DE FIL EN AIGUILLE

 

 

(Voilà, point de préambule… nous allons entrer tout de suite dans le vif du Surjet. Et le Surjet, en l’occurrence, c’est moi !)

 

 

  A la suite de l’incisive morsure au visage d’un représentant canin dont les canines avaient le nerf à vif, je fus recousu dans les règles du lard et du point de croix au sens figuré. Ma figure, tiens, justement, parlons-en… Elle n’avait plus de sens – un sens giratoire qui aurait mal tourné, oui. Pas encore un portrait peint par Picasso, non. Il avait cependant tenté de me le tirer ou de me le refaire, l’animal. Ce qui aurait transformé la partie cérébrale de mon buste en nature morte. J’avais réchappé d’un poil à ce genre de croûte post-opératoire, et je rendis grâce à mon tourmenteur de chef-d’œuvre en péril de m’avoir évité cette disgrâce. J’évoquais plutôt une carte routière dont on aurait symbolisé les chemins campagnards à grands coups de serpe. J’avais eu de la chance d’avoir de la veine, et les rescapées de mon réseau sanguin avaient envisagé de saillir, comme pour pomper l’hémorragie en fuite chez celles qui avaient ouvert les vannes, désertant le champ de bataille nav… nasale. En vérité, elles simulaient pour se donner bonne contenance. Pas pour cette fois, les n… vases communicants !

 

  Ce jour-là, j’eus la certitude qu’à l’avenir, ma barbe et ma moustache pousseraient… sous-cutanées. Au collège, on m’affubla d’un surnom dont je ne saisis la motivation que beaucoup plus tard : « le glabre terrestre ». Ils se croyaient malins, toutefois se trompaient lourdement sur au moins un terme. Et pour cause, j’étais dans la lune à longueur de temps. Mais ce n’était qu’un détail – j’ai un catalogue entier de ces détails qui feraient de ma vie un roman d’épouvante.

 

  Il avait les crocs, ce loup masqué, me sembla-t-il ; mais pas forcément une dent contre ma personne, en fus-je persuadé. Il y cherchait peut-être une brèche afin de pénétrer mes pensées et, ne la trouvant pas, avait improvisé une issue. Tranchants, ses arguments singeaient ces termites foreurs qui seraient capables de sculpter leurs galeries secrètes dans la gueule de bois d’une figure de proue. Même éclaboussée par une sobriété exemplaire et, paradoxalement, sans la moindre voie d’eau à déplorer, elle serait la proie de cette cirrhose corrosive, gangrène sur pattes aux mandibules plus efficaces que des flammes.

  Il y avait eu subitement quelque chose de charnel au sein de notre relation. « Chair amie, vite, dans mes pattes, que je récure vos fosses nasales et vous astique le morveux ! Après, vous n’aurez plus jamais le rhume et j’aurai au moins comblé une carie, mon n’veu ! », m’avait-il aboyé à sa manière, le frénétique molosse, réfrénant difficilement ses ardeurs bilieuses et belliqueuses.

  Virtuellement, il affichait un lyrisme bestial et une poésie féroce qui me laissèrent nez en moins baba. Heureusement, il ne m’avait pas attaqué aux yeux, le gentil toutou à sa mémère… et ce fut sans doute délibéré. En effet, pour que je garde intacte l’opportunité de contempler dans un miroir les accrocs semés par ses crocs, il m’avait épargné une mise en orbite des globes.

 

  Le maître pratich… cien, mon propre père, le docteur André Surjet alias Dédé à coudre, avait des doigts de fée et, le prouva-t-il, se spécialisait dans les puzzles anatomiques. N’étais-je pas la chair de la chair de sa femme, ma mère ? J’étais encore trop jeune pour comprendre que son métier consistait à rafistoler les haillons cutanés et les outrances superficielles de l’âge – il avait le derme dans la peau, ce brave homme ! C’était une sorte de visagiste, un modeleur de faciès… Un esthéticien de la ride saignante à cicatriciel ouvert.

  Ainsi, les points de suture se succédèrent à un rythme d’enfer, et, à la fin de l’opération, je ressemblais plus à Chéri-Bibi, le bagnard au cœur tendre, qu’à un chérubin angélique de la maison D’Yeux la Paire. Rafistolé, je vous dis… les pores dilatés puis éparpillés aux quatre coins d’un séisme facial. Un tremblement de tête. Le clebs m’avait foutu une plaie royale, et lui, le papa raccommodeur, avait recousu mes béances, comme s’il craignait que je prisse froid en affichant mon épiderme au grand air. Mes zygomatiques avaient tant bâillé ; mes cartilages, exposés à l’air libre, avaient tant brillé…

  Je ressemblais désormais au Sphinx.

