le fond. Il n’avait plus d’argent et s’était embarqué à bord de cette croisière campagnarde les poches totalement vides. Le temps de son enfance bienheureuse était si lointain tout à coup… comme si un étranger s’immisçait dans sa mémoire lorsqu’elle daignait faire de fidèles apparitions !

  Auto-stop de Marseille à Alès via Nîmes, ensuite rebelote d’Alès à La Bastide-Puylaurent, tandis qu’il avait occupé son temps de passage du Gard à la Lozère à dormir dans une vieille camionnette toute cabossée, assis à côté d’un conducteur heureusement demeuré muet. Puis de La Bastide-Puylaurent à Cheylard L’Evêque grâce à un car de retraités en vadrouille, après avoir rendu un petit service au chauffeur, à savoir débarquer des sacs qui encombraient le toit du véhicule à l’issue du voyage précédent, leurs propriétaires attendant sagement, mêlés aux nouveaux passagers en partance.

  Afin de respecter la mémoire de son défunt ami si profondément passionné par les trains, il avait négligé la SNCF à compter de la date de sa mort, se privant donc du fameux « Cévenol » pour être acheminé à destination. De toute façon, il n’avait pas les moyens de s’offrir un billet, ne serait-ce qu’un aller simple. Le reste de l’itinéraire improvisé, il l’avait parcouru à pied, en empruntant la Forêt de Mercoire jusqu’à la route de Mende, d’où il espérait rejoindre Langogne, malgré le souffle des bolides qui l’ébranlerait dangereusement. Il en avait l’habitude pourtant, mais c’était chaque fois une épreuve angoissante, surtout lorsque les klaxons lui agressaient les tympans, qu’il avait déjà fragilisés par l’abus de ce baladeur qu’on lui avait récemment dérobé, motivant une rixe entre paumés.

  Traverser cette futaie sans s’y perdre, c’était plus qu’un exploit, c’était un bienheureux hasard ! Et c’est tout juste si les randonneurs, les chasseurs et les ramasseurs de champignons n’auraient pas souhaité voir placardé sur chaque tronc d’arbre, et ce malgré leur présumée connaissance des lieux : « Ne pas continuer sans boussole et une bonne dose de chance ! » 

  Présentement, comme il n’avait mangé que de rares cèpes et quelques racines, il aurait apprécié d’avoir le courage de voler de la nourriture dans une ferme des environs, des œufs, du lait, des fruits, des tomates… Car quémander de quoi subsister ailleurs qu’à quelques pas de son squat marseillais, où il avait délimité son territoire, c’était hors de question, et encore plus humiliant ! Ce n’était pas de la fierté, non, juste le refus de se rabaisser encore, ici précisément, où il fut jadis si heureux, comme au sein d’un cocon lénifiant.

  Le ventre arrondi par la bouffe dérobée, il aurait ensuite digéré, somnolent, le dos collé au tronc noueux d’un chêne ou d’un châtaignier, à l’abri du feu du ciel. Il y aurait bien un nuage obèse en maraude pour occulter un instant cette sentinelle pyromane postée à son zénith, oui, mais il ne faudrait pas trop se fier aux apparences, car la météo joue fréquemment au yo-yo dans cette région. Ici, la nature est plus capricieuse qu’ailleurs ; violents, les orages succèdent aux coups de soleil et les arcs-en-ciel se tendent entre les nues éparpillées, ponts irisés reliant parfois un couple de rivières, ou s’arc-boutant au-dessus des monts et des vallées.

  Balto ne devrait pas non plus écarter l’hypothèse de la présence, à l’étage supérieur, d’un soutien moral de qualité : un écureuil compatissant et plus hardi que ses congénères, charmant compagnon à la queue empanachée qui le dominerait en croquant dans un gland, ou en faisant sa toilette, dressé sur ses pattes postérieures…

  Probablement celui dragué par le campeur de la pleine lune et qui aura mis fin à la romance contre nature.

 

  Parvenu à trois mètres à peine du gisant, Balto constata qu’il ouvrait les yeux en grimaçant, ébloui par tant de lumière. Il était chauve ; son crâne ressemblait à une mappemonde et luisait au soleil. Il était pâle et un brin d’herbe ornait assez bizarrement l’oreille qui avait été en contact avec le sol. La clairière était incroyablement verte et rien ne perturbait cette couleur uniforme : ni fleurs, ni le moindre papillon (forcément) voletant au gré des courants d’air… Cela évoquait une pelouse méticuleusement tondue, et aucune taupe n’aurait eu l’audace d’en creuser la surface afin d’élaborer tout un réseau de galeries souterraines.

  L’homme semblait émerger d’une cuite, mais cette hypothèse s’avérait maintenant totalement fausse. Au premier abord, il était légitime de prendre ce qui serpentait sur son front pour une cicatrice, mais en y regardant de plus près… C’était déjà un miracle, à une telle distance, que Balto ait pu voir que le cuir chevelu était entamé. D’habitude, il lui arrivait de ne rien remarquer du tout lorsque sa colocataire du squat de Marseille faisait des efforts de coquetterie… Le don n’avait pas que des avantages, et là, peut-être avait-il légèrement anticipé la situation et remarqué la taille de la plaie avant même d’être assez proche pour vérifier. Donc, à la suite de ce minuscule voyage dans le futur, il s’était sans doute lesté de quelques mois qui compteraient plus tard sur son calendrier intime.

  La blessure était peu profonde mais très étendue. Du sang s’en écoulait, se divisant en de multiples rigoles après avoir franchi les rides du front et avant de se réunir entre les sourcils pour ne former qu’un seul ruisseau et transformer le bout du nez en cascade. Balto s’angoissait pour un rien, et le côté visqueux de l’hémoglobine, que titi surnommait « la résine communiste », lui mettait la nausée au bord des lèvres. En revanche, sa coloration ne le dérangeait pas, puisqu’il aimait les coquelicots et… les tomates mûres. Alors qu’il s’approchait encore, la main tendue, le campeur eut un mouvement de recul et s’appuya sur ses coudes comme s’il venait de se jeter en arrière, se jugeant menacé. Inquiet pour au moins deux bonnes raisons, il balaya les environs du regard, bien obligé d’ignorer ce qui se trouvait au-delà de la tente et derrière cet inconnu, planté là tel un épouvantail et plutôt gêné. Puis, rejetant cette assistance étrangère, il se redressa brusquement sur le côté, s’agenouilla et, à brûle-pourpoint, mettant ses mains en porte-voix, appela :

  « Merlin, sale cabot, où es-tu passé ? »

  Enfin, se tournant vers Balto :

  « C’est mon chien. Il n’est pas très courageux. Et vous, qui êtes-vous ? Vous n’avez pas l’air de quelqu’un qui vient m’achever… »

  Là, il prit conscience qu’il saignait et s’efforça d’empêcher l’hémorragie de se répandre en dégoulinant – d’étaler sa confiture en crue, image que Titi aurait employée. Il laissa retomber sa dextre, s’essuya les lèvres, puis, restant au contact du nez, remonta vers le front en gardant les doigts bien joints, comme s’il ébauchait un geste correspondant au langage des signes pour les sourds et malentendants.

  Balto fut subitement songeur.

  « Balto, regarde, les perles de sang dans l’herbe… On dirait des coccinelles réunies en essaim ! »

  Et Balto, ahuri, aurait rétorqué qu’il ne savait pas que le sang était tacheté de noir. Titi aurait soufflé en levant les yeux au ciel, avant de renchérir dans la foulée :

  « Mais non, mon vieux Balto, c’est parce que les cétoines et les doryphores ont dérobé les taches rondes et noires par pure jalousie. Car ce sont elles qui portent chance ! »

  Il se ressaisit et aida le campeur, qui maugréait, à se remettre debout…

  « Putain, j’ai une de ces migraines ! Si je tenais l’enfant de salaud qui… Hé ! Là, regardez ! »

 

  L’objet contondant, une épaisse branche de châtaignier, trônait à une dizaine de mètres du bivouac, et Balto prit le parti de ne pas contrôler si du sang en maculait l’écorce, tant il en était persuadé et aurait détesté en découvrir. On aurait dit un boa fossilisé après la mue, et que Titi aurait certainement qualifié de « canne reptilienne ». Ce n’était visiblement pas une arme destinée à tuer, non, c’était juste pour assommer, étourdir, histoire de plonger la victime dans les alléluias pendant une bonne paire d’heures. De toute façon, personne n’aurait osé assassiner cet homme avec la bouteille de vin qui avait figuré au menu de son dernier repas à base de sardines, n’est-ce pas ?

  Soudain, des aboiements…

 

 

?

 

 

 

 – Brocéliande dans le « 48 » –

 

 

 

  Commença dès lors entre les deux hommes un échange de bons procédés. Le blessé fut soigné et l’infirmier d’occasion reçu en salaire de quoi calmer sa fringale, œufs durs, biscuits, chocolat, bananes, café… Ensuite, après avoir comblé son manque, Balto fit de gros efforts pour être aimable, dialoguant avec son interlocuteur providentiel tels deux copains accoudés au comptoir du bistrot du coin. Depuis que trois aspirines avaient éteint le feu pulsant de sa céphalée, le blessé était devenu extrêmement loquace. Le coup classique de l’état euphorique au sortir d’une situation délicate à gérer !

  Le tamtam crânien s’était tu et ne survolerait plus les plaines de la douleur, disait ce cher Tiburce, lorsque sa migraine chronique cessait de tambouriner sous le capot et d’éparpiller les neurones qui y bivouaquaient

  Le campeur se nommait Gwendal Kerjean. Il était breton.

  Merlin était revenu, motivant de touchantes effusions. Déjà, tandis qu’il courait ventre à terre pour rejoindre la tente, il s’était rendu compte que son maître palabrait avec un inconnu, et avait donc accepté sans problème d’approcher cet individu aux poils gris et aux cheveux sales. Sur sa lancée, il avait poussé le zèle jusqu’à lui lécher les mains à grands coups de langue, sa queue s’agitant à la manière d’un métronome.

  Sa devise de chien, vue par Titi, aurait été la suivante : « L’ami de mon maître est moins qu’un maître mais plus qu’un ami ! ».

  C’était un labrador adulte ; il était noir et couinait comme un chiot… Sa crainte devant le danger avait coïncidé avec la perte de Morgane, une femelle stérilisée de couleur et de pedigree identiques, et qui avait longtemps partagé sa niche avant de trouver la mort dix mois plus tôt, écrasée par un bus scolaire. Dès lors, pour Kerjean, comment ne pas contracter indirectement la phobie des enfants ? Loin d’être légitime, cette aversion réactive avait toutefois duré plusieurs semaines, avant qu’il ne se reprenne, pardonnant enfin aux gosses du monde entier, qui ne pouvaient en aucune manière être responsables de ce drame canin. Ni ceux, d’ailleurs, qui se trouvaient à l’intérieur du car, puisque seul le chauffeur avait été blâmable dans cette triste affaire… De toute façon, le Breton n’avait jamais rien tenté pour le rechercher dans le but de se venger.

 

  Gwendal Kerjean était chroniqueur bénévole à Brocéliande, un fanzine exclusivement consacré aux légendes populaires. Il avait trente-six ans et sa calvitie précoce était apparue à la suite d’une pelade généralisée curieusement contractée lors d’un coma. Ses cheveux étaient tombés par touffes et s’étaient répandus dans son lit d’hôpital, donnant à ses draps l’aspect du pelage d’un loup. Officiellement, c’était un accident de chasse. Il s’était tiré une balle dans la joue alors qu’il nettoyait son arme en sifflotant un air d’opéra, et cela l’avait aussitôt plongé dans un bain d’inconscience où il avait mijoté durant six longs mois. Les médecins n’avaient jamais compris pourquoi cet homme normalement constitué s’était endormi casqué d’une tignasse à faire pâlir un hippie et réveillé aussi chauve que Kojak ou Yul Brynner. Au sein de son proche entourage, on avait allégué qu’à force de fréquenter des lutins et des farfadets, ces drôles de petits monstres s’étaient introduits en lui par les oreilles pour le tondre de l’intérieur…

  Avant d’offrir ses services à un confrère, il avait lui-même été le rédacteur en chef d’un magazine à l’intitulé, ma foi, assez révélateur : Magmagazine. Ses détracteurs, ennemis héréditaires de ce genre de parution trimestrielle, affirmaient qu’en effet, rien n’était mieux adapté quand on se prenait pour le centre du monde… Et, à force de quolibets, de critiques injustifiées, d’accusations discriminatoires, il avait tout laissé tomber pour racheter la brasserie d’un cousin germain qui avait abandonné la partie pour des raisons de santé – une cirrhose. Mais, toujours amoureux de sa passion, de son art, le soir, après avoir transmis le témoin et les clefs de la baraque à Maeva, son associée, une barmaid d’origine camerounaise dont il était le confident et en qui il avait une confiance absolue, il décompressait en rédigeant des textes « maudits » pour Brocéliande.

  Titi en aurait assurément déguisé l’orthographe, et des textes « mots dits » auraient subitement germé dans le terreau de ce jardin littéraire

  La vérité, c’est que ces éditions avaient périclité, disparaissant progressivement des kiosques et des librairies, et que lui, au moins, avait eu le courage de résister pour que Magmagazine perdure jusqu’à ce que l’infamie des incapables lui fasse perdre de l’argent et le pousse à y renoncer définitivement, déséquilibré au bord du gouffre par l’attaque en piqué de vautours aux plumes de feu. Avec Brocéliande, il était peinard car carrément ignoré par les snobinards du système, et ses articles traitaient désormais de légendes vivaces ou oubliées ; de celles qui ravivent la mémoire, ne demandant qu’à renaître de leurs cendres, ou créées de toutes pièces par des auteurs plus enclins à conter instinctivement qu’à se complaire dans l’étalage d’une prose à la précision chirurgicale…

 

  Balto savait désinfecter les plaies et les panser convenablement – c’est évidemment pour cette raison qu’il était devenu l’infirmier attitré des loosers des squats qu’il fréquentait dans les quartiers « à hauts risques » de la cité phocéenne. Aussi n’avait-il pas hésité longtemps avant de se proposer pour les premiers soins. De plus, ôter quelques échardes de bois du crâne glabre de cet homme dont il ignorait l’existence trente minutes plus tôt, avait amené sur ses lèvres un sourire inhabituel, d’ordinaire banni de sa face guère enjouée de nature et marquée par le vécu. Les rares traces purpurines avaient aussitôt ramené à de plus justes proportions son éphémère bonne humeur. A force de fréquenter des individus dont le mal de vivre débouchait inévitablement sur des bagarres musclées, où les lames brillaient au bout des doigts, croiser cette couleur sur une peau humaine l’avait au fil des ans plus lassé que blasé, et il lui était même arrivé de suturer des plaies avec du fil et une aiguille qu’une pseudo-couturière avait jetés à la poubelle. Il ne nettoyait pas ses ustensiles improvisés, et la majorité des blessés dont il s’était occupé, avaient fini aux urgences, pour des pertes de connaissance dues à une forte fièvre causée par des infections cutanées. Il vivait dans une jungle, et il était tout à fait normal que chacun y fût traité comme une bête. La plupart du temps, il recousait de nuit ou les yeux carrément fermés, pour fuir la vision du sang qui gicle ou, plus raisonnablement, suinte des entailles…

  Heureusement prévenant, Kerjean avait amené avec lui une trousse de secours. Toutefois, après leur longue discussion, sirotant du café brûlant, lorsqu’il proposa à Balthazar – il n’avait pas encore droit au diminutif – de le driver jusqu’à Langogne, but de son périple, une sorte de malaise naquit. Un ange passa, ce qui permit de dévoiler plus clairement les bruits de la forêt, et ils s’aperçurent tout à coup qu’elle avait été plutôt silencieuse jusque-là. D’abord parce que Balto, intimement, ne comprenait pas ce besoin qu’il éprouvait de rallier à tout prix ce village lozérien qui avait tant marqué son enfance ; ensuite – et surtout – parce qu’il avait décidé de faire le trajet sans témoin, sans poids mort. C’était comme s’il était aimanté et que ce magnétisme contrôlait et guidait son cerveau, tandis qu’il slalomait, sous le couvert, entre les troncs resserrés, avec pour unique orientation, ce qu’il prenait pour son instinct. Ainsi se fiait-il aveuglément à cette boussole mentale aiguillée sur Langogne, qui remplaçait le nord.

  Afin d’arrondir les angles, tant cette décision était délicate à prendre, il proposa à Kerjean d’achever son propre itinéraire, pour lequel il deviendrait une sorte de consultant, avant d’être « largué » à Langogne, en Margeride, samedi matin.

  Le Breton accepta avec joie. Il profiterait de l’occasion pour s’arrêter au marché, histoire d’en ramener de la charcuterie et quelques fromages de pays, puis irait dans une librairie afin d’acquérir « Voyages avec un âne dans les Cévennes », le bouquin de Robert Louis Stevenson, l’auteur de « L’île au trésor »

 

  Merlin somnolait, ouvrant sporadiquement un œil, toujours le même, méfiant, le museau entre ses pattes antérieures et la truffe posée mollement dans l’herbe grasse. Il gémissait, émettant de brefs jappements plaintifs, comme s’il dormait profondément et cauchemardait, rêvant d’un combat sanglant, seul face à une horde de chats enragés, ou de la charge d’une meute de chiens errants dont il était la proie « embourgeoisée »…

  Là, présentement, Kerjean était assis en tailleur et monologuait ; resté debout car il avait du mal à se baisser, Balto l’écoutait attentivement, les mains dans les poches. Qui avait bien pu agresser un touriste inoffensif campant au cœur d’une forêt labyrinthique où l’on craint plus le loup ou un sanglier qu’un bandit de grand chemin ou un sauvageon de banlieue ? Mais quand l’homme blessé dévoila avoir eu l’impression d’être cogné par un gosse, inexplicablement, son intérêt en fut décuplé, et il se focalisa sur cet élément abracadabrant de l’affaire. Concernant les mensurations du « cogneur », il était impossible de se fier à son ombre, car si les ombres trahissaient la hauteur de leurs supports, cela se saurait, et certains témoignages de gens attaqués par surprise auraient suffi à cataloguer les tranches d’âge des voyous… incriminés. L’hypothèse de Kerjean avait donc été élaborée à partir d’une évidence, et non d’une observation rapide du sol au moment de s’écrouler, sonné par le choc.

  A mesure que le récit avançait, se démêlant au fil des mots, que les détails s’affinaient, sous l’effet d’une nouvelle émotion, Balto se sentait rajeunir et s’apprêtait, petit à petit, à plier les genoux pour s’asseoir aux côtés du narrateur. Encore deux ou trois phrases faisant mouche et ils allaient se retrouver dans la posture de deux Indiens qui devisent à l’entrée d’un tipi.

  Pour couronner le tout, il n’ignorait pas que si son état de fébrilité élargissait peu à peu ses frontières, le don de prémonition s’inviterait au banquet sans y avoir été convié. Ensuite, muni d’un billet aller-retour, il embarquerait pour un voyage gratuit à destination d’un futur plus ou moins proche qui, fatalement, déclenchera sous son crâne tout un processus de vieillissement accéléré. Dès lors, pour lutter contre l’affolement de son temps intime, des efforts surhumains lui seront, comme d’habitude, naturellement imposés… Et tenter de maîtriser d’urgence une sensibilité d’ordinaire incontrôlable, c’est l’équivalent mental de la réception d’un coup sans grimacer, surtout lorsqu’une branche de châtaignier rencontre une boule à zéro.

  Le Breton arborait d’ailleurs une très belle bosse, au sommet de laquelle, d’une faille volcanique, avait sinué une coulée de lave sanguinolente ; et, en en parcourant d’un doigt minutieux sa base rosie et boursouflée, il semblait en mesurer le périmètre, comme s’il jaugeait l’ecchymose. Allait-il en noter les dimensions sur un calepin, afin de les comparer à d’autres, qu’il collectionnait ?

  Son crâne ressemblait à une mappemonde représentant la lune et ses cratères, et, d’où il s’était tenu avant de s’accroupir, Balto avait bénéficié d’une vue imprenable sur ce satellite de chair et d’os…

 

  « Le soleil ne s’était pas encore pointé à l’horizon, c’était tôt, tout juste cinq heures, le silence était impressionnant et évoquait celui des églises, la nuit, quand les cierges gardent les yeux ouverts sous les ogives. Je buvais mon café en songeant à Comblessac, mon village natal, je me sentais bien, l’ambiance bucolique m’imprégnait, et il ne manquait plus à l’appel qu’une fille gironde, pour que ça soit carrément romantique. La journée commençait à l’heure du coq mais sous de très bons auspices. L’air était frais, j’étais à l’aise dans mes baskets, reposé, je souriais bêtement, singeant un artiste applaudi et fier de l’être après son petit numéro. Le « caca merdeux » d’un oiseau qui s’est oublié en survolant la clairière – je mise sur une buse ou un corbeau – m’avait réveillé en catastrophe dix minutes auparavant. J’avais trouvé cet acte fort incivil, assez cavalier, toutefois un fou rire machinal écarta toute envie d’en être courroucé et d’ourdir une improbable riposte. J’avais décidé de dormir à la belle étoile, couché sur le dos, m’assoupissant les yeux tournés vers le ciel. Et pourtant, d’habitude, je dors sur le ventre – c’était un signe, je pense, et j’aurais dû savoir l’interpréter, car je suis plutôt du genre superstitieux. C’est marrant, car la fiente s’est écrasée sur mon front, là, juste à l’endroit où j’ai ce gros bobo. Cela tombait à pic, si je puis dire, car je faisais un horrible cauchemar… et cela m’a, en quelque sorte, sauvé la vie. C’était vraiment bizarre, moi qui ne rêve pas, ou plutôt ne m’en souviens jamais. J’étais poursuivi par un tyrannosaure et rejoignais en quatrième vitesse le vaisseau temporel avec lequel j’avais atterri dans la préhistoire, en provenance de l’an 2048, mais la monstrueuse bestiole l’avait détruit, et j’étais désormais prisonnier du temps. Indiana Jones égaré dans le Jurassique et espérant des renforts, la cavalerie… qui s’est pointée sous la forme d’une… Je me suis évadé de cette prison onirique alors que l’affreux dino aux dents tranchantes m’avait repéré et me chargeait dans le but de m’aplatir telle une crêpe, avant de se goinfrer de ma personne. J’avais ignoré jusque-là à quel point la chair humaine, la mienne en particulier, pouvait représenter une friandise de fin gourmet, et à quelle sauce on me cuisinerait en cas de rencontre réelle avec un cannibale ! Soudain, j’ai entendu craquer une branche derrière moi, je me suis retourné… il n’y avait rien de suspect. Tout à coup, un arbuste s’est agité comme si un animal s’y embusquait, attendant patiemment que je lui tourne enfin le dos pour me sauter à la nuque. Luttant contre l’angoisse véhiculée par ce cauchemar décalé qui m’avait terriblement sensibilisé, je me suis levé, puis approché du buisson tel un somnambule, sans oublier de chercher dans l’herbe de quoi répliquer… Mais non, je n’y ai pas trouvé de quoi me défendre contre un ennemi aux crocs baveux et aux yeux rougis par la haine et le désir de détruire ou de manger ! Pas le moindre tyrannosaure planqué dans les fourrés, sa tête écailleuse couronnant la ramure ! Pas le moindre guerrier d’une tribu anthropophage ! J’ai fait demi-tour vers la tente, espérant récupérer l’un des cailloux utilisés pour le feu de camp, qui s’était éteint durant la nuit, afin de répliquer à une éventuelle agression animale avec les moyens du bord, et c’est à ce moment que j’ai vu la lueur grise. C’était comme si elle avait attendu que je fasse volte face pour apparaître. Elle irradiait dans mon dos, se reflétant dans le feuillage des arbres alignés de l’autre côté de la clairière, face à moi, et des spectres informes s’agitaient sur la toile de ma tente. On aurait dit un écran de cinéma derrière lequel on avait allumé un brasero, tandis que des ballerines ébauchaient des poses lascives entre deux entrechats, imitant une ancestrale danse des squaws dans la chaleur des flammes. Une lueur argentée, tel un bain de lune, à vingt mètres à peine du bivouac. J’étais cerné par des reflets mouvants issus de l’union du clair-obscur et du rayonnement métallique. J’ai tout de suite imaginé qu’une coccinelle, en prenant son envol, aurait recouvert la clairière de sa seule ombre, comme une nappe gigantesque. Je me suis très vite retourné et… j’ai été ébloui. Subitement, sans lever les yeux au ciel, de drôles d’étoiles s’excitèrent sous mes paupières, refermées à la hâte. Quelqu’un m’avait assommé avec le bâton. Je me suis évanoui… par étapes. Ainsi, en tombant, j’ai eu le temps d’apercevoir certains détails caractérisant mon agresseur, qui était ourlé par l’étrange luminescence grise et froide, telle une icône. Une lumière d’acier auréolant une forme vaguement humanoïde, presque un fantôme. Il y avait quelqu’un d’autre derrière lui, dont la silhouette se dessina clairement au sein de la phosphorescence, à la manière d’un noyau… En m’effondrant, je me suis accroché à mon assaillant, et, en un dixième de seconde, j’ai aperçu le tatouage sur son poignet gauche : la tête d’une espèce de gros chat, avec de grandes canines qui semblaient se planter dans la peau de son avant-bras. Cela faisait l’effet d’un bracelet immatériel et totalement surréaliste. La silhouette floue venait vers lui, en surimpression, et c’est là que je me suis rendu compte que mon agresseur était un enfant. On se serait cru en plein jour, à midi, par une météo pluvieuse, l’orage menaçant. Je suis parti dans les alléluias, en suis aussitôt revenu, m’accrochant désespérément au résidu de conscience que m’avait laissé le mauvais coup, et j’ai distingué que le gosse exhibait maintenant une sorte de montre de couleur grise et qui recouvrait complètement le tatouage. Il s’était passé quelque chose entre les deux individus durant ma brève inconscience… Un troc avait eu lieu avant que je ne refasse surface en désespoir de cause, pour un temps dérisoire et incalculable, tant il avait été bref. J’ignore ce qu’il avait donné à l’étranger en retour, ne portant pas de vraie tocante, tout comme vous, avant le présumé échange. Peut-être n’avait-il rien à lui offrir, finalement. Vous savez, Balthazar, ça se remarque tout de suite quelqu’un qui n’a pas l’heure, car un vieux réflexe nous dicte de lever le bras au niveau du menton pour la consulter, c’est machinal ! Et le néant m’a aspiré jusqu’à l’engloutissement. Pendant l’incident musclé, l’enfant chantonnait un air bizarre que je ne connaissais pas. C’était lancinant, et j’ai tout de suite pensé à la berceuse qu’on murmure du bout des lèvres pour endormir un bébé insomniaque, ou une litanie de prédicateur. Et cette odeur de vieux parfum… comme celui dont s’aspergeait mon vieil oncle, mon parrain… d’eau de toilette bon marché… »

  Il se resservit du café, trempa ses lèvres dans le gobelet fumant pour s’éclaircir la voix, ensuite termina son long monologue dans un souffle. Ils avaient déjà vidé la moitié de la thermos, et le liquide glougloutait contre les parois. Balto buvait ses paroles et, pour l’instant, cela lui suffisait amplement, car son adrénaline bouillonnait, réchauffant ses terminaisons nerveuses.

  « Hier soir, j’ai fini la bouteille de pinard, mais je n’ai siroté que l’équivalent de deux verres. Elle était déjà pas mal entamée. Je suis arrivé ici hier, vers midi, pour un boulot, et je ne bois jamais pendant un reportage destiné à mes chroniques. Je n’avais pas la gueule de bois, mais sans doute le coup m’a-t-il sonné au point de me faire délirer durant mon inconscience, comme si j’avais tout rêvé de a à z. Mon cauchemar, réel lui, m’aura sans doute influencé, et j’ai cru voir des extraterrestres débarquer dans la réalité. En définitive, j’ai été frappé par un vagabond qui aura pris la fuite après avoir constaté qu’il n’y avait rien à voler dans la tente… Mais alors, un vagabond sacrément matinal ! »

 

  Le silence reprit ses droits, et, tandis que Kerjean observait sa réaction, Balto resta muet, interloqué par ce qu’il venait d’entendre. En vérité, plus interpellé par le texte que par le contexte. La similitude entre cet inconnu, que le hasard avait placé sur son chemin, et Titi, son ami de toujours, était à la fois fascinante et dérangeante. Bouche bée, il cachait difficilement son trouble, suant d’abondance, et toussotait nerveusement, se bâillonnant avec le poing, comme un orateur se préparant à un discours devant une assistance qui bourdonne d’impatience.

  Progressivement, dans ses membres, la raideur articulaire regagnait du terrain ; la rouille récupérait son territoire, parasitant sa charpente osseuse, avant une prochaine amélioration et le retour mécanique de l’oxydation anatomique… La qualité intermittente de son état physique, à force de jouer au yo-yo, lui imposait un optimisme aussi mesuré qu’éphémère. Toutefois, leurré par une excitation factice, le plus souvent, il prenait des poses de jeunot ; mais bien vite, la réalité reprenait ses droits, et le mec de cinquante ans qui en paraît vingt de plus refaisait surface, sous-marin humain dont le télescope est aveuglé par l’écume. Il avait néanmoins écouté religieusement, et une fébrilité sous-jacente commençait à s’emparer de ses sens. Bientôt sous influence, si un danger venait à se préciser, il irait faire un tour dans l’avenir, pour y dénicher de quoi revenir dans le présent et s’y tenir prêt à en affronter les aléas.

 

  Oui, Tiburce et Kerjean partageaient cette façon si particulière d’inclure de la poésie dans la prose narrative. Et ils avaient en commun cette propension naturelle à fleurir les branches mortes du monologue : phrasé, lettres de noblesse et accents poignants y bourgeonnaient en gazouillant…

  Mais Titi, lui, n’avait jamais eu la chance d’attirer l’attention d’un éditeur – à dire vrai, en eut-il jamais envie ? Quelques manuscrits avaient bien été soumis à des comités de lecture sculptés dans le marbre du snobisme, mais un parisianisme entêté avait motivé un refus systématiquement, la plupart de leurs membres n’ayant pas dépassé le premier feuillet de la rame, une moue méprisante au coin des lèvres et les doigts se crispant sur le papier ! Aussi avait-il erré, plume en main, sur des chemins de papier, continuant d’écrire pour des fantômes mélomanes une quantité considérable de partitions truffées de syllabes musicales d’un lyrisme perlé. Souvent, il mémorisait des synopsis en égoïste forcené, sans en en noter ne serait-ce qu’une phrase isolée, tels des souvenirs d’enfance que l’on enferme dans une vieille malle conservée au grenier.

  Un jour, pourquoi pas, le « poète aixois » aurait-il l’occasion de la déverrouiller et d’étaler son contenu sous les yeux d’un richissime mécène, qui lui ouvrira les portes d’un lectorat sur lequel compter à chaque nouvelle parution. En quelque sorte, mettre son cerveau à nu ; le déshabiller de ses multiples costumes de scène pour, impudique, l’offrir à son public… Comme une cage dont les oiseaux auront eu, avec force coups de becs, la liberté de s’en échapper, après en avoir émietté des barreaux faussement inébranlables, et qui se précipitent sur des fils électriques pour s’y percher, agrémentant cette portée privée de notes.

  A l’occasion d’un gros moment de déprime, Balto avait émis l’hypothèse que, ne parvenant pas à ses fins, à savoir introduire le giron littéraire par la plume, son pote choisirait l’option du suicide. Fort heureusement, il s’était trompé, lourdement trompé, car en réalité, son ambition se limitait à créer du vent pour le plaisir de planer en solitaire, sans forcer quiconque à payer pour voler dans ses courants d’air.

 

  Tiburce Barnouin était devenu contrôleur de trains ; pourtant, Balthazar Beltoise l’aurait plutôt imaginé les conduisant. Chef de gare, en revanche, lui serait allé certes comme un gant, mais c’était trop sédentaire, et il lui aurait été assez frustrant d’assister, planté sur le quai d’une gare, au défilé venteux de fantasmes solidement carrossés et correctement aiguillés. Même s’il aurait pu y relever des horaires, respectés ou non, tirer les oreilles des retardataires, féliciter les ponctuels, le côté officiel de la discipline manquait hélas de poésie !

  Le soir, après le boulot, à la faveur d’un lumignon, d’une bougie allumée dans l’obscurité d’un cagibi, Titi pianotait ses sonates sur une antique machine à écrire, dont le bruit évoquait une course de mille-pattes aux pieds de plomb. Il adorait s’exprimer dans le noir, uniquement éclairé par un halo restreint, un spot miniature qui allumait une parcelle réduite de soleil sur une feuille de néant. Il affirmait que cela dopait ses neurones pour traquer le scoop créatif, et regrettait de ne pouvoir « dessiner des chapitres d’opéras » debout dans un placard, la nuit, et crayonnant sur le mur sale des horizons mozartiens. Ainsi cloîtré, il écrivait des contes de chemin de fer, tous consacrés aux locomotives « sales, enfumées et poussives, mais tellement chaudes, fières et sensuelles, que l’on éprouvait le désir de les caresser comme des corps de femmes ». Il y retraçait des trajets imaginaires sur des rails aventureux, tant les péripéties y manquaient parfois de parallélisme.

  La plupart du temps, les autorails s’accouplaient avec des michelines sous les tunnels… Des machinistes se tapaient dans la main, cow-boys déjantés, tandis que leurs chevaux de fer se croisaient sur les viaducs ; certains cornaient pour saluer les vaches, leurs plus fidèles admiratrices ; d’autres les dérangeaient durant leur rumination, sans doute vexés par le manque d’engouement des bovins à les regarder passer.

  Une fois, il avait osé élaborer une nouvelle dont l’histoire frôlait le blasphème.

 

  Un homme s’est endormi dans un wagon, bercé par le roulis. Il ronfle. Assise juste à côté, une femme vitupère, siffle, imitant une locomotive, prie pour qu’il cesse au plus tôt d’émettre ses « échos de caverne ». Mais le train déraille à la sortie d’un tunnel et plonge du haut d’un viaduc dans une rivière sans nom. Seuls survivants de la catastrophe ferroviaire, croyant à un signe d’en haut, ils se marient… Mais le concert continue jusque dans le lit conjugal, et les « échos de caverne » sont toujours là, plus sonores que jamais. Et la femme prie, prie sans trêve pour voir enfin le bout du tunnel et y dormir en paix dans la lumière de Dieu. Pour que l’homme oublie de jouer du tamtam avec son nez…

  Jusqu’à ce qu’elle décide de le quitter pour épouser un chef de gare totalement athée…

  Deux mois s’écoulent, et il est viré de son boulot à cause d’une erreur d’aiguillage : elle divorce…

  Trois années s’écoulent encore, et la solitude l’étreint, l’étouffe : elle se suicide en se jetant sous un train, à un passage à niveau…

  La femme se réveille brusquement, elle se trouve dans un wagon, et, en face d’elle, un homme très beau la regarde. Elle lui sourit ; il répond à son sourire…

  Et là, le convoi déraille pour de bon !

  Alors Dieu lui apparaît et dit : « Ma fille, au contact de la SNCF, c’est toi qui as déraillé, et tu mérites, aujourd’hui, de rester à quai pour l’éternité ! »

 

  Il savait être cynique et grimaçant, Titi, mais c’était toujours dit avec des mots savants qui chantaient en grinçant…

  Il avait la grâce au bout des doigts, et sa plume volait au vent d’une prose enchaînée à la liberté !

 

 

?

 

 

 

– Tiburce et Kerjean –

 

 

 

  Plus tard, il y avait eu cette terrible altercation avec un fraudeur, dans les Gorges de l’Allier, sur la ligne ralliant Langeac, en Haute-Loire, à Langogne, trajet fameux où les viaducs succèdent aux tunnels à un rythme d’enfer. A hauteur du Viaduc de la Madeleine, l’homme, un ancien légionnaire passablement éméché – et peut-être victime d’une réinsertion ratée dans la vie civile –, avait molesté Titi, avant de l’éjecter par la fenêtre du compartiment de ce « Cévenol » qu’il contrôlait. Personne ne s’était aventuré à s’opposer au dangereux filou, dont le regard, d’après les témoins qui avaient eu le courage de garder les yeux ouverts, s’apparentait à celui d’un loup. Ils avaient ensuite été convoqués à la gendarmerie de Langeac, où les langues s’étaient déliées, puisque la lâcheté les avait attachés à leurs sièges, tous soudés à la matière par le délétère ciment de l’égoïsme.

  Affichant la souplesse d’un félin, le légionnaire récalcitrant s’était évanoui dans la nature, après qu’un quidam eût provoqué l’arrêt du convoi alors que le pont venait d’être franchi depuis dix secondes. L’allure réduite avait permis un arrêt presque immédiat, mais c’était peine perdue, l’animal véloce avait fui le wagon… et courait encore.

  A cet endroit, la voie ferrée est si instable, tant elle est isolée au sein d’un environnement sauvage, et le pont si peu sûr sur ses bases, que les trains sont obligés de ralentir, y progressant à la vitesse d’un vélomoteur dans une côte. Pour le poète recyclé, ce fut là un coup d’arrêt… le plus inattendu des terminus ! En quelque sorte, une sombre affaire de réorientation professionnelle, oui : deux hommes éloignés du destin rêvé, et qui se rejoignent à l’occasion d’un conflit social et physique proche du cauchemar.

  On avait retrouvé le corps de Tiburce Barnouin quatre kilomètres en aval, accroché par le dernier bouton de son veston à une vieille souche échouée sur la rive occidentale de l’Allier. Le crâne fracassé contre un rocher affleurant, il était mort sur le coup, et le courant avait fait le reste, l’accompagnant jusqu’au sommet de l’arc-en-ciel des poètes, pour le déposer délicatement dans sa tombe irisée.

 

  Gamin, Titi était déjà du genre chétif, et une âme noire lui avait même prédit une mort graduelle par délabrement. Ainsi, pour une obscure raison, il deviendrait anorexique, puis s’éteindrait à petits feux, flamme fragile qui part dans le soir retrouver ses illusions perdues.

  On avait longtemps cru que c’était parce qu’il était né avant terme. A quinze ans, on craignait que sa charpente fût à ce point fragile qu’elle ne supporterait pas une croissance normale ; jamais exposées au soleil, ses jambes graciles évoquaient deux cannes blanches. De plus, il louchait et avait les pieds plats, se félicitant ouvertement de ne pas être dyslexique, au point d’en remercier la nature dans la bonne humeur et avec cet humour décalé qui le caractérisait. Lorsqu’il se lançait dans un long monologue et parvenait à son terme sans en avoir inversé deux syllabes, ou égratigné un seul mot, il lui arrivait de cracher dans sa main avant de se signer. D’aspect spectral, à trente ans, il aspirait les courants d’air, dont le frôlement n’aurait pas réveillé un chat au sommeil léger de sentinelle en veilleuse. Il était d’une maigreur inesthétique, pourtant les filles ne le fuyaient pas, car il avait de la conversation, compensant par le verbiage les défauts dont la nature, ingrate, l’avait fagoté.

  « Tu es aussi charnu qu’un ectoplasme ! »

  Balto aimait le taquiner sur le sujet. Son copain rétorquait illico que sa mère, elle, était plutôt gironde, joliment enrobée… et que c’était mieux comme ça que l’inverse !

  Elle avait d’ailleurs refusé de continuer de fréquenter la maman d’un môme chez qui Titi se rendait régulièrement, le week-end, après l’heure du goûter, jusqu’au souper, pour jouer au « conducteur de trains ». Cette femme était soi-disant voyante extralucide mais avait surtout le mauvais œil… Volontairement très maladroite, elle prenait souvent un malin plaisir à rabaisser Titi par le biais de réflexions visant principalement sa propre maman, à qui il rapportait ces propos déplacés sans se douter qu’il favorisait la circulation du venin vers son cœur.

  Beaucoup moins belle et désirable, madame Michalak en était très jalouse, son mari venant de la quitter pour une poupée plus jeune qu’elle de dix bonnes années, et cela suffisait pour s’en prendre au bambin, aigrie par la vie et souffrant de la comparaison. Le môme possédait un magnifique train électrique, avec tout ce qu’il faut pour créer une voie ferrée et une campagne environnante à l’échelle du domicile parental, et c’est pour cette raison seulement que madame Barnouin, connaissant la passion de son fils, avait fait l’impasse sur les vannes coutumières ouvertes par cette chipie aux talents de pythonisse de pacotille. Elle n’avait aucun savoir-vivre et s’acharnait trop sur l’avenir présumé de Titi pour être honnête et sincère. Elle avait une fâcheuse tendance à omettre de se pencher sur le sien, qu’il était aisé de deviner triste… triste à mourir.

  Mais le sort en avait décidé autrement : Titi n’était pas mort malade !

 

  Balto avait appris la nouvelle en lisant par hasard la rubrique des faits divers, dans un journal qui volait de ses propres ailes, tant le vent était violent, un soir où il errait dans les quartiers nord de Marseille. Le mistral lui avait plaqué la page en question sur la figure, et, au lieu de la déchirer, énervé, une incroyable intuition l’avait guidé, et il était tombé sur un minuscule titre à la suite duquel on parlait du décès de Tiburce Barnouin dans l’exercice de ses fonctions. Bêtement, au premier abord, il avait pensé à l’attaque indirecte d’un goéland déséquilibré par une rafale, et il en avait eu honte après coup.

  Quelques lignes plus bas, on apprenait que la SNCF avait porté plainte contre x et qu’un pot d’adieu était donné en son honneur. C’était le paragraphe du dérisoire… le paragraphe de trop !

  Aussitôt la lecture de l’encart achevée, décomposé par l’émotion, son visage arborait une mine de deuil ; un masque de zombi épousait ses traits, les caricaturant à l’excès. Et la faute, cette fois, n’en incombait nullement au mistral !

  Soudain pris de convulsions nerveuses, il avait froissé les feuilles de papier huileuses, shootant dans une boîte de conserve vide et hurlant dans les bourrasques. Des larmes fuyaient ses yeux, mais décollaient avant même de s’égoutter sur les joues, les cernes leur servant de tremplins. Malheureusement, très vite, des tourbillons les lui rabattaient en pleine face, comme une chevrotine salée crachée par des embruns. Et c’était un éternel recommencement !

  Plus qu’une tragédie, maintenant, avec les éléments, c’était la commedia dell’arte.

  Imitant à sa façon son cher vieux pote, Balto avait plongé… plongé dans l’abîme du désespoir. Toujours plus loin dans la dégringolade psychique et physique. Profondément marqué, il en avait profité pour changer de style de musique, passant de la pop au classique presque naturellement, à la recherche d’une gravité qui, désormais, susciterait l’amnésie volontaire. Les chansonnettes, les tubes surannés évoquaient les fiancées perdues, certes, mais également un ami disparu.

  La nostalgie n’est plus de mise quand on est devenu le fantôme de soi-même…

 

  Dès lors, au fil des années, tous ces événements avaient affolé l’inconscient de Balto… et torturé sa physiologie. A force d’ouvrir des parenthèses dans les rouages de demain, son horloge interne s’emballait dans la mécanique d’aujourd’hui.

  Parfois donc, sous l’effet d’une émotion forte, ses cheveux, ses poils et ses os retrouvaient trop brièvement le lustre de sa jeunesse, préludant à une vision prémonitoire. Mais le vernis craquait à la vitesse de la lumière, et la nuit retombait toujours trop vite sur son corps, transformant sa longue silhouette en ombre verticale. Ses courts voyages dans l’avenir pour se prémunir du futur immédiat pesaient lourdement sur son équilibre biologique, et même s’il ne recouvrait l’âge de ses artères qu’épisodiquement, cela suffisait à lui donner l’impression de rajeunir. Pour corser l’addition, comme si ses bonds dans son propre devenir effaçaient les empreintes de pas laissées dans la glaise du passé, des crises d’amnésie partielle faisaient béer ou suturaient des failles temporelles dans son cortex cérébral. Ainsi, sur ce calendrier anatomique, les dates se tordaient-elles à la manière d’articulations rongées par les rhumatismes déformants…

  Balto stationnait à un carrefour où les routes y convergeant sont labyrinthiques et zigzaguent sans se croiser…

  On parlait de don lorsqu’il s’agissait d’anticiper le temps, mais les autres, qui ne sont pas des dons, plutôt des décalages horaires à longue portée imposés par une force démoniaque et calculatrice, comment avait-il pu les contracter et comment les nommait-on ?

  Il n’avait jamais été victime de la foudre du ciel, ni d’une électrocution ménagère, alors… Ce n’était pas comme dans les téléfilms américains scénarisés par Stephen King, ou les romans de science-fiction, lorsque le héros acquiert, grâce à un court-circuit, des pouvoirs surnaturels.  

 

  Sans aucun rapport avec celle de « Macbeth », célèbre pièce de Shakespeare, la Forêt de Mercoire s’ébranlait, les feuillages frémissant sous les caresses d’un zéphyr dont la pureté n’avait d’égale que la douceur de ses innombrables mains invisibles. Tel un vent coulis, son parfum infiltrait le sous-bois par tous ses pores, et, mollement bercées, les plus infimes brindilles s’ébrouaient sur la moquette ivre de sève des rares espaces à ciel ouvert et jusqu’aux coins les plus secrets du couvert, tandis que de minuscules sauterelles vertes les chevauchaient en stridulant. Les oiseaux claquaient du bec, soit comme pour dire qu’ils sont là et qu’il faut compter avec eux pour égayer l’ambiance, soit pour picorer l’écorce des arbres, en quête de vermisseaux appétissants qu’ils ramèneront ensuite aux nids pour la becquée des oisillons. Merlin mordillait l’objet contondant en grognant – il était inimaginable qu’il en léchât le sang de son maître. Les deux hommes s’étaient redressés, le moins chevelu aidant l’autre à se remettre sur ses pattes.

  Reprenant ses esprits, Balto demanda à Kerjean pour quelle raison un Breton pur jus – forcément un marin ? – était-il venu camper en solitaire ici, en Lozère, dans une clairière sans nom de cette forêt sombre et sans le moindre intérêt touristique…

  Manifestement, les champignons ne l’intéressaient guère, et il n’était pas chasseur, sinon il aurait un fusil et se serait servi de la crosse pour repousser son agresseur. En revanche, l’hypothèse d’avoir affaire à un randonneur tenait la route. Mais là, il n’aurait pas choisi le bon endroit pour se reposer ; et, cerise aigre sur un gâteau immangeable, ne se serait même pas équipé du sac à dos indispensable. On ne marche pas pour le plaisir entre des troncs si rapprochés qu’un sanglier aurait eu le plus grand mal à y circuler sans se peler le cuir !

  Et il n’était pas pêcheur non plus, sinon pourquoi aurait-il dissimulé son attirail ? Pas de cannes en vue, ni de cuissardes… De toute façon, aucune rivière ne sinuait à proximité.

 

  Kerjean avait endossé le rôle du conteur et Balto excellait dans celui de l’auditeur. Il était clair que l’un avait besoin de parler et l’autre d’écouter, et c’était un bon début avant le partage des tâches. Plus tard, le monologue cesserait ; l’oreille devenant bouche, et inversement, la conversation serait lancée. Puis plus rien ne viendrait occulter une quelconque indiscrétion, chacun trouvant son interlocuteur fort sympathique malgré des apparences plutôt trompeuses.

  Calmée, l’adrénaline de Balto commençait à refléter une mer d‘huile, comme on dit à Marseille, et peut-être aussi sur la côte bretonne… Espiègle, une risée en griffait encore la surface, attendant sans doute de s’étendre en de multiples plaies moins superficielles.

  Il n’aurait pas à visiter le temps à venir, guidé par un présage aux mains froides, afin d’y dénicher un danger motivant un retour en arrière pour, mieux armé, s’apprêter à le vaincre. Le jour de la « voiture folle » ne se reproduirait pas en version remaniée ! Cela précisé, il arrivait toutefois que le stress l’aiguillât sur de fausses pistes, et qu’il passât à côté d’une catastrophe sans avoir à agir pour l’éviter.

