DANSE AVEC LES FOUS

 

 

  Camille est veilleur de nuit dans un hôpital de dingues. Chez lui, du matin au soir, il dort comme un loir, plongé dans des rêves sans queue ni tête qui le terrorisent mais qu’il oublie très vite au saut du lit. Seule une sueur acide maculant son oreiller atteste d’un repos agité et peuplé de monstres combattus dans de beaux draps. Il est notamment abonné à un cauchemar qui lui rend visite de façon régulière, tel un lointain parent qui vient vous emprunter un peu d’argent – qu’il ne vous rendra jamais, d’ailleurs.  

  Il marche dans un tunnel opaque, en direction d’une petite lueur qui scintille au loin, et, lorsqu’il arrive au niveau de ce « médaillon doré », il entend une lourde cavalcade dont les décibels déboulent sur sa droite. Il avance d’un pas à l’air libre, tourne la tête en direction du vacarme et… Un troupeau de bisons fonce droit sur lui, au galop, et s’apprête à le piétiner comme une vulgaire carpette. Chaud devant ! On dirait qu’ils ont attendu de voir pointer le bout de son nez pour charger, naseaux fumants et dodelinant de la tête. Ils se sont matérialisés spécialement pour lui, Camille… pour le réduire en bouillie à l’issue de cette chevauchée fantastique. Ils se sont ébranlés juste avant son arrivée, masse compacte de poils et de muscles mue par un déclic instinctif. Et il est enfin apparu, tout là-bas… Dès lors, le réflexe de l’assaut bestial s’était imposé dans tous ces cerveaux primitifs.

  Il est clair qu’une fois l’opération de destruction menée à terme, les bovidés se transforment en idées noires et bouche pâteuse, retournant paître dans les prairies du remords. Mais ce sera un éternel recommencement. L’émergence hors du sommeil est toujours la bienvenue et, plus brutale que la douleur virtuelle, épargne à l’homme un enfoncement thoracique dû aux premiers impacts de cornes et de sabots…

  Ce songe horrible ne l’a jamais quitté depuis le jour où, à bicyclette, il a heurté une vieille dame qui traversait tranquillement dans les clous à un feu rouge. Mais lui, trop occupé à penser à Mireille, cette fille avec qui il était sorti la veille, pédalait sur un nuage, distrait et aveuglé par l’émotion d’un souvenir encore brûlant. A partir de cet accident qui, fort heureusement, ne toucha pas sérieusement la mamie, ce mauvais rêve l’obséda. Mais c’est surtout parce qu’il n’avait jamais osé en parler à ses parents. Une culpabilité récurrente qui se traduisait par une hantise nocturne.

  Il n’avait que treize ans. 

 

  Là, à la clinique Les Libres d’Esprits, durant ses heures de boulot, l’insomnie chronique le guette ; bizarrement, cette éventualité le rassure. Il aurait tort de s’en plaindre. De toute façon, si ses paupières viennent à s’appesantir, du café dans une thermos luttera contre une éventuelle somnolence. Un bon coup de fouet est toujours agréable à recevoir pour dissiper un méchant coup de pompe.

  Il bosse pendant que les autres pioncent ; aussi, sa peau, trop longtemps éloignée du soleil, a pris le teint cireux d’une momie. Peut-être même une texture de papier. Il se métamorphose en un albinos qui aurait migré d’une planète lointaine privée de lumière pour venir s’aveugler ici, sur notre plancher des vaches.

  Ses yeux, autrefois bleu foncé, virent maintenant au bleu très clair, et une conjonctivite tenace y a élu domicile. Ses lèvres paraissent cyanosées, ses cheveux sont plus gris que la lune, ses poils ont désormais des reflets neigeux… Fantôme le jour, il devient ombre la nuit. Mais c’est une sorte de paradoxe qui lui convient parfaitement et dont il se vanterait presque.

  Boyaux d’un serpent géant, les couloirs de l'asile sont devenus les galeries de sa nouvelle propriété privée. Sentinelle de cette résidence secondaire, il fait ses rondes au sein d’organes reptiliens. Et, au hasard de ses déambulations (de ses reptations ?), il se rapproche tantôt de la tête, tantôt de la queue de l’anaconda.

  Parfois, il y perçoit la présence d'esprits torturés par la proximité des fous, et cela ne lui déplaît pas.

 

  Les occupants des lieux ne dorment pas, ne rêvent plus, mais leurs âmes voguent au gré des courants d'air, chevauchant la poussière.

  Cet endroit est un manoir hanté par des touristes qui l’ont visité jadis et sont revenus s’y réunir à l’occasion d’un pèlerinage post mortem. Camille est habité par ces présences qu'il devine hostiles parce qu'elles sont transparentes. On craint toujours ce qui est invisible, car on ignore qui – ou quoi – a revêtu cette panoplie passe-partout. Cela peut être un agneau inoffensif, ou un loup… offensif. Il faut se fier à l’odeur, mais l’odorat n’est pas très développé chez l’être humain ; alors, raison de plus lorsqu’il s’agit de détecter des spectres. C’est tout juste si on n’a pas envie de dresser un chien à flairer les fantômes.

