(Voilà, point de préambule… nous allons
entrer tout de suite dans le vif du Surjet. Et le Surjet, en l’occurrence,
c’est moi !)
A la suite de l’incisive morsure au visage d’un représentant
canin dont les canines avaient le nerf à vif, je fus recousu dans les règles du
lard et du point de croix au sens figuré. Ma figure, tiens, justement,
parlons-en… Elle n’avait plus de sens – un sens giratoire qui aurait mal
tourné, oui. Pas encore un portrait peint par Picasso, non. Il avait cependant
tenté de me le tirer ou de me le refaire, l’animal. Ce qui aurait transformé la
partie cérébrale de mon buste en nature morte. J’avais réchappé d’un poil à ce
genre de croûte post-opératoire, et je rendis grâce à mon tourmenteur de
chef-d’œuvre en péril de m’avoir évité cette disgrâce. J’évoquais plutôt une
carte routière dont on aurait symbolisé les chemins campagnards à grands coups
de serpe. J’avais eu de la chance d’avoir de la veine, et les rescapées de mon
réseau sanguin avaient envisagé de saillir, comme pour pomper l’hémorragie en
fuite chez celles qui avaient ouvert les vannes, désertant le champ de bataille
nav… nasale. En vérité, elles simulaient pour se donner bonne contenance. Pas
pour cette fois, les n… vases communicants !
Ce jour-là, j’eus la certitude qu’à l’avenir, ma barbe et ma moustache pousseraient… sous-cutanées. Au collège, on m’affubla d’un surnom dont je ne saisis la motivation que beaucoup plus tard : « le glabre terrestre ». Ils se croyaient malins, toutefois se trompaient lourdement sur au moins un terme. Et pour cause, j’étais dans la lune à longueur de temps. Mais ce n’était qu’un détail – j’ai un catalogue entier de ces détails qui feraient de ma vie un roman d’épouvante.
Il avait les crocs, ce loup masqué, me sembla-t-il ; mais pas forcément une dent contre ma personne, en fus-je persuadé. Il y cherchait peut-être une brèche afin de pénétrer mes pensées et, ne la trouvant pas, avait improvisé une issue. Tranchants, ses arguments singeaient ces termites foreurs qui seraient capables de sculpter leurs galeries secrètes dans la gueule de bois d’une figure de proue. Même éclaboussée par une sobriété exemplaire et, paradoxalement, sans la moindre voie d’eau à déplorer, elle serait la proie de cette cirrhose corrosive, gangrène sur pattes aux mandibules plus efficaces que des flammes.
Il y avait eu subitement quelque chose de charnel au sein de
notre relation. « Chair amie, vite, dans mes pattes, que je récure vos
fosses nasales et vous astique le morveux ! Après, vous n’aurez plus
jamais le rhume et j’aurai au moins comblé une carie, mon n’veu ! »,
m’avait-il aboyé à sa manière, le frénétique molosse, réfrénant difficilement
ses ardeurs bilieuses et belliqueuses.
Virtuellement, il affichait un lyrisme bestial et une poésie féroce
qui me laissèrent nez en moins baba. Heureusement, il ne m’avait pas
attaqué aux yeux, le gentil toutou à sa mémère… et ce fut sans doute délibéré.
En effet, pour que je garde intacte l’opportunité de contempler dans un miroir
les accrocs semés par ses crocs, il m’avait épargné une mise en orbite des
globes.
Le maître pratich… cien, mon propre père, le docteur André Surjet
alias Dédé à coudre, avait des doigts de fée et, le prouva-t-il, se spécialisait
dans les puzzles anatomiques. N’étais-je pas la chair de la chair de sa femme,
ma mère ? J’étais encore trop jeune pour comprendre que son métier
consistait à rafistoler les haillons cutanés et les outrances superficielles de
l’âge – il avait le derme dans la peau, ce brave homme ! C’était une sorte
de visagiste, un modeleur de faciès… Un esthéticien de la ride saignante à
cicatriciel ouvert.
Ainsi, les points de suture se succédèrent à un rythme d’enfer,
et, à la fin de l’opération, je ressemblais plus à Chéri-Bibi, le bagnard au
cœur tendre, qu’à un chérubin angélique de la maison D’Yeux la Paire.
Rafistolé, je vous dis… les pores dilatés puis éparpillés aux quatre coins d’un
séisme facial. Un tremblement de tête. Le clebs m’avait foutu une plaie royale,
et lui, le papa raccommodeur, avait recousu mes béances, comme s’il craignait
que je prisse froid en affichant mon épiderme au grand air. Mes zygomatiques
avaient tant bâillé ; mes cartilages, exposés à l’air libre, avaient tant
brillé…
Je ressemblais désormais au Sphinx.