  Il retrouva enfin un semblant de sérénité quand l’homme l’invita à jeter un œil sous la tente. Il y désigna son ordinateur portable qui, tel un attaché-case, était rangé « à plat » sur la glaciaire, et cela éclaira en partie la lanterne du curieux.

 

  Là-bas, à Comblessac, en Bretagne, à une poignée de kilomètres à vol d’oiseau de la légendaire Forêt de Brocéliande, Gwendal Kerjean avait fait la connaissance de Quentin Duvalier, alias Tintin, un bûcheron natif de Langogne mais ayant longtemps vécu et bossé à Saint-Flour-de-Mercoire. Les premiers soirs de beuverie au Bock d’Or, la brasserie qui appartenait au campeur, cet homme trapu aux mains étrangement petites mais calleuses et dures comme des briques avait affirmé être venu en terre armoricaine pour changer d’air. Par la suite, l’alcool s’ajoutant à l’habitude des rendez-vous de comptoir, il était devenu plus volubile. Mis en confiance, il poussa le paradoxe jusqu’à oublier de mentir.

  Après avoir lu un bouquin sur la Forêt de Brocéliande, il s’était pointé à Comblessac dans le but de comparer l’histoire fictive à la réalité historique – ce qui en soi n’était pas très original. Bons vivants et amoureux de l’ivresse, les deux hommes avaient sympathisé devant un nombre incalculable de pintes de bière, et le Lozèrien avait finalement avoué qu’il était en réalité un retraité, et qu’à son âge, le changement d’air n’apportait rien de très précieux au niveau des poumons, sinon une aération à peine différente. Le taux d’alcoolémie montant, le sérum de vérité faisait petit à petit son effet : il révéla qu’il avait, en quelque sorte, fui la Forêt de Mercoire parce qu’elle était hantée par un gros chat fantôme.

  La douloureuse histoire qu’il avait personnellement endurée s’était répétée très récemment, et une multitude de détails avaient prouvé la véracité de certaines hypothèses jadis jugées farfelues. Il avait quitté son passé et un présent dangereux pour un territoire lointain, mais tout en gardant sous le couvert une porte entrebâillée donnant sur un lieu qui correspondait à peu près à celui qu’il avait déserté sur le tard. Par amour pour son métier, il était resté fidèle à sa région malgré la menace, car raser la futaie à coups de hache ou y mettre le feu n’aurait rien solutionné. Cela aurait surtout motivé des remords indélébiles et des regrets éternels. Dès lors, avait-il préféré partir mourir ailleurs, après avoir mis une distance considérable entre son vécu et sa fin forcément proche ? A moins qu’il n’ait été victime de cette part de masochisme ancrée dans la mémoire que chacun tient à garder en soi, pour soi, et qu’il ait abdiqué, acceptant son sort sans ruer dans les brancards…

  Pour un bûcheron, demeurer assis sur la branche qu’il est en train de scier, c’est du suicide, pas de l’incompétence !

  En effet, tant de bruits couraient sur la Forêt de Mercoire, futaie maudite aux racines ensorcelées, dont un au moins avait été particulièrement tapageur à l’époque et s’était avéré exact, cruellement exact, au point qu’il en avait subi intimement la sauvage et mystérieuse authenticité. Mais il n’y avait pas que cela, et plusieurs maléfices piégeaient les maraudeurs ainsi que les touristes qui avaient le malheur de s’y égarer. Or, il se murmurait que la malédiction épargnait les « gens du cru »… ce qui était en partie faux !

  Une fois, en 1966, il était parti s’y balader au crépuscule en compagnie de sa fiancée, Laurence Mergault, surnommée « la Lolo » par les âmes de son village – c’était une jolie fille de Pradelles, en Haute-Loire, juste à côté de Langogne. Officiellement, c’était pour qu’elle puisse entendre en live le ululement d’une chouette sous la ramure, car elle adorait les rapaces nocturnes.

  « Ils sont beaux, ce sont les gardiens de la nuit, les phares du temps et de l’espace ! », déclarait-elle en affichant un air rêveur.

  Son grand-père, un ancien cheminot chez qui elle vivait depuis que sa mère était décédée – elle n’avait jamais connu son père –, possédait un magnifique spécimen de chat-huant empaillé. Il l’avait exposé sur la cheminée comme un trophée, une œuvre d’art, après avoir longtemps cru qu’il s’agissait d’un grand-duc. Bizarrement, il lui avait octroyé un nom assez pittoresque, le baptisant Gourou en l’honneur d’un vieux loup, un chef de meute qui hantait les rêves d’un gosse dans un roman intitulé « Gourou-Garou ». Adolescent, plus d’un demi-siècle auparavant, il l’avait lu trois fois par an, fasciné, tant il lui avait plu. A la fin de cet opus, l’enfant ne grandissait pas, ne vieillissait plus, mais se transformait en loup garou à l’appel de la pleine lune. C’était le genre d’histoire naïve et rabâchée qui vous obsède sans raison apparente mais dont on refuse, au pays de la peur, d’en approfondir la cause…

  L’auteur, un dénommé Florian Magister, s’était spécialisé avec succès dans la littérature libérée pour une jeunesse déjantée, s’opposant au doux ronron des écrivains bêtifiants. Cela motiva d’ailleurs quelques soubresauts chez les éditeurs ringards.

 

  Laurence n’avait jamais eu l’occasion d’en observer une vraie poussant nuitamment son cri lugubre de locomotive qui entre dans un tunnel avec sa longue chevelure de fumée, car elle ne mettait jamais un pied dehors après le coucher du soleil. Le soir, dès vingt heures, le pépé éteignait les lumières. Alors, devisant dans l’obscurité tels deux conspirateurs, ils fixaient le feu rutilant de l’âtre mais ne pouvaient s’empêcher de lorgner du côté du chat-huant, dont les yeux phosphorescents semblaient jeter des éclairs, comme s’il renaissait de ses cendres en commençant par le regard. C’était le phénix du pépé, qui n’en était pas peu fier ! L’atmosphère évoquait une nouvelle d’Edgar Allan Poe. La jeune fille, elle, hypnotisée par ces pupilles dilatées que l’on avait peintes sur de drôles de billes puis incrustées dans ses orbites, était comblée par sa morphologie mais frustrée par son mutisme !

  « Regarde, la Lolo, il revit quand les ampoules meurent et ne supporte que la proximité du feu, car ça lui réchauffe les plumes et peut lui rendre cette vie qu’un chasseur lui a ôté pour le seul plaisir barbare de tuer ! »

  Mais la Lolo désirait plus que tout être en présence d’un rapace nocturne de chair, d’os et… sonorisé.

 

  Cette Forêt de Mercoire, on savait quand et comment on y entrait mais on ignorait comment et quand on en sortait. Ainsi, le plus souvent, par exemple, y pénétrait-on jeune et en ressortait-on vieux. La réciprocité existait, cependant il était assez périlleux, en fonction de ses périodes de chance, de s’y fier. Traverser cette forêt, c’était l’assurance soit de vieillir de trente ans en quelques secondes, soit de rajeunir à l’issue d’un saut prodigieux dans le passé qui vous ramenait jusqu’au berceau… Et l’on se retrouvait braillant dans des vêtements mille fois trop grands, au pied d’un châtaignier, attendant qu’une improbable nourrice vînt à passer. C’était selon l’humeur de la forêt : si elle était bien lunée ou si le soleil ne lui avait pas trop tapé sur les cimes.

  Mais le bûcheron ne prêtait pas foi aux légendes, et il avait eu tort. Il avait provoqué la forêt, ses maléfices et les démons qui la squattaient, et elle lui avait répondu à sa manière, le punissant de tant de soupçons.

  Ecoutant s’exprimer une chouette, Laurence Mergault avait disparu derrière un énorme chêne pour jouer à… cache-cache à la belle étoile. Elle en avait profité pour se baigner debout dans la lumière grise de la pleine lune filtrant entre les branches feuillues du baliveau géant. Mimant l’homme paniqué qui cherche sa Dulcinée qu’un malandrin venait de lui ravir, Quentin avait subitement perçu un cri terrifiant précédé d’un crissement de griffes lacérant l’écorce d’un arbre. Tandis qu’en surimpression, un feulement menaçant lui avait glacé le sang, il s’était dit que les loups ne feulent pas… et les gros chats sont plutôt rares dans le coin. Surgissant de sa cachette, la Lolo avait réapparu cinq minutes après… mais âgée de soixante années supplémentaires. Maintenant, des rides crevassaient son joli minois, une grimace simiesque le déformait, et le masque d’une momie tentait de l’appeler à l’aide sans qu’un son ne s’échappe de sa bouche édentée. Ebauchant un mouvement de recul qui le déséquilibra, le bûcheron avait feint de ne pas comprendre… Se ressaisissant, il avait contourné l’arbre dans l’espoir de réconforter sa fiancée ; il la serrerait dans ses bras, la berçant comme un enfant paniqué par un vilain cauchemar. Mais là, il avait vu la quintuple empreinte du coup de patte du fauve sur le tronc et la chose gluante qui en dégoulinait.

  Kerjean avait clairement énoncé mot pour mot la phrase suivante émise par Tintin : « La résine est rouge et a le goût du sang… ». Ce qui sous-entendait que, s’étonnant de sa couleur, le bûcheron avait goûté à cette liqueur au goût de fer, constatant que, dans la forêt de Mercoire, les arbres étaient hémophiles.

  Et, se détournant enfin, il avait aperçu la Lolo… ou du moins ce qu’il en restait. Le corps en haillons, et bien trop maigre pour remplir cette robe sexy dont les échancrures avaient si ardemment allumé son désir de mâle. Elle l’avait choisie décolletée et très courte tout exprès pour lui plaire.

  Laurence Mergault avait entamé sa vie de vieille femme à l’hospice alors qu’elle était en âge d’entrer à l’Université.

 

  Plus tard, Quentin avait rencontré un individu qui prétendait avoir investi – c’est le terme qu’il avait employé, oui – la Forêt de Mercoire à l’aube, pour y ramasser des cèpes, et en être ressorti à midi, en culottes courtes, le panier vide et couinant de trouille. Il avait fait l’école buissonnière et méritait une bonne fessée. Maman l’attendait certainement sur le pas de la porte, le martinet à la main, et hurlant : « T’étais où, salopiaud, hein ? Madame Mondillon, ta maîtresse, a appelé… Elle est aussi inquiète que moi ! »

  L’homme lui avait clairement précisé qu’il n’avait même pas été étonné de ne plus souffrir de son arthrose… et que le temps avait glissé sur ses os comme une source dans un pré en pente douce. Ensuite, pour retourner chez lui, il avait dû faire de l’auto-stop, imitant son lointain cousin globe-trotteur, car il était désormais trop jeune pour avoir son permis de conduire.

  Sur le moment, il paraissait avoir soixante ans… Mais s’il ne mentait pas, il devait en comptabiliser au moins le double, non ?

 

  C’étaient donc les vases communicants : l’un arrivait de Lozère, las mais bavard, et l’autre, influencé par les infos récoltées, s’y rendait, en quête de nouveautés pour Brocéliande, le fanzine.

  Kerjean avait maintenant un bon thème en trois chapitres pour un futur article, et il s’était rendu dans la Forêt de Mercoire afin de débuter sa tournée « tripartite » de chroniqueur chassant le scoop, les doigts prêts à taper sur le clavier de l’ordinateur, les articulations des phalanges assouplies tel un pianiste avant l’exécution d’une sonate de Mozart…

 

  Une grande collection de légendes populaires sévissaient en Lozère, dont la plus connue visait la Bête du Gévaudan, sujet moyenâgeux admirablement traité dans « Le pacte des loups », le film de Christophe Gans, mais Tintin lui avait également touché deux mots de ce qu’il avait surnommé le duo d’histoires parallèles. Il leur avait donné à chacune un titre naïf dans le style des contes de fées d’antan : « Le manoir blanc et le manoir noir de Naussac » et « Le train fantôme de Chapeauroux ».

  L’une parlait d’un aiguilleur SNCF recyclé en majordome, l’autre d’un garde-barrière terrassé par la solitude…

  C’étaient des ragots que des baladins inspirés mais mythomanes avaient véhiculés de village en village, les agrémentant de détails imagés et ludiques… et c’était devenu des légendes ! Mais des légendes qui ne débordaient jamais du cadre où elles avaient été peintes par des magiciens de la fabulation trop manipulateurs pour vendre leurs toiles.

 

Le manoir blanc et le manoir noir de Naussac

 

  Situé au fond d’une cuvette naturelle, Naussac a été englouti sous des tonnes d’eau déversées par les pluies diluviennes qui se sont abattues quinze jours durant sur la Lozère. L’accalmie est revenue, le temps s’est écoulé, et, les années de sécheresse, seul le sommet du clocher couronné d’une girouette affleure, telle une île minuscule. Des foulques s’y perchent parfois, pour sécher leurs plumes au soleil…

  Deux très riches familles ont régné sur le village avant et après qu’il ne soit noyé, chacune cherchant à imposer son patriarche pour l’administrer, mais sans réussir dans cette despotique entreprise. A l’annonce de l’inondation imminente et constatant la montée de la crue du ciel, chaque clan refuse catégoriquement de quitter son manoir et préfère se laisser mourir en se calfeutrant à la cave. Les Valdonia habitent le manoir blanc, ce sont des gens sympathiques, tolérants, généreux ; les Vladanor, eux, résident au manoir noir et, symbolisant une certaine idée de l’opposition, contrastent avec la dynastie rivale. C’est une situation manichéenne par excellence !

  La légende affirme qu’un homme, pour les sauver, a rejoint les cloîtrés en passant par une galerie souterraine creusée dans un tunnel désaffecté de l’ancienne voie ferrée prévue pour relier Mende au Puy-en-Velay. Ce passage avait longtemps servi de lieu de détente aux travailleurs du rail ; on s’y défoulait en jouant aux autos tamponneuses avec des wagonnets rouillés. La ligne a été stoppée là car un énorme rocher inaltérable en barrait l’accès. C’était une sorte de boule de pierre plus coriace que tous les minéraux jamais rencontrés jusqu’alors par des foreurs. Mais le plus surprenant, c’est que cet obstacle semblait avoir été soudé dans le roc, qu’il n’appartenait pas à la masse montagneuse…

  La légende dit aussi que la fée Myrtille y a été emmurée vivante, comme une perle inestimable prisonnière d’un écrin sans valeur, par une sorcière qui jalousait sa grâce et sa beauté. Le bouchon est si solide que la dynamite ne l’entame guère. On a décidé de tracer la ligne ailleurs.

  L’homme se nomme Léon Chanac, il est aiguilleur SNCF et bosse à la gare de Jonchères, en Lozère.

  Les deux familles ont réchappé au surdosage aqueux et ont profité de cette aubaine pour se réconcilier. A l’occasion du nouveau tracé, après avoir utilisé du « Bombax », un nouvel explosif réalisé à partir d’un matériau extraterrestre, on a libéré la fée qui, les remerciant à sa façon, s’est servie de sa magie pour provoquer le retrait des eaux, faisant resurgir de la vase le village de Naussac.

  L’aiguilleur travaille maintenant pour les deux familles, majordome de l’une pendant une semaine, majordome de l’autre la suivante, et ainsi de suite… Il a épousé la fée, devenue humaine et mortelle grâce à cette union. Hélas, les eaux sont revenues ; mais cette fois, c’est pour ériger un barrage hydraulique, l’électricité risquant de manquer dans la vallée.

  Depuis, il se murmure que les nuits de pleine lune, on entend la cloche sous l’eau, qui résonne encore pour célébrer le réconciliation entre les deux familles ennemies, chaque patriarche occupant la mairie à tour de rôle, six mois durant.

  Et la sorcière, chevauchant un crapaud volant, parcourt les airs à la recherche de la fée Myrtille, dont l’image a été sculptée dans un nuage qui stagne en permanence, sentinelle minérale, au-dessus du village englouti. C’est pour leurrer la méchante femme, l’attirer comme une mouche sur une… fausse piste. Mais surtout dans le but de l’éloigner de Myrtille, qui fête tous les ans avec son époux, et jusqu’à sa mort naturelle, l’anniversaire de sa nuit de noces.

 

Le train fantôme de Chapeauroux

 

  Là où le Chapeauroux, sage et charmant cours d’eau, crache ses eaux timides dans une rivière plus incontinente, sont enracinés des villages jumeaux séparés en deux bourgades hospitalières par un pont qui, accessoirement, enjambe l’Allier, dont les rives ne sont pas alignées dans le même département. L’un, Chapeauroux, baptisé du nom de l’affluent l’abreuvant, a germé en Lozère ; l’autre, le Nouveau-Monde, s’est greffé de manière prétentieuse en Haute-Loire…

  Spectacle étonnant, vu des hauteurs proches, le chemin de fer desservant uniquement le côté lozérien évoque le panorama d’un train électrique grandeur nature. Chapeauroux est traversé par un viaduc qui mesure plus de quatre cents mètres, et bénéficie de l’honneur de posséder une gare, posée telle une casemate de sentinelle à la sortie d’un virage où la voie ferrée arbore un penchant sensible. A moins d’un kilomètre, une route accède à un passage à niveau dont le garde-barrière, Emile Puydebois, veille dans son isolement à ce que les voitures ne fassent pas de mauvaises rencontres, et ne tombent pas sur un os. Le soir, sous ses draps, tandis que la solitude l’enferme dans les bras bodybuildés d’une camisole de force, il s’attend toujours au pire, l’oreille aux aguets… Le choc frontal et fatal, et son écho multiple et métallique ! Un bruit terrible de marmite d’ogresse sur laquelle on tape avec un fémur de dragon.

  La légende révèle qu’un gamin, les nuits de pleine lune, vient déposer, à 23 heures 59 très exactement, une tortue sur l’un des rails, juste avant que ne passe le « Cévenol » de minuit. Emile se doit de surveiller les allées et venues du jeune garçon, mais celui-ci s’éclipse à la vitesse de l’éclair. Chaque fois, l’homme recueille les tortues que le gosse a abandonnées à son triste sort, les pattes s’agitant pitoyablement dans le vide, et les parque dans son jardin. Arrive enfin l’instant où il surprend le chenapan qui tient une boîte de bonbons à la main. Se préparant à l’appréhender, il lui tape sur l’épaule, premier geste d’une tentative d’immobilisation, mais sa main en traverse le buste jusqu’à la ceinture de son short. Dans le mouvement, Emile est déséquilibré et manque de tomber en avant. C’est un fantôme – un « enfantôme », comme il se plaît à l’invoquer.

  Dès lors, Emile ouvre la boîte, bien réelle elle, et y découvre un lièvre évidé. Le temps de se retourner, l’enfantôme s’est volatilisé. Et ainsi de suite, durant des mois, le gosse revient avec des lièvres morts, et l’homme recueille les peaux puis les stocke dans une malle du grenier, dans son logement de fonction.

  Un jour, la SNCF se met en grève, cela dure longtemps, très longtemps, plusieurs mois, et le chenapan ne vient plus apporter son offrande de lièvres morts. L’homme, veuf depuis cinq ans et sans enfants, sans amis, s’ennuie et pleure au bord de la voie ferrée, le regard dans le vague et l’âme nulle part, bien au-delà des rails désertés par les machines, la lune tout là-haut le dominant de son œil inquisiteur. Soudain, il sursaute, un train se pointe. Sa décision est prise, irrévocable, il se jette dessous ; mais le convoi le pénètre littéralement, sans le moindre courant d’air. C’est un train fantôme, un spectre de fer. Il n’a pas réfléchi, a cru que le trafic avait repris. Il vient de se rendre compte que le train de minuit n’existe pas, n’a jamais existé, et, retournant au jardin la tête basse, constate à la faveur de sa lampe de poche que les tortues ont disparu. Alors il monte au grenier… la malle est ouverte et d’innombrables lièvres bondissent autour de lui.

  La légende dit que, par la suite, il en a fait l’élevage, renonçant à son métier de garde-barrière pour bosser bénévolement à la SPA.

 

  A l’origine, à force de les ressasser mentalement, Kerjean avait appris par cœur ces légendes locales dont la facture évoquait plutôt des contes de fées d’un âge révolu. Cela avait été le meilleur moyen de s’occuper l’esprit, tandis qu’il roulait au volant de son 4 x 4 sur la route de Mende, en direction de la Forêt de Mercoire et de cette clairière accessible par une sente miraculeuse. Les bûcherons connaissaient cet itinéraire sur le bout des doigts, car ils l’empruntaient deux fois par jour, aller et retour, et son nouvel ami Tintin le lui avait indiqué en mettant l’index de sa main droite sur ses lèvres, comme pour lui signifier que c’était un secret absolu et que le silence s’imposait.

  Une marque de confiance qui ne se refuse pas, n’est-ce pas ?

  Il avait promis que cette cible géographique provoquerait sur ses connexions cérébrales une amnésie irréversible, un trou noir.

 

  La mer d’huile se déchirait par endroits, et de l’écume suintait des plaies ; le vent du large, tout à l’heure assagi, se levait à nouveau. A l’énoncé de ces histoires ringardes dignes d’un auteur de fabliaux en mal d’inspiration, Balto réintégrait la cohorte de ses vieux démons, paranoïa et tension nerveuse en tête du peloton.

  Et toujours cette manière de s’exprimer si semblable au style de Titi, qui sortait la prose du contexte narratif pour mieux la maquiller en poésie déclamatoire. Une authentique musique du verbe, oui. Nonobstant, évidemment, les allusions et les parallèles concernant de près ou de loin les trains, son inaltérable passion, tant de similitudes mettaient mal à l’aise…

  Si la réincarnation existait en ce bas monde perverti et tristement matérialiste, Gwendal Kerjean avait pris le relais du « poète aixois », saisissant le témoin qu’il lui avait tendu en allongeant son bras squelettique par l’entrebâillement d’une porte d’outre-tombe.

 

  Les deux hommes avaient longtemps papoté en se restaurant – mais point de sardines au menu, hein ? Ils avaient fait une courte sieste, après avoir décidé que le premier réveillé secouerait… la marmotte. La tente repliée et casée avec le reste dans le coffre du véhicule, ils étaient partis en affectant une bonne humeur de façade mais qui avait toutefois calmé pour la seconde fois la mer tourmentée de Balto. A force de passer par des hauts et des bas, pour sûr, le vent du large s’installerait à demeure !

  Kerjean sifflotait un air celtique en se grattant le haut du front, à un pouce de sa blessure. Fébrile, Merlin grognait en remuant la queue, l’objet contondant dans la gueule. Avant d’éclater de rire, son maître, amusé, lui avait lancé : « Hé, Merlin, sale cabot délateur, tu veux amener le bâton à la Police pour qu’elle y relève les empreintes de l’agresseur ? »

  Le 4 x 4 était garé derrière un énorme chêne, la roue avant droite empiétant sur la plus grosse des racines visibles, boa jaillissant d’un fouillis de feuilles et de glands. Si un écureuil s’était tenu là, perché sur une branche et veillant sur ses provisions futures, nul doute, avec tout ce remue-ménage, que son instinct de survie lui avait ordonné une fuite instantanée.

  Ils durent reculer et prirent la sente miraculeuse en sens inverse, ralliant la route de Mende avant de mettre le cap sur Naussac !

 

  Les cheveux du Breton n’avaient pas repoussé, sa boule à zéro luisait toujours autant ; sa cicatrice sur la joue, souvenir d’une balle perdue, ne s’était pas, comme par enchantement, effacée…

  La Forêt de Mercoire n’avait rien révélé de probant, hormis l’existence d’un esprit frappeur. Quant à l’ET, c’était une vision nébuleuse croisée au cours d’un cauchemar, séquelle du mauvais coup. Aussi, maintenant, il fallait traquer le scoop à Naussac et à Chapeauroux, où Kerjean comptait pêcher quelques détails plus pointus qui affineraient ses enquêtes. Et pour cela, un vrai travail de journaliste serait de mise !

  Enfin, ultime étape à Langogne : « largage » de Balto. Y dénicher une librairie et achats de bouffes du pays au marché, avant de rentrer à Comblessac, en père peinard.

  Retour à la case départ, et fignolage du reportage à partir d’écrits rédigés à chaud, afin de mitonner de savoureuses chroniques pour Brocéliande.

  Mais d’abord, oublier l’agression, la bosse, et l’utile aura été joint à l’agréable, Balthazar Beltoise ayant révélé une personnalité plutôt attachante, avec sa discrétion de grand timide et sa dégaine élancée qui rappelait vaguement Don Quichotte

 

 

?

 

 

 

– Modestine –

 

 

 

(Aix-en-Provence)

 

 

 – M’man, p’pa, j’ai perdu la montre !

 – Quoi ? Déjà ? Quand ? Comment ? Où ?

 – Tiens, comme par hasard. Décidément, ce bonhomme de fiston perd tout. Le jour de son mariage, il oubliera l’alliance dans un tiroir et ne se rappellera plus lequel. Et sa future épouse lui dira « quoi, déjà, quand, comment, où »… peut-être dans le désordre.

  L’homme se fendit d’un large sourire.

 – Ou alors, c’est sa femme qu’il égarera dans un tiroir ! insista-t-il en pouffant.

 – Ne parle pas ainsi, gros nigaud ! Tu vas le traumatiser.

 – Pauvre petit bonhomme et fiston d’un père indigne !

 – J’veux pas m’marier, m’man ! J’veux pas…

 – Mais pourquoi, mon bonhomme ?

 – Pa’ce que c’est toi qu’j’aim’, m’man ! C’est toi ma femm’ !

 – Voilà au moins quelque chose qui a le mérite d’être clair, messire de Sinclair ! Dame, ma femme est bigame ! Je cours sur-le-champ demander réparation sur le pré à l’insolent, et, la peste soit de ce vil camard, le percerai à nu lors d’un duel sans gêne, où le moindre assaut sera plus que violent, se transformant en un noir cauchemar au fil de ma haine ! Et qu’il périsse, ce faquin, tant à sa vue mes poils se hérissent, immonde épileur mesquin aux mains velues ! Quant à vous, divine gourgandine, femme infâme, que n’ai-je le temps d’occire votre amant, avant que vous ne croupissiez au couvent, privée à vie de votre prince charmant ! Envolez-vous, milady, et que le mistral vous emporte ! Oui, pardi, du vent, vite, prenez donc la porte ! Arrière, catin, vous n’ouïrez plus ce bretteur de mots et son baratin, puis, très chère, ne connaîtrez plus jamais les plaisirs de la chair… et tout le tintouin !

  Lorsqu’il était étudiant, il faisait souvent la lecture à une vieille dame aveugle qui adorait Edmond Rostand et Alexandre Dumas, récoltant au passage un peu d’argent de poche, et en avait gardé quelques séquelles. Il éclata d’un rire tonitruant, assez fier du lyrisme abracadabrant de sa tirade surannée et mal foutue. Visiblement, ce pourfendeur de soupirants maniait mieux l’arme blanche que la lyre ! Messire de Sinclair, lui, paraissait plutôt en être ébranlé…

  Dans l’obligation de patienter un peu avant d’être canonisée, but suprême de sa reconversion, la future sainte demanda à son mari s’il n’employait pas là un langage par trop châtié pour les oreilles présumées chastes de milord de Sinclair, alias « bonhomme de fiston ». En réponse, il balaya le problème d’un geste explicite de la main, comme s’il chassait un moustique au dard baladeur, fit semblant de tirer le fer d’un fourreau imaginaire, puis se mit en garde, à l’image d’un mousquetaire.

 – J’espère ne pas trop le traumatiser au fil de ma lame, car ce rival mou du jarret va sur l’heure vivre un drame…

  Le combat fit rage, avant que l’un des deux belligérants ne rendît l’âme, la sueur se mêlant au sang en un mélange détonant de vaillance et de courage. Mais, tout à coup, le « verbe galant » du rimeur se métamorphosa en une longue plainte mélodramatique : un cri de bête blessée, un hurlement de chien errant dont la patte aura été brisée par les mâchoires d’un piège à loups…

  Le bonhomme de fiston avait terrassé l’époux de sa bien-aimée d’un coup d’estoc magistral. Une sacrée botte, ma foi, et digne du plus aguerri des fleurettistes participant aux Jeux Olympiques d’escrime ! Certes, il méritait la médaille d’or, mais la modestie est l’apanage des grands champions, des seigneurs, alors…

  Toutefois, celle-là, pour sûr, Lagardère, monsieur d’Artagnan et Scaramouche ne la connaissaient pas, sinon ils en auraient été foutrement jaloux ! La légende de la botte de « bonhomme de fiston » circulerait encore longtemps dans les casernes, les tavernes, et jusqu’à la cour du roi de France, où les nobles dames tomberont en pâmoison à sa seule évocation, gloussant à la manière des dindes dans une basse-cour, poules de luxe faciles à charmer avec la plume ou par l’épée.

 

  Bonhomme de fiston mima la venue de sanglots inopinés, singeant un acteur de la commedia dell’arte

  P’pa avait été si adroit au stand de tir, avec sa carabine à air comprimé ! Il avait buté sa cible en véritable pro du carton : à n’en point douter, c’était un authentique tireur d’élite ! Un sniper comme on n’en rencontre pas deux au cours de son existence ; car si un contrat plane sur votre tête, mort volante aux ailes de feu, il se chargera de raccourcir votre espérance de vie. Et ce sera un sort analogue à celui réservé aux « sang bleu » au temps de La Révolution.

  Après avoir épaulé son fusil, le sang-froid d’un cobra coulant dans ses veines, p’pa avait fait mouche avec une telle précision, que milord n’avait pu se retenir d’applaudir à tout rompre, réclamant un bis, un ter… un mitraillage ! On se serait cru à l’Opéra. Il en aurait écrit une ode, si une certaine dose d’humilité ne l’avait muselé avant d’aligner le vers initial sur la page du cœur. Et voilà qu’il venait d’être sans pitié avec lui, le lardant d’un coup de lame à la poitrine pour une sombre affaire d’orgueil mal placé, d’amour propre au figuré, et de… femme légère ! Il avait assassiné un héros de légende, et l’histoire garderait surtout en mémoire le nom maudit du meurtrier, plombant à jamais sa descendance. Oui, car il l’avait transpercé comme lorsqu’il trucidait les cafards qui polluent le grenier, les empalant avec une épingle à nourrice qu’il enfonçait dans les corps pourtant caparaçonnés, sordide travail à la chaîne, un rictus carnassier au coin des lèvres ! Il ne prisait guère ces drôles de bestioles dont l’apparence évoquait des olives noires sur pattes, et dont il jugeait la présence blasphématoire ici-bas, dans ce lieu magique du souvenir, car elles en ôtaient toute la substantielle moelle poétique. Evidemment, la poussière, elle, y était la bienvenue, preuve que le temps était passé sur toutes choses, y semant des graines d’éternité : une patine qu’un vulgaire chiffon, hélas, rendra par la suite éphémère. Après, il enfilait ses victimes sur une aiguille à tricoter, perles macabres d’une brochette surréaliste qu’il jetait aux flammes dès qu’un feu de jardin était programmé par ses parents… Décidément, cette méthode était bien plus efficace qu’un insecticide, qui pue atrocement et brouille le regard en irritant les yeux ! 

  Mais soudain, les larmes de crocodile appelant les vraies à la rescousse, l’enfant se mit à sangloter pour de bon, visiblement perturbé d’avoir égaré de la sorte un trésor que papa avait soutiré, l’arme à la main, à un immobile mais terrifiant dragon.

 

  Cette nuit-là, Modestine rêvait une fois de plus du rêve de son frère, songe musclé au cours duquel, apparemment, il luttait contre un titan.

  Tchin-tchin, le chinchilla télépathe, se pelotonnait contre elle, semblant se féliciter que sa voisine le quittât enfin par la pensée… Un chinchilla apprécie la solitude, et, nonobstant la gentillesse de sa maîtresse, dormir en paix, sans une interférence psychique qui tente de violer votre encéphale, même si l’acte n’affiche aucune dangerosité, pour un animal de compagnie aussi sensible, c’est une véritable aubaine ! D’ailleurs, un proverbe chinchilla affirme qu’à force de côtoyer une voyante, on finit forcément par en intercepter les visions… Mais ce n’est qu’une image, n’est-ce pas ?

  Elle voyait clairement son frangin se débattre dans ses draps, suant d’abondance, mais également dans le cauchemar lui-même, tandis qu’il terrassait leur père d’un maître coup d’épée. En quelque sorte, elle était aveuglée par une double vue. La locomotive préférée du dormeur, une Pacific 231, trônait sur la table de chevet, à côté d’un énorme coquillage et d’un encrier où était plantée une plume d’oie du plus bel effet, et ces objets symbolisant la liberté lui paraissaient très distincts malgré les dix mètres de couloir qui séparaient les deux chambres.

  Elle détenait le pouvoir de camper dans son cerveau, s’y installait pour pique niquer, mais sans dépasser les bornes, évitant de pénétrer sous le couvert, le sous-bois qui bordait la fraîche clairière pouvant s’avérer mal fréquenté. En outre, elle le guidait dans ses approches, et il lui arrivait quelquefois de le conseiller dans ses choix, petite voix soufflant à l’oreille ce qu’il ne faut surtout pas faire… Elle lisait dans son esprit comme dans un livre ouvert, le visitait tel un musée, touriste s’imprégnant du point de chute qu’il assiège momentanément. Elle avait vu dans un magazine que cela s’appelait de la télépathie ; mais elle n’aimait pas ce terme, qu’elle trouvait trop scientifique. On aurait dit un mot créé pour rimer avec antipathie, et c’était très laid ! Communion d’esprits, c’était mieux, oui, presque parfait !

  Elle possédait ce pouvoir étrange depuis sa naissance ; cependant ils n’étaient pas jumeaux, puisqu’elle était son aînée de seize mois. Il acceptait cet échange muet, mais c’était à sens unique, car il était incapable de l’interpeller mentalement quand il avait un message urgent à lui transmettre…

  Ainsi, lorsqu’elle sifflotait le thème principal de « Pierre et le loup », le conte musical de Serge Prokofiev qu’elle écoutait au moins trois fois par semaine, comme pour l’apprendre par cœur, tant elle le goûtait fort, l’air investissait le crâne du frangin, vieille scie entêtante, sans qu’il ne puisse s’opposer à ce squattage lyrique. Par ricochet, à l’occasion de l’écriture de son conte « Perronelle et Arabella », ce couple de perruches sœurs que l’on a séparées pour satisfaire le caprice d’un gosse de richards qui cherche une copine à Loriot, sa perruche mâle, les mots avaient dansé dans la tête de sa sœur tels des moineaux sur des fils électriques par un jour de mistral. Cela dit, elle n’osait jamais influencer la création du frérot, coutumier de ce genre d’évasion par le verbe. Au contraire, elle appréciait, se baignant dans la mer de ses délires…

  Elle ne lui voulait aucun mal, non, car agir pareillement à son endroit eût été pure folie !

 

  Présentement, sa principale préoccupation, c’est de convaincre p’pa et m’man de lui dénicher une tortue terrestre. Le jardin est vaste, il abrite un bestiaire, arche de Noé échouée et qui a conservé dans ses cales un « zoo domestique », comme elle se plaît à le désigner. Cela ne devrait pas être un problème car, même si le frangin est un affreux destructeur de nuisibles, ses parents sont plus fans des animaux par amour que par déformation professionnelle, dans la mesure où ils bossent pour la SPA. Ce sont des sortes de rabatteurs ; parcourant les routes de France, ils traquent positivement les bêtes mal traitées. Ce n’est pas une voiture-balai, non, plutôt une ambulance du cœur !

  De toute façon, ils sont si nombreux dans ce zoo domestique, qu’un de plus ou un de moins, cela passera (presque) inaperçu ; sans omettre que la taille de la nouvelle recrue était, ma foi, assez réduite… Face au mutisme parental, elle prend son mal en patience, discutant à bâtons rompus avec Froufrou, sa poupée, une fidèle confidente à qui elle avoue ses doutes, ses craintes, révèle ses complexes, ses passions secrètes…  

  Depuis que son chat fétiche est mort, et malgré le sexe avéré de cette demoiselle factice, elle l’a rebaptisée Arthur, l’habillant désormais à la manière d’un garçon. Modestine est persuadée que ce bon gros matou rouquin s’est réincarné en cette naine rosâtre en celluloïd dont les yeux sont ronds et vitreux telles des billes. Ambitieuse dans son fantasme, elle pousse le bouchon un peu loin en prétendant que, les nuits de pleine lune, sa poupée androgyne miaule à la mort.

 

  La dépouille d’Arthur a été enterrée entre deux carrés de laitues, et, normalement, partant de là, un souterrain devrait permettre à un rampant aussi souple qu’un chat de se glisser dans la maison. Pour le fun, elle affirmera entendre Arthur gratter au mur, car son corps, téléguidé de l’au-delà par un suppôt de l’Enfer, aura tenté de rejoindre la poupée, dans le but d’y récupérer son âme et son nom, pour mériter de figurer dans la meute privée de Satan ! Bon, avant de partir en croisade, nul doute que la tortue mangera une ou deux salades juteuses, mais elle sera toute pardonnée si sa mission est menée à bien ! S’y collant, les deux iguanes ont creusé une galerie au moyen de leurs pattes griffues, poussant les gravats sur le côté avec ce museau corné qui leur donne cet air mauvais de dinosaure miniaturisé, puis foré en vain dans le pan de maçonnerie… Ils se sont même battus à coups de queue, chacun imposant à son congénère sa volonté de le précéder dans une pièce dont l’entrée n’était pas encore creusée. Dieu que c’est ballot un iguane, n’est-ce pas ?

  Pour leur défense, il est clair que des animaux habitués à vivre à l’air libre, dans leur élément naturel, certains ne se situant pas tout à fait sous la bonne latitude, faut-il le préciser, déboucher de cette façon à l’intérieur d’un édifice, c’est comme un être humain sautant à pieds joints dans un univers parallèle sans avoir été prévenu de l’absence de sas…

  Modestine a pensé qu’une tortue serait mieux armée pour fouir dans la terre et ouvrir une brèche dans le mur. Arthur, le chat spéléologue, pénétrerait enfin dans la place par cette étroite blessure. Elle en choisirait une minuscule, une passe-partout que l’on appellerait Sésame et qui se faufilerait dans les recoins les plus improbables, pourvu qu’on le lui commandât avec les mots adéquats, de ceux amadouant une taupe à peau de serpent.

  Le chat fantôme viendrait ensuite récupérer son âme et son nom ; Froufrou renaîtrait alors, pardonnant à sa maîtresse cet abandon qu’elle jugera, magnanime, de circonstance.

  A force de vivre en osmose avec son frérot, son double réceptif, il lui arrivait de travestir la vérité, pour créer le plus joli des mensonges. Mais Modestine n’avait pas son talent, ni son imagination… et en était consciente !

 

  Les liens unissant Modestine à son frère vont au-delà du rationnel, et leurs parents feignent de ne pas approfondir la chose, tant ils ont peur de découvrir des « liaisons dangereuses » qui relieraient ces deux âmes par un cordon ombilical invisible. Leur mère en est parfois jalouse, ce que le père parvient aisément à comprendre. Complémentaires, les couples de cette famille s’apparentent chacun à l’unité, tout naturellement.

  Comme la plupart des filles, elle a déjà les pieds fermement enracinés dans la terre, la tête solidement vissée entre les épaules ; lui, il plane, les prunelles se dilatant au contact des étoiles, les mains pleines de cheveux de comètes croisées dans les alléluias… Elle, c’est un roc, du concret, la logique perchée sur deux jambes ; lui, il lit encore Les trois petits cochons, Le petit chaperon rouge, Le loup et l’agneau, la fable de La Fontaine… En revanche, sans être réellement précoce, Modestine se repaît déjà du coin de l’œil, avant d’y plonger carrément le regard, de classiques d’un niveau intellectuel plutôt relevé pour son âge. « Madame Bovary », « La dame aux camélias », « Les misérables » encombrent déjà sa bibliothèque, avant que cette culture n’ensemençât les verts pâturages de son jeune cerveau… Elle stocke, empile les livres comme des briques avant l’érection d’un mur, sachant que, plus tard, l’an prochain probablement, le premier chapitre d’un livre la tractera, telle une locomotive, vers le suivant, et ce jusqu’à l’épilogue, puis la fin, dans un souffle qui évoquera le plaisir.

  C’est paradoxal, mais pour quelqu’un volant sur les ailes de la pensée, elle a tendance, confrontée à la chaleur des mirages de l’enfance, à garder la tête froide et les idées claires, le réalisme s’imposant au cours de ses nombreux voyages instinctifs vers les contrées cérébrales gouvernées par son frère. A un degré inférieur, chaque animal mettait son récepteur en veilleuse les jours où ils étaient mal lunés, et cette étrange poupée asexuée au nom de gros matou rouquin émettait sur une fréquence impossible à décrypter durant la journée…

  Victime d’une maturité cyclothymique, Modestine survole cette insouciance inhérente aux gamins de son âge, et n’atterrit que pour s’accorder de brefs instants d’évasion, agissant à l’inverse des oiseaux… Elle ne fréquente jamais les adultes, hormis ses proches, ni les mioches du coin ou de son collège. Les êtres humains lui font peur, car chaque fois qu’elle communique en télépathie avec un étranger, elle a l’impression de grandir, et elle ne veut surtout pas grandir… A tel point qu’elle se plaît à se vanter que, dans une vie future, après une énième réincarnation, elle deviendra la femme de l’éternel Peter Pan, mais se déclare prête à le quitter s’il décidait de prendre de la hauteur sans voler, les jambes fièrement écartées et ses poings sur les hanches, son air bravache plaqué sur son visage juvénile. Et tout cela sans se douter – par précaution, on a décidé de ne rien lui révéler de son état – qu’elle est atteinte de nanisme et n’atteindra jamais la cime standard, à l’image d’un bonsaï…

  La nature est cruelle, et lorsqu’elle vous fait un cadeau, vous délivre un don, une qualité rare, elle se débrouille toujours pour rééquilibrer la balance de l’autre côté du fléau, vous ôtant, par ailleurs, quelque chose d’important, de fondamental pour mener une vie saine, sans aléas !

 

 – Ne pleure pas, fiston, je vais y retourner pour essayer de te déquiller un nounours. Ou un écureuil en peluche… Qu’en dis-tu,  hein, bonhomme ?

 – Non, non, pas un nounours ! C’est plus d’mon âge.

 

  Il avait huit ans. Peut-être p’pa ne savait-il pas compter, ou craignait-il d’accuser le coup en reconnaissant l’âge exact de son fiston. C’était là une réaction très féminine, ma foi, mais un reflet dans le regard de m’man démontrait qu’elle partageait religieusement cette sensation ambiguë. Simuler l’ignorance de l’âge de ses gosses, n’est-ce pas là l’aveu que l’on refuse de vieillir ?

  Ils décidèrent de regagner la fête foraine, qui s’était installée sur le cours Mirabeau, chapiteaux claquant au vent violent telles les gifles d’un colosse. Modestine était restée à la maison, elle avait une leçon de maintien à donner à sa poupée aux yeux ronds… qui ronronnerait sans doute en l’écoutant.  

  La tête baissée, déséquilibrés par les bourrasques mais scrutant le sol méthodiquement, sans en négliger un seul mètre carré, ils cherchèrent la montre aux aiguilles phosphorescentes près du stand de tir. Ils semblaient des pigeons dont la dernière miette de pain a été oubliée sur le trottoir, alors qu’ils fuyaient un morveux sur le point d’agiter un sabre de pacotille pour les disperser. Ils avaient rejoint les courants d’air en catastrophe, membres d’une escadrille jusque-là clouée au sol par la faim, avant qu’un commando de parachutistes ne fût largué sur le champ de bataille afin de récupérer cette boulette de mie essentielle pour gagner cette guerre qui les opposait à la fringale.

  Un vieil homme s’approcha du trio de chercheurs (un quatuor ?), intrigué par leur manège. Grand, maigre, une dégaine d’échassier, les cheveux sales et grisonnants, c’était Don Quichotte en personne…

 – Vous avez perdu de l’argent ? les questionna-t-il, juste avant d’être victime d’une quinte de toux qui le plia en deux.

 – Non, pir’qu’ça ! répondit le môme en reniflant.

 

  Cet enfant s’appelait Tiburce Barnouin, alias Titi, et ses yeux étaient mouillés comme un pare-brise par temps de pluie. Pour se donner une contenance, il fredonna le thème principal de « Pierre et le loup » de Prokofiev, celui du petit Pierre, et cela interpella l’inconnu, qui avait tendu l’oreille, visiblement interpellé par cette musique. Il se pencha pour caresser la joue du gosse ; étrangement maintenue à la verticale par une rafale de mistral, sa tignasse évoquait la chevelure serpentine de Méduse, l’une des trois gorgones de la mythologie grecque. Ses os usés craquèrent, ce qui fit reculer Titi. Le vieil homme lui sourit, puis, imitant un fantôme, s’en alla comme il était venu. Ainsi prit-il le large, en sifflotant le thème du canard de « Pierre et le loup », habituellement interprété par un hautbois nasillard à souhait.

  L’enfant enchaîna les hoquets nerveux à un rythme de mitrailleuse.

  Sa sœur, lui sembla-t-il, avait dirigé la manœuvre, contrôlant son émotion de sa lointaine chambre. Elle avait hélas échoué dans son entreprise, car il se mit à pleurer à chaudes larmes.

  Le cauchemar s’arrêta là, sur une fausse note.

 

  S’ensuivit un second rêve où Modestine vivait carrément dans la peau de son frère.

  Cela s’était produit presque mécaniquement, et sans qu’elle puisse calculer la durée de cette parenthèse du temps qui s’ouvrait à la fin du premier et se refermait au début du suivant… Comme un entracte, la mi-temps d’un match de foot, sport qu’elle abhorrait. Elle avait eu l’impression de posséder le don d’ubiquité, se trouvant en des endroits très distincts simultanément, à cheval sur deux mondes parallèles, tant l’authenticité des tableaux était impressionnante dans leurs cadres jumelés. Affichant une franche épaisseur, les objets et les gens y étaient auréolés par une lumière aveuglante et criante de vérité…

  Elle s’y sentait plus à l’aise que dans son rôle d’ombre par procuration, puisque là, c’est elle qui motivait la présence de l’ombre, et ses contours étaient très différents de ceux auxquels elle était habituée, surtout de profil. Un cheval de Troie pénètre un cerveau, une étincelle couve à l’intérieur de l’animal de bois ; mais, bloqué par la cale de l’inhibition, le voilà soudain enraciné, incapable d’investir ce nouveau territoire pour y mettre le feu ! Ce n’était plus une spectatrice, et il était amusant, pour une fille, de sentir entre ses jambes ce détail supplémentaire, tandis qu’ailleurs, il en manquait. Elle était physiquement Titi, mais son esprit, impuissant, restait celui de Titine, surnom qu’elle détestait. 

  Hormis ses parents lorsqu’ils étaient en colère contre elle, il était interdit de l’apostropher au moyen de ce sobriquet ridicule, sous peine d’un mitraillage de regards noirs et de quelques coups de griffes dont les filles partagent le secret avec les chats. Elle était très féline malgré (ou grâce à) sa petite taille. Elle commençait à ressembler à Arthur (Froufrou ?), la poupée aux pupilles dilatées…

 

  Le petit Tiburce s’endormit très tard, vers 23 heures. Il avait beaucoup pleuré. Une fontaine sous un ciel en crue. S’il avait mis tout de suite la montre aux aiguilles phosphorescentes à son poignet, rien de tout cela ne serait arrivé, le précieux objet égaré, le duel fatal à son titan de père, le gros chagrin, l’inquiétude générale… Il ne l’avait pas avoué à ses parents, mais il avait remarqué en se déshabillant, la veille au soir, que l’une de ses poches de son jean était trouée, et il avait négligé l’info. Il avait eu peur de se faire enguirlander par m’man, qui avait bien assez de boulot à la maison, sans lui imposer du rab pour une déchirure sans importance. Pourtant, avec un pareil accroc, il aurait pu semer autant de billes, pour retrouver son chemin, que le Petit Poucet avait largué de cailloux dans le but de ne pas se fourvoyer dans la forêt… Il avait eu une chance sur deux et avait perdu. C’était justement la poche où il avait enfoui la tocante, après que p’pa l’eût brillamment gagnée en tirant sur la cible comme un vrai chasseur… un vrai de vrai. Un flingueur de grizzlys !

