Dans la peau d'une Ombre (Afin que meurent les Chimères) |
Le grand peintre Alphonse Cocagnard dit un jour : « Le poids d’une ombre trimbalée comme un boulet s’évalue en fonction de la taille du vécu ! » |
Il
était une fois, en Provence, au « Mas de Cocagne »…
– Aujourd’hui –
J’avais toujours préféré les douches aux
bains, moussants ou non, parce que c’est un gain de temps, une économie d’eau,
et l’assurance de garder une peau ferme et saine. En prime, cela abaisse la
tension artérielle, ralentit le cœur s’il s’est emballé après un coup de sang…
C’est plus efficace qu’un vasodilatateur et l’on économise une consultation
chez le médecin traitant ! Mais ma façon de penser fut bouleversée par une
charmante personne dont le frère, neurologue, me fit changer d’avis… par procuration.
C’est un classique chez les hommes, quand ils deviennent influençables au
contact d’une « nouvelle » encore fraîche ! Par la suite, la
routine remet tout à niveau, et le crépuscule ternit une si belle journée !
Son frangin prétendait que mijoter, tel un
homard, dans l’eau chaude – surtout s’il faisait froid dehors – engendrait une
ambiance propice à la création. Le cerveau, libéré de ses chaînes, s’évadait enfin,
transformant les esquisses mentales en chapitres aboutis. Privé de toute
sensation corporelle, l’esprit caressait le paradis des manieurs de prose,
plume virevoltante à la pointe fertile. J’en avais logiquement déduit qu’il
savait que sa sœur sortait avec un écrivain.
Ce que ma nouvelle conquête avait cependant
omis de me transmettre de sa part, c’est la contre-indication principale de ce
remède liquide. Cet état de béatitude sensitive motive l’inspiration mais
ravive également les souvenirs, et c’est assez gênant lorsque ceux-ci se superposent
aux idées de roman que vous ébauchez, le nez dans la mousse et les yeux
mi-clos. Surtout si un fond sonore vous distille de la Musique Classique dans
les oreilles et que vous planez, tandis que vos ailes repliées dans le dos
caressent le fond de la baignoire. C’est une sorte d’ascenseur horizontal et
immobile dans lequel on aura insufflé un gaz ayant pour fonction de doper à la
fois l’imagination et la mémoire.
Dès ma première immersion, le plus
« chaleureux » des baptêmes, je crus rêver.
Je nageais dans une mer de sérénité et des
bulles m’environnaient. Elles voltigeaient, légères, éthérées, imitant des
perles précieuses après qu’un scaphandrier eût plongé ses mains gantées au cœur
d’un coffre découvert dans la cale d’un vieux galion espagnol. Puis, après
s’être agglutinées, caviar aux reflets changeants, parfois irisés, elles
s’échouaient mollement sur ma peau, littoral de chair, brisants pourtant élastiques,
avant d’exploser sans bruit, pour retourner au néant, comètes minuscules et fugaces.
Paralysé par l’atmosphère feutrée, je n’avais plus la force de joindre
les lèvres, pour siffloter ou ébaucher un baiser à l’évocation de ma fiancée,
ni n’éprouvais le besoin de pianoter sur le rebord de la baignoire, de remuer
un orteil… Sans doute la crainte de m’endormir, avant de couler à pic ; ce
qui, paradoxalement, m’aurait expulsé du bien-être où je me prélassais
paresseusement. Enveloppé de cette chaleur mouillée, je me sentais à l’aise,
enfin dans mon élément. Baignant dans un songe de vulcanologue, je flottais à
la surface d’un lac de lave parfumée.
Je crus rêver, oui, car l’eau était si
chaude que j’avais l’impression de cuire dans une marmite ! Et je ne me
souvenais pas d’avoir ignoré à ce point le robinet d’eau froide. Je cuisais, un
sourire béat plaqué sur le visage, comme un drogué, sans même chercher à savoir
qui avait allumé le brûleur.
Je planais. Mes paupières se fermaient et
mon esprit s’ouvrait…
Je venais de terminer un roman, que mon
éditeur n’avait pas encore lu, et déjà je cherchais à élaborer la trame du
suivant. Je comptais sur ma « thérapie par le bain brûlant » pour
qu’émerge « l’idée qui tue », une île de papier où « jeter
l’encre ».
Je me trompais.
Mon passé décida d’ébranler mon imaginaire.
Il n’aurait pas dû, le traître !
– Etat des lieux –
Lorsque je mis, pour la première fois de ma
vie, les pieds dans le grenier du mas de mes grands-parents, je ne pus
m’empêcher de souhaiter que ce fût également la dernière.
Oui, assurément, il eût mieux valu que je me
jetasse du haut d’un immeuble de vingt étages ; m’aspirant goulûment,
l’appel d’air m’aurait remis les idées en place avant même que je fusse arrivé
à destination.
Dès le seuil franchi, je m’engluai au cœur
d’une jungle de filaments collants où je me débattis tel un scaphandrier
asphyxié par l’étreinte mortelle d’une pieuvre géante. Faisant des moulinets
avec les bras pour forcer le passage, je me rendis compte que l’expédition
virait au cauchemar parce que j’en avais sottement négligé les aléas. A ma décharge,
se retrouver en territoire hostile chez sa propre mère, c’était une éventualité
à bannir d’office avant d’entreprendre une visite plus fouillée de sa nouvelle demeure. Mais peut-être étais-je puni
d’avoir osé profaner ce « temple sacré » sans lui en avoir au
préalable demandé la permission !
Derrière les fenêtres, dont les vitres
s’embuaient en un savant fondu enchaîné, le crépuscule posait ses valises au
ralenti sur le quai de la nuit, et j’avais prétexté une récitation à apprendre par cœur pour demain…
Grommelant, je constatai que la machette d’Indiana Jones, mon idole, n’aurait pas
été un luxe pour tailler la route dans cet embrouillamini – et pourquoi pas une
tronçonneuse, hein ? N’écoutant que mon courage, je m’y frayai un chemin à
la force des poignets : j’éventrai ce labyrinthe organique paradoxalement
tricoté dans le but de survivre par des arachnides sournois et prédateurs. A chaque
pas, le parquet craquait comme si des os se fracturaient sous mes semelles, et,
l’espace d’un instant, je me vis atterrissant au beau milieu du salon, pendant
que M’man regardait la télévision, ses yeux déviés soudainement de leur point
de mire par le bruit fracassant de ma chute.
Ici, une odeur de sciure me titillait les
narines, alors que cinq minutes plus tôt, sur le palier, des effluves de bonne
soupe avaient réveillé l’appétit qui s’était assoupi, après le goûter, au fond
de mon estomac.
Au-delà de cette frontière, de l’autre côté
du monde moderne et du mur crépi, le passé renaissait de ses cendres, Phénix
entêté picorant dans le sablier du temps afin de se nourrir de grains
d’éternité.
Car ce sas immatériel bâillait sur un monde
parallèle suranné, un pôle jumeau en totale régression, et c’était la porte
ouverte à tous les excès, aux outrances les plus farfelues… Puisqu’une légende
du cru disait qu’il suffisait d’y sauter le pas, de tendre la main, pour
qu’apparaisse, surfant sur un courant d’air, une plume maudite dont la pointe
affilée se fichera, après un vol plané non dénué de grâce, dans l’une des
carotides de l’imprudent. Ensuite, comme assoiffée, puisera-t-elle dans cette
source purpurine la dose d’encre nécessaire à la signature d’un pacte
maléfique, Satan fournissant le papier.
Et inutile de lever la tête vers le plafond,
torturant des vertèbres cervicales déjà passablement malmenées par l’angoisse
d’être suivi, pour tenter d’y dénicher l’oiseau de malheur auquel on aura
partiellement dégarni le croupion ! Une chouette aux pupilles comme des
billes, un grand-duc aux clins d’œil coquins…
Tant de diableries que n’eût point reniées
un réalisateur de films d’épouvante, ou un… exorciste !
Mais gare à la piqûre d’un arachnide, dont
la dégaine évoque un minuscule et inoffensif crabe égaré à l’intérieur des
terres ! Car, circulant à la vitesse de la lumière dans l’entrelacs des
veines, son venin transformera votre sourire amusé en grimace de gargouille…
Pépé racontait souvent que, par une nuit
d’orage, la foudre avait fusillé le paratonnerre qui, perché au sommet de la
cheminée, s’exposait à la mitraille. En un éclair, le zigzag meurtrier avait déquillé
cette escarbille de fer rouillé plantée dans la chair de la maison, tel un
sniper s’exerçant à la fête foraine, un jour de kermesse à Ventabren.
Dans un fracas du tonnerre de Dieu, elle
l’avait d’abord plié comme un fétu de paille, puis une fumée noire avait
repeint d’une couleur de deuil le rideau de pluie battu par les rafales. Sous
le choc, les tuiles avaient frémi, imitant la peau d’un gros poisson que l’on
écaille. Et les toiles d’araignées s’étaient immédiatement embrasées… mais sans
que la nature en colère ne répandît son fiel électrique sur le bois de la charpente.
Ainsi les poutres avaient-elles été
épargnées, à l’instar de l’antique bibliothèque vermoulue, dont les nombreux
livres étaient aussi poussiéreux qu’une rangée de momies, et de la vieille armoire
normande, repère d’une heureuse famille de grillons musiciens… Seule la tentaculaire
création des « tricoteuses » avait subi les foudres de ce ciel
inculte qui, apparemment, méprisait leurs magnifiques œuvres d’art.
Les yeux brûlants de fièvre, Pépé commentait
les événements pour la énième fois, sans que l’on puisse toutefois affirmer
qu’il radotait :
« Les tuiles ont agi à la manière
d’une cotte de maille sur la peau d’un chevalier du Moyen Age, protégeant du
lance-flammes de Jupiter le bois déjà mité par les termites. Les poutres, les
solives, les étagères étaient plus grêlées que le faciès d’un puceau… Remarquez,
pour sûr, c’était là l’occasion idéale de s’en débarrasser, de ces sales
bestioles aux mandibules plus affûtées que des rabots ! »
Au fil des générations, parfois affabulant,
on transmettait ce témoin comme s’il était vital de gagner cette épique course
de mots !
Chez les vieux, on relate fréquemment des
histoires extraordinaires que jamais personne ne vérifiera mais qui occupent
l’esprit des auditeurs hypnotisés, et surtout celui, sans doute plus
consciemment fertile, du narrateur…
Et ce grenier n’échappait pas à la règle !
Je dois avouer que, par la suite, j’ai fait
le maximum afin d’éviter, justement, d’y remettre les… pieds. Mais, ma foi,
j’étais bien trop content d’en être sorti, pour me plaindre d’y être entré !
*
Renonçant à résister plus longtemps à
l’érosion du corps, mes grands-parents étaient décédés de concert à
quatre-vingt-douze ans. Le destin n’avait pas eu le loisir de décider de
l’heure fatale, car ils en avaient pris secrètement l’initiative : ils
étaient partis comme ils étaient nés, parce que c’était l’heure et qu’il était
temps !
Ils avaient fait abstraction de la famille,
de l’amour que chacun leur portait, démontrant par cet acte sans lendemain
qu’ils étaient capables d’un insoupçonnable et cynique égoïsme. Et négligé
leurs amis, boycottant la tristesse et le désarroi qui ne manqueraient pas de
les étreindre, impalpable étau aux mâchoires inoxydables. Celles et ceux ayant,
à leur image, résisté à la lassitude morale et aux douleurs de l’âge ; les
plus jeunes, eux-mêmes grands-parents et fiers de l’être ; leurs enfants,
qu’ils saluaient toujours, émus par leur réussite sociale ; leurs petits-enfants,
auxquels ils donnaient des bonbons et des gâteaux faits maison destinés à leur
progéniture.
Ils avaient vu grandir tant de générations…
Cela dit, personne ne se permit de commenter
ouvertement cette fuite précipitée ; c’était leur choix et il fallait le
respecter ; le critiquer eût été de l’indélicatesse.
Les copines de Mémé murmurèrent bien
quelques réflexions, mais ces dernières ne montèrent jamais jusqu’au
ciel ! Se ressaisissant aussitôt, rouges de honte, elles s’étaient
signées, les yeux inondés de larmes. Le geste, saccadé, n’était pas programmé
et trahissait plutôt une urgence, un besoin pressant de repentir immédiat.
C’était décidé : elles iraient se confesser demain, le plus tôt possible,
après avoir pris une douche insuffisamment purificatrice ! Elles n’avaient
pas eu besoin de se concerter, non, et, pour se punir, se rendraient à l’église
le ventre vide. Dieu absoudra la pécheresse atteinte de fringale, à l’heure où
l’on prend la direction d’un laboratoire, à jeun, pour une prise de sang. Oui,
car tant d’amères paroles se seraient transformées en regrets difficiles à
gommer de la mémoire !
Très à cheval sur les nénuphars de Dieu, ces
grenouilles de bénitier s’étaient retrouvées face à un cruel dilemme, et l’amitié
avait triomphé des principes religieux.
Leurs cheveux de neige coiffés en chignon,
le dos voûté, les paupières gonflées, elles se mirent à prier.
Les messes basses se turent définitivement.
Allongés sur ce lit conjugal auquel ils
étaient restés fidèles – le déserter pour découcher eût été un crime –, ils se
tenaient par la main, tels deux amoureux craignant d’être séparés par la cohue
sur le quai d’une gare. Là, loin des bousculades, mes grands-parents avaient
pris le dernier train pour un grand voyage à destination de l’infini, et le
convoi s’était ébranlé dans un silence de fin du monde.
Le bras libre – le gauche pour Pépé, le
droit pour Mémé – était mollement déplié le long de leur flanc, le coude au
contact de la couverture de laine, dont les carreaux semblaient un souvenir
d’Ecosse, les doigts crochant le vide à une poignée de centimètres de la
hanche… Les têtes s’enfonçaient profondément dans les oreillers, comme si leur
cerveau s’était alourdi sous le poids du vécu, tant il aura accumulé des
anecdotes, de l’expérience. Les draps, dont la blancheur aveuglait, n’avaient
pas été défaits.
Tel un OVNI en vol stationnaire au-dessus
d’un champ de blé, l’ombre du lustre les recouvrait à moitié, les réunissant
encore plus intimement, les soudant même, jumeaux siamois en partance pour un
pèlerinage sans retour. On devinait que le diamètre de ce cercle sombre presque
parfait reliait leurs nombrils, points stratégiques pudiquement dissimulés par
l’étoffe.
Un jour, ils étaient venus au monde, avec ce
drôle d’œil au milieu du ventre, puis étaient repartis, en un éclair, presque
un siècle plus tard, sans que le cyclope qui séjournait dans leurs entrailles
n’eût à cligner une seule fois des paupières.
Un silence de cathédrale privait les pièces
du mas des décibels domestiques que madame Crespin, la femme de ménage, sortait
quotidiennement du néant. Le reflet de la couche mortuaire dansait sur la glace
de la vieille armoire normande comme si un courant d’air vagabond avait ranimé
la flamme du passé. Un rideau vert amande ondulait devant la fenêtre
entrouverte, imitant des vaguelettes à l’heure de la marée.
Les gisants avaient enfilé des vêtements
froissés, sans doute soutirés à la malle séculaire qui trônait dans un coin de
la chambre. Rangés là depuis plusieurs décennies, ils attendaient patiemment de
resservir enfin, histoire d’exister à nouveau, de reprendre forme humaine.
Evidemment, cela détonait au sein de ce décor si propret, mais, lors de la
veillée funèbre, chacun feignit de ne rien remarquer.
Le temps galopant à une allure de pur-sang,
les langues se délièrent, les mauvaises plus bavardes et plus écoutées que
jamais. Le fiel coula à flots ininterrompus, telle l’écume sur l’encolure d’un
cheval qui rentre à l’écurie après une course folle.
Ainsi, à Ventabren, les déclarations fusèrent-elles.
–
C’est un sordide caprice d’artiste ! Ils ont fantasmé sur Shakespeare…
C’était sans doute leur auteur fétiche, et ils ont rejoué « Roméo et Juliette » à la sauce
Cocagnard !
–
C’est de la coquetterie mal placée ! Ils n’ont pensé qu’à eux, je vous
dis : ils craignaient trop de se transformer en momies vivantes… Ce sont
des lâches ! Je suis sûr qu’ils étaient superstitieux, et c’est pour ça
qu’ils n’ont pas brisé leurs miroirs. Je connais des femmes vieillissantes qui
n’osent même pas se regarder dans une flaque d’eau ; sous l’averse, elles
marchent la tête haute, au risque de mêler leurs larmes aux gouttes de pluie.
D’ailleurs, j’ai toujours pensé que ces gens étaient louches, surtout lui, ce
barbouilleur de croûtes dégénéré !
– Pour
sûr, à force de peindre des cimetières, le père Cocagne a pactisé avec le
Diable, et leur suicide est le signe que Satan l’a réclamé auprès de lui, pour
se faire tirer le portrait. Et je parie qu’Adrienne faisait partie du
deal !
Plus habités par le respect, les dubitatifs
se contentèrent de lâcher du bout des lèvres qu’ils s’étaient peut-être
« exécutés » sur un coup de tête.
De toute façon, qu’importait si ce départ
précipité avait motivé ou non une mise en scène que d’aucuns jugèrent, à
l’époque, grand-guignolesque et macabre, hein ? D’ailleurs, chacun put
constater que, dans l’atmosphère confinée de la chambre des adieux, l’odeur
caractéristique de la naphtaline manquait étrangement à l’appel ! Aussi,
la plupart des gens présents, et principalement les « ramasseuses »
de ragots, qui fonctionnaient comme d’autres vont en forêt cueillir des
champignons et en remplir leur panier, en parurent-ils fort déçus.
Le costume chic de Pépé et la robe fleurie
de Mémé arboraient des plis tendant à prouver qu’ils n’avaient pas été repassés
depuis des lustres. Il aurait été toutefois trop facile d’affirmer qu’il
s’agissait des habits portés le fameux jour de la demande en mariage, soixante
et onze ans plus tôt, mais l’image méritait d’être évoquée.
L’hypothèse de la mascarade
« people » battait donc de l’aile… Une tenue tirée à quatre épingles
eût figuré une signature rouge sang au bas d’un parchemin que l’on aurait pris
soin d’afficher dans un musée de la région. Ce qui aurait augmenté le prix du
billet d’entrée, tant les Cocagnard étaient devenus des légendes… vivantes !
Un sourire d’ange planait sur les visages
cireux, et leurs rides ressemblaient à des ruisseaux sur le point de déborder,
crue de ténèbres dans un pré à l’heure de la rosée.
Voisins dès la plus tendre enfance, ils
avaient toujours tout partagé, exceptée la date de naissance, pour dix
malheureux jours. Nonobstant l’hygiène, ils auraient même pu s’échanger leur
premier biberon !
Côté signe zodiacal, l’un était bélier, l’autre taureau ; côté caractère, ils étaient différents mais se complétaient…
Anecdote amusante, après que l’on eût coupé
ses cheveux à la garçonne, il avait
été question de « propulser » Mémé Adrienne à la maternelle où Pépé Alphonse
était inscrit…
Aujourd’hui encore, j’imaginais mal Mémé déguisée
en… Adrien !
Mais, jugée amorale, l’idée avait très vite
été abandonnée par ses parents, mes aïeux, qui étaient très à cheval sur
l’éthique, puisque appartenant à la vieille école.
*
Donc, M’man hérita tout naturellement de ce
mas parental situé au pied de Ventabren, petit village haut perché et baigné de
lumière.
Jadis, dans cette Provence des peintres et
des poètes, les maisons s’agglutinaient souvent au sommet de collines rocheuses
où sortaient de terre moult pins parasols et autres gardiens de la sylve.
D’ailleurs, une légende locale racontait
que, lors de nuits désertées par la lune, des sentinelles en haillons mandatées
par Celui qui règne sur le Monde des
Morts y scrutaient l’horizon. Leurs orbites creuses guettaient l’approche
silencieuse d’envahisseurs à la couleur de peau suspecte. Au moindre mouvement,
des os craquaient, et les grands-ducs cessaient subitement de battre des ailes
sous la futaie, effrayés par le cliquetis de mitraillette émis par ces
squelettes dégingandés. Ou bien était-ce une horde d’ennemis qui rampaient dans
les ténèbres et dont les cartouchières en bandoulière raclaient la pierre affleurante…
Mais cette menace avait pris corps dans
l’imaginaire des baladins d’antan, et, jusqu’à aujourd’hui, la réalité n’avait
jamais obéi à ces Cassandre
d’opérette !
Au fil des générations, ce ne furent que
paroles en l’air, susurrées au coin du feu, en famille, entre amis, lorsque le
vent ulule sur les tuiles, et saisies au vol, chacun réchauffant sa mémoire
pour mieux passer le témoin.
Troublante coïncidence, M’man entra dans sa
trente-sixième année pile-poil le jour du déménagement. Son calendrier intime
ignora le temps qui cherchait un créneau idéal. Dès lors, à l’approche de la
date fatidique, trop absorbée par ce qu’elle faisait, oublia-t-elle carrément
son anniversaire, et c’est moi qui le lui rappelai, en déballant sous ses yeux
éberlués le cadeau sur lequel j’avais bossé en cachette plusieurs semaines durant :
un superbe dessin !
Il figurait un gamin qui grimpait sur un
escabeau afin de poser une rayonnante couronne de princesse sur la tête d’une
femme vêtue comme une fée et dont les cheveux roux cascadaient dans le dos, jusqu’aux
reins. Au-dessus d’elle, peint en gris et mis entre parenthèses par deux nuages
d’orage, le soleil semblait en pâlir de jalousie…
J’étais loin d’être aussi doué que Pépé,
pour manier le pinceau, mais j’y avais mis tout mon cœur, quelques crampes
persistantes au poignet attestant de cet incontournable geste filial.
Avant ce prévisible changement d’adresse,
car mes grands-parents n’étaient hélas pas immortels, nous habitions Marseille,
du côté des quartiers chics, dans un très bel appartement dont le balcon, noyé
de chaleur tous les matins de juin, juillet et août, dominait la célébrissime
plage du Prado. S’y pencher, c’était flotter dans l’espace, appuyé à une
rambarde de cristal que le feu du ciel désertait l’après-midi, comme pour
l’empêcher de fondre avant la nuit.
Au-delà de cette zone hautement touristique
l’été, embourgeoisée toute l’année, le Golfe du Lion aspirait les paquebots
vers le large, tandis que les vagues démontées, les jours de mistral,
empruntaient le même itinéraire mais en sens inverse.
Mon père ne participa pas au
« changement de roche » car il n’y fut pas convié… et pour
cause ! De toute façon, même si ses services avaient été souhaités, nous
ignorions où il était passé, et seul un détective privé aurait pu retrouver sa
trace sans faire de vagues. Le choix d’embaucher quelques amis pour le déménagement
fut dès lors conjoncturel mais précieux.
Le divorce de mes parents était consommé depuis plus d’un an, ma mère
ayant obtenu tout à fait légalement ma garde. Abandon du domicile conjugal, aucun
droit de visite… Autant dire que je n’avais plus revu le responsable de ma
présence sur cette insolite planète où les femmes ne se comportaient pas encore
comme des Amazones.
Dotée d’une plastique plutôt avantageuse,
M’man avait très vite eu l’opportunité de… remplacer
Papa !
Personnellement, je n’étais pas apte à m’y opposer, mon opinion pesant
aussi lourd qu’un œuf de colibri dans le nid d’une autruche… D’abord, pour
donner son avis sur les choses de l’amour, mieux vaut avoir dépassé l’âge de la
majorité, n’est-ce pas ? Ensuite, ne pas appartenir à la famille de la
personne qui se pose la question, histoire de ne pas avoir à en rougir. Et
puis, j’étais plutôt mal barré, pour ramener ma fraise, non ? Lui reprocher
de n’en faire qu’à sa tête, ç’eût été l’aveu que j’avais de qui tirer. Là, le
caractère était plus en cause que le nombre d’années !
Son statut d’ex-Miss Provence ajoutait du piment au plat qu’elle servait
d’ordinaire chaud à la gent masculine. Elle aimait saler la note lorsqu’elle
figurait au menu d’un mâle. Toutefois, son mauvais caractère l’avait poussée à
commettre l’irréparable avec les représentantes de son propre sexe, notamment
la fois où elle défigura d’un méchant coup de patte Paulette Marchois. C’était
une nana fanfaronne dont les parents avaient migré de la capitale dans le but
d’ouvrir un restaurant de cuisine traditionnelle au cœur d’Aix-en-Provence, la
ville de Cézanne.
Lycéenne qui collectionnait les prix
d’excellence, celle-ci se présentait surtout comme une rivale arrogante, malgré
un prénom ringard, et sa suffisance n’avait pas beaucoup lambiné avant de lui
jouer un tour de cochon. Elle se mit à crier au loup, prétextant d’une jalousie
manifeste, parce qu’en plus d’être jolie et bien foutue, elle était douée dans
toutes les matières, et sans doute ceci expliquait-il cela, et patati et patata…
Quand l’arrivisme rend paranoïaque, tout est
bon pour se chercher des excuses… Que l’on soit une proie ou le prédateur traqué
par un « frère de sang », lion pourchassant le guépard, le fait de se
sentir visé n’appelle pas systématiquement le mépris d’autrui !
Certes, dans son esprit, autant de qualités
faisaient d’elle une redoutable concurrente, l’adversaire idéale de l’incontournable du coin, de la régionale
de l’étape, mais ici, à Ventabren, les notes tutoyant le Nirvana ne
permettaient pas forcément d’embrasser l’Olympe du star-system en milieu rural…
A son arrivée dans le sud, au début,
honteuse de son nom, qu’elle jugeait trop « parisien », elle s’était
rebaptisée Magali Cornille. Son accent n’était pas assez pointu, pour paraître
suspect ; elle en avait juste un peu émoussé le tranchant. Hélas, la
vérité avait éclaté au grand jour, la gaffe émanant de sa mère qui, pour mieux
s’acclimater à la région, fréquentait les « gens du cru », la plupart
parents d’élèves !
Donc, à l’occasion de l’élection de la plus belle des fleurs du bal,
l’attraction « people » de la kermesse de Ventabren, M’man partait
toujours favorite, jument invincible qui piaffe à l’écurie, pressée d’en découdre,
avant le départ de la course. Et cela avait le don d’agacer prodigieusement les
prétendantes au titre, ces pouliches ambitieuses dont on pronostiquait la
défaite alors que la ligne droite apparaissait à peine, dans le lointain,
au-delà du dernier virage.
N’altérant en rien sa silhouette
d’adolescente gironde, les années glissaient sur sa peau telles des gouttes de
pluie sur les plumes d’une cane. A vingt ans, elle en paraissait quinze,
m’a-t-on dit, et les types se méfiaient toujours d’une approche trop rapide,
craignant de détourner une mineure, ce qui la motivait à faire le premier pas,
carte d’identité en main.
Le règlement prévoyait une seule candidate
par village, sélectionnée par les membres de chaque Comité des Fêtes. Les
filles, pomponnées à l’image d’une poupée, montraient le bout de leur nez, pour
se mesurer aux canons de beauté du département, et elles n’en étaient pas peu
fières. Certaines arrivaient tout droit de Salon-de-Provence, de Gardanne,
communes où l’on semblait d’habitude oublieux des joutes pastorales et de la
culture « esthétique » du terroir. D’aucunes n’avaient qu’une idée en
tête, une obsession : détrôner l’indétrônable, faire chuter la star des podiums,
déboulonner la déesse du « Mas de Cocagne »…
Nous voguions toutefois à des années-lumière
de cette mascarade télévisée où, la plupart du temps, la nouvelle Miss France était maigre comme un clou
et couvée par une vieille poule à la crête molle plus hypocrite qu’un renard.
Ici, la Madame
de Fontenay locale était boulangère.
Les
mecs, eux, se pointaient dans les environs essentiellement pour tirer le gibier
et se tirer dessus à boulets rouges lors de concours de pétanque où les jurons
volaient au ras des… coquelicots.
Mademoiselle Marchois, alias Magali
Cornille, avait insulté ma mère, la traitant de sale poufiasse de cabaret de province !
La riposte, moins verbalement structurée, ne
se fit point attendre : ainsi, la fâcheuse reçut-elle, en retour de
service, de quoi abîmer son meilleur profil. Oui, cet écart de langage méritait
largement les quelques sillons disgracieux et sanguinolents que M’man lui décalqua
sur sa joue gauche d’un maître coup de griffes !
Bizarrement, elle ne s’en plaignit jamais,
déclarant à qui s’inquiétait de sa santé avoir été fouettée par les branches vagabondes d’un cyprès, tandis qu’elle
prenait la fuite, poursuivie par un drôle d’animal aux yeux rouges et dont
l’ombre était surmontée d’une paire de cornes…
(Un escargot géant souffrant de conjonctivite, sans doute)
Aveuglés par l’horrible vision, les garçons
en omirent, par la suite, de se retourner sur son passage… même lorsque le
mistral soulevait sa minijupe, dénudant des cuisses duveteuses et dorées de
blonde. Certains se moquaient d’elle, la montrant du doigt :
« Hé,
les mecs, regardez un peu ça ! Elle a des guiboles de statue et une gueule
de dompteuse qui a cagué son numéro de cirque ! »
Elle rentrait chez elle, furibarde, et
madame Marchois, au lieu d’apaiser son courroux, l’accueillait de façon plutôt
brutale, l’engueulant à cause de sa tenue trop
légère pour résister à ce vent de fada !
Un soir, en mère responsable, elle vida
enfin son sac.
– Voyons, ma chérie, pourquoi n’as-tu pas mis ce jour de mistral à
profit pour étrenner le pantalon que t’a offert l’oncle Albert ? Je sais
bien que tu le trouves ringard (elle
parlait du pantalon), mais, en le portant,
au moins ne risques-tu pas d’être effeuillée par une bourrasque !
S’affubler d’une jupe de stripteaseuse et dandiner du croupion dans la
tourmente, c’est digne d’une catin de basse-cour… Pour aimanter le regard de
ces pigeons qui se prennent pour des coqs, une œillade suffit… Sache qu’une
carte de crédit se démagnétise très vite, et sans que l’on pousse très fort son
propriétaire au fond de l’abîme. Ta grand-mère disait : « Les sirènes
écaillées par des marins d’eau douce nagent à contre-courant, comme les
truites ! ».
La jeune fille, qui ne comprenait pas tout
ce que sa mère lui crachait à la figure, contempla ses chaussures en
rougissant. Elle avait l’impression d’avoir remonté le temps, jusqu’à une décennie
plus tôt !