  Je capte tout maintenant : il m’avait pris pour un chat. J’avais certainement dû conserver sur mon T-shirt l’odeur du mien, Potron-minet. Et, frustré, privé momentanément de sa baballe parce que sa meilleure lanceuse, sa maîtresse, était sortie faire les courses, il avait décidé de jouer à chien et chat. Il n’avait omis qu’un petit truc, somme toute dérisoire, je le conçois aisément : m’avertir avant. J’aurais miaulé un chouia, de façon à mieux habiter mon personnage. Je suis persuadé qu’il aurait quitté ses gants de boxe pour se mesurer à mes pattes de velours. Non, que dis-je là, autant demander à un étrangleur de mépriser une cravate, à un éventreur de renier une tronçonneuse ou de vénérer une boutonnière…

  Il ne prisait donc pas la gent féline : attitude qui manquait par trop de chien, ma foi. Dommage pour moi ! Ah, si j’avais pu me métamorphoser en lion… Je lui aurais montré de quelle crinière ma Seigneurie se coiffe, et sur quelle étagère ma couronne est posée ! Mais non, suis-je bêta, il se serait transformé dans la foulée en T-Rex, et je me serais retrouvé en plein jurassique, poursuivi par des hordes de dinosaures caparaçonnés tels des chars d’assaut et les mâchoires armées de missiles sécateurs.

  Victime d’un mirage obsessionnel projeté sur l’écran de sa haine, il avait halluciné. Son plus « chair des ires » (je n’ai pas pu résister, désolé) avait été de défriser les moustaches d’un greffier, et le voilà réalisant enfin son fantasme épilatoire. Au tribunal des « morts sûres » (là non plus), on dira que ses babines ont légèrement… bafouillé.

  Dans un style très percutant, limite raciste, et qui ne manquait pas de mordant, il venait de liquider sans coup fait rire une affaire traitant d’un Surjet très délicat : le délit de sale gueule.

 

  Elle en avait usé, ma mère, des serviettes, pour éponger l’évasion des globules : rouges ou blancs, c’était la débâcle. Quand il s’agit d’une hémorragie, bon sang, le métissage consanguin ne saurait mentir !

  Nous avions, à l’époque, une belle moquette dont la couleur évoquait un champ de tournesols ; à la suite du grand essorage, ce fut une mer de coquelicots. Elle avait été grandiose, m’man, tandis qu’elle écopait la barque filiale qui s’enfonçait dans les flots rouges d’un trou noir. On aurait dit l’unique rescapée – la femme du capitaine ? – d’un baleinier brise-glace sabordé par un calmar géant surgi de dessous la banquise et ayant laissé quelques décalitres d’encre sur le pont. Il aura été au préalable fusillé à bout portant par Achabou N’Troula, l’harponneur congolais. La pieuvre mahousse du tréfonds de la calotte océanique aura maculé le bastingage ; et cela, c’était inadmissible ! Si elle revenait, cette fois, il lui en cuirait… aux petits oignons, servie chaud… 

 

  Ma tête, c’était une vraie pelote de laine, tant je ressemblais à un fouillis de fils. Un mouton entier… mais après avoir été attaqué par une meute de loups. Je filais du mauvais coton, pour sûr. Normal, après avoir affronté une pelote de haine, me direz-vous. Certes ! Toutefois, la bestiasse n’avait fait que défendre son territoire, que j’empiétais allègrement d’au moins cinq bons centimètres. C’était un viol avec infraction de son dernier domicile connu. C’était intolérable ! Il ne toléra pas. C’était bien un raciste… je confirme !