 

  Dans la nuit, il fit un cauchemar si réel, si palpable, qu’il fut obligé de se cramponner à son coussin pour ne pas tomber du lit, naufragé « embrassant » une poutre flottante afin de ne pas couler. Il se réveilla en sursaut vers minuit, transpirant, buvard qui a « aspiré » toute l’encre d’un stylo dont la fuite évoque plus une hémorragie qu’un défaut de fabrication.

  Dans son rêve noir, il retrouvait ce vieil homme hirsute qu’ils avaient rencontré près du stand de tir ; il tenait fermement un couteau et l’en menaçait. Il s’approchait lentement de lui, chantonnant le leitmotiv du canard de « Pierre et le loup ». En surimpression, on percevait clairement le son lugubre et spongieux que produisaient ses pieds, qu’il avait le plus grand mal à retirer de la boue lorsqu’il voulait faire un pas de plus dans la direction de sa proie. On aurait dit qu’il se dandinait à la manière de l’oiseau dont il imitait le couinement. On avait envie de vérifier si ses pattes n’étaient pas palmées… On se serait cru dans un film d’Alfred Hitchcock revu par Walt Disney. Ses cheveux dégoulinaient sur son visage émacié, des mèches huileuses cachant ses yeux profondément enfoncés dans leurs orbites. Parfois, d’un coup de tête sec qui faisait claquer les os de son cou, il les rejetait en arrière, singeant bien malgré lui une star en train de parader devant les caméras de télévision. Il pleuvait à verse, et les gouttes multipliaient leurs tic-tac intemporels en picorant le sol, comme si une horloge égrenait les secondes bruyamment avant l’explosion d’une mine. Une chouette ululait, perchée dans un arbre dont la silhouette charbonneuse évoquait un épouvantail géant trempé au préalable dans la gadoue, pour paraître encore plus effrayant, statue créée pour inspirer la crainte. C’était une nuit de goudron, opaque. Quand on la voyait, entre deux nuages, la lune était énorme, mais c’était trop épisodique pour se délecter de la clarté de sa romantique rondeur. Elle ressemblait à une perle trônant dans un écrin que l’on ouvre et referme à la vitesse de la lumière. Tel un œil papillotant, gêné par une lueur trop vive ou par la présence d’une poussière. Les étoiles semblaient éteintes, mortes, mangées par les ténèbres… Le vieillard parlait, et sa voix cassée avait par moments des accents pathétiques, comme un mourant qui formule une ultime requête avant d’expirer. 

  « Donne-moi ta montre, petit ! Je t’en prie, Titi, sois gentil… Donne-moi ta montre, sinon je vais… »

  On se serait plutôt attendu à une intimidation, un ultimatum, avec une telle arme à la main, dont il semblait savoir se servir. Mais par quel mystère connaissait-il son surnom ? Titi ne sut jamais ce que l’homme aurait fait s’il avait refusé de lui céder la tocante. L’aurait-il assassiné ? Se serait-il suicidé ? Aurait-il fui, prenant ses jambes à son cou, malgré son âge avancé ? Aurait-il hurlé de dépit, à la manière d’un loup ?

  Tiburce s’échappa de son cauchemar, un goût amer dans la bouche, la vue brouillée et le souffle court comme s’il avait couru pour échapper à une meute de… Il se rendormit vers 2 heures du matin, songeant au nounours que son papa aurait pu lui gagner à la place de la montre. Il n’était plus un bébé, mais c’était mieux qu’une sucette ou une gaufre, n’est-ce pas ? Il avait été stupide de refuser à son père l’envie de démontrer ses talents de tireur d’élite une nouvelle fois. Il n’aurait tout de même pas perdu dans la nature cette bête pleine de poils, avec cette paire de boutons de culotte noirs à la place des yeux, et dont le regard fixe reflète l’impassibilité de la sagesse.

  Il ne cauchemarda plus jusqu’à l’heure de se lever pour partir à l’école.

 

  Il venait de visiter le passé et l’avenir tandis qu’ils s’interpénétraient, ainsi réunis en un instant unique aux deux sens du terme. Cela évoquait les aiguilles d’une pendule détraquée par la rouille et qui, minéralisées, indiqueront l’horaire symbolique du crime ou de la fringale jusqu’à l’Apocalypse biblique. Flèches de silex, elles auront stationné sans bouger d’un pouce sur le (terriblement angoissant ou appétissant) nombre 12, minuit ou midi, selon la parure du ciel. Aussi, sans un habile horloger pour réparer la machine du temps, nul doute que la fin du monde se pointerait alors que l’heure du dérèglement de la mécanique sera encore visible, fidèle au poste, à la seconde près. Oui, malgré une succession de tremblements de terre dévastateurs, elles seront restées inébranlables, soudées dans l’erreur, et c’est la pendule qui aura été déracinée par les secousses telluriques, vieil arbre meurtri et s’écroulant dans la fange ou la poussière…

  Mais était-ce sa propre réalité, ou une vision façonnée par son cerveau fertile en images décalées, saugrenues ? N’avait-il pas, un jour, rêvé qu’il était un écureuil en peluche, et qu’une noisette l’agressait parce qu’il lui avait préféré un gland… En tout cas, le relief avait été saisissant, et le coup de dents, ma foi, plutôt douloureux !

 

  L’aube arborait des couleurs bizarres, et une odeur rance planait dans la pièce où d’habitude le café imposait son arôme si particulier. Et si agréable que ses narines en frémissaient de plaisir… Cela dit, il n’en buvait pas, son fragile estomac d’enfant craignant cet acide dont la couleur évoquait la réglisse.

  Les mirettes cernées, Tiburce Barnouin quitta la maison familiale en bredouillant un truc impossible. Il avait dû machinalement le capter à la radio avant de sortir, et comme il avait l’oreille très musicale, il…

  C’était un air celte, un truc de dingue, comme dans « Astérix le Gaulois »… le dessin animé réalisé par Ray Goossens, pas la BD ! Le barde, Assurancetourix, avait dû l’interpréter à plusieurs reprises, avant d’être définitivement bâillonné. Pire que du Pierre Boulez ! Une certitude, ce n’était pas du rock, musique à laquelle il était totalement réfractaire et qui lui irritait les tympans.

  Il bruinait, et, pataugeant dans les mares éparpillées comme des bris de glace, ses souliers piétinaient le trottoir détrempé en cadence, sur un tempo de clapotis. Les pas d’une sentinelle faisant sa ronde par une nuit arrosée.

  Le thème principal de « Pierre et le loup » de Prokofiev lui revint en mémoire, et il le chanta à tue-tête, pour faire taire le chant celte…

 

  Modestine se réveilla brusquement, en proie à un mauvais pressentiment. Il faisait encore nuit noire. Elle demeura longtemps allongée, insensible aux cliquetis des gouttes de pluie qui ricochaient sur la fenêtre de sa chambre. Elle frissonnait, une chair de poule tenace dressant le duvet de ses avant-bras. Elle saisit sa poupée et l’étreignit, comme pour la broyer ; Tchin-tchin, le chinchilla, en parut fort contrarié… Elle la serra sur son cœur, mais ne l’entendit point ronronner, ni miauler. Tout juste remarqua-t-elle la présence du petit animal gris à ses côtés, qui se blottissait avec plus d’insistance contre sa hanche.

  Elle éprouva ensuite le besoin d’écouter du Prokofiev mais, appréhendant de réveiller la maisonnée, préféra songer aux futures vacances à Langogne, avec Balto et ses parents.

  La veille, il avait plu toute la journée sans discontinuer, et la météo avait annoncé un temps analogue pour aujourd’hui. Pour l’instant, les nuages incontinents donnaient raison aux prévisions. Apparemment, au niveau des intempéries, la similitude avec le second rêve du frérot était troublante.

  Mai venait de mourir, Juin naissait…

 

 

?

 

 

 

– De l’eau de rose à la douche écossaise –

 

 

 

  De nature individualiste et ne prisant guère la discipline, les tenues kakis, les rangers, Tiburce ne supportait pas l'idée d’être appelé sous les drapeaux. Vivre douze mois durant enfermé dans une caserne, hors du monde des vivants, ce n’était pas du tout son trip, non ! Pour lui, l’Armée, c’était l’antéchrist de la poésie, de la création… Mais l’heure était venue, et plus vite que prévu, avec son cortège de marionnettes défilant au pas cadencé. D’ailleurs, intransigeant, il avait toujours comparé la parade du 14 juillet à un « carnaval de spectres maniaques ».

  Accusant le coup, pour oublier cette date maudite, il avait décidé de prendre du bon temps avant tout le monde.

  A l’époque, il habitait encore chez ses parents, à Aix-en-Provence. Compréhensifs, ils lui avaient offert dix jours de vacances à Langogne, au mois de juillet. Il rentrerait deux semaines avant de rejoindre sa caserne, le premier août. Comme par hasard, c’était la période du départ en famille pour des vacances lozériennes ô combien méritées. Cette fois, ils s’y rendraient sans lui, qui manquerait la fête de Gargantua… Pas vraiment un motif de désertion, n’est-ce pas ?

 

  L’idéal pour rejoindre ce paradis bucolique, c’était son cher « Cévenol » panoramique ; rituellement, avant de monter à bord, il le caressait comme une femme, ému aux larmes. Mais présentement, la priorité, c’était l’amnésie volontaire, balades, distractions en tous genres, batifolages… Rendre interminables les minutes, les secondes ; filtrer la mémoire du futur ; atomiser les scories, marches forcées, corvées de patates, soumission et humiliations diverses. Carcan moral à amadouer avant d’en être prisonnier. Anticipant, il s’apprêtait à tuer dans l’œuf des souvenirs qu’il souhaitait déjà morts-nés, puisque l’avortement n’avait pas encore été envisagé dans le ventre de l’Etat.

  La bagnole s’imposait donc, et Mercedes, sa Simca 1000, s’était invitée au voyage.

  Plus tard, les rares plaisirs se calculeront en heures écoulées dans le train, à l’occasion de permissions inespérées, et il se repaîtra de la course frénétique du paysage, tel un kaléidoscope. Il sera bercé par le moelleux ronron des wagons ballottés par la vitesse, et, suprême fantasme, en profitera pour se matérialiser à l’extérieur, regardant passer le convoi tandis que son propre visage apparaîtra, le nez collé à la vitre, les yeux brillants de satisfaction. Certes, il sera déséquilibré par le souffle de la machine, mais après avoir humé l’odeur caractéristique du ballast, respirant à pleins poumons l’air saturé, il retrouvera une assiette plus conforme. Rivalisant de vulgarité, les deux clones échangeront alors un salut militaire de fort mauvais goût, le majeur pointé vers la tempe, comme pour un suicide au revolver. Parfois, assis sur l’inconfortable banquette du compartiment, il soufflera son haleine sur la vitre, s’attardant sur l’apparition affichée par la buée. Puis se demandera quel aspect elle arborait, vue de dehors, avant de songer à descendre pour vérifier…

  S’il avait été croyant, il aurait prié pour qu’on l’affectât dans une garnison située à plus de mille kilomètres de son port d’attache. Et dommage qu’il ne puisse ajouter à sa panoplie de passionné du rail, ce don d’ubiquité qu’il regrettait tant de ne posséder qu’en rêve !

 

  Mercedes avait vaillamment grimpé la côte de Mayres, qui ralliait la Basse-Ardèche aux hauts plateaux du département, la route très pentue culminant au Col de la Chavade. La plongée sur la Lozère, sur Langogne, via Pradelles, s’était déroulée au sein d’une atmosphère décalée, surréaliste, comme si la seule présence de Tiburce avait figé l’éternité. Il avait même siffloté un air de rock d’un certain Jim Morrison, ce qui ne lui était jamais arrivé auparavant… Cette escapade l’avait rendu maso, apparemment.

  Là-bas, il avait connu des moments très agréables, car cette région volcanique et moyenâgeuse était abondamment desservie par la SNCF, et il avait passé la majeure partie de son temps à flâner dans les gares et près des voies ferrées. Sa chambre d’hôtel, il ne l’occupait que la nuit, pour dormir – toujours l’Hôtel de la Gare, qui avait changé de propriétaire. Il avait multiplié les pique-niques, ne dînant jamais, se couchant très tôt, puis se levant à l’heure du coq. Ensuite, après avoir grignoté un croissant et un pain au chocolat, bu une tasse de café très chaud, mixture qu’il avait tant détestée lorsqu’il était gosse, il repartait en randonnée sur les rails. Quand l’orage éclatait, il mangeait dans la voiture, qu’il avait garée sous un arbre malgré le danger de la foudre, baignant dans une insouciance programmée qui s’effacerait progressivement. Là, il restait immobile, rêvassant à son enfance, car c’était le plus sûr moyen d’effacer son proche avenir en treillis. Se faufilant entre les feuilles, les doigts de la pluie pianotaient sur la carrosserie, mais cela ne le dérangeait nullement, tant son évasion était imperméable.

 

  Quand il ne rôdait pas à proximité des rails de la grande ligne, il musardait en Haute-Loire ou en Ardèche, à la recherche de voies ferrées désaffectées.

  Un jour, il était parti en repérages, empruntant une route sinueuse dont il avait au préalable étudié l’itinéraire. A bâbord, de profondes forêts de sapins dégringolaient très bas, jusqu’aux bornes kilométriques ; à tribord, parallèle au ruban d’asphalte, l’Espezonnette, une rivière réputée poissonneuse, caracolait entre deux rives herbues qu’une main de géant semblait avoir balisées de rochers aussi gros que des dolmens bretons.

  Se projetant au crépuscule, Tiburce avait imaginé qu’un fantôme s’y cachait derrière chaque tronc d’arbre, et accrochait des boules de Noël sur les branches les moins élevées dès que l’on avait le dos tourné. A l’aube, les visions étaient inexistantes, aussi la rosée se chargeait-elle de démontrer le contraire en déformant l’apparence des insectes qui se miraient dans ses gouttes. Quand un pêcheur rentrait bredouille, il simulait une panne, faisant de l’auto-stop dans le but de disparaître définitivement, tant la honte le submergeait. Certains petits plaisantins s’arrêteront, attendant que leur « invité » mette un pied à l’intérieur du véhicule, pour démarrer aussitôt, déséquilibrant le malheureux. On parlera de rapt, on espèrera une demande de rançon, alors qu’il ne s’agissait que de l’honneur d’un homme humilié par des truites.

  Tiburce souriait bêtement de ses propres délires. La pureté de l’air enivrait le futur bidasse, et son cerveau faisait son cinéma. Simulant de conduire crispé, il empoignait le volant tel un enfant aux commandes d’une auto tamponneuse, imitait le bruit d’un moteur qui s’emballe…

 

  Il avait lu sur un guide touristique que le 14 juillet 1956, il avait neigé au cours du bal populaire programmé comme chaque année au Moulin du Rayol, après que les feux d’artifice tirés dans les villages des environs se fussent éteints. C’était un camping très fréquenté. Les gens dansaient à la belle étoile, sur la terrasse du bar, certains originaux s’exprimant corporellement dans le champ mitoyen, à quelques pas à peine des premières caravanes, lorsque la poudreuse tombée du ciel les avait habillés de blanc en pleine chorégraphie sportive sur piste improvisée. La pagaille avait été grandiose, et l’on avait dû soigner de nombreux blessés, soit pour des arcades sourcilières sanguinolentes, soit pour des entorses de la cheville…

  Tiburce avait juste voulu voir de quel bois se chauffait cet endroit déclaré sans pareil par l’opuscule, et non pour enquêter sur l’authenticité de cette histoire d’hiver s’invitant en plein été. Il n’était pas flic, ni détective, ni même encore militaire… Canular, attrape-couillons ou stricte vérité, synonyme de dérèglement météorologique ? Cela n’avait pas d’importance. Même s’il n’y avait aucune chance pour que la canicule fît fondre les congères en plein mois de décembre, peut-être qu’un microclimat avait survolé la région, conséquence d’une explosion cosmique, surprenant les autochtones, qui avaient vécu cette nuit-là un véritable cauchemar éveillé.

  La curiosité de Tiburce était analogue à celle d’un estivant, peignant en vert clair ses idées noires. Cavalier chevauchant le hasard, il profitait au maximum d’opportunités peu sauvages, car elles se laissaient attraper au lasso sans ruer. Ainsi avait-il revêtu la panoplie d’un chasseur d’anecdotes… Alors, singeant un grand-père qui narre ses exploits d’antan à ses petits-enfants devant un bon feu de cheminée, il les raconterait à ses camarades de chambrée, le soir, lorsque les lumières sont éteintes. Oui, dans le noir, leur impact serait plus frappant !

 

  La vie déroulait son tapis d’heures avec une relative lenteur, la météo était optimiste, et les nouvelles, plutôt bonnes, passaient néanmoins au second plan…

  Ici, au Moulin du Rayol, faire se dandiner les campeurs, c’était plus qu’une tradition, c’était une vocation. Toutes les occasions étaient propices à créer des contextes festifs, anniversaires, mariages, concours de belote, tombolas… Des paysans les rejoignaient régulièrement, pour imiter les gallinacés qu’ils avaient l’habitude de côtoyer à la ferme. Il y avait toujours un marrant pour se vanter d’avoir appelé son coq Nijinski, tant il était à l’aise dressé sur ses ergots. C’était un agriculteur cultivé.

  L’espace de la salle de bar était plutôt limité pour permettre à cette foule de piétiner le parquet sans déborder, et s’accouder au comptoir se transformait très vite en embouteillage de carrefour aux heures de pointe, quelquefois en bataille rangée. Mais cela suffisait à distraire les touristes et les « sabots légers », comme Tiburce se plaisait à surnommer ces « gens du cru »…

 

  En 1896, cette taverne avait été rebaptisée moulin par Raymond Rayol. C’était un meunier à la retraite. Victime d’un report d’affection ou d’une déformation professionnelle pour l’intitulé et d’une lubie pour la possession, il l’avait achetée sur un coup de tête à un riche fermier qui s’apprêtait à quitter le pays à cause d’une sombre affaire de bétail volé. Peine perdue, Rayol-le-Vieux était mort six mois plus tard d’une leucémie ; mais le nom de la taverne lui avait survécu. A l’intérieur, subsistaient des armoiries attestant de cette lointaine époque.

  Le « moulin » était planté là, ne brassant aucun vent, au bord de l’Espezonnette et au pied de Lavillatte, un hameau d’une centaine d’âmes qui s’étageait à flanc de coteau. Raymond Rayol y avait respiré son ultime bouffée d’oxygène, avant d’expirer, et reposait depuis dans ce minuscule cimetière où les fleurs séchées côtoyaient les orties. L’habitation la plus basse du village, celle d’une prostituée, avait été érigée juste en face du camping, tandis qu’une route jadis fréquentée par les calèches et les diligences ne faisait que passer…

 

  Un samedi, quatre jours après son arrivée sur les terres lozériennes, en fin d’après-midi, était fêté au Moulin du Rayol le vainqueur d’un concours de pétanque… le patron en personne. Les plaisanteries allaient bon train, fusant tous azimuts. Un habitué passablement éméché avait affirmé en éclatant d’un rire tonitruant : « Ce manchot a acheté tous ses adversaires, alors qu’avec cet argent, il aurait pu s’offrir une prothèse en or, pour remplacer son bras handicapé, et des boules carrées, pour jouer dans l’escalier ! »

  Le patron n’avait pas tardé à répliquer : « Vingt dieux, là, le Casimir, tu pousses le bouchon un peu loin ! Voilà, c’est gagné, maintenant, j’ai les boules, fais gaffe ! »

  Tout le monde avait rigolé de bon cœur. L’ambiance était chaude, cela promettait pour la fièvre du samedi soir. Tiburce avait sauté sur l’occasion comme un mort de soif sur une gourde.

  Ayant assisté à la finale et applaudi le triomphateur à l’occasion d’un superbe carreau, il avait mérité de « participer » aux multiples tournées offertes par monsieur Pinatel, le champion du jour, trinquant avec Florette Jolivet.

  Il l’avait remarquée au tout début de l’après-midi. Elle apportait à boire aux joueurs de boules directement sur le terrain ; à l’instar du soleil, les prouesses sportives y asséchaient les gosiers. Il lui avait réservé son plus beau sourire, auquel elle avait répondu sans se faire prier. Ils avaient échangé quelques banalités, puis des propos plus consistants. Il y avait eu un léger accrochage avec un jeune Gitan que l’on appelait « le braconnier », et qui, visiblement, était jaloux, mais tout était rapidement rentré dans l’ordre.

  La jeune femme connaissait bien François Pinatel, car elle était allée à l’école avec sa fille, à Langogne. Il venait la chercher à la fin des cours, parfois faisant office de car scolaire lorsque les parents de Florette avaient un empêchement de dernière minute… Le temps avait passé, et maintenant, il lui arrivait de l’aider pour les « coups de feu ». Il payait sans rechigner, une qualité appréciable pour un patron !

  Florette, c’était une charmante demoiselle du pays, de Coucouron plus exactement ; son naturel avait immédiatement plu à Tiburce. Cela changeait des filles des grandes villes, qui étaient trop maquillées et minaudaient. Il était clair que l’attirance était réciproque. Elle portait une jupette à carreaux très courte dont le magnétisme aimantait le regard concupiscent des « coqs du village ». En le croisant, sans doute avait-elle deviné l’angoisse sous-jacente qui ébranlait ce jeune homme dont le regard de bête traquée ne trompait personne, ensuite seulement avait-elle remarqué l’intérêt qu’elle suscitait en lui.  

  « Avant de me voir, tes yeux étaient ceux d’un animal que l’on mène à l’abattoir… » lui avait-elle dit sans détour. « Un veau, je suppose ? Vas-y, dis-le carrément. Et c’était toi le bourreau, n’est-ce pas ? » lui avait-il rétorqué.

  Ils avaient éclaté de rire de concert. Il appréciait déjà son cynisme. De son côté, elle avait été sans tarder séduite, coup de foudre zigzaguant dans l’air surchargé d’électricité avant de frapper le… paratonnerre. Elle avait toutefois souhaité ne pas avoir affaire à une girouette perchée au sommet d’un clocher, un jour de grand vent…  

  Un orage positif couve, car c’est une fille du tonnerre, avait pensé Tiburce, amusé.

 

  Amoureux transi, Tiburce avait bouleversé son planning. Il restait six journées, et il comptait les occuper à revoir cette charmante créature, rencontre qu’il avait jugée inespérée. Il avait abandonné ses projets de visites de gares, ses marches le long des voies ferrées, ses chers trains et le plaisir d’être « klaxonné » lorsqu’il déambulait trop près des rails…

  Le premier bécot avait été échangé en dansant un slow langoureux, sur une île déserte peuplée d’ombres bruyantes et avinées. Les yeux fermés, c’était l’impression qu’ils partageaient. Ils entendaient le clapotis des vagues qui… le chant des oiseaux tropicaux… Rien que du classique, mais efficace. Au fil des conversations murmurées entre deux baisers, elle lui avait parlé de la légende de la « dame de feu », son ancêtre – une arrière grand-tante. Dans les vapeurs de l’alcool, les langues se délient, et l’on s’attarde sur des propos déplacés ou sans valeur ; mais là, elle avait décoché une flèche qui visait le cœur de la cible, espérant taper dans le mille du premier coup.

  Elle savait déjà qu’il écrivait, donc ce genre de récit ne pouvait que l’interpeller. Il ne ferait pas semblant de l’écouter, se retenant difficilement de bâiller, n’aurait aucun sourire narquois esquissé sur les lèvres… Elle en avait l’intime conviction. L’espérait.

   

  Les cheveux auburn, le visage mitraillé par des taches de rousseur, chevrotine épidermique, cette femme était jeune et belle mais complètement folle. A deux pas de là, une carrière de basalte faisait comme une carie dans le versant de la montagne qui surplombait la route de façon abrupte. Les hommes s’apprêtaient à se comporter à la manière des termites, fouillant dans la roche pour y creuser tout un réseau de galeries. Cette mine rapporterait beaucoup d’argent à son propriétaire. Sur cette pierre, jadis moquettée d’humus, d’herbes tendres, de fleurs multicolores où folâtraient abeilles, criquets et papillons, elle y avait si souvent batifolé, enfant, chantonnant à tue-tête des comptines pastorales, qu’elle ne pouvait en tolérer plus longtemps la dégradation. Afin que l’on cesse enfin d’amputer cette nature à grands coups de pelleteuses, elle avait métaphoriquement pris les affaires en mains. 

  Elle avait offert son corps aux ouvriers, salaire de leur désertion. La plupart n’avaient jamais possédé une semblable déesse de chair vibrante, sa chevelure aux reflets de braise allumant un feu ardent dans leur bas-ventre. Le désir montant telle la sève au printemps, ils avaient renié l’argent pour le plaisir d’une étreinte sans récidive.   

  Par la suite, parcourant les villages, elle y avait déniché les nouvelles recrues, remplaçants des démissionnaires, payant de sa personne presque sous les yeux des fiancées, des épouses, dans les granges, les étables… Elle les dissuadait à sa façon de bosser pour cet ignoble individu qui avait défié effrontément la montagne ardéchoise. Malheureusement, Icare de la cause juste, à trop jouer avec le soleil, on se brûle les ailes. Un jour, elle avait attrapé un mauvais virus, une maladie vénérienne. Elle était morte dans d’atroces souffrances, devenant d’une laideur repoussante avant de franchir les portes du Paradis.

  Aujourd’hui, il se murmure dans les chaumières qu’elle revient, les nuits de pleine lune, hanter la route, la tête auréolée d’un casque de flammes, gorgone qui aurait troqué ses serpents contre des feux follets, afin que les automobilistes attardés ou noctambules ne puissent l’ignorer et s’arrêtent. Tendant le bras, elle leur montrait la carrière, ce grand trou dans la roche dont les bords avaient été déchiquetés par les excavatrices. Les racines des sapins arrachés par les machines pendouillaient encore dans le vide, telles des lianes inutiles.

  On avait cessé de s’acharner à creuser depuis plusieurs décennies déjà, et le paysage demeurait défiguré. Le fantôme de la « dame de feu » cherchait à attirer l’attention pour que les autorités suturent cette plaie. On avait ridé la nature avec cette horrible grimace, il fallait d’urgence un lifting. Les témoins les plus farfelus parlaient d’un dragon surgi de nulle part et crachant le feu sur les pare-brise, au détour d’un virage. Les victimes de cet attentat pyromane perdaient la mémoire. L’animal fabuleux terrifiait surtout les conducteurs dont les véhicules n’étaient pas immatriculés dans l’Ardèche. Pour eux, c’était un dragon xénophobe. La paranoïa ambiante gagnait du terrain.

 

  Florette avait achevé son récit les yeux baignés de larmes, semblant adhérer totalement à cette légende. Elle était également ravie de l’attitude du garçon, qui l’avait suivie jusqu’au bout sans faire la moue, et dont l’attention avait été presque palpable, tant il réagissait physiquement à certains détails de l’histoire. Cela n’avait pas vraiment été le cas avec son prédécesseur.

 

  Plus tard, les confessions personnelles ayant succédé aux sagas familiales, avait été approchée l’aventure amoureuse qu’elle avait vécue avec un « manieur de plume », unique point commun avec Tiburce. C’était un être bizarre, égocentrique, un maniaco-dépressif. De douze ans son aîné. Il s’était imposé chez elle, et, sous le charme, elle n’avait rien dit. Il passait la majeure partie de son temps devant l’écran de l’ordinateur qu’elle venait de s’offrir – c’était l’époque des premiers balbutiements informatiques. Il y écrivait d’interminables chapitres pour un roman sans titre commandé par un éditeur fantôme. Il s’appelait Clarence Lespinasse, natif de Mende. Ils s’étaient rencontrés dans une librairie de Marvejols, en Lozère, à l’occasion d’une séance de dédicaces, ce qui était en soi un signe avant-coureur. Il y présentait son dernier opus, « Meurtre en Margeride », qu’il qualifiait assez pompeusement de « polar lozérien ».

  Elle était devenue un meuble dans son propre appartement, tant il la négligeait. Il s’activait à « manier la plume » même la nuit. Un jour, n’en pouvant plus, elle avait décidé de le plaquer, de le foutre dehors, mais, pas le moins du monde bouleversé par sa décision brutale, il lui avait demandé de lui permettre de terminer son roman avant. Après, promis, juré, le mot fin apposé au bas de la page, ou éventuellement au milieu, comme une double délivrance, pour l’auteur et la jeune femme, il partirait.

  Visiblement, pour clore ce pavé, il avait eu besoin de mijoter encore un peu dans la soupe chaude de cette ambiance feutrée. Cent dix feuillets avaient été tapés avant l’inévitable rupture. Mais il s’était débrouillé pour jouer la montre, gagnant du temps au fil des digressions, et son roman avait arboré une longueur plutôt inhabituelle. Arrivé à mille deux cents pages, elle avait piqué une crise de nerfs et l’avait viré sans ménagement, une gifle décalquant cinq doigts féminins sur une joue masculine rapidement empourprée par ce quintuple choc digital.

  Il n’avait pas eu le temps de rédiger l’épilogue – celui de leur histoire d’amour précipitée, oui, pas de problème, c’était fait. Il irait finir de lancer son pavé ailleurs, chez un autre pigeon femelle. Chez lui par exemple, avec sa vieille machine à écrire, dont il ne s’était jamais séparé lorsqu’il avait daigné travailler à son domicile de Mende. Il y avait été très attaché avant de découvrir les facilités de l’ordinateur. Mais où était-elle maintenant, hein ? Chez un brocanteur ? Oui, il l’avait sans doute revendue avant de s’installer à Coucouron, sûr de son fait. De là à imaginer qu’il s’était servi de Florette dans le but inavouable de découvrir un outil nouveau et plus pratique que l’ancien, il n’y avait qu’un pas de porte à franchir allègrement… Elle ne se souvenait même plus lui avoir annoncé la couleur, en lui dévoilant qu’elle était propriétaire d’une machine à écrire supersonique.

  Le roman s’intitulait « Pénélope blues ». En quelque sorte, son histoire, c’était le contraire de celle endurée par le couple formé par Ulysse et Pénélope.

  Décidément, pour dérangeant qu’il fût, cet homme ne manquait pas de cynisme. Elle n’en entendit plus jamais parler. Le bouquin n’avait jamais vu le jour, l’éditeur le jugeant probablement trop long. Il lui en avait envoyé un exemplaire, qu’elle n’avait jamais lu, le jetant au feu, dans la cheminée, pour une chaleureuse flambée, soulevant une gerbe d’étincelles du plus bel effet. Ainsi avait-il mis en péril son ouvrage, planté là, devant cet écran froid et impersonnel, à pianoter des phrases sans fin. Car, pourquoi pas, les cent dix feuillets initiaux étaient de qualité, hein ?

  Le lendemain de son départ, elle se rendait compte que Clarence Lespinasse s’était inscrit sur des sites de rencontres du minitel rose… et qu’il avait obtenu un rendez-vous galant avec une certaine « lave in love ».

 

  Le séjour de Tiburce arrivait à son terme. Ils avaient dû se séparer mais avaient continué de s’écrire, se promettant de se revoir dès sa période sous les drapeaux achevée. A la caserne, les trois premiers mois, la correspondance avait été régulière et passionnée, à raison d’une lettre tous les deux jours. Il avait été incorporé à un régiment de transmissions, était spécialisé dans le langage morse. Il avait de très bonnes oreilles, et cela avait suffi pour attirer les mouches en rangers et treillis. 

  Changeant leur fusil d’épaule, ils avaient alors renoncé à leur résolution de ne se revoir qu’une fois Tiburce débarrassé de ses obligations militaires. A l’occasion de ses week-ends de permission, elle le rejoignait à Montélimar. Elle n’avait que deux cents kilomètres à parcourir, aller et retour. Juste après Le Teil, l’Ardèche renonçait à enjamber le Rhône pour atterrir dans la Drôme, et Montélimar se tenait là, en embuscade, sur la rive opposée. Un pont métallique servait de douane à ce duo de départements mitoyens, et quand on s’y engageait, on ignorait à partir d’où l’on passait du 07 au 26, ou du 26 au 07. Allez savoir, c’était peut-être au centre exact du pont, non ?

  Tiburce ne descendait à Aix-en-Provence qu’une fois par bimestre, et ses parents s’en plaignaient du bout des lèvres, acceptant toutefois la situation, car leur fils semblait s’être créé un contexte heureux, puisqu’il devenait de plus en plus sociable au téléphone ou dans ses trop rares lettres.

  Modestine, de son côté, demeurait bouche close, mais son regard trahissait une agitation interne plus vive qu’un bavardage. La nuit, son esprit se déployait, et, volant sur les ailes du rêve, elle visitait l’Ardèche, la Drôme, où elle côtoyait Florette, fantôme indétectable. Lorsqu’elle le sentait agacé par quelque chose, elle lui transmettait mentalement le thème principal de « Pierre et le loup » de Prokofiev, pour le détendre, mais il restait sourd à son appel. Ce n’était pas une barrière érigée pour interdire une intrusion, non, c’était une incapacité momentanée à capter une onde. Comme un orage brouillant une émission. La fréquence n’était plus aussi stable, mais elle se refusait à imaginer qu’un jour, le lien qui l’unissait au frérot puisse se rompre définitivement. Les interférences étaient sans doute dues au désintéressement provisoire de Tiburce pour sa propre famille.

  Balto, lui, se sentait ignoré, mais ses études de comptabilité lui prenaient tout son temps, le BTS approchant à pas de géant. Il avait donc tout loisir de relativiser les événements, constatant néanmoins que, depuis peu, tout s’accélérait autour de lui, allait crescendo. Le « Cévenol » panoramique se transformait en TGV au bout de la ligne. Aussi se contentait-il de brefs échanges téléphoniques durant lesquels son pote montrait toujours de l’empressement à poser le combiné, et c’était assez frustrant.

 

  Les mois avaient passé et, la quille venue, Tiburce avait enfin accepté la proposition de Florette, qui désirait vivre avec lui, occultant mécaniquement une déception pourtant encore chaude et pesante. Pour cicatriser la blessure, elle avait pris le parti d’en parler fréquemment. C’était paradoxal, mais cela fonctionnait. Tiburce était d’accord, car le toupet de ce type, nonobstant son indélicatesse, l’amusait, bien qu’il fût méprisable et, évidemment, le reconnût.

  Elle lui avait déjà parlé de sa décision devant un bon repas servi dans une pizzeria de Montélimar qui avait su les fidéliser. C’était juste trois semaines avant la libération… il avait feint de ne pas l’entendre. Déçue, elle n’avait pas insisté. Ils avaient bu plus que de raison ce soir-là, chacun pour un motif différent. C’était vraisemblablement reculer pour mieux sauter… Et plus loin…

  Ils étaient rentrés à leur hôtel tels des automates, fixant le trottoir. Ils titubaient légèrement, main dans la main. Montélimar paraissait moins austère le samedi et le dimanche que les jours d’encasernement, mais là, ils marchaient sur des œufs, et les coquilles brisées résonnaient lugubrement dans les rues désertées… Ici, les gens n’aimaient pas les militaires et préféraient se calfeutrer chez eux. Chacun sa caserne !

  Puis tout était allé très vite ! L’opportunité de se rapprocher de la nature en côtoyant l’amour ne se reproduirait pas de sitôt. Voir ses camarades de chambrée se féliciter de réintégrer leurs pénates, sans changer de point de chute, l’avait fait réfléchir, précipitant son changement de cap. Pour la première fois, ils avaient agi comme des réactionnaires.

  Au grand dam de Balto mais avec l’aval de ses parents, qui avaient toujours apprécié la liberté, Tiburce avait finalement obtempéré, changeant de région comme de chemise, le plus naturellement du monde. Le déménagement n’avait guère duré… Liquidé à un rythme d’enfer. Le strict minimum temporel. Un record.

 

  Florette travaillait à la Poste de Coucouron, elle était factrice ; l’été, elle distribuait le courrier aux petits villages des alentours à vélo, car cela économisait l’essence. Accessoirement, en extra, elle se métamorphosait en guide du patrimoine du train touristique des Gorges de l’Allier, dont l’itinéraire reliait Langogne à Langeac. Assise à côté du conducteur, le micro à la main, son timbre de voix particulier détaillait des précisions historiques, des descriptions géographiques… Elle avait appris par cœur la « leçon du parcours » et débitait sa litanie à chaque voyage sur un ton monocorde qui endormait les passagers les moins jeunes et les plus sensibles à la berceuse des rails. Quant à lui, il continuait d’écrire ses textes déjantés, tout en cherchant sérieusement du boulot en fonction de ses compétences, qui n’étaient pas très étendues, carence de rêveurs et de doux dingues à mettre dans le même panier.

  Il signait ses textes Tiburce B, mousquetaire de la plume… C’était là le coup de griffe prétentieux d’un chaton orphelin !

  A Aubenas, en Ardèche, il avait finalement déniché un poste de coursier. En attendant, ses parents lui envoyaient régulièrement une petite rente qu’il s’était juré de leur rembourser lorsque les jours meilleurs poindraient à l’horizon. Florette appréciait ses écrits et le poussait régulièrement à contacter un éditeur, mais il lui répondait qu’il imitait Cyrano de Bergerac. Oui, il écrivait pour le plaisir, craignant de perdre l’inspiration si la création devenait… officielle. Il aurait été capable d’accepter un emploi de nègre chez un éditeur analphabète, rédigeant à la chaîne des lettres de refus d’une facture moins stéréotypée que de coutume et agréables à lire malgré la déception légitime des auteurs. Ce n’était pas un manque d’ambition, non, c’était la peur d’être essoré, telle une serpillière avant de resservir !

 

  De nombreux points communs cimentaient le couple, mais l’un d’eux avait précipité les événements, faisant pencher la balance du bon côté lorsqu’elle avait pesé le pour et le contre. Tous deux adoraient les animaux. Clarence, ce fumiste, leur avait fait constamment la guerre, affirmant qu’il était impossible de créer avec quatre pattes qui pianotent sur le carrelage des sonates pour gravier et chaussures à crampons

  Sauf qu’un détail d’importance foutait sa théorie en l’air ! Elle avait une moquette, et aucun animal à quatre pattes ne s’y faisait les griffes… Cette mauvaise foi était lamentable, et dénotait d’un caractère psychotique à forte tendance paranoïaque !

  Mais comment avait-elle pu s’enticher d’un tel abruti ? Si elle s’était attelée à rendre plus consistante la fraîcheur de son amourette, c’était en partie parce qu’elle culpabilisait d’avoir été si naïve. Car si elle avait trop attendu, elle en aurait été aigrie, et nul mec n’aurait pu l’approcher au Moulin du Rayol sans qu’elle ne le rabroue vertement. Et François Pinatel n’aurait pas apprécié que l’on maltraite ses clients…

  La campagne favorisait-elle les erreurs de casting lorsqu’il était question de sentiments ? Un homme lettré charmait-il plus aisément les « rurales » que les « urbaines » ? Les Don Juan avaient-ils intérêt à vivre dans la France profonde ?

 

  Il y avait Cyprien, l’ide que son cousin, qui pêchait du côté d’Auroux, en Lozère, avait paradoxalement sauvé des eaux, Moïse écailleux, alors qu’un campeur s’apprêtait à s’en débarrasser dans le Chapeauroux. Et il y avait Crapulon, un crapaud nain qu’elle conservait dans un aquarium, ancien habitacle de verre d’un scalaire offert par un vieil oncle drômois ; fragilisé par tant de solitude, le poisson exotique avait été retrouvé flottant, le ventre à l’air. Attristé par la nouvelle, Tiburce en avait écrit un fabliau, maquillant le décès en suicide, et dont le titre, « Le scalaire de la peur », avait déridé Florette. Elle en avait gardé un souvenir ému, tant il était beau avec sa longue nageoire dorsale, ses gros yeux globuleux de caméléon et la grâce chorégraphique de sa nage…

  Dans le fabliau, le poisson exotique s’appelait Jonas et se suicidait à sa façon, en plantant ses crocs de piranha dans la patte de Minestrone, le chat, alors qu’il essayait de le soutirer à l’élément liquide afin de le dévorer. Miaulant de douleur, Minestrone s’enfuyait, le scalaire accroché à ses basques. Plus tard, Jonas venait hanter les rêves du chat, dont la patte gangrenée avait été amputée. Renonçant définitivement à dormir, il en était mort. Tout le monde sait qu’un matou ne peut survivre sans roupiller ! Minestrone ignorait qu’avant de se retrouver prisonnier d’un aquarium, Jonas avait été recueilli puis élevé en Amazonie par une famille piranha qui lui avait appris à se défendre. Loin des siens, Jonas avait décidé de se suicider en faisant d’une pierre deux coups…

  Florette aurait aimé posséder un chat – un gros matou rouquin ? Et tant d’imagination également…

 

  Tiburce était heureux, il n’utilisait jamais le minitel, préférant écrire sans calcul lorsqu’il en avait envie ; parfois observant Crapulon, perché sur un nénuphar en plastique et immobile dans cet aquarium forcément trop grand. Il n’avait jamais vu un crapaud aussi petit. On aurait dit un noyau d’olive sur pattes qui somnole dans une marmite invisible. Il en était attendrissant. L’image s’était imposée à l’esprit du jeune homme, comme d’habitude décalée.

  Enfin s’était pointée la date du premier anniversaire de leur vie de couple… celui de Florette. Misant sur un cadeau romantique, il lui avait offert un poème de son cru. Elle avait été très sensible à la dédicace : « A Florette Jolivet, une jolie fleur aux yeux d’un joli vert, et dont le prénom évoque Pagnol et ma belle Provence natale… »

  Il avait été tenté de signer Ugolin

 

  Les jours, les mois s’écoulèrent sur le calendrier de leur amour. Puis vint le soir de la rencontre avec la Gitane.

 

  Tiburce venait de terminer un roman pour la jeunesse qu’il avait commencé six semaines plus tôt : « Esteban Quiz et le pingouin manchot ».

  Florette l’avait convaincu d’envoyer son texte à un éditeur, et, très étonnant, il s’était exécuté de bonne grâce. Pour fêter cela, il l’avait invitée à l’Auberge de Peyrebelle, la fameuse « Auberge rouge » du film de Claude Autan-Lara, avec Fernandel.

  Se délectant d’une bonne omelette de cèpes, tandis qu’elle avait choisi une truite au bleu, il en avait profité pour lui en raconter le synopsis.

 

  En l’an 1656, le Gibraltar, un galion espagnol qui vogue en direction du Nouveau Monde, est entraîné par un violent courant vers le Pôle Nord. Le bateau immobilisé par les glaces, les membres de l’équipage sont condamnés à y mourir de froid, statues sculptées par les doigts du gel. Mais il y a un survivant : Esteban Quiz. C’est le fils du capitaine, dont la femme a embarqué secrètement avec l’enfant, pour fuir le courroux de son père, car elle s’est mariée sans son autorisation avec cet homme qu’il qualifie de « traître à sa patrie ». La mère a eu le temps de calfeutrer l’enfant sous des tonnes de couvertures, l’isolant du mieux qu’elle peut avant d’attendre cette mort givrée à ses côtés.

  Le père de la jeune femme prétend que le capitaine Quiz a été un ancien corsaire à la solde du roi de France et qu’il a jadis coulé le vaisseau amiral espagnol. Traqué sur les mers par la flotte du roi d’Espagne, il a changé d’identité, redevenant espagnol, et maintenant, il a mis le cap sur les Amériques, pour fuir l’armada française.

  Esteban est découvert puis élevé par un pingouin manchot, un jeune mâle stérile dont une nageoire a été amputée par une orque. Un jour, un navire battant pavillon anglais accoste pour une mission scientifique ; l’enfant est découvert au sein de sa nouvelle famille, et l’en est délivré contre son gré. On le sort des griffes de ces « drôles d’oiseaux qui ne savent pas voler dans l’air mais volent un gosse sur l’eau ».

  Plus tard, devenu adolescent, Esteban retrouvera son grand-père, qui lui racontera la vérité sur ses origines. Dégoûté par la mesquinerie des siens, il repartira vivre chez les pingouins, où le vieux mâle handicapé l’attendait pour mourir.

 

  Pour une fois, cela ne parlait pas d’un train qui en cache un autre, d’un chef de gare transformiste, d’un passage à niveau obstrué par un camion bourré de nitroglycérine, de rails se tortillant à la manière de spaghettis géants, de dinosaures faisant dérailler un convoi de wagons à bestiaux afin d’en dévorer le contenu, ou de viaducs se jalousant en fonction de leur quantité d’arches… Ni des « snifeurs de ballast », une secte de shootés qui reniflent les voies ferrées, le dos courbé comme s’ils flairaient des truffes ou ramassaient des cèpes.

  Florette, très fleur bleue, avait adoré l’idée de ce gosse élevé par un pingouin handicapé et incapable de se reproduire ; la fin en était délicieusement mélodramatique.

  Mais cette Gitane avait gâché la fête.

 

  Juste avant le dessert, cette Gitane, caricature des pythonisses qui, pour écrire les grandes lignes de votre futur, commencent par lire les petites lignes de votre main, avait mis un bémol de taille à cette soirée plutôt réussie jusqu’ici.

  Joignant le geste à la parole, Tiburce s’apprêtait à s’emparer de sa part de gâteau, lorsqu’elle avait surgi à brûle-pourpoint, dans son dos, pour saisir sa dextre au vol et l’immobiliser. Pourtant, lui faisant face, Florette aurait dû voir venir l’intruse et en avertir son compagnon… Mais non, pour une obscure raison, elle n’avait pas réagi à temps ! Caméléon qui reprend son aspect originel après qu’un prédateur se fût éloigné, la créature était redevenue visible, repérable, jaillissant en moins d’une seconde de son monde de transparence. Un auteur de science-fiction aurait parlé de monde parallèle…

  L’espace et le temps semblaient s’être figés ; tout à l’heure omniprésents et distincts, les échanges verbaux des gens attablés n’étaient désormais que murmures inaudibles et chuchotements de conspirateurs. En jetant un coup d’œil panoramique, on aurait cru qu’ils simulaient tous un bien-être de façade, échangeant des regards furtifs, le nez dans leur assiette… des regards de coupables ! Tiburce avait sursauté, en proie à un malaise sans nom. Il n’avait pu retirer sa paluche à temps, et l’étau des doigts crochus de la Gitane l’enserrait comme un étau. S’adressant directement à lui, et sans qu’un employé de l’auberge n’intervienne pour la neutraliser, elle avait déclaré qu’il était en danger… que les ailes noires d’une terrible menace planait tel un vautour au-dessus de sa tête.

  Son timbre de voix était désagréable, nasillard… Dans la précipitation, entre deux quintes de toux, elle avait ajouté qu’elle reviendrait le visiter très bientôt, pour lui donner d’autres précisions… de plus amples détails.

  Et elle avait aussitôt disparu.

  Florette, les yeux écarquillés, ne bronchait pas, ne pipant mot. Le bras de Tiburce évoquait le salut nazi, la paume tournée vers le ciel. Ou quelqu’un vérifiant si les premières gouttes de pluie tombaient ou non, après que le tonnerre eût retenti au loin ; ou faisant la manche…

  A l’opposé de sa compagne, il en avait souri, mais sa mémoire le titillant, il s’était immédiatement souvenu de cet incident qui avait opposé sa propre mère à madame Michalak, dix bonnes années en arrière. Dans la foulée, sautant du coq à l’âne, il avait raconté cette anecdote à Florette. Elle frissonnait, tétanisée. Au fil du discours, son teint pâle de rousse était devenu carrément cireux.