– Ceci
étant dit, je suis désolée, je ne devrais pas te parler si crûment. Si ton père
était là, c’est à moi qu’il en voudrait.
Ebranlée, Paulette se mit à sangloter. Elle
renifla bruyamment, comme quand elle était gamine. Sauf qu’à l’époque, son
unique ambition, c’était de ramener de bonnes notes à la maison, pour plaire à
ses parents !
– Mais pourquoi pleurez-vous, mademoiselle Magali Cornille ?
Elle
était donc au courant…
Madame Marchois, avec son langage châtié et
ses faux airs de bourgeoise repentie, possédait l’art et la manière de présenter
les choses.
Mais cela ne sortait jamais de la famille…
Plus tard, Aubin Castagnet, le Maire de
Ventabren, décida d’annuler ces « festivités » afin, justement,
d’éviter que se reproduise ce genre d’algarade. Créer de nouvelles
réjouissances, moins guerrières, fut désormais à l’ordre du jour ; au
niveau des conseillers, on s’y attela dans l’urgence…
Curieusement, personne ne chercha à
connaître le fin mot de l’histoire, à savoir la raison pour laquelle ma mère
avait subi une salve d’insultes tirées à bout portant. Sa gifle de chatte en
colère, ce n’était tout de même pas un acte gratuit, un réflexe malheureux que
l’on sort de sa manche sur un coup de tête, hein ? Et ces mots déplacés,
étaient-ils impulsés par une sourde jalousie dont l’érosion avait entamé les
nerfs d’une diva de campagne mal dans sa peau ? Une réplique immédiate à
une vacherie sans nom ourdie dans l’ombre et en silence par l’ennemie ?
Puis, dans la foulée, cette vendetta à chaud de l’offensée… Griffes
baladeuses qui visent les yeux de celle d’en face… qui échouent de peu…
Un son de cloche tintinnabula néanmoins
d’une oreille à l’autre, véhiculé au départ par un commerçant de Ventabren,
amant d’une amie aixoise de madame Marchois. Les employés du téléphone arabe ne
faisaient jamais grève dans la région, et les antennes y étaient aussi affûtées
que des lames de Tolède. Souvent, l’heure de la fin de la messe symbolisait
l’instant de la confession, la main sur le cœur ; dès lors, sur le parvis
de l’église, lisait-on les épisodes de la vie intime de son prochain comme dans
un livre ouvert.
Là, il était question d’un mec qui bossait à
cette buvette que l’on avait casée entre un manège de chevaux de bois et le
Grand Huit et dont le regard avait été attiré par la silhouette avantageuse de
ma délicieuse mère. Sirotant un thé glacé au comptoir, Paulette le draguait
sans vergogne, ses principaux atouts affichés sans complexe. Rien n’était plus
banal… et digne d’une série télé pour ados acnéiques !
Aujourd’hui encore, malgré le nombre
d’années qui me séparent de cette époque, je ne peux m’empêcher de songer que
M’man avait sûrement tout mis en œuvre pour que cet homme fût plus sensible au
charme de la favorite qu’à celui de l’outsider. En tout cas, elle n’avait pas
mentionné l’incident dans son carnet intime, retrouvé dans un tiroir de sa
chambre et que je conservais précieusement depuis. Ce « livre
d’histoires » me permettait de relire les chapitres de mon passé, qui
revenait aussitôt à la surface de ma mémoire, où il bousculait des nénuphars
obsédants que la nostalgie berçait mollement.
Des photos jaunies attestaient de la
plastique de femme fatale de M’man, très star hollywoodienne sur certains
clichés. Un roman-feuilleton se déroulait sous mes yeux, et cela évoquait le
survol d’un beau paysage…
Monsieur Castagnet avait donc
métaphoriquement choisi l’amputation de la main tenant le couteau, alors
qu’interdire à la main de tenir le couteau eût été plus judicieux…
Il lui suffisait pourtant de supprimer le Pin-up Show ; mais, évidemment,
cela aurait gâché le plaisir des mâles du canton, qui auraient opté pour la
chasse ou la randonnée VTT, désertant les stands de tir, les autos tamponneuses…
Et il fallait chouchouter cet électorat machiste, par exemple en ne pas lui
donnant l’impression qu’il était indirectement la cible visée.
Malgré le zèle affiché par Castagne, on lui en avait tenu rigueur,
au village, car c’était une foire à laquelle tout le monde, jeunes et vieux à
l’unisson, était très attaché.
« Castagnette,
té, il ne pense qu’à son foutu siège à la mairie ! Et nous, peuchère,
notre seule compensation, c’est le plaisir de se foutre de la gueule de son
nom… Aubin, le Maire au bain-marie. Il mériterait qu’on escagasse son buste de
Marianne à grands coups de boules de pétanque, pardi ! »
Aux citoyens qui l’interpellaient sur le
sujet, il rétorquait :
« Adressez-vous plutôt à
mademoiselle Cocagnard, notre gloire locale, qui vous renseignera ! Je
pense qu’elle vous épargnera des frais de chirurgie esthétique si vous le lui
demandez poliment ! »
J’ignore si M’man répondait à la meute
vagissante des intervenants, mais je les imaginais baragouinant des mots
inintelligibles, les mains tremblantes, devant ma mère qui se retenait de
glousser, les lèvres pincées et le regard mouillé par l’hilarité naissante.
Sans doute craignait-on qu’elle dégainât ses
griffes, dont le fil dessinait sur le visage de ses victimes de quoi donner du
travail aux couturières de l’hôpital le plus proche.
En revanche, je sais que c’est à partir de
ce jour, où elle se comporta comme une chatte en colère, que fusa et se mit en
orbite son surnom : « la louve aux pattes de fauve »
Moi, si fier d’être le petit minou d’une
si belle minette, surtout lorsque je croisais des potes dans la rue, tandis
que nous nous baladions main dans la main, c’est son regard que je trouvais… félin !
Et sa réputation avait survolé la garrigue…
jusqu’à la mer !
Mais, paresseuse, la légende ne précisait
pas si elle avait atterri sur le sable tiède d’une plage lumineuse, sur des
galets ovales et marbrés évoquant des patates minérales, ou entre deux rochers
affleurants, au pays des mérous.
Cela dit, quand « la louve » déserta le mas, nantie de la bénédiction parentale,
pour rejoindre mon père à Marseille, comme par hasard, la kermesse de Ventabren
fut reprogrammée sur le calendrier des fêtes votives.
On y invita même la Miss France en titre, sans oublier l’inévitable cornac, madame de
Fontenay. Elles refusèrent de venir…
Il ne faut jamais tenter le Diable !
Monsieur le Maire gérait ses administrés
avec dévouement mais sa mauvaise foi légendaire aveuglait ses bonnes
intentions, arbre feuillu cachant une forêt de résineux.
Et, parmi eux, quand vint l’heure du
bulletin secret, quitte à trahir leurs propres idées politiques, les fans de ma
tigresse de mère votèrent probablement pour l’Opposition, qui avait à sa tête…
une femme !
M’man ne retourna à Ventabren qu’une fois
par mois, pour rendre visite à mes grands-parents, les embrasser, prendre de
leurs nouvelles autrement qu’au téléphone, où ils avaient tendance à maquiller
la vérité, bafouillant et postillonnant… Dès lors, tout honteux de devoir
mentir à leur propre fille, la rassuraient-ils maladroitement au moyen de mots
qui sonnaient plus faux qu’un orchestre de bal musette interprétant du Wagner.
Impatient, je l’accompagnais toujours à
l’intérieur des terres, profitant au maximum de ce trop bref séjour en
famille… Car, ainsi le claironnais-je souvent, pendant la récré, au Gros
Raoul, fils unique d’un couple de cocos et accessoirement pote et camarade
de classe :
« Pépé et Mémé, dans mon cœur, ils sont
plus sacrés que des reliques religieuses ! »
N’en croyant pas ses oreilles, il ne pouvait
s’empêcher d’être interloqué par ma tirade pleine de farouche sentimentalisme.
Lui était très éloigné de ces considérations
domestiques, puisqu’il n’avait pas connu les parents de ses parents, morts
avant sa naissance – cerise sur le gâteau, malgré son jeune âge, il était déjà congénitalement
athée.
Cette tendresse si particulière devait lui
manquer, mais présentement, il ne s’en rendait pas compte.
Plus tard, peut-être…
– 1 –
Cette
année-là, à cause d’une opération des végétations, je dus reprendre l’école en
retard…
Raoul redoublait son CM2, j’avais une année
d’avance. Il avait douze ans, j’en affichais dix au compteur… dix et des poussières.
Poussières qui voltigeaient dans les
courants d’air de l’insouciance ; incontrôlables et soumises à des
fluctuations cyclothymiques, elles ne se redéposaient que très rarement. Je quittais
l’enfance mais n’étais pas encore entré dans l’adolescence : je stationnais
entre des parenthèses figées dans l’instant présent, impatient d’atteindre
l’âge des premiers émois.
J’étais précoce dans beaucoup de domaines,
il collectionnait les retards ; mais c’était toutefois insuffisant pour
créer un quelconque déséquilibre. Il vivait sur un nuage, aussi la pluie
l’épargnait-elle, contrairement au soleil, dont le rayonnement lui brûlait les
ailes. De mon côté, je chevauchais une comète, de la poudre d’étoile plein les
cheveux…
C’était un gars sympa car, le jour de ma
« première fois », dans cette salle qui sentait la craie à plein nez,
tandis que j’imaginais le pire, une glissade, un éternuement, une envie de
pisser, il illumina mon intrusion d’un franc sourire de bienvenue. Le scénario
catastrophe fit un bide et un soleil étincelant se leva à moins de dix mètres
du tableau noir, éclairant mon horizon affectif.
Oui, je ne vis que lui parce que les autres,
en apparence intimidés, baissaient la tête comme s’ils refusaient de dénoncer quelqu’un.
Tout
le monde peut se tromper… même moi !
Raoul était isolé au fond de la classe, caricature
du cancre parfait ; ouvert, son cartable reposait à ses côtés, tel un
animal recroquevillé et mort. Répondant à son appel muet, avant même que la
maîtresse ne me le demandât, je m’étais tout naturellement assis à la place de
la sacoche en peau de vache. Il l’avait retiré en bougonnant, mais j’eus l’impression
qu’il allait revivre grâce à ma présence – Raoul, pas le cartable.
Mal m’en prit car, en guise de réception, il
lâcha une caisse (heureusement) discrète qui me fit regretter de ne pas être enrhumé.
Il bougonnait parce que le gaz tardait à… fuir. Puis il pouffa si fort qu’il
s’étouffa, devenant plus rouge qu’un coquelicot sous le soleil. Les élèves
relevèrent le nez et simulèrent la suffocation. Sous l’effort, il me parut encore
plus gros que tout à l’heure, lorsque je pénétrai dans la place, jetant à la
hâte un regard périphérique sur l’assemblée. Je cherchais surtout à prouver que
je n’étais pas impressionné…
Le fumet nauséabond s’évapora par la fenêtre
entrouverte, emporté par un zéphyr purificateur.
Mes narines frissonnaient sur le piédestal
de mon visage, imitant une bouche de métro pendant qu’un tremblement de terre
secoue l’écorce de la cité. Pour en déloger la fragrance impie, je singeai Elizabeth
Montgomery, l’actrice vedette de la série culte « Ma sorcière bien-aimée ».
Nous étions en octobre et les oiseaux s’évertuaient
à chanter dans les arbres, pour rendre l’été indien éternel… Hypnotisant la douceur
de l’air par de savantes arabesques musicales, ils s’agrippaient aux voiles de
chaleur rescapés afin de les retenir, mais, fébriles, les déchiraient avec le
bec.
Evoquant une cabane en rondins bâtie par des
bûcherons dans une clairière, la salle de classe était plantée au centre exact de
la cour, qui était circulaire. Il ne restait plus qu’à la peindre en rouge pour
que l’ensemble figurât une cible. Un bombardier, au crépuscule, la survolerait
avant d’effectuer un second passage pour...
Sollicitant mon odorat plus que mon
intuition, la sympathie subite que je ressentis à l’endroit de ce gros gamin
jovial, aux joues de porcelet, fleurait déjà bon une amitié qui s’annonçait, ma
foi, sincère et pittoresque. Une sorte de coup de foudre platonique,
visiblement réciproque et… nécessaire !
La maîtresse – j’appris par la suite qu’elle
ne jugeait pas ce mot ringard, qu’elle en usait et abusait lorsqu’elle parlait
de ses confrères ou consoeurs – se présenta de façon très officielle, ses bras
croisés sur la poitrine.
– Bonjour, mon
enfant, je suis madame Triquet ! Mireille Triquet. J’ai quarante-quatre
ans et tu devras me supporter toute l’année… Je souhaite que tout fonctionne
entre nous et que tu sauras me prouver que dépasser la moyenne ne te fait pas
peur. Aujourd’hui, c’est le jour de la dictée…
Il y avait quelque chose de militaire dans
le discours de l’institutrice, dont la brièveté attestait d’un réel manque de
chaleur. Cela dit, le Gros Raoul ne
put se retenir de détourner mon attention, en me soufflant à l’oreille son
surnom, Big Popotin, qui lui allait
comme un gant.
Me retenant de pouffer, gêné, je vérifiai
d’un œil soi-disant distrait ce callipyge fabuleux, motif du point de vue général.
Et confirmai donc le sobriquet en insistant sur la partie anatomique indiquée,
pendant que cette « toupie humaine » faisait volte-face et se mettait
au garde-à-vous devant le tableau noir – plus vert que noir, d’ailleurs. Elle y
réclama machinalement le silence, comme on demande à son voisin de cesser de mâchonner
un chewing-gum, juste avant que le film ne commence, dans un cinéma de
quartier. Elle y postillonna, arrosant les reliquats d’une phrase écrite la
veille, en fin d’après-midi, d’une main crispée par la fatigue.
Il est clair que l’apparence des gens crée
des liens chez ceux qui les jaugent !
Raoul et moi n’avions aucun point commun, ni
intellectuel, ni physique, nos parents étaient politiquement adversaires et
l’hypothèse d’un rejet mutuel s’imposait d’elle-même, mais l’osmose fonctionna.
L’expression « contre vents et marées » n’avait pas lieu d’être, dans
la mesure où nos familles respectives ne cultivaient pas les erreurs du passé.
Donc, point de tabous entre nous, l’enfance
– qui touchait à sa fin – se positionnant en avance face aux clichés en négatif
de l’intolérance…
Complémentaires, nous étions à tour de rôle
la planète et son satellite.
*
Mon père, fils de résistant, était gaulliste…
un pur et dur… et fier de l’être. A un point tel, d’ailleurs, qu’il m’avait lu et
relu moultes fois les trois tomes des « Mémoires
de guerre » du Général de Gaulle, afin
que j’en captasse le message et m’en imprégnasse jusqu’à MA mort !
En tout cas, c’est ce qu’il affirmait, le regard
noir, le nez pincé, omettant comiquement
que je n’étais pas encore en âge d’assimiler cette prose dictée sans le moindre
accent, contrairement à l’habitude. Comme si le fait de conter une période fameuse
de l’Histoire de France effaçait de son larynx les stigmates d’une origine marseillaise
évidente et sonore.
Virile, sa voix m’enchantait et m’effrayait tout
à la fois, mais sans que je ressentisse exactement où se situait la frontière. M’man,
toujours très mère poule lorsqu’il s’agissait de contrer un coq, n’appréciait guère
le terme nuisible qui clôturait sa tirade, dont elle jugeait le ton un peu trop
« adulte », à son goût.
– Il ne faut jamais
banaliser les expressions négatives ou définitives, et parler de mort à son
propre fils, la sienne par-dessus le marché, ne peut que le perturber, même
s’il ignore encore le sens profond de ce mot ! Tu parles à un enfant, pas
à un partenaire de concours de pétanque ! Ces phrases sonnent creux à son
oreille… mais elles ébranlent son subconscient ! Plus tard, quand il comprendra
de quoi il s’agit, il regrettera d’avoir gaspillé ses soirées de môme à déchiffrer
de la littérature de troufion ! déclarait-elle, lorsque l’envie lui prenait de donner
des leçons à son époux.
Et, en l’occurrence, depuis quelques temps,
elle semblait s’y complaire, à la manière d’une authentique maîtresse d’école… un
tantinet pointilleuse !
Dès lors, comme obsédé, m’arrivait-il, en
rêve, d’assister à un défilé de mots guerriers, avant qu’ils ne chutassent dans
un trou de mémoire. Embusqué au sommet de mon encéphalogramme, un sniper cérébral
aura été mandaté par la Fée Sommeil, pour
effacer de mon horizon onirique cette cohorte alphabétique. Maniaque du
mimétisme, il se sera auparavant déguisé en Boche, le svastika tatoué au milieu
du front, à la place du troisième œil…
Certes,
les contes de fées suffisent à profiter pleinement de son enfance, mais bon, je
m’accommodais sans peine du « verbe paternel », car M’man s’emparait aussitôt
du relais, afin de m’expédier dans les nuages au moyen d’histoires beaucoup moins
terre à terre. Fusées de papier où l’encre, carburant de l’évasion, se
métamorphose en chimères une fois le mur du son franchi…
Sous la douche, c’était un interprète
talentueux et barytonnant de La Marseillaise,
malgré une éducation qui aurait pu l’orienter de préférence vers la tessiture
de ténor des strophes trotskystes de L’Internationale,
sa mère étant d’origine slave. Il aimait les hauts faits d’armes, et les bras
fermes du Grand Charles l’avaient
tiré en arrière lorsqu’il s’était penché en avant, vers l’Est, comme pour se suicider
ou observer de plus près d’où Tatiana, sa Babouchka,
était native.
A l’opposé, de dix ans l’aîné du mien, le
géniteur de mon nouveau pote, docker de son état, voyait rouge quand il parlait
de politique, en éclusant quelques ballons de la même couleur au comptoir du
bar du coin, qu’il fréquentait machinalement
durant ses pauses syndicales. Et Dieu sait si elles étaient toujours trop
courtes et trop rares, ces « parenthèses de farniente » qui lui
laissaient toutefois le temps de noyer sa rancœur dans la fièvre liquide de
l’alcool ! Puis, las de tant de frustration, alors qu’un goût amer
stagnait au fond de sa gorge, étouffant sa volubilité sur le point d’être libérée
par l’ivresse naissante, voilà qu’il imitait les vases communicants et postillonnait
enfin son courroux prolétarien entre deux vigoureux coups de glotte !
Lui, en revanche, terrassé par le vertige, avait
plongé dans cette mer rouge sang, avant de surfer sur l’écarlate et aveuglante
vague du parti.
Ainsi, à l’heure de l’apéro, le poing
brandi, son verre plein tenu si fermement de l’autre main que ses doigts
crispés en pâlissaient, ce nostalgique de Georges Marchais refaisait-il le
monde à son image, dépassant souvent les bornes, ce qui motivait des réactions
virulentes au sein de la tablée voisine, où des cadres au regard méprisant le
traitaient mentalement de Bolchevique du
Diable !
A cette heure de la journée, les anges
passaient au large, préférant fuir les lieux publics, le brouhaha, la fumée,
les vapeurs suspectes, pour se percher sur un nuage solitaire et s’abreuver à
la source de l’azur…
Les témoins qui optaient pour la neutralité
absolue, sans pour autant être centristes, le nez dans leur assiette de
cacahuètes ou le regard bâillant sur un néant volontaire, s’attendaient à ce
que le verre explosât avant la bagarre…
*
Oui, la personnalité de Raoul se situait aux
antipodes de la mienne… oui, nos « penchants » étaient opposés.
Les mains plaquées contre la maçonnerie, je
poussais dans le sens de la chute cette pauvre Tour de Pise ; mon nouvel
ami, lui, pour éviter le bruit et la poussière, s’arc-boutait, le dos scotché à
la paroi, retardant l’avalanche de pierres, la dislocation du monument. Car, au
sein de mon imaginaire, en plus d’être obèse, il était costaud, fort comme un troll.
Combien d’édifices ai-je ainsi ébranlés par
la pensée, tandis que Raoul empêchait les gravats de s’éparpiller ou les ramassait,
craignant sans doute une réaction en chaîne cataclysmique.
Paradoxalement, ce mahousse n’aimait pas les
vagues, alors que j’étais un tsunami sur pattes !
D’autre part, chacun caricaturait l’un des
squatteurs de son propre pôle : un pingouin, au nord, et un manchot, au
sud. Puis, afin de comparer, on mimait l’attitude de celui d’en face ; on
en attrapait de mémorables fous rires qui nous faisaient mal à l’estomac. Ensuite
seulement, on partageait nos impressions…
– T’as
l’air d’un garçon de café égaré sur la banquise et qui cherche à se faire
embaucher pour servir sur un briseur de glace…
– Et
toi, d’un majordome qui amène un Cognac à un vieux Lord congelé dont la cheminée
ne tire plus qu’à blanc…
Il avait aussi sa façon de me croquer, mais
il avait troqué le crayon contre la plume, et me rendait compte des petits
travers dont il m’affublait sur une feuille de papier quadrillé… Que je roulais
ensuite, faisant semblant d’y jeter un œil pour mieux contempler (ou
surveiller) l’horizon, avant de lui en mettre un bon coup sur le crâne, qui
résonnait étrangement, telle une boîte de conserve vide.
C’est vrai qu’il était gauche, timide et
emprunté, le mastard ! Pourtant, je suis allergique à la maladresse :
elle me donne des boutons, comme la lenteur, l’hésitation, tout ce qui retarde
les gens vifs et dégourdis. Je réclame du rythme ; je l’ai dans le sang et
me viderais les veines pour transfuser mon énergie vitale aux apathiques.
Néanmoins, miséricordieux, je me suis
toujours dit que si la nature a créé des mollusques et des gastéropodes, c’est
certainement qu’elle avait une bonne raison de le faire. Rien d’artistique
là-dedans, ni de divin, non, juste une question d’équilibre…
Voilà, Raoul fit longtemps partie intégrante
de mon équilibre : il était la perche du funambule !
C’était toutefois inutile, car je n’ai
jamais craint le vertige, au contraire.
J’adore me percher au sommet des calanques,
les cheveux tirés en arrière par le mistral, à la manière d’un étendard, pour
regarder en bas, tandis que l’écume coiffe les rochers battus par le ressac. Prenant
appui sur les talons, j’y souhaitais parfois que le vent me retînt de sauter,
me laissant choisir entre le désir de planer et celui de tomber sur le cul.
Raoul, lui, avait la tête qui tournait rien qu’en montant sur un trottoir ou sur
le deuxième barreau d’une échelle…
J’ai tant de fois caressé l’idée d’un
suicide similaire, mais à condition de survivre à la chute, intact… ou presque !
Au moins aurais-je eu, durant une poignée de
secondes, l’impression de voler…
*
Avant le premier déménagement…
Un jour que nous jouions aux fléchettes, Raoul
en avait lancé une par-dessus le mur mitoyen, qui était assez bas, à peine
trois mètres, guère plus. La cible, dont le centre représentait une tête de
cochon sur laquelle j’avais collé la photo de Georges Marchais, était accrochée
à un clou planté à mi-hauteur. La voisine, mademoiselle Michon, était aussitôt venue
frapper à notre porte, le projectile planté dans son rouleau à pâtisserie,
qu’elle brandissait, furax. Je pense même qu’elle avait oublié de sonner,
utilisant ce « gourdin de cuisine » pour annoncer sa présence
derrière le battant.
Elle avait pour habitude de confectionner
des gâteaux sur sa terrasse, sur une table de jardin auréolée d’un parasol que
d’incessantes salves de chaleur lumineuse mitraillaient comme au stand de tir. Nous
en offrir faisait également partie de son plaisir gourmand de femme solitaire.
La cinquantaine, elle était encore vieille
fille, et il était clair qu’un homme, à ses côtés, n’aurait jamais été privé de
gâteries… sucrées. Elle soignait sa frustration en nous gavant, mais toujours
lorsque nos mères lui susurraient à l’oreille la qualité de nos performances
scolaires. Elles mentaient souvent et mademoiselle Michon faisait semblant de
tout gober…
Ce jour-là, pour ma part, je ne vis pas
l’ombre d’un pain aux raisins, sa spécialité, ma faiblesse, malgré une note
frôlant la perfection en dictée. Par-dessus le marché, pour me punir, ma mère
me priva de lecture.
Je fis la gueule trois jours durant,
n’adressant plus la parole au gros maladroit, puis me ressaisis, mais pour
l’envoyer paître l’herbe du Diable, dans
le pré aux harpies, avec force noms
d’oiseaux…
Je m’étais bien défoulé sur la gent ailée,
qui ne méritait pas semblable traitement.
Raoul était lent, mou, sans vigueur. Le fruit
blet de l’accouplement d’une femelle lamantin et d’un paresseux mâle (forcément).
Cela dit, incapable de s’emparer des objets
sans les casser ou les lâcher, il possédait toutefois le singulier pouvoir de
saisir une savonnette mouillée sans la laisser glisser entre ses doigts. Après
les avoir trempés dans l’eau, il lui arrivait même de jongler avec trois savons
de Marseille. Il réalisait cet exploit le plus naturellement du monde, sans le
moindre ratage, et un sourire inattendu illuminait son visage d’ordinaire pâle
et bouffi.
Ce numéro de cirque était, ma foi, assez cocasse
et plutôt réussi, mais j’étais le seul à connaître son don, qui m’amusait tout
en m’impressionnant. Rien de surnaturel là-dedans, non, juste une aberration
physique, à l’image des mains palmées, d’un pied affichant six orteils en
éventail… Cependant, nous ignorions l’effet qu‘il produisait sur les adultes, dans
la mesure où Raoul n’avait jamais osé exécuter ces « pitreries manuelles »
devant nos parents.
Un samedi après-midi, mademoiselle Michon
avait failli le surprendre alors qu’elle s’était pointée à l’heure du goûter,
avec des gâteaux à distribuer aux bons élèves, mais il s’était immédiatement rendu
compte de sa présence et avait feint de… patatras !
Les cubes savonneux avaient chu sur la moquette du salon, sans rebondir ;
il les avait très vite ramassés et remis à leur place, sous l’évier, où ils ne
risquaient pas de fondre. Elle lui avait jeté un regard attristé, arborant une
moue de grande déception, déplorant sa maladresse, qui était sans doute accidentelle.
Elle n’avait heureusement pas eu le temps de mettre un nom sur les jouets qu’il
projetait dans les airs, avant de tenter de les rattraper et d’échouer, ni d’entrevoir
où il les rangeait ! Elle n’allait tout de même pas le suivre dans la cuisine,
dont il connaissait le chemin par cœur, pour l’avoir si souvent emprunté après
que je l’eusse, pour la énième fois, encouragé à me divertir.
Le soir venu, me retrouvant en tête-à-tête
avec M’man, je lui reprochais vainement d’avoir entrebâillé la porte d’entrée,
comme de coutume lorsque la voisine était invitée à boire le thé.
Quant aux gosses que nous côtoyions, à
l’école ou ailleurs, après avoir assisté à cet improbable tour de magie, ils l’auraient
assurément traité de… sale mutant !
Et un affreux rictus aurait déformé leurs lèvres trop minces, coups de crayon en
apparence indélébiles que seule la paternité effacera peut-être un jour. Ces petites
pestes empoisonnaient la vie de mon Raoul et l’antidote n’était pas prévu au
cahier des charges.
Naïvement, je lui soupçonnais la faculté d’attraper
les poissons… vivants. J’omettais, dans mon emportement aveugle, qu’une sardine
est plus aérodynamique qu’une
savonnette bon marché !
Je l’imaginais quelquefois en braconnier ;
chaussé de cuissardes, les manches retroussées, il traquait la truite ou
l’omble chevalier dans le frais courant d’une rivière sinueuse et peu profonde.
Certes, il lui arrivait de « déraper » sur un caillou vaseux, mais il
ne perdait jamais pied, recouvrant son équilibre après avoir battu des bras, jeune
albatros apprenant à voler.
La qualité de cette opération de
redressement prouvait, d’ailleurs, que c’était de l’imagination pure car, dans
le monde du concret, il aurait bu la tasse après avoir éclaboussé les berges,
tsunami d’eau douce.
Hélas, le côté
bucolique et pittoresque de mes errances oniriques ne durait qu’un temps,
puisque de lourds nuages ténébreux assombrissaient ce cinéma intime, avant
qu’une amnésie subite n’en protégeât les acteurs !
*
Ainsi collectionnais-je des songes éveillés qui,
au début de leur visionnage, m’apparaissaient toujours flous, tant mes paupières
clignotaient. Néanmoins, la conjonctivite m’épargnait ses rougeurs disgracieuses,
car ces visions investissaient mon cerveau sans interagir sur le physique. Au
départ, tout y était incertain, fluctuant, les formes, les couleurs, les
sons ; ensuite, c’était l’éclaircissement ; il était progressif, comme
au ralenti, de façon parcellaire… Mais, malgré la relative lenteur de cet
ensoleillement, j’éprouvais la sensation bizarre que le temps écoulé pour
l’amélioration de l’image ne variait jamais. Je passais du tangible à
l’irrationnel en un fondu enchaîné digne d’un réalisateur aguerri, d’un as du
montage. Voilà que j’investissais un monde parallèle sans franchir la moindre porte
spatiotemporelle, ni aucun sas car, là-bas, c’est bien connu, les clefs sont uniquement
mentales !
Je me retrouvais dans la peau d’un papillon
prisonnier de toiles d’araignées tricotées comme des pièces de tissu cousues
ensemble. Des douaniers fantômes me retenaient à la frontière de deux univers
se chevauchant ; planté telle une statue habillée par le guano des
pigeons, j’y attendais l’occasion de m’arracher de mon socle, pour recouvrer la…
réalité. Cela évoquait des miroirs qui
se font face, l’un reflétant une princesse au sourire radieux et aux longs
cheveux d’or, l’autre une sorcière édentée et chauve.
Le
Gros Raoul, botté à la manière d’un mousquetaire et qui bondit de rocher en
rocher, avec la légèreté d’un elfe, pour terroriser la poiscaille de qualité,
c’était une vue de l’esprit…
Cependant, inévitablement, cette « vue
de l’esprit » était parasitée par les hypnotiques chimères du
subconscient. Apparaissant en surimpression sur le kaléidoscope de mes paupières,
ces êtres grimaçants troublaient la fête musicale que j’avais mentalement programmée
et à laquelle ils ajoutaient une note discordante. La campagne devenait alors
une fresque surréaliste où les faunes chantants se métamorphosaient en gnomes ricanants.