Je capte tout maintenant : il m’avait pris pour un chat. J’avais
certainement dû conserver sur mon T-shirt l’odeur du mien, Potron-minet.
Et, frustré, privé momentanément de sa baballe parce que sa meilleure lanceuse,
sa maîtresse, était sortie faire les courses, il avait décidé de jouer à chien
et chat. Il n’avait omis qu’un petit truc, somme toute dérisoire, je le conçois
aisément : m’avertir avant. J’aurais miaulé un chouia, de façon à mieux
habiter mon personnage. Je suis persuadé qu’il aurait quitté ses gants de boxe pour
se mesurer à mes pattes de velours. Non, que dis-je là, autant demander à un
étrangleur de mépriser une cravate, à un éventreur de renier une tronçonneuse
ou de vénérer une boutonnière…
Il ne prisait donc pas la gent féline : attitude qui
manquait par trop de chien, ma foi. Dommage pour moi ! Ah, si j’avais pu
me métamorphoser en lion… Je lui aurais montré de quelle crinière ma Seigneurie
se coiffe, et sur quelle étagère ma couronne est posée ! Mais non, suis-je
bêta, il se serait transformé dans la foulée en T-Rex, et je me serais retrouvé
en plein jurassique, poursuivi par des hordes de dinosaures caparaçonnés tels
des chars d’assaut et les mâchoires armées de missiles sécateurs.
Victime d’un mirage obsessionnel projeté sur l’écran de sa haine,
il avait halluciné. Son plus « chair des ires » (je n’ai pas
pu résister, désolé) avait été de défriser les moustaches d’un greffier, et le
voilà réalisant enfin son fantasme épilatoire. Au tribunal des « morts
sûres » (là non plus), on dira que ses babines ont légèrement… bafouillé.
Dans un style très percutant, limite raciste, et qui ne manquait
pas de mordant, il venait de liquider sans coup fait rire une affaire
traitant d’un Surjet très délicat : le délit de sale gueule.
Elle en avait usé, ma mère, des serviettes, pour éponger
l’évasion des globules : rouges ou blancs, c’était la débâcle. Quand il
s’agit d’une hémorragie, bon sang, le métissage consanguin ne saurait
mentir !
Nous avions, à l’époque, une belle moquette dont la couleur
évoquait un champ de tournesols ; à la suite du grand essorage, ce fut une
mer de coquelicots. Elle avait été grandiose, m’man, tandis qu’elle
écopait la barque filiale qui s’enfonçait dans les flots rouges d’un trou noir.
On aurait dit l’unique rescapée – la femme du capitaine ? – d’un baleinier
brise-glace sabordé par un calmar géant surgi de dessous la banquise et ayant
laissé quelques décalitres d’encre sur le pont. Il aura été au préalable fusillé
à bout portant par Achabou N’Troula, l’harponneur congolais. La pieuvre
mahousse du tréfonds de la calotte océanique aura maculé le bastingage ;
et cela, c’était inadmissible ! Si elle revenait, cette fois, il lui en
cuirait… aux petits oignons, servie chaud…
Ma tête, c’était une vraie pelote de laine, tant je ressemblais à un fouillis de fils. Un mouton entier… mais après avoir été attaqué par une meute de loups. Je filais du mauvais coton, pour sûr. Normal, après avoir affronté une pelote de haine, me direz-vous. Certes ! Toutefois, la bestiasse n’avait fait que défendre son territoire, que j’empiétais allègrement d’au moins cinq bons centimètres. C’était un viol avec infraction de son dernier domicile connu. C’était intolérable ! Il ne toléra pas. C’était bien un raciste… je confirme !
Le monde à l’envers, oui, car il fit la gueule lorsque je pointai
mon museau. Le pif face à une truffe en milieu hostile, je m’exposais à une
plongée sous-narine. Il tenta de l’exploser, et c’est l’environnement cutané du
nase qui implosa. Cyrano de Bergerac a dû éternuer dans sa tombe et se moucher
avec son linceul. Mes joues semblaient deux cratères siamois formant un 8
horizontal et qui vomissaient une lave purpurine et poisseuse, au goût ferreux.