  « Tibounet, voyons, personne ne t’a saisi la main ! Et de quoi parles-tu ? »

  Il avait eu l’impression qu’elle se moquait de lui gentiment, cherchant à détendre l’atmosphère par la dérision. Mais non, elle ne se moquait pas, et l’atmosphère ne se détendait pas, au contraire ! Elle était soudain palpable, et l’on aurait pu la fendre d’un coup d’épée – avec la botte de « bonhomme de fiston » ?

  Tibounet était désemparé, et la part de gâteau était finalement restée à sa place, prête à être resservie. Il avait réclamé l’addition dans un état second, comme à contrecœur…

  Maintenant, tout le monde les fixait, arborant cet air outré que prennent les richards quand ils se sentent agressés.

 

  Plusieurs jours plus tard, tandis qu’ils rentraient vers minuit

 

(« A minuit, une montre, c’est avant tout un nid abritant un duo d’aiguilles qui s’affichent en solo l’espace d’un soupir de nuit. Superposées tels les corps d’un couple faisant l’amour, elles se chevauchent lors d’un trop bref instant échappé d’un sablier où s’écoule la poussière des ténèbres. De minuscules grains d’éternité la poudroient, semés par le néant… C’est la suie du temps dans la cheminée du monde, et l’être humain en est le ramoneur.

  Minuit, c’est une heure suspecte de pleine lune et de superstition populaire, drogue atavique plus perverse que la religion.

  Ainsi, programmé pour stationner deux fois par jour sur le nombre 12, ce coït temporel indique minuit, pas une minute de plus, pas une de moins. Quant à midi, c’est une toute autre histoire… moins mystérieuse, et de celle qui ouvre l’appétit ! »)

 

d’une soirée passée à Langogne, d’abord au cinéma, ensuite dans un bar étonnamment branché en pareil milieu rural, Tiburce avait revu la Gitane à la sortie d’un virage.

  Il bruinait, et l’averse symbolisait un rideau de soie agité par un courant d’air. Mercedes s’apprêtait à entrer dans Coucouron, le moteur ronronnant comme un gros chat, lorsqu’elle s’était subitement matérialisée au milieu de la route, dans le double faisceau des phares. Il avait freiné, faisant crier les pneus dans le silence relatif de cette nuit mouillée, réflexe naturel pour éviter un obstacle. Fugitive, à l’instar du phénomène qui s’était déjà produit à l’Auberge de Peyrebelle, la diseuse de bonne aventure s’était une fois de plus évaporée sous ses yeux, silhouette de fumée balayée par le vent…

  Tiburce s’était réellement préoccupé de l’état de sa santé mentale lorsque Florette lui avait demandé pourquoi il avait stoppé de la sorte, risquant de déraper et de les précipiter directement dans le décor. Elle était pressée de rentrer, elle avait envie de faire l’amour, tant l’alcool l’avait émoustillée, et voilà qu’il… Il avait invoqué l’excuse la plus plausible, à savoir qu’un animal, un renard peut-être, avait brusquement traversé devant la Simca 1000. Il en avait profité pour tenter de s’en convaincre lui-même. Oui, sans doute attirée par la lumière, la bête avait-elle mécaniquement emprunté la voie de son instinct, motivant cet écart de conduite.

  Hélas, il avait clairement entendu la voix nasillarde de la Gitane résonner à nouveau dans sa tête : « La troisième fois sera la bonne, et tu devras m’écouter, me croire, car ta vie ne dépend plus de toi, mais du destin, car je suis sa messagère ! Et souviens-toi de madame Michalak ! »

  Et un renard ne cause que dans les fables et les dessins animés. De plus, il n’avait pas bu au-delà de la dose prescrite pour renoncer à conduire.

  C’était également le remède idéal contre un désir de femme. Vexée, Florette avait dormi sur le canapé, tandis que Tiburce fixait le plafond, obsédé par la pythonisse, son timbre de canard et ses phrases énigmatiques…

 

  Les aubes avaient succédé aux crépuscules dans une ambiance mi-figue, mi-raisin, chacun ébauchant quotidiennement une grimace à la place du sourire amorcé.

  Une nuit, Tiburce avait été entraîné dans le plus invraisemblable des cauchemars. Il y avait été baladé sans ménagement, son rôle oscillant entre témoin privilégié et participant actif. Le genre de songe surréaliste qui vous pose une question existentielle fondamentale au réveil : « Es-tu normal, mon bonhomme ? »

  Il se savait physiquement chétif, fragile, mais mentalement, est-ce qu’il était de taille ? Son équilibre présumé chancelait-il ? Il commençait sérieusement à en douter !

 

  Un géant simiesque au dos voûté et aux bras interminables déambulait dans les Gorges de l’Allier, singeant Godzilla, le fabuleux dragon japonais des salles obscures. Le rêveur était installé aux premières loges, assistant à cette scène surréaliste perché sur un nuage inaccessible.

  Il suffisait à ce mahousse de marcher sur les blocs de basalte chus des hauteurs minérales, pour les aplatir tels de minuscules champignons sous les pieds d’un randonneur distrait, et cette poussée tellurique écartelait le sol, désorganisant les plaques tectoniques. Il frappait à la manière d’un karatéka la route et la voie ferrée, qui se désarticulaient en de menus tronçons biscornus. Il boxait les véhicules de passage ; cabossés par l’impact, ils se télescopaient en un magma de ferraille martyrisée, de chair sanguinolente et d’os fracturés. Il shootait dans les plus gros rochers affleurants, les propulsant dans les airs comme pour les satelliser. Il fonçait dans les éclaboussures, sans doute pour traquer un tyrannosaure qui aura violé son territoire de chasse. Il défonçait les viaducs et les ponts, rugbyman chargeant dans la défense adverse sans craindre d’être stoppé…

  Visiblement, c’était un grand sportif, mais dopé aux stéroïdes anabolisants et dont les biscoteaux bodybuildés auraient dessiné des ombres dantesques sur les flancs des volcans de la Chaîne des Puys. A l’image de King Kong, dont la légende fut rendue célèbre par le film culte de 1933, il attrapait à bras-le-corps un « Cévenol », et s’acharnait à le démembrer en en fracassant les wagons les uns contre les autres ou sur le versant de la montagne, qui s’émiettait sous le choc. Puis jetait la locomotive dans les flots, dont le panache de fumée devenait vertical en chutant, pour mieux la piétiner tel un vulgaire mégot, provoquant un séisme de forte magnitude.

  Etrangement, l’aspect du monstre évoluait ; comme par magie, en un fondu enchaîné du plus bel effet, le primate se métamorphosait en félin.

  A la fois puéril et effrayant, le rêve de Tiburce semblait un écran de cinéma où tous les films « catastrophes » en cinémascope et technicolor s’interpénétraient. Il en est l’unique spectateur, ignorant s’il en ressortira vivant ou dévoré, sain d’esprit ou lobotomisé…

  Il était maintenant un tigre gigantesque dressé sur ses membres postérieurs, et ses yeux cruels lançaient des flèches enflammées sur l’environnement. Les deux canines de sa mâchoire supérieure émergeaient, beaucoup plus longues et larges que les autres crocs, qui miroitaient au soleil. L’Allier lui servant de trampoline, il sautait sur ses pattes à ressort afin de « descendre » en plein vol des buses, des circaètes, alors qu’il n’avait qu’à se baisser pour pêcher des saumons, des truites, des ombres communs, des ombles chevaliers… Il cessait enfin son manège, car ces rapaces hors de portée représentaient de dérisoires proies pour assouvir son appétit d’ogre et un tel désir de carnage. Il en aurait fallu mille, dix mille fois plus… Furax, il poussait un rugissement terrible, ébranlant les « murs » de la vallée tapissée de forêts de conifères, avalanches de bois et fantasmes de bûcherons au chômage. Affamé, il enfonçait maintenant un membre antérieur hypertrophié dans un tunnel, imitant un chat qui pourchasse une souris jusque dans son trou. En éventail, ses griffes aiguisées auraient déchiqueté un autorail, éventré une micheline… Soudain, il le retirait précipitamment, grognant de douleur, comme si quelque chose l’avait mordu, piqué ou brûlé à l’intérieur. Une lueur éblouissante apparaissait à l’entrée de la grotte évoquée par cette béance. Une sphère en surgissait, planant au-dessus du vide, en lévitation. Elle se rapprochait de la gueule écumante du monstre à dents de sabre, se mettait en orbite autour de sa tête paradoxalement auréolée d’une crinière de lion, enfin s’immobilisait devant une paire d’yeux rougis par la haine… Elle irradiait une lumière grise insoutenable qui aveuglait l’ineffable bête surdimensionnée.

  Et là, le rêveur se rend compte qu’il voit la sphère avec ses propres yeux, qu’il n’est plus spectateur mais bel et bien participant… Que c’est une boule de cristal où se reflète le visage émacié de la Gitane. Il entend sa voix nasillarde résonner une nouvelle fois dans son crâne, éclatant tel le tonnerre :

  « C’est ici que ta vie arrivera à son terminus… et qu’elle y déraillera ! »

 

  Il se trouvait tout près du Viaduc de la Madeleine. Bizarrement, il n’en avait jamais entendu parler… Un comble pour un passionné du rail !

  Et l’évidence du lieu s’était imposée à son esprit comme le fait de marcher, de parler, de…

 

  Tiburce s’était réveillé en respirant fort, comme essoufflé par une course. Cinq longueurs de bassin à la piscine ne l’auraient pas autant épuisé. Il suait abondamment. Il n’avait même pas sourcillé en apprenant qu’il avait hurlé le prénom de sa sœur durant son sommeil. Cela l’avait apparemment éjecté du mauvais rêve. Encore une vexation pour Florette, qui aurait évidemment préféré qu’il l’appelât, elle, à son secours…

  Il lui avait tout de go demandé si elle connaissait un viaduc dont le nom rappelait une viennoiserie. Elle lui avait répondu que oui. Ses yeux papillotaient. Elle avait deviné qu’un événement impossible à maîtriser était en train de naître, minant son couple.

  Malchanceuse dans la vie, elle avait quitté un paranoïaque pour se coltiner un schizophrène. Si elle continuait sur sa lancée, elle finirait vieille fille ou folle.

 

  Dès lors, par la suite, Tiburce avait définitivement renoncé à se faire publier. L’éditeur ne s’était pas manifesté. Ce n’était pas celui de Clarence Lespinasse, dont la jeune femme, de toute façon, ignorait l’adresse – mais existait-il vraiment ?

  Il avait cherché une nouvelle voie où s’aiguiller – c’était le cas de le dire, oui. La SNCF recrutait, il avait sauté sur cette occasion providentielle, l’utile et l’agréable réunis dans une même pochette surprise.

  Ainsi renouait-il avec cette passion des rails qu’il avait inconsciemment occultée, au profit de celle éprouvée pour Florette.

  Mais pouvait-on gagner sa vie en pratiquant sa passion, sans pour autant en effacer peu à peu l’intérêt ? Avec cette routine grignotant tout, termite insatiable… A moins qu’il ne s’agisse de rémunération, et que payer de sa personne pour pratiquer sa passion décuple l’envie, alors que recevoir de l’argent en échange représente plutôt un sentiment de devoir accompli qui banalise l’acte.

 

  Quatorze mois s’étaient écoulés, avec des hauts et des bas… Mais le doute accentuait l’usure, et la colonne débit du bilan s’alourdissait, faisant pencher la balance du côté négatif.

 

  A plus de deux cent cinquante kilomètres de là, Modestine regrettait amèrement que le contact psychique qu’elle entretenait avec son frérot restât si longtemps brouillé, sur le point de se rompre. Mais maintenant, elle en était intimement persuadée, tout allait rentrer dans l’ordre. La distance avait assourdi l’émission, à n’en point douter ! Heureusement, de son côté, il n’avait rien remarqué ; à sens unique, la déception n’avait donc pas été amortie par le frein du partage. Elle se refusait à imaginer que le don puisse l’avoir désertée. Non, c’était autre chose… un obstacle psychologique imposé par l’amour qu’il avait ressenti, raison de son éloignement.

  Ce qui lui avait le plus manqué, c’était le réalisme des rêves de Tiburce, qu’elle visitait d’ordinaire en touriste, y admirant les paysages oniriques, parfois ne pouvant se retenir d’applaudir. Comme la fois où ses parents, venus la regarder dormir, l’avaient surprise chassant mécaniquement un moustique dont elle aura entendu le vol bruyant du fin fond de son sommeil. C’était leur interprétation du geste… un sagouin y aurait vu la reproduction d’un singe en peluche jouant des cymbales.

  Ces rêves déjantés, c’était sa drogue personnelle, se félicitant de n’en consommer aucune autre… son cinéma mental, fidèle à cette salle de projection. Elle se nourrissait de la folie créatrice du frérot, et n’était pas peu fière de son fournisseur.

  Tiburce, en présence de ses parents qui ne comprenaient strictement rien à son charabia habituel, lançait à la cantonade, mimant un gorille dont le poitrail servait de tam-tam : « Errant noctambule immobile ou funambule sprintant sans filet, je suis Dong Derechef, le doux dingue en chef ! Cuisinant tous les soirs à l’ombre du vide et sur le fil du néant, je concocte pour ma frangine une omelette de champignons hallucinogènes qu’elle consommera avant sa séance d’hypnose… »

  Mais là, les songes délirants avaient été flous… surtout celui ou un gros chat glissait sa patte dans un trou de souris pour en déloger son repas. Il était ensuite attaqué par une sorte de bulle volante qui lançait des éclairs !

 

  Sur un coup de tête, il avait détruit l’intégralité de ses œuvres. Pour une obscure raison, il avait ensuite regretté de ne pas avoir au moins sauvegardé « Le train de minuit ne sifflera plus » et « La guerre des manoirs n’aura pas lieu », deux nouvelles parmi ses plus abouties.

  Dans la foulée, sans se retourner, il était rentré au bercail. D’abord chez ses parents, puis à Marseille, la SNCF ayant accepté sa demande de mutation à la gare Saint-Charles.

  Il y avait loué un studio hors de prix… Pour aller travailler, il lui suffisait de traverser la rue. La nuit, les trains s’invitaient juste en face, sans qu’il n’ait à les rejoindre en empruntant la voie ferrée du rêve.

 

  Balto avait été très heureux de retrouver son pote. Evidemment, il n’avait pas encore entamé sa dégringolade physique et morale ; n’avait pas été attiré par l’appât du gain facile ; n’avait pas encore triché avec autrui, avec la vie… Il avait réussi son BTS et bossait déjà pour un cabinet comptable. Bien payé, il menait une vie que d’aucuns auraient pu lui envier.

  Les deux familles ne se retrouvaient plus à Langogne pour les vacances, plus parce que les gosses avaient grandi que par saturation. Ils étaient en âge de fonder leur propre famille… on avait donc mis un terme à ce rendez-vous d’aoûtiens. Mais le lien très fort qui unissait les deux amis – peut-être encore plus solide que chacun l’imaginait – avait résisté à cette rupture. Seul le désir pour une femme peut relâcher les liens amicaux entre deux hommes, et ils avaient fait le serment qu’à l’avenir, pour éviter ce problème, ils partageraient leurs conquêtes !

  C’étaient des paroles en l’air… elles ne retomberaient jamais.

  Langogne était devenu un souvenir bucolique, un lieu où l’on se nettoyait des saletés de la ville.

 

  Lorsque Modestine disparut trois jours de la maison familiale où elle avait choisi de demeurer, à la grande joie de ses parents, chacun pensa à une fugue. Cependant, personne n’eut le courage de la tancer après qu’elle eût réintégré le domicile. Au contraire, tout à la joie de la revoir saine et sauve, on ne lui posa aucune question. Elle était majeure maintenant, et ce nanisme dont elle était atteinte ne lui interdisait nullement des escapades amoureuses, n’est-ce pas ?

  En revanche, la Police prit moins de gants, optant pour les gros sabots. Déboussolés, les flics pataugèrent dans un marigot de suppositions farfelues. Un petit malin avança même l’hypothèse que la jeune femme était encore à l’intérieur de la maison ; aussi s’évertuèrent-ils à y dénicher un placard escamotable ou un passage secret. Ils fouillèrent les pièces méthodiquement, de la cave au grenier, sans résultat.

  « De toute façon, avant de fuguer, on ne prend pas la peine de ranger sa chambre de fond en comble ! » affirma froidement le fonctionnaire de police qui paraissait être le chef de meute. Un chef de meute de mauvais poil ce jour-là… et montrant les crocs !

  Donc, soit il n’était pas prévu qu’elle revînt un jour, soit elle avait été enlevée par un ravisseur auquel elle avait réchappé mais dont elle avait décidé de taire le nom… Il n’y avait pas eu de demande de rançon, et les Barnouin n’étaient pas assez riches pour attirer l’attention d’un kidnappeur professionnel, donc elle ne s’était pas éprise de son bourreau, cachant l’identité de son… béguin.

  Manifestement, cette affaire n’était pas très claire, et le policier présent lors du « retour de Pomponnette », fameuse scène pagnolesque, regarda Modestine comme si elle était mentalement dérangée. Ou venait de jouer un tour de cochon à ses parents…

  Personne n’insista trop, l’issue heureuse ayant rassuré tout le monde… et lié les langues. Ainsi tout rentra-t-il dans l’ordre, le traintrain quotidien reprenant ses droits à tous les niveaux. Mais flotta dans l’air comme un parfum d’incompréhension qui interpella longtemps la maisonnée, motivant un mutisme suspect.

 

  Tiburce n’avait jamais été averti de l’éloignement passager de Modestine, ses parents ayant attendu que cela devienne plus sérieux avant de l’en aviser. L’opportunité ne s’était donc pas présentée. Ils avaient toujours fait le nécessaire pour préserver leurs enfants des aléas de la vie, les sachant… différents.

  Durant ces trois années passées loin de sa sœur, il avait ressenti comme un grand vide dans sa tête… Rêver en l’absence de Modestine, dont le souffle rendait la chambre si vivante, tout là-bas, au bout du couloir, l’avait fortement perturbé.

  Oui, les évasions nocturnes alimentaient l’imagination de Tiburce, avec ou sans sa camarade de jeux… mais avec, c’était mieux !

 

 

?

 

 

 

 – A la recherche du temps perdu –

 

 

 

  Le crépuscule vient de pousser la Margeride, en Lozère, dans un trou noir où veille un œil lumineux, grand ouvert, et cillent des regards plus profonds…

 

  Quand les premières gouttes se mettent à tomber, Balto est toujours perdu dans ses pensées, sans doute à la recherche des pièces du passé qui manquent au puzzle de son vécu. Il lui faudra le réorganiser d’urgence, s’il veut éviter de perdre les pédales avant de… repartir. Il ne s’étonne même pas du brutal changement de temps ; n’a pas remarqué que la lune, tout à l’heure pleine, est maintenant voilée ou carrément absente ; que les étoiles, une minute plus tôt aguicheuses, ne lui clignent plus des yeux… La pluie picore le sol, par petits coups de bec acharnés. Il continue de fixer cette mystérieuse montre aux aiguilles phosphorescentes qu’il a glissée à son poignet, comme si un aimant aspirait son regard au sein du mécanisme. En tout cas, ce qu’il cherche à y lire, ce n’est pas l’heure. Assis sur le rocher plat, des fourmis dans les jambes, il a néanmoins l’impression qu’il se romprait les os s’il venait à se lever brusquement. Et il n’a pas vraiment envie de tenter le Diable. Il est relâché, nulle sensation stressante n’occupe plus son esprit, appelant un nouveau rajeunissement provisoire, avant le voyage dans l’avenir qui lui coûtera plus ou moins cher, selon la date du point de chute. Il lui est impossible de connaître l’heure exacte, ni le motif de sa présence ici, son instinct l’y ayant conduit après moult rebondissements, la plupart indépendants de sa volonté.

  Kerjean doit être loin désormais, une éternité s’étant écoulée depuis leur séparation, ce matin-là.

 

  Dans la soirée, se fiant au hasard, Balto s’est engagé sur ce sentier comme s’il avait les yeux bandés, pour se retrouver au sein d’une campagne étrangère et muette. Paumé, il s’est retourné plusieurs fois afin de vérifier si Langogne existait encore lorsqu’il tournait le dos au village lozérien. Les toits de tuiles se dessinaient toujours en ombres chinoises sur la toile de fond de la nuit, et, à ses yeux, c’était plutôt rassurant. Il n’aurait pas particulièrement apprécié d’apercevoir des collines fantomatiques à l’horizon, sans qu’un obstacle n’occultât cette évocation champêtre mais déroutante. Il a marché tête basse à cause de l’obscurité, écoutant ses pas écraser l’herbe qu’il foulait à la manière d’un scaphandrier mais avec la sensation de clopiner sur la lune. Sa démarche claudicante a provoqué des bruits mous de succion assez désagréables, et qui évoquaient la démarche blasée d’un bourreau quittant l’échafaud où il avait tranché la tête d’un « sang bleu ». Le sol n’a évidemment pas eu le temps de sécher tout à fait et ses pieds se sont enfoncés dans la boue des ornières. Dans la journée, il aurait pu éviter la terre meuble, mais là, sans lampe de poche, il a erré à l’aveuglette, les spots du ciel parfois débranchés par des nuages capricieux et bedonnants. Dès qu’il quittait la sente spongieuse, le terrain devenait plus difficile, alors il recadrait sa déambulation ; et s’il n’en tenait pas compte, des orties urticantes se chargeaient de le remettre sur le droit chemin.

  Il n’était sûr que d’une chose : il longeait l’Allier. Des clapotis attestaient que des poissons, probablement des truites, en butinaient la surface, y pêchant des insectes imprudents. Les moustiques l’épargnaient, craignant de piquer ce vieux cuir ridé de momie fraîchement sortie de son sarcophage. Au loin, Balto devinait l’ombre d’une construction massive… un viaduc peut-être. Ses arches simulaient des trous noirs verticaux. A cette distance, on avait l’impression qu’en y passant dessous, on changeait d’univers, empiétant sur un territoire interdit. Invisible à l’œil nu, une porte s’y matérialisait uniquement les nuits de pleine lune ; les autres jours, elle restait close pour tout le monde. Douaniers d’outre-tombe, des fantômes vêtus de cottes de maille ou de peaux de bêtes y hurlaient à la mort, pour effrayer les vagabonds, les curieux ; des sorcières juchées sur leurs balais volants y veillaient au grain, en cas d’intrusions aériennes, anges, colombes de la paix et rapaces espions.

  Balto a stoppé sa randonnée noctambule à une poignée de mètres à peine du viaduc, après avoir failli perdre l’équilibre en heurtant ce rocher plat sur lequel il s’attarde sans raison évidente. 

 

  Ce qui est le plus surprenant présentement, c’est la densité du silence. Grenouilles et crapauds se sont tus si soudainement, qu’il doit y avoir anguille sous roche. Allergique aux coassements, quelqu’un a-t-il largué un virus afin de museler les batraciens trop bavards ? Apparemment, l’opération de destruction est une réussite.

  Balto a peur du silence, car le mutisme de la nature l’angoisse… mais pas au point d’affoler son taux d’adrénaline. Le bruit n’est dangereux que pour l’acuité auditive, car il s’attaque directement aux tympans. Le silence, lui, c’est le calme précédant la tempête ; et quand on est fragilisé, cela rend paranoïaque. De plus, il déteste le vent. Il aurait donné dix ans de cette vie déjà bien assez prématurément entamée, pour comprendre ce qu’il fait là, assis sur un rocher en forme de grosse galette de pierre, à attendre que la mémoire lui revienne. Comme s’il avait rendez-vous avec une personne censée la lui restituer… capable de remettre les pièces égarées du puzzle à la bonne place. Mais s’il a rendez-vous, il ignore avec qui, puisqu’il n’a parlé à personne jusqu’à ce jour, hormis les conducteurs l’ayant aimablement pris en stop – sans oublier Kerjean, le chasseur de légendes… 

 

  De façon peu naturelle, le bestiaire nocturne semble chloroformé. Des envahisseurs extraterrestres auront lancé des rayons paralysants sur la région, histoire d’investir les lieux sans que des sentinelles animalières aux abois n’alarmassent les indigènes de cette planète. Une chouette étrangement épargnée par les radiations anesthésiantes aura bien tenté de garder un œil ouvert, certes, mais elle aura été déquillée de son mirador par le tir fulgurant d’un pistolet laser à longue portée. Ses yeux en forme de billes ne se rouvriront plus, roulant dans la nuit tandis qu’elle devisait avec les étoiles. On vidait le zoo de ses occupants car on avait besoin des cages pour y parquer les…

  Un cow-boy du Far West aurait pensé à une attaque imminente des Apaches. Oui, ils sont ici, tapis dans l’ombre, masqués par ces fourrés, ou là, à l’affût derrière ces troncs d’arbres, se confondant avec le décor… Nonobstant les peintures de guerre, ils ont calqué leur tactique de camouflage sur celle des caméléons. Au chant du coq, à l’aube, ce sera la curée, le poignard entre les dents, avant de l’utiliser pour larder la chair ennemie. L’heure de la vengeance avait enfin sonné !

  Le silence « animal » est si pesant qu’il suffirait d’étendre les bras à l’horizontale, tel un somnambule ou un fada qui joue à colin-maillard, pour constater qu’un mur d’acier isole cette partie de la Lozère du reste du monde. Baignant dans cette ambiance glauque, on a l’impression que si elle persistait à tomber, la pluie rouillerait les ténèbres. Et cheminer au sein d’une atmosphère d’aquarium, pour sûr, en fin de parcours, c’est l’assurance de s’aplatir le nez contre une paroi en verre !

  L’averse redouble, on dirait qu’elle seule est autorisée à corrompre l’espace en émettant du son. Nul doute que s’il s’arrêtait de pleuvoir à l’instant, on perdrait ses repères, se croyant aussitôt miraculeusement transféré dans une cathédrale ou dans les catacombes. Elle s’intensifie, imitant des salves de mitrailleuses, et Balto n’a d’autre solution que d’allonger le pas, pour vite courir s’abriter sous une arche du viaduc, risquant de chuter lourdement dans la gadoue avant d’y parvenir.

  Il s’adossera au pilier et attendra. Mais attendra qui ? Quoi ? Que la pluie cesse ? Et après ?

  Il s’exécute et s’assied dans la boue, entre deux bouquets de fougères, ses reins douloureux calés contre le pan de maçonnerie parasité par des moisissures. Epuisé, il s’endort.

 

  Un bruit de tonnerre qui roule entre les nuages fulminants d’un orage proche le réveille en sursaut. Son adrénaline est en surdosage, il se lève comme un jeune homme, sans faire grincer ses articulations d’ordinaire usées jusqu’à la corde. Et voilà, l’angoisse lui a rendu ses vingt ans… plus précisément, l’a rajeuni d’au moins une bonne décennie ! Il va partir en voyage dans le futur pour y détecter ce qui ne colle pas dans son présent. Puis en reviendra plus vieux qu’à l’occasion du départ, lorsqu’il a arpenté le quai d’un pas alerte, espérant que le prochain train fût retardé par une grève, tant ses jambes lui semblaient légères, comme s’il se déplaçait sur coussins d’air. Et sa mémoire va encore ouvrir une brèche dans son cerveau – ainsi oubliera-t-il tous les horaires des trains en partance. Il tremble, mais ce n’est pas de froid ; son cœur s’emballe, cheval fou dont la crinière vole et l’encolure se couvre d’écume. Cette situation devient invivable, il lui faut s’accrocher aux plus solides branches sinon…

  Ce bruit de ferraille qu’un géant manipulerait, barres ou poutres de métal corrodé qu’il tordrait pour en tester la rigidité, musclant à l’occasion biceps et triceps, ce n’est pas le tonnerre, voyons… C’est un train ! Il vient d’être réveillé par un train qui avale les rails au-dessus de lui, au sommet de ce pont de pierre dont deux arches enjambent l’Allier, troll victime d’une malédiction et fossilisé pour avoir osé braver les dieux païens. Il se sera plaint ouvertement d’avoir été créé si laid ; dressé sur la pointe de ses pieds difformes, il les aura menacés de son poing fermé. On l’aura condamné dans un premier temps à se mettre à genoux, la rivière s’écoulant sous son ventre, puis… Sa posture inconfortable évoque dorénavant un chien qui pisse dans le caniveau sans lever la patte.

  Le viaduc vibre, on a l’impression qu’il se démantèle, qu’il implose… Attention, il va s’effondrer telle une vieille tour dynamitée dans une cité de banlieue ! Va-t-il s’émietter, se disperser à la manière d’un château de cartes ruiné par une rafale de vent ?

  Mais non, c’est une fausse alerte ! Un fantasme de persécuté… Le bruit de rails malmenés s’éloigne. Le pouls de Balto ralentit. Les décibels se sont déchaînés comme une volée de plomb, mais un calme relatif reprend possession de l’espace, ramène la paix. Un mélomane songerait à un diminuendo orchestral avant les fameux glissandos de trombones qui annoncent la coda d’une symphonie de Bruckner. Le retour du train avec son chapelet de décibels cataclysmiques ?

  Alors il entend vaguement un bruit suspect, une sorte de feulement, clin d’œil dans le silence rétabli, mais se repositionne pour se rendormir. Il plonge une seconde fois dans un sommeil salvateur, se calfeutrant dans un monde parallèle qui cohabite avec l’oubli.

  La bête s’ébroue, secouant son pelage mouillé, explosion de gouttes d’eau idéale pour un photographe sur le point d’immortaliser sur la pellicule le geste nerveux du…

  Cet essorage est un réflexe banal chez les petits… mais là, ce… est si gros…

 

  Ce qui s’était passé dans le tunnel avait été effrayant. Balto était si jeune, et la foudre était tombée si près, sans doute dans la forêt qui domine l’Allier juste au-delà des hangars et des wagons en stationnement sur les voies de garage. Il n’aurait pas dû demander à son père, ce matin-là, de l’accompagner aux abattoirs pour rendre visite aux… « gentilles bestioles ». Le ciel menaçait depuis l’aube, raison pour laquelle il avait renoncé à sa partie de pêche quotidienne. Là, en cas d’averse, il serait à l’abri avec son fils, et ce n’était pas négligeable, avec ce meeting de montgolfières charbonneuses sur le point de lâcher du lest sur la Margeride ! Meute en colère, les baudruches gonflées à bloc s’apprêtaient à éclater…

  Mais le danger ne venait pas du ciel, encore moins de la voûte du tunnel ébranlée par les trains de la grande ligne, et dont chaque arrêt en gare de Langogne laissait très peu de temps aux touristes pour descendre sur le quai, avant que le convoi ne reparte en direction de Langeac, via les Gorges de l’Allier. Lorsque le tonnerre avait ouvert une brèche dans la peau du silence, s’y était introduit le vacarme de la locomotive en mouvement, pistons et bielles rudement malmenés au cours de l’accélération, et, se répercutant, le double écho avait agressé les tympans sensibilisés du gosse.

  Soudain, une lumière grise avait éclaboussé l’obscurité, comme le flash d’un photographe. Surpris, Balto avait sursauté et, paradoxalement, lâché la main de son père. Monsieur Beltoise, qui avait pensé à un éclair, continuait de marcher, réclamant son fils à ses côtés sans détourner la tête, le bras tendu, les doigts écartés, afin de saisir plus fermement la menotte du petiot.

  Il hurlait : « Viens ! Viens ! Allez, viens vite ! »

  Mais non, l’enfant s’était immobilisé, pétrifié par le stress, mais se nourrissant de sa propre angoisse. Oui, car quelle belle aventure il vivait là, avec papa ! Il raconterait tout à maman, qui le plaindrait, et il aimait ça, que maman le plaigne…

  Les contours de papa se dessinaient maintenant à contre-jour, au bout de ce couloir de nuit ; les abattoirs dressaient leurs façades grimaçantes sur le trottoir d’en face. Le bruit assourdissant s’était estompé, et quelqu’un avait appelé l’enfant, la voix émanant de l’accès qu’ils avaient emprunté pour entrer dans le passage souterrain. Balto avait tout de suite reconnu le timbre de Titi, son pote. Il s’était retourné, et là, tout d’un coup, une portion de la paroi de gauche du boyau s’étant ouverte telle une porte, une lumière argentée en avait jailli, comme pour infiltrer l’espace confiné avant de l’inonder. Cela symbolisait un rideau grisâtre qui, dans un château hanté, séparerait un couloir secret en deux segments inégaux. D’un côté, les vivants ; de l’autre, les fantômes… Dans un film d’épouvante, par cette trouée, à la suite d’une rupture des canalisations provoquée par un tremblement de terre, l’eau des égouts aurait jailli, noyant les imprudents, tandis que des éboulis obstruaient les issues.

  Balto avait baigné dans cet éclair le temps d’un hoquet. Alors avait retenti un formidable rugissement dont la source émettrice filtrait de la porte immatérielle, puis tout était rentré dans l’ordre, laissant la place à un calme qui contrastait de façon surréaliste avec le climat préalable. Cela n’avait duré que cinq secondes. L’enfant avait cru rêver éveillé. Il avait été l’unique témoin de la transformation du pan concave en une luminescence dont la coloration rappelait l’acier. Les bruits se confondant, personne ne semblait avoir perçu ce grognement de bête féroce que l’on dérange pendant son repas. Bizarrement, il avait eu moins peur que tout à l’heure, lorsque la foudre avait fêlé le ciel de Lozère.

  La silhouette de son père se découpant dans la pâle clarté de l’extérieur, Titi apparaissant à l’opposé, Modestine s’était alors pointée en arrière-plan. Désignant Balto, elle ébauchait un geste d’essuie-glace avec sa main droite, par-dessus l’épaule de son frère… Elle lui faisait souvent coucou de cette manière, et cela la rendait pitoyable, tant on avait l’impression qu’elle lavait des vitres. Agacé, il la trouvait envahissante depuis quelques jours. Il ne pouvait plus faire un pas sans deviner sa minuscule mais pesante présence dans son dos. A n’en point douter, c’était l’attitude d’une petite fille amoureuse, et il devenait urgent de mettre les points sur les i, de l’éconduire officiellement. Ils étaient encore un peu jeunes pour la frivolité, et, de toute façon, elle ne lui plaisait pas. Elle était trop fluette, et si fragile qu’il aurait eu peur de la casser, poupée de porcelaine qu’il ne fallait surtout pas laisser tomber. De plus, son regard bleu était glacial, scrutateur ; aussi, y ayant décrypté une froideur sous-jacente qui mettait mal à l’aise, mieux valait ne pas s’aventurer sur cette banquise cassante et déjà fendillée par endroits. Sur ce miroir brisé, il perdrait pied…

  L’expression de son ami l’ayant alerté, Titi avait fait brusquement volte-face ; tombant nez à nez avec Modestine, il lui avait ordonné de repartir, la menaçant de ne plus la laisser visiter ses rêves si elle ne s’exécutait pas immédiatement. Balto n’avait rien compris à ce langage qui, visiblement, n’appartenait qu’à eux. Il ne voyait que son père, là-bas : il lui faisait signe de venir, car la pluie avait cessé… Et ils pouvaient y aller maintenant !

  Visiblement, il n’avait pas aperçu les enfants de la famille Barnouin… ne s’était rendu compte de rien !

 

  Le rêve du dormeur saute du coq à l’âne. Intemporelles, les deux images successives semblent se renier. C’est une suite totalement illogique, deux scènes d’un même film mal collées au montage…

  Le dormeur est descendu de son train onirique, pour prendre une correspondance sur le quai voisin. Le terminus du circuit coïncidera avec le réveil du dormeur…

 

  Minuit sonnait au clocher d’un village invisible mais proche. Les coups s’éternisaient et le douzième avait le plus grand mal à se pointer à l’heure du rendez-vous. Séléné était rousse et paraissait obèse. L’homme errait dans la nuit, piétinant l’ombre. Une forme nébuleuse au premier coup d’œil, vaguement humaine au second, s’imposait à son champ de vision restreint malgré la pleine lune. Son pas se dirigeait vers la dépouille présumée ; dorénavant, il lui fallait le presser, histoire de vérifier. Le brouillard qui s’effilochait dans sa tête lui indiquait que son intuition était encore intacte… claire. Oui, il s’agissait bien d’un corps humain ! Un petit corps. A mesure qu’il s’en approchait, il découvrait des détails l’attestant. Il n’était pas encore sot et aveugle.

  A force de trébucher, il se demandait s’il parviendrait en position verticale devant la chose dérisoire (vraiment ?) mollement allongée dans l’herbe. Peut-être s’étalerait-il de tout son long sur la dépouille du gisant encore tiède de vie, qui sait ? Mais pourquoi cette stupide certitude que ce gisant était encore tiède ? Et pourquoi ne s’agirait-il pas d’UNE gisantE ? L’intuition, pourtant claire, ne lui soufflait pas tant de précisions dans sa précipitation déductive. Cela dit, il aurait fallu un improbable hasard pour que, sur son élan, l’homme détournât sa trajectoire au dernier moment. Ou qu’il enjambât la carcasse, dans la foulée, pour ne pas… s’embroncher. Il ne courait pas, ne fuyait rien, mais le sol ne permettait pas un arrêt brusque sans glissade. De plus, naturellement nerveux, il avait pour habitude de marcher vite. C’était peut-être un objet d’aspect humanoïde, ou un sanglier tué par un loup ? En bout de course, il ferait demi-tour, évidemment… juste un pas ou deux en arrière. Pas à reculons, il risquerait de chuter encore. Et il aurait la réponse. Un épouvantail « déraciné » ? Une poupée de porcelaine jetée là, dans cette décharge improvisée, telle une vile charogne ? Une grande poupée alors… la poupée de la fille d’un géant !

  Ce ne serait pas un baptême, non… Combien de fois, en effet, avait-il dû « enjamber » des saletés abandonnées dans la nature ! Avant de se pencher, assez solennellement, l’homme levait la tête vers les étoiles, encore une fois ému d’être épié par tous ces regards en trompe l’œil rivés sur sa petite personne. Comme s’il occupait le devant d’une scène, tandis qu’il était mitraillé par une salve de spots, un sniper se tenant en embuscade derrière un nuage… Bientôt, assurément, on l’applaudirait. Il fredonnait un air sirupeux, comme un chant que les gamins apprennent à la maternelle, pour éveiller leur sens artistique. Un Amérindien aurait entonné une ancestrale incantation, mais ce n’était pas un lieu fréquenté par ces Grands Guerriers du Continent des Braves.

  Il venait de stopper et contemplait d’un air maussade le corps raidi par la mort de la petite fille. Il avait ébauché un geste, pour soulever la jupette qui masquait son visage cireux de momie, mais s’était ravisé. Pourtant, paradoxalement, il n’y avait là rien de malsain, au contraire. Soudain, il entendait un feulement, là, dans le fourré, à dix mètres à peine, puis un grognement plus distinct, au même endroit. En surimpression, cinglait un battement d’ailes gigantesques, comme s’il était survolé par un ptéranodon ou un vampire. Attiré, son regard s’orientait vers le… Il levait la tête et… et… Non, le bruit de soie froissée lui avait été dicté par le stress ; mais le feulement de gros chat, lui… Il était plus réel… plus consistant ! Menaçant, le grognement qui avait succédé à la première sommation féline lui avait paru « à portée de pattes »… si près que…

  Il avait détalé, échevelé par sa fuite, mais s’était affalé vingt pas plus loin, la tête la première dans la tourbe, face contre terre ; de la boue s’infiltrait dans sa gorge, l’étouffant. Il toussait, crachait… Ensuite s’était relevé en prenant appui sur… sur quelque chose de mou. Il n’aurait su dire si c’était gluant ou simplement mouillé, mais l’odeur en était animale, tels les restes d’une proie dévorée par un terrible prédateur. Finalement, il préférait en ignorer la provenance génétique. Alors, comme pour se libérer d’un trop plein de pression, cocotte-minute humaine, il hurlait. Un chien l’imitait… quelque part dans le village de plus en plus proche et de moins en moins invisible.

  La pleine lune affichait maintenant sa parfaite rondeur au sommet du clocher ; auréole crucifère couronnant ce phare surgi de terre, cela évoquait un bourdon, le bâton du pèlerin. L’homme courait à perdre haleine ; parvenu en terrain boisé, il dérapait sur des champignons, se meurtrissant les épaules à des troncs d’arbres trop rapprochés. Enfin venait mourir aux portes du village, où des fenêtres s’ouvraient déjà. Les yeux des façades papillonnaient dans les ténèbres… ceux de l’homme se fermaient.

  Lorsqu’il s’était réveillé, la chose dérisoire mollement allongée était désormais debout et se penchait sur lui. Le monde à l’envers. C’était une gamine apparemment, et elle s’apprêtait à lui caresser la joue avec beaucoup de tendresse, tandis qu’une sorte de gros chat grondait en montrant les crocs à ses côtés. Ses yeux étaient injectés de sang, et l’on aurait dit qu’il s’apprêtait à se jeter sur le dormeur pour le dévorer.

 

  Balto sort du cauchemar en sursautant, comme piqué au vif par un moustique. Sa tête est inclinée sur son épaule gauche et son buste est légèrement penché sur le côté droit. Il se relève avec une relative facilité, dont il n’a toutefois plus l’habitude. Une fois n’est pas coutume, l’opération est totalement silencieuse et indolore. Il n’a pas besoin de patienter une minute de plus pour se rendre compte que la souplesse dont il fait preuve est douteuse. Il est en danger, plus que jamais en danger, car il se sent très jeune subitement… très vert ! Ses articulations sont bien huilées, il s’est remis sur ses jambes à la vitesse de l’éclair, oubliant d’utiliser ses mains… Son agilité recouvrée, il s’est redressé en s’appuyant contre le pilier de l’arche ; son dos a coulissé le long de la maçonnerie aux aspérités inégales et nombreuses ; il a déplié ses jambes sans le moindre craquement articulaire ;  il… Sa rotule et son ménisque sont devenus ceux d’un adolescent. Sans attendre que l’idée n’effleurât les connexions cérébrales de la bête, il sait qu’elle a décidé de lui sauter à la gorge pendant son sommeil. C’est d’une grande lâcheté, et très humain pour un… félin ! Pour sûr, ce fauve est un loup pour l’Homme ! Parallèlement et sur un tempo identique, il vient en moins d’une seconde de visiter son futur ainsi que celui de l’animal, et il a eu la désagréable sensation de lire l’agressivité intentionnelle du félidé dans le cerveau d’un être humain. Comme si l’on avait greffé sans rejet le cortex cérébral d’un homme dans le crâne d’un tigre. Il s’écarte de la trajectoire que son intuition a calculée inconsciemment, et voilà que le prédateur percute la colonne de pierre dans un rugissement tonitruant où se mêlent surprise et douleur. Il retombe sur ses pattes arrières, secoue la tête, assommé. Mais soudain, une voix résonne dans la nuit, et la bête réagit aussitôt. C’est une voix qui fredonne un air insolite en employant un timbre nasillard : un truc lyrique et acidulé mais chanté par une gamine enrhumée, une musique de dessins animés. Le fauve se met à miauler… tel un chaton. Puis disparaît dans la nature, comme une ombre à quatre pattes, la queue entre les jambes et une belle bosse sur le front. Exactement à l’endroit où sa crinière perd de son épaisseur, est moins drue.

  Balto a eu le temps de voir briller deux canines démesurées dans la pénombre. Il se sent à nouveau très fatigué. Tout est allé tellement vite, son voyage dans l’avenir se déroulant en rêve cette fois-ci, et d’une durée plus brève qu’à l’accoutumée. Dans dix minutes, il aura six mois de plus ajoutés à son compteur ; son horloge corporelle, déréglée par l’effort de prémonition mécanique, ne sera plus à l’heure, retardera… Il s’est un moment cru dans un dessin animé pour au moins deux raisons : le thème musical et l’image du chat qui, bondissant sur une hallucination, s’écrase contre un mur. Combien de fois avait-il vu cela à la télévision, lorsqu’il menait une vie normale, dans le mémorable « Tom et Jerry » de Tex Avery. Et là, il vient de tenir le rôle de Jerry, la souris… le rôle de la proie !

  Il ignore pourquoi mais, instantanément, sa mémoire lui semble moins floue. Moins trouée que la part de gruyère destinée à Jerry quand un piège est tendu par Tom.

 

 

?

 

 

 

– La parenthèse du temps –

 

 

 

  Au loin, un coq matinal lance son cocorico ! franchouillard. La nature s’éveille, et Balto, dont le pas est redevenu incertain, se rend compte que la rosée a semé ses perles jusqu’aux endroits les moins exposés. La moisissure parasitant le pilier contre lequel il s’est assoupi se nourrit de cette humidité providentielle. De grosses limaces noires rampent dans l’herbe, dangereuses pour les distraits qui ne regardent jamais où ils mettent les pieds. De véritables mines visqueuses se déplaçant ventre à terre. Il hésite à retourner s’asseoir sur le rocher plat… il doit être carrément huileux à cette heure de la journée. Il a mal au dos, s’étire ; l’effort provoque un relâchement généralisé de sa personne et un pet retentissant profite de l’aubaine pour sortir prendre l’air.

  Provenant de derrière la colonne, une voix bourrue tente de murmurer, mais le viaduc agit comme une caisse de résonance. Sous l’autre arche, un pêcheur appâte les truites avec des mots doux : « Petit, petit, petit… Allez, soyez gentilles avec tonton Marcel, la poêle vous attend… Vous verrez, il y fait plus chaud qu’ici ! »

  Balto peut l’apercevoir, néanmoins l’homme paraît trop occupé à amadouer les écailleux de l’Allier, pour lui rendre le salut qu’il s’apprête à ébaucher dans sa direction. Des cuissardes lui donnent l’aspect d’un mousquetaire, mais la canne qu’il manipule ne ressemble pas vraiment à une épée. Visiblement, pour les pratiquants de cette discipline prétendument écologique, rentrer bredouille est un crime de lèse-majesté, et subir le regard ironique de sa femme… la plus redoutable des épreuves. Tout cela est trop banal pour ne pas être puéril ! Il a envie de l’envoyer paître ailleurs, ensuite réagit, reconnaissant que c’est lui… le ruminant de trop ! Il est une pièce rapportée au sein de cette nature criante de vérité, à la fois belle, simple et noble. Une princesse de conte de fées vêtue d’un manteau dont la couleur varie selon le climat et les saisons.

  Dix minutes viennent de s’écouler depuis l’attaque du prédateur – qui n’était pas un Apache ! Ce n’était pas un cauchemar non plus. Il éprouve les pires difficultés à remettre ses idées en place, mais il sent une nette amélioration. L’invraisemblance de la situation, étonnamment, le rassure. En quelques jours, il a vécu plus intensément qu’au cours des dix dernières années. Il a toujours su qu’il marchait dans les pompes d’un quidam, mais hésitait à changer de chaussures, effrayé par cette vie qui défile, et préférant piétiner, adepte du surplace.

  Il a l’impression de ne plus être le même homme, sa mémoire a réintégré le domicile après avoir si longtemps fugué. Ce qu’il vient d’endurer a entrebâillé des portes qu’il avait imaginées scellées jusqu’à sa mort. Maintenant il se rappelle pourquoi il est ici, à Langogne. Le tunnel, le passage souterrain près de la gare, il s’y rendait régulièrement lorsqu’il était gosse. Le double rêve a ravivé des souvenirs étouffés par la réalité. Tout cela lui était complètement sorti de l’esprit ; il avait refermé le couvercle de cette marmite temporelle, ne craignant ni la surtension, ni l’implosion.

 

  Il observe le pêcheur, qui continue de bêtifier avec la poiscaille, et se revoit quarante ans plus tôt, le jour où la lueur d’acier a investi le tunnel. Apparemment, il a été le seul à se baigner dans cette lumière liquide et grise dont l’effet visuel calquait la surface d’un lac aux reflets décolorés par temps calme.

