GOOD MORNING, YETNAM
GOOD MORNING, YETNAM
(L’abominable
gnome des neiges)
Marcher pieds nus dans la neige sans se transformer
dès le premier pas en statue de givre est, dit-on, un exploit exclusivement réservé au yeti. Dans la foulée, un
être humain se figerait, tétanisé par la cristallisation de ses terminaisons
nerveuses, une jambe en l’air et, dans le prolongement de l’autre, une
chaussure se décollant à peine du sol poudreux. Bien vite, il s’apparenterait
plus à un santon de Provence enraciné dans une crèche, singeant un soldat au
garde-à-vous durant l’hymne national, qu’à un promeneur lambda qui fait
défiler les kilomètres sous ses semelles pour le seul plaisir d’arpenter le
plancher des vaches. Bill Bol, lui, n’éprouve rien de dérangeant à marcher
ainsi, voûté, les bras ballants, grognant et bavant, dans une boue collante que
l’on croirait additionnée de plumes d’anges tant elle est immaculée. De toute
façon, peu lui chaut de se retrouver par la suite avec des glaçons à la place
des orteils car, évidemment, il n’a pas eu le réflexe d’enfiler les chaussettes
en laine de mouflons des banquises que sa femelle, Bell Bal la Yetnamienne, lui
a tricotées avec amour. Il a toujours pensé qu’elles étaient destinées à
dissimuler ses bubons quand il se rend à la patinoire, au Cirque du Grand
Glacier. Là, tel un danseur étoile arthritique évoluant sur une avalanche
horizontale, il surfe sur le « miroir aux frimas » sans se préoccuper
de sa thermie corporelle. Des monstres velus y jouent aux autos tamponneuses,
se bidonnant à la manière d’une antique 2 CV dont le démarrage poussif évoque
plus le souffle d’un asthmatique qu’un engin de mort sur roues. Lorsqu’ils se
frappent la poitrine, qui tinte d’abord comme un gong, résonnent des bruits de
dégringolades que l’on imagine plutôt, d’ordinaire, tout droit sortis d’un
grenier de brocanteur par un jour de tremblement de terre. Les contacts, que
n’eût point renié un pack d’avants d’Ovalie, le pays du rugby, les font
se poiler sans se soucier de leur équilibre précaire, et il arrive que la glace
soit rompue sous le poids de ces gorilles d’un autre âge, tous fils albinos
de King
Kong. C’est le rendez-vous des « mahousses au crâne transi », et
nul n’oserait se plaindre de la température ambiante, qui est forcément celle
d’un réfrigérateur, et des chutes nombreuses, qui ébranlent les murs du
colossal igloo mais assurent la pérennité du lieu puisqu’elles créent des
amitiés, certaines suspectes, contre nature. Les gerçures, il ne connaît pas,
le géant simiesque, mais avant que cette douleur froide et cinglante grimpe
jusqu’à son cerveau, traversant une vaste zone de doutes zoologiques et de
turbulences anatomiques, vous aurez eu le temps de vous réincarner pour la énième fois. Tant de méandres torturés et de nœuds
engorgés auront métamorphosé le gros bobo en piqûre d’acupuncture. Je m’explique. A l’issue d'une expédition polaire, j'ai dû
capituler, reconnaître enfin que cet « éminent singe congelé » existait bel et bien. Pour sûr, il était palpable,
l’hirsute malabar… et c’était du solide, du compact, du bétonné ! Mais je
ne m’attendais pas du tout à le dénicher ici, scotché à la banquise et se mirant
dans les icebergs. Ni autre part, je l’avoue. Il y imitait, semble-t-il, les
stars d’Hollywood qui squattent le sable chaud des plages de la Côte d’Azur et
se brûlent les yeux aux glaces qu’elles se seront efforcées d’inclure dans leur
itinéraire balisé, histoire de contrôler si le verre réfléchit parfaitement
leur image. Pourtant, avec son cortège de coups et de contrecoups, je le sentis
passer, ce lutteur de foire d’empoigne, et le courant d’air qu’il dégagea en me
percutant fut similaire au souffle de l’explosion d’une mine antipersonnelle.