Et, comme le vilain toutou avait le compas dans l’œil et un requin perché sur
la plus haute branche secrète de son arbre généalogique, je devins, pour un
temps, un balafré. Rien d’un bel éphèbe, plutôt un « bel effraie »
du plus bel effet. Durant plusieurs semaines, j’eusse pu rencontrer la famille
Adams dans une rue déserte par une nuit sans lune sans qu’aucun de ses membres
n’osat approcher à moins d’un kilomètre de ma personne. J’étais devenu un
épouvantail à monstres, le bébé catastrophe de Belphégor, la belle fée
gore, et du déjà cité Chéri-Bibi, le repris de justesse. Vigie de l’horreur,
j’eusse pu figurer (?) à l’entrée des cauchemars, perché sur un « mât-mirador »,
sans que les dormeurs ne se réveillassent en sursaut sous l’emprise d’un urgent
besoin de respirer hors d’un sommeil plus marécageux que paradoxal.
A côté de moi, Elephant man ressemblait à La Joconde.
Même mon ombre était fissurée, et mes sutures la saturaient. Parfois, j’avais
l’impression qu’elle évitait mon regard. Visiblement, elle souffrait de mon apparence.
L’illusion qu’elle s’aplatissait donnait du relief à ma réflexion – quoi de
plus naturel pour un miroir à plusieurs dimensions, hein ?
Quand il en avait envie, le fauve répondait
au doux nom de Pedigree. C’était un berger allemand… mais il était plus
allemand que berger, c’est clair. La mémère du gentil toutou, c’était la
voisine, madame Germaine Quenouillard. Son mari, qui était vétérinaire, était
mort deux ans plus tôt, après avoir plongé, du haut des calanques de Cassis,
sur un banc de méduses. Mais non, pas empoisonné, ni empoissonné… un rocher
affleurait et, du haut de son perchoir, il ne l’avait pas vu effleurer la
surface au gré des ressacs. Il ne l’avait entraperçu qu’arrivé en bas, au bout
de sa vertigineuse chute icarienne, une seconde avant de l’embrasser. On avait
retrouvé son front calé entre sa ceinture abdominale et son zizi ; auparavant,
il avait traversé la cage thoracique et entraîné avec lui un poumon, le cœur et
l’estomac. Les parachutes urticants, imitant des médecins légistes médusés,
n’étaient intervenus sur le corps qu’après son décès, le lardant de…
J’avais six ans, et à cet âge-là, on
s’attache autant à un chien que le chien lui-même à sa niche – c’est étrange,
avez-vous remarqué que niche est l’anagramme de chien ? Oui,
bien sûr, suis-je bête… Ce jour-là, je jouais avec lui et, alors que j’essayais
de récupérer un jouet qui fait coin-coin, j’introduisis la tête dans la n…
Rideau écarlate ! Niagara d’hémophile !
Avant cette date saignante cochée sur le calendrier des avatars de ma vie, je ne parvenais jamais à me parachuter sans contrecoup dans les bras de Morphée. La plupart du temps, soit je rebondissais sur la couette de son ventre, soit je dérapais avant de m’y jeter sans dessus dessous, paumes ouvertes, les doigts en éventail, m’aplatissant souvent sur la descente de lit. Des songes horribles souillaient mon gros dodo, et la trouille, au crépuscule, brouillait prématurément le futur repos du grand guerrier des cours de récréation.
Non, non, ce n’est pas une faute de frappe – à l’image de
l’autre, là, aux abois dès qu’un nez rôde. Je dis bien avant. Etrangement,
après l’incicroc… l’incident, l’anicroche, je dormis comme un fœtus de la mère
loir.
Mais souffrez que je vous comble une lacune – un gondolier,
lâchant sa godille, aurait écrit lagune –, avant de poursuivre sur ma
percée. On s’est permis d’occire sans mon consentement mon ennemi intime, et il
me manquait tellement que… Je me sentais soudainement amputé d’une habitude,
d’un plaisir dangereux nullement apparenté à un moignon. Ce chien, c’était mon
jouet préféré, mon nounours. Bon, je conçois aisément que l’on puisse craindre
un hochet qui vous mord dès qu’on le contrarie, mais j’aimais m’amuser au péril
de ma vie. J’étais un mec, quoi, merde… pas une de ces nanas débiles qui
dorlotent en bêtifiant des poupées sourdes et muettes. Des Barbie
barbantes bourrées de barbituriques. Enfant, tout mon être fut un hors d’œuvre
en péril. C’était l’aventure en sortant à peine de chez soi, passant d’une
porte à l’autre sur un plan strictement cadastral, puisque j’étais un citoyen
insuffisamment bien élevé pour enjamber certains obstacles mitoyens.