 

  Ce matin-là, l’orage avait éclaté alors qu’il se trouvait dans ce corridor sombre avec son père. Il avait dû s’arrêter, aveuglé par cette luminescence métallique qui irradiait, apparemment, d’un point situé au-delà du souterrain. Elle s’était immédiatement estompée et il avait surpris Titi qui l’espionnait, le dos collé à la paroi du tunnel, dans un léger renfoncement où, grâce à son physique malingre, il se croyait « invisible ». Et, cerise sur le gâteau, positionnée en retrait et feignant de ne pas distinguer son frérot, Modestine lui faisait coucou de la main. Elle, au moins, ne se cachait pas, et c’était un bon point à mettre à son actif. Papa était arrivé au bout de ce couloir de nuit et attendait que la pluie cesse enfin, pour traverser la rue des abattoirs. Impatient, il réclamait la présence à ses côtés de son fils qui, pour une obscure raison, traînaillait. Lui, ce qu’il épiait, c’était une éclaircie, afin d’atteindre le bâtiment sans se mouiller. Balto y retrouverait le bestiaire de ses fantasmes, les « gentilles bestioles » alignées avant les exécutions à froid, puis l’immonde équarrissage. Ainsi valait-il mieux lui tenir la main, au cas où le soleil déchirerait les nuages, pour passer sur le trottoir d’en face.

  Ce qui réconfortait monsieur Beltoise, c’était l’idée que son fils ignorait ce détail de l’histoire. Il n’était qu’un complice par défaut, et même si son épouse s’y opposait, satisfaire ce caprice lui semblait une priorité absolue, dans la mesure où c’était un enfant introverti dont le caractère plutôt renfermé ne favorisait guère l’altruisme et l’ouverture d’esprit. Apprenant le sort réservé au bétail, il en aurait conclu que s’extérioriser ne servait qu’à côtoyer des bouchers…

  Plus tard, Balto avait eu une discussion avec Titi, qui lui avait révélé être intrigué par cette balade matinale, motivant cette filature de détective. Sans se douter que sa sœur, amoureuse de son ami, le talonnait, évidemment pour une raison plus intime – le suiveur suivi. Il lui avait avoué le but de cette promenade programmée quotidiennement et Titi en avait été profondément tourneboulé. Lui, si passionné par les animaux, ne comprenait pas que son pote fût à ce point obsédé par la vue de ces bêtes promises à la curée. Dès lors, contrairement au mécréant, s’était-il juré de respecter la nature aveuglément, traduisant cet acte d’amour par des textes et des poèmes uniquement consacrés à sa gloire. Par la plume, il rééquilibrerait leurs rapports néanmoins amicaux, s’octroyant le titre pompeux de « roi naturel du contrepouvoir », en opposition à Balto, le « pape frondeur ».

  « Au nom de la prose et, en prime, afin que la rime sente la rose… » avait-il déclaré à chaud, joignant le geste à la parole, à la manière d’un orateur grec.

  Ce jour-là pourtant, Titi avait passé un savon à sa sœur, qui avait quitté la chambre sans en avertir ses parents, partis aux commissions tandis qu’elle était soi-disant restée pour dessiner de nouvelles robes destinées à Ar… à Froufrou, sa poupée.

 

  Culpabilisant, Balto n’était plus jamais retourné « visiter » le… pavillon des condamnés. Avec ou sans son père, il s’en était abstenu sans ressentir le moindre manque. D’ailleurs, cette décision avait soulagé monsieur Beltoise, car il avait eu peur que son fils ne devînt cruel ; à force d’admirer de la viande sur pattes prête à l’égorgement et à l’éventration, il aurait pu revêtir la sanglante panoplie du bourreau. Au contraire, il avait subitement évolué ; plus respectueux de la nature, il ne se privait point d’en louer les qualités, les bienfaits. Sa crainte des bêtes à cornes s’était évanouie. Les jours pluvieux, quand il repérait un escargot, il le toisait de façon arrogante et, mimant un discours solennel, lui lançait : « Toi, le cornu, tu peux faire la gueule et baver tout ton soûl, tu n’es plus le seul animal anatomiquement cocu qui ne m’effraie pas ! Puisque le Diable n’existe pas… »

  Et il éclatait de rire.

  Mais ce n’était qu’une façade lézardée. A la réflexion, les remords l’assaillaient, de plus en plus pesants, comme si le fait d’avoir été si souvent présent aux abattoirs avait motivé une plus grande quantité de crimes animaliers, de viande consommée. Les végétariens allaient se mettre à manger de la chair bovine et ovine, à n’en point douter, et il était responsable de cette mutation nutritive. Les appareils digestifs des « mangeurs de salades » seraient maltraités mais obtempèreraient, forcés de s’adapter à ces denrées carnassières réservées d’ordinaire aux prédateurs.

  D’horribles cauchemars peuplaient ses nuits, et, la plupart du temps, il s’y débattait, déguisé en boucher, contre un petit veau qui le chargeait et l’empalait contre le mur où étaient alignés ses parents. Ils avaient le nez percé d’un anneau de fer où était nouée une épaisse corde les reliant à la cloison sanguinolente. Tiburce était là et applaudissait ; Modestine sanglotait. Lorsqu’elle pleurait à chaudes larmes, elle paraissait minuscule, plus naine que jamais !

  Balto se réveillait toujours lorsque la grosse voix du taureau, le patriarche des bovins, félicitait son enfant pour sa bravoure : « Bravo et merci, mon fils ! Tu es une vraie bête de combat ! Tu mériterais les oreilles et la queue… »

  Il ne précisait pas s’il était l’Elu destiné à conduire le troupeau en Terre Promise 

  Par la suite, tout était rentré dans l’ordre.

 

  Balto est éjecté de ses pensées par une vision. Une personne qu’il croit connaître vient de s’aligner dans son point de mire. Se délectant de son voyage dans le passé, tant son amnésie partielle lui en avait ôté l’opportunité jusqu’à aujourd’hui, il ne l’a pas remarquée au premier coup d’œil. Un second confirmera…

  Les yeux écarquillés, il reçoit l’information comme une gifle.

  Mon Dieu ! Est-ce bien ELLE qu’il aperçoit là-bas, devisant avec le pêcheur mousquetaire ? Ou est-ce un mirage ? Une hallucination due au retour inopiné de son vécu ?

  A-t-il eu une absence ? Et, coïncidence ou but recherché, en a-t-elle profité pour se manifester PHYSIQUEMENT dans le coin ?

  Pour sûr, un choc émotionnel d’une telle force n’a pu que chambouler ses connexions cérébrales ! Probablement une tumeur somnolente venait-elle de sortir de son hibernation, titillée par… les révélations !

 

  Quelque chose vient de bouger dans son présent, tant il a été secoué par son passé… Un séisme déplace ses repères dans le temps. Dès lors, il a l’impression de vivre dans l’avenir et d’y commenter des péripéties dont il n’est plus le héros malgré lui. Comme s’il était assis dans une salle de cinéma et racontait ce qu’il voyait sur l’écran à un aveugle… Mais sans être inclus dans le casting, alors que… son nom est à l’affiche !

  Un brouillard épais enrobe son cerveau, un éclair en jaillit… Un songe l’aspire hors de la réalité, mais il résiste. Jusqu’ici figé dans l’instantané, voilà qu’il louvoie désormais dans le futur, narrateur de ses propres exploits. Telle la certitude d’avoir survécu à un naufrage et d’en expliquer les raisons au « tribunal des rescapés ». Après tout, peut-être a-t-il dérobé aux dieux païens le droit de s’accrocher à la poutre flottante qui… Il aura désobéi aux forces obscures…

  Il sait pertinemment que tout sera différent à partir de… de cette seconde… puisqu’il ne maîtrise plus rien…

  Son sang bouillonne, mais ce n’est déjà plus son sang. Il est un vieil arbre dont on a transfusé la résine…

  Les dés sont jetés… la parenthèse du temps a été rouverte !

 

  Oui, il la reconnaissait tout à fait maintenant, ombre charnelle surgie du néant, souvenir vivant ! Mais une ombre debout, un souvenir palpable. Et quelques pas suffiraient à s’en convaincre…

  Modestine Barnouin… la sœur de Tiburce !

  Elle n’avait pas changé ; quelques rides au coin des yeux et à la commissure des lèvres gerçaient le souvenir qu’il en avait gardé. Avec l’âge, son regard était devenu moins glacial, comme si elle avait renoncé à vivre perpétuellement en hiver. Il se trouvait à trente mètres de cette femme mais, curieusement, son acuité visuelle nouvellement affûtée fonctionnait à la manière d’une loupe dans la main d’un myope. Sans avoir à utiliser le sens adéquat, il distinguait ses particularités les plus secrètes au fur et à mesure de son inspection à distance. A moins qu’elle ne les lui dictât par réciprocité… ce qui signifiait qu’elle « lisait » elle aussi son anatomie. Il la détaillait comme s’il cherchait à mieux s’imprégner de son existence.

  Cela faisait près de vingt-cinq ans qu’il ne l’avait plus revue. Depuis qu’il avait mal tourné et choisi de quitter son cercle d’amis, tant la honte l’avait rendu sauvage et distant. La misanthropie l’avait accueilli à bras ouverts et il s’y était jeté à cœur perdu.

  Mais que faisait-elle ici ? De pareilles coïncidences n’existaient que dans les romans de gare, n’est-ce pas ? Ou dans les fictions oniriques, spécialité de Balto. Et surtout, qu’avait donc subi sa propre mémoire, pour rayonner ainsi, de façon si soudaine et avec autant de clarté ?

 

  La bête, assise sur son arrière-train, se léchait la patte, qu’elle passait ensuite sur son front, comme pour se laver. Ses griffes étaient rétractées. Visiblement, elle avait encore mal, et comptait sur le pouvoir analgésique de sa bave pour soulager sa douleur. Mais ce qui était extraordinaire, c’était sa morphologie… Plus haute qu’un grand fauve, une crinière de lion, deux crocs en forme de défenses de morse dépassant de babines écumantes, un pelage de tigre, avec son escadrille d’insectes volants satellisés… Modestine les balayait parfois d’un revers de main ; mais c’était inutile, car ils revenaient à la charge, sifflant à ses oreilles, en en piquant les lobes… A force de se souffleter machinalement, une rougeur suspecte apparaissait sur ses tempes. De gracieuses libellules se mettaient en orbite autour de la gueule de l’animal disproportionné, mais quittaient aussitôt cette piste d’atterrissage moquettée dont l’approche en pilotage automatique s’avérait périlleuse.

  Si le pêcheur n’avait entraperçu ne serait-ce que l’ombre de la bête se reflétant dans l’Allier, il se serait jeté à la baille pour l’embrasser. C’était la meilleure méthode pour fuir le monstre… en plongeant sur son image. Quel paradoxe terrifiant ! Et s’il avait brusquement fait volte-face… Non, stoïque, il écoutait attentivement cette femme, la prenant sans doute pour une fillette matinale appâtée par la fraîcheur de l’onde quand pointe l’aube et chante le coq. Sur la rive d’en face, cent mètres en aval, il y avait une maison dont le jardin avait les « pieds dans l’eau »… c’était probablement la fille du propriétaire.

  Balto délirait, il ne pouvait en être autrement. La folie commençait le jour des retrouvailles avec son lointain vécu d’enfant – d’habitude, c’est la perte de mémoire qui rendait fou, non ? Un pied de nez du destin, clown cynique. Il mourait pour s’être revu en culottes courtes, naïf, et collectionnant les idées ambiguës telles ces images de footballeurs qu’il prisait tant naguère. Il recevait l’information comme une évidence. Certes, il devait inconsciemment connaître le pourquoi de la présence de la sœur de Tiburce sous ce viaduc, à moins d’un kilomètre de Langogne, et surtout, ce que représentait ce félidé aux canines surdimensionnées qui la suivait partout, singeant un toutou… Mais tout cela était enfoui dans une vieille malle rangée au grenier, ou à la cave, avec les fantasmes et les complexes. Il n’avait pas l’impression de cauchemarder, non, ni d’halluciner. De toute façon, trois rêves se succédant à cette cadence infernale sans se pincer pour se réveiller, c’était un suicide… et un authentique exploit d’en avoir subi deux à la suite sans avoir perdu la raison. Ceux qui s’en souvenaient au saut du lit s’écroulaient en y repensant, terrassés par une embolie cérébrale.

  Mais la réalité avait effacé ces illusions avec un réalisme si aveuglant qu’il en avait la vue encore brouillée dix minutes après avoir ouvert les yeux, fuyant l’ultime songe dérangeant. Le concret et le surnaturel s’interpénétraient, et le résultat en était pour le moins décapant ! Tout se dévoilait comme on déchire un rideau avec un couteau pour voir ce qui se trame de l’autre côté, plutôt que d’employer la méthode classique, se contentant d’en écarter délicatement le… voile.  

  Flairant sa présence, la bête avait détourné sa tête couronnée d’une toison léonine et dardait sur l’inconnu des prunelles dilatées où se reflétait la braise de la haine. Ses yeux injectés de sang lançaient des poignards enflammés, et Balto ne tarderait pas à en être lardé et brûlé.

  Modestine, se retournant, lui commandait de rester sage, mais lui intimait cet ordre sans remuer les lèvres. Balto ignorait qu’elle fût ventriloque. Il ne lui manquait plus que le fouet, d’évidence, pour se déclarer dompteuse… dompteuse ventriloque ! Le chat géant lui obéissait sans grogner ; ronronnant, il frottait son poitrail aux cheveux de sa maîtresse, gros matou à sa mémère. Un simple coup de langue lui aurait lavé la figure… « refait le portrait ». L’odorat mis à mal par cette haleine d’abattoir.

  C’est alors que Balto se rendit compte que le pêcheur avait disparu… que la scène avait changé, se déplaçant dans l’espace et fort possiblement dans le temps. Modestine et la bête étaient présentement juchées sur le rocher plat. Elle avait posé une main minuscule sur l’énorme crâne de la bête et le caressait, tandis qu’avec l’autre, elle faisait signe à l’homme de rallier leur perchoir. Toujours son fameux coucou ! Son geste n’avait pas changé non plus. La tête du félidé la dominait d’un bon mètre. On devinait à ses paupières qui se fermaient et se rouvraient mollement qu’il appréciait le câlin. Par rapport à Balto, il se situait derrière elle, et les deux crocs longs et pointus dépassant de ses babines paraissaient pourtant sur le point de s’enfoncer dans son cuir chevelu. 

 

  « Viens ! »

  Balto rejoignit l’improbable couple en souriant bêtement. Le parfait idiot du village… Il n’avait pas peur. Il marchait l’esprit libre comme si on l’avait anesthésié ou drogué. Il sentait une présence mentale en lui. Et cet inaudible murmure le rassérénait… C’était assez inexplicable ! La structure du viaduc pouvait se disloquer, s’effondrer dans l’Allier, sur eux, peu importait puisqu’il était déjà parti… ailleurs !

  A mesure que Balto s’approchait, le visage de Modestine s’illuminait, son sourire gommant en partie sa disgrâce faciale. Son bras droit se tendait vers lui, désignant plus précisément son poignet, la montre grise. Il l’avait complètement oubliée, cette breloque !

  Elle s’apprêtait à ouvrir la bouche pour dire quelque chose mais, craignant d’effaroucher l’animal fabuleux si elle parlait normalement, se tut immédiatement. Il capta le message muet directement dans son cerveau, sans passer par la douane de l’appareil auditif :

  « Balto, tu es en possession de la parenthèse argentée… Dieu soit loué ! Si tu ne l’avais pas posée sur cette pierre, je ne t’aurais jamais repéré… »

 

  Quelque chose dans sa démarche attestait que le contexte avait également transformé l’état physique de l’homme. Ses os avaient rajeuni de dix bonnes années au moins ; il avait enfin cinquante ans… Il eut cependant le réflexe de se faire aider pour grimper sur cette pierre en forme de galette, mais se ravisa, retirant la paluche qu’il venait de tendre au mépris du danger d’être mordu. Il grimpa sur la galette… en silence. Sollicités, ses genoux et ses chevilles oublièrent de se signaler par ce grincement de mécanisme rouillé auquel il était habitué. De plus, claquant dans un silence relatif, cela aurait pu agacer ce démon assagi mais dont l’œil laissait sourdre une lueur de méfiance.

  Modestine se retrouva comme « mise entre parenthèses » par ses deux détonants colocataires. Familièrement, elle prit l’homme par la taille et, de son bras gauche, empoigna l’encolure de l’animal. C’était une posture bancale, mais elle semblait lui convenir. Elle n’avait pas grandi depuis le temps, elle était toujours aussi… NAINE !

 

  Brusquement, l’air s’épaissit, devint élastique, telle de la guimauve.

  Redoutant que sa voix ne réveillât l’ardeur belliqueuse de la bête, la sœur de Tiburce avait préféré interpeller Balto mentalement. La trouille de chatouiller l’ouïe du monstre, c’était une aubaine, car l’homme n’avait pas vraiment envie de causer ! Cela dit, pourrait-il seulement lui répondre sans émettre le moindre mot ? Le « service retour » était-il assuré chez les mutants télépathes ? Certes, il était un récepteur parfait, mais serait-il capable de motiver ses synapses à transmettre des messages codés aux connexions cérébrales de cette femme ? Bien qu’elles fussent dopées par l’excitation d’une pseudo-jeunesse recouvrée, il en doutait fortement.

  Jadis, Modestine lui avait toujours paru bizarre ; elle ne s’était guère améliorée. Elle était si différente de son frère… carrément son contraire. « C’est mon antéchrist, le démon de mon ange ! » affirmait Tiburce, oubliant de souligner qu’elle était avant tout son complément. C’était à se demander si le sang des Barnouin coulait dans ses veines ; s’il en avait la couleur, le goût, le pedigree… Elle n’avait pas été adoptée, non, ni désirée, mais cela n’expliquait pas tout. C’était une fille à part, ne serait-ce que par sa taille ridicule, mais là, franchement, Balto n’avait jamais imaginé qu’elle possédât ce don de télépathie et pût se faire comprendre par un quelconque animal, aussi singulier fût-il. Une multitude de points d’interrogation trottaient dans son crâne, bousculant ses neurones. Il comptait évidemment sur elle pour éclairer sa lanterne. Ce qu’il vivait là, pour passionnant que cela fût, avait de quoi faire chanceler le plus cartésien des êtres humains. Il ne rêvait pas, non… pour cela, il avait déjà donné, faisant preuve d’une grande générosité.

  Tout d’un coup, une luminescence grisâtre les enveloppa ; conique, elle symbolisait l’embout d’un gigantesque entonnoir. Le faisceau spiralé d’un projecteur s’enroulait autour d’eux, les isolant du paysage environnant. Nonobstant son poids, le rocher plat s’était métamorphosé en un radeau de fortune que l’absence de vent aura « enraciné » au milieu de l’océan. On aurait dit qu’ils étaient à bord d’un bombardier ciblé par la DCA. Mais là, c’était inversé, car le tir émanait d’en haut… et ils en étaient les cibles terrestres. Balto leva les yeux au ciel. S’attendait-il à y découvrir un OVNI immobilisé, comme dans les films de science-fiction ? Mais non, ce n’était qu’une sorte d’impalpable tunnel vertical dont la couleur évoquait le métal poli ! Une tornade immobile de lumière grise et figée…

  Il baissa les yeux et aperçut la tête de lion tatouée sur le poignet gauche de la jeune femme. Là, il eut sa première véritable révélation. Cet enfant qui avait assommé Gwendal Kerjean, le campeur breton, c’était donc Modestine ! Avant de s’évanouir, choqué, Kerjean avait remarqué le tatouage et lui en avait parlé à l’occasion du bivouac improvisé. Il avait précisé : « … la tête d’une espèce de gros chat, avec de grandes canines qui semblaient se planter dans la peau de son avant-bras… » 

  C’était tout à fait cela. Ne manquait que l’odeur d’Eau de Cologne. Mais peut-être, après tout, contrariait-elle l’odorat du monstre, et…

  Et cette lumière grise venue d’ailleurs… illuminant cette clairière de la Forêt de Mercoire à l’heure où tout le monde dort. Il l’avait décrite avec tant de précisions…

  Quelle étrange accumulation de coïncidences !

  Et ce gamin, hier, à la fête foraine de Langogne, qui avait bousculé Balto près du stand de tir, c’était… c’était…

  Bouche close, il pensa avec force, fixant Modestine, et lança dans sa direction, comme s’il jetait une bouteille à la mer : « C’était toi, hein ? Tu cherchais à récupérer la… la parenthèse argentée ? Tu te parfumais bizarrement à l’époque ! »

 

  (Tout se dévoilait comme on déchire un rideau avec un couteau pour voir ce qui se trame de l’autre côté, plutôt que d’employer la méthode classique, se contentant d’en écarter délicatement le… voile) 

 

 – Oui, Lilith ne supporte pas les odeurs artificielles des Terriens. Non, Balto, pour le reste, tu te trompes complètement. Au contraire, ça m’arrangeait que tu la ramasses. Je te suivais pour te la glisser dans la poche, quand quelqu’un m’a déséquilibrée. Elle est tombée et tu l’as tout de suite aperçue. Je n’ai fait que te pousser, craignant que tu ne m’aies surprise en train d’esquisser ce geste équivoque… J’avoue avoir été très maladroite sur le coup. Tu aurais pu me prendre pour une voleuse, et je m’attendais à des représailles. Qui sait, probablement m’aurais-tu reconnue, et ça aurait compromis ma mission ! Le temps m’était compté, je me suis précipitée, car l’heure est grave… Smilodonia va naître, tandis que Vlakastrakna, la planète des exilés de Rhéal, disparaîtra à jamais ! Toi seul peux encore nous sauver…et aider le dernier des Rhéaliens à survivre. Moi, je ne suis qu’une bergère… Bergère et marraine de Lilith, cette jeune smilodon, fille du Grand Karnass, le mâle dominant des tigres à dents de sabre !

 – Hein ? Mais c’est quoi ce charabia ?

 

  Se maîtrisant insuffisamment, il avait haussé le ton. La bête… Le smilodon femelle grogna, montrant les crocs. Balto crut que c’était à cause de lui et en frissonna d’épouvante. Dès lors qu’il avait mis le pied sur le rocher plat, la proximité de cette « tigresse » avait fragilisé sa sérénité, et il basculait peu à peu dans un monde de terreur latente. Partagé entre la peur et la curiosité, il avait du mal à se situer. Relents de pisse séchée et haleine de fauve n’arrangeaient en rien l’ambiance calfeutrée de cette île miniature posée sur une mer de verdure et enrobée d’une phosphorescence diurne gris acier.

  Alors Modestine se mit à fredonner un air nasillard qu’il commençait à assimiler à force de l’entendre. Kerjean n’avait pu se rappeler clairement de la mélodie, mais il lui avait touché deux mots de cette litanie de prédicateur… Elle chantonnait comme si elle imitait un hautbois. On l’imaginait aisément se pinçant le nez – ce qui n’était pourtant pas le cas.

 – Ce thème musical de « Pierre et le loup » de Prokofiev est destiné à l’apaiser. C’est celui du canard qui se plaint dans l’estomac du loup après avoir été avalé vivant. C’est un veto lyrique lui signifiant d’épargner une proie ou de s’endormir. J’ai personnellement choisi ce programme d’orientation instinctive. J’ai dressé Lilith pour qu’elle réagisse à certaines fréquences musicales. L’autre thème, au contraire, celui de petit Pierre, le tueur de loup, c’est pour attaquer…

 

  La fébrilité l’ayant enfin déserté après ce nouvel aveu, Balto s’apprêtait à écouter religieusement les révélations futures. Il ne pouvait toutefois s’empêcher de surveiller du coin de l’œil le… la…

  Soudain, un rugissement formidable retentit, émanant du viaduc ; sous l’arche, l’écho en dupliquait sa résonance, l’amplifiant. Crevant l’espace, un tigre gigantesque surgit de derrière le pilier le plus proche, puis se figea, grognant, bavant, les sens en alerte. Il s’avança vers eux lentement, la gueule au ras du sol, les babines retroussées ; ses canines proéminentes labouraient la terre herbue, y traçant deux sillons profonds et distincts. Il accéléra l’allure progressivement et se lança dans une course prédatrice. A chaque foulée, ses muscles saillaient un peu plus, jouant sous le pelage rayé qui ondulait sensuellement. Il parvint dans la lumière grise irradiante et, au lieu de stopper, se jeta à corps perdu dans la chasse. Il y eut un net changement de rythme. Profitant néanmoins de son élan, il fendit l’atmosphère ouatée comme au ralenti, ahanant sous l’effort. Sa progression en fut heureusement freinée. C’était une authentique machine à déchiqueter dont la souplesse semblait destinée à bondir sur le cou d’une girafe pour la décapiter…  

  Cette immatérielle conque grise les protègera-t-elle encore longtemps de l’attaque du smilodon adulte ? Lilith saura-t-elle les défendre efficacement, malgré sa taille limitée ? Mais pourquoi Modestine ne faisait-elle pas le canard ?

  Elle saisit le bras gauche de Balto et disposa le tatouage de son propre poignet au-dessus de la montre grise, paume dirigée vers le haut, de façon à ce qu’ils se superposassent. Telles les aiguilles de la « parenthèse argentée »…

  « Mon Dieu ! Pourvu que ça marche… C’est la seule solution ! »

  Un tourbillon échevelé les emporta vers un monde de grisaille. Ils eurent le temps de percevoir le feulement de dépit du monstre, de l’autre côté de la frontière du temps. Avait-il percuté ce mur gris comme par magie solidifié ? Ou bien enrageait-il d’avoir atterri sur la galette de pierre sans n’y avoir rien trouvé à se mettre sous la dent, sans personne à réduire en bouillie ?

  Balto était plus troublé par le fait qu’il n’avait pas senti venir le danger que par le danger lui-même. Abasourdi par ce qu’il vivait, s’imposa à son esprit l’unique solution pour garder son calme : l’acceptation paradoxale de ne pas rêver !

 

 

?

 

 

 

– Smilodonia –

 

 

 

  Balto reprit ses esprits. Il était assis, le dos appuyé contre la paroi incurvée d’un tunnel ; des flashes sans doute aveuglants à l’extérieur en illuminaient par intermittence les deux issues. Décidément, où qu’il se trouvât, sa colonne vertébrale était rudement mise à l’épreuve. Son pantalon trop ample l’isolait mal du chemin pavé où il avait posé ses fesses. Une odeur végétale lui titillait les narines, comme si des champignons tapissaient chaque mètre carré de ce lieu confiné. On aurait dit une ambiance de sous-bois ; mais cette illusion olfactive émanait de l’eau de pluie qui suintait des vieilles pierres disjointes de la voûte. Et si un train venait à passer…

  Il fixa le vide, droit devant lui, esquissant un sourire ; ses rides de quinquagénaire se creusèrent encore plus. Ce qui l’environnait incarnait un squat à la campagne : il avait fui Charybde, pour rejoindre Scylla. Plus longs et mal peignés que jamais, ses cheveux ressemblaient à des algues. La nuit noire et les nuages de l’orage soufflaient sur les bougies du ciel. Mais il avait l’impression qu’un soleil avait éclaté sous son crâne et qu’il bronzait de l’intérieur. Soleil qui brillait par son absence au-dehors. Il se sentait bien… à l’aise dans sa peau, cool dans sa tête. Comme s’il avait été lavé de tous soupçons, puis séché par une essoreuse à remords. Il était léger… libéré d’un poids oppressant.

  Il avait participé à une vaste opération de survie, quelque chose d’inoubliable, de fondamental, et qui faisait de lui un héros à l’image de Superman : le sauvetage d’une civilisation décadente. En tout cas, c’est ce qu’il avait cru au début…

  Avec Modestine, ils avaient rattrapé le coup, sauvé les meubles, comme on dit assez vulgairement, prouvant par cette action d’anthologie que l’être humain n’était pas quantité négligeable et méritait le respect au-delà de sa propre galaxie. Car, en vérité, au départ, sa fusée avait métaphoriquement plutôt mal décollé ! En toute innocence, il avait provoqué l’interpénétration de deux univers totalement incompatibles. Et à ce point différents l’un de l’autre, qu’ils ne pouvaient raisonnablement cohabiter, ne serait-ce qu’une seconde, sans corrompre l’équilibre de chacun. Un monde de chair frelatée empiétant sur un monde de purs esprits.

 

  Là-bas, sur Vlakastrakna, il avait vécu une histoire tellement abracadabrante, qu’il la jugeait encore aujourd’hui plus vraie que nature ! Les improbabilités se succédaient à un rythme d’enfer, et cela l’aidait, paradoxalement, à recouvrer un certain équilibre psychique. Il n’allait pas cracher sur cette thérapie gratuite, renier cette amélioration inespérée… il n’était pas fou, voyons ! Dorénavant, il relativiserait les événements graves, accepterait les incertitudes sans paniquer – s’il avait agi de la sorte plus tôt au cours de sa vie, il ne l’aurait pas à ce point ratée.

  Sur Vlakastrakna, il avait eu l’impression de côtoyer le dernier des Rhéaliens durant de longs mois, mais cela datait seulement d’hier. Au fil du temps, stationnant dans l’urgence, le passé s’était mué en une sorte de présent qui dopait la mémoire. Tout à l’heure, à peine était-il arrivé dans ce monde de grisaille, qu’il en était déjà reparti, plusieurs centaines de milliers d’heures de temps terrien plus tard. En un éclair… un simple clin d’œil !

  L’être grisâtre avait été plus qu’aimable avec lui, le traitant comme un nabab, un roi… Il faut toutefois reconnaître qu’il avait besoin de ses services, et que cela avait grandement motivé un tel accueil. Ce Terrien avait été érigé par le hasard (ou le destin) sur des fondations aussi mouvantes que fortuites mais précieuses, et il aurait été inconscient ou maladroit de ne pas le solliciter dans les meilleures conditions, pour un rééquilibrage de cette civilisation chancelante…

 

  Le Rhéalien, au premier coup d’œil, arborait une silhouette fantomatique et vaguement humanoïde. Mais en y regardant de plus près, son épiderme translucide laissait entrevoir des organes presque humains, même s’ils n’étaient pas tout à fait disposés à la place habituelle. Son cœur, par exemple, occupait le logement d’ordinaire réservé au cerveau, qui était dix fois plus volumineux et positionné dans l’abdomen. Balto s’était imaginé lui disant – et il avait « entendu » – que s’il réfléchissait trop, il risquait de péter. Il en avait rougi, ce qui ne lui était plus arrivé depuis des lustres. Les Rhéaliens ne possédaient pas d’appareil digestif, car ils ne se nourrissaient que de flux électromagnétiques qu’ils captaient directement dans l’ionosphère tels des paratonnerres.

  Leur puissance intellectuelle était faible, mais c’était un choix, puisque leurs fonctions cérébrales étaient moins éprouvantes que la réflexion pure. Leur évolution les avait tout naturellement orientés vers la télépathie, et ils ne mouraient physiquement que s’ils décidaient d’émigrer dans un autre corps, lassés par le précédent, bien que leur peau fût plus un moyen de se situer dans l’espace que de protéger leurs organes internes. Les enveloppes ne restaient pas très longtemps privées de locataires. Cela ressemblait au jeu des chaises musicales, sauf que chez les Rhéaliens, il y avait autant de chaises que de postérieurs. Ils avaient bâti grâce à ce système une complicité indispensable à un sain processus de développement spirituel. Point de troc, pas la moindre contrebande d’enveloppes, aucun vol d’épidermes…

  Pour des yeux humains, ils étaient tous semblables, mais il y avait une plus grande diversité de physiques chez eux que chez ces pitoyables Terriens blancs qui s’évertuaient à traiter les Chinois de « clones jaunes ». Leur étroitesse d’esprit n’ayant d’égale que leur vue basse et réactionnaire.  

  Victimes d’un virus cosmique, fruit empoisonné d’une malédiction, les Rhéaliens étaient tous atteints de stérilité chronique. N’avaient-ils pas effacé de la carte du ciel une peuplade qualifiée d’inférieure, et dont l’ultime représentant, un Grand Sorcier dont le nom, sur Terre, sonnerait comme un borborygme, leur avait jeté un sort pour que ce génocide ne se reproduise plus ? Afin de lutter contre l’ennui de l’éternité, ils changeaient continuellement de corps, imitant ces gens du voyage qui ne stagnent jamais et se ressourcent dans la migration.

  Il s’avérait que ces êtres « obsolètes » étaient des Rhéaliens qui, refusant d’évoluer, s’étaient enfuis à bord d’engins volés pour une planète plus à même de satisfaire la simplicité de leurs besoins. Ils avaient été pourchassés comme du bétail, car ils étaient des voleurs et devaient payer pour cela, n’est-ce pas ? Puis ils avaient été froidement abattus, tels des chiens, taches à nettoyer au plus vite pour que le linge restât… propre !

  A force de changer d’enveloppes charnelles, les Rhéaliens avaient perdu le goût de l’échange verbal, et, au fil des siècles, étaient devenus muets. Mais, magnanime, la nature les avait heureusement dotés du pouvoir de communiquer par l’esprit…

  La densité de la population n’avait donc pas bougé d’un iota depuis des… millions d’années. Et Rhéal se métamorphosa en Planète du Silence – aucun animal ne s’y étant jamais exprimé.

  

  A l’origine, ce peuple était « tombé du ciel ».

  Rhéal, dont la traduction littérale terrienne était « kalkavaskaranalka », avait implosé à la suite d’une augmentation subite de la température de son noyau. Alertés par la faune d’un satellite naturel voisin, une centaine de savants privilégiés et de hauts dignitaires avaient réussi à s’enfuir à bord d’un astronef juste avant le cataclysme. Sur le point d’atteindre les abords de la Voie Lactée, ils avaient percuté un astéroïde, qui changea de trajectoire et chuta sur la Terre en plein crétacé de l’ère secondaire, provoquant la fin du règne des dinosaures.

  Aspiré par l’attraction du rocher volant, le vaisseau spatial y avait été ballotté par une formidable tempête électromagnétique. Par la suite, sur sa lancée, émergeant du maelström sidéral, il avait plongé dans un repli du temps occasionné par la proximité d’un trou noir. Les Rhéaliens y avaient découvert un monde vierge que l’on ne pouvait appréhender qu’en employant son cerveau au maximum de ses possibilités, contrairement aux Humains, qui n’utilisent que dix pour cent de la capacité du leur. C’était un territoire virtuel que seuls des esprits supérieurs pouvaient coloniser. Ils auraient pu s’installer sur Terre, évidemment, mais la présence de tous ces monstres caparaçonnés les en avait dissuadés. Les deux globes coexistaient mais ne fréquentaient pas le même continuum, tels deux spectres qui, se croisant sans détourner le pas dans le couloir d’un château hanté, s’y interpénètrent.

  Les Rhéaliens s’étaient alors aperçus que l’atmosphère saturée par un gaz suspect dont ils ignoraient la composition, les empêchait de changer de peau, bloquant leur migration spirituelle. Ainsi devinrent-ils immortels dans le corps qu’ils squattaient provisoirement, au risque de s’y ennuyer à mourir.

  Ultérieurement, constatant que cette planète était malléable et obéissait aux injonctions psychiques, ils décidèrent de la sculpter à leur image : sans relief et uniformément gris, ce globe fut à jamais leur propriété. Une boule de glaise que l’on malaxe comme de la pâte à modeler, pour lui donner l’aspect souhaité…

  Au sein des univers parallèles, tous les astres possèdent ce jumeau brut, imparfait, de nombreux astronomes rhéaliens ayant établi leur hypothèse sans être en mesure de la prouver par les mathématiques. La théorie avait donc pris de la consistance… NATURELLEMENT ! S’ils réchappaient à leur « souci » sidéral, voilà qu’ils possèderaient enfin la faculté de coloniser à leur guise l’ensemble des galaxies répertoriées ! L’Univers s’apprêtait à revêtir son costume gris.

  En quelque sorte, c’était la photo de la Terre, mais en négatif. Ils la baptisèrent Vlakastrakna, la « Communauté Parallèle ». Hélas, il y avait beaucoup plus d’hommes que de femmes et un conflit naquit : une Guerre des Mâles dont uniquement une minorité de prétendants survécut. Cela consistait à éteindre les cerveaux comme une lampe de chevet à l’heure de s’endormir, en appuyant sur un bouton… Sauf que là, il suffisait d’avoir une plus forte personnalité et de transmettre des ondes négatives. Les corps translucides s’écroulaient, privés d’énergie cérébrale. Les quatre Rhéaliennes qui, impuissantes, assistaient à l’extinction des feux, se contentèrent de compter les points… avant l’armistice.

  Sage et réservé, marginalisé par ses congénères, un individu avait refusé de participer à ce combat machiste. Il se nommait Traknar.  

  De mauvaises radiations émanant de la planète concomitante imprégnaient déjà les Rhéaliens. Ces réactions primaires avaient pourtant été bannies depuis une éternité de leur catalogue des travers. Une incommensurable détresse habita ces êtres, tant ils se morfondaient dans cette prison de chair diaphane d’où il leur était désormais impossible de s’évader. Une dépression décima leur désir de communiquer mentalement et chacun se calfeutra dans un mutisme psychosomatique absolu, un silence radio que personne n’osa plus troubler. Encore une nouveauté, un comportement qu’ils ignoraient. La Crise du Grand Silence venait de naître, noyant Vlakastrakna dans une mer d’humeurs chagrines.

  Décidément, le rayonnement de cette boule bleue était néfaste et nuisait à leur résurrection.

 

  Plusieurs millions d’années s’écoulèrent sur la Terre, et de nombreuses explosions en chaîne y déclenchèrent l’ouverture d’une porte spatio-temporelle sur Vlakastrakna. Elle se referma aussitôt, mais un couple de smilodons eut le temps de s’y engouffrer, investissant le territoire gris. Dès lors, pour les Rhéaliens, les ennuis de taille commencèrent, se succédant ensuite sur un tempo d’enfer. Sur la Planète Bleue, au quaternaire, les éruptions volcaniques se multipliaient, de violents spasmes séismiques en secouaient les entrailles, déplaçant les plaques tectoniques, crevassant  l’écorce, et il arrivait quelquefois que le hasard permît à deux trouées de s’interpénétrer au cœur de l’espace-temps. Les probabilités étaient infimes, certes, mais elles existaient : une poignée d’heures suffisaient, ou des millénaires…

  Les tigres à dents de sabre, pour se nourrir, chassèrent ces drôles d’animaux sur deux pattes dont la chair translucide n’avait pas bon goût… Mais lorsque la faim aide à ne pas faire la fine gueule, on ne se refuse rien, n’est-ce pas ? C’était plus qu’une invasion, c’était le safari qui précède un gueuleton… Les canines des smilodons s’étaient transformées en armes de destruction massive – malgré le nombre restreint des proies. Les os transparents des Rhéaliens claquaient comme du verre sous les pattes de leurs bourreaux. La planète devenait un charnier, un cimetière… l’odeur du carnage était insoutenable. Mais nul Terrien n’était là pour tester la résistance de son odorat.

 

  Immédiatement après la Guerre des Mâles, avait été décrétée la Paix des Esprits : ainsi fut détruit en éternuant ce qui avait été tiré du néant de longue haleine. Rendus inoffensifs par l’inaction intellectuelle, les Rhéaliens furent presque tous décimés par les griffes et les crocs du duo de monstres sanguinaires. La malédiction du Grand Sorcier se confirmait, apparemment…

  Les quatorze rescapés convinrent dans l’urgence de se débarrasser des fauves ; après leur avoir tendu un piège, ils les parqueraient au sommet d’une « île suspendue ». Ici, nulle mer ne lançait ses vagues à l’assaut de rivages à grignoter, point de lacs pour refléter un ciel embrasé, de rivières poissonneuses, mais de hauts plateaux rocheux dont l’altitude et l’aplomb en interdisaient l’accès. Seuls des spécialistes de la varappe pouvaient caresser l’espoir de grimper là-haut, et des parachutistes celui d’en redescendre…

 

  Rescapés d’une succession d’épreuves douloureuses, ces Rhéaliens symbolisaient les derniers représentants d’une civilisation décadente. Ce don télépathique dont ils bénéficiaient ne les avait pas beaucoup aidés à redresser la barre, au contraire… On aurait dit qu’un dieu tout-puissant avait décrété que les Terriens devaient survivre, eux, sauvés par leur égoïsme, tandis que les races réellement « réfléchies » devaient disparaître, elles… Comme si les religions ne pouvaient interpeller que des lobotomisés.

  Même sans le cataclysme qui avait pulvérisé leur monde d’origine, la pente était trop savonneuse pour qu’ils la remontassent un jour… Ce peuple était voué à l’échec, avec ou sans l’anathème d’une malédiction le survolant telle une épée de Damoclès. Mais là, confrontés à un problème vital, ils avaient enfin recouvré le goût de l’échange muet. Instinct de survie, conservation de l’espèce, réflexe d’autodéfense d’une nouvelle race de proies face à des prédateurs avérés. Acculés contre le mur de la mort, ils avaient recommencé à exister intensément, car tricoter tout un réseau de discussions instantanées, finalement, c’était une jouissance sans pareille que d’autres peuplades, jadis, leur avaient envié. Le principal souci dorénavant, c’était l’élimination par l’exil de ces tigres préhistoriques. Utilisant la ruse, ils ourdirent le plan suivant : les appâtant au moyen d’un leurre, ils les attireraient dans une galerie, à la base d’un promontoire. Une proie volontaire jouerait le rôle de la chèvre, se sacrifiant pour la communauté réconciliée, avant que l’orifice ne fût muré par des éboulis.

  Traknar se proposa.

  Dans les soutes de l’antique astronef crashé, dont les structures avaient été corrodées par une rouille verdâtre qui rappelait vaguement la moisissure terrestre, ils avaient déniché plusieurs mines implosives inutilisables et une poignée de grenades à infrasons en bon état de marche.

 

  Le couple de smilodons poursuivit le « suicidé » qui s’enfuyait en empruntant le boyau étroit dont l’inclinaison ascendante allumait des crampes dans ses mollets. Chaque promontoire possédait une galerie permettant d’en atteindre la cime. Des rugissements de colère en ébranlèrent les parois, qui semblaient du carton peint en gris, certaines se fissurant, mitraillées par les décibels… Encore heureux qu’ils ne fussent que deux, car s’il s’était agi d’une meute, les bêtes les plus faibles, malades, vieux, nouveaux-nés, auraient été piétinées par les plus fortes, et l’île suspendue se serait effondrée, déracinée par les ultrasons. Des crocs auraient violé des peaux, foré des tunnels dans la chair, déchiqueté des muscles ; des entrailles fumantes auraient jailli hors de ventres lacérés, révélant les parties écœurantes de cette anatomie bestiale… Du sang aurait giclé, éclaboussant les stalactites, les rochers ; se diluant avec la bave écumante, il aurait rendu le sol encore plus glissant… Le boyau sombre et pentu se serait alors transformé en couloir de la mort, en abattoir. Cela aurait été une belle débandade de pattes brisées, de pelages poisseux d’hémoglobine et de tripes éparpillées… Les traînards en auraient profité pour assouvir leur fringale, le cannibalisme ne les rebutant guère.

  Le Rhéalien fut rejoint à deux pas du sommet du plateau.

 

  Soudain, une secousse tellurique ébranla Vlakastrakna, qui pivota légèrement sur son axe. Sans doute un raz de marée temporel provoqué par un orage magnétique. La planète grise subissait une attaque frontale : l’Univers en avait marre de digérer des mondes parallèles et s’apprêtait à les vomir. A moins que la grenade à infrasons, en explosant, n’ait rouvert une plaie mal suturée… Comme la réplique d’un tremblement de terre. L’entrée obstruée de la galerie se libéra à la base de l’île suspendue, et l’instinct des smilodons leur indiqua de faire demi-tour.

  Epargné, Traknar fut le témoin privilégié de cette scène. Se tenant à distance respectable des prédateurs, derrière une stalagmite, il observait leurs faits et gestes tel un détective. Il fut par la suite traité en héros, alors qu’il n’avait été que… chanceux. Il tremblait de tous ses membres, attestant d’un esprit de conservation ragaillardi. Et si, l’ayant reniflé, les smilodons faisaient subitement volte-face, hein ? Heureusement, si l’on ne débranchait pas leur cerveau ventral, les Rhéaliens n’exhalaient aucune odeur corporelle…

  C’est en redescendant par le même itinéraire que le couple de tigres déboucha sur une porte spatio-temporelle. A n’en point douter, la déflagration de la grenade à infrasons avait provoqué l’ouverture de ce passage. Visiblement, elle fonctionnait à sens unique, et ceux qui montaient, en passant sous le « chambranle » immatériel, ne voyageaient pas s’ils en franchissaient le seuil imaginaire. D’évidence, cette sorte de sas procédait comme une porte à tambour. Le mâle s’y faufila, mais la femelle, légèrement en retrait, percuta un mur invisible.

  Elle demeura sur Vlakastrakna.

  Elle était enceinte.

  Ce monde parallèle, c’était la Terre !

  Et la porte resta stable mais close.

 

  Dès lors, un courant de pensées vit le jour au sein de la collectivité rhéalienne. Si la femelle smilodon donnait naissance à des bébés de sexe opposé, on les élèverait ! Par la suite, ils s’accoupleraient à leur tour. Ainsi, de fil en aiguille, pourrait-on lever une armée de soldats aux muscles prompts à saillir, dégainant griffes aiguisées et crocs perforants. En cas d’invasions ennemies, on contre-attaquerait de façon… sanglante.

  Oui, car que se passerait-il si une faille spatio-temporelle ouvrait une fenêtre sur une planète inconnue ou en plein crétacé de l’ère secondaire de la Terre, hein ? Aussi, pour se défendre contre des tyrannosaures ou des extraterrestres à pseudopodes pédonculés, mieux valait-il s’équiper de combattants de cet acabit, non ? A peine élaboré, le concept fut mort-né. 

  La femelle mit bat. Un smilodon mâle vint au monde en solitaire. Mais elle mourut de faim trois mois plus tard, après s’être dévorée les pattes et la queue. Curieusement, malgré sa fringale, elle n’avait pas touché à son petit.

  Le Grand Karnass entrait en scène.

 

  Pour avoir la paix, il fallut le nourrir.

  Nul n’avait songé à l’éliminer. Cela non plus ne figurait pas dans le catalogue des commandements rhéaliens. Il fut décidé qu’il serait une espèce de mascotte… mais une mascotte redoutable !

  Pour parer au plus pressé, une solution s’imposa : emprunter la porte par laquelle avaient surgi les smilodons et s’approvisionner directement sur Terre. Trois d’entre eux s’exécutèrent. L’évolution de cette planète avançait à grands pas, et désormais, la possibilité d’y rencontrer des gros lézards cuirassés au cerveau atrophié frôlait le zéro absolu. Ce serait le supermarché idéal… avec un rayon « boucherie » à choix multiples et à prix défiant toute concurrence. Mais pour cela, il fallait d’abord se rendre sur place et contacter l’un de ses habitants, afin qu’il leur indiquât de quel genre de viande s’y repaissaient les fauves. Pour ne pas attirer l’attention sur cette présence forcément jugée extraterrestre, on se raccorderait à un autochtone durant son sommeil. Une personne munie d’un authentique pouvoir télépathique venait justement d’y naître trois ans plus tôt. Cette aubaine leur fit économiser un temps précieux. Elle serait plus facile à localiser, puisque incapable si jeune de dresser une barrière psychique contre un quelconque envahisseur. Mais à cet âge, on ignore ce type d’info – comme elle ignorait qu’elle avait la faculté de lire dans les esprits ou de communiquer sans bouger les lèvres.