Ils gigotaient, échevelés, écartelés, ébauchaient des gestes obscènes, bavant, reniflant,
avant d’être calcinés par un feu invisible puis digérés par ses cendres. La
plupart noirs, quelques-uns patauds, d’autres dégingandés, ils étaient plus
biscornus et laids que des gargouilles et semblaient tout droit sortis d’un
roman gothique. Masques d’outre-tombe, leurs faciès d’épouvantail à corbeaux apportait
une touche macabre et comique à ce tableau païen, sulfureux carnaval des
maudits. On aurait dit un groupe de soudeurs montés sur échasses (ou à genoux) en
train de mimer la scène du cimetière dans un film d’épouvante, chacun jouant à
la perfection son rôle de mort-vivant. Le plus surprenant, c’étaient ces drôles
de cornes, minuscules ou longues et effilées, surtout par rapport à la taille
du corps, qui couronnaient leurs sourcils en accent circonflexe. Des diablotins,
parmi les moins hauts sur pattes, cherchant à se faire aussi grands que leur
maître, Satan en personne, dont
l’ombre avalait le soleil et éteignait les étoiles. Surgissant de la brume d’un
regard embué, ils singeaient des golems sculptés par d’obscurs modeleurs de goudron
que l’on aura sollicités pour une improbable expérience mêlant l’Art à la
Science.
(Ombres
chinoises projetées sur un mur d’hôpital, taches d’encre en mutation, pygmées
claudicants ou colosses à la dégaine houleuse se profilant sur un écran de
neige, formes ténébreuses friandes de clarté)
Je fixais un vide grouillant de présences
qui n’existaient que par ma seule volonté de fuir la… vérité. Maniaque et calculateur, je les stockais dans ma mémoire,
ce coffre inviolable, tels de précieux dossiers classés « Top Secret ».
Paradoxalement, en mon for intérieur, fuir
la vérité, c’était l’assurance de côtoyer la liberté. Je cogitais, grimaçais,
tenaillé par le doute et cherchant à me persuader que j’étais sur la bonne
voie.
« Plus tard,
peut-être, au collège, avec l’aide de profs de français aptes à transmettre
leur passion du verbe avec pédagogie, serai-je capable de séparer le bon grain
de l’ivraie, et surtout d’en tartiner des cahiers entiers ! »
Que mes récits futurs dégoulinent de digressions
m’importait peu, à vrai dire, l’essentiel étant de dénicher le pain fameux qui
m’ouvrirait l’appétit.
Pour l’instant, j’eusse aimé les noter sur les
pages blanches d’un calepin, délires scribouillés au stylo Bic et portant des titres bien ronflants, mais je maîtrisais mal l’art
d’assembler les mots. J’ignorais, hélas, comment puiser l’encre à la source même
de mes visions fugitives, dans le but de la filtrer, dans un premier temps, avant
de déposer délicatement cette rosée de poulpe sur le papier immaculé. Je m’en
abstenais donc, pestant contre cette impuissance à m’exprimer par l’écriture –
tant d’images dessinées par l’esprit et qui ne se matérialiseraient jamais en
signes intelligibles et vivaces.
Après avoir franchi le coude puis dévalé le
toboggan de l’avant-bras, les mots auraient atteint la vitesse idéale au niveau
du poignet, pour exploser dans les doigts, électrisant les phalanges, syllabes
de chair et d’os, feux d’artifice ou pétards mouillés, selon le talent du
manipulateur de phrases.
(Chrysalides
devenant papillons, silhouettes d’idées que l’on habille d’ombre ou de lumière,
esquisses périphériques de pensées embouteillées, insatiables caresses de
courbes abstraites)
Dommage !
Dommage, oui, car j’aurais imité un chercheur
d’or qui tamise le sable d’une rivière afin d’en extraire une pépite plus
petite qu’une bille et à peine plus grosse qu’une tête d’épingle ! J’étais
toutefois persuadé qu’un jour, je dicterais mes « vues de l’esprit »
à Raoul, maître d’œuvre dont la plume élégante et volubile pesait lourd dans le
métier. Les faisant siennes, il les immortaliserait tout au long de romans vendus
par centaines de milliers d’exemplaires à des fans fidélisés (majoritairement
des demoiselles) par la qualité des opus.
Les chapitres auraient évoqué les wagons
d’un train qui ulule au loin et se rapproche, lentement, la locomotive figurant
le prologue et le wagon de queue l’épilogue. Le Gros Raoul en conducteur de train… et moi… en chef de gare !
Or, les demoiselles
s’imaginent que les écrivains, êtres surdoués à l’inspiration hémorragique,
enfilent les feuilles manuscrites comme les perles d’un collier aussi long que
l’équateur. C’est aller un peu vite en besogne… Mais elles n’ont pas totalement
tort, ces charmantes créatures, car sur cette planète, tout n’est que littérature !
Il ne deviendrait pas mon nègre, non, juste un acrobate du traitement
de texte, un manieur de prose par procuration, tandis que je lui exposerais les
synopsis sans me soucier de la qualité de la narration, ni des détails.
Défileraient alors, dans les meilleures
librairies, les bibliothèques municipales, des histoires fabuleuses ou
farfelues issues de mon cerveau libéré
via la patte de mon pote.
Des titres cultes transformeraient le rayon « livres »
des hypermarchés en un autel qui appellera les fidèles à la grand-messe du
verbe :
« Carnets secrets
d’un amnésique »,
« Le marchand de mirages »,
« Par le souffle du mistral »,
« Au bal des chimères »
Par la même occasion, ils éveilleraient la
curiosité des profanes, des athées congénitaux, avant de phagocyter leurs esprits, conquête inattendue, inespérée…
Survol immobile de paysages traficotés, stuc
et contreplaqué, pics et vallons en trompe-l’œil ; villages et campagnes
brinquebalés par des glissements de terrain, gobés par des sables mouvants ;
îles flottantes sur le point de rompre les amarres, enivrées par l’appel du large…
(Frémissements
puérils et vains que le mouvement, au-delà de ma stagnation forcée, rend
fantasmatiques)
Rencontre statique avec des êtres cornus (et
biscornus) dont l’aspect oscille entre le Comte
Dracula et l’Homme de Cro-Magnon.
Une démarche chaloupée d’ivrogne qui vient de faire le plein et un look de
zombi fraîchement sorti de son lit de
tourbe leur confèreront le statut de cibles idéales pour un chasseur de fantômes.
Nains bossus, velus, aux yeux globuleux de
crapaud-buffle et à la vue brouillée par la lumière ; pantins désarticulés,
aux os arthrosiques et dont la chair semble moquettée de suie ; géants chauves,
aux bras interminables, arborant un ventre « gargantuesque », aux pieds
palmés…
Crânes cabossés, aux excroissances curieusement
implantées, aux orbites abyssales ; corps difformes, ailes membraneuses,
borborygmes suspects émis par des gueules non répertoriées ; papillons
mutants nés de chrysalides exposées à des radiations atomiques…
(Monstres
avides d’en découdre avec les représentants de la normalité présumée, faune
dégénérée en conflit avec une nature « à l’eau de rose », débâcle
physique et mentale)
Humains aux prises avec leurs vieux démons,
cauchemars sur pattes ou volants, chimères polymorphes ; réveils moites entre
des draps imprégnés de peur suintante ; conjonctivite, cernes profondes,
bouche pâteuse, haleine de bouc en rut et sueur fétide ; émergence d’un
cloaque d’angoisse après un voyage « entre deux eaux » ; mémoire
parasitée ne pouvant s’effacer qu’après le suicide du rêveur…
(La
vie se satellise autour du « dormeur debout », qui devient, en un
clin d’œil, un centre d’intérêt, un pôle d’attraction, un soleil… Dieu
peut-être)
Thèmes récurrents destinés à flatter un
public féminin en totale rupture avec les romans à la Barbara Cartland et qui aspire à une littérature plus… musclée.
Les mecs, eux, prendront le chemin en sens inverse,
croisant ces dames sur le quai d’une gare (ou ailleurs) sans même se retourner
sur leur passage. Sans même être grisés par leur parfum ; troublés par
leur éclatante féminité ; aspirés par cette bestiale complémentarité…
Alchimie dénaturée par une mode artificielle
et déshumanisée…
(Cette
mascarade, indubitablement, en technicolor et cinémascope)
Mais pour décoller de la sorte, avant de
planer sans avoir à déployer ses ailes, nul besoin d’avoir fumé l’herbe du Diable récoltée par Raoul
dans le pré aux harpies.
L’évasion – par l’imaginaire, de mon côté,
par le verbe, du sien – nous délestait du mépris qui pesait sur notre regard,
tant nos nuques s’affaissaient sous le poids des railleries.
(Fonction
thérapeutique de la création)
*
Oui, enfants, on capturait déjà les mots… principalement
Raoul, l’unité surdouée du binôme.
Moi, je n’étais que le rabatteur de cette
chasse aux oiseaux d’encre – les
cocottes en papier, qui sont trop bavardes, ne m’inspiraient que du dédain.
Cet énergumène affichait une incomparable
dextérité psychique, digne d’un hypnotiseur. Ainsi, durant leur migration, les
attrapait-il au vol, ses pseudopodes conceptuels imitant la langue d’un caméléon
ou le lasso d’un cow-boy. De ses synapses galvanisées, jaillissaient les
milliers de mains virtuelles qui plongeaient dans le magma compact et palpitant,
pour en extraire un maximum de piafs alphabétiques. Ensuite, sans tarder, on leur
plumait le croupion ; dans la mesure du possible, en évitant de les
blesser avec nos griffes d’oursons mal léchés. Certains, très peu, les plus nerveusement
fragiles, mouraient d’une crise cardiaque : on les enterrait aussitôt dans
le cimetière du vocabulaire qui jouxte le jardin de la mémoire.
On était des sculpteurs de moelle syllabique,
des façonneurs d’anatomie littérale, des chirurgiens de la syntaxe… pas des « castrateurs
de ramage » !
Dès lors, en une fraction de seconde, greffait-on
sur chaque queue nouvellement « effeuillée » une puce électronique
que l’on contrôlait à distance grâce à la télépathie, qui fonctionnait à la manière
d’un gouvernail. Car il leur fallait changer de cap, d’itinéraire, de point de
chute, n’est-ce pas ? Dorénavant, ils auraient l’opportunité de respirer un
air moins vicié, l’oxygène semant des graines d’azur dans leurs poumons, le zéphyr
le plus câlin leur apportant son lot de cellules neuves, de renouveau… Somme
toute artificielle, cette seconde vie leur offrait l’immortalité, qu’ils picoraient
le plus souvent du bout du bec, en pépiant comme des flûtes (à bec, évidemment).
Ensuite seulement, on les relâchait, le cœur léger, l’âme guillerette, sans
tristesse aucune puisqu’on leur servait l’Eternité sur un plateau d’argent !
Profitant de leur amnésie, on orientait leur
errance avant qu’ils ne traduisissent notre pensée de façon trop réaliste. Et
s’ils étaient encore hantés par l’ombre mouvante de l’exode, on dressait un mur
psychologique destiné à stopper tout écart de conduite. Mais on craignait principalement
qu’ils ne retournassent se calfeutrer dans leur cage, point de départ de leur
transhumance aérienne, moineaux apeurés fuyant un couple de jeunes buses.
Pour freiner une soudaine volte-face, un
filet mental était tendu derrière eux, à chaque fin de phrase, au cœur des
nuages d’encre, buvards gavés de digressions orageuses. Donc, si l’envie de
faire demi-tour leur en prenait…
Des fautes d’orthographe, tels des rapaces,
accompagnaient l’escadrille sans y avoir été conviées : la DCA des correcteurs,
gommes impitoyables, les effaçaient (les dégommaient ?) du panorama
céleste.
Fantasme ou réel projet ?
Toujours est-il que des feuilles blanches
commençaient à revêtir une robe moins propre, comme des brindilles noircies par
le feu que l’on aura éparpillées sur un tapis de neige. Des notes de musique perchées
sur des portées maladroitement alignées sur une partition ?
Il nous fallait prendre des repères, nous
entraîner, mettre la machine en route…
On était en rodage.
Plus tard, sans doute me tiendrais-je debout
à l’entrée du bureau, un verre de Whisky à la main, pendant que Raoul, assis
devant son écran d’ordinateur, pianoterait une étrange sonate en souriant. Juste
avant, il aura fait craquer ses phalanges, à l’instar d’un virtuose, en prélude
au concert qu’il s’apprête à donner.
En prenant de l’âge, il aura maigri, son
visage poupin aura mûri, après avoir perdu de la rondeur au niveau des joues,
et ses traits seront moins bouffis, plus… décontractés.
Afin de lui prouver ma confiance, je m’abstiendrais
de le détailler, pour vérifier si sa « queue de pie » ne traînait pas
trop sur le sol, par exemple, ou si la hauteur du tabouret était bien réglée…
Je l’entendrais même me dire :
« Hé,
mec, j’ai quoi à me mettre sous les doigts aujourd’hui ? Une histoire de
dragon végétarien qui meurt de faim parce qu’il crame sa nourriture avant de la
manger ? Un serial killer narcissique qui bute les mecs qui lui ressemblent
trop ? Une relecture en plus hard de l’enfance pas cool d’Indiana
Jones ? On va se balader dans le pré aux harpies, dis ? Tu crois que
l’herbe du Diable y pousse encore ? Allez, explique… t’as vu quoi pendant
que je me désossais les phalanges ? »
Heureusement qu’il n’écrivait pas comme il parlait,
mon vieux pote Raoul ! Et qu’il jonglait aussi bien avec les lettres qu’avec
les savons de Marseille !
On pédalait en tandem, certes, mais chacun sur
un tempo différent : le sien d’enfer, car il devait transcrire à un rythme
de frappe frénétique, le mien pianissimo,
parce que mes visions se succédaient de façon anarchique. C’était, pour lui,
une sorte de puzzle à reconstituer à vive allure, histoire de ne pas perdre le
fil, funambule du clavier…
A l’image de celles des virtuoses, les mains
des véritables écrivains sont fines et au moins aussi véloces que leurs idées,
puisqu’ils traduisent ces dernières en un clin d’œil, les arrachant au néant où
elles étaient stockées, en hibernation.
– Plus les doigts
sont longs, plus les synapses fonctionnent à la vitesse de la lumière ! avais-je coutume de lancer
à mon compagnon, pour le motiver à pianoter en cadence.
– Les miens sont
boudinés, et tu le sais, banane ! me rétorquait-il, avant d’éclater de rire. Je
l’imitais de bon cœur. Nous aimions pouffer de concert, comme des baleines, car
cela nous donnait l’illusion d’être frères jumeaux…
Ma mère disait souvent : « Partager, c’est être plus fort ensemble ! »
J’avais la sensation de monter une côte pour
la seconde fois, lesté de chimères inabouties, de moignons ectoplasmiques, tandis
qu’il la redescendait, à peine essoufflé par la grimpette précédente, la tête
pleine de projets d’ascensions futures. Il se permettait même d’accélérer,
risquant la chute, pour mieux dépeindre ces spectres aux cornes de faune qui
squattaient mon cerveau.
Nul
doute qu’un encéphalogramme eût révélé des tumeurs mouvantes n’ayant absolument
aucun rapport avec une maladie gangréneuse de cette zone plutôt sensible de mon
anatomie.
Dans ce domaine, il touchait sa bille, l’artiste
– pas de celles que je lui chouravais à la récré, hein ?
J’étais capable d’avoir la note maximale en
dictée, matière où j’excellais, mais ma vitesse d’exécution, stylo en main,
frôlait le surplace… et le ridicule ! En conséquence, je me fiais à ma mémoire,
pour en terminer la rédaction, et madame Triquet, toujours gentille avec les
bons élèves, relevait ma copie en dernier.
Ce n’était pas l’un des symptômes qu’une timidité
maladive envoie en éclaireur, comme pour agiter le drapeau blanc, ou annoncer
la couleur, non, car j’étais l’archétype du garçon déluré, extraverti ! De
plus, je n’étais pas spasmophile, ni cyclothymique. Là, malgré tous mes efforts
pour relancer la machine tout en en cachant les hoquets et les gros ratés, c’était
d’évidence un handicap… mécanique !
Mais rien
de congénital là-dedans, puisque mon père et mon grand-père…
J’étais beaucoup plus adroit de mes pieds, surtout
pour shooter dans les balles en papier (également à l’heure de la récré). Pourtant,
nonobstant la passion que ma ville voue à ce sport, le métier de footballeur –
car c’est bel et bien devenu un métier – me donne la nausée.
Des personnes ont envie de vomir
lorsqu’elles sont confrontées au vertige ou aux virages ; moi, c’est un
peu ce que j’éprouve à la vue de cette boule de cuir dont les cases hexagonales
noires et blanches ressemblent étrangement à une grille de mots croisés vierge.
Je préfère le rugby, car l’on y mouille le
maillot et sèche l’adversaire !
Mais Dieu que j’exècre ces « imbéciles
heureux » en short et chaussures à crampons qui tapent dans un ballon dont
la forme me rappelle le lustre de la cuisine de mademoiselle Michon !
Pour l’anecdote, Raoul
y dépassait quelquefois les bornes, notamment quand il zieutait dans ce globe de
verre accroché au plafond « les nichons de mam’zell’ Michon », comme
il se plaisait à s’en vanter, en se bidonnant.
Culotté, il s’invitait
souvent chez elle, où il y avait toujours quelque chose à admirer, selon ses
dires : une soupière, le service à thé, la cafetière…
Compréhensif, je ne
l’y accompagnais jamais, préférant le laisser seul avec la précieuse vaisselle
de la voisine.
Et cet œil suspendu,
comme un soleil…
Constatant la rondeur de mes lettres, un
graphologue aurait diagnostiqué un
idéalisme de pucelle, alors qu’il était uniquement question d’une application exagérée,
donc lente, due à une gêne au niveau de mon avant-bras, comme si le radius et
le cubitus ne faisaient pas bon ménage. Il en aurait profité pour avancer une
hypothèse « paradoxale » visant mes articulations : la rigidité
de mon poignet et la rouille précoce qui raidissait mes phalanges. Il aurait murmuré
à l’oreille de M’man :
« Si
jeune et déjà des rhumatismes déformants ! Bientôt, vous serez obligée de
lui acheter une machine à écrire, car il ne pourra plus se servir d’un stylo !
Moult métiers lui seront interdits… comme écrivain, par exemple ! Certains
gratte-papier utilisent de préférence le stylo Bic, et les machines à écrire
sont si chères, de nos jours ! »
Il n’aura eu aucun scrupule à empiéter sur
les plates-bandes d’un ostéopathe, angoissant ma mère avec son histoire d’os
prématurément tordus ! Un charlatan de la pire espèce, capable de jongler
avec les contradictions dans le seul but d’épater la galerie, avec une
prédilection avérée pour la gent féminine naïvement à l’écoute ! Si M’man
avait été moche, il aurait parlé de kyste synovial, que l’on soigne aisément,
de crampes nerveuses, qui disparaîtraient comme elles étaient venues, en
courant…
Ainsi
n’avais-je encore jamais osé en parler à quiconque : souffrant du « syndrome
de la blouse blanche », je craignais plus les médecins que la maladie. J’eusse
préféré entrer dans la cage aux fauves plutôt que de franchir le seuil du
cabinet d’un dentiste ! Une simple piqûre me faisait penser à la guillotine…
Dès que je sentais
la fièvre monter, je luttais en solitaire contre elle, avec force grogs, pour
la faire redescendre de son piédestal viral. Aussi ne guérissais-je jamais sans
un taux d’alcoolémie proche de la moyenne nationale.
Après avoir
terrassé le méchant microbe pollueur, qui aura péri par le feu, j’invoquais le
Diable pour que ce prédateur microscopique ne revînt jamais me prendre en
grippe. Mais il demeurait hélas sourd à mes prières impies, espérant sans doute
que je lui sacrifiasse quelque bête à cornes, acte païen censé lui désensabler
les portugaises.
Aller à l’hôpital,
pour rendre visite à un parent opéré d’urgence, c’était l’assurance de mettre les
pieds dans une prison et d’y végéter une vie durant. Me rendre à la pharmacie,
même accompagné, représentait l’équivalent du parcours du combattant d’un légionnaire…
En ressortir symbolisait, à mes yeux, une libération après de longues années d’exil
sur une île déserte, et une douce euphorie me gagnait, comme si je venais de
rouler une pelle à la plus jolie nana du pâté de maisons.
Je ne prenais jamais de notes pendant les
cours : je simulais l’écriture !
De l’encre sympathique s’écoulait de mon stylo…
et alors, qui cela gênait-il ?
Faussement attentif, les yeux rivés sur ce tableau
noir où s’alignaient d’insolites signes cabalistiques, mon esprit traquait les
ombres suspectes immigrées du monde parallèle créé par mon imaginaire. Douanier
de l’invisible, je me devais de les rapatrier avant que leur aura de grisaille et
de nuit ne corrompît le lumineux équilibre de notre espace-temps.
Visiblement, madame Triquet rayonnait à la
vue de cet élève qui semblait sous le charme du savoir mathématique dont elle abreuvait la jeune assemblée.
L’orgueil rend parfois naïf, et le corps
enseignant n’est pas à l’abri de l’autosatisfaction.
La classe terminée, Raoul me transmettait aussitôt
(mais en douce) les « infos » griffonnées à la hâte sur un cahier à
l’aspect douteux. Par endroits maculé de taches de graisse, on aurait dit qu’il
avait été manipulé par un gosse friand de frites dégoulinantes, à l’heure du
goûter.
Depuis notre petite combine, il était devenu
moins cancre, son intérêt pour les études se décuplant afin de m’être agréable,
et je n’en étais pas peu fier. Lui, en revanche, s’en foutait royalement !
Car la
paresse, c’est comme la neige : un bon coup de chaud et c’est le dégel !
Notre maîtresse pavoisait, ne se sentant
plus d’aise, tant elle croyait faire du bon boulot. Son ego était flatté
au-delà du raisonnable ; son orgueil marquait des (bons) points ;
elle méritait une image. Dans l’euphorie, un sourire de satisfaction stationnant
au coin des lèvres, elle avait promis à Raoul une permutation future. Mais
l’animal voyait cela d’un très mauvais œil, car il n’avait pas du tout envie de
s’asseoir à côté d’un merdeux dont les résultats scolaires flirtaient avec
l’excellence.
L’idée du binôme « coupé en deux »
lui était insupportable, cauchemar vivant qu’un réveil brutal n’éloignera même
pas. Il décida d’accumuler quelques notes proches du néant, si Big Popotin mettait sa menace à exécution.
Ce
serait son arme de dissuasion massive !
Pour ma part, cette perspective ne
m’effrayait guère ; toutefois, je craignais d’être « accouplé »
à un cafardeur. Il aurait été capable de me vendre à l’institutrice dans le but
d’augmenter sa moyenne de trois ou quatre unités. Il ne me restait plus qu’à espérer
côtoyer le crack de la classe : au cœur de cette ambiance de compétition studieuse,
il n’aurait aucun intérêt à rabaisser un camarade
réputé pour son refus d’appartenir à une élite.
Etre séparé de Raoul n’était pas un problème
en soi, ni un drame. On n’était tout de même pas des frères siamois, ni une figure
mythologique, mi-humain, mi-animal, n’est-ce pas ?
Néanmoins, je ne pouvais me projeter dans mon
avenir administratif, proche ou lointain, sans
songer à la procuration que je lui donnerai, forcément, et qui l’autorisera
à me représenter partout où ma main droite – avec un stylo au bout – sera sollicitée.
Il signera quelques chèques, réceptionnera
des lettres recommandées, des colissimo,
remplira ma feuille d’impôts…
L’échange de bons procédés renforce la complicité,
cimente l’amitié, crée un couple…
C’est drôle, à aucun moment, je ne me voyais
marié, ni concubin ou pacsé, encore moins habitant chez mes parents.
Mais Raoul à mes côtés, fidèle colocataire,
oui… comme une évidence !
En
songe, la cape magique de Superconteur battant dans mon dos, je singeais un acteur
de la commedia dell’arte. Déclamer ne me suffisait plus ; aussi abusais-je
d’une gestuelle digne d’un chef d’orchestre en plein crescendo. Lorsque je
fermais les yeux, héros aveuglé par sa propre verve, j’entendais l’étoffe claquer
au vent telle une oriflamme giflée par la queue d’une comète. Et je craignais
que ne s’envolassent les mots qui y étaient brodés en lettres d’or et
d’argent : « Je suis invincible car je maîtrise la grammaire, et même
la mort ne me fera pas taire ! »
Elle pesait des tonnes – le poids de
l’imaginaire sans doute - et me tirait en arrière, exposant mes cervicales au
coup du lapin. Dès lors, à l’opposé d’une pantomime, mes cordes vocales
s’extériorisaient-elles sans retenue, binôme organique d’un ténor au chant transcrit.
Il m’arrivait même de me racler la gorge avant d’appuyer sur le bouton de mise
à feu du kaléidoscope oral.
Ainsi, de façon plus terre à terre, mes « vues
de l’esprit » se matérialisaient-elles par l’intermédiaire d’un scribe de
poids, ce cher Raoul, dont une réputation de simple scribouillard (de nègre ?) eût certes frôlé la
diffamation. Bien huilés, articulés pour coulisser sans à-coups, carpes et
métacarpes « raouliens » évoquaient
des lutins qui, ayant fui l’immobilisme des romans pour enfants, dansaient sur
les touches, tant ils étaient souples, quelquefois gracieux, mais surtout épris
de liberté et si… vivants !
Combinant technique de virtuose et fougue de
jouvenceau, ce « pianiste du verbe » s’épanchait en sifflotant des
comptines sur l’ivoirin clavier de son ordinateur, squelette d’une blancheur polaire
qui se couvrait, au cours des nombreux mais brefs attouchements tactiles, d’une chair rose de bébé joufflu. Dix
doigts possédés par le démon des mots, avant d’enfiler des gants en peau de
nuit et de tatouer le langage de l’encre sur un tissu de mensonges. Feuilles vierges
violées par l’imprimante, totem des temps modernes lorsqu’il s’agit de donner
du corps à un texte. Déglutition, rumination puis régurgitation, avec du
vocabulaire au menu, expression de l’impalpable par le lisible. Empreintes dans
la neige que l’on suit des yeux et dont la direction offrira un éventail
d’hypothèses pour en définir la destination.
Cependant, dans l’affaire, c’était plutôt
moi, le nègre, puisque les « mots
bavards » que je lançais dans l’espace, à l’aveuglette, satellites de la
prose émise, se mettaient immédiatement en orbite ! Oui, car voilà qu’ils
existaient enfin, valsant au zénith de leur gloire, à la faveur de frappes cliquetantes !
Dans la foulée, les saisissant au passage, Raoul faisait taire les « mots
bavards », leur clouant le bec afin de leur donner, paradoxalement, un supplément
d’âme. Il pianotait ensuite leur équivalence en « mots muets » qui,
plus tard, chantaient sur le papier.
Envol
de notes de musique, portées volubiles, partitions au lyrisme cosmique…
Synopsis
ectoplasmique transformé en lettres de sang… Voyelles et consonnes dont le
goutte à goutte vire à l’hémorragie… Phrases blessées réclamant une transfusion…
Staccato de mitrailleuse
en batterie, dés à coudre jouant des claquettes dans un souvenir de couturière
à la retraite, averse de grêle sur un sol ridé par la sècheresse, pluie rafraîchissante
sur une véranda un jour de canicule, toccata entêtante…
Cela dit, un authentique nègre a pour habitude de bosser en solo,
tandis que là, j’étais présent, omniprésent, envahissant même !
J’étais la tête, avec ses obscures résonances
dévoilées au grand jour ; lui, les mains, avec plusieurs dizaines de
phalanges en osmose au service d’un pouvoir de recréation, ma zone d’ombre, sa
lumière.
Néanmoins, arrivait-il qu’un nègre dictât sa prose à un pianiste
recyclé dans le traitement de texte, hein ?
Non… mais peut-être existe-t-il des nègres manchots !
Cette
vision visait l’avenir, flèche qui jaillit d’un arc tendu comme une corde de
harpe, pour atteindre l’horizon en plein cœur, après avoir survolé, sifflant
dans l’azur, des territoires insoumis…
Nos rapports avec la littérature, qui germaient
à peine, bourgeons sur le point de rougir de honte, tant la timidité leur impose
un nanisme végétal, étaient ludiques et aucune dévotion ne venait soumettre l’un
des deux « compagnons de l’imaginaire » aux caprices de l’autre. Avec
l’âge, ces fœtus de forêts, jardins et potagers deviendraient, assurément, des branches
ou des tiges soutenant les fruits les plus juteux, les meilleurs légumes, des fleurs
sans égales…
Là, le stylo Bic figurait la plume favorite du scribe, mon pote.
Invariablement, je posais mes mains aux
doigts crispés sur ses épaules dodues, afin de l’encourager à poursuivre la
rédaction de mes délires. Mes griffes s’enfonçaient dans sa chair sans qu’il ne
ressentît rien, tant son cuir était blindé. Il avait besoin d’être moralement
soutenu, j’en demeurais persuadé, le vertige ayant tendance à sortir du bois,
tel un loup, durant la dictée. A mes côtés, il s’exposait à la morsure du vide,
mes mots montrant les crocs car, désordonnés, ils sonnaient creux, à la manière
de phrases privées de syntaxe. Vexés, humiliés, ils se rebellaient, optant pour
la violence et la vulgarité.
Et il est clair que l’espace-temps, dont
j’entrapercevais déjà les fissures, aurait avalé Raoul, le soustrayant à la
réalité, pour l’emporter au cœur d’un maelström infernal, en direction d’un Trou
Noir, orbite énucléée de l’au-delà.
Le divorce de notre tandem n’était pas
encore envisagé.
Oui, mes visions (visions fantasmatiques ou
fantasmes visionnaires ?) nous montraient souvent, lui se tenant assis devant
son « piano d’écrivain », moi employant ma langue, debout, une bouteille
d’eau minérale à portée de lèvres, pour mieux la délier. Raoul, le scribe idéal
(plus scribe que nègre, en tout cas), était également assoiffé, mais d’alcool, car
il était vital d’huiler les rouages de sa… machine
à coudre des phrases. Un verre rempli d’un liquide ambré trônait sur son
bureau, reflétant le soleil qui entrait dans la pièce par une petite lucarne, avant
de noyer ses rayons dans le Whisky, où le glaçon se métamorphosait dès lors en
loupe.