Avant l’euthanasie autorisée, je l’entendais
couiner de l’autre côté du mur, mon tortionnaire, et j’étais triste, si triste
que, si j’avais pu escalader cet infranchissable rempart sans me rompre le cou,
je l’eusse rejoint de bonne grâce. Je me retrouvais dans la peau du kidnappé,
l’éternel ravi qui regrette son kidnappeur et fuit sa propre famille pour
partir à sa recherche lorsqu’il a été libéré après réception de la rançon de sa
gloire. Là, j’étais mordu à la manière d’une victime de Dracula. Je m’attendais
presque à me transformer en chien garou, les nuits de lune enceinte ;
quittant mon lit à quatre pattes, je partirais au petit trot dans les rues en
quête de nuques à fracasser, de tripes à éparpiller, de nez à…
Peuchère, Pedigree ! On l’a donc piqué à mort tel un
taureau ! Je n’ose imaginer la taille de l’aiguille à trip… tricoter. Une vraie
banderille. A l’entendre miauler (juste retour des choses) de la sorte de
l’autre côté du mur de ses lamentations, je me suis longtemps demandé si
c’était parce que je lui manquais ou parce qu’il avait flairé le savant dosage
mitonné pour extractions canines dans les règles du lard. Comme lorsque le
dentiste prépare sa seringue en forme de fusée pour mieux satelliser la dent
foireuse qui dénature le paysage sur la planète gencive.
Tous les soirs, afin de m’endormir, ma sœur venait me border puis
me récitait une fable prétendue anonyme – toujours la même car, apparemment,
c’est la seule qu’elle avait apprise par cœur. Elle l’avait soutirée à un
recueil de contes écrits par d’illustres inconnus et qu’elle avait déniché au
grenier, au milieu de comics traduits de l’américain dans un français approximatif
et surchargé d’onomatopées. Lire dans le noir n’est pas très commode puisque,
paradoxalement, je refusais de m’anéantir dans la lumière. C’était peut-être dû
aux séquelles de ma venue au monde sous les « spots-néons » de
la clinique où m’man avait atterri avant de me larguer en criant :
« Y’en a
maaaaaaaaaaaaaarrreeeeeeeeeeeeeeee !!! »
La présence de ma sœur était de bon aloi ; par contre, le
conte, lui, était de fort mauvais goût. C’était De Fil en Aiguille.
Tiens, il faut que je vous précise un truc, avant de vous le narrer à mon tour,
histoire de vous métamorphoser en d’amorphes adeptes de Morphée et de ses bras
bodybuildés. Qui sait, peut-être qu’un jour prochain, vous serez à votre tour
mordu(e), n’est-ce pas ? Surtout si votre voisin(e) possède un clébard
tatillon sur la proximité.
Par la suite, j’ai cessé de remplacer le
marchand de sable par un tissu de mensonges, et, le soir, je rejoignais Morphée
sans ouïr personne qui n’éveillât en moi une vocation de somnambule. Mes mauvais
songes s’étaient inscrits aux abonnés absents, se gravant sur le disque dur de
ma mémoire sans provoquer le moindre bug au réveil. J’étais devenu un amnésique
de l’aube ; mais je les sentais si présents dans mon subconscient, telles
les ombres d’oiseaux naturalisés suspendus aux ailes du souvenir, que j’entendais
leurs plumes crisser au contact des courants d’air. Discrets, ils semblaient
attendre que je leur fasse un signe, pour ressurgir en cinémascope et
technicolor sur l’écran de mes paupières. Que j’ouvre la porte secrète de cette
cage trop profondément enfouie au fond de mon inconscient. Et, peut-être,
devrais-je les transcrire et les faire publier, pour qu’un jour, enfin, ils désertent
définitivement l’oasis glauque de mes obsessions. Je franchirais alors la
frontière séparant l’auditeur du conteur, comme celle du jeune mélomane qui, à
force de ténacité, deviendra virtuose afin de fuir la frustration et la
passivité. Sauf qu’il sera peut-être question d’un ego à remettre au goût du
jour… et à un niveau plus raisonnable.
Pour refouler ces cauchemars ténébreux, cette hantise, il aura
suffi d’un signal de départ bavard et lumineux qui aura découlé d’un choc
sourd. D’une morsure dans le vif du Surjet. Une sorte de prise de tête,
dirons-nous… avec un molosse que je me refusais d’avoir dans le nez.
Ah oui, j’allais oublier le principal ! Je dois également
vous avouer que ma sœur est… couturière !