J’appris beaucoup plus tard que, fort heureusement, c’était un petit spécimen,
un nain de jardin égaré dans la cage des primates bodybuildés, et le surnom d’abominable
gnome des neiges que je lui octroyai par la suite, aussi gentil parût-il,
m’eût laissé en miettes s’il avait faussement qualifié un archétype de sa race.
Ce fut la première fois de ma vie qu’une déception me réconforta et,
aujourd’hui, je bénis ce baptême paradoxal. Durant l’impact, j’eusse égaré
quelques os précieux ; fragmentée, ma silhouette se sera tassée, aura
arrondi ses angles, et, à l’avenir, des positions seront répertoriées impraticables
au catalogue des coïts programmés. Ma charpente se sera liquéfiée en quelques
zones calcifiées de mon individu qui, subissant ce traitement de choc, seront devenues
molles. Mes doutes avaient la consistance du
bronze ; maintenant, ils coulent tel de l’or fondu, débordant de ma raison
comme la confiture des trous d’une tartine matinale. Toutefois, par erreur, on
ne l’avait ciblé nulle part ailleurs qu’au Tibet, à deux pas du frileux bunker
du dalaï-lama, l’ineffable gourou des cimes himalayennes, le cireur des pompes
de bouddha, « sieur boudiné » devant l’Eternel. Harcelé par une meute
de zoologistes, de journalistes, de curieux et de vierges folles, il aura sans
doute émigré au nord absolu du globe, guidé par la boussole de ses sens. Aux
côtés des phoques, des ours blancs et des sirènes frigides, il se sera cru à
l’abri des regards importuns. Pour l’anecdote, ceci expliquera l’apparition
d’une armada d’OVNIs au-dessus des territoires témoins qui défilèrent sur le
parcours aérien de la transhumance improvisée de ces ombres néandertaliennes
volantes. Qui aurait songé que le yeti voyageait en soucoupe volante,
hein ? Il aura survolé ces terres lointaines au moyen d’un vaisseau
spatial qu’il aura su auparavant mettre au secret dans une caverne tibétaine
enrobée de congères et… indétectable. Ainsi, l’autre hypothèse selon laquelle
le yeti serait l’espion personnel des extraterrestres n’était pas à écarter.
Peut-être, là-haut, in ETland, lui et ses frères d’âme étaient-ils des
animaux de compagnie et, s’y reproduisant en quantité trop élevée, les avait-on
largués sur la Planète Bleue avec de quoi se déplacer en cas d’alerte
maximale et de localisation imminente de leur point de chute initial. Un délestage,
en quelque sorte… une opération sidérale d’allègement, d’élimination pacifique
d’une majorité dérangeante. Visiblement, dans l’espace, nulle pilule ne
stoppait le processus d’essaimage des espèces ! Oui, moi, Amilcare Tapus, j’ai croisé la
route de cet animal mythique mi-orang-outang, mi-quidam, et il n’avait rien
d’un bon gros toutou à sa mémère… Et, si je ne m’étais pas ceinturé d’une sécurité
mentale à toute épreuve, mis un casque lourd isolant garanti anti-mirages,
j’aurais déraillé et dérouillé grave. J'ai la preuve que c’est lui, le singe
sagouin, qui m'a…
J’y viens. J'ignore comment
il s'est débrouillé,
mais il a trouvé le moyen de m’accompagner dans la mort. Il m’avait pris en
traître, tandis que je bâillais aux corneilles, précédé d’un nuage de fumée
qui, évoquant une cheminée de locomotive,
s’échappait de ma bouche en longues volutes brumeuses. Sur la banquise, les
corneilles, ce sont des hiéroglyphes tracés à l’encre de Chine sur un papyrus
préalablement trempé dans de l’eau de Javel. Déjà peu fiable dix secondes plus
tôt, le sol se déroba sous mes pieds lorsque ce sumo des neiges me broya la
colonne vertébrale, qui se contorsionna comme si j’étais un hypotonique
congénital. Le vide nous embrassa, nous absorba, enlacés pour l’éternité, engloutissant
deux esquifs naufragés après un abordage raté… ou trop réussi. Nous chutâmes de
concert, et lors de la descente aux enfers blancs, j’eus la sensation d’être
câliné par un T-Rex touché par une affection soudaine. Je puis désormais vous
annoncer qu’il n’était pas aussi impressionnant que la description virtuelle de
sa réputation nous en suggère l’idée. Sur les lieux du crime et à l’instant du
délit, je m’en félicitai. Je culmine à près de deux mètres ; lui, c’était
un gnome du même tonneau et, selon les critères de l’esthétique civilisée, des
poils mal situés et trop abondants faisaient de lui un nounours géant à
l’instinct douteux. Pour son engeance, un Lilliputien ; pour la nôtre, un
nabot ! Mais, trêve de plaisanteries, a l’instant
précis de la rencontre orageuse, j’ai senti en un éclair son énorme paluche en
un endroit de mon anatomie que la moralité réprouve et que l’on nommerait en
sens inverse zoophilie. Une telle étreinte ne pouvait que nous
précipiter dans les alléluias ! Il n’était donc pas question d’agression,
mais chut ! je ne tiens pas à ce que le bruit… s’ébruite !