  Le monde à l’envers, oui, car il fit la gueule lorsque je pointai mon museau. Le pif face à une truffe en milieu hostile, je m’exposais à une plongée sous-narine. Il tenta de l’exploser, et c’est l’environnement cutané du nase qui implosa. Cyrano de Bergerac a dû éternuer dans sa tombe et se moucher avec son linceul. Mes joues semblaient deux cratères siamois formant un 8 horizontal et qui vomissaient une lave purpurine et poisseuse, au goût ferreux. Et, comme le vilain toutou avait le compas dans l’œil et un requin perché sur la plus haute branche secrète de son arbre généalogique, je devins, pour un temps, un balafré. Rien d’un bel éphèbe, plutôt un « bel effraie » du plus bel effet. Durant plusieurs semaines, j’eusse pu rencontrer la famille Adams dans une rue déserte par une nuit sans lune sans qu’aucun de ses membres n’osat approcher à moins d’un kilomètre de ma personne. J’étais devenu un épouvantail à monstres, le bébé catastrophe de Belphégor, la belle fée gore, et du déjà cité Chéri-Bibi, le repris de justesse. Vigie de l’horreur, j’eusse pu figurer (?) à l’entrée des cauchemars, perché sur un « mât-mirador », sans que les dormeurs ne se réveillassent en sursaut sous l’emprise d’un urgent besoin de respirer hors d’un sommeil plus marécageux que paradoxal.

  A côté de moi, Elephant man ressemblait à La Joconde. Même mon ombre était fissurée, et mes sutures la saturaient. Parfois, j’avais l’impression qu’elle évitait mon regard. Visiblement, elle souffrait de mon apparence. L’illusion qu’elle s’aplatissait donnait du relief à ma réflexion – quoi de plus naturel pour un miroir à plusieurs dimensions, hein ?  

 

  Quand il en avait envie, le fauve répondait au doux nom de Pedigree. C’était un berger allemand… mais il était plus allemand que berger, c’est clair. La mémère du gentil toutou, c’était la voisine, madame Germaine Quenouillard. Son mari, qui était vétérinaire, était mort deux ans plus tôt, après avoir plongé, du haut des calanques de Cassis, sur un banc de méduses. Mais non, pas empoisonné, ni empoissonné… un rocher affleurait et, du haut de son perchoir, il ne l’avait pas vu effleurer la surface au gré des ressacs. Il ne l’avait entraperçu qu’arrivé en bas, au bout de sa vertigineuse chute icarienne, une seconde avant de l’embrasser. On avait retrouvé son front calé entre sa ceinture abdominale et son zizi ; auparavant, il avait traversé la cage thoracique et entraîné avec lui un poumon, le cœur et l’estomac. Les parachutes urticants, imitant des médecins légistes médusés, n’étaient intervenus sur le corps qu’après son décès, le lardant de…

 

  J’avais six ans, et à cet âge-là, on s’attache autant à un chien que le chien lui-même à sa niche – c’est étrange, avez-vous remarqué que niche est l’anagramme de chien ? Oui, bien sûr, suis-je bête… Ce jour-là, je jouais avec lui et, alors que j’essayais de récupérer un jouet qui fait coin-coin, j’introduisis la tête dans la n… Rideau écarlate ! Niagara d’hémophile !

 

  Avant cette date saignante cochée sur le calendrier des avatars de ma vie, je ne parvenais jamais à me parachuter sans contrecoup dans les bras de Morphée. La plupart du temps, soit je rebondissais sur la couette de son ventre, soit je dérapais avant de m’y jeter sans dessus dessous, paumes ouvertes, les doigts en éventail, m’aplatissant souvent sur la descente de lit. Des songes horribles souillaient mon gros dodo, et la trouille, au crépuscule, brouillait prématurément le futur repos du grand guerrier des cours de récréation.

  Non, non, ce n’est pas une faute de frappe – à l’image de l’autre, là, aux abois dès qu’un nez rôde. Je dis bien avant. Etrangement, après l’incicroc… l’incident, l’anicroche, je dormis comme un fœtus de la mère loir.

  Mais souffrez que je vous comble une lacune – un gondolier, lâchant sa godille, aurait écrit lagune –, avant de poursuivre sur ma percée. On s’est permis d’occire sans mon consentement mon ennemi intime, et il me manquait tellement que… Je me sentais soudainement amputé d’une habitude, d’un plaisir dangereux nullement apparenté à un moignon. Ce chien, c’était mon jouet préféré, mon nounours. Bon, je conçois aisément que l’on puisse craindre un hochet qui vous mord dès qu’on le contrarie, mais j’aimais m’amuser au péril de ma vie. J’étais un mec, quoi, merde… pas une de ces nanas débiles qui dorlotent en bêtifiant des poupées sourdes et muettes. Des Barbie barbantes bourrées de barbituriques. Enfant, tout mon être fut un hors d’œuvre en péril. C’était l’aventure en sortant à peine de chez soi, passant d’une porte à l’autre sur un plan strictement cadastral, puisque j’étais un citoyen insuffisamment bien élevé pour enjamber certains obstacles mitoyens.