On élaborait déjà, en catimini, des plans
sur la comète, mélangeant présent et avenir, rêve et réalité, désintérêt et avidité.
Comme si le fait d’écrire révélait, à une dizaine de pas, la présence d’une
clef plantée dans la moquette telle une flèche. Elle délivrait la serrure d’une
porte secrète dont le battant peint en rose bonbon s’ouvrait sur le paradis des
hommes. Pas un bordel, non, juste une pièce capitonnée de mousse vermeille où séjournaient
des créatures libérées qui ignoraient le fric gagné grâce au sexe et le refus
du don de soi. L’amour dans la gratuité et la bonne humeur… au bonheur des sens
et au plaisir d’en sourire. Il suffisait de se baisser, pour ramasser le
précieux « ouvre-boîte », inestimable sésame lubrique, puis de…
A notre âge, c’était un peu prématuré,
certes, mais on se devait de nous éloigner du traintrain quotidien de nos
camarades de classe, qui préféraient hurler sous le préau, se taper sur la
gueule, se mettre des coups de pied, au lieu de profiter intelligemment de cette enfance dorée que les moins jeunes leur
envient. Par la suite, quelques décennies plus tard, lorsqu’ils auront été
érodés par le temps, le vécu, ils regretteront sûrement cette période de leur existence
où l’inconscience était permise. Ainsi, de guerre lasse, tenteront-ils de dénicher
dans le regard de leurs enfants – ou de leurs petits-enfants – cette lueur
étrangement absente du leur lorsque la place était vacante.
Une nuit d’été, après avoir reçu une énième leçon
paternelle sur le Grand Charles, la
chaleur m’empêchant de m’endormir, je m’étais projeté dans l’esprit d’un homme
dont l’enfance et l’adolescence avaient été gâchées par de très gênants problèmes
physiques. Anorexique, il n’avait que les os sous la peau, un strabisme
divergent lui imposait des lunettes spéciales et ses jambes étaient plus arquées
que des parenthèses. Quand elles l’évoquaient, les mauvaises langues
affirmaient qu’à sa naissance, il avait eu droit à la totale ; les gentils, eux, ne valaient guère mieux, parlant
de… terrible malchance pour la famille.
Par la porte entrebâillée de la chambre, il
contemplait un gosse qui faisait des mots fléchés sur son lit. Le dos appuyé
contre l’oreiller, il mâchonnait bruyamment son crayon, où l’on devinait les
minuscules cratères que ses dents de jeune loup avaient creusés. Encore une poignée
de minutes et ses yeux allaient se fermer, le magazine lui tomber des mains.
Tant pis, il s’endormirait sans avoir terminé la grille !
Bien que ce fût son fils, il passa par toutes
sortes de ressentiments, aigreur, fierté, joie, et il dut même lutter de toutes
ses forces contre les plus nuisibles, ce qui perturba son équilibre d’adulte. Pour
se défouler, il aurait pu prétexter que les devoirs n’étaient pas faits, qu’il
y avait probablement une récitation à apprendre par cœur pour le lendemain ;
mais comme il n’en savait rien, il choisit de renoncer au conflit. Il n’était
pas un père indigne, non, au contraire, voyons ! Et, de toute façon,
pourquoi ne pas avoir confiance, puisque c’était la chair de sa chair,
hein ? Un couple d’honnêtes gens donne-t-il naissance à un vaurien ?
Pas de vilain petit canard chez eux… rien qu’un cygne aussi propre que la neige
un jour de blizzard !
Les années s’écoulant, partagé entre
l’attendrissement et la jalousie, il observait l’évolution de son rejeton dont
l’apparence prometteuse, à treize ans, allumait déjà des étincelles dans le
regard des gamines et des incendies dans celui des jouvencelles fraîchement majeures.
Plus par lâcheté que par fatigue, je m’endormais
toujours quand les larmes de l’homme commençaient à couler sur ses joues rosies
par l’émotion (ou par un sentiment moins glorieux).
N’y avait-il pas là matière à élaborer des
songes altérés ?
Fort heureusement, les cauchemars me
fuyaient ; du moins, ne me souvenais-je pas de les avoir effrayés. Comme
si j’occultais délibérément ce genre de scories du sommeil pourtant nécessaires
au mental. Lorsque mes paupières se dessoudaient, une amnésie partielle mettait
son veto sur ma politique de création.
Toutefois, le soir, à l’heure où les étoiles
s’éclairent, mon radar intime captait des fréquences étrangères, tel un quidam
qui attrape des mouches au vol uniquement parce qu’elles vrombissent, pas dans
le but de leur arracher les ailes et les pattes.
Oui, involontairement, je voguais parfois, marin
en contact avec les âmes meurtries du grand large, sur des mers cérébrales, et,
ma connaissance des archipels aidant, Raoul n’était pas la dernière île où j’accostais
à pas feutrés. La plage qui l’enrobait était cloquée par des dunes adipeuses et
le sable en était plus rose que la peau d’un cochon.
La plupart du temps, je ramenais dans mes
filets des esprits tétanisés par la profondeur des océans et ne présentant
qu’une infime résonance – mon radar intime les « capturait » par le
plus grand des hasards. Cela dit, dans les têtes présumées fortes, les atolls
sont bien moins accueillants, car la taille de l’ego y développe de redoutables
brisants, où l’on vient s’échouer, si l’on n’y prend garde, tant la tempête grossit
sous certains crânes qui enflent, enflent…
J’avais remarqué, nonobstant mon âge acnéique,
qu’au sein de cette dépression (nerveuse ?), l’écume y était grignotée comme
de la meringue à l’heure du goûter, tandis qu’un gourmand en culottes courtes,
à deux pas de là, se pourléchait les babines de satisfaction. Et, désormais,
les vagues s’y montraient aussi nues que la mort. Mais depuis, cerise sur le
gâteau, les embruns ne sentaient plus l’iode ou les algues échevelées… mais le
lait chaud qui frémit dans une tasse ornée de poissons bleus !
Je connaissais mon pote mieux que ma poche,
dont les trous, pores de l’étoffe par où la mémoire rejoint les courants d’air,
n’étaient pas tous répertoriés. Et quelques doigts de plus n’auraient pas été
de trop pour fouiller ces accrocs ciblés, évocation d’un tir de chevrotine
visant le refuge idéal pour des mains mollies par la lassitude et l’ennui. La
meilleure façon de manipuler, à distance, des bras ballants, sans vie…
Evidemment, le pratiquant régulièrement, je n’ignorais rien des travers (verticaux
et horizontaux) de ce collectionneur de diagonales. Ni de ses penchants, malaises
muets, plaisirs tonitruants, qualités et défauts (vases communicants de la
nature humaine), forces et faiblesses (conflits manichéens à la chaîne ?),
combats d’arrière-garde pour améliorer un futur déjà chancelant, embourbé,
statue de marbre s’enfonçant dans la gadoue… Ni, d’ailleurs, de ce grouillement
suspect, idées noires et pensées sauvages s’enchevêtrant au cœur de la jungle
de son cerveau, au-delà du front, derrière le paravent du premier arbre, une
mèche de cheveux, celle qui cache la jungle, justement. Plus tard, sans doute
cette touffe rebelle masquera-t-elle des rides, ces insolents sillons du temps,
minuscules tranchées d’une bataille perdue d’avance (la guerre aussi).
Je n’étais pas télépathe, non, juste
réceptif, intuitif des choses de la vie
qu’autrui endurait. Je n’arrachais aucune aile, aucune patte… ne laissais nulle
trace de mon séjour… ne faisais que passer… visitais ces musées en les
survolant (imitant une mouche ?), sans m’attarder devant une toile, une
sculpture…
C’était un voyage inconscient.
Avec Raoul, c’était différent : avec
Raoul, c’était fusionnel ! Rien ne m’échappait de sa personnalité, et je
n’avais donc nul besoin de partir en randonnée sur le sentier embouteillé de
ses méninges, où la ruche bourdonnante des synapses faisait son miel.
Fusionnel, pour sûr. Comme s’il ne pouvait
en être autrement ; quelque chose de naturel, de logique ! Fondamental
au point que rien n’aurait la force d’ébranler cet édifice… pas même un tremblement
de terre, pas même la mort !
Et encore moins la gifle qu’un ogre
administrerait à un enfant avant de le croquer, façon brutale de lui reprocher d’être
trop maigre !
(Sinon, l’herbe du
Diable, dans le pré aux harpies, se serait mise à frissonner sous les doigts
griffus de l’absence, du manque)
Ainsi cette lumineuse complémentarité nous
éblouissait-elle, soleil de cette enfance dont il fallait absolument profiter,
avant que ne se pointassent l’automne et ses feuilles rouillées, en prélude à
l’hiver et sa moumoute immaculée. Dépassant les bornes de l’abus (un aveuglement ?),
on s’exposerait à l’infraction, à l’overdose. Presser ce fruit d’une main ferme
afin qu’il ne rendît plus la moindre goutte de jus, s’asséchât tel un oued.
Follement minots, on bronzait à son contact, alors que côtoyer les autres,
c’était le crépuscule en plein midi, des coups de soleil à minuit et la
certitude de revêtir une peau d’albinos dont les cicatrices demeureront indélébiles,
brûlures, gerçures…
Paradoxalement, la clef de ce langage commun
– d’aucuns penseront qu’il est double – nous enfermait à double tour dans la
cale d’un vaisseau en partance pour un monde sans frontières, ni interdits. Prédateurs
de songes, la réalité nous absorbait, ne nous laissant nul répit, car à peine partis
dans les alléluias de la narration, vocale et digitale, déjà étions-nous en
danger de plonger dans les catacombes du coma. Ainsi les piégeurs renaissaient-ils
dans la peau des piégés…
Je redescendais sur le plancher des vaches plus
promptement que je l’avais déserté : à la faveur d’un clin d’œil, d’un
battement de cœur, le voyage durait une seconde, deux, guère plus. Le décalage
temporel n’agissait nullement sur mon humeur, tant il était court et passager,
mais j’avais eu l’opportunité d’y forger mon fantasme.
L’appétit
de créer ouvert par un sésame olfactif, j’avais semé des perles de parfum, pour
retrouver la route du retour dans une ambiance d’herbes de Provence cueillies
par des lavandières aux jambes parfaites et aux seins légèrement dénudés. Ciselé
des nuages au moyen d‘un burin électromagnétique, donnant un relief sensuel à
l’orage, coups de foudre à l’appui, un galbe féminin au brouillard, statues
éthérées, une expression orgasmique à la rosée du matin, pluie du désir.
Je me demandais souvent comment je réagirais
à une fuite dans l’imaginaire qui me ramènerait soit dans le passé, soit dans
un avenir trop éloigné, voire inaccessible. Je craignais plus que tout cet
éventuel ricochet. Je me voyais revenant à la surface du concret pendant que
mademoiselle Michon était sur le point de surprendre Raoul en train de jongler avec
son trio de savons de Marseille : j’eusse pu m’interposer, victime d’une
courte amnésie, entre mon pote et la cuisine, l’empêchant d’aller remiser en
quatrième vitesse ses « jouets voltigeurs ».
Non, Raoul m’apparaissait toujours dans le
prolongement de mon songe éveillé, ébauchant la fin du geste qu’il avait
commencé tandis que je quittais notre espace-temps. Aussitôt, spectateur privilégié,
le fou rire me secouait lorsqu’il se mettait à loucher à la manière d’un chat
siamois, parce qu’il suivait de trop près l’évolution du trio de « savonnettes »
cubiques et gluantes qui virevoltaient.
Ce garçon était touchant ; si maladroit
avec les choses simples, si doué pour réaliser l’impossible. Il y avait en lui
quelque chose de chaud et moelleux qui vous donnait l’impression de causer à
une couette.
Il n’empêche, chaque fois que je m’étais
levé du pied gauche, impitoyable, je lui lançais toujours, un rictus mauvais au
coin des lèvres mais non sans avoir au préalable vérifié si nous étions à
l’abri de paires d’oreilles vagabondes et malveillantes :
« Voyez le
bonhomme, comme il ressemble à de la guimauve modelée par un sculpteur de
friandises ! De forme vaguement humanoïde, chef d’œuvre en péril très comestible,
il a été commandé par un explorateur milliardaire dont l’enfant fantasme déjà sur
le cannibalisme ! Mais rassurez-vous, braves gens, à la fin de l’histoire,
je le kidnappe afin de lui éviter de servir de goûter à ce fils de requin friqué ! »
Bien qu’elle le visât, déclamée à la manière
d’un saltimbanque, cette tirade ne le touchait guère, car chez lui plus que
chez les autres, l’habitude était une seconde nature. Au contraire, il se
croyait obligé d’en rigoler, craignant de me vexer s’il boudait mes dires, comme
aurait agi n’importe quel gamin normalement constitué, agneau fidèle au troupeau.
Je m’ingéniais à l’humilier – mais jamais en
public – et il acceptait mes écarts de langage, victime masochiste de mes sautes
d’humeur calculées. C’était un jeu… entre nous… entre hommes…
Entre potes !
Il était la caricature du grand benêt, d’un
gros bêta dont la seule épaisseur paraît d’ordre anatomique. Pas l’idiot du village,
non, plutôt son chien ! Une sorte de bâtard qui remue la queue quand on
l’insulte ?
Non, trop ENORME pour être vrai !
Un piège, pour leurrer la superficialité ambiante,
requérant plus de profondeur ? Pour tordre le cou aux idées reçues, trop
engoncées dans une minerve ? Pour aimanter les sentimentaux, jugés trop
fuyants ?
Loin d’être son maître, j’étais devenu, au
fil du temps, sa motivation première, son motif de survie. Les relativisant, je
l’aidais à lutter mentalement contre les agressions verbales qui émanaient de
gosses mal intentionnés dont le cœur ne servait, visiblement, qu’à pomper la
vie. Je symbolisais à la fois le poison et l’antidote, le venin de l’aspic et
l’apothicaire. J’encaissais facilement, parfois remboursais, lui non, car paranoïaque
et déjà résigné. A notre âge, on côtoie la mesquinerie tous les jours, à
l’école, surtout à l’heure de la récré, et il faut s’armer en conséquence, avec
les moyens du bord.
Raoul n’ignorait pas que je l’endurcissais à
ma manière, bâtissant une carapace inattaquable autour de sa couenne de… guimauve. C’était ma tactique, mon
devoir de pote. Un bouclier invisible mais infranchissable… et qui façonnait, petit
à petit, à grands coups de truelle, quelquefois de marteau, une âme impénétrable,
un moral d’acier, de vainqueur.
Il était si fragile, si facile à atteindre.
Comme si l’on demandait à un sniper de flinguer un éléphant enragé échappé d’un
cirque dans les rues d’un village de Provence.
De plus, j’avais une dette envers lui.
En effet, au début, il fut le seul de la
classe à voir en moi autre chose qu’un simple petit-fils d’artiste peintre
rural parachuté dans une grande cité de pêcheurs – le parachutage, c’était
l’accouchement de M’man. Ce n’était pas écrit sur ma figure, évidemment, mais à
cet âge-là, tout ce qui est nouveau est suspect et il faut mettre une étiquette
sur chaque personnalité, pour se donner les moyens de refuser une approche plus…
approfondie.
La majorité avait décrété que j’étais pédant
et que j’allais le demeurer jusqu’à la fin de l’année scolaire… peut-être même jusqu’à ma mort.
L’effet de surprise passé, ils avaient tous
relevé la tête en même temps, comme des étourneaux changeant de direction collectivement. Une vilaine grimace de clown
triste déformait leurs visages ; ils serraient les dents, semblant lutter
contre une douleur tenace. A la manière d’un télépathe, je me calais sur leur
fréquence. Ceux des premiers rangs, cessant de m’observer, s’étaient retournés vers
le centre de l’assemblée, pour capter l’information muette, croiser le regard
des camarades les plus influents, les leaders :
« En
voilà encore un qui aura de bonnes notes en fonction des cadeaux que sa mère
fera à la maîtresse ! Elle a les moyens, elle, puisqu’elle vote à droite.
Nous, pour réussir un devoir, il nous faut voler dans les grands
magasins ! Et si on se fait attraper, la police ne nous épargnera pas…
parce que nos parents sont pauvres ! Voilà pourquoi nous collectionnons
les zéros pointés et les jours de colle ! »
Ma parole, espion malgré moi, j’avais été largué
au-dessus d’un nid de cocos, et l’avion avait aussitôt mis le cap à l’Ouest,
pour un savant demi-tour !
Sur ce coup, Raoul avait été étonnamment
observateur, et la tolérance dont il avait fait preuve à mon égard ne pouvait
émaner que de sa capacité à capturer immédiatement au vol la réciprocité de ce
sentiment.
L’attraction était trop forte ;
difficile d’y résister.
Le pingouin
et le manchot cohabitèrent sur la
même parcelle de banquise, avec de quoi la faire fondre, si le besoin s’en
faisait sentir, conflits et défoulement, reproches, cris et taloches.
Un coup de foudre platonique, notre jeune
âge nous préservant de songer consciemment au sexe interdit, tabou : l’homosexualité !
Nous aurions pu être frères ennemis ;
nous optâmes pour frères de sang. Sans toutefois nous taillader les veines,
pour y puiser notre sève pourpre, avant de jouer aux vases communicants.
L’amitié, la bonne foi et le courage possédaient tout de même des limites que
nous décidâmes de ne pas dépasser, n’est-ce pas ?
Ainsi aura-t-il suffi que deux paires d’yeux
survolassent une classe de CM2, pour qu’une fiévreuse affection crève l’espace,
telle une dépression météorologique, malgré les orages de l’humeur qu’elle ne
pouvait totalement gommer, dans le but de la transformer en anticyclone.
*
Les autres se foutaient de la gueule de
Raoul parce qu’il était obèse, gras du
bide, me tenaient à l’écart pour ma présumée différence ; nous ne
pouvions que nous rapprocher, afin de lutter contre les préjugés et le racisme
de ces sales mouflets de citadins.
Ils se croyaient plus intelligents parce
qu’ils étaient maigres et sans personnalité… libre à eux !
Progressivement, nous nous liâmes d’une amitié
si criante de vérité que certains parents d’élèves, en raison de leur incompétence
à en capter la subtilité, qualifièrent de douteuse, contre nature, d’exemple à ne pas suivre…
Un très fort attachement tissait sa toile
dans nos esprits, et les rares accrocs ne provinrent jamais du niveau social de
nos parents mais de nos divergences de goût pour la musique et les nanas. Les Chœurs
de l’Armée Rouge et les matrones, qu’il surnommait « les grosses dondons », contre Mozart et les princesses
de contes de fées…
Lorsqu’il était en confiance, Raoul parlait joliment
et j’aimais ses tirades imagées, qui bronzaient au soleil de mon âme. Mes
oreilles en rougissaient d’aise. Il espérait devenir un écrivain
populaire ; écrire demain comme il parlait aujourd’hui ; rendre dépendant
son lectorat ; être une drogue. Je me voyais déjà écoutant avec les yeux, hypnotisé,
les longues et séduisantes icônes grammaticales de sa prose enluminée…
Cyrano tout crotté, il aurait pu charmer les
filles rien qu’avec sa voix et la littérature de ses ressentiments, mais une
timidité maladive et tenace lui clouait le bec, lui interdisant d’imiter un
paon, un coq. Aussi les petites poulettes
repartaient-elles frustrées, furibardes d’avoir perdu un temps si précieux avec
ce mastard bredouillant, et sans même se douter qu’elles auraient picoré son
langage fleuri avec délectation si elles avaient représenté autre chose que
l’objet de la convoitise d’un petit poulet
à peine sorti de l’oeuf.
(Je
subodorais que, de refus en refus, son langage perdrait, au fil des ans, de son
charme naturel, cygne blanc se transformant en vilain petit canard au bec
vaseux)
Etonnamment, son principal souci, c’était la
lecture : il lui arrivait de peiner devant quelques lignes de dix mots chacune…
Un comble !
– C’est
comme si je montais à une échelle dont chaque barreau cède juste avant que j’y
pose le pied ! déclarait-il en affichant le sourire d’un clown qui
vient d’apprendre qu’il est atteint du cancer des zygomatiques.
Le dire suffisait à l’essouffler, et son
faciès arborait soudain le teint cramoisi d’un grimpeur du Tour de France en
plein effort dans le Tourmalet.
Et, se reprenant aussitôt, d’ajouter :
« Non,
plus sérieusement, j’ai trop peur, en lisant d’autres auteurs aujourd’hui,
d’être influencé par eux demain ! Je tiens à ce que ma plume
conserve son ton, sa légèreté, et mon verbe sa spontanéité, sa fraîcheur ! »
Il gribouillait déjà des phrases et la
plupart des syllabes, les fameuses notes de
musique alignées sur une portée, chantaient mieux que les moineaux de la
cour de récré. Mais, ces paradoxes sonores, je les entendais comme si je plaquais
mes mains sur les oreilles… Ils n’étaient nullement destinés aux mecs, trop revêches
à la douceur des termes.
C’était de la prose à nanas ; de celle qui ouvre une parenthèse sentimentale
au cœur d’une cible. Mieux que la poésie, qui chante artificiellement, avec des
rimes et du rimmel !
Quelquefois, très rarement, lorsque
l’euphorie le gagnait, il inventait des adjectifs loufoques, sans le faire
exprès, mécaniquement : mastodontesque,
fourmidiable, magnifisc…
Quand le mot créé lui titillait les
neurones, il en rajoutait une couche. Ainsi affirma-t-il, un jour, que le
caviar était fourmidiablement bon.
Et lorsque je lui demandai pourquoi cette
idée lui avait traversé l’esprit, il me répondit :
« Mon
père m’a raconté que Satan fait décapiter des milliards de fourmis, pour récolter
leurs minuscules têtes noires, auxquelles on arrache les antennes et les mandibules,
et qui, trempées dans un bain de soufre, produisent le fameux caviar dont les
richards se repaissent avec délectation. »
Ces friqués ne méritaient pas meilleure pitance,
n’est-ce pas ? Dès lors avaient-ils le bide maudit, puisque le mal investissait
leurs tripes jusqu’à la mort. Ensuite, lorsque le glas sonnait pour eux, cette
nourriture servait de laissez-passer pour… aller
au Diable !
Je faisais semblant de le croire. Fallait-il
avoir des mains de Lilliputien, pour manipuler de si petites caboches !
Oui, on nous avait menti : ce n’étaient
pas des œufs d’esturgeon, c’étaient… des paroles
de gauche… de gauches paroles de gauche !
A prendre avec des pincettes.
(Et si
un pauvre venait à manger du caviar, hein ?)
De peur d’ouvrir la cage de l’amnésie, Raoul
les répertoriait immédiatement sur un cahier spécial qu’il avait baptisé « Carnet de bal des mots dits ».
Crayonnée sans souci d’être lisible,
figurait en première page une devise : « Ici,
les mots sont libres parce qu’ils m’appartiennent ! »
(Pour un fils de
coco, il ne partageait guère, le sagouin ! La fourmi n’est pas
prêteuse ; coupons-lui la tête !)
Comme la plupart des timides, Raoul était
très curieux, et tout ce qui se tramait de l’autre côté d’une porte, d’un
obstacle, d’un pan de maçonnerie, l’interpellait. Fut l’une de ses victimes son
voisin, un rentier dont la fille était aveugle. L’été, il lui faisait la
lecture sur la terrasse, et Raoul avait pour fâcheuse habitude de l’écouter, la
joue gauche scotchée au mur mitoyen.
Puis il s’en plaignait. Mais c’était plus
fort que lui : dès que le murmure commençait, il s’installait aux
premières loges, pour mieux entendre l’homme articuler. Gêné, je refusais toujours
de le rejoindre, restant à une distance qui ne me permettait pas de déchiffrer
les paroles du lecteur.
– En me redressant,
j’ai toujours l’impression que mon oreille est restée collée à la paroi ! affirmait-il.
Et il se grattait machinalement le lobe.
Oui, elle était toujours là, prête à reprendre du service, pour l’espionnage en
stéréophonie…
Et de continuer, sortant subitement du
contexte :
« Plus
tard, je serai comme mon père : je ferai la guerre aux patrons… mais à ma
façon. Je leur écrirai de longues lettres de démission avec de longues phrases,
pour les endormir longuement… Et quand ils se réveilleront, je leur ferai
croire qu’ils ont rêvé et que la lettre de démission, ils l’ont lue dans leur
rêve ! Et tant pis s’ils me foutent dehors ; je recommencerai avec les
suivants. Y’aura toujours du boulot pour moi, parce que je suis un écrivain et
que je me salis les mains ailleurs qu’en tapant sur un clavier d’ordinateur. Ils
aimeront ça ; ils me trouveront noble ; ils croiront que je suis
comme eux. Mais je serai solidaire des travailleurs en gâchant mon talent, car
ils méritent ce sacrifice ! »
Lorsqu’il sautait du coq à l’âne, il avait
une fâcheuse tendance à renier le coq pour imiter l’âne. Mais je soupçonnais
que ce voisin le perturbait, car il m’avait moultes fois avoué que les richards
n’aimaient pas leurs gosses, que c’était l’apanage des pauvres, des malheureux…
Je me retenais de lui lancer :
« Regarde
donc, tête de mule, comme cet homme est triste ! Ecoute le timbre de sa
voix… ce trémolo à peine audible mais réel ! Je suis sûr qu’il préfèrerait
être pauvre et que sa fille le regarde dans les yeux en lui
souriant ! »
Raoul baissait la tête, prétendant que, plus
tard, il deviendrait aveugle, pour que
son père gagne au loto.
Il était impayable, l’artiste !
Ce n’est que lorsque l’âge de perdre la déraison
vint, que mon envie de peindre les cocos en bleu survint !
Quelques séances de réorientation politique
avant que le droit de vote ne devienne effectif dans l’urne démocratique !
Si seulement je m’étais douté que Raoul…
– 2 –
Seize mois plus tard…
J’ai douze ans et je m’entends parfaitement
avec Luc, Luc Frémond-Caubert, le nouveau mec de ma mère, dont le nom de baptême
est… Lucie.
Mais je reconnais qu’au début, il y eut des
tiraillements, des controverses, des malentendus très audibles, principalement
de mon fait. Des dents grincèrent, des séances de repli sur soi s’accumulèrent,
la porte de ma chambre claqua à plusieurs reprises… J’avais l’impression qu’il
me volait ma mère et tentait d’effacer mon père de ma mémoire. Un double rapt.
Mes
parents avaient divorcé l’année de mon entrée au collège – ils avaient déjà
failli se séparer le jour de ma naissance. Papa n’avait posé aucun problème
pour la pension alimentaire et renoncé à la garde alternée. Il m’avait,
semble-t-il, renié, que ce fût sur un coup de tête ou mûrement réfléchi. Mais je
n’ai jamais été perturbé par cette scission familiale, l’ayant sentie venir,
malgré d’hypocrites apparences. Ce qui m’interpellait, c’est la raison pour
laquelle je n’étais plus SON FILS. Cela cachait quelque chose que je ne sus
définir clairement. Au sujet du malaise ambiant, un indice m’avait particulièrement
aidé, m’aiguillant sur la voie de la révélation. Depuis au moins un mois, je
n’avais plus droit aux récits de guerre du Général de Gaulle, à l’heure de
m’endormir, parce que Papa ne restait pas à la maison, le soir : il découchait.
C’était le signe du départ. Tout était allé très vite. De toute façon, plus
rien ne fonctionnait au sein de leur couple, qui partait en vrille. Papa avait
trompé M’man et M’man avait trompé Papa, pour se venger. Cela aurait pu être
l’inverse. Il faut sacrément être blasé pour se lasser d’une telle femme. A
moins que la remplaçante de M’man ne fût extrêmement fortunée ; auquel cas
comptait-il hériter d’un joli pactole. Elle était certainement plus âgée que
lui. Allez savoir, peut-être sa lignée descendait-elle du Grand Charles… Ils se
séparèrent à l’amiable et ma mère déménagea dans la foulée, quittant ce quartier
de Saint-Loup, dans le 10ème arrondissement, où j’avais jusque-là
vécu si heureux. Le collège se situait dans le 8ème, avenue du
Prado. Le plus triste avait été Raoul ; mais je l’avais rassuré, ces deux coins
de Marseille n’étant pas très éloignés l’un de l’autre. Et les bus n’ont pas
été inventés QUE pour les humains et leurs animaux de compagnie. Il y aurait
toujours de la place pour un pingouin et un manchot… en tandem.
Mais, très vite, tout bascula.
Sous le poids du mérite, la balance du destin
pencha du bon côté, le bilan affectif de Luc, cet étranger, passant de négatif
à positif en moins de trois semaines.
Jour après jour, sur un calendrier très spécial,
où chaque mois était illustré par un animal de la ferme, je le notais. Il était
passé du zéro pointé au Nirvana scolaire, celui que j’atteignais (presque)
systématiquement en dictée. C’était le mois du cochon.
Il avait atteint la moyenne à mi-parcours,
et ce n’était que le fruit du hasard… l’un de ces fruits poussant sur l’arbre
de la vie.
Bizarrement, je ne fis le rapprochement
entre les deux prénoms que longtemps après avoir appris celui du successeur de Papa,
lors de présentations où la fébrilité de chacun brouilla la donne (et les
pistes).
En effet, cet inconnu ne m’avait-il pas gauchement
demandé quel effet cela faisait sur mon
regard d’avoir une SŒUR dont les yeux évoquaient ceux d’une louve…
J’avais boudé durant de longs jours. Non parce
que j’avais été totalement incapable de bafouiller une quelconque phrase en retour,
mais parce qu’il n’existait aucune réponse possible à une question aussi bête
et qui ne pouvait émaner que d’un sot – ce en quoi je me trompais lourdement.
Je n’étais pas plus louveteau qu’il n’était prince charmant !
Sur l’instant, n’écoutant que mon courage,
j’avais esquissé un rictus de condescendance polie, mais la grimace qui se
figea sur mon visage était plus parlante qu’un discours du Ministre de la Communication.
Issue de nulle part, elle s’y imposa sans avoir été réclamée, me défigurant, me
forçant à tricher.
Par la suite, je n’avais pipé mot, me
contentant d’écouter ces pigeons roucoulants s’exprimer dans un langage codé
que seuls les amoureux décryptent. Je hochais la tête, de temps en temps, et, si
M’man m’adressait la parole, tandis que j’étais sur mes gardes, j’y allais
d’une répartie molle, en feignant d’ignorer qu’elle lui tenait la main… sous la
table.