  Les Rhéaliens étaient rentrés bredouilles, préférant ne pas s’éterniser sur place, où ils auraient subi le temps terrestre. Ils patientèrent trente secondes, l’équivalent de quatre années terrestres, et y retournèrent. Ils puisèrent enfin le renseignement en s’introduisant en catimini dans le cerveau au repos de Modestine, qui rêvait du livre qu’elle avait lu avant de s’endormir, et où il était question des smilodons ainsi que des machairodus, leurs cousins de l’ère quaternaire. Dans le songe, on lisait clairement de quelles espèces les tigres à dents de sabre se nourrissaient : d’ancêtres de gazelles et d’antilopes, comme cela avait été stipulé dans le bouquin…

 

  Par bonheur, la porte s’ouvrait sur une savane africaine écrasée de chaleur. Après avoir repéré puis observé des prédateurs en chasse, s’étonnant de leur ressemblance avec les smilodons, ils se mirent en quête d’un troupeau de gazelles ou d’antilopes. Ici, le soleil n’était pas gris et voilé comme sur Vlakastrakna ; non, ici, il rutilait, accroché dans le ciel tel le regard de cyclope d’un dieu pyromane. Malgré les apparences, il était logique qu’un grand prédateur provînt d’une région ou les proies sont prolifiques, même si elles ont changé d’aspect et de taille au fil des siècles, des millénaires…

  Il leur avait fallu agir vite, car si la porte se déplaçait dans le temps, ils allaient se retrouver prisonniers de la « planète parallèle », condamnés à finir dans l’estomac d’un lion ou aveugles à jamais. Ils localisèrent un groupe de gnous isolés et les forcèrent, en faisant du bruit, à s’ébranler. Ils les rabattirent vers la trouée invisible. Hélas, advint l’imprévisible : des lions tapis dans l’ombre d’un baobab se jetèrent à ce moment-là sur ces proies qui caracolaient dans le but de fuir les décibels. Emportés par leur élan, les yeux rougis par l’envie de carnage, ils passèrent le sas à la suite des antilopes, se volatilisant dans un monde de transparence.

  La plupart des lions grondaient encore lorsqu’ils débouchèrent sur la planète grise. Une horde : deux mâles et quatre femelles.

 

  Des mois passèrent, longs et ennuyeux, et le petit smilodon devint grand. Très grand.

  Un microcosme « africain » s’installait peu à peu sur la planète grise. Antilopes et fauves se reproduisaient, preuve qu’ils étaient loin de se sentir dans la peau d’animaux parqués dans un zoo. Les quatorze Rhéaliens se tenaient à l’écart, une grenade à infrasons sous la main au cas où… Même si, après une déflagration, une plaie mal suturée laissait couler le sang d’un monde encore plus vénéneux que la Terre, ils veillaient au grain. De la sorte, ils étaient parés. Un homme averti en vaut deux ; et, un Rhéalien valant deux hommes…

  Au début, la cohabitation se déroula dans les meilleures conditions, Karnass se choisissant une compagne parmi les lionnes. Il fut père à son tour : une fille, une bâtarde sans nom destinée à devenir reine ! Etrangeté génétique, contraste anatomique, elle était auréolée d’une crinière léonine, symbole du mâle roi. Cela avait sauté une génération, comme les Humains l’affirmaient entre eux quand il s’agissait de leurs gosses. 

  Les animaux importés s’adaptèrent progressivement à une ambiance qui n’était pas tout à fait la leur. Toutefois, leur acuité visuelle souffrit du manque d’ensoleillement. Ayant perdu la vue, ils périclitèrent plus vite que prévu. Le Grand Karnass, qui n’avait pas eu d’autres enfants, tant les lionnes s’affaiblissaient, survécut en compagnie de sa progéniture, plus puissant que jamais. Les Rhéaliens calmaient la fringale du couple affamé en allant quérir du bétail par petites quantités, croyant avoir la paix s’ils les nourrissaient régulièrement. Ils priaient pour que la porte ne changeât jamais de place et ne s’ouvrît pas, par exemple, au fond d’un océan. Non parce que les smilodons ne consommaient pas de poissons, mais parce que les Rhéaliens ne possédaient pas de branchies pour respirer sous l’eau.

 

  A force de croiser des courants de pensée, les deux tigres purent à leur tour communiquer par télépathie. En prime, leurs cellules se régénérant à une vitesse plutôt inhabituelle chez des animaux, ils purent espérer connaître un jour l’immortalité. Ils calquaient leur évolution ultrarapide sur celle de leurs colocataires bipèdes, ce qui était logique dans la mesure où le climat façonne les êtres. Ce monde créé de toutes pièces par les hommes gris, il était NATUREL qu’il rayonnât à leur image… Juste retour des choses, effet boomerang. En revanche, les Rhéaliens, eux, prenaient le chemin inverse, arborant des caractéristiques humaines au contact de ces bêtes terriennes ! Les inévitables vases communicants, oui…

 

  Un jour, comme chargé d’une mission divine depuis qu’il avait miraculeusement réchappé à la mort, Traknar, le « héros malgré lui », eut une révélation. Craignant une future recrudescence de ces nuisibles à la dent dure, il jugea urgent de s’opposer à l’inéluctable accouplement entre le père et sa fille. Stériliser le smilodon et sa progéniture, c’était une solution, oui, mais ce n’était pas suffisant… De plus, de mauvais esprits auraient pu interpréter son geste, l’accusant de se venger de manière déloyale. Mais il fallait canaliser leurs ardeurs incestueuses, et les gérer avant que la fréquence des coïts ne transformât la planète grise en nursery ronronnante… Dès lors, après plusieurs siècles de générations évolutives, la famille s’accroîtrait, puis la meute consanguine envahirait l’Univers, passant par des portes spatio-temporelles qui ne manqueraient pas de s’ouvrir devant leurs pattes commandées par un instinct sauvage de prédation. Car, en vieillissant, la Terre semblait de plus en plus encline à subir de fréquents orages magnétiques qui déréglaient son continuum, agissant comme des termites sur une charpente en bois.

  Stériliser ces deux smilodons, c’était l’assurance de ne pas assister, impuissants, à la création de Smilodonia, la planète des tigres à dents de sabre. Donc, pour les gérer, il fallait comprendre leur langage ; et pour comprendre leur langage, il fallait être télépathe. Hélas, la télépathie ne figurait plus au catalogue des pouvoirs rhéaliens…

  On appela Modestine à la rescousse !

 

  Ce serait l’ambassadrice idéale, puisque elle-même télépathe… un lien parfait entre les deux mondes. Ensuite, cerise sur le gâteau, elle communiquerait les revendications rhéaliennes en Hauts Lieux, et peut-être l’écouterait-on. Certes, au début, on la prendrait pour une folle ; toutefois, les preuves s’accumulant, les deux peuples entreraient en contact, faisant connaissance nuitamment, à cause de la morphologie des hommes gris. Il ne serait pas question d’interpénétration de civilisations différentes, non, mais de la protection d’une planète jumelle dont ils ignoraient l’existence jusqu’à aujourd’hui, leurs ethnologues émérites cherchant avant tout à « cerner » les civilisations disparues, tandis que les astronomes préféraient fouiller l’espace. Tout cela prendrait du temps, évidemment, mais les gouvernements terriens seraient certainement en mesure d’assimiler au plus vite le surréalisme de la situation, et sans doute les aideraient-ils à fermer définitivement les portes spatio-temporelles au moyen d’armes sophistiquées… Ou, au contraire, en ouvrir carrément de nouvelles, pour créer de fausses pistes, des traquenards où se jetteraient à corps perdu les monstres indésirables. Des issues factices qui seraient par la suite surveillées… Des sortes de sas entre deux planètes à la fois superposées, parallèles et… complices !

  Il fallait également prendre en compte que la France, une fois de plus tolérante envers l’Etranger, deviendrait la nation qui a découvert un… nouveau monde neuf.

  Hormis les smilodons, qui attireraient les grands paléontologues, rien sur Vlakastrakna n’intéresserait véritablement les Terriens, et ils ne risquaient donc pas de s’y inviter pour la coloniser. De toute façon, il n’y avait pas de pétrole dans le sous-sol… Et même s’il y en avait eu, nul doute qu’il se métamorphosât en or blanc, puisque les couleurs des mondes frères paraissaient s’opposer !

 

  Modestine fut souvent absente du domicile familial. Elle disparaissait par périodes régulières de trois jours, qui correspondaient à plusieurs années sur le calendrier rhéalien… Dès son retour au bercail, elle prétextait une fugue malheureuse. Visiblement, elle les collectionnait, et en revenait systématiquement bredouille. Etait-ce un bourreau des cœurs, malgré son nanisme ? Les hommes étaient-ils moins obsédés par l’esthétisme des mannequins ou des poupées gonflables à la mode ?

  Parfois, elle gardait le silence, laissant tout loisir à ses proches d’interpréter le motif de ses multiples désertions chroniques. Près de trente ans plus tard, elle décida de quitter la Terre pour revêtir à plein temps la panoplie de la parfaite « bergère des smilodons ».

  C’était une mission qui lui convenait, tant elle se sentait seule désormais. Ses parents étaient décédés une décennie plus tôt, partis tous deux à une semaine d’intervalle, son père d’un cancer et sa femme d’une dépression nerveuse foudroyante, et son frère avait été très récemment lâchement assassiné dans l’exercice de ses fonctions. D’ailleurs, ce jour-là, quelque chose avait explosé dans son cerveau, précédant un grand vide, un silence abyssal ; elle avait su que quelqu’un, quelque part, avait coupé le contact mental qui la reliait à son cher frérot.

 

  Oui, c’était une riche idée car, au fil des jours, les ultimes représentants de la civilisation rhéalienne déclinaient ; leurs pouvoirs s’étiolant progressivement, ils n’allaient pas tarder à mourir à petits feux. N’ayant plus le moindre échange mental depuis des lustres, ils durent déléguer Modestine auprès du couple de fauves, afin qu’elle les amadoue en vue d’une cohabitation saine et paisible.

  En effet, avant que leur flamme ne commençât à vaciller, soufflée par le spectre du néant, les « hommes-bougies » avaient réussi à intercepter une discussion entre le Grand Karnass et sa fille, que la jeune Terrienne avait baptisée Lilith et dont elle s’était autoproclamée la marraine. Mais ils n’avaient capté que de la fumée ; et derrière cet écran charbonneux, une étincelle s’allumait. Ils en alertèrent Modestine qui, en guise de bizutage, fut amenée à lire en eux afin de décrypter le dialogue des fauves. Se mettant à l’écoute de l’enregistrement mental, elle fit tomber le mur de brume derrière lequel un soleil fourbe éclosait, et ce qu’elle y lut n’était guère… reluisant !

  Ce mâle dominant, leader frustré par l’absence de congénères à soumettre à sa volonté, comptait se mettre en quête d’un moyen pour réintégrer son époque, l’ère quaternaire, et en ramener d’autres smilodons. Son but : fonder Smilodonia, la planète des tigres à dents de sabre. On se demandait surtout s’il n’était pas plutôt en manque d’autoritarisme, tant son physique impressionnant en imposait… à personne. Pour l’anecdote, ils parqueraient quelques aurochs, histoire de pimenter l’ordinaire…

  Modestine se devait de neutraliser ce caprice mégalomaniaque avec tact et diplomatie.

  Mais un événement imprévu survint. Les Rhéaliens tombèrent gravement malades… tous malades, oui, sauf un !

  Redevenus mortels, les treize périrent d’une épidémie de fièvre sans nom qui les rendit carrément transparents, leur surchauffe corporelle les consumant de l’intérieur. Fantômes d’ombres, ils connaissaient un problème interne analogue à celui de Rhéal, leur planète originelle. Sous leur peau diaphane, apparaissaient des lueurs d’incendie, et leur cœur semblait subitement un brasier, illuminant leur crâne, qui s’apprêtait à imploser. Les relents qui s’en dégageaient étaient insupportables : une odeur de dégradation physique évoquant celle des abattoirs humains. Eux qui avaient toujours été épargnés par les virus, ignoraient les miasmes, les soucis de santé, eux, les intouchables, étaient rattrapés par une maladie honteuse et dégradante comme de simples Terriens !

  Influencés par la proximité de ce globe azuré, leur monde gris virait au bleu ; même leur peau paraissait moins… fantomatique ! Il était donc tout naturel que leur physiologie imitât peu à peu celle de leurs frères en négatif.

  Un seul être grisâtre survécut : le « héros malgré lui » !

  Traknar !

 

  Le Grand Karnass fut alors contraint de retarder son projet de recrutement. Il lui fallut rallier la Terre d’urgence, afin d’y puiser personnellement de la nourriture qu’il ramènerait à Lilith, dont l’œil brillant subissait déjà une éclipse. Il était hors de question de demander de l’aide aux deux bipèdes de cette planète sans âme, car cette petite femme, là, bien qu’elle s’en défendît, lui préparait un sale coup, il en avait l’intuition. Quant au rescapé rhéalien, nul doute qu’il se servît de son immunité provisoire pour tenter de passer de l’état de héros chanceux à celui de phénomène de foire sur une planète qui n’était pas la sienne. Un opportuniste à surveiller de près !  

  Pour changer de monde, le Grand Karnass emprunterait la porte de la galerie menant au sommet de l’île suspendue, car il était mieux placé que quiconque pour en connaître l’emplacement exact.

  C’était inscrit dans ses gènes, puisque sa mère avait failli s’y volatiliser.

  

  Le tigre à dents de sabre franchit le seuil de la porte et déboucha à… Langogne. Dans le tunnel qu’avait emprunté Balto et son père pour se rendre aux abattoirs.

  La porte avait d’évidence bougé dans le temps… mais également dans l’espace !

  Là, son esprit se mêla à celui de Balto, dont la pensée s’orientait vers ces animaux attachés, tout là-bas, et que l’on s’apprêtait à égorger, équarrir, éventrer, éviscérer… Le Grand Karnass interpréta à sa manière ce goût prononcé pour les animaux condamnés, assimilant Balto à un prédateur à deux pattes… mais privé de griffes en forme d’esse de boucher et de canines hypertrophiées. Et puis, par sa petite taille, il ressemblait tellement à la bergère. Il était trop faible pour être un rival. Il laissa une empreinte indétectable dans les synapses en pleine évolution de l’enfant. Une bête marquant au fer rouge un être humain… le monde à l’envers !

  La faille spatio-temporelle, la lumière grise et aveuglante, le fauve géant qui surgit du pan de maçonnerie en grondant… Oui, tout s’était déroulé à une telle vitesse, que les sens de Balto n’avaient rien enregistré. Aussi, ces phénomènes se manifestèrent-ils sans que personne ne les remarquât, puisqu’il est impossible de détailler les balles tirées en rafales par une mitrailleuse, n’est-ce pas ?

  L’animal fabuleux avait tenté de marquer le poignet de Balto de sa griffe. Apparemment, il avait échoué dans l’apposition de son sceau, car rien ne transparaissait, contrairement à Modestine, qui arborait désormais la tête de Lilith, tatouée à l’endroit où d’habitude une montre affiche l’heure.

  Les pouvoirs du Grand Karnass s’étaient multipliés à un rythme d’enfer, excités par un très HUMAIN désir de domination ! Ainsi détenait-il le don de commander à la pigmentation de la chair à distance, ayant testé auparavant ce pouvoir sur la bergère. C’était sans doute dû à l’époque où il observait les hommes des cavernes, tandis qu’ils dessinaient sur les parois des cavernes ses frères de sang en train de chasser l’aurochs. Mais rares étaient les fois où il parvenait à s’approcher assez près sans être criblé de flèches par des sentinelles hirsutes.

 

  Planète futuriste modelée par des animaux du passé, Smilodonia serait le tremplin rêvé pour les tigres à dents de sabre, et plus rien ne pourrait stopper leur progression dévastatrice. Pour commencer, ils investiraient les mondes habités les plus proches, puis essaimeraient au-delà…

  Toujours plus loin…

  Au-delà du temps et de l’espace !

 

 

?

 

 

 

– Les dernières pièces du puzzle –

 

 

 

  Surfant sur les détails, Modestine avait tout raconté à Balto, qui avait écouté religieusement. Ne négligeant aucune anecdote, elle avait déroulé son tapis d’infos tel un conférencier. Après, il était entré en scène par la petite porte, relisant les premiers chapitres du roman, pour en écrire un épilogue plus réaliste.  

  Mais l’histoire était complexe, réclamant des précisions chirurgicales, et Modestine avait opéré avec clarté et une virtuosité orale sans égale. Elle avait exposé l’affaire dans les grandes lignes, mais sans toutefois omettre d’aiguiller son interlocuteur sur les correspondances. Baignant dans un temps neutre, Balto se délectait de ce récit qu’il jugeait… relaxant. La narratrice créait par le verbe tout un contexte radicalement différent de celui qu’il avait fui, incapable de résister à l’adversité, préférant déculpabiliser ou expier ses fautes dans la fréquentation de marginaux, de ratés… Vivant au sein d’une bulle isolante, il avait cru cette carapace à l’épreuve des coups ; ne sortant jamais la tête, il y attendait la fin naturelle que la vieillesse prodigue aux mortels. Mais le destin lui avait joué un bien mauvais tour, le jour où le mistral lui avait craché à la figure cette feuille de journal révélant l’atroce décès de son vieux pote Tiburce, le « poète aixois », le frère de la conteuse.

  Cela dit, il était réconfortant d’entendre que, pendant qu’il se tenait à l’écart de cette société de dingues, le monde avait radicalement changé de cap ; confronté à une situation surréaliste qui relativisait tout ce qu’il avait vécu jusque-là, il réagissait sainement. Contrairement aux propos tenus par les politiciens et certains philosophes, Balto avait toujours douté de la capacité des pays à se solidariser face à une invasion extraterrestre… Ce n’était qu’une image, évidemment, car la situation était très différente. 

  Mais il y avait une seconde bonne raison à la soudaine plénitude ressentie par Balto : il rajeunissait, redevenant vigoureux comme à ses plus beaux jours. Il existait à nouveau, assumant enfin ses cinquante ans !

  La rouille avait déserté ses articulations précocement encrassées.

 

  Lorsque le smilodon – au grand dam de Modestine, Balto prononçait « slimodon » – les avait programmés à son menu, se jetant sur eux alors qu’ils étaient perchés sur le rocher plat en forme de galette de pierre, la porte spatio-temporelle s’était aussitôt refermée. Le Grand Karnass avait été définitivement effacé de la surface de la Terre, tandis que le trio rebondissait dans le tangible par une autre issue.

  Ce piège avait été élaboré par Traknar, qui s’adaptait de façon surprenante à la vie et aux mœurs terriennes. De l’autre côté de la faille spatio-temporelle, le monstre avait été capturé par des légionnaires formés à cet effet. A l’origine, on les avait entraînés avec des tigres du Bengale, sous la houlette de zoologues qui avaient eu le plus grand mal à se faire respecter. Le Ministère de la Défense avait dû intervenir pour ramener le calme au sein de la Légion Etrangère. Des savants étudieraient ce smilodon, afin de comprendre comment un animal issu de l’ère quaternaire avait pu devenir à ce point supérieur à l’Humain au contact du climat rhéalien. Ils en profiteraient pour analyser quels effets secondaires subissait le cerveau au cours de l’interpénétration de deux mondes situés en un même point de l’espace mais pas dans un continuum similaire. Les géologues s’occuperaient de la qualité du sol et des roches ; les spéléologues visiteraient le sous-sol et les galeries qui ralliaient le sommet des plateaux… Les archéologues ne seraient nullement concernés, puisqu’il s’agissait d’un monde malléable et vierge de la moindre civilisation évolutive. Les anatomistes resteraient en réserve de la république, car « autopsier » Traknar n’était pas à l’ordre du jour…

  La principale difficulté avait consisté à boycotter les médias. Les tenir à l’écart n’avait pas été chose aisée, et chacun était tenu au secret, sous peine de violentes représailles. Les cas isolés, les rares escarmouches impliquant des attaques animales en Lozère, on les mettrait comme d’habitude sur le dos des loups… Et la parole des témoins ne serait pas prise en compte : on la qualifierait de « parole d’ivrogne ». Comment pouvait-on confondre un loup avec un chat sauvage, hein ? A-t-on idée ? Quant au quidam qui viendrait déclarer avoir vu un énorme minet à défenses de morse s’en prendre à son troupeau de vaches, on le regarderait de travers car, décidément, l’alcoolisme en milieu rural s’aggravait, n’est-ce pas ?

  Modestine avait eu le temps de s’acoquiner avec Lilith, à qui elle avait enseigné la culture des félins de compagnie ; l’élevant comme un bon gros matou, elle lui avait appris des sons à reconnaître, histoire de canaliser ses pulsions. Quand l’animal était en colère, il était ardu de communiquer avec lui par la pensée, et la bergère avait remarqué qu’il était, en revanche, réceptif aux émissions mélodieuses.

  Arthur lui avait tant manqué… C’était là l’occasion rêvée de le retrouver au travers de ce… cette…

 

  Plus tôt, elle avait contacté les Autorités qui, dans un premier temps, avaient évidemment rechigné, puis abdiqué lorsque fut amenée Lilith devant d’éminents paléontologues. Une certaine tendance positive à ne plus juger les gens sans les avoir compris, lui avait permis de ne pas être traitée d’emblée de foldingue. Elle avait dès lors organisé des conférences auxquelles Traknar, qui portait des lunettes spéciales, et la « tigresse » assistèrent. La peau du « héros malgré lui » prenait peu à peu de la consistance, des reflets rosés apparaissant par plaques. Ses yeux s’adaptaient progressivement au soleil de cet univers. Des anthropologues se penchèrent sur son cas, passant des heures à son chevet, bien qu’il se portât comme un charme. Au contact des Humains, il apprenait même à sourire, car la patience, il connaissait !

  Bientôt, Rhéal devint un globe totalement abandonné, se transformant petit à petit en île déserte, à l’image de ces hauts plateaux qui lui donnaient un certain relief. Un monde creux, sans personne pour le modeler à sa guise. Les Terriens ne possédant aucun pouvoir supranaturel, il ne risquait pas d’être façonné à leur convenance. Il était condamné à devenir un dépotoir, une benne à ordures géante… Une prison ? On n’y parquerait pas des détenus, non, car il aurait suffi que quelques résidus du monde précédent subsistassent dans une poche de résistance, pour que le plus doué d’entre eux devînt télépathe et sculptât ce bagne, le métamorphosant en paradis bucolique.

  A force de travail, on avait réussi à créer des portes artificielles qui s’ouvraient dans des directions différentes et à des époques ciblées. D’authentiques sas entre deux mondes décalés dans le temps. Le présent de l’un débouchant sur le passé de l’autre, avant de provoquer un voyage dans le futur du précédent, histoire de revenir au point de départ…

  Ce qui rappelait vaguement les problèmes endurés par Balto à cause de son horloge interne déréglée.

 

  Immobile telle une statue, Balto épiait les alentours comme si un croque-mitaine allait… Ou un couple de smilodons. Ils seraient si obèses, qu’ils obstrueraient les issues du tunnel. Chacun se tiendrait assis sur son postérieur, attendant que l’homme, terrassé par la fringale et les crampes, soit forcé de tenter une sortie. Ils en profiteraient pour s’affûter les griffes avec une lime plus impressionnante qu’un sabre. Alors, ce serait le signal de la curée : ils se jetteraient sur lui, pour le réduire en charpie. Mais au dernier moment, Balto disparaîtrait comme par enchantement, et les deux monstres complices se percuteraient, s’assommant. Il avait déjà vu cela dans les dessins animés… avec tous ces oiseaux faisant la ronde autour de l’énorme bosse qui pointe sur le front à la manière d’une corne.

  Balto sourit, imitant un benêt, tant cette évocation éveillait des souvenirs d’enfance. Au loin, le tonnerre claqua ; perdu dans ses pensées, l’homme sursauta à peine. Un cinglant zigzag zébra le ciel charbonneux, tel le fouet d’un dompteur de fauves. Là-haut, quelque part dans la montagne, la foudre avait décapité un résineux ; mais, dressant fièrement ses troncs face à la gare de Langogne, la forêt mutilée défiait l’ire des nues gonflées.

 

  La montre grise – la parenthèse du temps – ne se trouvait plus au poignet de Balto. Ayant fait son office, maintenant elle ne servait plus à rien. Cela dit, à cause d’une simple éraflure, il aurait pu échouer dans sa mission de sauvetage. Cela l’amusait de songer qu’en aidant le dernier des Rhéaliens à survivre, il sauvegardait l’âme d’une civilisation des étoiles. Et Traknar, comment allait-il se débrouiller pour que de l’unité, on passe à la multitude ? Comment comptait-il repeupler Rhéal ? Etait-il possible de l’accoupler à une Terrienne, comme on le fait avec des animaux d’espèces différentes ? Créerait-on une race hybride ? Mais d’abord, parviendrait-on à le guérir de sa stérilité chronique ? Et quelle femme accepterait de…

  A cinq ans, Balto s’était brûlé le poignet en caressant la flamme d’une bougie. A force de se balancer sur sa chaise, elle s’était dérobée sous lui. Il avait heurté du menton le bord de la table, et, pour se rattraper, avait machinalement saisi la bougie, dont la cire chaude lui avait ébouillanté le poignet, y demeurant collée. Il avait hurlé si fort que tous les voisins, faisant preuve d’altruisme, avaient téléphoné à la Police et aux pompiers simultanément, saturant les lignes. Il en avait gardé une zone « sinistrée » sur l’avant-bras qui avait mis un temps fou à cicatriser. Et il avait été si fier de trimbaler partout avec lui ce trophée… Blessé par une féroce bougie au sang plus ardent que la lave…  

  Longtemps après, il avait remis le couvert… au même endroit… mais cette fois volontairement. Il avait tenté de se suicider avec un couteau, un soir de déprime, tant il en avait marre de supporter la loque humaine que son ombre projetait sur le trottoir. Il s’apprêtait à se trancher les veines, lorsqu’une copine avec qui il soulageait quelquefois son désir de mâle, l’avait surpris, intervenant afin de ralentir la course de la lame fatale. Durant la brève empoignade, l’opinel avait arraché la peau du poignet, comme on pèle une orange. Elle l’avait soigné, mais il en avait gardé une balafre superficielle… mais d’importance. Ayant beaucoup saigné, il avait tourné de l’œil, s’écroulant de tout son poids dans les bras de Martine. Elle avait joué à l’infirmière, s’en occupant comme si elle était sa légitime : elle l’aimait profondément, car il lui ressemblait, faisait partie de sa nouvelle famille… C’était plus qu’un compagnon de déroute !

  Quelques jours plus tard, il décidait sans raison apparente de partir, abandonnant le squat pour une destination qu’il ne pouvait révéler à personne, dans la mesure où lui-même l’ignorait. Martine avait pleuré comme jamais.

  Modestine avait beaucoup ramé avant de le retrouver mentalement. Son cerveau était si altéré par le remords, le renoncement, l’alcool, parfois la drogue, qu’elle n’avait pu tisser un lien psychique solide. Elle avait cette clef à lui remettre. Mais le tatouage était sans doute invisible puisque l’épiderme avait été arraché ; peut-être même était-il inexistant… Pourtant, elle avait senti sa présence : Balto était marqué, elle en était persuadée. La « parenthèse argentée » permettait de refermer une porte spatio-temporelle. De plus, ce que Balto avait pris pour deux aiguilles fusionnant à minuit (ou à midi),

 

(« A minuit, une montre, c’est avant tout un nid abritant un duo d’aiguilles qui s’affichent en solo l’espace d’un soupir de nuit. Superposées tels les corps d’un couple faisant l’amour, elles se chevauchent lors d’un trop bref instant échappé d’un sablier où s’écoule la poussière des ténèbres. De minuscules grains d’éternité la poudroient, semés par le néant… C’est la suie du temps dans la cheminée du monde, et l’être humain en est le ramoneur.

  Minuit, c’est une heure suspecte de pleine lune et de superstition populaire, drogue atavique plus perverse que la religion.

  Ainsi, programmé pour stationner deux fois par jour sur le nombre 12, ce coït temporel indique minuit, pas une minute de plus, pas une de moins. Quant à midi, c’est une toute autre histoire… moins mystérieuse, et de celle qui ouvre l’appétit ! »)

 

ce n’était qu’une orientation spatio-temporelle indiquée par une flèche épointée. Elle était destinée à « montrer du doigt » le monde parallèle programmé pour être réintégré. Lorsqu’il s’agissait de fuir un smilodon, ou de l’attirer dans un traquenard, il suffisait que le boîtier recouvrît totalement la gueule tatouée du tigre à dents de sabre. Et, dès lors, si l’on se tenait en embuscade de l’autre côté de la frontière immatérielle, on repérait aussitôt la bête. En quelque sorte, en marquant de sa griffe les êtres de son choix, le Grand Karnass avait posé la première pierre de sa propre perte. Ainsi, seuls les marqués pouvaient le piéger.

  Traknar avait joué là-dessus pour façonner sa clef en forme de montre – si on la détaillait, elle ressemblait plutôt à une boussole. Il travaillait actuellement sur un collier dont le pendentif figurait un écrin pour le portrait de Lilith. Les suicidés par pendaison étaient moins nombreux… et l’on ne joue pas à se brûler le cou avec une bougie !

  Le jour de la balade avec son père dans le tunnel de Langogne, la clef aurait été inutile face au Grand Karnass, dans la mesure où il ne connaissait pas l’existence de la porte qui venait de s’y ouvrir, et surtout, parce que sa peau brûlée avait été récalcitrante au tatouage. Il avait eu le tort d’être là, tout simplement, tandis que la lumière grise irradiant de Rhéal l’enrobait, et que le tigre à dents de sabre en profitait pour s’évanouir dans la nature.

  Plus tard, la bête s’était réfugiée dans la Forêt de Mercoire, où elle avait égorgé plusieurs personnes et en avait terrorisé cent fois, mille fois plus… L’effroi aura couvert de neige les poils, les cheveux, ridant prématurément les visages, les mains, tant la vue de ce suppôt de Satan aura perturbé le métabolisme de chacun. Et voilà comment, sur ces terres de Lozère, aura été enfantée une légende… toute fraîche ! Celle affirmant que la Forêt de Mercoire est un lieu à ne fréquenter que si l’on n’a pas peur de blanchir et de vieillir avant l’âge.

  Au fil du temps, des gens optimistes ou cherchant à appâter les touristes naïfs déclareront que l’inverse a souvent lieu… Que les vioques en ressortent plus boutonneux que des puceaux, les mégères édentées plus mignonnes que des fillettes portant nattes et socquettes…

 

  Hélas, pendant que les savants terriens s’évertuaient à créer des portes spatio-temporelles sur Vlakastrakna, ils en ouvraient de nouvelles sur sa planète jumelle, qu’ils eurent ensuite le plus grand mal à situer, pour les refermer définitivement… Et suturer les plaies de l’espace-temps devint une sinécure.

  La plupart d’entre elles avaient entraîné le Grand Karnass dans le passé, où il se nourrissait de tout ce qui se présentait à portée de crocs…

  Et voilà comment, au dix-huitième siècle, naquit la mémorable Légende de la Bête du Gévaudan !

 

  Donc, pour fuir un smilodon tout en révélant ses coordonnées, il suffisait de porter cette babiole à son poignet – à condition, toutefois, d’avoir la face léonine de Lilith tatouée là où bat le pouls – et d’orienter la flèche vers la porte spatio-temporelle convoitée. Ce dessin à même la peau, c’était la marque de la bête, et il était impossible de la localiser sans employer la télépathie pour capter sa fréquence cérébrale. La pourchasser à l’aveuglette, c’était courir le risque d’errer une éternité durant, parcourant d’innombrables kilomètres, avant de repérer la première victime de ses griffes. De plus, si c’est elle qui vous ciblait, vous risquiez de finir éparpillé dans son estomac, le temps d’un bon coup de dents. Et vous n’auriez assurément pas la possibilité de geindre dans son ventre, imitant le canard de « Pierre et le loup », le conte musical de Serge Prokofiev, puisque vous ne connaîtrez certainement pas cette chance d’être avalé vivant.

  Finalement, Traknar n’avait pas été trop maladroit à l’occasion de l’invention de cette pseudo-clef ! Et c’est uniquement la providence qui en avait détourné l’efficacité et motivé l’utilisation du système D.

  Il était à souhaiter que le collier fût également efficace… N’importe qui étant apte à le porter pour chasser le prédateur !

 

  Modestine s’était pointée dans cette clairière de la Forêt de Mercoire dans le but d’y rencontrer Traknar, qui devait lui remettre la… babiole. Elle était partie en reconnaissance du côté de Langogne, ayant repéré le Grand Karnass dans les parages. D’étranges bruits couraient au sujet de ce sous-bois hanté par des croyances infondées, et il était prévu que Traknar l’y rejoignît, une fois la « parenthèse argentée » en état de marche. L’expression « course contre la montre » était plus que jamais d’actualité !

  Là, Modestine avait cru capter des ondes émises par les synapses de Titi, et s’était dirigée dans cette direction – mais avant tout, pour comprendre. Elle était tombée sur Gwendal Kerjean, le campeur breton. Afin de vérifier son identité à distance, elle avait chantonné le thème de petit Pierre, l’autre extrait connu de « Pierre et le loup ». Il n’avait pas réagi. Dans la pénombre, la différence de physique ne l’avait pas vraiment interpellée. Elle était évidemment au courant que son frère était mort, mais l’espoir aveugle faisait généralement naître une lueur dans les tunnels les plus obscurs. Lorsqu’elle s’était aperçue que ce n’était pas Titi, elle avait paniqué et, plus troublée que déçue, avait assommé l’inconnu. Comme si elle lui en voulait de ne pas être celui auquel son for intérieur aspirait…

  Dans un film américain, elle aurait fait sa fête au mec, pour éliminer un témoin gênant du rendez-vous… 

 

  Il avait été décidé en Hauts Lieux de ne pas faire de vagues ; à la moindre secousse, un tsunami déferlerait. Il était prioritaire de ne pas alerter le monde rural, car sortir de sa léthargie cette Bête du Gévaudan qui hibernait dans les mémoires, encore vivace, c’était réveiller les vieux démons. Ici, à la campagne, certains mauvais esprits n’attendaient que cela pour crier à tue-tête que le Diable était de retour, haranguant les foules en manque de grande peur. La religion y couvait sous la cendre, et rallumer cette étincelle, c’était l’assurance de mettre le feu aux poudres. Le bouche à oreille fonctionnait comme une loupe ici. 

 

  Par la suite, Modestine s’était attardée sur les rapports qu’elle avait entretenus avec Balthazar Beltoise, sans qu’il en eût conscience.

 

  « A l’époque, on me disait grande pour mon âge, mais le compteur est resté bloqué. Je n’ai appris que j’étais atteinte de nanisme que lorsque je fus capable de remarquer que je ne plafonnais pas tout à fait à la même altitude que mes copines. J’étais amoureuse de toi, Balto, et si Titi te suivait, c’était uniquement parce que tes balades matinales l’intriguaient. Moi, par contre, j’aimais t’épier tout en sachant que tu ne te doutais pas de ma présence. C’était jouissif. J’ai agi comme ça presque tous les matins. Le reste de la journée, je le passais à m’imaginer ce que tu aurais dit ou fait si tu m’avais surprise, et ça suffisait à mon bonheur. J’ai beaucoup souffert parce que nos parents ne se fréquentaient pas en dehors des périodes de vacances, et il me fallait compenser ce manque affectif. J’ai maintes fois essayé d’établir le contact mentalement, mais tu n’étais pas réceptif. C’était comme si tu dressais un barrage m’interdisant l’accès de ton esprit. J’aurais eu besoin d’un sésame. Quant à celui de ton cœur, ce n’était même pas la peine d’essayer… Par la suite, c’est allé en s’améliorant ; mais tu étais devenu si différent, tellement distant… Les liens que tu avais tissés avec mon frère m’ont bien aidée à communiquer enfin avec toi. Me calant sur cette fréquence, je me suis engouffrée dans cette faille inespérée. Ensuite, je pense que mes nombreuses incursions ont court-circuité ton cortex cérébral, chamboulant ton horloge interne. Ton cerveau s’est mis à fonctionner au-delà des dix pour cent habituels, et tu as eu le don de visiter l’avenir pour protéger ton présent. Ta physiologie en a été déréglée : régression physique, amnésie partielle… Lorsque tu m’as retrouvée, là-bas, sous le viaduc, s’est produit un déclic, un choc émotionnel, et tu as recouvré la mémoire en perdant ton don. Ce qui prouve clairement que la présence de l’un dépendait de l’absence de l’autre. J’ai réussi à t’attirer par ici, mais je me demande si un jour ou l’autre, tu n’aurais pas retrouvé le chemin sans mon aide. Je savais que je piègerai le Grand Karnass en me servant de Lilith, sa fille, comme d’une chèvre, plan auquel Traknar avait également pensé, coutumier de la chose, apparemment… Mais j’avais besoin de toi aussi, pour que ses connexions mentales se branchent sur les tiennes. On a longtemps cru que je pouvais agir seule, mais la clef ne fonctionne pas sur ma peau, qui devient grise à force de m’éterniser sur ce monde parallèle. La pigmentation n’est plus la bonne, et le tatouage s’efface. Toi, par contre, tu étais… adéquat. Il suffisait que ton épiderme se place entre la parenthèse du temps et mon poignet. Sans ta cicatrice, tu aurais ressenti des picotements à la naissance de la main, comme si les canines du smilodon te piquaient… C’est le signal du repérage de la bête. La symbiose a fonctionné correctement… ta parenthèse du temps sur ma peau décolorée mais recouverte par l’ombre de ta pigmentation. Et n’oublie pas ce que je t’ai déjà dit, le tatouage, même s’il n’apparaît pas sur une peau brûlée, est opérationnel, il n’est qu’invisible. Il ne s’efface que si on ôte la peau après avoir été marqué. Je suis assez fière de mon réflexe, sinon le Grand Karnass nous dévorait et restait sur Terre avec Lilith. Ils s’y seraient reproduits, auraient été traqués par des chasseurs téméraires, par l’Armée, se seraient réfugiés dans des forêts, terrorisant des bûcherons, des familles entières de paysans, de touristes… Pourtant, j’ai tout fait pour te préparer à cette rencontre, provoquant cette vision du pêcheur pour te mettre à l’aise avant l’inévitable rencontre avec Lilith. Oui, le pêcheur, c’était l’image de ton père, et tu ne l’as même pas reconnu, je pense. Ton amnésie partielle avait occulté jusqu’à son visage. Ou bien, ta mémoire a-t-elle été motivée par cette présence oubliée mais dont ton cerveau avait gardé l’empreinte invisible. On ne le saura jamais. Lilith t’a agressé parce qu’elle est avant tout un gros chat, et que les matous sont très méfiants avec les inconnus. Elle a seulement agi en fonction de son instinct, et son physique hors normes a fait le reste. Heureusement qu’elle est croisée avec une lionne, sinon son attaque aurait été plus meurtrière. L’hybridation a du bon parfois. Ce jour-là, dans le tunnel, il s’est trouvé que nous étions tous réunis au même endroit, mais pas pour les mêmes raisons. Je crois que nous avons subi le rayonnement gris que tu as été le seul à voir réellement… Ton père, lui, a probablement été épargné parce qu’il nous tournait le dos pendant l’irradiation… Maintenant, avec tout ce qui s’est passé, je sais que nos deux vies étaient liées dès le début, mais que ce n’était pas l’heure ! Hélas, aujourd’hui, il est trop tard. La parenthèse s’est refermée, la vie ne l’ayant pas ouverte au bon moment, ni au bon endroit ! »

 

  Elle avait failli lui poser une question qui lui brûlait les lèvres, mais s’était aussitôt ravisée.

  Oui, qu’aurait-il pensé d’elle, s’il en avait été amoureux et qu’elle doive, par honnêteté, lui avouer qu’elle était atteinte de nanisme ? Aurait-il rompu brutalement ? Aurait-il pleuré, joignant ses larmes aux siennes, en une interpénétration de gouttes de pluie salées ? Car, plus tard, à cause de sa taille, elle aurait plus ressemblé à sa fille qu’à sa fiancée… Pourtant, son cœur était celui d’une femme, et arborait une grosseur normale, avec son poids de sentiments à offrir. Leur amour d’enfance n’en serait pas sorti grandi. Ils étaient si jeunes… l’âge où l’on manque cruellement de tact.

  Modestine frissonna, et enchaîna après un soupir que Balto fit semblant de ne pas remarquer.

 

  Elle évoqua ensuite le cas de Traknar, l’illustre rescapé de la planète d’adoption des Rhéaliens. Balto, en plaisantant, lui avait conseillé de rééditer avec lui l’expérience d’Adam et Eve : ce monde vierge et gris n’attendait qu’eux pour se développer. Bien que ce fût mal venu à cet endroit de la conversation, elle ne s’en était nullement formalisée. Ils en avaient ri de bon cœur. Réécrire la Bible en considérant que la Terre possédait une sœur jumelle… Avec Traknar, stérile et immortel, l’Humanité serait vouée à ne jamais voir le jour ! Dieu, Lui, dépassé par les événements, demeurerait impuissant, regrettant d’avoir créé cet Adam à l’image de…

  Traknar avait été contacté par les Américains, qui suggéraient qu’un pont spatio-temporel fût érigé entre Vlakastrakna et les Etats-Unis. Jonglant avec l’hégémonie planétaire et spatiale, ils avaient du mal à supporter que ces portes débouchant sur un ailleurs commercialisable, ne s’ouvrissent que sur le territoire français. Par la suite, lorsqu’ils avaient eu vent que l’on pouvait modeler une planète selon son bon vouloir, à condition de posséder l’art de sculpter son habitat à la sauce rhéalienne, avait été évoqué le clonage.

  Il y avait eu une fuite. Museler les médias, c’était une chose, mais interdire aux Services Secrets de regarder par le trou de la serrure, c’en était une autre… Cloner Traknar et métisser les deux races, tel était leur plan à court terme. Ensuite, leurs enfants, surentraînés psychiquement, pourraient ainsi remodeler cette planète selon des critères préétablis… Ce serait, en quelque sorte, un nouveau Disney World. On y pratiquerait l’élevage de smilodons, de machairodus, de mammouths, d’aurochs… On conjuguerait l’ère quaternaire au temps présent. Ce serait le plus fantastique zoo jamais créé. Les gens feraient la queue devant les portes à tambour spatio-temporelles ; les gosses en avaient marre de jeter des cacahuètes aux singes… On n’aurait plus besoin de chercher dans l’ambre des moustiques ayant jadis piqué ces bêtes-là, pour en soustraire l’ADN. Spielberg et son « Jurassic Park » étaient déjà dépassés… La réalité faisait son cinéma avec des acteurs plus vrais que nature.

  A peine pondu, étouffé dans l’œuf… Le projet avait capoté, les gouvernements du monde entier s’y étant solennellement opposés. Toutefois, Traknar avait réclamé de l’aide à Modestine, car il était dans ses intentions d’ouvrir une porte dans le passé, quelque chose, au cœur de cette région moyenâgeuse, le turlupinant. Modestine lui avait touché deux mots sur son frère, témoin à distance de faits bizarres ayant visé l’Ardèche. L’homme gris, interpellé par des ondes nébuleuses, avait voulu vérifier. Modestine pourrait y contacter des « gens du cru », se connectant mentalement sur leurs aïeux grâce aux empreintes psychiques qu’ils auront laissées dans la mémoire de leurs descendants. Partant de là, Traknar confectionnerait un collier dont il suffirait d’introduire la photo de la personne concernée, pour dénicher une porte spatio-temporelle accédant à son époque. Ce serait là l’opportunité de tester la nouvelle invention de cet homme dont la peau rosissait et le cerveau apportait un poids nouveau sur la balance des Terriens.

  Balto était alors entré en scène, rapportant les légendes lozériennes relatées par Gwendal Kerjean. Dans un passé relativement récent, d’autres événements s’étaient produits en Lozère : à Naussac, où l’apparition d’une porte avait inondé un village maudit ; à Chapeauroux, où un enfant avait terrorisé un garde-barrière halluciné…

  Tout cela attestait que des seuils temporels avaient d’évidence été franchis au siècle dernier dans cette partie du Massif Central. Mais le responsable n’en était nullement le Grand Karnass car, dans les environs, aucune dépouille humaine ou animale mystérieusement tuée n’y avait jamais été découverte.

  Pour surveiller ces portes, des volontaires avaient été recrutés ; on les avait payés à prix d’or pour prendre le pouls du temps. Des mercenaires qui feraient n’importe quoi pour s’enrichir dans la marginalité. Ils s’étaient installés discrètement à proximité des sites impliqués, où des légendes avaient poussé comme des champignons.

  Ainsi avait-on appris qu’en 1956, une faille avait fêlé l’espace-temps du côté du Moulin du Rayol, en Ardèche, provoquant une chute de neige en plein 14 juillet. Décalage météorologique que la Presse locale avait classé dans la catégorie des hallucinations collectives. En parallèle, depuis plusieurs décennies, les psys du coin avaient constaté une recrudescence des maladies psychotiques du type schizophrénie, paranoïa… et quelques cas isolés de mythomanie.

  La principale personne ciblée avait été Florette Jolivet, l’ancienne fiancée de Titi, et dont l’aïeule, la « dame de feu », avait fait parler d’elle… Prétextant des raisons personnelles et écologiques, elle protégeait en réalité un seuil temporel. Elle était l’une de ces mercenaires…

  Le propriétaire du Moulin du Rayol, Raymond Rayol, ayant chassé le précédant dans des circonstances jugées mystérieuses par les villageois de Lavillatte, le hameau voisin, était venu là pour épier une prostituée qui habitait juste en face. Elle ne sortait jamais de chez elle, et c’était louche…

  L’indicateur que Traknar avait recruté et qui avait enquêté puis surveillé la porte du Moulin du Rayol, avait tissé autour de sa personne une très bonne couverture : il était écrivain et cherchait l’inspiration au contact de ce territoire hanté par des légendes. Il s’appelait Clarence Lespinasse.

  Raymond Auriol était l’arrière-grand-père de Clarence Lespinasse. Quant à cette prostituée casanière… Rien ne dit qu’elle n’aie jamais existé, mais de mauvaises langues prétendirent dans le pays ardéchois que c’était une nymphomane ; d’autres qu’elle surveillait les allées et venues de Rayol-le-Vieux, qui était son mari, le harcelant. Le bougre ne s’en vantait guère…

  Des harpies désœuvrées eurent l’outrecuidance d’affirmer qu’elle l’avait empoisonné. Un soir, elle avait entendu une femme jouir si fort, en face, que son cri avait enjambé la route pour entrer directement dans sa chambre. C’en était trop, elle ne supporterait pas une humiliation de plus ! Le lendemain, elle versait du curare dans la tisane de la réconciliation, avant d’inviter l’aubergiste à fumer ce calumet de la paix éternelle

  Il avait accepté cette collation, car elle lui avait enfin promis de divorcer…

  Raymond Rayol était officiellement mort d’une leucémie. Et la prostituée était une mercenaire… qui surveillait la même porte que la « dame de feu ».

 

  Echangeant ces informations, Modestine et Balto étaient devenus livides. Ils avaient décidé de ranger toutes ces coïncidences dans un tiroir, et de brûler le meuble.

  Ils avaient bien une petite idée sur ce qui se passait là-bas, dans le passé, mais chut !

  Des espions américains sans doute…

 

 

?

 

 

 

– Retour aux sources –

 

 

 

  Prendre le taureau par les cornes…

  Cette expression n’effrayait plus Balto, non. D’abord parce que cela ne serait plus mal interprété par un smilodon rôdant aux alentours des anciens abattoirs, ensuite parce que sa phobie des bêtes à cornes appartenait désormais au passé.

  Il ne put se retenir d’en sourire. Il souriait beaucoup depuis quelques temps. C’était bon signe. 

  Fermement décidé à prendre également le bon wagon, Balto s’apprêtait à sauter dans le train en marche. Il n’avait fait que s’endormir dans un hall de gare, après avoir raté sa correspondance…

  Regrimper dans l’arbre de vie et s’accrocher aux branches, au risque de s’y égratigner la paume des mains, aurait dit ce cher Tiburce. Remonter la pente, repartir à zéro, oui, pour arriver à quelque chose qui s’éloignât de ce néant qu’il avait trop souvent côtoyé. Ne plus avoir honte d’exister, se réhabiliter enfin. Ayant longtemps stationné au pied de l’échelle, il comptait en atteindre le sommet sans en dénombrer les barreaux,  les yeux fermés, afin d’y demeurer perché jusqu’à la fin… Et si un craquement attestait d’une usure du bois, il simulerait la surdité. Rien ne pouvait l’empêcher de revivre, pas même un pied cherchant un appui fuyant sous la semelle. Là-haut, le panorama y serait très certainement… vivifiant. Ses paupières lâcheraient du lest et son regard embrasserait un avenir tellement plus reluisant que son passé récent ! Certes, le vertige l’y attendait, mais il tiendrait bon, s’accrocherait aux branches… De plus, il avait du retard à rattraper, et cela impliquait de stabiliser son équilibre au plus tôt, de remettre SA pendule à l’heure.