  Avant l’euthanasie autorisée, je l’entendais couiner de l’autre côté du mur, mon tortionnaire, et j’étais triste, si triste que, si j’avais pu escalader cet infranchissable rempart sans me rompre le cou, je l’eusse rejoint de bonne grâce. Je me retrouvais dans la peau du kidnappé, l’éternel ravi qui regrette son kidnappeur et fuit sa propre famille pour partir à sa recherche lorsqu’il a été libéré après réception de la rançon de sa gloire. Là, j’étais mordu à la manière d’une victime de Dracula. Je m’attendais presque à me transformer en chien garou, les nuits de lune enceinte ; quittant mon lit à quatre pattes, je partirais au petit trot dans les rues en quête de nuques à fracasser, de tripes à éparpiller, de nez à…

 

  Peuchère, Pedigree ! On l’a donc piqué à mort tel un taureau ! Je n’ose imaginer la taille de l’aiguille à trip… tricoter. Une vraie banderille. A l’entendre miauler (juste retour des choses) de la sorte de l’autre côté du mur de ses lamentations, je me suis longtemps demandé si c’était parce que je lui manquais ou parce qu’il avait flairé le savant dosage mitonné pour extractions canines dans les règles du lard. Comme lorsque le dentiste prépare sa seringue en forme de fusée pour mieux satelliser la dent foireuse qui dénature le paysage sur la planète gencive.

 

  Tous les soirs, afin de m’endormir, ma sœur venait me border puis me récitait une fable prétendue anonyme – toujours la même car, apparemment, c’est la seule qu’elle avait apprise par cœur. Elle l’avait soutirée à un recueil de contes écrits par d’illustres inconnus et qu’elle avait déniché au grenier, au milieu de comics traduits de l’américain dans un français approximatif et surchargé d’onomatopées. Lire dans le noir n’est pas très commode puisque, paradoxalement, je refusais de m’anéantir dans la lumière. C’était peut-être dû aux séquelles de ma venue au monde sous les « spots-néons » de la clinique où m’man avait atterri avant de me larguer en criant :

 

« Y’en a maaaaaaaaaaaaaarrreeeeeeeeeeeeeeee !!! »

 

  La présence de ma sœur était de bon aloi ; par contre, le conte, lui, était de fort mauvais goût. C’était De Fil en Aiguille. Tiens, il faut que je vous précise un truc, avant de vous le narrer à mon tour, histoire de vous métamorphoser en d’amorphes adeptes de Morphée et de ses bras bodybuildés. Qui sait, peut-être qu’un jour prochain, vous serez à votre tour mordu(e), n’est-ce pas ? Surtout si votre voisin(e) possède un clébard tatillon sur la proximité.

  Par la suite, j’ai cessé de remplacer le marchand de sable par un tissu de mensonges, et, le soir, je rejoignais Morphée sans ouïr personne qui n’éveillât en moi une vocation de somnambule. Mes mauvais songes s’étaient inscrits aux abonnés absents, se gravant sur le disque dur de ma mémoire sans provoquer le moindre bug au réveil. J’étais devenu un amnésique de l’aube ; mais je les sentais si présents dans mon subconscient, telles les ombres d’oiseaux naturalisés suspendus aux ailes du souvenir, que j’entendais leurs plumes crisser au contact des courants d’air. Discrets, ils semblaient attendre que je leur fasse un signe, pour ressurgir en cinémascope et technicolor sur l’écran de mes paupières. Que j’ouvre la porte secrète de cette cage trop profondément enfouie au fond de mon inconscient. Et, peut-être, devrais-je les transcrire et les faire publier, pour qu’un jour, enfin, ils désertent définitivement l’oasis glauque de mes obsessions. Je franchirais alors la frontière séparant l’auditeur du conteur, comme celle du jeune mélomane qui, à force de ténacité, deviendra virtuose afin de fuir la frustration et la passivité. Sauf qu’il sera peut-être question d’un ego à remettre au goût du jour… et à un niveau plus raisonnable.

  Pour refouler ces cauchemars ténébreux, cette hantise, il aura suffi d’un signal de départ bavard et lumineux qui aura découlé d’un choc sourd. D’une morsure dans le vif du Surjet. Une sorte de prise de tête, dirons-nous… avec un molosse que je me refusais d’avoir dans le nez.

 

  Ah oui, j’allais oublier le principal ! Je dois également vous avouer que ma sœur est… couturière !