L’écho en serait mal interprété et on me prêterait un fantasme d’obsédé
mégalomane : se rendre au pays des esquimaudes pour harponner l’âme sœur
avec un drôle d’hameçon. N’écoutant que sa libido contre nature et possédée par
une pulsion de viol avec effraction, l’ignoble créature avait tenté sur ma
personne une approche de plantigrade rétrograde, une introspection en catimini…
a posteriori. A son sujet, ce fut une grosse perte pour la
science ; pour moi… un véritable soulagement ! J’avais légué mes organes au néant de
cendres car, de toute façon, tel le phénix, j’allais renaître de mon infime et
infâme tas de scories. L’incinération a une qualité incontournable : elle
réchauffe les défunts au-delà de la vie, quand l’éther s’empare de l’âme et la
chloroforme à jamais. Cependant, à l’occasion du passage, il y eut un
os. L’unique, car les autres étaient éparpillés aux quatre coins sous-cutanés
de mon cadavre qui, lorsque je l’ai quitté pour m’élever avec grâce vers des
cieux méconnaissables, avait revêtu l’aspect d’une cornemuse sans souffle et
mal embouchée. Un puzzle qu’un gosse espiègle aura disloqué, dispersant les
pièces une à une d’un coup de pied rageur après les avoir piétinées. Ils
étaient réduits en poudre au niveau des bûchettes digitales, à l’état de
brindilles à l’étage des plus… membrés. L’esprit de la bête me poursuivit, se
réfugiant dans le corps que je devais occuper après mon trépas, colocataire
indésirable, possessif et encombrant. C’était prévu de longue date. On se pare
toujours de l’apparence de l’animal qui provoque une phobie personnelle et
contre lequel on a désespérément lutté durant son existence effective. Au
tribunal des flagrants débits, j’avais refusé de choisir, aussi le tirage au
sort du grand loto universel me réserva une surprise de taille. A l’opposé, un
crédit, c’est respecter la procédure de succession corporelle ; mais comme
j’aimais tous les animaux sans exception, même les morpions et les microbes, je
m’étais transformé en révolutionnaire qu’il fallait d’abord canaliser puis
réorienter dans la foulée. J’ai un ami qui se réincarna dans la peau d’un chat
alors qu’il avait passé sa vie à fusiller ceux du voisin parce qu’ils
miaulaient à cor et à cri, pour un rien, et surtout la nuit, chassant la
minette sur les toits brûlants du rut. Mort très jeune, il avait craint que la
nouvelle n’arrivât aux oreilles dudit voisin ; celui-ci, en représailles,
ne l’aurait pas raté et aurait certainement poussé le vice jusqu’à le finir aux
fléchettes dans le derche, avec un cercle rouge peint sur le croupion. Une
femme, une greluche de son entourage qu’il avait dû tromper à tire-larigot,
décédée et réincarnée en pie, avait colporté le ragot. Telle une ombre fantôme, un parasite scotché
à mes basques comme un rémora sur les flancs d’un requin, le yeti m’a suivi
jusque dans cette nouvelle enveloppe dont le timbre, aux abonnés absents, eût
mérité de figurer dans un livre sur la philatélie. Là, j’ai bien senti qu’il
était possédé par quelque chose de tristement humain, et ce quelque
chose se nommait « racisme et incompréhension culturelle entre deux
peuples que tout oppose ». Non, rien de physique, rien qui ne
concernât le bas-ventre et l’arrière-train… Pourtant, la copulation