Une seule fois m’étais-je interposé, pour murmurer
« Merci… euh… m’ssieur ! ».
Il avait déclaré à ma mère, qui racontait une anecdote nous concernant, que
pour quelqu’un de douze ans, j’avais dû égarer
quelques mois en route.
Voilà qu’il faisait de l’humour, maintenant !
Pour séduire la mère, on caresse dans le
sens du poil sa progéniture ; mais, de poil, je n’en avais point. Il me
donnait envie de mourir glabre.
Sans la moindre humilité – mais sait-on, à douze
ans, ce qu’est l’humilité ? –, j’avais toujours cru réalistes les gens
qui, se permettant de me cataloguer, me considéraient comme étant en avance pour mon âge. J’avoue que
cette remarque à chaud me flattait, souhaitant néanmoins qu’à soixante ans, on
ne la reproduise pas.
D’ailleurs, dans ma famille, tout le monde paraissait
plus jeune d’une bonne décennie et demie. Mais, n’ayant pas encore atteint mon
quinzième anniversaire, je devais consommer un trio d’années en hors-d’œuvre, avant
de me mettre à table dans le ventre maternel, me transformant peu à peu en « haricot
fœtal », puis en poupon ridé, et de quitter ce restaurant indigeste sans
payer l’addition. La plonge, pour rembourser mon repas, je la laissais aux « anges-bouchers », dont le
sourire niais n’avait d’égal que leurs attitudes de robots bossant à la chaîne…
Je suis sûr que, d’où j’étais perché, l’on pouvait apercevoir leurs ailes ;
je n’avais cependant pas envie d’ouvrir les yeux, refusant de les poser sur le territoire
hostile où l’on m’avait parachuté de force. Les garder fermés me protègerait
encore quelques minutes de ce monde de brutes où les messagers de Dieu font saigner
les femmes. Et ces cris, comme à l’abattoir…
« Merci…
euh… m’ssieur ! »
Trois mots… trois malheureux mots sans
consistance. Flasques, boiteux, sans saveur. Ils avaient jailli de ma bouche
sans que je leur en donnasse la permission, sans laissez-passer. Ils m’avaient
écorché les lèvres, après avoir rebondi sur mon palais et dévalé ma langue,
ridicule toboggan de chair grumeleuse. Je m’étais ensuite fermé telle une huître,
régressant à la vitesse de la lumière, perdant en une fraction de seconde le
crédit que, d’habitude, chacun m’accordait. Ainsi l’avantage que j’avais pris
sur mes congénères battait-il de l’aile, oiseau géant dont l’envergure de planeur
ne s’épanouit que grâce au souffle du vent.
Je songeais aussitôt que, somme toute, l’amabilité
de Luc était factice : c’était un leurre, un piège à filles ! Elle sortait
tout droit de la panoplie d’un mâle qui cherche à s’attirer les faveurs de la femelle…
élue.
Ma silhouette élancée n’était nullement en
cause ; je me faisais des illusions. Car il était question de Maman Lucie, de sa plastique de
trentenaire encore verte, certainement
pas de mes beaux yeux !
Lorsqu’il avait renchéri au sujet de mon
physique, me trouvant grand pour mon âge,
il visait indirectement celui de ma mère… puisque ma taille avantageuse la rajeunissait !
*
Ce soir-là, mon
père avait transformé son foie en éponge, en buvard. Comme il me le raconta
plus tard, il avait chargé la mule, expression vulgaire stigmatisant cette bête
de somme pourtant si utile dès lors que le maquis doit être pris. Décidément, il
cachait bien son jeu, Papa, et sa manière de mener en bateau ses proches,
capitaine des mers adultères, aurait pu pousser l’équipage au naufrage. Curieusement,
il ne supportait pas le regard d’autrui, lorsque ses gestes, pourtant anodins,
pouvaient prêter (dans ce domaine, rien n’est donné) à confusion. Il n’aimait
pas faire de la peine aux gens, et, par moments, la paranoïa s’emparait de ses
réflexes, au point de l’obliger à ébaucher des mouvements de défense à la
moindre contrariété. Il faisait l’élevage des paradoxes, et sa mauvaise foi méritait
d’être empaillée, tel un animal rare… Son miroir lui renvoyait l’image d’une
tête de coupable et l’envie de la couvrir d’une cagoule l’effleurait parfois. Oui,
mais il aurait été montré du doigt, comme un bandit de grand chemin, un violeur
d’enfants, un pirate maudit, et ç’eût été le contraire de la réalité, de
l’effet escompté. Sa maîtresse lui avait conseillé, un jour, de masquer le
miroir avec un loup ; craignant qu’il ne prît mal sa boutade, elle s’était
empressée de sceller ses lèvres d’un baiser apaisant, baume du désir. Il
n’avait pas vraiment envie d’afficher une face de carnaval, non, ni une mine
boudeuse de gamin frustré…
Ce soir-là, après qu’il eût ingurgité une
énième dose de biture, il lui avait fallu « rejoindre l’écurie », la
nausée au bord des lèvres, tandis qu’un sourire béat de poivrot y stationnait
depuis son immersion dans un bain éthylique concocté sur de bouillonnants
comptoirs. Il avait pris une grave décision et la célébrait à sa manière, en
solitaire et suivi de son ombre chancelante. Il devait passer la soirée chez un
pote qui organisait une séance de visionnage d’un documentaire sur le Général
de Gaulle et avait promis de rentrer vers deux heures du matin. Manque de bol,
le magnétoscope était tombé en panne, et la fine équipe, avant de se disperser,
avait arrosé l’incident à grands coups de… rasades. A 21 heures 30, il les
avait lâchés, soi-disant pour rejoindre le domicile conjugal, mais il avait une
petite idée derrière la tête. Déjà éméché, il s’était laissé volontiers surprendre
par le manège des bars encore ouverts, où il avait largué les amarres, se sabordant
dans l’ambiance enfumée de ces atolls de perdition. Ainsi avait-il sauté à
pieds joints dans la mare aux noyés, pour y jouer à la marelle du Diable.
Anticipant sur son divorce inévitable, il y avait enterré (englouti ?) sa
« vie d’époux », avant de remettre le couvert, quand ce serait
officiel, cette fois accompagné de sa nouvelle moitié, et dans un endroit autrement
plus romantique. Deux kilomètres à l’aller, à une allure soutenue ; la
même distance, au retour, mais balisée par quelques étapes marquées sur la
carte d’une croix rouge (ou d’une pierre blanche). A minuit, l’heure du crime,
il était de retour chez nous.
Ce soir-là, il ne
m’avait pas narré les exploits militaires de son idole au grand nez. De toute
façon, je dormais chez Raoul, dont les parents avaient préparé un dîner
d’anniversaire, avec treize bougies, au dessert, pour tester son souffle. Imbibé
et titubant, Papa avait commencé par chercher notre porte, toujours fidèle au
poste, puis la clef, forcément au fond de la dernière poche visitée, et enfin
le trou de serrure, qui bougeait sans cesse. Pourtant, aucun tremblement de
terre n’avait été signalé dans la région. Dès son retour au bercail, il avait
pu constater que le lustre était resté accroché ; qu’à sa base, aucune
lézarde n’y fendillait le plafond. Affichant une fébrilité inhabituelle, il ne
s’était jamais autant fouillé, imitant un flic, avant de réintégrer ses
précieuses (vraiment ?) pénates… En revanche, étrangement, il n’avait pas
trop tergiversé pour localiser son île, sa maison, tanguant au gré d’un océan cyclothymique,
ses pas houleux l’ayant instinctivement conduit à bon port. Après avoir branché
le pilote automatique, il l’avait dénichée là où il l’avait lâchement abandonnée,
juste avant la plongée en apnée dans une mer d’alcool aux lames de verre. Elle
était bonne, oui, merci, mais à sa cinquième Vodka, il n’avait déjà plus pied,
et les poissons s’y apparentaient à des oiseaux de feu. Il avait marché sur des œufs, et, en explosant sous ses
semelles profanatrices, le craquement à la fois sec et mou émis par chaque
coquille lui avait petit à petit remis les idées en place… Comme si, singeant
le Petit Poucet, il avait semé
des ersatz de cailloux préalablement soutirés à un poulailler, alors qu’il était
déjà beurré, motivant une becquée agressive des mères poules qui, après l’avoir
pisté, étaient venues picorer le sol afin de récupérer leurs couvées
éparpillées aux quatre coins du sous-bois. Il aurait dû remarquer qu’ils
étaient tous parfaitement ovales, mais il était tellement rond que ce détail lui
avait échappé ! Durant son errance, les œufs de pierre non récupérés par
les furibondes dames gallinacés avaient éclos à une vitesse folle, et les
poussins en étaient sortis en piaillant, puis s’étaient envolés dans la nature,
le laissant désappointé et obligé de se fier à son instinct, pour rebrousser
chemin. Ses joues avaient mis entre parenthèses sa boussole qui, partant de la
bouche pour rejoindre le front, venait mourir entre les sourcils… En un mot
comme en cent, il avait assez de nez pour ne pas se perdre au sein de ce
labyrinthe, toile sans araignée tissée par la nature et où il valait mieux
éviter de s’empêtrer les pattes. Après un quart d’heure de lutte acharnée, il introduisait
le précieux sésame dans le minuscule tunnel de la délivrance. Il devait être minuit
et des poussières. Une poignée de minutes plus tard, il se vautrait tout
habillé sur le lit ; les yeux fermés, la bouche ouverte, il exhalait une
haleine de vinasse dont le fumet avait au moins le mérite de chasser les
moustiques. Si ces pique-bœufs d’opérette s’étaient aventurés au sein de ce
brouillard pestilentiel, empoisonné, qui embrumait son visage de poivrot cuvant
sa future cirrhose, il leur aurait volontiers sabré le dard ! Du geste
auguste d’un Andalou tenant à passer une excellente nuit de sommeil après avoir
dansé le flamenco et bu de la Manzanilla toute la soirée dans un bar de
Séville, il leur aurait fait savoir que c’était le marchand de sable qu’il attendait,
pas une escadrille de « mitrailleuses » venimeuses et
bourdonnantes ! Fort heureusement, M’man ne pionçait pas à ses côtés, subissant
ses rugissements de fauve en rut, sinon elle se serait crue au cœur d’un antique
safari, lorsque des contrebandiers, payés à prix d’or, s’évertuent à capturer
un lion pendant qu’il besogne sauvagement sa femelle. Le plus dur aura été de
le décoller de la croupe de sa partenaire de reproduction. Jadis, durant son service rendu à la nation, parlant de
ses ronflements, un camarade de chambrée avait déclaré que c’étaient de
véritables « pets de bouche » !
Cette nuit-là, il avait
gerbé dans son lit – après s’être endormi, apparemment. Il avait rêvé qu’il
crachait son estomac, pour en éliminer plus vite le trop-plein. Des reliquats
de pizza arménienne et de mousse au chocolat maculaient les draps ; le suc
gastrique, en se répandant, digérait les étoffes qui se présentaient sur son passage,
intraitable coulée corrosive… Papa baignait littéralement dans une soupe
glaireuse et nauséabonde. Oui, c’était à… vomir ! Mais, au moins, cela
eut-il le mérite de le sortir de son trip onirique ; et c’est là qu’il
entendit des gémissements provenant de la salle de bains.
M’man, affamée,
avait attiré Luc entre… ses griffes.
Il leur restait
normalement une bonne heure, pour clore les ébats !
Ils avaient de la
marge…
D’habitude, Papa
arrivait toujours en retard…
*
Luc portait un nom de bourge, oui, certes,
mais son caractère, qui était bien trempé, prouvait au contraire qu’il refusait
de plonger ses mains dans l’eau bénite et son foie dans le Champagne. Non pas
qu’il préférât se laver les paluches à l’eau de pluie et boire du soda,
n’est-ce pas ? Mais le bonhomme avait la délicatesse de ne pas laisser
transparaître sa noblesse ailleurs que dans sa façon de marcher, de bouger, de
se conduire avec Maman Lucie… Il pratiquait
couramment le baisemain, et je ne pouvais m’empêcher d’y voir là une sorte de
désir de posséder quelque chose appartenant à ma mère. Une façon d’obtenir la
main d’une femme sans la lui demander – en l’occurrence, la patte de fauve d’une louve.
Raoul prétendait qu’il cherchait à lui
dévorer quelques phalanges, parce que c’était un séducteur et qu’il les
collectionnait. Par la suite, il lui faudra fouiller dans ses excréments, afin
d’en extraire les précieux osselets, avec lesquels il confectionnera une
amulette. Puisque les Don Juan sont tous
un peu sorciers, hein ?
Les remarques
de mon pote n’étaient pas toutes marquées du sceau de l’élégance ; mais on
en rigolait de bon cœur ! Lorsqu’il s’agissait de muscler les
zygomatiques, on était les rois du sport !
Non, sur le dos d’une main de femme, on y dépose
d’abord ses lèvres, pour marquer le territoire, puis on glisse une alliance à
l’un des doigts, platebande où l’on a au préalable semé les premières graines. Car
les femmes sont comme les jardins : elles germent quand le soleil rayonne !
A maintes reprises, Luc m’avait enseigné que
l’on n’effleure même pas la peau… on la survole ! Que l’on simule le bisou,
et, qu’en réalité, il ne doit y avoir aucun contact, aucun point de rencontre… Par
exemple, une coccinelle somnolant sur
la main de la dame ne devrait pas se sentir menacée par l’atterrissage simulé
de cette bouche en cul de poule.
La classe, c’est un don ! Elle ne
circule pas forcément dans les artères, mêlée à ce sang qui ne saurait
mentir, bon ou mauvais, bleu ou noir…
Je l’imaginais souvent réfléchissant, sa
tête de prince charmant calée entre ses mains de pianiste, sur le devenir de sa
particule : je la garde ou je la vire ?
Finalement, dans mon esprit, je le voyais
l’ôter sans le moindre regret, la jeter à terre, pour la piétiner, traitement
réservé d’ordinaire aux blattes, et je m’en réjouissais, applaudissant à la
manière d’un benêt.
Luc de Frémond-Caubert avait perdu deux lettres
et il n’avait même pas mal !
Il avait vingt-deux ans de plus que moi,
comme M’man, et il était venu au monde au mois d’août, par un été de canicule…
Lucie aussi. C’est la valse des coïncidences au bal des mots dits, je sais !
Pépé et Mémé ayant également vécu pareille similitude dans les dates de naissance…
Lorsque nous déménageâmes pour la seconde
fois, après la mort de mes grands-parents, pour nous installer à Ventabren, il estima
préférable de rester à Marseille. Maman
Lucie avait très envie d’avoir cet homme à ses côtés, de dormir dans ses
bras ; elle l’avait invité à partager notre nouvelle demeure. Moi, j’étais
d’accord, évidemment, ravi de la savoir enfin heureuse : je n’étais pas
comme ces gosses égoïstes qui veulent remplacer leur propre géniteur.
Luc bossait énormément, c’était un
architecte, ou quelque chose dans ces eaux-là, et faire trop de route aurait
empiété sur son emploi du temps !
C’est le prétexte qu’il invoqua, précisant
qu’il aurait plus de largesse au niveau du timing dans trois ou quatre mois, et
M’man s’inclina devant son choix, car c’était un homme de confiance. Je l’avais
entendue dire à une voisine avec laquelle elle échangeait souvent des confidences :
« Ils
sont si rares, de nos jours, en ce bas monde de menteurs et de fainéants, qu’il
serait suicidaire de douter de la parole de celui-ci ! »
Il nous rejoignait tous les dimanches, mais
le téléphone tintinnabulait tous les soirs de la semaine, sauf le samedi. M’man
murmurait des mots interdits que mes oreilles s’abstenaient de capter ; je
m’éclipsais sur la pointe des pieds, discret comme un Sioux sur le sentier de
la guerre. Une fois dans ma chambre, je m’allongeais sur le lit et songeais à Indiana Jones, des aventures pleins la
tête, histoire de chasser les chimères…
C’était bien la peine de nous faire changer
d’arrondissement, parce qu’il résidait au cœur d’un quartier tranquille, à deux
pas du front de mer, et que nous rapprocher de son domicile le rassurait !
Il était persuadé que tout le monde y trouverait son compte ; que c’était
mieux pour le ciment du couple ; que mes études seraient poursuivies dans des
conditions optimales, puisqu’il connaissait un collège de qualité dont le proviseur
était un ami… D’ailleurs, il était mieux placé que quiconque pour vanter les
mérites de cet établissement, l’ayant fréquenté durant de longues années de studieuse
assiduité. Il y avait entamé son adolescence de la meilleure des façons, les
profs y étant compétents et respectueux de la jeunesse en formation.
Son père, un aristocrate très prisé lors des
soirées mondaines pour sa verve et son humour, était décédé six ans plus tôt
d’un cancer du larynx. Depuis, il vivait « avec sa mère », ce qui expliquait
en grande partie pourquoi il refusait, sans l’avouer, de faire le chemin en
sens inverse, à savoir habiter avec nous dans un coin de Marseille moins huppé. Il devenait clair qu’il nous
mentait quant aux véritables raisons de son désir de nous rapatrier pour les beaux yeux d’une louve…
Il nous avait offert ce T3 perché au
quatrième étage d’un immeuble du 8ème arrondissement, face à la mer,
avec le Golfe du Lion en point de mire. Il en était propriétaire – il l’avait
lui-même occupé. Il suffisait de traverser l’avenue, pour se vautrer sur le sable
chaud de la plage du Prado, ou y courir, cheveux au vent, auréolés d’embruns.
M’man avait accepté, sans trop réfléchir, un
soir où elle avait bu plus que de raison, Luc l’ayant invitée au restaurant
dans le but, justement, de lui en toucher deux mots. Ce qui n’avait pas empêché
le romantisme d’être convié à leur table. Par la suite, elle n’avait pu reprendre
sa parole, donnée solennellement, les yeux dans les yeux. Sous l’effet de
l’alcool, les mots étaient montés si haut dans le ciel, y déployant tous une
envergure de condor, que même la DCA aurait été incapable de les descendre.
Il faut dire qu’elle en avait marre de végéter
dans le 10ème, dans cette petite maison où elle avait longtemps « cohabité »
avec son ex-mari, où les terrasses permettaient aux voisins de se parler
par-dessus le mur mitoyen… et de tout entendre !
Les souvenirs n’étaient pas impérissables,
et, de plus, son âme de nomade prenait le pas sur une stagnation pantouflarde
qui, insidieusement, la minait. Elle éprouvait le plus grand mal à travailler
dans la même boîte plus d’une année sans s’ennuyer ferme, sans déprimer. Son
compteur s’arrêtait à douze, douze mois… un
petit tour et puis s’en va !
(Comme la Terre
autour du soleil)
C’était l’intérimaire idéale, surtout
lorsque nous vivions avec Papa…
Ma mère a longtemps pensé que Luc craignait de
laisser sa mère seule – elle aurait pu se sentir abandonnée. Mais, aimante, elle
avait simulé l’aveuglement, refusant la probabilité d’une… vérité cachée ! Moins grave qu’un mensonge, certes, mais qui
aurait été une trahison, un crève-cœur, un coup de tomahawk dans la poitrine…
On ne plaisante pas avec les sentiments d’une louve !
Moi, je demeurais vigilant, ne lui pardonnant
rien, ni un regard fuyant, ni des mains pianotant dans le vide ; intransigeant,
quelquefois impitoyable, j’espérais un écart de sa part, pour le larder de
flèches. Je l’avais à l’œil, l’instinct en alerte, la psalmodie au bord des
lèvres, prêt à implorer les dieux. J’étais aux abois, tel un lièvre le jour de
l’ouverture de la chasse. Il s’en amusait, et cela détendait l’atmosphère. Il
donnait l’impression de se complaire dans le fait d’être épié par un Grand Guerrier,
tant il affichait une morgue insolente. Je me comportais à l’image d’un Indien dont
la mission consistait à traquer un « visage pâle » après qu’il eût kidnappé
la plus jolie squaw de la tribu, afin de l’épouser selon ses rites.
Une complicité naquit entre le prédateur et
la proie, celle d’un frère aîné avec le cadet de la famille – mais pas de ses
soucis. A Ventabren, elle s’était renforcée au fil des retrouvailles, quatre
fois par mois…
De plus, M’man appréciait madame de Frémond-Caubert,
qui souffrait de diabète. Une infirmière lui administrait quotidiennement sa piqûre
d’insuline, et une femme de ménage s’attelait à la tâche deux fois par semaine,
plus le dimanche, jour de sa métamorphose en gouvernante.
Cette noble dame ressemblait à une momie,
mais une momie dont la beauté aura ébloui les hommes de son vivant. Ses yeux vous fixaient avec une telle intensité
qu’ils vous illuminaient ; ses mains dessinaient dans l’espace des arabesques
de mime… Se dégageait de sa personne un magnétisme de clair de lune. Elle
n’habitait pas tout à fait avec son fils : le loft, immense, avait été démembré
puis restructuré en deux appartements contigus.
Le T3 nous plaisait, essentiellement la
tapisserie, qui représentait des nuages d’orage derrière lesquels le soleil
semblait faire coucou, mais nous n’y étions restés qu’un peu moins de deux ans.
Par la force des choses, M’man avait dû être confrontée à un choix cornélien, avant
d’opter pour le « Mas de Cocagne ». La campagne évoquait le ciel à
l’envers, la respiration d’un azur repeint en vert ; le béton, c’était
l’enfermement, la grisaille, la fuite inutile ; dehors, les rues
oppressaient les piétons, pythons d’asphalte qui étouffent jusqu’à l’assourdissement.
M’man n’avait plus besoin de bosser et je pouvais,
désormais sans culpabiliser, me l’accaparer de l’aube au crépuscule, parfois
plus tard. C’était l’avantage d’être une fille de riches… et l’inconvénient
(vraiment ?) d’être mère !
Ainsi étais-je passé, en très peu de temps,
de l’ancien collège de Luc à celui de Lucie, où elle collectionnait les notes
moyennes, malgré une intelligence que d’aucuns jugeaient au-dessus de la…
moyenne. Elle y prenait un malin plaisir à « balader » ses profs, en
les déroutant, tantôt par des notes himalayennes, tantôt par des zéros pointés.
La ligne brisée de ses statistiques imitait la course d’un lapin pourchassé par
un renard.
J’entrais donc en quatrième à Ventabren et
commençait l’année scolaire dans le bon tempo, sans manquer la rentrée des classes,
des problèmes de santé m’ayant retardé les trois fois précédentes.
M’man était heureuse, car elle avait toujours
été une grande amoureuse de la nature, qu’elle préférait aux amourettes urbaines…
Lorsque Luc se pointait à Ventabren, avec sa
Jaguar rugissante, pour sa visite
dominicale, les cloches appelaient les fidèles. Oui, son arrivée coïncidait
toujours avec l’heure de la messe – il repartait à minuit, quand les
grands-ducs renaissaient sous la futaie, leurs yeux en forme de bille roulant
dans les orbites. Devant le cimetière, qui alignait ses tombes au sommet du village,
l’angoisse mettait ses poils au garde-à-vous ; il sifflotait alors un air
à la mode, pour se donner une contenance. Au retour, c’était une autre chanson,
et la nuit ne faisait qu’aggraver les choses : son pouls battait plus fort,
ses mains tremblaient sur le volant…
Tout rentrait dans l’ordre lorsqu’il
dévalait le versant nord de cette « bosse » rocheuse, en direction du
mas, vers dix heures du matin. Il ne pouvait néanmoins s’empêcher de jeter un
coup d’œil au rétroviseur, comme s’il s’attendait à y découvrir un mort-vivant
en train de le courser. Le squelette sèmerait quelques os en route, tant ses foulées
étaient saccadées, avant de s’effondrer; désarticulé, le crâne continuant de
rouler, rouler, rouler…
Mais, même dans les films d’horreur, ce
genre de mésaventure ne se produisait jamais en plein jour ! Un roman
d’épouvante ouvert à la première page avait déjà instillé dans les mémoires le
plus foudroyant des poisons : l’envie de lire la suite !
Lucie parlait de légende fraîchement sortie du chapeau magique, mais c’était sans
doute dans le but de se rassurer, la plupart des gens n’osant assurément plus y monter pour fleurir la tombe de leurs
morts.
Encore du grain à moudre pour les conteurs,
les papets, les soirs de veillée au coin du feu, les pitchouns assis en
tailleur sur le vieux tapis d’Orient. On renouvelait le stock sur les étagères
de la bibliothèque du fantasme, préparant des sommeils peuplés de cauchemars
vagabonds.
Avant de nous rejoindre, Luc s’arrêtait à la
boulangerie, où il achetait le pain, des gâteaux, en échangeant des banalités
matinales et des sourires gratuits. Il se gardait bien de faire un détour par le
fleuriste car ma mère n’aimait que les cactus. Elle affirmait que la nature n’avait pas créé les plantes pour
qu’on les amputât de leurs atours, palette de joyaux dont les pétales
peignaient la vie en divers tons. Les gosses s’agglutinaient autour du
bolide gris et leurs mains baladeuses le caressaient fébrilement, une pluie
d’étoiles dans le regard. Du côté des adultes, des commentaires aigris fusaient
puis retombaient à plat, lettres mortes ou feuilles d’automne. C’était le
passage obligé, l’ultime étape avant la traversée du village, avant de
descendre vers le « Mas de Cocagne », qui somnolait au pied de la
colline (la fameuse « bosse »), au cœur de la garrigue…
Chaque fois qu’il entrait dans Ventabren par
le versant sud, c’était le même cinéma, la même agitation. La voiture de James Bond ici ? C’était décidé, aucun
minot ne quitterait le coin, pour devenir adulte ailleurs, dans des cités aux
rues comme des tentacules de calmar géant et dont le dernier étage des
immeubles chatouillait le ventre des nuages !
S’il avait pu, Luc serait venu au chant du
coq, ou la veille, dans la soirée, lorsque la nuit engrosse la lune après avoir
violé le crépuscule. Il était hélas abonné à un itinéraire calculé dans
l’espace et le temps. Avant, c’était impossible ; après, c’était déjà tard !
Encore quelques week-ends et il se poserait
deux jours entiers, avant de déposer définitivement ses valises. C’est, en tout
cas, ce qu’il avait prévu, sans que M’man n’aie eu à beaucoup le pousser. Il
lui fallait auparavant en finir avec quelque chose qu’il préférait taire.
– Peut-être
que le décès de sa mère précipitera les événements !
C’était cynique, odieux, mais Raoul, à qui
je téléphonais régulièrement, possédait le don de détendre l’atmosphère au moyen de phrases chocs.
Nous étions les seuls, M’man et moi, à ne jamais
fréquenter l’église au moment de la prière de masse. Parfois, nous observions
le troupeau à la dérobée, tapis dans l’ombre, tels des fauves chassant le gnou.
M’man montrait les crocs et simulait l’attaque, ses doigts crispés griffant le
vide. Nous en riions de bon cœur, tant jouer aux prédateurs renforçait notre complicité.
Sinon, en semaine, on y allait se rafraîchir
l’épiderme et les idées, lorsque le soleil nous tapait sur le système. Mais dès
qu’une paroissienne se signait en ébauchant une génuflexion d’arthritique, je
sentais bien que ma mère se retenait d’exploser. Elle maugréait et l’acoustique
de la sacristie transformait son bougonnement en grognement. Je me retenais de
lui proposer de jouer aux fléchettes, un crucifix faisant office de cible,
parce qu’elle aurait été capable de me prendre au mot. Elle prétendait que les croyants
polluaient les cathédrales, qu’il fallait préserver ces sublimes édifices de ces
microbes sur pattes dont les genoux craquaient dans le silence, pour se plier
aux exigences du culte.
L’image des microbes à genoux valait son pesant de cacahuètes et je m’étais
juré de la rapporter à Raoul, qui se ferait un plaisir de l’encadrer.
Nous étions là, hors du temps et de l’espace,
et si l’on avait décollé, à bord de cette fusée dont le clocher servait de
cabine de pilotage, je suis persuadé que l’on aurait applaudi à tout rompre
(notamment les amarres) et chanté à tue-tête « Ce n’est qu’un au revoir, mes frères ! ».
La fumée des cierges dansait au gré des courants
d’air en ébauchant des formes lascives, paradoxe blasphématoire. On avait envie
de souffler sur les flammes, tant le feu consumant la cire après avoir allumé
les mèches semblait provenir du magma.
Un jour, utilisant un feutre rouge, Raoul
avait écrit en gros caractères sur du carton découpé (de forme vaguement
rectangulaire) dans un emballage de réfrigérateur :
A l’heure du Grand Rendez-vous,
le Roi du Ciel descend faire le guignol sur la Terre, au Grand Théâtre de la
Foi Partagée, où les bons Chrétiens se transforment en marionnettes sectaires,
en robots !
S’efforçant de passer inaperçu, il avait ensuite
collé ce poster primaire sur une affiche informant les mélomanes d’un « Concert
Bach » aux grandes orgues.
Manque de bol, madame Triquet, l’institutrice,
l’avait surpris ; elle avait rapporté l’incident à sa mère, qui l’avait aussitôt
privé de sortie tout un week-end. En classe, ses notes ne s’étaient guère améliorées…
Il s’en plaignait à sa manière.
– J’aurais dû faire
des fautes d’orthographe, pour détourner son attention… si j’avais su !
Big Popotin trempe son cul dans le bénitier, et si elle pète, bonjour la taille
des bulles !
La place et les ruelles étaient désertes,
comme s’il y avait eu une épidémie soudaine de grippe espagnole, chacun baignant
dans le marigot de la mort à l’endroit même où elle avait frappé. Des chiens, la
truffe au ras du sol, cherchaient à lire des messages secrets laissés par leurs
frères de sang. Des chats miaulaient bêtement,
se taisant juste le temps d’un bâillement, ou lorsqu’une pie téméraire les
asticotait, le bec trop près des moustaches. Des pigeons bisets étaient juchés sur
des gouttières tordues par le mistral, comme s’ils soutenaient les maisons de
leurs minuscules pattes. Des moineaux batifolaient dans l’eau glauque d’une vieille
fontaine. Une buse survolait la garrigue, tentant de repérer un lapin de garenne ;
on aurait dit un cerf-volant abandonné dans l’azur par un enfant lassé de le
tenir en laisse.
Quelques fantômes profitaient de la messe,
pour visiter leurs anciennes demeures sans être dérangés par les vivants, ces
envahisseurs si peu scrupuleux !
Chaque abandon de domicile, fût-il
provisoire, leur mettait du baume au cœur…
Jadis, les paysans avaient surnommé Ventabren…
le « Village aux Spectres Diurnes ».