 

?

 

  Par une belle journée de printemps, au château des Accrocs, vient au monde une petite aiguille. Le rossignol du domaine de la Glissière entame un trille joyeux pour fêter l’événement. Son papa, Maître Dé, et sa maman, Dame Pique, la baptisent Perlée, en hommage à une grand-tante dont le destin fait beaucoup d’envieux. En effet, la grand-tante, princesse Rosette (Perlée est son second prénom), épousa un riche seigneur, Maître Lacet. Ils vivent heureux, et, de leur amour, sont nés huit petits nœuds-nœuds. Ils habitent loin, dans le pays de Cocagne, et entreprennent, depuis quelques temps déjà, de tresser une corde qui leur permettra de grimper jusqu’à la pointe du mât dominant leur contrée.

  Tous leurs sujets, dévoués à cette noble cause, se mettent en quatre pour aider les huit frères. Leur tâche est encore à ce jour inachevée, le lin utilisé pour la fabrication du cordage ne donnant sa précieuse production de fibres qu’une fois l’an.

  Et les huit frères, unis par un lien serré, qui jamais ne se relâche, tiennent chacun à leur tour, à être le premier de cordée.

  Mais revenons à la venue de l’adorable petite Perlée qui, de jour en jour, devient plus grande et plus fine que sa maman.

  Dame Pique entreprend elle-même l’aiguillage de sa fille ; les appointements du Sieur Couteau étant bien trop coûteux ! Et la nourrice, s’étant faite épingler à piquer dans la boîte à boutons, se fait festonner à la craie (la pire humiliation qui soit !) et chasser hors du domaine. La belle Perlée continue donc son apprentissage pointu, car une aiguille de son rang se doit de maîtriser son art à la perfection, et ce, à tous les points de vue, son préféré étant le point de chaînette.

  Au fil des ans, elle devient la plus effilée et la plus courtisée des aiguilles du royaume de Passementeries.

  Ses journées se déroulent ainsi, au rythme de son éducation et des bals que son papa organise régulièrement. Dans le but de trouver un mari à sa fille, mais aussi d’avoir enfin des petits enfants. Au cours d’une nuit de festivités, un grand gaillard à la bobine sympathique se faufile dans la foule dans l’espoir de rejoindre la file de cavaliers, auxquels la gracieuse Perlée accorde une danse de temps à autre. Mais le gaillard à la bobine sympathique se fait passepoiler le tour par un freluquet, bien connu pour ses doublures. Lastic, de son prénom, épingle violemment Fuseau, son rival, dans un langage de chiffonnier surprenant, et lui donne du fil à retordre. Mais ce dernier le bat à plate couture, le mettant comme un chiffon, et le sacré Lastic en est pour quelques points de suture. La piqueuse de service le recoud de fil blanc, car il fut bien effiloché.

  Perlée, qui fit celle qui n’a rien vu, se rapproche à points comptés et, tournant son chas vers ce nouveau prétendant, l’invite pour la prochaine valse.

  Un pas à l’endroit, un pas à l’envers, ils dansent et tournoient sous les regards des laissés pour compte. Et c’est le coup de foudre ! Ils s’attirent comme des aimants et, de point de lancé en point de croix, de point d’étoile en point de tige, de point de nœud en point de chausson, un grand amour se tisse.

  Fuseau épouse Perlée. Tous les sujets du domaine de la Glissière firent la fête jusqu’à la fermeture. Rubans et dentelles se mêlent allègrement, les pelotes tricotant quelques brides dans les coins… Bref, ce jour de liesse restera brodé dans tous les esprits. Et, de fil en aiguille, Fuseau et Perlée donnent enfin le jour, à la grande joie de Maître Dé et Dame Pique, à une adorable petite boîte à couture. Ils la nomment Cousette. Cousette eut rapidement un frère, Rouet, qui a pour passion l’écheveau. Ensemble, ils plantèrent une multitude de mûriers dans les splendides jardins du château des Accrocs. Les vers de ces derniers produisirent les plus gros cocons jamais vus, dont ils extraient un fil de soie aux couleurs irisées. Ils tissent avec la plus belle soie du royaume des Passementeries dans laquelle chacun peut venir tailler son coupon.

  La trame de cette histoire, tissée de fils hauts en couleurs, semble aussi belle qu’une tapisserie, ajourée de bons moments, surpiquée de quelques fantaisies dorées, comme tous les contes de broderie populaire.

 

?