interethnique eût pu être monnaie courante chez ces bipèdes et demi. En une
seconde, j’ai tout capté sur son nom, sa femme, ses premier bubons, son œuvre
et son désœuvrement, ses errances sexuelles adultères, ses sorties au Cirque
du Grand Glacier pour y rencontrer des frissons artificiels et amoraux. Il
était une légende et, à ce titre, au fil des siècles, il avait dû accepter cet
état, jouant à l’homme invisible et invitant ses frères de poils et de sang à
le suivre dans la transparence. La preuve, on ne se doutait pas qu’il se
reproduisait, le yeti. Mais surtout, personne ne devait savoir qu’il était bisexuel :
pas mal d’explorateurs aux mœurs douteuses se seraient aventurés en nombre trop
élevé dans le blizzard et, sous les chocs à répétition, la banquise n’aurait
pas tenu le coup. Les panards de ces queutards givrés y auraient ouvert des
brèches fatales, dessinant sur cette patinoire naturelle des toiles d’araignées
géantes où, au cours d’interminables nuits, se perdraient les étoiles prisonnières
de ce miroir brisé. Au Tibet, les avalanches se seraient succédées à un rythme
d’enfer, faisant boules de neige, et elles auraient attiré les sismologues qui,
paraît-il, sont tous affreusement hétéros. Pour l’anecdote, heureusement qu’ils n’ont
jamais appris à lire, ces grands dadais velus, car, assurément, ils se vexeraient
d’apprendre qu’ils n’ont pas droit à la majuscule en en-tête de leur
qualificatif au sein du bestiaire « incroyable mais vrai ». Déjà
que le monstre du Loch Ness les rend horriblement jaloux ! De toute façon,
un i grec, ils ignorent ce que cela représente – pourtant, côté mœurs,
des similitudes existent, n’est-ce pas ? Et gare aux scribes qui
n’emploient les majuscules que pour les noms propres : un Yetnamien, ce
n’est pas sale ! Qu’on se le dise ! Bref. On se sentait un peu à l'étroit dans cette
minuscule carcasse pleine de pattes. Si l’un pétait, l’autre avait tout intérêt
à être enrhumé ; si l’un toussait, l’autre avait tout intérêt à porter un
masque ; si l’un dégueulait… Bien que ce ne fut en aucune manière
programmé, nous fusionnâmes. Encore une preuve que cet abominable gnome des
neiges était nanti d’un don qu’il serait légitime de soupçonner d’être
extraterrestre. Hélas, cela impliquerait que ces colosses hydrocéphales font de
l’existence de Dieu une priorité fondamentale dans leur spiritualité, et ce
serait intolérable pour les grenouilles de bénitier, qui refuseraient qu’une
sorte d’homme de Cro-Magnon trempât ses grosses pattes dans une sainte flaque !
Chez les batraciens, les crapauds, avec leurs bubons purulents et disgracieux,
détériorent le panorama et polluent l’atmosphère, non ? Si Bill Bol a
conscience que la réincarnation est une porte de sortie conçue pour le
transfert de son corps mort dans un corps naissant mais privé d’esprit et
n’attendant que le sien, c’est qu’il pense détenir en son for intérieur un sésame
béni par la foi. Donc, sans « animal ennemi » de
son vivant, personne ne connaissait sa destination post mortem ;
et, de toute façon, si on l’avait connue, on aurait voté à la majorité absolue
pour la solitude corporelle, le célibat anatomique. Le Yetnamien, lui, trop
pacifique, était systématiquement condamné à renaître dans le cuir d’une bête
zoologique ; mais, visiblement, à condition d’y côtoyer une bête humaine.