?
Par une belle journée de printemps, au
château des Accrocs, vient au monde une petite aiguille. Le rossignol du
domaine de la Glissière entame un trille joyeux pour fêter l’événement. Son
papa, Maître Dé, et sa maman, Dame Pique, la baptisent Perlée, en hommage à une
grand-tante dont le destin fait beaucoup d’envieux. En effet, la grand-tante,
princesse Rosette (Perlée est son second prénom), épousa un riche seigneur,
Maître Lacet. Ils vivent heureux, et, de leur amour, sont nés huit
petits nœuds-nœuds. Ils habitent loin, dans le pays de Cocagne, et
entreprennent, depuis quelques temps déjà, de tresser une corde qui leur
permettra de grimper jusqu’à la pointe du mât dominant leur contrée.
Tous leurs sujets, dévoués à cette noble cause, se mettent en
quatre pour aider les huit frères. Leur tâche est encore à ce jour inachevée,
le lin utilisé pour la fabrication du cordage ne donnant sa précieuse production
de fibres qu’une fois l’an.
Et les huit frères, unis par un lien serré, qui jamais ne se relâche,
tiennent chacun à leur tour, à être le premier de cordée.
Mais revenons à la venue de l’adorable petite Perlée qui, de jour
en jour, devient plus grande et plus fine que sa maman.
Dame Pique entreprend elle-même l’aiguillage de sa fille ;
les appointements du Sieur Couteau étant bien trop coûteux ! Et la
nourrice, s’étant faite épingler à piquer dans la boîte à boutons, se fait
festonner à la craie (la pire humiliation qui soit !) et chasser hors du
domaine. La belle Perlée continue donc son apprentissage pointu, car une
aiguille de son rang se doit de maîtriser son art à la perfection, et ce, à
tous les points de vue, son préféré étant le point de chaînette.
Au fil des ans, elle devient la plus effilée et la plus courtisée
des aiguilles du royaume de Passementeries.
Ses journées se déroulent ainsi, au rythme
de son éducation et des bals que son papa organise régulièrement. Dans le but
de trouver un mari à sa fille, mais aussi d’avoir enfin des petits enfants. Au
cours d’une nuit de festivités, un grand gaillard à la bobine sympathique se
faufile dans la foule dans l’espoir de rejoindre la file de cavaliers, auxquels
la gracieuse Perlée accorde une danse de temps à autre. Mais le gaillard à la
bobine sympathique se fait passepoiler le tour par un freluquet, bien connu
pour ses doublures. Lastic, de son prénom, épingle violemment Fuseau, son
rival, dans un langage de chiffonnier surprenant, et lui donne du fil à retordre.
Mais ce dernier le bat à plate couture, le mettant comme un chiffon, et le
sacré Lastic en est pour quelques points de suture. La piqueuse de service le
recoud de fil blanc, car il fut bien effiloché.
Perlée, qui fit celle qui n’a rien vu, se rapproche à points
comptés et, tournant son chas vers ce nouveau prétendant, l’invite pour la
prochaine valse.
Un pas à l’endroit, un pas à l’envers, ils
dansent et tournoient sous les regards des laissés pour compte. Et c’est le
coup de foudre ! Ils s’attirent comme des aimants et, de point de lancé en
point de croix, de point d’étoile en point de tige, de point de nœud en point
de chausson, un grand amour se tisse.
Fuseau épouse Perlée. Tous les sujets du
domaine de la Glissière firent la fête jusqu’à la fermeture. Rubans et dentelles
se mêlent allègrement, les pelotes tricotant quelques brides dans les coins…
Bref, ce jour de liesse restera brodé dans tous les esprits. Et, de fil en
aiguille, Fuseau et Perlée donnent enfin le jour, à la grande joie de Maître Dé
et Dame Pique, à une adorable petite boîte à couture. Ils la nomment Cousette.
Cousette eut rapidement un frère, Rouet, qui a pour passion l’écheveau.
Ensemble, ils plantèrent une multitude de mûriers dans les splendides jardins
du château des Accrocs. Les vers de ces derniers produisirent les plus gros
cocons jamais vus, dont ils extraient un fil de soie aux couleurs irisées. Ils
tissent avec la plus belle soie du royaume des Passementeries dans laquelle
chacun peut venir tailler son coupon.
La trame de cette histoire, tissée de fils hauts en couleurs,
semble aussi belle qu’une tapisserie, ajourée de bons moments, surpiquée de
quelques fantaisies dorées, comme tous les contes de broderie populaire.