Il suffisait peut-être d’y croire encore,
pour qu’ils revinssent hanter le pavé ; hélas, l’époque actuelle se
prêtait mal à pareil délire occulte !
Avant la première guerre mondiale, seuls les
infidèles y habitaient… les infidèles et les fous. A l’orée de la seconde
menace teutonne, des citadins fortunés s’étaient pointés, rachetant des terres,
faisant bâtir des mas, des villas campagnardes… Ici, pour sûr, ils seraient à
l’abri des attaques aériennes, si un nouveau conflit éclatait ! Bombarde-t-on
les environs d’un village si haut perché, hein ? Au pire, selon l’angle
d’attaque, cela pourrait s’avérer dangereux pour les pilotes, n’est-ce
pas ?
A
l’ombre de la « bosse », ces gros naïfs se croyaient intouchables !
Des gamins – sans doute des fils de cocos – faisaient
du vélo ; pédalant tels des forcenés, ils slalomaient entre les bancs publics,
les poubelles… Il leur arrivait de rouler à travers un membre décédé de leur
famille : la roue avant castrait l’Oncle Filochard, le guidon rouvrait pour
la énième fois la césarienne de Mamie Favouille…
Ceux-ci n’avaient pu rebrousser chemin avant
d’être aspirés par la grande bouche noire d’un quasar…
Mais combien de « grands malades »,
ressuscités à la suite d’un coma profond, déclaraient solennellement avoir
séjourné au centre d’un carrefour où deux mondes se superposaient : celui
des « gens debout » et celui des gisants. Pas le moindre tunnel, avec
une lumière tout là-bas, au bout de ce couloir de la mort, non, juste la
visualisation d’un point de convergence situé sur la frontière de ces univers qui
se chevauchaient à la manière de deux crêpes, l’une au sucre, l’autre au fromage,
que l’on aurait « soudées » ensemble !
Et quand le fromage, en dégoulinant, entrait
en contact avec le sucre, c’était le tilt atomique, l’éclair cosmique, la sensation
forte que cette lueur qui pulsait au loin, au fond du puits horizontal, ne
pouvait être que le chambranle auréolé de l’étincelante porte du Paradis.
Certains affirmaient que ce n’était qu’un reflet isolé du Buisson Ardent :
ceux-là, on les traitait de menteurs, de mécréants, puis on les bâillonnait,
avant de les attacher au platane effeuillé de la Place des Filles en Fleur, où
les oiseaux de passage se chargeaient de leur concocter une teinture capillaire
gratuite !
Momo Cradingue, l’idiot du village,
confirmait leurs dires ; il ne l’ignorait pas, lui, puisqu’il les
accompagnait de l’autre côté et, parfois même, les en ramenait, se pourléchant
les babines d’avoir goûté aux friandises du Purgatoire. Mais personne ne le crut,
évidemment, son cerveau étant jugé déconnecté de la réalité, entre le flou et
l’inexistant. Pourtant, tout le monde l’appréciait, tant il savait se rendre
utile au sein de la communauté – c’était un excellent jardinier. Papy Fougasse
affirmait qu’il aurait été capable, grâce à sa main verte, de faire pousser du blé dans un sablier.
Le pire fut la fois où il prétendit avoir vu
un loup garou rôder autour du cimetière, alors qu’il s’était autoproclamé sentinelle
des défunts. Les trépassés n’osaient plus quitter les tombes, terrorisés par
cette bête immonde, aux yeux de napalm, à l’haleine d’abattoir, et dont les
crocs aiguisés comme des dagues brillaient quand la lune devenait rousse et
ronde.
Donc, à Ventabren, le « Village des Spectres
Diurnes », les lycanthropes ne seraient-ils que de vils charognards, à
l’instar des hyènes ?
D’un côté, naissaient de nouvelles légendes,
peuplées de monstres mutants ; de l’autre, quelques-unes parmi les plus éventées
s’essoufflaient, chutant lourdement d’un piédestal qui se fissurait !
M’man et moi avions du mal à concevoir que
plusieurs personnes puissent penser la même chose en même temps et en un même
lieu. J’admettais cette communion dans un stade, pour supporter une équipe de
foot, par exemple, pour se défouler, mais là, non, j’avais du mal à imaginer
tous ces cerveaux orientés vers un point cardinal au singulier, randonnée spirituelle
sans guide palpable, idée fixe partagée par la meute chuchotante…
Le « lien social » qui reliait
toutes ces grenouilles de bénitier sans ressort nous semblait aussi ténu que le
fil solitaire de la pensée de Momo Cradingue.
Leurs pattes palmées essayent bien d’adhérer
à la terre, mais elles se détendent sitôt qu’un événement ingérable ébranle
leurs certitudes, le décès d’un proche, un accident de train, une guerre… La
volonté de Dieu devient alors un alibi en béton armé, et il n’y a pas meilleur
maçon au pied de ce mur impénétrable où le réalisme, indésirable, ricoche,
galet imitant la puce à la surface d’un lac. Elles jonglent avec les excuses
bibliques – tel Raoul, avec ses savonnettes – avec une dextérité de démineur, jouant
sur les mots, les modelant à leur convenance, créant d’étonnantes anagrammes là
où il n’y a, somme toute, que des palindromes. Ce sont des magiciennes, capables
de faire prendre une vessie pour une lanterne à un incontinent : par la
suite, il pissera sur son ombre dans l’espoir de la voir briller dans la nuit.
Combien de fois ai-je ainsi résisté à
l’envie de jeter un Munster au beau milieu
de cet aréopage de « touristes de Dieu », puis de filer à l’anglaise,
claquant la porte de l’église, avant de détaler à la vitesse de la lumière…
Uniquement la notion de gaspillage me retenait…
Un témoin de la scène aurait trouvé amusant
de m’observer tandis que je patinais sur le parvis, comme si un élastique, dont
l’autre extrémité m’aurait rattaché à l’autel, m’empêchait de faire un pas de
plus au-delà de cet antre divin. Sans doute fan des dessins animés de Tex Avery,
il croira assister à une relecture grandeur nature… pour le cinéma. Mais,
tenaillé par le désir farouche de me prendre en photo, il perdra son sang-froid :
il shootera dans la première pomme de pin passant à portée de ses pompes. Il la
manquera, glissera sur son pied d’appui et tombera sur le cul ; il grimacera,
pestera, invoquant des noms d’oiseaux qui n’ont jamais osé profaner les cieux. Puis
il se jurera qu’à l’avenir, il ne se séparera de son polaroïd sous aucun
prétexte, à l’image d’un myope et de sa fidèle paire de lunettes.
On nous reprochait souvent notre athéisme,
d’ailleurs… mais jamais oralement ! Dans la rue, les « gens du cru »
nous toisaient, méprisants ; certains regards lançaient des anathèmes,
d’autres simulaient un aveuglement dû au soleil, pour se donner bonne
conscience avant de se détourner. Dans les magasins, les autres clients feignaient
d’occulter notre présence ; les commerçants nous servaient du bout des
doigts, nous disaient tout juste b’jour
et r’voir…
(On
avait l’impression de rejouer une scène de « Jean de Florette », le
film de Claude Berri, d’après le roman de Marcel Pagnol)
Ce n’était pas de l’animosité, non, mais il
était clair qu’en ébauchant un geste, une grimace, juste pour leur démontrer
que nous ne les craignions pas, on risquait d’ouvrir la cage aux insultes. Et
M’man n’appréciait guère les gifles verbales…
On se demandait si ce village, censé être
hanté par un loup garou et des zombis, ne se murait pas dans un catholicisme
pur et dur, rempart invisible mais consistant, dans le but de résister avec
plus de force encore à l’invasion impie. Et il aura suffi qu’un idiot
s’exprime, pour que… les grenouilles
bondissent sur les nénuphars, traçant dans l’espace de bruyantes paraboles !
Car comment expliquer la présence d’âmes impures entre des murs où régnait une si
inextinguible foi ? Les athées, minoritaires, n’y étaient pas pour autant
des monstres avides de sang…
Nul doute que M’man aurait été mieux reçue
si elle était rentrée au pays au bras
d’un homme simple et dont les mains, calleuses, avaient travaillé le bois ou la
pierre. Un bon Chrétien, oui, voilà !
Le nouveau curé, le Père Fourcade, en bavait
de rage, paraît-il : encore des mécréants à convertir ou à tolérer !
On avait l’impression, en fixant le sol, que des cornes poussaient sur le front
de son ombre et qu’une odeur de soufre effaçait les senteurs de Provence du
paysage olfactif environnant.
Modeste Capucin, alias Momo Cradingue, nous
renseignait sur pas mal de choses : il échangeait ses infos contre un
sourire.
Il aurait pu réclamer le statut de mascotte, comme c’était la coutume dans
les villages voisins, où les benêts étaient chouchoutés, starisés, mais son
oncle, chez qui il vivait, avait fait de la prison pour braconnage… Et ici,
c’était le domaine des chasseurs de lièvres, de bartavelles, aussi les tricheurs
n’y étaient-ils pas vus d’un très bon œil. Il arrivait même qu’on les
traquât ; le fusil sur l’épaule, le chien d’arrêt sur le qui-vive, on
devançait les gendarmes, toujours les derniers sur les gros coups.
Contrairement à Raoul, Momo Cradingue était dégingandé,
sale, balafré, orphelin, et son esprit éprouvait les pires difficultés à différencier
le rêve de la réalité. Peut-être était-ce parce que sa vie était un cauchemar…
Il arborait, sur l’œil gauche, une affreuse
cicatrice en forme de s majuscule, reliquat d’une chute de bicyclette ;
mais les « Dingues de Dieu » locaux la désignaient comme le sceau de Satan. Il était né le cordon ombilical
enroulé autour du cou, cravate au nœud trop serré, et cela avait empêché le
sang d’irriguer ses méninges : il en avait gardé d’irréversibles séquelles.
Etait-ce là le premier signe infligé par Le
Malin, qui l’aura marqué tel un veau promis à l’abattoir ? Ainsi
était-il venu au monde, avec une brèche mentale béant sous sa fontanelle.
Je ne lui adressais la parole que lorsque
j’avais besoin de ma dose quotidienne de ragots d’outre-tombe ; son cerveau
était si atteint qu’il ne se rappelait jamais les fois où je l’avais carrément ignoré ;
en revanche, sa mémoire s’améliorait pour les fois où je lui avais fait risette.
Il me distrayait, me renseignait sur les
mœurs des macchabées, sur les loisirs que s’octroyaient les asticots entre les
repas, et je le respectais parce que les villageois le traitaient en animal. Les
jours de crise, il marchait à quatre pattes, en traversant la place, en parcourant
les ruelles, mais c’était pour imiter le lycanthrope, son fantasme le plus cher
depuis qu’il en avait aperçu un spécimen. Il hurlait à la mort et les gosses
lui jetaient des cailloux, pour le faire… miauler
de douleur ! Il éprouvait quelquefois le besoin de parler aux grands-ducs,
et ces derniers lui répondaient dans sa
tête. Il se tirait alors les cheveux, comme pour en déloger les phrases et
les lire à haute voix aux étoiles. Il m’en avait parlé et je l’avais cru, réaction
qui l’avait mis en joie. Mais ce don ne l’intéressait pas vraiment, puisqu’il
était incapable de discuter avec une tourterelle ou une bergeronnette, ses deux
oiseaux fétiches.
Il
aurait tant voulu avoir le pouvoir de se transformer en une bête de
légende, dragon, loup garou, harpie, histoire d’effrayer celles et ceux qui se
moquaient de lui, surtout ces sales mioches au verbe ordurier et dont les
lance-pierres faisaient si souvent mouche !
Il
aurait tant voulu être un loup à la truffe plus tailladée que la gueule de Scarface, un chef de meute, un combattant
de la pleine lune…
Il
aurait tant voulu… AVOIR et ETRE, tout simplement !
Mais c’était LUI, l’étranger venu de la
ville, LUI, Luc Frémond-Caubert, LUI, le païen, avec ses faux airs de vrai riche,
sa voiture de Cheik arabe, son arrogance de Marseillais, que l’on montrait du
doigt, sans se gêner ! Pour sûr, il était le représentant du Diable, son messager
maudit, son double humanisé… Des
flèches empoisonnées jaillissaient des orbites, la foudre zigzaguait au bout de
chaque index qui l’accusait... Oui, ses mains griffues étaient cachées dans des
gants de velours, ses cornes de faune dissimulées derrière l’écran d’une chevelure
plus fournie sur le front qu’à l’arrière du crâne, sa…
(C’était
un cyclope arraché aux brumes du Styx et créé pour jeter le mauvais œil sur le « Peuple
qui Marche au Plafond »… Tous les ans, à pareille époque, le fleuve de
l’Enfer vomissait un monstre destiné à franchir les limites interdites des
couches sédimentaires… Parvenu sur le plancher des vaches, à l’étage supérieur,
après avoir endossé la panoplie du bipède standard, fœtus issu du magma, sa
mission consistait à démoraliser les croyants… à détruire les temples… à violer
les dogmes… les tabous… les femmes…)
Oui, c’était LUI, LUI qui avait fait
renaître les démons du cimetière, sortir les morts de terre, ravivé la flamme
des feux follets éteints ! Le sol avait tremblé parce qu’il l’avait foulé,
sans que personne ne s’en aperçût, et les tombes s’étaient rouvertes, comme des
plaies mal recousues. Puis, une nuit plus noire que l’ébène, un loup aux dents
de tigre avait surgi du néant, pour semer le trouble et la terreur dans
l’esprit déjà perturbé d’un vieil ado
de trente ans…
Ceci étant dit, la plupart des anciens semblaient oublier que les
Cocagnard n’avaient jamais été très cool
avec le Christ. Mon grand-père, notamment, qui avait poussé la provocation
jusqu’à sculpter dans la glaise un crucifix représentant Jésus en train de
bander comme un âne. La statue d’un bon mètre de haut avait été exposée sur un
banc, juste en face de l’église, un dimanche matin, dès l’aube. A l’heure de la
messe, les femmes s’étaient agenouillées devant l’effigie en érection et les
hommes avaient éclaté de rire tandis qu’elles priaient.
Evidemment, Pépé était le régional de l’étape,
c’était une sorte de mécène excentrique, tout le monde savait ce que le village
lui devait ; on lui pardonnait tout, et par-dessus le marché, c’était un
artiste, un peintre de grand talent ! Il appartenait à la race des intouchables,
tel Cézanne, puisqu’il exerçait son art dans cet atelier à ciel ouvert qu’est
la Provence ! Cependant, lorsqu’il était enfant de chœur, n’avait-il pas mis
le feu à la soutane du Père Bastide, avant qu’il ne l’enfilât, hein ? On
avait noyé les flammes naissantes en les arrosant d’eau bénite. Pressé, le curé
avait baptisé le fils Grégoire fagoté comme un pouilleux, tant les accrocs de
la sainte étoffe évoquaient la défroque d’un épouvantail à corbeaux après
l’incendie du champ de maïs dont il était la repoussante sentinelle.
Un cerveau d’oiseau ne fait pas la
différence entre la chair et la paille… et un cerveau de bébé ne fait pas la
différence entre un serviteur de Dieu et un mendiant !
*
J’ai longtemps ignoré comment Luc et M’man s’étaient
rencontrés…
Je ne m’étais jamais posé la question,
jugeant que cela ne me regardait pas, que la vie privée des adultes était
réservée à un public d’adultes. J’étais ravi de n’être qu’un jeune ado à qui l’on ne disait pas tout,
justement parce qu’à mon âge, il n’y avait aucune certitude que la compréhension
fût réciproque. Cela me permettait de ne me faire du souci que pour ma petite
personne, dont le présent recelait déjà de sacrées zones d’ombre, nuages d’orage
sur une plage, en été.
Un jour pourtant, je me suis attaqué de
front à l’énigme, après avoir lu sur un magazine un article concernant les enfants
que l’on tenait à l’écart de la vie de couple de leurs parents. Mais, à la longue,
j’ai renoncé à chercher la sortie de ce labyrinthe, comme si un hélico s’apprêtait
à me délivrer, pendant que je me tenais prêt, un sécateur à la main, à trancher
les branches des troènes, pour tailler la route vers la liberté. J’avais beau
tendre des pièges à M’man, elle évitait la chute, au prix d’une pirouette d’acrobate
qui aurait motivé, au cirque, une salve d’applaudissements. J’étais subitement devenu
curieux de savoir comment fonctionnaient les contes de fées lorsqu’ils
squattaient la réalité.
Ils appartenaient à deux mondes si
différents, Luc et Lucie, qu’une question me hantait : quelle était donc cette alchimie magique,
qui avait permis au soleil de croiser l’orbite de la lune ?
En l’occurrence, ici, la lune, c’était lui,
avec son physique de beau ténébreux et ses tempes grisonnantes. C’était sans
doute un mystère entretenu, un secret précieusement gardé au chaud, dans un
coffret ceint d’un ruban mauve et gardé au fond d’un tiroir inviolable…
Ma mère était coiffeuse. Elle tricotait des
moumoutes, démêlait des nœuds d’intrigues, brossait le portrait des crâneuses, imposait
la paix aux cheveux en bataille, remettait sur le droit chemin les mèches
rebelles, mais ne peignait jamais la girafe. Je me suis contenté d’en déduire, me
fiant à mon imagination plus qu’à mon intuition, que Luc avait la tignasse trop
fournie et comptait sur elle pour canaliser ce débordement capillaire. Les
doigts électriques, en fouillant dans le broussailleux buisson, avaient défrisé
la libido de l’homme.
Par la suite, il lui proposa un avenir au
moins aussi rose que la fleur du même nom. M’man, prédisposée au jardinage des
toisons, le crut sur parole, tant ses mots coulaient de source, perles de rosée
à goûter du bout des lèvres.
La louve, au contact du Prince Charmant, s’apprêtait-elle à se métamorphoser en Princesse ? Son instinct de
prédatrice disparaissant au profit d’un caractère moins… sanguin ? Les
griffes remplacées par des ongles limés et les crocs par des dents dignes de
figurer dans une pub pour dentifrice ?
Grimm, Andersen et Perrault, nos chers
conteurs, y auraient perdu leur latin !
Quant aux autres prétendants, tous amateurs
de sirop d’orties, ils n’étaient que des marchands d’herbes sauvages, des
faiseurs de maquis !
« Dans
la vie, lors d’une compétition, il y a toujours un prétendant pour mieux
prétendre ! »
Dixit Raoul.
*
Je naquis forcément un jour, certes, mais ce
jour-là fut à marquer d’une pierre blanche. Ou plutôt « d’un galet albinos », comme s’amusa à me le seriner
Raoul ultérieurement, après que je lui eusse narré pour la énième fois, tant il
en rigolait à gorge déployée, la manière avec laquelle j’avais atterri sur
cette piste non balisée.
C’était un jour que le plus commun des mortels
choisirait pour… mourir ! Le genre de jour, de « jour paradoxal »
où, avec un peu de recul et beaucoup d’humour, l’on se disait qu’il eût mieux
valu qu’il fît nuit. Si, à l’avenir, un trou creuse ma mémoire, pour grignoter
vingt-quatre heures du calendrier de ma vie, j’espère que c’est cette date si particulière
qui sera jetée aux oubliettes. Dans un puits sans fond obstrué par mes soins, au
moyen d’une amnésie de pierre, couvercle mental que rien ni personne ne pourra
décaler, dans l’espace et dans le temps, pas même un troll.
La parenthèse s’ouvrirait à minuit, pour se
fermer un tour de cadran plus tard… à minuit !
Je suis venu au monde à Fuveau… par le plus
grand des hasards… et en me faufilant par la plus petite des portes dérobées. Petit
rat de l’Opéra avalé tout cru par un gros chat surgi des coulisses ; lapereau
nain apparaissant dans le chapeau d’un magicien qui s’attendait à l’émergence
d’un lapin de garenne adulte. Je n’avais eu qu’à pousser le battant entrebâillé…
sur un coup de tête.
La gueule du chat symbolisant assez bien, ma
foi, le monde dans lequel j’ébauchais déjà mes premiers entrechats !
J’avais rendez-vous avec le soleil de
Provence… c’était inévitable... programmé depuis la nuit des temps. Surtout ne
pas le manquer, ne pas imiter la lune, comme le chantait Charles Trenet. Je ne
pouvais retarder mon entrée en scène ; après neuf mois d’attente, ç’eût
été un sacrilège, la certitude d’être maudit jusqu’à ma mort. Il ne brillera,
ce jour-là, que pour ma pomme, et la Terre, me souriant à sa façon, lui tournera
autour uniquement pour m’être agréable. Dès lors deviendrai-je le centre de
l’Univers, une comète fendant l’espace, le temps de quelques ahanements
féminins. A condition, toutefois, qu’il fût haut perché dans le ciel, au-dessus
d’un toit prévu pour isoler ma peau de papier de ses multiples langues de feu. Celui
d’une clinique, par exemple, ou d’un bâtiment hospitalier, pourquoi pas, que
l’on aura peint en blanc dans le but d’aveugler les ogres. Car mon rencard
était purement métaphorique, tel
celui d’un asticot avec la poiscaille. Mais là, en pleine nature, comme ce fut le
cas, exposé directement à l’érotique fringale des ultraviolets, non ! N’avait
pas envie, le bébé, d’être léché par un dragon à l’haleine plus corrosive
qu’une giclée de napalm, na ! L’était pas en retard, le bébé… l’était en avance !
Echapper au néant douillet des entrailles
maternelles, onguent analgésique plus relaxant qu’un jacuzzi, pour tomber nez à nez avec ce pyromane de la peau,
c’était soit de la malchance, soit du masochisme ! Quelque chose
d’épidermique qui vous donne la chair de poule avant de vous griller la
couenne… Aussi fou que de mettre sa tête dans la gueule d’un crocodile,
histoire de vérifier si la queue est bien à sa place, à l’autre bout !
Sans rien connaître de la Terre, boule bleue
où j’ai tant rampé avant d’y marcher, je maîtrisais déjà tous les rouages de la
grande machinerie cosmique. Par la
pensée, je buvais des yeux la Voie Lactée, jouais aux billes avec les planètes,
faisais la conversation aux satellites…
A l’époque, j’étais muet, surtout pour former
des mots, mais je criais plus fort que M’man quand elle engueulait Papa.
A quinze ans, je fis l’unanimité au sein des
âmes citoyennes de Ventabren, qui s’alignèrent sur la même longueur d’onde, à
l’image de pies perchées sur des fils électriques et jacassant dans le vent.
Leur verbiage, battant au rythme du tam-tam, volait vite et loin. Sans avoir à
utiliser le langage morse, lorsqu’elles frappaient du bec les tuiles
ensoleillées des vieilles maisons abruties de chaleur…
Le message fut reçu cinq sur cinq : six mois après notre installation au « Mas
de Cocagne », alors que je venais de fêter mon quinzième anniversaire, j’étais
devenu vraiment TRES GRAND POUR MON AGE !
Les gens semblaient s’être transmis un mot
de passe donnant accès à une combinaison secrète qui leur permettait d’ouvrir enfin
les yeux. Chacun avait le droit, désormais, de me mesurer en me détaillant de
bas en haut – et interdiction d’esquisser le moindre geste obscène en
représailles ! Comme si, avant d’atteindre cette respectable altitude, je
culminais à une hauteur dont la normalité était… reposante. La colline s’était-elle transformée en montagne en une
nuit ? Et combien de mètres fallait-il escalader (ou, dans l’autre sens,
dévaler), pour passer de la cime de l’une au sommet de l’autre ? Luc avait-il
été le déclencheur de l’avalanche, de l’effet boule de neige ? Ainsi
aura-t-il allumé la mèche, et la rumeur se sera répandue, inextinguible traînée
de poudre.
Non, ce n’était qu’une coïncidence…
De ces coïncidences troublantes qui vous font
réfléchir longtemps, sollicitant votre mémoire, puis deviennent, petit à petit,
grâce à quelques détails retrouvés çà et là, des anecdotes. Comme la fois où
vous avez emprunté un chemin de forêt parmi tant d’autres et que vous avez découvert,
au pied d’un chêne, un cèpe d’or, seul champignon de la région à avoir été caressé
par une fée, à minuit pile, pendant que la lune arborait un ventre de femme
enceinte. Le genre d’événement que l’on ne peut garder pour soi et que l’on raconte
aux enfants, au coin d’un bon feu crépitant, tandis que leurs yeux brillent
plus que de coutume dans la pénombre.
Il y avait eu, quelque part, un déclic ;
une balise s’était allumée dans les regards ; ils m’avaient vu, en fin de
compte, à ma juste valeur, calculée en centimètres.
On le murmurait à l’oreille de ma mère.
Il était néanmoins évident que j’avais (indirectement)
composé le leitmotiv des messes basses.
Cette atmosphère de complot, quand je me
baladais dans le village avec M’man, ou que nous y faisions les commissions, ne
me déplaisait pas. Au contraire, souvent m’éloignais-je d’elle, prétextant un besoin
pressant, tandis que l’une de ses (rares) « relations » s’approchait
en catimini pour, justement, lui fredonner quelques notes de la dernière chanson
à la mode.
A la manière d’une amnésique, elle lui susurrait
une énième fois :
« Il est vraiment TRES GRAND POUR SON AGE ! »
Ricochet sonore soutiré à l’écho.
Et elle s’étonnait qu’on lui rétorquât :
« Vous
me l’avez déjà dit hier, madame Fanchon… et avant-hier ! Et la semaine
dernière, aussi ! »
Je lisais, sur les traits crispés de ma
mère, autant d’agacement que de fierté. Car il fallait connaître mon âge, évidemment,
pour se permettre de lancer cette tirade itérative
à la cantonade, comme on propulse un boomerang dans l’azur en espérant qu’il
revienne peint en bleu.
Lèvres boudeuses, acné picorant mon front constamment
soucieux, démarche de pantin désarticulé… tous ces tics d’ado me trahissant
impitoyablement. J’entrais en boitant dans un temple où l’on s’affiche, sans
raison apparente (ni cachée), triste et paranoïaque – la plupart du temps, on
en ressort honteux mais soulagé, l’équilibre retrouvé, le pas sûr…
Luc, toujours enclin à tracer des parallèles
sur le tableau noir de la vie de chacun, affirmait que la jeunesse, c’était une
sorte de religion sans foi ni loi. L’athéisme naissant à cause des méchants
« coups de craie » assénés par les premiers cheveux blancs ou par des
articulations qui craquent, sans avertissement préalable, un matin, au saut du
lit…
Raoul pointait du doigt le mariage. D’après
lui, un célibataire de cinquante ans était plus frais qu’un père de famille trentenaire…
Ce qui m’amusait, en revanche, c’étaient les
coups d’œil de conspirateur que l’on me jetait, afin de vérifier si j’étais,
oui ou non, à l’écoute. Ces petits mystères
clandestins avaient le don de me dérider, et les joyeuses commères de Ventabren
n’avaient rien à envier à celles de Windsor, si goulûment « croquées »
par Shakespeare.
A Marseille, on avait plutôt le verbe haut,
et les phrases menottées par l’accent survolaient les rues embouteillées, avant
d’atterrir sur le trottoir d’en face, où le gardien de la clef les libérait de
leur carcan. Ici, malgré les chuchotis de la nature, je percevais très nettement
cette étrange musique des mots ; mise en sourdine, elle ronronnait comme un
gros chat. Je me sentais dans la peau d’un télépathe, tant cette féline mélopée
emplissait mon cerveau. Il m’avait suffi de me caler sur la bonne fréquence,
pour en capter les émissions sans le moindre fading.
Je simulais donc l’ignorance la plus totale,
me retenant de glousser, ce qui aurait paru suspect. Je les entendais parler de
basket – les hommes citaient le rugby. Je découvrais, éberlué, tout ce que
j’étais censé faire avec MON physique – comme si les grands étaient dénués de
cerveau et les petits d’avenir. Plus que vingt centimètres avant d’atteindre le
double mètre ! Cela avait au moins l’avantage d’attirer les filles,
parfois les femmes, que je préférais boycotter, pour ne décevoir personne.
Toutefois, ceux qui étaient mal à l’aise en
ma présence, parce qu’ils se sentaient, confrontés à un géant, plus nains que jamais, ne pouvaient en aucune façon se douter
que j’étais en réalité un… prématuré !
Les femmes étaient plus aptes que les
hommes, trop occupés ailleurs lorsqu’il est question de regarder grandir leurs
rejetons, à savoir que c’était possible.
La nature rattrapait toujours le retard… comme une grande… en plus de combler le
vide. Début mai, il neige encore ; mi-juin, c’est la canicule ! Il
lui arrivait même de devancer l’instant prévu pour appartenir au présent.
Bourgeons en février, floraison en mars… mais premières feuilles d’automne fin
août !
Quand on lui demandait combien je mesurais
et pesais à la naissance, M’man trouvait toujours une excuse pour ne pas répondre.
Elle m’appelait, en articulant, pour me rappeler que… qu’untel nous attendait, que j’allais les mettre en retard !
Si je faisais la sourde oreille, elle hurlait mon prénom, qui résonnait dans
tout le village, ce que j’aimais par-dessus tout. Les pigeons s’envolaient en
émettant un bruit de papier froissé, car la voix de soprano de M’man déplaçait
les foules, surtout lorsqu’elle chantait sous la douche.
Si quelqu’un insistait, elle lui
mentait ; ainsi appris-je que j’avais été un bon gros poupon de cinq
kilos. C’était une excellente comédienne et je la soupçonnais d’être capable
d’écrire ses mémoires en rédigeant une version antinomique de la réalité. Parfois,
sachant son interlocutrice distraite, elle ne pipait mot, simulant de ne pas
avoir entendu, comme l’autre avait simulé d’être intéressée – tant de gens vous
demandent comment vous allez et n’attendent même pas la réponse !
Taire la vérité l’aidait à refouler ce pénible
souvenir. Elle avait tellement souffert dans sa chair et… ailleurs ! De longues minutes cannibales lui avaient bouffé
les tripes, la laissant pantelante, les jambes dans la position de l’autre acte
d’amour. Ses bras, sans force, étaient situés de telle sorte, par rapport au
reste du corps, qu’elle semblait crucifiée à l’horizontale. Puis étaient
intervenus les termites du temps, pour effectuer un travail de sape sur sa
« gueule de bois ». Après le sang, les larmes…
Le cadeau était empoisonné, le ruban
déchiré, le paquet petit, très petit, mais lourd, si lourd ! Ce rappel du
passé, elle l’aurait enterré plus près du
magma, si personne ne s’était ingénié à la retarder dans sa volonté
d’enfouir l’événement. Elle creusait, une pelle à la main, et une voix lui disait,
dans sa tête, de faire très attention, de ne pas s’éterniser au bord du trou,
de ne pas trop se pencher, de… Non pas qu’elle fût une mauvaise mère, mais la façon
dont s’était passée ma venue au monde ne lui avait pas permis de profiter pleinement
de cet instant magique.