La réincarnation ne souffre pas la promiscuité… sauf si, évidemment, Quasimodo
se retrouve dans la peau d’Esméralda. Mais voilà, ceci n’est que de la
littérature, hein ? Malheureusement, mourir sur un tempo identique crée
des liens. Au gré des sphères autorisées, il se
murmurait que le yeti n’apparaissait qu'une fois l’an, et l'Elu, le témoin de
cette incroyable vision risquait soit d’être accusé de folie, soit de passer
pour un mythomane. En coulisse, il y aurait forcément un Parisien pour le
traiter de Marseillais. Les mirages, c’est dans les déserts de sable où
les rares oasis ressemblent à des chimères, pas dans les étendues de glace où
les icebergs ressemblent à des bunkers ! Par la suite, à cause de ma disparition,
nulle autre expédition ne fut organisée. Mais pas pour la dangerosité de
l’opération, non. En tout cas, c’est l’excuse que l’on avança pour la
presse ; néanmoins, en hauts lieux, la véritable raison était totalement
différente. Cela aurait coûté une fortune aux banquiers qui avaient financé
cette aventure au cœur des pôles, que d’aucuns jugèrent inutile, et ils en auraient
perdu le nord, ces déboussolés de l’orientation fricarde ! Pour une meilleure entente, j’ai donné un
sobriquet à mon camarade de chambrée : Esquimau Glacé. Il en a
souri, le diable, et ce fut là une bien belle grimace, ma foi. Un pur chef
d’œuvre… digne d’un carnaval d’épouvante ! Il s’aligna sur mon intention
et je devins Crâne de Méduse. Nous nous retrouvâmes engoncés, frères
siamois liés par un destin commun, dans une peau arachnéenne poilue comme le
derme d’une prostituée portugaise. Une araignée ! Une sympathique araignée
du soir, de celles qui craignent les aurores boréales, car un vieux dicton du
cru déclare : « Araignée de l'aurore, avant le soir, c'est la
mort ! » Nous avons trouvé le grenier un peu trop
grand à notre goût. Il y régnait une chaleur de pays tropical. On se serait cru
dans une serre. Nous sommes descendus à la cave après une bonne journée de
plongée dans le ventre de la maison. Là, c’était trop humide, et je suis
allergique à l’odeur de vinasse. Des lézardes nous permirent de remonter le
long d’une paroi. Nous y croisâmes une blatte fort civile et un criquet
acariâtre. Esquimau Glacé, lui, désirait élire domicile dans le réfrigérateur. De mon côté, il n'en
était pas question ; un rhume est si vite attrapé ! De plus, je ne voyais pas
trop quel besoin urgent motivait ce squattage du garde-manger. Que je sache, il
n’y a pas d’insectes entreposés dans les frigos d’humains. Pour se nourrir, il
nous suffit de tisser un piège à moustiques. Le plafond de la chambre est
propice à filer une jolie toile. Quatre pattes
tirèrent notre carcasse vers le frigo, et l'autre quatuor insista pour
entreprendre une nouvelle escalade des murs afin de recouvrer les sommets de
cet asile que l’on nous avait octroyé d’office. Les tergiversations sont plus fatigantes
quand on est petiot ; les grands bestiaux, eux, enjambent les obstacles. C'est toujours pareil avec les réincarnations en
duo : l’accord définitif est proportionnel à la puissance de l’ego de
chaque membre. Un jour, j'ai protesté parce que l'on
m'avait ressuscité dans le corps protoplasmique
d'une cellule vivante, et la sentence n’a pas tardé. Pour me punir, j’ignore
quelle entité démoniaque me condamna à me ressusciter en fléau number one de la planète : le virus du sida !