?
Après, longtemps après, je me suis fâché avec ma sœur. Pour des
broutilles. Au départ, ce fut un lapsus bénin en forme de contrepèterie. Mais,
au fur et à mesure, cela prit des proportions… démesurées. Une sorte d’effet
boule de neige mental. Je venais de lui présenter tout naturellement ma nouvelle
conquête et elle était allée raconter à mon père que cet amour était aussi
évident qu’un éclair au chocolat dans le ciel orageux d’un pâtissier en
instance de divorce. D’après elle, j’avais eu le « fou de
coudre » et cela se voyait à l’état de ma fermeture éclair.
C’était assez maladroit, ma foi.
P’pa a tenté de nous raccommoder et, de fil en aiguille, y
est peu à peu parvenu.
C’était hélas trop tard, car le ver était dans le fruit, le virus
dans l’ordinateur et les pieds dans le plat… Notre entente battait de l’aile
tel un oisillon mal nourri sur le point de tomber du nid. Même m’man,
perturbée, s’était arrêtée de tricoter et jetait des regards attristés
par-dessus son ouvrage, qu’elle tenait machinalement de ses mains tremblantes
aux doigts arthritiques.
Ensuite, un autre événement est venu parachever le travail de sape moral, trancher le lien déjà bien relâché, nouer les estomacs. Quelque chose de plus profond. De lointain. Un truc du passé que l’on entend crier dans sa tête lorsque l’ennui vous gagne. Une rancœur créant une fracture, un infarctus… Et qui ressurgit subrepticement, sans crier gare, comme découlant logiquement d’un premier malaise que le temps aura rendu brumeux.
Jalouse, elle ne lisait jamais les best-sellers que je publiais.
Sept en dix ans exactement. Elle méprisait. Je les lui apportais en mains
propres, dédicacés, telle une offrande. Elle faisait semblant d’apprécier et,
dès que j’avais le dos tourné, engrangeait le livre au grenier, sur l’étagère
la plus haute de la vieille bibliothèque recouverte entièrement par les toiles
d’araignée. Elle semblait entreposer une antique télévision (ou une machine à
coudre) au sommet d’un immeuble, entre deux antennes, sous prétexte qu’en bas,
les dépotoirs sont bien assez saturés. Elle affirmait qu’elle l’avait lu, mais
sans me donner une preuve tangible de son geste intellectuel.
« Je ne suis pas assez qualifiée pour donner une opinion… »,
affirmait-elle pour s’en expliquer.
Bigre ! Comme s’il était nécessaire d’être critique d’art pour donner son avis sur quelques chapitres écrits par son propre petit frère. Bon, je n’ignore pas que les parents trouvent toujours géniales les créations d’un autre membre de la famille, mais tout de même, hein ? Pourtant, moi, Yves Surjet, je l’avais bien écouté, son conte à dormir debout, assis ou allongé, n’est-ce pas ? Alors…
Alors je n’appris que bien des années après que c’est elle qui
l’avait écrit, ce conte présumé hypnotique. Déformation professionnelle. Elle
m’avait déjà menti à l’époque. Je crois qu’elle s’est vexée parce que je n’ai
plus eu besoin de ses services pour me laisser embrasser par Morphée. Elle se
vengeait à sa manière, et avait accumulé, deux décennies durant, des décilitres
de bile.
Ma parole, mais ma très chère sœur, c’étaient Edmond Dantès et
Lagardère réunis !
Bon, allez, maintenant, je retourne bosser. Ecrivain, c’est un
métier à tisser… à tisser des intrigues embrouillées que le lecteur tente de
démêler. Et tant que je reste devant mon clavier dont les rangées de touches
évoquent la gueule du pauvre Pedigree, je ne risque pas de me faire
retapisser la façade par l’un de ses congénères. Ma bobine tournera encore rond
longtemps et, dès lors, pourra afficher un aspect humain jusqu’à ma mort. Plus
aucune cicatrice, que des failles dans mes souvenirs…
Décidément, dans cette famille, on commençait à perdre le fil de
la mémoire, et les sentiments s’engouffraient par la brèche, pour rejoindre un
néant qui permettait, paradoxalement, de tout reprendre à zéro. Mon père était
à la retraite ; pareil pour ma sœur ; mais moi, je continuais de
broder des vies artificielles après avoir tissé une trame au fil de mes romans
virtuels. Le dernier en date s’intitulait :
Mais ceci est une autre histoire…
Demandez plutôt à m’man !