Ce jour-là, à l’image de Cadet Roussel, elle eut pourtant trois
révélations : elle m’aimait,
n’aimait plus son mari et maudissait Fuveau !
J’étais devenu SON soleil, Papa une comète, et Fuveau un quasar !
Moralement, ce fut une rude épreuve, oui, où
le poids de la solitude ne lui avait pas courbé que l’échine. Un examen de passage
pour accéder au monde très ouvert des nouvelles mamans ? Le genre de moment où, paradoxalement, une femme enceinte
préfèrera être allongée sur la plage d’une île déserte, son ventre distendu
exposé au rayonnement mortel. Elle sera une cible idéale pour l’archer d’or et
de feu dont l’armure forgée dans la lave rutilait, aveuglante, mais n’en aura
cure. Sa priorité : ne pas sentir tous ces regards dirigés vers son sexe
dilaté, d’où un ruisseau pourpre s’écoulait puis s’étalait, peignant la campagne
d’une franche couleur d’abattoir. Et tant pis si ce tsunami sanguinolent
intéressera quelques mouches, qui commenceront à patrouiller au-dessus de ce
corps écartelé dont les entrailles avaient été martyrisées par un fruit bien
trop vert ! Ensuite, lorsque la tête de l’enfant apparaîtra, surtout ne
pas entendre la réaction des santons de la crèche, au sein de laquelle jouait
le rôle de la Vierge Marie, tandis
que Joseph était occupé à… Le Grand
Guerrier de l’azur, posté au zénith comme au sommet d’un minaret, n’aura qu’à
viser le nombril, avant de décocher sa flèche incandescente.
« Malgré de nombreuses raisons de démissionner, lorsque le travail
commença, elle dut se plier à l’exigence mécanique de l’opération de délestage… »
Raoul avait écrit cela, un jour d’humeur maussade. Cela se situait au tout
début d’un conte de son cru, « Afin qu’un monstre en loques naisse ».
Et, curieusement, repenser à ma mère ravivait ma mémoire, m’amenant à plagier mon
vieux pote au mot près, car cette phrase correspondait à la situation que M’man
vécut, même si elle ne ressemblait pas vraiment à l’héroïne de Raoul, qui était
un être faible.
Une femme enceinte de sept mois, partie pour ramasser du houx, s’égare
dans la forêt : elle y surprend le Diable en train de forniquer avec une
laie. Sous l’émotion, elle accouche prématurément, dans un pré dont l’herbe,
ensanglantée, rougira durant les nuits de pleine lune, puisque le Diable, pour
se venger de l’humiliation, en a décidé ainsi. Doublement maudite, la femme meurt
en mettant au monde une harpie qui devra hanter le sous-bois jusqu’à ce que
l’herbe du pré redevienne verte. Mais pour que l’herbe redevienne verte, il
faudra d’abord que la malheureuse disgraciée déniche un amant…
Raoul avait laissé au lecteur le soin d’imaginer la fin. Epousa-t-elle
un chasseur de sangliers aveugle et eurent-ils beaucoup de « harpions » ?
Funambule de l’humour facile, cet énergumène savait mieux que quiconque
frôler la vulgarité, sans jamais basculer du côté obscur de la farce…
Nonobstant la douleur, la frustration s’était
ajoutée à un sentiment de trahison dont la violence avait motivé, par la suite,
un cauchemar récurrent au cours duquel M’man accouchait d’un enfant obèse et biscornu
qu’elle prénommait Judas.
Elle était persuadée de mériter mieux… d’avoir
œuvré, en tout cas, pour quelque chose de différent. Mais là, il n’était pas
question du produit, ni de l’emballage, non : il était question du fournisseur
et du lieu de livraison !
Tous ces mois passés à ne songer qu’au jour
de la délivrance, pour en arriver à lâcher un « pet foireux » ! Flatulence
qui me brinqueballa telle une victime lambda d’un accident de train. Entre
l’éruption volcanique et la fuite d’organes… Fœtus devenu fétu, des courants
nauséabonds m’emportèrent, mes membres rachitiques en vrac, plus mollis par le
manque de finition que par la moiteur de l’air. Poupon dont le plastique fond
sous la sulfureuse caresse de l’étoile pyromane, œil obscène ne ratant rien de
la scène. Je suffoquais, toussant, couinant ; j’étais violet, de la tête
aux pieds. Ma mère avait pondu un têtard bruyant et, avec le recul, je ne
pouvais m’empêcher d’imaginer Raoul, les yeux écarquillés, me lançant :
« Quoi ?
Toi, un pêcheur de grenouilles de bénitier, tu ressemblais à un têtard ?
Mais c’est de la provocation ! T’avais de belles cuisses au moins, Baby
Frog ? »
J’étais entre la vie, dont le premier baiser
tardait à venir, et la mort, qui me rejetait parce qu’elle n’avait pas
l’instinct maternel.
Vous avez mijoté sept mois durant en prison, vous sortez enfin, vous
traversez la rue et une voiture vous renverse, vous fracturant une jambe. A l’occasion
d’une remise des prix, alors que vous avez obtenu la récompense tant espérée,
vous vous levez pour aller la chercher, mais votre rival, qui est assis juste devant
vous, vous fait un croc-en-jambe et vous chutez lourdement, vous brisant un
bras.
Métaphores dont se repaissait Raoul.
J’étais minuscule, inachevé, un moignon de
bébé, guère plus, mais le contexte géographique particulier avait multiplié par
quatre mes dimensions anatomiques… et par dix le niveau de souffrance de ma génitrice !
De plus, d’après certains témoins, j’avais émergé à l’air libre en surfant sur
un flot d’hémoglobine, carburant qui, parfois, sauve la vie du receveur tout en
condamnant le donneur.
Des
hommes meurent à la guerre ; une jeune femme décède en mettant au monde
son enfant dans une clinique, lieu où les infirmières soignent les soldats ;
une femme enceinte est pourtant moins exposée qu’un militaire… Raoul disait
aussi qu’à la maternelle, la maîtresse régressait,
car elle devait bêtifier afin de se faire comprendre par la marmaille ; cependant,
une fois rentrée au domicile conjugal, redevenue mère de famille, elle y conseillera
à son mari de ne jamais bêtifier en présence de leurs propres enfants.
Mon vieux pote n’aimait pas les raccourcis
que pour rentrer chez lui, après l’école !
Un jour, pour conclure une discussion, Luc avait
déclaré à M’man :
« Rien
n’a la même saveur, selon que le repas est préparé par sa grand-mère ou par un
inconnu, au restaurant ! D’aucuns penseront que c’est meilleur parce
qu’ils ont payé ; d’autres que c’est moins bon parce qu’il manque la patte
de Mémé ! »
J’avais immédiatement repensé aux parallèles
« raouliens », plus fuyants que des rails.
Le sang noue des liens entre les êtres,
comme l’amitié, quand on s’ouvre les veines pour le mêler à celui d’un nouveau frère, l’amour, la mort… Et j’étais
le mieux placé pour l’affirmer puisque je m’en étais nourri jusque-là, otage de
vases communicants qui, s’ils s’étaient fendillés, auraient provoqué un séisme
corporel, une avalanche organique ! La fêlure symbolisant la rançon non
perçue…
Mon cordon ombilical évoquait un pipeline
échoué sur une grève après que le sel de la mer l’eût rongé jusqu’à la rupture.
D’ailleurs, en apprenant par ma bouche de
quelle façon je fus baptisé par le soleil, dont la touffeur encourageait la saignante
crue, Raoul me traita de « fœtus
hémorragique ». Perfectionniste, j’eusse préféré « fœtus de Phaéton », car cela sonnait mieux !
Et il ajouta :
« Décidément, monsieur le piranha, votre mère n’est guère rancunière !
Son ventre était un bocal où nageait le poisson carnivore qui s’apprêtait à la
dévorer vivante… Ce gros titre à la Une mangera la moitié de la page… décidément ! »
Il s’était abstenu d’employer l’image de la serre et de la plante
carnivore qui y végétait. Se découvrant une âme de végétalienne, elle sortira
de sa léthargie dans le but de se repaître de ses inoffensives
« cousines ». Elle les aura sans doute jugées trop belles pour être
empotées à ses côtés… Dans la mesure où elles serviront de modèles à des
imitations en latex, des natures mortes, des motifs de tapisserie… Elles seront
immortalisées… Nullement exposées à la négligence d’un particulier… Tandis qu’elle-même,
la pauvre, n’était qu’une ortie de papier peinturlurée à grands coups de
pinceau malhabiles… Condamnée à se dessécher sur le rebord d'une fenêtre, où
des moineaux diarrhéiques viendront la conchier et des insectes poinçonneurs la
transformer en passoire.
Oui, ce sera plus une affaire de jalousie que d’appétit, et seul un
jardinier déguisé en chevalier du Moyen Age pourra enquêter sur place, car les proies
mordues par cette envieuse cannibale se seront toutes transformées en fleurs garous !
Certes, si j’avais patienté quelques semaines
de plus, je n’aurais pas été aveuglé par la lumière de cet astre en surchauffe,
mais plutôt par l’ampoule survoltée
d’un spot ridicule braqué sur ma misérable et vagissante personne. Ensuite,
dans une salle des tortures aux murs affreusement blancs, tel le plus commun
des nourrissons, je me serais pelotonné dans les bras de ma jolie maman, les regards
attendris de tous ces fantômes déguisés en docteurs me couvant comme si j’étais
le Messie.
Ainsi ai-je quitté le ventre de M’man Lucie,
très exactement sept mois et treize jours après qu’elle m’eût conçu à
l’horizontale avec monsieur Ducastel, mon père. Assurément, devais-je en avoir
marre de mijoter dans ce bouillon prénatal, pédalant en vain au sein de sa maternante
nuit.
Un fœtus claustrophobe trouve toujours une
issue pour fuir ces murs de chair qui se referment sur ses frêles épaules et
oppressent son crâne de porcelaine ! De toute façon, il n’y a qu’une voie
à suivre et elle est balisée…
Ce corps, c’était une prison d’angoisse…
mais pas forcément pour moi, le détenu ! Elle l’était pour la libératrice !
Quinze ans plus tard, j’avais encore la phobie
des lieux clos, mais uniquement lorsqu’ils étaient tapissés de toiles
d’araignées…
Je suis venu au
monde… par hasard…
J’ai vu le monde…
par nécessité…
J’ai vaincu le
monde… par pitié…
Mon parachutage sur
le plancher des vaches provoqua un mouvement de masse au cœur du troupeau.
Quelques meuglements retentirent…
Dieu du Ciel,
étais-je tombé dans une étable ?
Je n’étais tout de
même pas le Petit Jésus, hein ?
Ce qui était sûr,
c’est que M’man n’aurait pas dû être là… et moi non plus !
Je suis
venu au monde, oui, et ce monde tournait, tourne encore, et tant pis si
certains ont perdu la boule, la perdent encore !
– 3 –
A l’époque, mon géniteur, Jean-François Ducasse,
s’était rendu à Fuveau pour participer à un concours de pétanque sponsorisé par
une petite maison d’édition locale. Il était flanqué, à distance, de deux potes
de comptoir, ses habituels partenaires, Flibuste et La Vinasse, qui le
suivaient en voiture pour ne pas déranger.
La Simca 1000 du premier nommé pétaradait comme un soir de 14 juillet.
Tous les ans, le premier samedi d’août, à
l’occasion de la Foire aux Livres, on y secouait l’acier sous un cagnard de
plomb.
« Té, ici, la Tour Eiffel fondrait
plus vite qu’une barre de chocolat ! Oh, peuchère ! Le soleil lèche
le métal comme si c’était de la glace, et les boules vont couler entre les
doigts des pétanqueurs ! Ils ont intérêt à mettre des gants en amiante,
ces fadas, sinon les os de leurs phalanges vont briller au soleil du Midi, pardi ! »
Ces galéjades tonitruées avec un caricatural
accent marseillais, les touristes parisiens (ou d’ailleurs) se précipitaient,
suant à grosses gouttes, sous les platanes aux feuillages touffus et dont les ombres
moquettaient une bonne partie du terrain. Au lieu de les embrasser, ils tournaient
le dos aux troncs, profitant au mieux de ces quelques mètres carrés qui
valaient leur pesant d’air. Un jour
d’orage, ils n’auraient pas été moins véloces, pour courir se protéger de la
chevrotine des nuages surarmés, s’agglutinant sous les branches basses, tandis
que les plus hautes s’apprêtaient à aimanter la foudre bûcheronne. Là, il
faisait quasiment quarante degrés sous abri, et cette relative sensation de
fraîcheur paraissait inestimable, tant le mercure atteignait des pics
vertigineux lorsqu’il fallait quitter la ramée pour se réhydrater à la fontaine
la plus proche. Les flèches caniculaires, acupuncture de feu, cinglaient l’espace
dès que les épidermes s’exposaient à la volée…
Il pleuvait de la braise.
L’équipe trois fois vainqueur de la coupe,
qui représentait un homme lançant dans l’espace un globe terrestre de la taille
d’une boule de pétanque, conservait le précieux trophée à condition que les
éléments de la triplette fussent tous licenciés dans le même club. Papa appartenait
à celui regroupant les meilleurs éléments de la ville : « La boule brisée ». Ses deux
acolytes l’y avaient rejoint afin de former un trio… infernal. Le siège se situait
à deux pas de notre maison et il y passait le plus clair de son temps. C’était
toutefois un peu normal puisqu’il en était également le trésorier ; mais M’man
le soupçonnait de s’y « alcooliser le mental » plus que de raison.
Le métier de cheminot lui permettait de
traverser la vie sans trop dérailler, et, côté boulot, le train des heures
roulait sur son corps sans lui tatouer la moindre cicatrice. Quant à son temps
libre, au lieu de l’occuper en famille, il préférait le mettre à profit pour… briser
des boules !
Papa était un tireur d’élite, certes, mais
également un sacré tire-au-flanc ! Avec lui, les locomotives pouvaient
tousser longtemps sans qu’il ne levât le petit doigt pour leur désengorger les
amygdales !
« S’il lui fallait montrer autant de
zèle dans le cadre de son travail, il serait capable de simuler une hernie et
d’en prendre pour un bon mois de congés maladie ! » affirmait M’man,
quand elle faisait la conversation à Vincenette Pinatel, une fidèle cliente du
salon de coiffure où elle bossait.
Monsieur Chambon, son patron, dont les
oreilles étaient toujours en vadrouille, radar de chair en stéréophonie,
feignait de prendre un air navré qui sonnait horriblement faux. Il avait
tendance à favoriser les échanges entre ses employées et les habituées pour,
justement, nourrir sa curiosité… et celle d’autrui.
D’ailleurs, on le soupçonnait de tenir un
« carnet de confidences » au long des pages duquel il consignait
les révélations de ses clientes. Ensuite, il en informait son entourage car, dans
le secteur, les secrets devaient être partagés. Marseille, antique cité des paradoxes,
où le soleil brille à minuit dans le cœur des gens. D’un côté, les femmes se lâchant,
à jeun, chez le coiffeur ; de l’autre, leurs maris oublieux de toute
censure, au bar du coin. Il ne restait plus qu’à comparer les infos, pour
savoir qui mentait, qui exagérait, qui simulait, qui…
Ici, chaque quartier populaire fonctionnait à
la manière d’un village, avec son téléphone arabe et ses marchands de ragots.
Il faisait une chaleur à transformer le marbre d’une statue en cire d’un
cierge dévoré par une flamme gourmande. On imaginait des déesses de pierre,
dans les squares, se liquéfiant, devenir plus malléables que de la pâte à
modeler. Les hommes se précipitaient afin d’en malaxer les zones si ardemment
désirées en songe. Les femmes ricanaient, tandis que chaque gosse, étrangement
silencieux, prélevait des parts de cette guimauve rosâtre au moyen d’une pelle,
pour remplir son seau avec le fantasme de Papa.
A Fuveau, heureusement, point de square, ni de statues plantées aux
quatre coins du village, mais c’est la chair humaine qui fondait, coulait,
avant de s’étaler sur les ombres gardées en mémoire par le sol brûlant, sans
doute pour collectionner des souvenirs rafraîchissants. Et c’était comme revêtir
une seconde peau… une fusion… un accouplement surréaliste, contre nature.
Malgré son jeune âge, M’man lestait déjà sa
vie du poids d’une désertion temporaire. Habituellement, le calibre d’un boulet
se calcule en kilos ; là, il se mesurait en mois, et elle devait vérifier
sa portée sur le calendrier. Elle n’était que ralentie dans son ascension révolutionnaire
contre le sexisme…
Elle n’abdiquait pas, non, au contraire : elle feignait la blessure,
piégeant l’ennemi qui oserait l’accoster dans le but de l’achever !
Le fauve devinera, à sa façon de boiter bas, que son cœur marquait le
pas. Il la pistera jusqu’à ce qu’elle s’effondre, fourbue… Lorsqu’il apercevra,
au loin, son corps inerte dont le poitrail se soulevait encore, à la recherche
d’un courant d’air, il la rejoindra, flairant le sol, comme pour vérifier si
elle n’a pas égaré un peu de sa sève en route… Enfin, son museau frôlera celui
de la gisante, pour y déposer le baiser de la mort carnivore… Dès lors, quand il
ouvrira la gueule, son haleine de charognard violant l’espace olfactif de la
femelle meurtrie, elle lui sautera à la gorge, tel un vampire. Elle plantera
ses canines dans la carotide, source de vie, racine nourricière d’où jaillira
une fontaine pourpre. Elle y redécouvrira le goût du sang, comme on récupère un
manteau au vestiaire, après le spectacle.
Ainsi la brune amazone aux cheveux ras
reprendrait-elle sa traque des mâles !
Mais, présentement, QUELQUE CHOSE, en ELLE,
lui soufflait de marquer une pause, de signer virtuellement un armistice, pour
mieux repartir en guerre, une fois recouvrés sa silhouette aérodynamique, son potentiel
offensif… La lourdeur de ses déplacements n’autorisait aucune volte-face, aucun
bond de côté ; elle se serait exposée à l’attaque de prédateurs
d’ordinaire tellement plus lents qu’elle ! Ses griffes étaient émoussées,
son gosier incapable d’émettre le moindre grognement ; désormais, « la
louve aux pattes de fauve » ne montrait plus qu’épisodiquement les
crocs ! Mais on la sentait prête à bondir, les muscles de ses cuisses se
crispant malgré l’inertie… Souffrait-elle de crampes ? De manque ? Pressée
d’en découdre, luttait-elle contre cette féroce envie ? Si j’avais été là,
j’aurais pu le lui demander, et elle m’aurait répondu avec, plaqué sur son visage
à la peau mate, comme envoyé en éclaireur, son diabolique sourire d’ange. Si
elle ne le faisait pas, c’était uniquement afin de s’économiser, de stocker de
l’énergie, à l’image d’un écureuil accumulant des glands avant l’hibernation pour
une tout aussi noble mission.
Toujours très égoïste, mon père avait donc
réclamé sa femme auprès de lui – et ce n’était pas pour ses beaux yeux. Le cornaquait-elle,
juchée sur son mental ? Etait-elle la représentation charnelle d’une
armure le rendant invincible, ou simplement une muse sur laquelle on base
inspiration et conquêtes ? Si elle n’était pas là, à moins de dix mètres,
son bras deviendrait-il mou ? Serait-il parasité par la maladresse, incapable
d’aligner ces cibles d’acier qui roulent, roulent, roulent… avant de se stabiliser
dans son point de mire, sniper au regard ensablé
par la conjonctivite. Distrait, il les manquerait, et elles lui cligneraient de
l’œil, le narguant, comme dans les dessins animés. Dans sa tête, il entendrait
une voix de souris télépathe se moquer :
« Raté ! Encore raté ! Tu veux que je grossisse ?
Que je gonfle, comme un ballon ? Déguisée en baudruche, t’aurais des chances
de me crever, harponneur d’opérette ! Tireur de courte paille ! T’es
plus manchot qu’un pingouin ! T’as les boules, hein ? »
Certains mecs rechignaient à ce que leurs nanas
restassent seules à la maison, mais lui, confronté à l’adversité, éprouvait un viscéral
besoin de la sentir là… à portée de tir.
Durant la compétition, son regard n’avait de
cesse de chercher le sien, soit pour y quérir du réconfort, des encouragements, soit pour y puiser un bravo ! muet qui ne sourdait jamais
d’entre ses paupières. Elle semblait ailleurs, son esprit visitant un monde parallèle
ou hanté par un songe indélébile et récurrent.
Donc, en ce jour de canicule, les
coéquipiers de Papa se débrouilleraient avec
les moyens du bord, pour rejoindre le couple vedette à Fuveau.
Rendez-vous devant la fontaine – il y a toujours
une fontaine lorsque le cagnard cogne.
Ils se gareraient à l’ombre du vieux platane,
celui dont le feuillage évoque un éventail géant quand le mistral siffle un air
connu. Personne ne s’y risquait parce que ses racines surgissaient de terre
comme des tentacules. Mais Flibuste ne craignait pas cette grosse bête pleine
de pattes car, c’est bien connu : depuis la nuit des temps, les pieuvres détalent
ventre à terre à la vue d’une Simca 1000 !
Flibuste et La Vinasse avaient, sans piper
mot, sellé les chevaux de bois de ce petit manège drivé par mon père.
Une fois, ils avaient dû, chacun de leur
côté, se rendre à Laragne, pour un concours richement doté, et ils s’étaient perdus
dans la garrigue. A la recherche de raccourcis, de chemins de traverse, ils
n’avaient finalement découvert que de broussailleux labyrinthes ou d’épineux culs-de-sac.
Flibuste avait même écrasé un lapin de garenne et La Vinasse roulé sur le pied
d’un braconnier aviné qui somnolait dans un fourré. Papa, lui, avait crevé en
traversant à gué une rivière réputée pour ses crues subites, les jours d’orage.
Ils avaient eu peur d’être retardés par les
barrages de Police encerclant Laragne, où de dangereux malfaiteurs avaient enlevé
le fils du Maire, l’un des hommes les plus riches de la région. Ils avaient eu
de la chance, dans la mesure où l’on aurait pu les confondre avec les
kidnappeurs en fuite…
Le concours avait eu lieu sans eux (et sans
le Maire) et mon père s’était méchamment fâché, intimant à ses comparses de le
suivre dorénavant à distance, avec l’antédiluvienne Simca 1000 pétaradante.
(A
Fuveau, les kidnappeurs n’enlevaient que les filles… pour l’ouverture du bal)
Ils avaient un peu râlé mais, de toute
façon, leur avis importait peu car Papa, de par son statut de cador, usait et abusait
de son autorité. La star du carreau avait parlé ; on se devait d’obéir,
comme à un Parrain de la Mafia ! Surtout ne pas le contrarier ; il
pourrait voir rouge et… double ! La pétanque réclame une discipline de
fer, on y déquille les cibles comme au stand de tir, et il n’y a pas de place
pour les loucheurs !
(Les
pointeurs, eux, sont des maniaques, des gens minutieux, lents)
Ils s’étaient exécutés, de guerre lasse, partageant
cette Simca 1000 poussive sur laquelle les gosses de Saint-Loup testaient leurs
lance-pierres…
Papa recherchait-il un soutien moral ou s’évertuait-il
à démontrer que les « sportifs du dimanche » ont, eux aussi, une vie de
famille ? Il avait si souvent vanté ses qualités de franc-tireur… Il
n’existait pas meilleur canonnier ; son bras était plus précis qu’un
mortier ; il était un véritable bombardier humain… Mais qu’attendait-il de
M’man, sur le lieu des empoignades ? Qu’elle lui donnât une note après chaque
frappe, comme à la télé, à l’occasion des compétitions de patinage artistique ?
Il lui parlait souvent, durant les parties,
surtout entre les mènes, pendant qu’il ramassait ses munitions, ignorant ses partenaires,
néanmoins vainqueurs de quelques batailles, sans faire d’esbroufe. Mais elle
avait pris pour habitude de l’écouter d’une oreille distraite, sifflotant dans
sa tête le dernier tube à la mode, tandis qu’elle se mordait les lèvres, qui
avaient le plus grand mal à boire ses paroles…
« Chante,
beau merle, chante donc ! Tant que j’ai ce bébé dans le ventre, profite,
sers-toi de ton ramage ! Mais après, tu déchanteras, car j’écrirai les
paroles et la musique d’une nouvelle chanson qui te clouera le bec ! »
Elle simulait mal, oui, mais Papa lançait
des phrases en l’air (contrairement à ses boules) sans se préoccuper du lieu
des retombées.
Elle était devenue sa mascotte, son
nounours, et comme il était superstitieux, fétichiste…
Dans un grand éclat de rire, lors de la remise
des prix effectuée par le Président de la Foire aux Livres, il lui avait
publiquement rendu hommage, l’année précédente, la surnommant Tata Baraka.
Les spectateurs avaient pouffé mais M’man n’avait esquissé aucun sourire de circonstance.
Le grand ponte, visiblement mal à l’aise, feignant une toux soudaine, avait fait
semblant de ne rien remarquer.
Aussitôt venu, aussitôt reparti, le
sobriquet ne fit pas long feu. Deux heures après, entre deux verres de
Champagne, alors qu’ils fêtaient la victoire entre amis, elle avait pris sa revanche :
« Il
est bon, ce Champ’, n’est-ce pas ? Je te ressers, Tonton Tirebouchon ? »
Papa devenait puéril dès qu’il s’exprimait
en dehors de la maison, devant un public à l’écoute. Ce n’était pas le roi du
micro, qu’il tenait d’ailleurs à la manière d’un rasoir, son visage naturellement
glabre créant l’illusion ! Il était tellement plus doué pour louer les
mérites du Grand Charles au bistrot du
coin, lorsqu‘il était cerné par une horde de cocos noyés dans le vin… rouge.
Là, le trophée lui appartenant, ce n’était
plus le même homme ; comme si le fait de tenir une boule dans chaque main la
lui faisait perdre. Satellite placé en orbite autour d’un trou noir.
Flibuste et La Vinasse, eux, demeuraient en
retrait, modestes, dignes, silencieux. Toutefois, leur mine réjouie annonçait
déjà quelques soirées arrosées sous le même parapluie…
Depuis que le sponsor, les Editions de La
Cigale, tenta cette originale opération marketing mêlant sport – même si certains
doutaient que la pétanque en fût un – et culture, Fuveau devint un village à
part. La place forte du mélange des genres…
Ainsi, en parallèle, un concours de
nouvelles y sollicitait-il les mains, outils de la création, et l’imaginaire,
source de l’inspiration. Mais il était assez rare qu’un pétanqueur troquât ses
boules contre une plume, ou qu’il participât à ces deux disciplines de concert.
Hélas, le premier été, certains
pseudo-intellos, en total désaccord avec cette initiative, organisèrent une
manifestation qui faillit mal tourner après que le meneur eût jeté une boule de
pétanque dans la vitrine du libraire, beau-frère de Monsieur le Maire.
Passant tout près des premières maisons, les
touristes pouvaient lire, sur des affiches placardées sur les plus hauts murs,
qu’Ici, une main tient la boule, l’autre
la plume !
Cette année-là, le sujet en fut :
Contez, en dix pages, l’histoire d’un paysan qui rencontre le Diable
dans son pré, puis rentre chez lui, transformé en… junky ! Evitez les
dialogues et utilisez au moins cinq fois le mot « harpie ».
Nonobstant cette rotondité éphémère que je
squattais avec culot, Maman Lucie
apparaissait aux yeux de tous (et de toutes) comme une créature délicieusement
gironde.
Avec
cette bosse de dromadaire collée sur le ventre, disait Raoul, ta mère devait être aussi sexy qu’une
toupie ! Et toi, je parie que tu étais comme un baleineau qu’une fée aura
matérialisé dans une piscine, pour le punir de s’être trop éloigné de sa mère,
et qui attend d’être délivré par la SPA !
J’aurais dû, d’un coup de poing vengeur,
transformer sa face pouponne en puzzle anatomique, mais je n’étais pas
susceptible au point de défigurer un ami parce qu’il évoquait un embonpoint
dont j’étais la cause. Je demeurais toutefois intimement persuadé qu’il ne se
serait jamais permis cette galéjade si M’man avait été obèse de par une
surcharge pondérale difficile à larguer.
Je lui avais rétorqué « Baleineau toi-même ! » et nous avions rigolé comme
des…
Une coiffeuse arborant une coupe militaire,
c’est l’équivalent d’un philosophe lisant Barbara Cartland !
Les cheveux noirs coupés ras de M’man lui donnaient
un air de garçon efféminé d’origine latine, mais la ressemblance s’arrêtait là.
Couvés par un oiseau de feu, ses yeux semblaient deux œufs de cristal en train
d’éclore dans la lumière. Féline, sa présence griffait (ou mordait) l’espace,
et les femmes se retournaient sur son passage, comme pour vérifier si elles
avaient croisé l’ombre d’une tigresse ou celle d’une louve. Chaloupée, sa
démarche chavirait le cœur des hommes mariés, et ses longues jambes joliment
galbées dansaient longtemps dans la mémoire des célibataires.
Quant à mon père, ce macho au sourire si
doux, un misérable que même Victor Hugo aurait renié, était-il à ce point obsédé
par l’image que son couple projetait sur l’écran d’illustres inconnus pas
forcément cinéphiles ?
Un jour, ma mère me fit une confidence très
personnelle, une de plus. Le genre de révélation circulant, d’ordinaire, au
sein du cercle très fermé des filles
qui s’épanchent, parfois s’éparpillent. Nous étions très complices, elle et
moi, échangeant nos secrets comme d’autres font le troc des Panini, jouant au ping-pong avec les aveux.
A tour de rôle… confesseur et pauvre pécheur ! Plus frère et sœur que fils
et génitrice, nous partagions tout sauf les ragots, que je laissais de côté, craignant
d’être parasité, plus tard ! Son mari était mon père, mais j’étais son
frère cadet ; Papa était donc devenu mon beau-frère.
Enceinte de six mois, elle avait demandé
l’heure à un type dont la soixantaine blanchissait les tempes et au-delà.