Toutefois, pour une fois, la science fut souveraine : elle vainquit
opportunément l'atroce épidémie, car cela commençait sérieusement à chauffer
pour mon matricule. Ensuite, sans doute pardonné par « on »,
je suis devenu un guide chevronné pour les expéditions polaires mandatées par
le Ministère de la Culture. C'est ainsi que je suis passé du
« bouillon » à la culture. Un richissime mécène avait commandé à un
artiste un peu fou une œuvre assez spéciale, très originale. Il devait sculpter
à même la banquise une statue censée représenter le yeti en personne tel que le
cerveau hypertrophié du créateur l'imaginait. Mais ce malaxeur de pâte à
modeler a créé un « éminent singe congelé » si parfaitement réussi,
si sexy qu’il attira Bill Bol, le Yetnamien homo. Lorsque Bell Bal, l’épouse
yetnamienne de Bill Bol qui avait épié puis suivi son mari, aperçut cette
statue à la plastique idéale, elle changea aussitôt son fusil d’épaule. La
femelle trompée devint adultère à son tour, et c’est pour cela que le totem de
neige dure disparut totalement sans que les membres de l’artistique expédition
n’aient eu le temps de se retourner (?). Il n’avait pas pris tout seul ses
jambes à son cou pour détaler, golem fuyant les frimas, il était indéniable
qu’on l’avait légèrement aidé. Peut-être une institutrice esquimaude
l’avait-elle dérobé pour son cours de sciences naturelles consacré à
l’évolution de l’Humanité à l’ère glaciaire… Vous comprenez aisément pourquoi,
maintenant, je suis en train de tricoter - au lieu de peindre - une jolie toile,
tandis que mon colocataire tente vainement de m'attirer sur le palier, en
direction de l’escalier qui mène à la cuisine où trône un superbe frigo. Il
m'arrive
parfois d'implorer le gosse qui dort tout en bas, dans le lit en forme
de cœur que nous surplombons accrochés à un fil à la manière d’un tandem
d’alpinistes, de lever la tête et de se servir de son arme insecticide. Je
disparaîtrais et me réincarnerais à nouveau. Je la vois, là, elle est posée sur
la table de chevet, prête à jouer à la DCA : il suffit de presser un
bouton et… On gagne la bataille des airs ! Oui, mais il ne m’entend pas,
le loupiot, il est noyé dans ses draps moelleux et bercé par le tendre roulis
des songes d’enfant. Il me faudrait un porte-voix à mon échelle et muni d’un
ampli surpuissant made in Japan. Peine perdue, je subodore que mon
double ne serait pas d’accord ; il ne me suivrait pas ailleurs…. Je crois que ma prochaine vie sera celle
d'un taxidermiste, ou d'un grand chasseur dont les trophées seront placardés
sur les murs de la salle de séjour de ma future villa pour épater la galerie. Mais
pourvu que le yeti ne revive pas dans la peau de l'une de mes prochaines
cibles ! Un gorille, par exemple…
Un rictus creuse mon visage monstrueux d'araignée du crépuscule ;
j'en ai mal aux mandibules. L’autre pingouin a intercepté ma pensée et s’agite
mentalement ; j’en subis les contrecoups…
Aïe ! Au secours ! La sonnerie du téléphone m'a réveillé en
sursaut, m’expulsant sans ménagement des sables mouvants du cauchemar où je m'enlisais,
criant dans la nuit. Mais quel est cet hurluberlu qui ose m'appeler dès
potron-minet ? Il allait lui en cuire, le châtiment sera exemplaire. Non, au
contraire, je vais le (la) remercier de m’avoir sorti de ce marigot de goudron.
C’est sept heures du matin. Je déserte les lieux illico et m’aperçois,
lorsque je décroche le combiné, que le réveille-matin tintinnabule. Retour dans
la chambre. Arrêt du boucan d'un doigt vengeur. Que je suis sot ! Cette
manie de confondre les sons et les distances… Quel mauvais rêve ! Et stupide,
et ridicule… Pire que celui de la nuit précédente où, muni d’une mitrailleuse,
j’arrosais un nuage de moustiques pendant que des potes armés jusqu’aux dents
gueulaient : « Vas-y, vieux, il en reste encore un…
Je te parie
que c’est une piqueuse, une adepte de Dracula ! Et celle-là, sûr
qu’elle ne fait pas dans l’acupuncture ou la couture ! ». Oui, mon psy
m’a révélé un jour que plus les songes paraissent tout droit sortis d’un roman
de Stephen King, plus nous sommes équilibrés dans le roman de notre vie réelle.