  Pour le côté symbolique de la chose, il reprendrait le cours normal du temps dans ce couloir d’obscurité où tout avait commencé : le tunnel qui mène tout droit à l’emplacement des anciens abattoirs de Langogne. Et aujourd’hui… vers la lumière !

  Modestine lui avait aimablement proposé de s’installer chez elle, en attendant. En attendant quoi ? Son retour ? A la mort de ses parents, elle avait hérité avec Tiburce de la maison familiale, mais ils avaient refusé de concert. Elle avait préféré acheter une petite maison bâtie au cœur de la campagne aixoise, où elle s’occupait d’animaux abandonnés. Son frère, lui, était resté à Marseille, ville qu’il appréciait surtout pour la poésie de son soleil qui, à l’heure du crépuscule, se baignait dans la mer, avant d’être englouti par l’appel du large.

 

  Le séjour de Balto sur ce monde de grisaille avait été trop bref pour altérer la couleur de sa peau. Il avait offert la clef spatio-temporelle à Modestine, qui avait choisi de demeurer sur Rhéal. Peu à peu, son teint devenait grisâtre, et celui de Traknar virait carrément au rosé, bien qu’il ne se rendît que très rarement sur la Planète Bleue.

  Elle se sentait à l’aise en ces lieux, comme une résidence secondaire où il fait bon vivre quand on est à la retraite. Son attitude évoquait une orpheline qui découvre une nouvelle famille. Le dernier des Rhéaliens y avait mentalement conçu un habitat en forme de chalet suisse, à l’image de ce que souhaitait la Terrienne. Ces désirs avaient été des ordres, semblait-il. D’évidence, l’apparente fragilité de cette Française cinquantenaire le séduisait, dans la mesure où le nanisme dont elle était atteinte et son âge relativement avancé pour un esprit terrien, ne signifiaient rien, strictement rien dans le sien. Sans parler de ses yeux bleus, qui symbolisaient cet azur où il ne s’était jamais baigné, ni englouti, avant de franchir les portes…

  Ce cube approximatif de rondins de bois mal empilés et dont la coloration évoquait plus l’acier que l’écorce d’un arbre, avait été « créé » à une distance respectable des tentes destinées aux légionnaires. Des bungalows démontables abritaient les sommités scientifiques. Les mercenaires, hommes et femmes fraîchement recrutés, se tenaient à l’écart des « képis blancs », qu’ils ne fréquentaient pas, les jugeant trop franchouillards. Mais tous faisaient la navette entre Vlakastrakna et la Terre, craignant de ternir leur épiderme s’ils s’éternisaient sur cette pâle copie de la planète mère. La comparant à un « globe momifié », d’aucuns lui octroyaient un sobriquet de son cru : boule fantôme, astre de suie, étoile sans lumière… Ainsi le nouvel arrivage se pointait-il, chaque élément de la troupe arborant un regard dur et froid, et l’on se gardait bien de jauger la mission d’un œil critique. Parfois, un embouteillage bloquait le seuil immatériel d’un sas spatio-temporel, et l’on en profitait pour laisser fuser des noms d’oiseaux qui, paradoxalement, détendaient l’atmosphère.

  Fidèle à ses origines, l’homme gris, quand il ne s’agitait pas, dormait métaphoriquement à la belle étoile. Car, nonobstant cet œil glauque représentant un soleil anémié, ce ciel d’outre-tombe incarnait plutôt la peau d’un éléphant sur le point de mourir. Sur Rhéal, la température ambiante ne changeait jamais ; en revanche, elle s’adaptait à la chaleur corporelle de chacun. Tel le rémora sur un requin, elle se collait à vous, donnant à votre chair l’impression de mijoter dans la chaude marmite du ventre maternel… De toute façon, ici, pas le moindre vent n’en caressait les reliefs tronqués, nulle pluie n’y mouillait le sol moquetté de suie…

  Juste avant de partir, Balto avait remarqué que Traknar gesticulait, aux prises avec un légionnaire assez imposant, ma foi… Un géant blond qui, apparemment, était réticent aux injonctions. Certains ne reconnaissaient aucun pouvoir à ce pantin cendré dont on apercevait, sans être forcément observateur, les organes internes par transparence. Vue de loin, la scène était burlesque ; on aurait dit l’extrait le plus comique d’un film muet, à l’époque de Charlie Chaplin, alias Charlot. On pensait tout de suite à « Laurel et Hardy » ; et là, Stan Laurel éprouvait les pires difficultés à communiquer avec cet Oliver Hardy barbu.

  La querelle avait eu lieu au pied de l’île suspendue au sommet de laquelle avait été parqué le Grand Karnass. Après avoir vérifié qu’aucune porte ne s’ouvrait dans l’unique galerie, ils en avaient clos l’accès au moyen de rochers terriens, dont le moins gros pivotait afin que l’on puisse nourrir la bête. Régulièrement, un volontaire y amenait un bovin, que l’on abandonnait aussitôt dans l’obscur boyau de la mort. Ensuite, les cris de douleur se mêlaient aux grondements caverneux… mais personne ne les entendait. Le smilodon, affamé, squattait la galerie, attendant que soit « larguée » la viande, et l’on faisait très attention à ne pas faire une fausse manœuvre car, si le tigre géant s’échappait, on serait obligé de l’abattre avant de l’avoir étudié.

  Domestiquée, Lilith vivait en liberté aux côtés de Modestine et se souciait fort peu de la proche présence de son père… La Terrienne insistait pour que l’on ne qualifiât pas le Grand Karnass de géniteur devant sa fille, car elle considérait que c’était là une marque d’irrespect et de désintérêt. Les militaires faisaient la gueule mais obtempéraient.

  La dispute avait probablement un quelconque rapport avec cet animal dont tout le monde s’accordait à dire que ses canines ressemblaient à des défenses de morse. Les légionnaires, refusant son nom officiel qui, à leur goût, sonnait trop comme un grade, l’avaient rebaptisé Dracula.

  Pour couper court, Modestine avait embrassé tendrement Balto, détournant son attention. Elle lui avait solennellement intimé de ne rien révéler sur Terre, de garder le secret, puis l’avait raccompagné sur le « pas » de cette porte naguère empruntée par le Grand Karnass, tandis qu’il surgissait dans le « tunnel des abattoirs », à Langogne, plus de quarante ans auparavant.

  En passant sous le « chambranle » invisible, il avait eu l’opportunité de lire de l’inquiétude dans le regard de la sœur de Tiburce. Elle paraissait subitement pressée qu’il s’en aille, comme si un danger le menaçait et qu’elle cherchait à le protéger en précipitant son transit. L’isolait-elle d’une catastrophe, en le renvoyant plus tôt que prévu sur leur planète d’origine ?

  Si Balto avait possédé le don télépathique de cette femme, nul doute qu’il aurait pris la liberté de décrypter son « courant de pensées ». Craignant d’imploser, il aurait au préalable tamisé ces ondes cérébrales dont la fréquence développait une puissance d’émission capable de saturer le plus sophistiqué des récepteurs. Comparé à ce qu’elle lui avait confié, il avait d’ailleurs remarqué que son pouvoir se développait sensiblement au contact de Traknar. Se contentant jadis d’échanges privilégiés avec son frère, elle avait évolué au point de visiter les cerveaux qu’elle mettait en joue, chasseresse au mental exacerbé. Et maintenant, la voilà qui hantait des cervelles réputées hermétiques, prenait d’assaut les forteresses de l’esprit les mieux armées… Elle évoquait un ventriloque qui, pour dialoguer, se servirait de ses synapses à la manière d’un sonar. Peut-être même parlait-elle aux animaux, tel le pittoresque docteur Dolittle. Sur Rhéal, hormis la mascotte et le prisonnier, il n’y en avait pas, et c’était peut-être là le véritable motif de son refus de retourner sur Terre, car les bêtes en savaient tellement sur les Humains, avec lesquels ils avaient de plus en plus de mal à cohabiter, qu’ils avaient préféré, au fil des siècles, devenir muets. A moins que leur silence radio ne fût un leurre… pour avoir la paix et taire des vérités pouvant s’avérer dangereuses pour un bestiaire exposé à des représailles. Si, bien sûr, les Humains étaient équipés pour assimiler les réflexions et les reproches qui leur étaient destinés.

 

  Il n’aurait su expliquer comment, mais il avait tout de suite deviné qu’il avait été ramené sur Terre très peu de temps après son arrivée précipitée sur le rocher plat en forme de galette de pierre. Les nuages avaient la fièvre, et le ciel orageux paraissait un couvercle posé de traviole sur une casserole d’eau dont le cul était chauffé au lance-flammes. Il hésitait, se demandant s’il n’était pas préférable, avant de partir, d’attendre que l’arc-en-ciel tirât sa dernière flèche irisée, ou s’il ne valait pas mieux déserter immédiatement la région, pour tenter de tout oublier rapidement… ailleurs. Un comble pour quelqu’un qui vient tout juste de recouvrer la mémoire, non ?

  Le passage d’un train, qui secoua la voûte du souterrain, lui agressa les tympans, et il décida de sortir sous la pluie. Il fut mitraillé par les gouttes, mais cela lui procura un bien-être non négligeable. A peine avait-il parcouru une trentaine de mètres que l’averse cessa. C’était dimanche, puisqu’il entendait des cloches révélatrices d’une fin de messe. Mais était-ce celui du jour de son départ pour le monde parallèle ? N’aurait-il donc passé que deux ou trois heures sur Rhéal ? Lui avait-on concocté un retour savamment dosé, afin qu’il ne paniquât pas trop à l’issue de ce dépaysement subit ? Etait-ce une étroite parenthèse ouverte et refermée le temps d’une respiration ? D’évidence, les migrations spatio-temporelles se maîtrisaient parfaitement dorénavant.

  D’où il se tenait, à quelques pas de l’Hôtel de la Gare dont les Beltoise et les Barnouin avaient été de fidèles clients, il avait tout loisir de zieuter les touristes qui patientaient sur le quai de la gare, tous au garde-à-vous, s’ennuyant avant de monter dans le train touristique des Gorges de l’Allier. Présentement, le convoi stationnait sur une voie de garage. Ils avaient pourtant l’air d’être ravis de buller enfin à l’air libre, l’orage les ayant contraints à squatter un hall impersonnel dont les effluves de vieux mégots leur avaient vaguement rappelé les interminables queues aux guichets de la Poste.

  Balto n’avait pas d’argent, mais voyager incognito, c’était devenu sa spécialité à Marseille. Cela précisé, jusqu’à aujourd’hui, il n’avait jamais fraudé sur les longues distances, l’auto-stop l’ayant à maintes reprises aidé à ne pas abuser. Mais hélas, pour atteindre la destination prévue, Langeac, un important détour par la route du Puy-en-Velay s’imposait, aucune départementale ne longeant l’Allier à cause d’une géographie chaotique et sauvage. N’ayant pas la chance de voler comme une buse ou un circaète, il prendrait donc ce train jusqu’à Langeac, à la manière d’un passager clandestin qui n’a pas peur de se montrer.

  C’était un sacré baptême, ma foi… l’unique fois où il oserait tricher dans un transport en commun différent des bus marseillais. Il devrait se faire petit car, au premier abord, son aspect négligé n’inspirait guère confiance – ni au second, d’ailleurs.

  Poursuivant son itinéraire de fraudeur pressé, il monterait plus tard dans un train de la grande ligne, en direction de Clermont-Ferrand, espérant ne croiser aucun contrôleur, puis ferait de l’auto-stop jusqu’à Comblessac. Ce serait plus prudent : il n’avait pas envie de finir en taule. Mais qui oserait mettre Superman derrière les barreaux, hein ? Personne n’aurait la force et le courage de l’y enfermer, car rien ne résistait à son désir d’évasion, pas même un parasite cérébral, n’est-ce pas ? Oui, mais Superman aurait pu survoler les Gorges de l’Allier, lui !

  Nul ne s’en doutait, mais son intervention avait sauvé et sauvera… du monde.

  Et puis, Gwendal Kerjean le lui avait clairement dit, lorsqu’ils s’étaient quittés presque à contre-cœur : « Viens me voir quand tu veux, j’aurai peut-être quelque chose pour toi ! »

  Balto avait ébauché une moue dubitative, tant il était persuadé qu’ils ne se reverraient jamais.

  Il se trompait lourdement.

 

  Balto était attentif au discours du guide du patrimoine qui s’exprimait dans un micro dont le bon fonctionnement était épisodique. On ne captait que la moitié des phrases, et le reste du temps, il fallait tendre l’oreille. Dans le wagon, les baffles « crachotaient » un peu ; malgré cela, cet homme au timbre ingrat parvenait à communiquer sa passion de la région. Des gosses pleuraient, des ados s’ennuyaient ferme, des adultes supportaient tout, d’autres non, qui râlaient inutilement. L’organisation était archaïque mais fort sympathique : en tout cas, c’était suffisant pour donner envie aux curieux de se plonger dans les bouquins traitant de la Lozère et de la Haute-Loire. 

  Balto avait surtout été impressionné par la longueur du viaduc de Chapeauroux ; il pensa que seul un croque-mort ou un cancrelat pouvait rester de marbre devant la beauté sauvage de ce panorama. C’était un spectacle à recommander aux blasés du train, dont il avait longtemps été l’archétype. Tunnels et viaducs se succédaient à un rythme d’enfer, et le convoi ralentissait régulièrement afin de permettre aux passagers d’admirer l’originalité des roches basaltiques ; l’Allier qui serpentait, parallèle à la voie ferrée, au fond du vallon ; les châteaux en ruines perchés sur des promontoires naturels, la plupart datant du Moyen Age ; un barrage hydraulique conçu pour permettre aux saumons de remonter la rivière en période de fraye… On photographiait, mitraillant les sites, certains se mettant carrément debout devant les fenêtres, ce qui dérangeait les paparazzis du dimanche assis du mauvais côté. Des photos seraient voilées, des souvenirs mitigés s’emmagasineraient dans les mémoires… Mais peu importait, car cela faisait partie intégrante des aléas du tourisme. Des disputes pimentaient le voyage, toutefois rien de grave ; Balto, qui se tenait en retrait, faisait semblant d’en sourire.

  Tout à l’heure, trop occupés à achever dans les meilleures conditions leurs vacances estivales, les voyageurs n’avaient pas remarqué que cet individu, là, qui arborait la dégaine débraillée d’un Don Quichotte d’opérette, eh bien… c’était Superman ! Mais lorsqu’il était monté dans le wagon de queue, d’affreux gamins l’avaient montré du doigt en pouffant comme des hyènes. Heureusement, leurs parents les avaient souverainement ignorés… Braves gens !

  Le court déplacement commençait plutôt mal. Mettant le nez contre la vitre, il avait en effet constaté que même un tank aurait peiné pour avancer dans un tel amoncellement de rochers, d’éboulis, de forêts de résineux et d’à-pics vertigineux. Lorsque le train touristique ralentit pour franchir le viaduc de la Madeleine, il sut sans que le guide ne s’exprimât pour nommer l’endroit, que Titi avait été « défenestré » ici. Il éprouva subitement un violent sentiment de haine. Il se mit à  suer, et des frissons dressèrent ses poils gris, contraste anatomique révélateur d’une angoisse profonde et incontrôlable. Ses joues s’empourprèrent, tel un serial killer sur le point de commettre un crime. Une boule se noua dans sa gorge, il serra les poings à s’en briser les phalanges. Ses dents claquèrent, mais les hurlements des bambins indisciplinés masquèrent ce bruit sec et saccadé d’émail maltraité. Le malaise se dissipa.

  Le responsable de ce meurtre courait encore. Etait-il protégé par son statut d’ancien légionnaire ? Avait-on eu peur, en l’arrêtant, d’ouvrir la porte des confidences ? Les autres auraient-ils lâché le morceau aux médias, parlant sans restriction de ce dont ils étaient témoins quotidiennement sur le monde gris ? Etait-ce un chantage ? Un complot ourdi à l’échelle nationale ? Depuis le temps, et avec tant de preuves dévoilées, comment cet homme avait-il pu disparaître comme par enchantement, sans jamais être inquiété par la suite ? S’était-il faufilé sur le monde gris, pour s’y fondre, caméléon humain impossible à détecter ?

  Balto n’avait plus vraiment envie de contempler le paysage. Des visions le harcelaient.

  Il se voyait descendant du train en marche, pour réceptionner au vol son vieux pote Tiburce – normal, puisqu’il était Superman. Quelqu’un l’avait éjecté du wagon, et il était intervenu avant que la tête du contrôleur ne se fracassât contre la tôle, ou que son corps s’écrasât entre les roues du monstre de fer. Il ne risquait pas de se rompre les os, lui, non, puisqu’il était S… Le légionnaire, derrière la vitre, le narguait, lui faisant « bye bye » de la main. Mais quelle arrogance ! Comment osait-il braver le courroux d’un super héros ?

  Il se voyait surgir derrière l’ancien « képi blanc », tandis que Tiburce lui demandait son titre de transport, et l’immobiliser alors que l’agresseur ébauchait un geste menaçant, s’apprêtant à empoigner ce corps si frêle revêtu de la tenue réglementaire de la SNCF…

  Il se voyait en… et le légionnaire hurlant de peur, après qu’il eût fait volte-face à la vitesse de l’éclair, et…

  Ce cri déchirant… Quelqu’un tire la sonnette d’alarme…

  Balto descendit à Langeac, patienta cinquante bonnes minutes avant l’entrée en gare d’un train de la grande ligne, le « Cévenol », sa correspondance pour Clermont-Ferrand, et…

 

  Il était arrivé à Comblessac après avoir changé trois fois de « cornac ».

  Il lui fallait maintenant dénicher le Bock d’Or, la brasserie de Gwendal Kerjean.

 

  Parvenu à destination vers deux heures du matin, Balto s’était assoupi sur un banc public, dans un square. Inconstante, la lune ressemblait à la lentille figée d’un vieux phare submergé par les embruns. Des chauves-souris aux trajectoires aléatoires tricotaient dans le ciel un chandail de nuit aux mailles trop larges. Il faisait doux. Il avait paradoxalement dormi d’un sommeil déserté par les rêves. A l’aube, lorsqu’il s’était mis debout, il n’avait ressenti aucune douleur articulaire, pas le moindre craquement suspect… Il avait été surpris de ne pas entendre un coq lancer son contre-ut cocardier de crécelle rouillée. N’y avait-il donc pas de gallinacés à la crête empanachée dans cette région ? Mais qui gardait les poulaillers alors ? Des chiens ? Il y en avait qui aboyaient au loin, mais c’était sans doute pour effrayer un chat, pas pour éjecter du pieu des paysans aux paupières plombées.

  Il avait faim. Un adepte du footing matinal le renseigna au sujet du Bock d’Or. C’était juste à deux pâtés de maisons de là… Il s’y rendit d’un pas alerte. Il avait envie d’un café bien chaud et très sucré. Peut-être un croissant ou deux, selon l’humeur de Kerjean, avec qui il avait déjà gueuletonné, là-bas, dans la Forêt de Mercoire… Il savait que cet homme avait le cœur sur la main ; et ce cœur était si gros, prenait tant de place, qu’il ne risquait pas de laisser pousser un poil de paresseux au centre d’une paume.

  L’enseigne était cynique à souhait, et très originale. Certains pouvaient assimiler cet humour décalé à du mauvais goût, le trouver vulgaire et déplacé, mais ceux-là n’avaient qu’à aller boire ailleurs ou changer de trottoir. Ce n’était tout au plus que de la surcharge de fioritures, quelque chose d’assez gothique, et cela avait été conçu pour plaire à une clientèle ciblée… Rien de sectaire là-dedans ! Au contraire, il suffisait que les esprits soient ouverts, un point, c’est tout ! Et ce n’était pas gagné d’avance !

  Elle représentait un druide vêtu d’une toge visiblement tissée de fils d’or et qui tenait dans sa main gauche le Saint Graal. Il y introduisait avec son autre main un cercueil entrouvert, d’où s’échappaient quelques précieuses pépites rondes comme des billes. Auréolées d’un anneau de lumière, selon l’angle de vision, elles évoquaient soit la planète Saturne en miniature, soit la face d’un saint…

  Juste au-dessus, au sein d’une bulle de bandes dessinées, le druide s’exprimait en lettres dorées :

 

Ici la mise en bière vous rend la vie plus belle

 

  Le Breton avait reçu Balto à bras ouverts, mais non sans s’étonner de sa présence en Armorique. La brasserie sentait bon le café, et c’était une ambiance idéale pour attaquer une nouvelle journée. Seulement quarante-quatre heures s’étaient écoulées depuis que le binôme s’était dissocié à Langogne. Il n’avait pu s’empêcher de s’écrier : « Déjà toi, Balthazar ? Mais tu m’as suivi… »

  Balto avait ébauché un sourire gêné qui en disait long sur son état d’esprit. Sa nouvelle foi en la vie lui faisait prendre des initiatives précipitées, et depuis, il avait le plus grand mal à maîtriser cette soudaine frénésie. Il lui fallait réapprendre à vivre en canalisant ses efforts. Ce n’était pas une mission impossible, et pas forcément un défaut !

  Sa promptitude à réagir pouvait également cacher une soif d’en finir avec les détails de son vécu, car plus il avançait dans l’avenir, plus le présent devenait précis dans la reconstitution du puzzle de son passé…

  Durant le voyage, il avait littéralement abreuvé de paroles en l’air les trois aimables conducteurs qui l’avaient véhiculé. Les égoïstes, eux, avaient pris la poudre d’escampette à la vue de ce clodo égaré au bord de la route. Ils avaient appuyé sur le champignon, se souciant fort peu des limitations de vitesse, comme si ce mec pouvait les rattraper à la course, pour les punir. Non assistance à personne en danger, cela méritait perpette. Décidément, il était un super héros pour tout le monde, depuis qu’il avait quitté Marseille pour venir se ressourcer en Lozère ! En effet, les fuyards méritaient un châtiment exemplaire…

  Les autres, les gentils, seraient récompensés. Ils dormiraient mieux… Mais ils avaient supporté les risques du métier de Bon Samaritain.  

  Certes, Balto ne sentait pas la rose, mais on préférait ne pas soulever le problème, car les altruistes ne se permettent pas ce genre de réflexion, n’est-ce pas ? Ce n’était qu’un mauvais moment à passer ; de plus, c’était l’opportunité d’avoir la conscience tranquille pour longtemps. C’étaient de bons Chrétiens, oui, des âmes charitables ! Sans omettre que c’était un honneur de prendre Superman en stop. Il avait eu de la chance… les héros de légende ont toujours de la chance. D’ailleurs, pourquoi ne jouaient-ils jamais au Loto National, hein ? Et le gentil Don Quichotte, inscrirait-il Rossinante, sa monture, sur la liste des participants au Prix d’Amérique, le championnat du monde des trotteurs ? Et parierait-il sur elle ?

 

  En Bretagne, tout est plat et verdoyant, et le crépuscule souligne l’absence de relief en ébauchant des reflets fluctuants et roux sur cette mer de chlorophylle. On dirait la chevelure de feu d’une walkyrie qui bronze sur une pelouse ; fixant les nues du Walhalla, elle implorera la clémence d’Odin, son père, afin qu’il lui pardonne cette paresse passagère. Les ombres y semblent irréelles, comme si des êtres maléfiques étaient tapis sous les mottes, dessinant du bout des doigts leurs propres contours dans l’herbe fraîche. Ce jour-là, la météo faisait la nique aux idées reçues : il ne pleuvait pas, mais il était clair que chaque mètre cube d’air pur était hanté par un fantôme bruineux. Cet après-midi, le soleil avait été voilé par une fantomatique barbe à papa, et si pâle qu’on l’aurait cru sur le point de rendre l’âme. Par la vitre, Balto avait cherché à apercevoir dolmens et menhirs, moignons de géants enterrés vivants, pour les comparer aux rochers basaltiques d’Ardèche et de Lozère, mais avait surtout remarqué des « gens du cru », comme les autres, vaquant à leurs occupations… La Bretagne n’est donc pas seulement un vaste parc où les monolithes moissonnent des légendes dans les champs où paissent des vaches normandes au pelage de chien dalmatien ! En revanche, des esprits noirs et des fées blanches y font la paix en squattant le cuir de ces bovins à damier.

  A cent kilomètres de Comblessac, Balto s’était endormi et avait rêvé. Modestine le suppliait mentalement de revenir d’urgence sur Rhéal. Elle l’attendrait sur la « galette de pierre », pour ouvrir le sas… Lilith s’était révoltée ; ayant pour une obscure raison viré de bord, elle avait libéré son père, le Grand Karnass. Depuis, c’était la curée dans les rangs des bipèdes en treillis. Le couple avait ensuite franchi les portes s’ouvrant dans l’ère quaternaire et en avaient ramené des congénères. Smilodonia allait être fondée par des tigres à dents de sabre qui s’apprêtaient, dans la foulée, à envahir la Terre.

  Il s’était réveillé en sursaut, sauvé par le conducteur, qui le secouait sans ménagement. Après dix heures de route, en comptant les « escales », les premières maisons de Comblessac étaient enfin visibles dans le lointain. Elles dessinaient des ombres chinoises sur l’horizon comme Balto les aimait.

  L’homme l’avait regardé bizarrement.

 – Vous avez parlé en dormant, m’sieur.

 – Ah oui ? Et j’ai dit quoi ?

 – C’est la fin du monde ! Les smilodons, ou smidolons, sont là ! Mais c’est quoi un smido… un smilodon, m’sieur ?

 – Ah ça, je l’ignore.

 

  « Alors, vieux, toi aussi tu quittes une forêt lozérienne pour rejoindre une forêt bretonne ? »

  Kerjean n’avait pu s’empêcher de faire un parallèle avec l’histoire de Quentin Duvalier, alias Tintin, le bûcheron à la retraite de Saint-Flour-de-Mercoire. L’apparence du nouvel arrivant avait d’évidence changé, rajeuni, mais le Breton encaissa le choc sans sourciller. Il enchaîna à brûle-pourpoint :

  « Tu dois en avoir des choses à me raconter, hein ? Au fait, mec, c’est marrant les coïncidences, tu sais ? Quentin est mort… il s’est suicidé. Il s’est pendu. »

  Kerjean avait lâché l’information froidement, comme une urgence. A l’image de Balto, il semblait pressé d’emprunter des raccourcis, d’aller sans tarder droit au but…

  De toute façon, au contact de cet homme dont l’aspect physique rappelait Don Quichotte, le chroniqueur de sagas déjantées avait endossé la panoplie du « grand reporter ». Après tout, peut-être Balto avait-il besoin d’un compagnon pour combattre des chimères, des moulins à vent ensorcelés ? Et il sera venu ici pour le recruter, lui, Gwendal Kerjean, dont le profil devait correspondre pour parfaire l’équipée sauvage et mettre la touche finale au tableau ?

  Balto ne se rappelait pas s’ils s’étaient tutoyés dès le début de leur rencontre, mais se remémorait clairement le bivouac et ce monologue que le campeur breton avait débité comme s’il écrivait une chronique, là-bas, dans la clairière de cette satanée Forêt de Mercoire. Même les animaux l’écoutaient, le silence de cathédrale qui régnait sous la futaie l’attestant. Il avait été bien plus volubile que son comparse, dont la discrétion provenait possiblement d’une timidité maladive. « C’était le bon temps ! » se surprit-il à déclarer, alors qu’à peine deux jours avaient été crayonnés sur le calendrier depuis qu’ils s’étaient séparés à Langogne, à proximité de l’ancienne halle aux grains, où s’installait le marché tous les samedis matins.

 – Alors, Balthazar, sais-tu enfin pourquoi tu te rendais à Langogne ?

 – Hélas non.

  Il mentait effrontément… mais c’était pour la bonne cause. Aussi son nez ne s’allongea-t-il pas.

  Ce fut l’instant choisi par Merlin pour faire une entrée fracassante. S’empressant de lui prouver qu’il se souvenait de lui, il dérapa sur le parquet ciré et glissa sur toute la longueur du bar, renversant deux chaises et déséquilibrant quelques verres. Par bonheur, ils ne tombèrent pas de la table qu’il avait ébranlée au passage ; ainsi avait-on économisé moult coups de balai. Après s’être ressaisi, de petits jappements en gros coups de langue, le labrador fit sentir au revenant qu’il était content de le revoir… Comme d’habitude, sa queue s’agitait à la manière d’un métronome. Il réclama des caresses et obtint gain de cause.

 

  Kerjean lui avait présenté Maeva, une ravissante métisse coiffée à l’afro et dont la cambrure était troublante. Le plus sexy des toboggans de l’amour, songea Balto. Elle s’était cantonnée jusque-là derrière le comptoir, en retrait, et les dévisageait, attendrie par ces retrouvailles… anticipées. Deux frères qui se retrouvaient après avoir été longtemps fâchés.

 – Je lui ai parlé de toi, vieux. Lui ai dit que tu m’as soigné comme un chef dans la clairière. Une vraie petite infirmière. Ne te manquait que la blouse blanche… avec rien dessous, mon salaud !

  Ils avaient éclaté de rire. Celui de Maeva était franc, sonore… Un quidam se tenait assis à la table du fond et les observait, tenaillé par l’envie de connaître le motif de cette hilarité subite… Il se contenta de commander un autre verre de blanc.

 – En tout cas, comment as-tu fait pour autant changer en si peu de temps ? On dirait que tu es parti en cure de rajeunissement. C’est la Forêt de Mercoire, hein ? La légende est vraie, n’est-ce pas ? T’y étais pour retrouver tes vingt ans, avoue ! J’ai l’impression que tu m’as joué la comédie du clochard paumé là-bas, non ? Tu cherchais à m’amadouer, hein ? Et mon agresseur, tu ne l’aurais pas retrouvé, par hasard ? Maeva, ressers-nous une tournée. Balthazar, viens, j’ai un truc sérieux à te faire écouter. C’est grave. Tiens, finalement, tu ne pouvais pas mieux tomber…

  A l’arrière de la brasserie, ils avaient grimpé les marches d’un escalier aux marches suées, pour atteindre l’appartement de Kerjean, qui était situé juste au-dessus de la salle de bar. Maeva ne les avait pas quittés des yeux, visiblement émue.

  La fenêtre du salon se trouvait à côté de l’enseigne contestée. Le soir, elle devait clignoter et allumait des feux follets dans la pièce…

 

  De retour chez lui, samedi soir, il avait écouté son répondeur téléphonique : un message de Quentin y figurait. Un message incompréhensible, tant la voix était rauque, cassée, irrégulière. La voix de quelqu’un en proie à une panique incontrôlable.

  Il disait :

  « Gwendal, t’es pas là ? Ecoute… je sens que ça vient… mais en retard. Je souffre, je me transforme, mes gencives me font mal, c’est horrible. Le temps, là-bas, dans la Forêt de Mercoire n’est pas le même qu’ailleurs. J’ai bu la résine, le sang de l’arbre… Tu te rappelles ce que je t’ai dit ? J’y ai goûté quand la Lolo a… Une porte spatio-temporelle s’est ouverte à deux pas quand j’y étais avec elle. Il y a près de cinquante ans de ça, et là, j’ai l’impression que mon propre sang me cause. Je suis décalé. Là-bas, dans la Forêt de Mercoire, j’ai baigné dans le temps rhéalien. Un demi-siècle de décalage. Mon sang a mis un demi-siècle pour se transformer, et il me cause, t’entends ? Tout évolue dans ma tête, je ne comprends pas. J’ai l’impression de savoir ça depuis toujours, et pourtant, quelqu’un me le dicte mentalement. Et je déballe l’info maintenant, comme si je l’avais toujours su. Mon sang me cause, oui. Je suis là, Kerjean, dans la Forêt de Brocéliande. Quelque chose m’y a attiré. C’est affreux, je viens d’étrangler un mec qui se baladait…et  là, je vais… une… »

  Le regard de Kerjean devint flou.

 – C’est étrange, non, Balthazar ? L’heure du coup de téléphone correspond au moment où je te parlais de la terrible épreuve qu’il a vécue dans cette forêt du Diable, avec sa fiancée, Laurence Mergault… Pauvre femme !

 

  On entendait un grognement étouffé. Succédant à un feulement de gros chat, un grondement terrible de lion, ou de tigre, retentissait… On avait l’impression qu’un animal exprimait sa haine à plusieurs étapes de sa croissance, de son évolution vers la taille adulte. De miaulement de chaton à rugissement de fauve. Le bruit sec et définitif de mâchoires qui claquent, s’apprêtant à se refermer sur la nuque ou la gorge d’une proie, technique différente selon l’espèce prédatrice. Non, ce n’était pas une évolution, plutôt une métamorphose !

  D’abord un hoquet de surprise, avant un cri de femme terrorisée, enfin le hurlement déchirant d’un être qui souffre atrocement… Sans doute la même personne.

  Puis plus rien. Silence radio.

  Kerjean lui avait ensuite montré la une du journal local d’aujourd’hui :

 

Deux corps massacrés découverts dans la Forêt de Brocéliande : la légende montre les dents

 

  Un randonneur avait découvert deux cadavres, dont l’un avait été à moitié dévoré. Un homme et une femme. L’homme avait été étranglé, et la femme égorgée puis carrément dépecée du cou jusqu’au bas-ventre. Sa tête avait par la suite roulé sur le côté, loin des jambes. Des restes d’entrailles baignaient dans une mare de sang.

  Le journaliste avait écrit :

  Un zoologue affirme que les morsures sont l’œuvre d’un tigre ou d’un lion, mais comme il n’y a pas de fauves de cet acabit dans la région, ni de cirque de passage, on pense à un lynx…

  Un autre témoin affirmait avoir vu une panthère noire. Chacun y allait de son fantasme, et les loups refaisaient surface, bien que les bergers se fissent plutôt rares en Armorique.

  Un torchon avait titré :

 

La Bête du Gévaudan a migré dans l’espace et le temps : elle sévit désormais au pays de la Dame du Lac

 

  Et pourquoi pas un tyrannosaure ? Ou le monstre du Loch Ness ?

  Les médias se focalisant sur l’état de la jeune femme, un élément de l’enquête avait été mis au placard : un animal n’étrangle jamais !

  Une femme éviscérée faisait plus vendre qu’un mec étouffé, apparemment !

  La Police n’avait certainement pas négligé ce détail, elle… Les intérêts n’étaient pas les mêmes !

 

  On avait retrouvé Quentin Duvalier pendu au lustre de la cuisine de son studio. Un tabouret était renversé, comme un scarabée mort. Il n’avait pas pris la peine de se changer avant de se donner la mort et du sang maculait sa chemise, son pantalon… C’était celui de la jeune femme.

  Un mot trônait sur la table. A la hâte, y avait été écrit au feutre rouge :

 

Un démon m’a volé mon amour, j’ai raté ma vie, pris une retraite d’exilé, mais je réussirai ma mort…

Que Dieu me pardonne et que l’Enfer me soit doux !

 

  Balto n’en avait pas cru ses oreilles ; mais là, ses yeux ne le leurraient pas. Ses doigts froissaient nerveusement le papier de la feuille de journal. Il n’osa piper mot, et Kerjean l’accompagna au cœur d’un mutisme néanmoins bavard.

  Pour changer d’état d’esprit et rendre l’atmosphère plus respirable, Kerjean avait remis au goût du jour les reportages infructueux effectués à Naussac et à Chapeauroux. Il avait constaté que Balto s’y était lâché, posant des questions aux « gens du cru » sur une affaire qui ne concernait en aucune façon l’étude sur les légendes locales. Il s’agissait de la mort atroce d’un certain Tiburce Barnouin. Oui, c’était l’occasion rêvée pour en parler, là, maintenant, mais Balto avait fait un signe explicite de la main, signifiant que cela n’avait plus aucune importance.

  Il n’avait jamais autant menti de sa vie !

 

  Les jours avaient défilé, au pas cadencé. Kerjean était un homme de parole. Maeva était jolie, et Balto reprenait progressivement figure humaine. En deux semaines, grâce à la métisse, il était redevenu un homme présentable, respectable. A tel point qu’il paraissait dorénavant dix ans de moins… mais il avait vingt ans de plus qu’ELLE !

  Il travaillait à la brasserie, leur donnant un coup de main pour la comptabilité.

  Vint le jour de son premier anniversaire en terres armoricaines – on ne le lui avait plus souhaité depuis une éternité. Cinquante et un ans au compteur, cela se fêtait dignement, et à la dimension de l’événement, non ? Martine n’y avait jamais pensé, elle… Non, elle n’en connaissait pas la date, c’était un mauvais procès. Lui-même l’avait ignorée pendant longtemps – la date, pas Martine, n’est-ce pas ?

  Maeva lui avait offert une montre, et Kerjean un baladeur MP3, avec un CD pour « dépuceler » le précieux objet. C’était la Symphonie « cévenole » de Vincent d’Indy. Le Breton, bien qu’il ne fût pas pianiste, connaissait la musique sur le bout des doigts. C’était, ma foi, une idée originale. Si Balto avait évoqué sa propre histoire, nul doute qu’on lui aurait offert « Pierre et le loup » de Serge Prokofiev.

  Par la suite, Kerjean lui avait demandé de prendre le temps de lire ce bouquin de Stevenson qu’il avait acheté à Langogne, le jour de la rupture du binôme, et qu’il avait dévoré d’une seule traite en une poignée d’heures. Ses chroniques lozériennes étaient tombées à l’eau. Il n’avait rien ramené d’intéressant pour le lectorat de Brocéliande, le fanzine pour lequel il « alignait » des piges gratuites. Là, il s’apprêtait à partir en Ecosse, car la nouvelle ligne éditoriale imposait de s’échapper du carcan de l’Hexagone, pour visiter les légendes européennes…

  Le monstre du Loch Ness n’avait qu’à se tenir sur ses gardes, Gwendal Kerjean se pointait sur son territoire dans le but de l’interviewer.

  Balto avait lu le livre de Stevenson qui s’intitulait « Voyages avec un âne dans les Cévennes ». La lecture, c’est comme le vélo… sauf qu’il avait dû pédaler ferme pour en arriver à bout ! Il avait été surpris et amusé d’apprendre que l’ânesse du héros s’appelait Modestine.

 

  Alors Kerjean eut une idée, que chacun apprécia à sa juste valeur, Maeva la qualifiant de… riche !

  Le Bock d’Or avait besoin d’un ravalement de façade. De plus, il fallait changer l’enseigne, qui faisait de plus en plus de mécontents, une pétition circulant dans le quartier. Lorsqu’il avait appris la nouvelle, le Breton était entré dans une rage folle. C’était décidé, il fermerait dix jours. Souvent, un commerçant doit abdiquer devant la revendication de clients potentiels ! Il proposa à Balto d’en profiter pour prendre des vacances.

  « Et pourquoi tu n’irais pas camper dans la clairière de la Forêt de Mercoire, hein ? Moi, je reste ici et je m’occupe des réparations. Je suis sûr que Maeva n’attend que ça pour faire du tourisme ! »

  Il lui avait lancé un clin d’œil, un sourire coquin scotché sur les lèvres.

  Le mois de septembre était à peine entamé, il avait beaucoup plu dans le Massif Central durant le mois d’août, c’était une année à cèpes, ils en avaient parlé au 20 heures de TF1. Ils en profiteraient pour en ramener des sacs pleins ; on mettrait ensuite les savoureux champignons à sécher. Cela augurait de soirées d’hiver entre amis plutôt chaleureuses, où les omelettes fleuriraient dans les poêles à frire comme les œufs dans le nid d’une poule pondeuse.

  Maeva était enchantée, car depuis le temps qu’on lui vantait les pouvoirs de cette forêt, il devenait urgent de se rendre sur place pour en vérifier la magie. Eventuellement, elle pourrait y dénicher une source de jouvence et y boire tout son soûl, afin de garder une jeunesse éternelle, qui sait ? Et puis, au fil des jours, la compagnie de Balto lui était devenu indispensable, et ce serait probablement l’occasion rêvée pour… conclure. Elle y ferait également un vœu, tiens. Oui, la forêt l’exaucerait, elle en était persuadée. Elle avait toujours apprécié les hommes mûrs, et celui-là, avec sa dégaine de Don Quichotte, avait fait mordre la poussière au moulin à vent qui ébouriffait son cœur de femme. Un climatiseur soufflait enfin un air brûlant sur son âme encore récemment refroidie par une frileuse expérience avec un « pingouin » à peine majeur…

  Balto, lui, n’était pas très chaud pour retourner du côté de Langogne, mais pourquoi pas, après tout ? Rôder dans le coin ne lui déplairait pas, finalement. De toute façon, il n’avait jamais campé à la belle étoile. Dormi, oui, sous un vieux carton, mais sous une tente ou allongé dans l’herbe tendre, non, jamais !

  Un mauvais pressentiment l’avait toutefois entraîné au sein de cauchemars dont il oubliait les détails dès les paupières dessoudées. Il n’en conservait qu’une nausée désagréable au saut du lit, et une impression de déjà vu qu’il n’aurait su définir avec exactitude. Il se doutait qu’il y avait affronté des monstres, que ces monstres possédaient deux canines surdimensionnées, oui, mais il ignorait où et comment…

  Qu’à cela ne tienne, en retournant dans la Forêt de Mercoire, il vérifierait si, en perdant son aura, Superman n’avait pas, en compensation, reçu le don de se métamorphoser en oiseau de malheur sur commande.

  Modestine ne l’avait plus contacté mentalement, c’était bon signe. A moins qu’il ne soit redevenu totalement réfractaire à ses ondes cérébrales.

  Pour se protéger des rôdeurs ou de la Bête du Gévaudan, il emmènerait Merlin. Ce chien s’empâtait, il avait grand besoin de courir…

  S’il restait à Comblessac, il serait capable, en jouant avec sa balle, de heurter une échelle, déséquilibrant le peintre perché à son sommet.

 

 

?

 

 

 

– Le duel –

 

 

 

  Balto aurait tant aimé se rendre à Nantes, y prendre l’avion jusqu’à Clermont-Ferrand ; monter dans le « Cévenol », quitter l’Auvergne pour rallier la Lozère ; présenter les Gorges de l’Allier à Maeva, en passant… Il aurait préparé un discours de circonstance, en fonction de ce qu’il avait mémorisé de son voyage précédent, improvisant une énumération et une description des sites, qu’il ferait rimer à la sauce « tiburcienne ». Il agirait tel un homme de qualité, qui pratique le baise-main pour s’attirer les faveurs d’une princesse. La jeune femme aurait hautement apprécié ce geste de savoir-vivre, il en était persuadé. Il craignait surtout qu’elle simulât l’intimidation, détournant son regard mouillé pour fixer sur la pellicule ces instants géographiques rares, comme on enfile les perles d’un plaisir visuel.

  Sans doute Balto aurait-il à nouveau ressenti un sentiment d’angoisse, lorsque le train roule, à vitesse réduite, sur le viaduc de la Madeleine, et que le vide tente de l’aspirer vers le bas, où il plongerait dans l’Allier, éclaboussant la vallée. Cloué sur son siège, papillon prisonnier d’une chenille de fer, il redouterait un afflux de visions surréalistes qui s’inviteraient à la fête sans y avoir été conviées. Mais peu importait ce qu’il endurait, lui, car ce qui prévalait, c’était le bien-être de sa comparse…

  Une année avait passé, presque jour pour jour…

  Ils s’étaient pointés à Langogne par la route de Mende avec le 4 x 4 de Kerjean, l’attirail de camping prenant trop de place pour être trimbalé dans un train.

  Comme un an auparavant, tandis que son troisième « cornac » l’acheminait à Comblessac, il s’était endormi et avait rêvé. Souple, la conduite de Maeva l’avait bercé tel un bébé dans les bras de sa maman. Le moteur ronflait doucement, imitant un gros chat endormi sous le capot.

 

  Dans le songe, il émergeait enfin d’un coma de plusieurs mois. Modestine et Tiburce se trouvaient à son chevet, légèrement inclinés vers lui, les yeux brillants d’émotion. Il ne se souvenait de rien, et le docteur qui se tenait en retrait, derrière le frère et la sœur, lui révélait sans tarder qu’il avait tenté de mettre fin à ses jours en se tranchant les veines. Et qu’il avait bien failli réussir dans son entreprise d’autodestruction. En réalité, il avait tout vécu depuis les profondeurs de son trou noir cérébral, le Grand Karnass, Lilith, les smilodons, Rhéal, Traknar… C’était Martine, sa compagne de galère, qui avait constaté que Balto baignait dans une mare de sang. Elle hurlait telle une hystérique, appelant au secours comme si on l’agressait, et quelqu’un de l’immeuble voisin avait aussitôt réagi. Le SAMU était arrivé six minutes plus tard.  Modestine qui, bizarrement, arborait une taille normale, se penchait alors à son oreille, pour lui souffler que ce n’était pas un rêve… que c’est elle qui lui avait tout suggéré par la pensée pendant qu’il était parti ailleurs. Elle lui avait fait son cinéma pour lui éviter de s’ennuyer de l’autre côté de la vie, en attendant qu’il en revienne.

 

  Il avait hurlé si fort qu’il avait été expulsé du cauchemar, mais pas du sommeil. Cela faisait une drôle d’impression de quitter un songe pour retomber dans le néant du sommeil paradoxal et y surnager.

  Sans le brusquer, Maeva l’avait réveillé pour lui annoncer qu’ils avaient dépassé Chateauneuf-de-Randon et que Langogne était en vue.

 

  Une fois n’est pas coutume, ils étaient entrés dans Langogne sous un soleil radieux. Après avoir traversé le village au ralenti, Maeva s’était rangée sur le parking de l’Hôtel de la Gare, le bien-nommé. De là, entre les bâtiments de la gare, on apercevait les quais que Tiburce arpentait, gamin, lorsqu’il contrôlait l’exactitude des trains, stylo à bille en main, griffonnant les retards sur un calepin aux feuilles raturées et froissées. Calfeutrés dans le 4 x 4, ils avaient bavardé durant une bonne heure. Toujours souriante, la jeune femme ne semblait pas fatiguée par la route. Ils ne s’étaient arrêtés qu’une seule fois, à Poitiers, pour manger un morceau, et étaient repartis trente-cinq minutes plus tard. Elle était vêtue d’un vieux jean délavé qui moulait joliment ses jambes de mannequin et sa chemisette à fleurs au décolleté échancré dévoilait des formes agréables à regarder. Cela dit, malgré des apparences trompeuses, rien n’était prémédité. Elle n’était pas du genre à se vêtir légèrement dans l’unique but d’allumer l’œil du mâle ; simple et naturelle, elle ne prisait guère la provocation. Et si elle choquait quelqu’un, une vieille fille, une grenouille de bénitier, elle en était la première désolée.

  Balto avait concocté un menu de la mémoire ; un pèlerinage dont l’itinéraire puisé dans son passé raviverait la flamme du souvenir. Ce serait l’occasion de remettre les pendules à l’heure, renouant avec cette enfance effacée par une amnésie partielle dont il avait déjà oublié les aléas. Il n’en gardait d’ailleurs aucune séquelle. Maeva visiterait les lieux qu’il avait tant appréciés jadis, et entrerait dans sa vie par une porte dérobée. Celle qu’un homme pousse pour entrer dans la chambre de sa maîtresse, ou qu’une femme escamote pour cacher un amant à la vue du mari…

  Balto s’était rendu au guichet de la gare afin de se renseigner au sujet du train touristique des Gorges de l’Allier. Circulait-il encore en cette période classée « hors-saison » ? On lui avait répondu favorablement. Le dernier de l’année était prévu pour dimanche, en fin de matinée, à l’heure habituelle, départ de Langogne à 11 heures 15. Après-demain donc. Ils pouvaient réserver dès maintenant ; ce qu’ils firent de bon cœur.