 

  Après, longtemps après, je me suis fâché avec ma sœur. Pour des broutilles. Au départ, ce fut un lapsus bénin en forme de contrepèterie. Mais, au fur et à mesure, cela prit des proportions… démesurées. Une sorte d’effet boule de neige mental. Je venais de lui présenter tout naturellement ma nouvelle conquête et elle était allée raconter à mon père que cet amour était aussi évident qu’un éclair au chocolat dans le ciel orageux d’un pâtissier en instance de divorce. D’après elle, j’avais eu le « fou de coudre » et cela se voyait à l’état de ma fermeture éclair.

  C’était assez maladroit, ma foi.

  P’pa a tenté de nous raccommoder et, de fil en aiguille, y est peu à peu parvenu.

  C’était hélas trop tard, car le ver était dans le fruit, le virus dans l’ordinateur et les pieds dans le plat… Notre entente battait de l’aile tel un oisillon mal nourri sur le point de tomber du nid. Même m’man, perturbée, s’était arrêtée de tricoter et jetait des regards attristés par-dessus son ouvrage, qu’elle tenait machinalement de ses mains tremblantes aux doigts arthritiques.

  Ensuite, un autre événement est venu parachever le travail de sape moral, trancher le lien déjà bien relâché, nouer les estomacs. Quelque chose de plus profond. De lointain. Un truc du passé que l’on entend crier dans sa tête lorsque l’ennui vous gagne. Une rancœur créant une fracture, un infarctus… Et qui ressurgit subrepticement, sans crier gare, comme découlant logiquement d’un premier malaise que le temps aura rendu brumeux.

  Jalouse, elle ne lisait jamais les best-sellers que je publiais. Sept en dix ans exactement. Elle méprisait. Je les lui apportais en mains propres, dédicacés, telle une offrande. Elle faisait semblant d’apprécier et, dès que j’avais le dos tourné, engrangeait le livre au grenier, sur l’étagère la plus haute de la vieille bibliothèque recouverte entièrement par les toiles d’araignée. Elle semblait entreposer une antique télévision (ou une machine à coudre) au sommet d’un immeuble, entre deux antennes, sous prétexte qu’en bas, les dépotoirs sont bien assez saturés. Elle affirmait qu’elle l’avait lu, mais sans me donner une preuve tangible de son geste intellectuel.

  « Je ne suis pas assez qualifiée pour donner une opinion… », affirmait-elle pour s’en expliquer.

  Bigre ! Comme s’il était nécessaire d’être critique d’art pour donner son avis sur quelques chapitres écrits par son propre petit frère. Bon, je n’ignore pas que les parents trouvent toujours géniales les créations d’un autre membre de la famille, mais tout de même, hein ? Pourtant, moi, Yves Surjet, je l’avais bien écouté, son conte à dormir debout, assis ou allongé, n’est-ce pas ? Alors…

  Alors je n’appris que bien des années après que c’est elle qui l’avait écrit, ce conte présumé hypnotique. Déformation professionnelle. Elle m’avait déjà menti à l’époque. Je crois qu’elle s’est vexée parce que je n’ai plus eu besoin de ses services pour me laisser embrasser par Morphée. Elle se vengeait à sa manière, et avait accumulé, deux décennies durant, des décilitres de bile.

  Ma parole, mais ma très chère sœur, c’étaient Edmond Dantès et Lagardère réunis !

 

  Bon, allez, maintenant, je retourne bosser. Ecrivain, c’est un métier à tisser… à tisser des intrigues embrouillées que le lecteur tente de démêler. Et tant que je reste devant mon clavier dont les rangées de touches évoquent la gueule du pauvre Pedigree, je ne risque pas de me faire retapisser la façade par l’un de ses congénères. Ma bobine tournera encore rond longtemps et, dès lors, pourra afficher un aspect humain jusqu’à ma mort. Plus aucune cicatrice, que des failles dans mes souvenirs…

  Décidément, dans cette famille, on commençait à perdre le fil de la mémoire, et les sentiments s’engouffraient par la brèche, pour rejoindre un néant qui permettait, paradoxalement, de tout reprendre à zéro. Mon père était à la retraite ; pareil pour ma sœur ; mais moi, je continuais de broder des vies artificielles après avoir tissé une trame au fil de mes romans virtuels. Le dernier en date s’intitulait :

 

Détectives Privés & Filatures Publiques

 

  Mais ceci est une autre histoire…

  Demandez plutôt à m’man !




FIN



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