  Il est souvent tenté de se promener, un vaporisateur de peinture à la main : il arroserait l'espace autour de lui afin de dessiner les contours des « monstres » auxquels il serait confronté. Après, il aviserait en conséquence. Un câlin pour l'agneau, la fuite devant le… Ainsi, une araignée géante se retrouverait affublée d’une très seyante couleur rose bonbon, un rat à trois têtes apparaîtrait rouge sang… 

 

  Ce qui lui manque le plus depuis qu'il travaille dans ce lieu « décervelé », c'est la pluie. Il l'entend parfois battre contre les vitres à la manière d’un gravier que l'on foule d'un pas alerte quand on est pressé. Ou d’une meute de souris qui caracolent au plafond… plutôt sur le plancher de la salle du dessus. En tendant mieux l’oreille, on pourrait ouïr les battements de tous ces cœurs cognant au sein de minuscules poitrines.

  L’averse est comme une drogue dure, et il est en manque. Il aime tant son chant… Et, lorsqu’elle fait des claquettes sur les toits, il se rappelle les vieux films de Fred Astaire que son père regardait à la télé. Il lui arrive quelquefois d’entamer un petit pas de danse dont l’écho visite les corridors de l’hôpital de dingues, et ses entrechats maladroits effraieraient la gent trotte-menu si elle agitait ses innombrables pattes ailleurs que sous son cuir chevelu.

  On peut considérer qu'elle est également transparente ; seuls le bruit et l'eau qui vous ruisselle sur le visage prouvent son existence, son appartenance à la réalité. 

  En cette occasion, le sourire qui se dessine sur son visage prend subitement une telle dimension sentimentale qu’il souhaiterait l’y voir imprimé à jamais. Et c’est un réconfort moral efficace pour lutter contre les ombres du présent.

 

  Dans la chambre 154, végète un débile profond (ou prétendu tel) qui se prend pour un Indien d’Amérique. Camille l'a surnommé « Cervelle givrée égarée dans le blizzard ». C'est son chouchou. Il est plus fêlé qu'un vase en porcelaine heurté par un troupeau de bis… de buffles. C'est l'unique insomniaque de cette bande de fadas. Ils se croisent souvent dans les corridors après que le crépuscule eût ouvert une brèche pour que la lune s’introduise dans la place. Ce n'est pas un ectoplasme, non, mais il en arbore certaines caractéristiques, dont la démarche. Un Manitou errant, en quelque sorte. Sa conversation est d’autant plus enrichissante qu’il est muet. Il parle avec les mains : on dirait un Italien.

  Il connaît le langage des gestes sur le bout des doigts ; cependant, il sait se faire « entendre ». Camille s'amuse à l'écouter en surveillant les ombres chinoises qu'il produit sur les murs. Cela évoque des cafards que l'on vient d'écraser et qui répandent leurs entrailles où se déchiffrent de dignes propos d’esprits ancestraux.

  Mais lui, Camille, le veilleur de nuit, comprend ; peut-être que la télépathie n'est pas étrangère à la chose.

  Allez savoir avec un Sioux !

  Il lit dans les pensées, comme d’autres allument de grands feux au sommet des collines pour instruire leurs potes lointains que, ce matin, l’attaque n’aura pas lieu, les brumes matinales interdisant de…

 

  Sentinelle, si toi vouloir pluie dans boyaux d’anaconda, toi devoir faire bruit comme charge de  mille bisons !

 

?

 

  La routine aidant, les années défilèrent au pas de charge (toujours eux, ces buf… ces bisons !).

 

  Désormais, Camille se balade dans l'asile avec une casserole vissée sur le crâne. Imitant les grands guerriers Peaux-Rouges au bivouac, Il psalmodie. Danse et vocifère en tapant à bras raccourcis sur l’ustensile au moyen d’une louche…

 

 « Attention en traversant, mamie ! Une bicyclette est si vite arrivée ! Attention en… mam… Une bi… »

 

  Il ne pleut toujours pas dans les couloirs ; par contre, on a changé de veilleur de nuit. Camille occupe maintenant la chambre 154. L'Indien y est mort noyé, les bras « menottés » par une camisole, tandis que des trombes d’eau inondaient la pièce.

  La nouvelle sentinelle se plaint qu’au cours des nuits où la lune est ronde et rousse et les étoiles clignotantes, on entend comme un son de gouttes d'eau qui pianotent sur les murs de la chambre qu'occupe son prédécesseur.

 

  « Ce n'est plus une chambre... c'est un aquarium que l'on remplit au moyen d'un entonnoir ! » se lamente-t-il à ses supérieurs.

 

  Lui aussi a été remplacé.

  Désormais, c'est une femme qui fait les rondes.

  Il se murmure que les fous ne dorment plus, et, qu'en y regardant de plus près, on peut apercevoir par les trous de serrure… des yeux ! Des centaines d'yeux indiscrets. Et résonnent de drôles de bruits. Comme des gens qui pleurent de concert. Une inondation de larmes, c'est plus poétique que la pluie polluée des nuages ventripotents, non ?

  Et, planant au-dessus de la mêlée de décibels, une voix…

 

  « Attention en trav… »

 

 

 

FIN


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