  Passage obligé, Balto avait entraîné la jeune femme sous le « tunnel des abattoirs », prétextant un coin obscur et retiré pour lui faire le « coup du raccourci qui rallonge ». La bonne humeur se confirmait au fil du temps… et des kilomètres. Aucun train ne s’était pointé, ébranlant la voûte du souterrain, qui gouttait ; abondante, une mousse verdâtre en tapissait les parois humides, attestant de la météo pluvieuse que les aoûtiens avaient dû subir. Il n’avait pas eu le courage d’invoquer ses nombreuses visites aux animaux condamnés, craignant de déstabiliser Maeva dès le début du séjour, et de casser l’ambiance.

  Ils avaient par la suite vadrouillé dans le village moyenâgeux, empruntant des rues en pente dont certaines portes étaient ornées d’un anneau soudé dans le mur qui avait servi à attacher les chevaux, deux siècles plus tôt. Ils avaient « piétiné » sous la halle aux grains, faisant résonner leurs semelles, comme s’ils marchaient dans l’allée centrale d’une cathédrale. Ils avaient longé le Langouyrou, la rivière qui tirait un trait sinueux au cœur du bourg, permettant aux locaux, aux curieux, de contempler les fuseaux vifs et fuyants des truites nageant à contre-courant. Ici, tout n’était qu’un savant mélange d’ancienneté et de modernité rurale : rues pavées côtoyant des magasins branchés, tags barbouillés sur des fontaines asséchées, sur des murs de vieilles pierres…

  Toutefois, à quelques petits détails, Balto ne pouvait ignorer que les temps avaient terriblement changé, et pas forcément dans le bon sens. Un ado jetant un mégot encore fumant sur une truite en train de moucher ; un père de famille dévisageant Maeva comme s’il voyait pour la première fois la peau bronzée d’une femme coiffée à l’afro ; une vieille dame outrée par leur différence d’âge, puisqu’un homme blanc de peau ne peut pas être le père d’une Africaine… Alors, on se disait que l’attitude des uns est peut-être motivée par celle des autres ; que c’est la plaie de notre époque ; que l’on n’y peut rien changer car, de toute façon, il est déjà trop tard ; que cette plaie saigne et l’hémorragie menace…

  Las de marcher, ils avaient pris la direction de la Forêt de Mercoire, but suprême de leur séjour en Margeride. Balto avait fredonné « Pierre et le loup » de Prokofiev, le thème du canard, mais sans réaction : la panthère noire n’avait pas sorti ses griffes pour lui labourer le dos.

  Oui, ce soir, ils pique-niqueraient à la belle étoile. Il avait indiqué d’un doigt accusateur comment dénicher la sente miraculeuse chère aux bûcherons du coin, et Maeva avait suivi cette flèche virtuelle. Elle lui avait encore refusé le volant, car elle tenait absolument à conduire chaque fois qu’elle découvrait un territoire nouveau. Et pourquoi pas lui livrer la Forêt de Mercoire dans un paquet cadeau, hein ? Balto se chargerait du retour au bercail, comme s’il était plus classe qu’un prince roulât en marche arrière sur les traces de pneu que sa promise aura laissées derrière le carrosse, telle la bave d’un escargot. Au crépuscule, ils s’étaient installés en chantonnant le tube de l’été. Il suffisait que l’un entamât le refrain, pour que l’autre lui emboîtât le pas, effrayant les animaux qui, ayant jugé le concert insupportable, avaient déserté les lieux. Constatant que, cette nuit, trônerait la pleine lune dans l’écrin d’un ciel adamantin, Balto s’était amusé à rebaptiser la clairière. Ainsi la « toison masquée de la lune enceinte » leur ouvrit ses bras de verdure, tandis que là-bas, cette barrière de troncs d’arbre évoquait l’auréole capillaire ceignant la tonsure d’un moine.

  La jeune métisse en avait été amusée, ce qui avait ravi le charmeur du crépuscule, dans la mesure où elle était la cible de la plupart de ses traits d’humour. En une année, Balto avait évolué, passant du stade de « chevalier de la longue figure », surnom de Don Quichotte, à celui de chansonnier ou comique troupier. N’était-il pas sur le point de singer inconsciemment Tiburce Barnouin, au panache et à la verve légendaires ?

  Maeva s’était garée au hasard ; l’observant du coin de l’œil, il avait secrètement parié qu’elle choisirait le même endroit que Kerjean, l’an dernier. Perdu ! La série de coïncidences battrait-elle de l’aile, tel l’oiseau de malheur que Balto aspirait à ne jamais devenir.

  Ils avaient monté la tente avec force raisons d’éclater de rire, puis avaient bivouaqué. Ils avaient faim. A vingt heures, il faisait déjà sombre, mais l’air n’était pas encore frais. Des chauves-souris, comme à leur habitude, zigzaguaient dans le clair-obscur, surveillées par l’œil d’acier de la sentinelle de la nuit. Demain, on partirait à la cueillette de cèpes, le panier vide à la main, dans l’espoir de le ramener plein à craquer…

 

  Ils avaient grignoté et bu sans exagération, puis s’étaient allongés côte à côte en fixant le ciel. Délimité par la cime des arbres disposés en couronne, le ciel rappelait un couvercle posé sur la clairière, ou une soucoupe volante sur le point d’atterrir.

  Balto zieutait les étoiles, quand son regard fut détourné de son objectif par un bruit suspect dont la source émanait des branches basses d’un chêne. Un craquement d’os que l’on brise, suivi de la chair qui se déchire : une fracture ouverte. Mais non ! Ce n’était qu’un craquement, et la course trotte-menu d’un petit animal galopant dans la ramure pour fuir. L’imagination de Balto paraissait décuplée depuis qu’il… Un écureuil sans doute. Celui qu’il connaissait déjà, et qui venait le saluer ? Il y avait fort peu de chance pour que ce fût lui, mais l’idée ne manquait pas de poésie, n’est-ce pas ? Le petit rongeur à la queue empanachée ne possédait certainement pas une mémoire suffisante pour… Mais allez savoir, avec les animaux !

  La Grande Ourse n’avait jamais autant mérité son surnom. On s’attendait presque à ce qu’elle pêchât un saumon, les crocs plongeant dans une onde pure, ou déracinât une ruche d’un violent coup de patte, provoquant une panique bourdonnante chez les abeilles. Cette nébuleuse, là, ne ressemblait-elle pas à un poisson ? Et cette galaxie, ici, n’affichait-elle pas les contours d’une ruche ? Une étoile filante fendit le ciel. Maeva et Balto pointèrent le doigt dans la même direction. Et joindre leurs mains de cette façon, c’était amusant, mais également… troublant ! Orientées vers un but précis, sur un tempo identique, et dans un mouvement similaire… Cela ébauchait dans l’espace le dessin d’un clocher, ou d’un tipi. En effectuant ce geste, Balto se rendit compte que sa montre brillait dans la pénombre : dans trente minutes, minuit sèmerait ses douze graines d’éternité. S’ébrouant, une chouette ulula sous le couvert et ils frissonnèrent de concert.

  Tandis qu’ils savouraient un yaourt aux myrtilles, Balto avait lancé une vanne qui avait une fois de plus fait mouche, et le sourire de Maeva avait illuminé la clairière, rivalisant avec la pleine lune. Elle lui avait caressé la joue, comme une mère fière des bons résultats scolaires de son enfant.

 – Dis-moi, Balto, comment fais-tu pour être toujours rasé de près ? Je ne t’ai jamais vu barbu. Je n’aime pas les hommes poilus. On a toujours l’impression que c’est une jungle qui cache de méchantes bêtes…

  Ses dents blanches avaient lui dans le clair-obscur.

  Etonné par la question, il n’avait su que répondre. Mais effectivement, il avait remarqué que depuis son bref séjour sur Rhéal, ses poils et ses cheveux ne repoussaient plus. Il n’avait pas approfondi, tant les mystères s’accumulaient. Devinant sa gêne, elle n’insista pas et changea de sujet.

 – Là, regarde, cet amas d’étoiles, on dirait la silhouette d’un lion ! Ou d’un tigre…

  Un lynx peut-être, s’était-il surpris à répondre.

  Dix minutes plus tard, comme hypnotisé par ce climat serein et décontracté, il s’était assoupi.

  Et avait rêvé…

  Rêvé qu’il flânait dans la forêt.

 

  Un hurlement lugubre s’élevait en une longue plainte déchirante du sous-bois, imitant une corne de brume. La chair de poule picorait le corps de Balto, comme une pluie de grêlons sur la banquise. Son sang charriait une armada de glaçons ; cristallisées par l’hypothermie, les parois de ses artères se fissuraient déjà. Un loup ? Un comble, voilà que Superman rêvait qu’il était le Petit Chaperon Rouge ! Pitoyable ! Le hurlement soutenu se transformait peu à peu en un grognement de molosse enragé ; la bête écumante se rapprochait, à pas de loup. Dans le silence, on entendait distinctement claquer les branches que ses pattes maladroites fracturaient ; son souffle de prédateur en chasse aurait glacé l’échine d’un bonhomme de neige. Alors, faisant face au danger, Balto se retournait : deux yeux rougis par le désir de carnage transperçaient l’obscurité et le fusillaient. Mais le souffle de forge était toujours audible, le son émanant maintenant d’un point situé dans son dos. Il faisait une nouvelle fois volte-face et… Une autre paire d’yeux haineux ! Il était mis entre parenthèse par deux monstres ; mais, contrairement à l’habitude, la métaphore ne le décontractait pas. Pourtant, le regard du second prédateur semblait à une hauteur sensiblement différente, dominant l’autre à distance. Un adulte et un jeune, sans doute, qui s’étaient organisés pour ne pas rater cette cible, leur proie. Balto était tétanisé. Il n’était pas encerclé, mais son cerveau demeurait comme fossilisé, incapable de transmettre à ses jambes l’ordre de décamper. Tout à coup, le loup se mettait à grogner, montrant les crocs ; le son caverneux émis sur une fréquence basse était assourdissant. Mais ce n’était plus la réaction d’un carnassier affamé devant un repas inoffensif, c’était celle d’un mâle confronté à une menace et sur le point de se battre contre un congénère pour le gain d’un territoire. Et ce territoire se nommait Balthazar Beltoise ! Il ignorait pourquoi il défendait cette créature sans intérêt, mais son instinct le poussait à… s’exécuter. Un formidable rugissement du plus grand des combattants lui répondait, résonnant dans la forêt comme un appel au meurtre. Terrifiés, les animaux nocturnes avaient détalé, désertant le futur champ de bataille, car après l’affrontement inévitable, plus rien ne repousserait à des kilomètres à la ronde. Les oiseaux, qui avaient décollé de leurs perchoirs à la vitesse de l’éclair, avaient perdu quelques plumes dans l’affolement général. Certains s’étaient télescopés en plein vol, d’autres avaient heurté des branches trop rapprochées… Et les rémiges continuaient de tomber mollement, se déposant dans l’herbe humide tels des pétales de rose. C’était l’unique touche de poésie ébauchée au cœur de cette scène digne d’un roman d’épouvante. Les buissons frissonnaient, attestant de la débandade du bestiaire. C’était clair, les deux bêtes qui se faisaient face n’appartenaient pas à la même espèce. Se profilant sur les troncs, la taille et la forme des ombres confirmaient cette hypothèse. La pleine lune noyait la forêt dans un bain de lueurs métalliques. Le ciel était gris, spectral, et le satellite de la Terre évoquait un lustre allumé dans une morgue. Flottait dans l’air un rayonnement électrique qui n’avait aucun rapport avec la foudre. Anticipant l’attaque, Balto s’accroupissait soudain, et le loup sautait au-dessus de lui pour se jeter sur le smilodon, qui s’était également précipité, mais pour fondre sur Balto. Le loup percutait le tigre à dents de sabre en l’air, juste avant qu’il n’entamât, les pattes et la gueule en avant, une courbe descendante fatale à Balto. Hélas, en retombant, les griffes du fauve labouraient l’épaule de l’homme. Mais pas pour le lacérer, juste pour se rattraper à quelque chose de tangible, car les crocs du loup s’étaient déjà refermés sur son poitrail et l’égorgeaient…

 

  Balto ne fut pas réveillé par la douleur, mais par le bruit perçu dans le rêve qui, se reproduisant dans la réalité, l’avait aspiré hors du sommeil. Le craquement à répétition de brindilles piétinées par des pattes nerveuses.

 – Je vois que tu n’as pas fait que t’assoupir. Tu as fait un mauvais rêve…

  Il se sentit mal à l’aise tout à coup. Mais il était intimement convaincu qu’il ne s’était pas blotti dans les bras de Morphée uniquement pour se reposer d’un coup de pompe dû à l’âge. Non, c’était autre chose… un avertissement. Apparemment, Maeva n’avait rien entendu.

  Toujours aussi courageux lorsqu’il était question d’un repli stratégique, Merlin avait disparu dans les fourrés, plus véloce et bondissant qu’un lièvre. Son ombre avait eu le plus grand mal à lui emboîter… le pas.

 – Tu me racontes ?

  Elle avait dit cela à la manière d’un gosse qui demande à son père de lui raconter une histoire pour s’endormir – ou de lui susurrer « Pierre et le loup » de Prokofiev ?

 – Chut ! Ecoute…

  Il joignit le geste à la parole, et un doigt fébrile barra ses lèvres, réclamant le silence.

  Elle allait dire quelque chose…

 – Attends, bouge pas, je vais voir…

  Superman était de retour.

  Il se leva, parcourut les trente pas qui les séparaient de la forêt et s’engouffra sous le couvert.

  Maeva le regardait évoluer en se disant que, décidément, cet homme de cinquante et un ans assumait avantageusement son âge. Son cœur se mit à battre plus fort et elle eut peur que ce battement d’horloge ne réveillât les vieux démons, toujours attentifs aux moments de relâchement.

 

  Il eut l’impression d’entrer dans un temple. Une lueur grisâtre sourdait des troncs, qui ressemblaient à des piliers de marbre. Franchir la lisière de cette forêt, c’était l’assurance d’être précipité dans un univers sous cloche. Plus il avançait, plus les arbres se resserraient, comme pour empêcher le monde extérieur de pénétrer au sein de cette jungle lozérienne. Certains paraissaient posséder des yeux, d’autres des bouches, mais il suffisait d’être attentif, pour que ces seigneurs de la sylve redevinssent aveugles et muets. Lorsque Balto faisait mine de tourner la tête dans leur direction, des feuilles frémissaient, sans pouvoir déterminer si le végétal vivait, ou si un animal l’avait frôlé en s’enfuyant. Il crut déambuler dans un musée d’épouvantails, ou dans un champ parsemé de gibets. Il imagina qu’il aurait eu l’air d’un con si la forêt, imitant celle de « Macbeth », la pièce de Shakespeare, s’était subitement mise en marche, le plantant là, tel un pantin de bois enraciné. Quelque chose attira son regard : un fragment d’étoffe rouge accroché à un « copeau » d’écorce décollé. Il s’approcha afin de vérifier, et ce qu’il vit le fit frémir. Il avança la main, toucha le liquide tiède du bout des doigts. Ce n’était pas du tissu… En divers endroits, des ruisseaux d’une résine rougeâtre s’écoulaient de l’arbre, un chêne. A n’en point douter, un ours s’y était fait les griffes et… Mais non ! Un ours possédait un corps trop massif pour se faufiler au cœur de ce labyrinthe d’ombres, lieu visiblement réservé aux animaux faméliques et aux êtres humains anorexiques. Oui, c’était logique… cette futaie n’avait aucun intérêt à entretenir ses occupants en leur fournissant de la nourriture. Cela collait, c’était désagréable. Il songea à ce qui était arrivé à Quentin Duvalier, ici même et dans la Forêt de Brocéliande. C’était encore tout chaud dans son esprit, brûlant… Surtout ne pas porter la main à sa bouche ! 

  A vingt mètres, une branche basse bougeait toute seule, révélant que quelqu’un s’y était appuyé avant de quitter sa planque. Opérant un mouvement tournant, Balto se dirigea vers l’objectif, et Modestine apparut. Elle attirait maintenant son attention en secouant le rameau, qu’elle avait saisi à bout de bras, se dressant sur la pointe des pieds. Elle opérait comme si elle avait peur d’être localisée si elle appelait – ou de réveiller la forêt. D’où il se trouvait, il n’apercevait que la partie supérieure de son corps, ses jambes étant masquées par un bouquet de fougères. Jusque-là, sa petite taille lui avait permis de se déplacer sans avoir à se baisser. Elle s’était infiltrée dans la place sans problème. Mais, marchant sur des bouts de bois secs, elle avait trahi sa présence, et le son avait porté loin, jusqu’au centre de la clairière. Les feuillages se réunissaient en voûtes d’ogives, formant une conque acoustique, et cela favorisait l’émission des décibels. De toute façon, jouer à la femme invisible aurait été une grave erreur, puisqu’elle avait été bruyante, le savait, et un éventuel vagabond l’aurait également su. Elle avait attendu de reconnaître l’intrus pour se dévoiler. Un inconnu l’aurait poussée à simuler une statue, plaquée contre l’écorce ; il aurait pensé que la branche avait été animée par un rapace nocturne prenant son envol ou un couple d’écureuils jouant à se poursuivre. Dans le premier des cas, il aurait perçu le bruit soyeux des ailes qui se déplient, mais…

  Balto eut l’attention attirée par des reflets rouges qui flamboyaient au loin, derrière elle, comme si des bûcherons avaient allumé un feu de camp. Ce n’était pas un incendie, non, car les lieux n’étaient nullement imprégnés par l’odeur caractéristique du bois brûlé – Balto avait jadis été fasciné par cette fragrance malsaine. On aurait dit une porte s’ouvrant sur l’Enfer. Des rayons d’argent dardés par le clair de lune en striaient l’entrée, agissant tel un rideau de pluie devant un coucher de soleil.

  Il ne put s’empêcher de songer : « Si c’est la porte de l’Enfer, elle est pour ma pomme ! Là-bas, déguisé en curé, le Diable y interprète Bach en pétant, et on y décapite les Saints avant de brûler leurs auréoles ! »

  Il réalisa alors que quelque chose clochait : plus il s’enfonçait dans le sous-bois, moins il faisait sombre. C’était certainement dû à cette luminescence pourpre, là-bas…

  Quant au silence…

 

 – Toi ? Mais… tu apparais comme…

 – Je suis venue à pied, Balto. Il se passe des choses gravissimes sur Vlakastrakna. Les portes spatio-temporelles n’existent plus, elles ont toutes été détruites. Je suis à Langogne depuis plusieurs jours. Je suis arrivée par celle du « tunnel des abattoirs », c’est la dernière à s’être refermée. Je suis redevenue terrienne… et j’ai un mauvais pressentiment. Traknar est…

 – Cette lueur rouge, là-bas, c’est quoi ?

 – C’est l’empreinte du monde gris. Il s’évapore, et en s’effaçant, il lâche les gaz, si on peut dire. C’est une réaction chimique. Lorsqu’un monde parallèle disparaît, il fait nuit à midi, jour à minuit ; parfois, il neige en plein été. La preuve…

 – Que s’est-il passé ? Que fais-tu ici ? Et comment savais-tu que j’étais là ? Tu l’as lu dans mes pensées ? Tu m’as observé depuis là-bas ?

 – Non, non… Je me suis connectée sur l’esprit du mec que j’ai assommé ici, l’année dernière. Il est si semblable à Tiburce. Mais maintenant, je me rends compte que tes ondes cérébrales lui correspondent de plus en plus. Je suis descendue à l’Hôtel de la Gare, cela fait dix jours que je suis à Langogne, je t’attendais. Après, je repartirai chez moi, dans ma maison… du côté d’Aix…

 – C’est si grave que ça ?

 – Traknar est mort. Ce monde parallèle où se sont réfugiés les Rhéaliens, et où je t’ai presque entraîné de force, c’était son œuvre. Il était le concepteur de Vlakastrakna. Il avait la faculté de créer la matière à partir de l’énergie de vie de l’Univers. C’était un sculpteur de néant. Ici, il aurait été considéré comme un dieu vivant. Les autres ont cru que c’était une action collective, mais ils avaient tout faux ! Dès lors que le dernier des hommes gris n’existait plus, ce monde n’avait plus lieu d’être. Il était plus perfectionné qu’eux, il appartenait à la dernière génération, et c’est pour ça qu’il a été un survivant. Tout a commencé à aller mal quand le légionnaire a découvert l’astronef. Il a menacé Traknar de tout révéler, il a voulu le faire chanter. Mais les Rhéaliens ne connaissent pas le pouvoir de l’argent. Et ce type n’avait pas compris ça… parce que c’est inimaginable. Un jour, il l’a suivi jusque dans l’astronef. Il est interdit à un être humain d’y mettre les pieds. La réaction ne s’est pas faite attendre : l’engin a immédiatement implosé. C’est un astronef vivant qui s’autodétruit s’il est investi par une race étrangère. C’est pour ça que Traknar s’est évertué à tenir tout le monde à l’écart. Il ne pouvait mourir qu’en étant détruit dans l’atmosphère où il avait été conçu et avait vécu… Cet astronef s’appelle « La Boussole » et il vient du futur. Traknar m’a fait confiance, il se sentait proche de moi. C’est assez spécial, énigmatique… Lui aussi devenait humain, et je crois bien qu’il était tombé amoureux de moi. Il vient de 2056, il est américain. En 2056, on a découvert la machine à remonter le temps, mais l’être humain ne supportait pas le voyage. Il fallait donc créer une race de robots évolués mi-humains, mi-machines. C’est Traknar qui s’est débarrassé de ses congénères, car ils risquaient de ralentir la mission. Au contact de la Terre, ils s’humanisaient, et c’était dangereux. Lui-même commençait à régresser. La Terre influence ce qu’elle irradie. Il était prévu de remonter le temps plus loin. Jusqu’à l’ère quaternaire. Il y a eu une avarie et le compteur est resté bloqué à notre époque. Traknar était programmé pour agir sur la matière, mais il manipulait également les esprits. Les autres Rhéaliens étaient donc persuadés d’avoir réchappé à un cataclysme ayant dévasté leur planète originelle. Leur passé était fabriqué de a jusqu’à z, totalement artificiel. Il a dû étirer le temps, car ses congénères de la première génération étaient plus résistants que prévu. Puis il a créé ce monde gris, pour ne pas investir la Terre, où on les aurait pris pour des extraterrestres… Il ne fallait pas attirer l’attention des Terriens de 2005.  

 – Et cette mission, c’était quoi ?

 – Rayer de la surface de la Terre la race des smilodons, car en 2056, Smilodonia existe. Ils se sont installés dans un autre continuum mais empiètent sur la Terre, grappillent progressivement du terrain. Ils s’y faufilent et attaquent les villages isolés. Ils font régner la terreur. On les tue par milliers, il en arrive dix, cent fois plus. Bientôt ils s’attaqueront à Pandémoniopolis, un milliard d’habitants, la capitale de ce qui fut la Planète Bleue. Ils ont déniché le moyen de voyager dans le futur. Je crois que des portes sont restées ouvertes quelque part. Probablement dans un troisième monde parallèle. Ils se seront regroupés là-bas dans le but d’envahir la Terre de 2056. J’ai une hypothèse à ce sujet. Tu te rappelles que la mère du Grand Karnass a été piégée sur Vlakastrakna, n’est-ce pas ? Elle y est restée, mais le père, lui, est reparti dans le temps. C’est lui, assurément, qui est l’instigateur de tout ça. Il doit en vouloir à Traknar de l’avoir indirectement berné. Moi-même je suis en danger, car mon esprit commençait à me lier au sien. Nous étions sur la même longueur d’onde. Heureusement, quand le père du Grand Karnass a été piégé, il n’était pas télépathe, puisqu’il n’était pas resté assez longtemps sur Vlakastrakna pour être sous son influence. Donc, le plus simple pour les Américains de 2056, c’était de remonter le temps afin de détruire les smilodons à l’origine. Un virus a été créé. Il suffisait de le lâcher dans la nature. Les Rhéaliens étaient nombreux au départ, parce qu’il fallait faire croire à l’action d’un esprit collectif. C’était également l’occasion de se débarrasser d’eux, car les productions de machines humanoïdes, en 2056, devenaient incontrôlables pour des raisons d’éthique. Ainsi, pour des guerres élémentaires, on envoyait dix, vingt, cent fois plus de « soldats » qu’il n’en aurait fallu. D’autres missions ont dû se mettre en route dans le futur, apprenant que celle-ci avait échoué.

 – Mais des espèces à venir étaient en danger avec cette méthode. Le tigre descend du smilodon, tout de même. Si les tigres existent, c’est que toutes vos missions ont échoué. Et si une d’elles avait réussi, il n’y aurait jamais eu de tigres sur Terre.

 – Une autre espèce aurait remplacé les smilodons. A l’origine de l’évolution des félins à dents de sabre, il y avait les machairodus aussi, par exemple.

 – Décidément, les Américains n’ont pas changé en 2056.

 – Mais, Balto, en 2056, la planète entière est américaine !

 

  Soudain, le bruit d’une poutrelle que l’on malmène en y ébauchant des figures de funambule…

  Modestine s’appuyait contre le tronc noueux d’un chêne gigantesque dont la cime semblait caresser le ventre de la lune. Solidement planté sur ses jambes, Balto lui faisait face, abasourdi par ce qu’il entendait. Bizarrement, il ne pensait plus à Maeva, qui devait déjà s’inquiéter, assise en tailleur devant sa tente. Il constata la taille de l’arbre lorsqu’il leva les yeux au ciel afin de vérifier d’où émanait ce bruit de branche sur le point de céder sous un poids trop lourd. Un smilodon s’y tenait tapi, s’apprêtant à se jeter dans le vide. L’homme n’eut pas le temps d’avertir Modestine, qui reçut sur le dos les quatre cents kilos de cette moissonneuse-batteuse montée sur pattes.

  Dans un film américain à gros budget, Modestine n’aurait pas terminé sa phrase, le prédateur se jetant sur elle entre les deux syllabes d’un mot forcément essentiel pour la suite de l’histoire. Le fauve aura amputé à la fois l’héroïne et le mot. Certes, elle aura évidemment tenté de murmurer quelque chose à l’oreille du personnage principal, mais le terme sera inachevé, la dernière syllabe tant attendue demeurant coincée au fond de sa gorge déchirée par les crocs de l’animal tueur. Les yeux révulsés, elle aura poussé son dernier soupir sans avoir dit LE mot, tandis que dans la salle de cinéma, enfonçant leurs ongles dans les bras du fauteuil ou du voisin, les spectatrices auront forcément envie d’en savoir plus. Oui, mais là, rien de tel, car la réalité ne respecte jamais les synopsis. Il semblait que le fauve géant aie attendu qu’elle finisse sa tirade, pour mieux la châtier d’avoir osé la commencer. La bête avait glissé, éveillant l’attention de Balto. C’était là la preuve irréfutable qu’elle attendait l’instant propice pour sauter sur sa proie, et qu’elle avait été trahie par la branche qu’elle sciait. Et cet instant propice, c’était la fin du récit sur la disparition du dernier des Rhéaliens et de son monde gris… Comme pour la punir de tout avoir raconté dans les détails.

  Elle aurait pu choisir de se laisser tomber de toute sa hauteur, de tout son poids sur Modestine, qu’elle aurait écrasée… La nuque brisée, sa victime serait morte avant même d’avoir été lacérée… Mais non, ce n’était pas assez cruel, visiblement ! Mieux valait plonger sur cette femme, les yeux lançant des flammes, toutes griffes dehors, les babines retroussées sur des crocs prêts à prendre immédiatement la relève de ce tandem de canines qui allaient creuser de profonds sillons dans cette chair vive, y semant une mort douloureuse. Le témoin aussi allait y passer, il n’avait rien à faire là, lui… il était de trop ! L’estomac du smilodon ne pouvait contenir qu’un seul repas ; mais lui, il se contenterait de mourir terrassé par un coup de patte méprisant, presque distrait. La punition qu’une quantité négligeable de son acabit méritait !

 

  Modestine n’avait pas eu le temps de se débattre. Le ciel lui tombait sur la tête, il n’y avait rien à faire, sinon subir, capituler. Tout à l’heure déjà, elle avait paru résignée, défaitiste, comme si elle n’envisageait son avenir qu’en pointillés, pas autrement. Elle avait toujours été hypersensible, intuitive… et voilà qu’elle…

  Elle venait d’être décapitée par un cinglant coup de patte ; patte au bout de laquelle des griffes tranchantes telles des lames avaient jailli, étincelantes. Le soleil qui palpitait dans sa poitrine en avait été éclipsé. De son cou tranché juste sous le menton, un geyser sanglant giclait, attestant que la carotide avait été sectionnée de façon chirurgicale. Sa fontaine de vie fuyait, crue vitale que rien ne pourrait assécher. Le petit corps étêté était prostré contre le tronc, les épaules à peine avachies contre l’écorce maculée de son sang, qui continuait d’éclabousser la sylve de sève purpurine. Ses hanches s’affaissaient peu à peu et ses jambes mollissaient. Ses fesses se posèrent sur le sol dans un bruit mou. Sa tête avait roulé cinq mètres plus loin ; toujours ouverts, ses yeux fixaient le néant, plus bleus que jamais. Au fond du sous-bois, la lueur rouge avait disparu, comme si elle s’était concentrée dans l’hémoglobine répandue.

  Modestine était partie avec le monde gris.

  Balto reculait, ses mains palpant le vide derrière lui, en quête d’appuis, pour s’orienter à l’aveuglette. Face à lui, arrogante, la bête prenait son temps ; précis, ses gestes évoluaient au ralenti. Elle ne le quittait pas des yeux, les pupilles dilatées, prête à bondir. Les mâchoires crispées, elle dodelinait de la gueule en un mouvement de va et vient qui n’augurait rien de bon. Balto reconnaissait cet œil haineux : il évoquait fidèlement celui du Grand Karnass. Les gènes ne mentent jamais !

  Balto eut alors une idée folle. Il prit le parti de tourner le dos au smilodon, qui semblait trop sûr de son coup. C’était une véritable machine à tuer, ses pattes labouraient le sol et ses canines surdimensionnées se balançaient au rythme de sa tête au pelage rayé. Il était beaucoup plus grand qu’un tigre. Balto tâtait fébrilement les troncs d’arbres, comme s’il en testait la qualité de l’écorce. Il s’efforçait de garder la même trajectoire, de revenir sur ses pas, sans dévier d’un pouce. Le regard du monstre était palpable et s’éternisait sur sa nuque. Le père du Grand Karnass s’ébroua. Ses muscles saillaient, et chaque pas les animait d’une souplesse farouche et meurtrière. Ses yeux étaient plus rouges que le sang. Le silence était troublé par les brindilles qui craquaient sous ses pattes et par le grondement de ce prédateur d’une autre ère. Soudain, Balto sentit quelque chose d’humide sous la main. La résine du chêne… le fragment d’étoffe… Il lui fallait maintenant le porter à ses lèvres, y goûter, imitant Quentin Duvalier. Il s’exécuta. Le smilodon avançait toujours, secouant sa tête de tigre d’un âge lointain. Il bavait, et chaque grognement était accompagné de crispations des muscles que l’on devinait tendus sous son pelage roux. Balto bu le sang de l’arbre.

  C’est alors que le regard du smilodon se détourna et que Balto entendit un cri de femme qui provenait de l’orée de la forêt. Maeva ! Après avoir perçu des sons suspects, luttant contre la peur, elle s’était décidée à pénétrer sous le couvert et avait assisté à la scène. Elle était pétrifiée. Il la détailla et eut un haut-le-corps. Il n’avait pas trop approfondi mais il avait été très étonné qu’elle ne l’appelât point, car cela faisait quarante bonnes minutes qu’il avait déserté la clairière. Là, se fiant à ce qu’il voyait, il comprenait mieux pourquoi… Maeva avait vieilli de cinquante ans. L’histoire de la Lolo et de Tintin, le bûcheron, se reproduisait un demi-siècle plus tard… et au même endroit. Et toujours sans que l’on sache si c’est la forêt qui « blanchissait » la vie, ou bien la peur. Sous l’effet de la poussée d’adrénaline, on voyageait soit dans le passé, soit dans le futur. A moins que la terreur n’aie le pouvoir, ici et nulle part ailleurs, de vous transformer en vieillard ou en momie rien qu’en montrant les crocs…

  La haine se mêla au désespoir.

  Il ressentit comme une brûlure tout le long de son œsophage, puis dans son estomac. Sa vue se brouilla et il bafouilla un chapelet de mots sans suite. Il tenta d’ouvrir la bouche mais seul un cri étouffé s’en échappa, qui se transforma en un feulement de gros chat. La scène, tout à l’heure interprétée au ralenti, s’était passablement accélérée. Le smilodon s’approchait à pas de loup, sûr de son fait, de son méfait ; mais lui, son cerveau lui dictait qu’il fallait multiplier par deux, par trois la vitesse d’exécution de l’ennemi. Balto souffrait dans sa chair, il se sentait envahi de l’intérieur par une ombre mauvaise qui lui dévorait les entrailles et allumait des foyers de haine dans ses terminaisons nerveuses. Il avait l’impression de ne plus être capable d’autre chose que de foncer sur son congénère, là, qui le narguait. Pourtant, installé aux premières loges, c’était la place idéale pour être témoin de la métamorphose. Après être sorti de son cocon, la chenille devenait papillon. On aurait dit qu’il s’en félicitait, qu’il était heureux de lutter enfin à armes égales contre ce… Qu’il s’attendait à la mue.

  Balto eut mal aux gencives, aux doigts, au coccyx… Lui, glabre trente secondes plus tôt, sentait désormais les poils roux pousser sur sa peau musculeuse. Son dos se courbait, comme sous l’effet d’un poids trop lourd. Il se mettait à quatre pattes, tandis que son cerveau s’éteignait. Ses vêtements en lambeaux avaient valdingué dans tous les sens, certains morceaux de tissu s’accrochant à des arbustes, d’autres aux branches d’un châtaignier. Le parallèle avec Hulk était inévitable. Balto n’existait plus. Seul pulsait le cœur d’un animal féroce sur le point de s’attaquer à un « frère de sang » dangereux qui venait de tuer sa meilleure amie, et s’apprêtait à mettre en pièces la femme qu’il aimait. Mais c’étaient là des considérations humaines, et ses synapses animales lui dictaient les mêmes choses mais codées en langage smilodon. Il eut envie de bâiller. Mais il ne bâilla point à la manière des Humains. Il ouvrit sa gueule et un terrible rugissement en fut expulsé.

  Deux smilodons se faisaient face.

 

  Maeva parut s’évanouir, tombant en arrière de toute sa hauteur, les bras en croix. La peau parcheminée, elle gisait maintenant entre deux bouquets de fougères, la main gauche enserrant le chapeau d’un cèpe énorme. Le père du Grand Karnass s’approcha du corps inerte en grognant ; l’autre le suivit du regard, puis avança lentement dans sa direction. Posant une patte sur la tête de la vieille femme, il sembla attendre la réaction de Balto, son ennemi, qui se figea. C’était un piège, il le ressentait au plus profond de sa nouvelle chair de prédateur sur la défensive, c’était viscéral. S’il se jetait sur lui, il esquiverait l’attaque, et, n’ayant pas le temps de rétracter ses griffes, il laminerait le… cadavre.

  Maeva ne respirait plus, elle était visiblement morte, morte de vieillesse… ou de peur. Ce n’était sans doute pas un infarctus, son cœur prématurément usé n’avait pas explosé tel un fruit trop mûr, car ses doigts ne s’étaient pas crispés sur sa poitrine. Elle n’avait donc pas souffert. Toutefois, une certaine éthique, vestige de son très récent état d’être humain, interdisait à Balto de prendre le risque d’agresser son adversaire si près de la dépouille. Elle méritait de monter au ciel… entière. Au Paradis, on voit d’un très mauvais œil les pièces détachées, la plupart ayant été refusées en Enfer et acheminées en recommandé vers leur destinataire d’origine. Manquant de patience, Saint-Pierre n’est pas très doué pour les puzzles anatomiques.

  Se tenant sur leur garde, les smilodons demeurèrent immobiles. Ils étaient sensiblement de force égale et de même corpulence. Le père du Grand Karnass passa sa patte sur le ventre de la gisante, comme pour la caresser, en feulant. Sa grimace évoqua un sourire… un sourire carnassier. Cette bête était primaire mais affichait un machiavélisme presque humain. Alors ses griffes se déployèrent en éventail et lacérèrent la chemisette à fleurs, dévoilant une poitrine creuse et des seins décharnés. La peau de la métisse était d’une pâleur fantomatique. Méfiant, Balto ne réagit toujours pas en réponse à la provocation.

  Décidément, il ne leur manquait que la parole… et une musique sirupeuse de western en fond sonore. Sergio Leone tournant au quaternaire, et Ennio Morricone à la baguette. Soudain, un craquement se fit entendre et un bruit sec, quelque chose de léger qui tombe lourdement, puis une course trotte-menu sur une branche basse du chêne, là, derrière le smilodon violeur. Un moment d’inattention. L’écureuil dominait la scène, prêt à compter les points, mais il n’avait pas voulu s’installer confortablement, comme au cinéma, sans quelques glands à portée de dents. Hélas, son gland préféré était tombé, et avait roulé à un mètre à peine du monstre cynique.

  Ce fut le signal d’attaque, Balto se jeta griffes en avant sur son ennemi et lui laboura le dos tout en le mordant au cou, où il planta ses deux terribles canines jusqu’à la garde. Un smilodon singeant un vampire des vieux films de série B, avec un casting de premier plan, c’était plutôt surréaliste… Dracula et l’Enfer sur Terre ! Du pain béni pour le spectateur à la queue empanachée ! Du sang éjacula en longues giclées sporadiques de la plaie béante. Un mugissement de douleur s’éleva sous le couvert, suivi d’un couinement, comme un nourrisson étouffé par du lait qu’il aura bu sans respirer entre les goulées. Il ébaucha une volte-face, mais le mouvement accéléra la circulation du sang et aggrava sa blessure. Il tenta de rugir, mais le coup avait été porté avec précision, une précision chirurgicale, et il se vidait de sa vie par la gueule.

  Balto avait reculé de cinq pas et assistait à la fin du vaincu. Il résistait contre l’envie de l’achever d’un ultime coup de patte qui lui décollerait la tête du poitrail, juste assez pour que ses yeux pussent constater que leur angle de vision étaient plutôt… fantaisiste. Une vague d’hémoglobine l’aveuglerait et il disparaîtrait, avalé par la mort. Le néant destiné aux tigres à dents de sabre lui ouvrait ses portes.

  Et Smilodonia, la cité des tigres à dents de sabre, ne serait jamais fondée !

 

  Balto poussa un rugissement formidable qui ébranla les troncs d’arbres à la manière d’une boule dans un jeu de quilles. Il était dorénavant le maître des lieux et… Non, il était surtout effondré, et la longue plainte qu’il réfrénait, depuis l’excès d’adrénaline, s’était muée en une sauvagerie orale de façade.

  (L’histoire ne dit pas si l’écureuil a applaudi à la fin du spectacle)

  Durant la brève mais fatale empoignade, l’atmosphère avait considérablement changé. Une poussée de fièvre s’empara du corps tendu de Balto et il s’évanouit. Un temps indéterminé s’écoula, il se réveilla, se leva sur ses deux jambes et s’étira. Il était redevenu un homme… un homme glabre. Il regarda le décor environnant et s’attarda sur les deux corps. Il cria. Un hurlement déchirant.

  Au-delà du champ de bataille, la clairière était blanche. Il neigeait.

 

 

?

 

 

 

(Epilogue)

 

 

 

  Ce matin, Kerjean est de bonne humeur. Il a dormi comme un bébé. La façade de la brasserie est ravalée, l’enseigne est remplacée. Maintenant, elle représente un druide qui tend un bock de bière à bout de bras ; dans l’autre main, il tient un rameau de gui. Arborant un air soucieux, on devine qu’il hésite entre l’alcool et son sacerdoce. Dans une bulle de bandes dessinées, trône un point d’interrogation de taille respectable… C’est tout simple et ne révoltera personne. Maeva et Balto n’ont pas appelé, c’est leur choix. Il est prévu qu’ils rentrent dans l’après-midi.

  Il prend son journal, aussitôt son attention est attirée par deux articles qui font la une, aux côtés d’événements bien plus graves pour l’Humanité :

 

Pierre Duroc, un légionnaire à la retraite et récemment impliqué dans une affaire de défenestration, a été découvert atrocement mutilé à cent mètres de son domicile.

Le présumé crime a eu lieu au Nouveau-Monde, en Haute-Loire, village jumeau de Chapeauroux, situé en Lozère, de l’autre côté d’un pont enjambant l’Allier.

La Police soupçonne un déséquilibré, mais les « gens du cru » évoquent le retour de la Bête du Gévaudan…

 

Découverte de trois corps « abîmés » dans la Forêt de Mercoire, à dix kilomètres de Langogne, en Lozère.

Une femme morte de vieillesse, une naine décapitée et un tigre monstrueux égorgé…

La bête serait à la fois l’agresseur et la victime.

Mais un tigre ne se suicide pas après avoir donné la mort…

La Police semble dépassée et travaille en étroite collaboration avec un zoologue…

 

  Kerjean panique. Il est livide, et ce qui suit lui glace le sang. Il vomit le café qu’il vient d’avaler, croyant que cette matinée serait belle.

 

  Le corps privé de vie du légionnaire a été découvert à proximité de sa maison en pierres, sur le parcours de son footing quotidien. On l’a décapité puis éventré. Un papier raturé a été retrouvé enfoncé dans son abdomen. On y avait écrit à la hâte : « Je vous livre l’assassin de Tiburce Barnouin »

  L’enquête avait très vite dévoilé que c’était effectivement le meurtrier du dénommé Tiburce Barnouin. On avait déniché chez lui le procès verbal que le contrôleur lui avait jadis dressé, et qu’il avait gardé. C’était un fétichiste, un maniaque de l’infraction, et il prenait un malin plaisir à collectionner les blâmes accumulés. Comme des trophées de guerre… Mais le plus troublant dans l’affaire, c’était le rapport du médecin légiste : les griffes ayant occasionné les blessures mortelles sont probablement les mêmes qui ont égorgé le tigre de la Forêt de Mercoire.

  Et amère cerise sur le gâteau empoisonné, le 4 x 4 de Gwendal Kerjean avait été garé à proximité du lieu du crime. Son nom était d’ailleurs cité dans le journal.

  Cinq minutes plus tard, la Police faisait irruption au Bock d’Or.

  L’interview du monstre du Loch Ness devra être différé…

 

  Là-bas, à Chapeauroux, pendant que Kerjean chassait le scoop sur les légendes locales, Balto avait mené une enquête parallèle. Il écoutait attentivement les réponses des gens qui évoquaient parfois des incidents ayant eu lieu sur les voies ferrées durant le siècle dernier, la plupart impliquant des employés de la SNCF. Il avait discrètement réclamé des infos sur l’incident du Viaduc de la Madeleine, dont Tiburce avait été la victime, mais rien n’avait filtré. En revanche, on lui avait conseillé de se renseigner à la gare de Langeac, en se faisant passer pour un parent ou un journaliste, par exemple. Il s’y était donc rendu à l’issue du psychodrame de la Forêt de Mercoire, non sans avoir au préalable récupéré de nouveaux vêtements sous la tente.

  Là-bas, à Langeac, il avait questionné des cheminots… Dans un bar, il était tombé tout à fait par hasard sur un chef de gare à la retraite, beau-frère du flic qui avait mené l’enquête sur la défenestration. Il l’avait orienté sur l’adresse d’un suspect. On n’avait jamais rien prouvé contre lui, mais il était douteux, dans la mesure où il s’était installé dans la région après avoir été aimablement prié de descendre d’un car touristique, deux mois auparavant. A l’époque, on l’avait soupçonné d’être venu dans le coin dans le but de se rapprocher du contrôleur qui l’avait verbalisé.

  Les fondations de la folie creusaient des failles coupables dans son cerveau…

  Balto avait suivi cette piste…

 

  Ensuite, après avoir réglé son compte au légionnaire, Balto avait décidé de réintégrer son squat marseillais. Il y avait toujours une place réservée dans ce genre d’endroit. Il ne pouvait raisonnablement pas remonter à Comblessac, pour se pointer chez Gwendal Kerjean…

  Les « cornacs » se succédant sur l’autoroute de l’exil, il avait songé à ce texte que Tiburce avait écrit lorsqu’il vivait chez Florette Jolivet, en Ardèche. Il y était question d’un gamin, Esteban Quiz, qui préférait la compagnie d’une famille de pingouins que celle de son père, un capitaine de galion, venu le récupérer sur la banquise.

  Tiburce avait été tout fier de lui expédier le manuscrit par la Poste, puisqu’il l’avait préalablement proposé à un éditeur. Hélas sans résultat. C’était un peu la propre histoire de Balthazar Beltoise…

  Ainsi avait-il revu ses potes de l’ennui, et l’un d’eux lui avait appris que Martine s’était suicidée un mois après son départ, utilisant le couteau avec lequel il avait lui-même tenté de se trancher les veines.

  Très vite, au fil du temps, sa mémoire s’étiolait, l’amnésie frappant à la porte… Et il avait suffi de l’entrebâiller, pour qu’un courant d’air glacial s’y engouffrât, lui hérissant le poil.

  Il ne se transformait plus, non, n’avait plus la moindre raison de le faire… Sa barbe et sa moustache repoussaient. La routine reprenait ses droits… ceux du bannissement volontaire.

  Et puis, une nuit qu’il avait un peu trop bu, tandis qu’il marchait sur un trottoir souillé par des détritus qui voletaient au gré du mistral, une feuille de journal, poussée par une rafale, s’était plaquée contre son visage…  

  Le cirque Pinder était de passage à Marseille. En photo, des fauves paradaient, un dompteur se tenant en retrait, botté et un fouet à la main. On devinait que le bruit qu’il émettait en le claquant était couvert par les rugissements.

  Alors une étincelle crépita sous le crâne de Balto, allumant une mèche au cœur de ses synapses… Son sang se mit à bouillir, les glaçons que ses veines charriaient fondirent, inondant ses terminaisons nerveuses d’un raz de marée d’adrénaline. Il eut l’impression d’être en rut ; son sexe se durcit sous l’étoffe, déformant son pantalon. Ce n’était pas qu’une impression. Et s’il s’accouplait avec une femelle tigre, hein ? Non, pas avec une lionne, il n’avait pas vraiment envie que sa progéniture ressemblât à Lilith, la bâtarde !

  Il désire un sang pur !

  Il est baigné par les rayons gris de la pleine lune mais la lumière jaunâtre dispensée par l’unique réverbère atténue la couleur métallisée dont le quartier se pare…

  Balto regarde machinalement l’heure. C’est minuit.

  Minuit pile !

 

  « A minuit, une montre, c’est avant tout un nid abritant un duo d’aiguilles qui s’affichent en solo l’espace d’un soupir de nuit. Superposées tels les corps d’un couple faisant l’amour, elles se chevauchent lors d’un trop bref instant échappé d’un sablier où s’écoule la poussière des ténèbres. De minuscules grains d’éternité la poudroient, semés par le néant… C’est la suie du temps dans la cheminée du monde, et l’être humain en est le ramoneur.

  Minuit, c’est une heure suspecte de pleine lune et de superstition populaire, drogue atavique plus perverse que la religion.

  Ainsi, programmé pour stationner deux fois par jour sur le nombre 12, ce coït temporel indique minuit, pas une minute de plus, pas une de moins. Quant à midi, c’est une toute autre histoire… moins mystérieuse, et de celle qui ouvre l’appétit ! »

 

 

 

FIN




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