S’il le dit, c’est que c’est vrai, puisqu’il est payé pour le dire, et nous
aptes à le croire et à satisfaire son portefeuille ! Là, cette nuit, j'ai déplacé l'Himalaya dans
les pôles et, agressé sexuellement par un gnome simiesque et poilu, j’ai connu
les affres d’une dégringolade dans cette partie du cerveau qui ne fonctionne jamais…
L’excuse d’un tremblement de terre subit et virulent n’a pas la force de me
dérider. J'ai enrhumé le yeti. Non, inutile de chercher des images amusantes…
je suis d’une humeur massacrante, point ! Je bâille un coup, histoire de
vérifier si mes mâchoires sont d’attaque pour un bon petit déjeuner
régénérateur. J’ai une haleine de phoque. Le temps de m'étirer, de lever les
yeux au ciel et... Elle est là, suspendue à son fil tel un
yo-yo immobile. « Araignée
de l'aurore, avant le soir, c'est la mort ! » Je descends deux par deux les marches de
l'escalier menant directement à la cuisine afin d'y
prendre le balai et de régler son sort à cette « dame à huit pattes ». Soudain, à peine le seuil franchi,
la porte du réfrigérateur s'ouvre toute seule, béante ; le blizzard s'en
échappe, ventilant l'air ambiant de son souffle glacial. Des confettis de neige
virevoltent autour de moi ; je crains qu’on ne cherche à m’emprisonner
dans un cocon de filaments gelés. C'est un ballet féerique mais redoutable,
mortel. Une vague de froid me hérisse le poil. J'ai tout juste le temps
d'entrevoir dans la tourmente immaculée une forme voûtée
et velue. On m'appelle de l'autre côté du miroir givré. Du fin fond d'un territoire de frissons : « Tu viens ?
Cela fait si longtemps que je t'attends ! ». Comme un imbécile, j'obéis. Au moment de
franchir le seuil du frigo, j'ai cru deviner un
sourire narquois qui se dessinait sur la face camuse de l'hirsute insecte.
C’est un minuscule singe, un ouistiti à tête d’araignée. Un compromis zoologique.
On dirait un asticot accroché au bout d'une ligne. Me prendrait-on pour un
poisson ? Cette fois, le téléphone a réellement sonné
– ou le réveille-matin. Mais que fait donc ce balai au pied du lit ? C'est
l'heure de partir au boulot. Je crois bien qu'il me reste un ou deux corps à
traiter. Je bosse à la morgue, oui, je suis médecin légiste. C'est un sale
boulot, je sais, mais je le fais proprement. Et il faut bien que quelqu'un le
fasse, hein ? Je ne suis pas pire qu'un croque-mort. Et puis, en aidant
les flics à lutter contre les meurtriers, je participe à la mise en place d’un
système mieux élaboré pour la protection des victimes potentielles. Des
vivants ! J'ai encore dans la tête le bruit du vent de
glace. Il se faufile par mes trous de mémoire, souffle dans mes oreilles,
palpite à mes tempes où des veines pulsent sur un tempo saccadé. Il faut que
j'arrête de boire ! Saleté de gueule de bois, va... Dorénavant, je cesserai de siroter mes
whiskies secs. Bannis de mes verres, les glaçons y reviendront en odeur de
sainteté ! Un iceberg par dose de feu et je ferai fondre la banquise… Moi qui adore les singes et déteste les
araignées, a-t-on idée de me… Mais qu’est-ce que je raconte, moi ?
J’ai mal aux cheveux, bordel ! J’ai la vague impression qu’une
moumoute m’indisposerait de la même façon. Je me sens las, glauque… Bon, allez zou, j’vous laisse, j’crois qu’on m’appell’… Faut qu’j’y
aille ! On
m’attend ! Good
morning, Yetnam !
Le
nabot minable, gnome des neiges !
FIN