J’étais au chaud, calfeutré dans l’écrin d’un bien-être nombriliste, pompant la
sève maternelle tel un bourgeon cannibale. Le monsieur, pourtant bon chic bon
genre, lui avait avoué qu’il était impuissant, mais que le seul fait de la
regarder lui permettait de recouvrer une seconde jeunesse.
– Voyez-vous, chère madame, il n’y a pas d’âge pour désirer, comme il
n’y a pas de tabou dans la façon de plaire !
Ma mère, au lieu de le gifler, en avait été
émue aux larmes. Très gentleman, il avait baissé la tête, renonçant au plaisir
d’insister. Elle lui avait servi sur un plateau d’argent le don de redevenir,
pour quelques inestimables secondes, le jeune homme qu’il avait été et ne
redeviendrait sans doute jamais. Il avait voyagé dans le passé, au niveau des
sensations, à bord d’un vaisseau spatiotemporel invisible fabriqué par sa
libido chancelante. Mais c’est M’man qui l’avait piloté à distance…
Cette anecdote eut son importance quand je
la rapportai à Raoul, transmettant un témoin glissant (plus glissant que les
savonnettes utilisées pour ses jongleries). Je ne m’étais pas cru capable d’une
telle réaction. Tant que ses allusions visaient le corps de ma mère, appartement
que j’habitais, rien ne me choquait, mais là… Un plomb sauta : noir
absolu, absence totale de repères… Oui, là, il violait mon domicile, alors que
j’en avais été exclu ! Tournant moult fois la clef pour forcer la serrure,
il essayait visiblement d’en forcer la porte, à grands coups d’épaule et de genou !
C’était un jeudi après-midi, presque quatre mois
après notre premier changement d’adresse, nous regardions la téloche. Il était
venu en bus, de bonne humeur ; légèrement amaigri, il pétait la forme. Soudain,
à la vue d’une pub de soutien-gorge, j’évoquai cette anecdote d’antan
concernant Maman Lucie. Avec lui non
plus, je ne cultivais pas le jardin des non-dits et des faux-semblants. Je
n’avais pas vraiment l’impression de trahir M’man, si j’informais Raoul de quelques
détails croustillants ; lui-même ne se privait pas de me toucher deux mots
de gémissements captés, l’oreille collée au mur de la chambre de ses parents.
J’étais fier de ma mère ; en parler me
comblait ; l’ignorer m’eût attristé. Certes, je savais que je le regretterai
peut-être un jour, mais…
Du haut d’un moment d’égarement, l’espion à
l’ouïe baladeuse laissa tomber :
« Normal, ta mère n’est pas le
remède idéal pour soigner le priapisme ! »
Cette tirade me fit l’effet d’un crachat. Je
vomis, en retour de service :
« Priapisme toi-même, gros con ! »
Coup de sang à gerber.
Ignorant la signification du dernier mot, wagon
de queue d’un convoi brinquebalant qui vient de dérailler, je le pris pour une
insulte. Joignant le geste à la parole, je giflai cet avorton à la volée. Mais,
à le voir sangloter ainsi, après avoir accusé réception du châtiment livré en
urgence, sa joue gauche rosie par l’attaque digitale et son visage mis entre
parenthèses par de tremblantes mains, un sentiment de honte m’étreignit, tels
les bras bodybuildés d’un lutteur de foire. D’autant plus que son humeur en fut
longtemps altérée et sa rancune plus tenace qu’à l’accoutumée (une semaine, record
battu).
Ce garçon était maladroit, mal fagoté, quelque
fois malpoli, mais tout ce qu’il faisait ou disait n’était dicté que par le
désarroi et le dépit. La méchanceté ne faisait pas partie de sa panoplie ;
au contraire, c’était un bien trop petit costume ! En « creusant »
le bonhomme, on découvrait une personnalité plus entière que dissociée, plus attachante
que collante… Je l’avais connu ado surdoué, généreux, volontaire. Il parvenait
à oublier ces kilos superflus qui pesaient si
profondément sur son moral et sur le regard d’autrui. Amnésie salutaire que
je n’aurais pu assumer, tant ma mémoire imitait un boomerang au sein de mes
synapses.
En mon for intérieur, je le comparais à
Mozart, un Mozart de la prose, car
son coffre ne correspondait pas vraiment au trésor qu’il recelait. Dans sa chambre,
tandis que ses parents dormaient dans la leur, à côté, combien de sonates pour
machine à écrire avait-il composées en cachette, sous les draps, pour atténuer
le staccato des lettres pianotées ?
Souvent, quand il m’énervait, afin de me dérider,
je l’imaginais casqué d’une perruque poudrée, assis devant un clavier
d’ordinateur, à l’instar de Wolfgang Amadeus devant son clavecin… Et
j’écoutais…
Il était plus bête que méchant, et ma brutale
contre-attaque attestait que j’étais moi-même plus méchant que bête. J’avais oublié,
en un instant, ce qu’il était capable de faire stylo Bic en main ; son soutien, sur l’île mystérieuse du CM2 où
j’avais accosté en solitaire, face aux indigènes ; nos projets, sur
lesquels je comptais pour être délivré de mes chimères, ses doigts de virtuose
comme des phalanges libératrices… Indiana
Jones était mon idole mais je n’étais pas prêt de l’imiter, encore moins de
le détrôner ! J’aurais plutôt dû me demander pourquoi Raoul avait pensé à Maman Lucie pendant qu’il se rinçait
l’œil ! Et, plus que tout, pourquoi y avais-je pareillement songé !
Cela dit, encore aujourd’hui, quand la nostalgie
m’impose de regarder quelques vieilles photos de l’époque, vu l’ombre que ma
mère décalque sur le sol lorsqu’elle n’est pas en cloque, je me dis que si j’étais…
ou n’étais pas, justement…
Chacun cultive sa part d’ombre avec le
terreau du fantasme, n’est-ce pas ?
Officiellement, la présence de ma mère à
Fuveau déculpabilisait mon père de ne pas l’avoir abandonnée, seule à la maison…
dans son état !
Mais elle n’était pas seule, puisque
j’étais là, hein ?
Je passe sous silence les quolibets, flèches
empoisonnées, dont elle fut la cible, sauf cette réflexion qu’elle me rapporta
en souriant, un soir, au coin du feu, alors que le bois craquait étrangement
sous la caresse des flammes :
« Madame a avalé une boule de
pétanque et, en dévalant son oesophage, elle a fait… boule de neige ! »
Etrange métamorphose, non ?
Comme un accouchement… au pied d’un toboggan…
Le pire, c’est que la boutade émanait d’une
nana, spectatrice assidue du concours de boules !
M’man m’avait certifié qu’elle avait des allures
de garçon manqué : jean délavé, troué par endroits, chemise taillée dans
la même étoffe, mocassins usagés… Elle était châtain clair, presque blonde, ses
yeux étaient plus bleus qu’une mer d’été, paraît-il. Détonant dans le paysage, elle
ressemblait à une intello poireautant à l’entrée des artistes d’un théâtre, programme
en main, après avoir assisté à une pièce avant-gardiste.
Ma mère en avait apparemment gardé un souvenir
ému, mais son intuition féminine l’orientait vers une hypothèse assez farfelue.
Le vainqueur du concours de nouvelles était une femme et elle se fondait dans
le décor, caméléon humain, espion aux pattes de velours, par jeu ou par provocation.
Car qui, mieux que cette personne, pouvait symboliser le mélange des genres ? On s’attendait presque à ce qu’elle se
baissât, pour ramasser ses boules, avant de les faire s’entrechoquer…
Longtemps après, je
découvris, en parcourant la liste des lauréats, que le concours de nouvelles
avait été gagné, cet été-là, par un certain Franck Breitner, avec un texte au
titre racoleur : « L’herbe du Diable ».
(Etait-il question
de marijuana ou de gazon maudit ?)
Toutefois, par la
suite, j’appris grâce à une émission littéraire diffusée sur France Culture, que
Franck Breitner était un pseudonyme et que derrière celui-ci se cachait une
femme. Elle aussi avait fait un sacré chemin depuis Fuveau…
M’man s’était trompée. Personne n’est
infaillible, n’est-ce pas ?
Le soleil tapait sur les crânes comme les
tambours du Bronx tapent sur les nerfs. Les ombres suaient, et si l’on marchait
sur celle d’un arbre, on avait la sensation de s’y enliser, de se noyer dans une
flaque de bois. Ma mère devenait livide mais souffrait en silence. Elle se retenait
de crier… pour ne pas déranger. Elle tentait de se rapprocher lentement, à reculons,
d’une oasis improvisée, craignant de croiser le regard de son mari qui la sollicitait
après chaque tir. Claudiquant, elle disparut derrière un pin parasol où elle dérangea
un écureuil dont le panache roux devint moins arrogant. Le petit rongeur
détala ; un rouge-gorge vint le remplacer. Puis, calant son dos contre le
tronc, elle se laissa glisser, les yeux fermés, les dents serrés pour ne pas
hurler… Elle se contenta de iouler
dans sa tête. Elle se ferma à double tour afin de museler l’évasion des larmes.
Elle oublia le monde ; une douleur insupportable l’y aida. Elle se
liquéfia, se répandit. Là, à la lisière de ce champ jauni par le feu du ciel, elle
n’avait plus de mari… rien qu’un enfant à
naître !
Si elle avait su que le champ avait été
baptisé « le pré aux harpies »
depuis que…
Il y avait un
épouvantail dans le pré, pour chasser les corbeaux, car une statue de bronze y
avait été « plantée ». Sculptée par l’instituteur de Fuveau qui avait
fait les Beaux-Arts, elle représentait une licorne dressée sur ses pattes arrière,
le rostre pointé vers le ciel. Une nuit d’orage, la foudre était tombée sur l’homme
de paille ; il s’était aussitôt embrasé. Mais Dino Dingo, l’idiot du
village, prétendit avoir vu le Diable en personne rôder dans les parages. « Même
qu’il y avait comme une odeur de soufre dans l’air ! » affirma-t-il
en bavant. Il avait rapporté que la foudre n’y était pour rien, qu’elle avait
plutôt visé le pin parasol qui se dressait là, en bordure du champ, telle une
sentinelle. Les corbeaux, la plupart déplumés, purent continuer de s’agglutiner
sur la statue pour la conchier. « Au crépuscule, quand le soleil tombe
dans l’horizon, on dirait des harpies ! » ajoutait Dino dont l’esprit
vagabondait. Le guano fit son travail de revitalisation et la peau redevint pulpeuse,
vivante, « animale », fuyant la rigidité du bronze. Le Diable, qui avait
terrassé l’épouvantail en pointant un index délateur d’où avait jailli une
flamme, ordonna aux harpies déguisées en corbeaux de se « décoller »
du cheval mythique. Puis il déroba l’ancienne statue afin de l’emmener dans les
écuries de l’Enfer où, après en avoir trempé les sabots dans le Styx, son cœur
de pierre se remettrait à battre. Chevauchant la licorne, il revenait les nuits
de pleine lune hanter les villageois, forçant l’animal à éventrer les rares portes
derrière lesquelles une vierge dormait. Puis il disparaissait dans les ténèbres,
au triple galop, ne faisant qu’un avec sa monture, centaure de l’au-delà. Malgré
tout, il se murmurait que la licorne tentait parfois de crever la lune de son
rostre, dans le but de se libérer du joug de son cavalier maudit. L’idiot de
village n’avait jamais été cru, jusqu’à ce que les vierges commençassent à
disparaître, kidnappées, les unes après les autres… On l’accusa, innocentant le
Diable.
En pleine partie, tandis que mon père
bataillait ferme contre une belliqueuse triplette varoise qui tirait à boulets
rouges sur tous les points de rencontre, je découvrais un terrain de boules à
ma façon… sur le vif !
Ainsi suis-je venu au monde, oui… sous un pin !
D’ailleurs, le conifère géant déploya tout exprès
son parasol, pour protéger ma fragile fontanelle du cagnard. Ce seigneur de la
sylve, que je salue au passage, avait sans doute pleuré des larmes de résine en
me voyant naître, mais mon jeune âge (n’est-ce
pas ?) m’interdisait de faire la différence entre le sang de son émotion
et celui, plus organique, de ma mère…
L’enfant
parut un mois et demi avant la date prévue, il ne pouvait qu’être encore plus
immature qu’un nouveau-né de neuf mois.
Si j’étais venu au monde sous le platane,
près de la fontaine, ses racines m’auraient étranglé, et je serais mort étouffé
avant même de respirer à l’air libre. Les platanes sont méchants et les pins parasols
très gentils. Plus tard, Raoul m’avait confirmé que les arbres captaient les
souffrances humaines à l’approche de l’hiver, don télépathique qui nécrosait
leurs feuilles dès l’automne.
Les
premiers sons que je perçus, ce jour-là, pendant que je m’offrais un début
d’existence, furent les violons mal accordés de l’orchestre des cigales, les
brefs hoquets de ma génitrice souffrant mille morts, et l’acier que l’on FRAPPE,
FRAPPE, FRAPPE…
Fort heureusement, elle était passée du cri au
chuchotement en un éclair, ce qui lui avait permis de ne pas éveiller
l’attention des spectateurs formant de nombreux attroupements autour des pétanqueurs
en action. Elle était essoufflée, à l’image d’une marathonienne – elle n’était
pourtant pas allée jusqu’au bout du parcours. Elle bredouillait des mots sans
suite, bêtifiant pour masquer sa gêne de s’être ouverte ailleurs qu’entre les
quatre murs blancs d’une clinique. Mais l’éclair l’avait foudroyée, déchirant son
ciel intime comme des ciseaux découpent le papier. Ses yeux étaient plus cernés
que ceux d’un drogué, ses cuisses semblaient de pierre, ses mollets étaient
aussi tendus qu’une corde à piano… Elle claquait des dents et tremblait, de la
tête aux pieds.
« Je suis une statue et je souffre parce que j’ai été déquillée de
mon piédestal par le zigzag de Zeus ! » pensa-t-elle.
Le rouge-gorge s’était immédiatement envolé,
sans doute pour transmettre la nouvelle (mais à qui ?), messager de l’air
imitant les illustres pigeons voyageurs.
Je dois reconnaître qu’auparavant, je
n’avais pas donné ma part aux chiens, ni ma langue aux chats : j'étais
minuscule mais je meuglais comme un veau. M’man avait su en partie garder sa dignité,
elle. J’avais jailli de sa blessure à la manière d’une fusée en partance pour
la lune mais la mise en orbite avait été mal calculée par la tour de contrôle.
Aveuglé par le soleil, j’avais frôlé un quasar.
Une grenouille bondit d’un nénuphar pour
atterrir sur le suivant, qui est plus grand, plus moelleux, plus vert ; mais
il est situé tout près des pattes d’un héron et elle n’a qu’une envie : retourner
sur CELUI qu’elle a quitté !
Tant de
nourrissons, inconsciemment, éprouvent le besoin de rejoindre illico ce paradis
où ils se comportaient comme des anges à l’appétit féroce. Réintégrer la
chaleur des entrailles maternelles – le fameux bouillon prénatal – et y élire
domicile pour toujours, assuré de n’y jamais grandir, ce serait un véritable conte
de fées, hein ? Bain moussant, essaim de bulles délassantes, où se prélassent
les gens fatigués qui ont réuni leurs dernières forces pour ouvrir, au
préalable, le robinet d’eau chaude. En fait, sur le débarcadère, il ne leur
manque que la parole, à ces fœtus achevés, pour nous renseigner sur leur désir
ou non de faire demi-tour !
Le concours avait été interrompu, évidemment,
après que mes vagissements eussent interpellé un mec qui s’apprêtait à uriner sur
le tronc contre lequel M’man s’était appuyée. Papa avait été sauvé par l’alerte
car il était en train de… baiser Fanny. C’était ma première bonne
action. Il y eut de l’agitation. Certaines femmes vociféraient, reprochant à
leurs maris de rester plantés là comme
des poteaux télégraphiques ; d’autres réconfortaient Lucie Ducasse,
tout en détaillant les insuffisances anatomiques de son fils. Oui, mesdames, je suis inachevé, mais je
vous grignoterais volontiers, pour combler les manques ! Les pompiers
furent appelés ; dix minutes passèrent avant que ne retentisse leur
« cri de guerre ». C’était une petite révolution, sans barricades, ni
chants militaires. Ma mère était lessivée et elle avait honte, cachant sa
déchirure au moyen de ses mains jointes, comme si elle avait renoncé à prier. Le
champ revêtait l’aspect d’un lieu de bataille, mais il n’y avait qu’une victime,
et elle perdait beaucoup de sang. Un médecin du SAMU prit sa tension et fit la
grimace ; il donna des ordres à deux infirmiers qui s’affairèrent autour
d’une trousse médicale. Des seringues furent dégainées, une perfusion mise en place ;
une transfusion sanguine s’imposait ; il fallait redonner des couleurs à
la femme blessée. Il y avait urgence. Une dame âgée posa une question en apparence
anodine : « Mais comment ce
petit bout de chou a-t-il pu faire autant de dégâts ? ». Le médecin
fit la moue et lui demanda gentiment de s’éloigner.
En revanche, concernant ma pomme,
j’embrassai la vie à pleine bouche, le front oint de rayons d’or que le pin
parasol filtrait. Ce totem vivant veillait sur moi et quelque chose me
soufflait qu’il me souhaitait la bienvenue. Les arbres étaient-ils réellement
télépathes ? Ils ne parlaient donc pas qu’entre eux ! Ils sont nos
amis, nos protecteurs… Mes yeux avaient du mal à s’épanouir, sinon j’aurais pu
admirer cet ancêtre se penchant sur mon cas pour transformer la canicule en
petit coup de chaud. Mes fesses étaient ridées par des fossettes mal placées et
rougies par la main de… J’étais chauve… partout. Ma peau était flétrie et
violette… une peau de vieux. Y avait-il un gérontologue sur les lieux ?
Après que l’on m’eût nettoyé, un caniche
plus frisé qu’un mouton était venu me flairer ; mais il était aussitôt
reparti, déçu et boudeur. De toute façon, s’il avait insisté, je parie qu’un
pied bien placé l’aurait réorienté. Mais qu’espérait-il, ce cabot ? Que
Lucie pondît un os ? Que je lui léchouillasse la truffe ? Que je le
rejoignisse dans sa niche ? Il y faisait froid, je présume.
J’étais Jésus, la Vierge était là, plus
Sainte que jamais puisqu’elle avait livré le colis à l’avance, permettant à la
crèche de se mettre en place à temps, le pin parasol figurait à la fois le bœuf
et l’âne gris, mais où était donc passé Joseph ?
Disparu. Envolé. Kidnappé par l’Archange
Gabriel ?
Il était parfois préférable que son propre
père fût un parfait « Joseph », une sorte de cocu magnifique que l’on
plaint en baissant les yeux. Car apprendre que l’on est le fils d’un ancien
amant de sa mère ou un enfant adopté peut paraître, selon le contexte, formidablement réconfortant. Imaginez
Hitler dans la peau d’un géniteur : nul doute que son enfant eût préféré,
après la guerre, être le fruit d’une erreur de casting ! Plutôt sortir
d’un orphelinat que de ses couilles !
Les gènes s’égarent, se subdivisent,
s’éparpillent, et ce n’est déjà plus une question d’hérédité ! Dieu (ou le
hasard) bafouille et le fils d’un pasteur se transforme en boucher cannibale,
la fille d’une institutrice de campagne en mante religieuse… Ainsi leur
arrive-t-il, à ces petites bêtes invisibles, de traîner la patte sur le droit
chemin ou d’avoir le vertige, perchées sur les branches noueuses et torsadées de
l’arbre généalogique qui pousse dans le potager familial !
Justement, un article paru dans « La
Provence », un quotidien local, avait très récemment abordé le sujet :
à seize ans, le fils d’un serial killer
s’était suicidé aux barbituriques. A côté de son corps inerte, on avait
découvert un morceau de papier ; un aveu y avait été griffonné à la hâte
au moyen d’un stylo qui fuyait. Hémorragique, l’encre en était rouge – la
couleur s’était probablement imposée d’elle-même. Le texte, inachevé, laissait
couler une authentique détresse :
« Son regard… J’en ai marre de
croiser son regard dans celui des victimes potentielles que je croise sur ma
route ! Ça me donne envie de leur crever les yeux, justement pour effacer
leur crainte ! Non, je ne cherche pas à aveugler symboliquement mon
père ! Je veux tout simplement effacer cette peur rayonnante qui émane
d’eux et me consume ! Je demande pard… »
L’ado aura culpabilisé, alors qu’il eût
mieux valu que sa mère fût stérile, puisque ce genre d’individu ne se gêne pas
pour prendre les femmes comme il prend les vies.
Boum !
Boum ! Boum !
Le
soleil tapait… tambours du Bronx… tam-tam…
Lorsque j’ouvris mes mirettes chassieuses de
bébé singe, je croisai le regard d’un grand mâle qui me tenait dans ses longs bras
velus dont j’entrevoyais les muscles saillants malgré le brouillard. Il venait
de « libérer » M’man et n’en était pas peu fier, son sourire aux
dents de neige faisant fondre le soleil. Singeant King Kong, n’allait-il pas se
cogner la poitrine, grosse caisse frappée par un maillet, pour réclamer son
salaire, une jolie blonde ? Ce serait « La
belle et la bête » à la sauce provençale, avec l’accent, la
garrigue et les cigalons. Soulagement filial, la créature marchandée ne
serait pas M’man, brune de son état… peut-être Franck Breitner…
Un bijou en récompense de son dévouement. Normal,
puisque ce chercheur d’or avait découvert la plus belle des pépites : MOI,
en l’occurrence ! On lui avait promis l’écrin de la « perle » dorée
en prime, mais M’man avait le type latin – on lui aura menti par omission.
Il suffisait, afin de le satisfaire, de se
mettre en quête de Franck Breitner,
l’écrivaine androgyne…
(C’était
un King Kong moderne)
Quel monde merveilleux, où les gynécologues
jouent à la pétanque pendant que les femmes accouchent dans l’herbe !
Et s’il ne tâtait pas de cette discipline
présumée sportive, que faisait-il par ici, le « mien », sur les lieux
du crime, hein ? Avait-il été, lui aussi, choisi par une entité divine,
pour aider à naître un nouvel Elu ? Une étoile l’avait-elle guidé jusqu’à
l’orée de ce champ béni où se dressait ce fameux pin parasol, sentinelle et protecteur du
Messie ? De façon plus terre à terre, était-il l’ami de l’individu qui
avait failli s’oublier sur son tronc, sylvestre soutien du dos de M’man ? Il
le suivait, la braguette béante, pour l’imiter, mais c’est l’autre qui avait
découvert la scène le premier…
Je suis sûr que si j’avais eu la possibilité
de penser, en cet instant précis, j’aurais hautement apprécié que ce sauveur
fût mon vrai père ou… Luc en personne. Mais j’étais un légume et mes synapses,
au point mort, n’émettaient aucun rayonnement, ne se connectaient pas encore…
Il avait fallu en attendre des années, avant
que M’man ne se décidât enfin à me servir la vérité toute crue sur un plateau !
Certes, c’est le genre d’aveu qu’il est ardu de livrer en pâture à la chair de
sa chair, cela même si le gamin est en
avance pour son âge et capable, très tôt, de comprendre pas mal de
choses ! Avouer une adoption à un enfant prétendu légitime ou un adultère
à son mari est presque plus aisé… Pourtant, il n’y avait pas de quoi se
fâcher : j’étais né prématurément dans un champ, sous l’œil vigilant d’un
pin, tandis que Papa faisait des carreaux et qu’un inconnu avait failli me
pisser dessus. Pas de quoi envier Raoul, qui avait vu le jour dans un nid
douillet, une célèbre clinique de Marseille dont le service « maternité »
était dirigé par le Docteur Artuffel, son père, car rien n’était plus banal !
Le destin me faisait un clin d’œil, oui, car
Francis Artuffel était bel et bien gynécologue !
D’ailleurs, il m’aurait tout autant permis
d’entrapercevoir l’azur entre les branches du pin parasol où des cônes simulaient
les boules de Noël, de rivaliser avec les cigales, la luette vibrant comme un
élytre… S’il avait été désigné par… Mais, visiblement, l’entité divine n’en
avait pas voulu. Le temps s’écoulant, je me serais dit que j’étais définitivement le frère « par
procuration » du Gros Raoul. On
m’aurait regardé de travers, les mauvaises langues auraient comptabilisé les
petites ressemblances et n’en auraient pas trouvé l’ombre d’une…
Cela dit, pour l’anecdote, quelque chose me
trotte encore, aujourd’hui, dans la tête, migraine jouant du tam-tam. Mon père,
cheminot et de droite, le sien, gynécologue et communiste : tout un monde
à l’envers ! Je venais de naître sur une planète qui tournait autour du
soleil en sens inverse, déboussolant la lune, dont l’œil se fermait la nuit et
clignait le jour, tant elle avait la berlue.
L’autre, l’homme providentiel, c’était une
sorte de messager cosmique aux mains magiques. Surgi du néant, dont la porte
avait claqué en silence. Une seconde avant, il était absent ; une seconde
après, il était omniprésent. Avait-il été engendré par le pin parasol, pour une
double opération de sauvetage ? La survie de deux naufragés intimement liés et baignant dans un liquide
gluant qui les aspirait à la manière des sables mouvants.
Ce type était si lumineux qu’il gommait les
ténèbres et que, la nuit, les tunnels devaient devenir, à son contact, des
serpents de lumière !
Se superposant au concours de pétanque, une
seconde compétition s’était étalonnée : le concours de circonstances !
Ce récolteur
m’aida à découvrir le soleil, tandis que le semeur
quittait mon horizon, à l’aube de mon premier jour, au chant du poussin, un
mois et demi avant l’heure… « en
avance pour mon âge »…
Puis les pompiers arrivèrent, dans un boucan
de tous les diables… uniformes et blouses blanches…
M’man ne m’avait jamais reparlé de LUI. Elle
avait uniquement évoqué un homme grand, fort et flou. Sa vision était trouble,
tant la souffrance tentait de l’aveugler.
(Raoul
aurait proposé les « lentilles à essuie-glace » d’Afflelou, l’affreux
loup)
Un homme de passage, ce récolteur, qui avait peut-être eu l’occasion d’accoucher sa propre femme
en catastrophe et en avait gardé quelques rudiments qu’elle lui aura dictés
alors que le travail commençait. Il était venu, m’avait vu, avait vaincu. Au
moment où il aurait pu s’enorgueillir de son exploit, son attitude avait viré
de bord et il avait disparu dans la nature, tel un ectoplasme chassé par un
courant d’air. Etait-il possible qu’il fût également, cerise sur le gâteau, le semeur ?
Lorsque je fus en âge de comprendre, donc,
M’man me raconta de quelle façon j’avais mis les pieds dans ce monde de fous et
je me jurai aussitôt de retrouver cet homme
providentiel.
Et il
ne fut pas l’unique personne, ce jour-là, à s’évanouir dans la nature…
Par la suite, on n’avait revu monsieur
Ducasse, mon père, ni à Marseille, ni dans les environs. Comme s’il avait
déménagé ailleurs que dans sa tête. Et je parie qu’il n’avait plus osé rejouer
à la pétanque, de peur d’être reconnu par un quidam sur son terrain de
prédilection.
Le jour en question, il s’était littéralement
dématérialisé. Une porte dérobée, au sein d’une dimension parallèle, s’était
brusquement ouverte devant lui, et l’appel d’air l’avait aspiré, accompagné
d’un écœurant bruit de succion. De toute façon, il s’y serait engouffré sans demander
son reste, fuyant l’ombre du destin. On ne l’avait même pas aperçu à proximité
du champ durant… l’incident.
Constatant l’attroupement qui coïncidait avec la disparition de sa femme – car
cela ne pouvait être une désertion, n’est-ce pas ? –, il avait compris que
la situation, bizarrement, dégénérait et, prenant ses jambes à son cou, avait
détalé à la vitesse de la lumière, lapin de garenne supersonique.
Déjà que baiser
Fanny, ce n’était pas le pied !
Mais son attitude était plus que louche, sa
réaction paraissant préméditée. Je l’avais imaginé, le matin, songeant à ce
qu’on lui avait demandé de faire en cas de gros
problème avec madame Ducasse.
« Vas-y,
sollicite-la, balade-la partout avec toi, et si le petit arrive, va-t-en
vite ! Il ne faut pas qu’il te reconnaisse ! Mais, attention, mec, si
tu refuses de participer à notre petite mise en scène, tu ne les reverras plus,
ok ? »
La mafia était-elle dans le coup ? Une
secte ?
Le fait divers dont j’avais été le héros chanceux
avait fait la Une de la plupart des canards nationaux. Les gros titres en
étaient tous plus ronflants les uns que les autres, dont celui de « La Marseillaise », le
journal communiste local, qui affirmait que certaines femmes étaient capables
de tout pour faire parler d’elles. Le passé de miss de M’man ressurgissait au détour de phrases allusives, comme
si le fait d’être belle et de concourir pour une plastique triomphante était un grave délit. Les coups de téléphone
se succédaient à un rythme infernal, auxquels elle répondait toujours par la
négative. Non, elle n’avait rien à ajouter !
Non, elle ne comptait pas, dans l’immédiat, avoir un autre enfant ! Puis,
pour avoir définitivement la paix, elle NOUS avait mis en liste rouge. Ensuite,
s’étaient pointés des journalistes, qu’elle avait virés en leur claquant la
porte au nez. Mais ils revenaient à la charge, la plupart pianotant sur les
carreaux des fenêtres, faisant coucou de leur main libre. Elle avait
verrouillé les volets. On avait longtemps vécu dans le noir, en plein jour, les
bougies allumées créant une atmosphère de conspiration. On se serait cru dans
un sous-marin. On avait même proposé à M’man de retourner près du pin, à
Fuveau, pour simuler son accouchement, avec moult détails. Un magazine
« people » lui avait demandé de poser nue, avec un faux ventre de
femme enceinte. A aucun moment, ma mère n’avait fait mention de l’accoucheur fantôme.
L’Enfer guettait Papa
et, là-bas, sur les rives du Styx, peut-être traitait-on les ours mal léchés en
héros, en nounours câlins, contrairement à ici, au Purgatoire ! Il avait
le droit d’y caresser les trois têtes de Cerbère, parce qu’il avait méprisé une
femme, là-haut, sur le plancher des vaches… A sa prochaine incartade, on
l’autoriserait peut-être à monter à bord de la barque de Caron… Et puis, qui
sait, un jour prochain, jouera-t-il à la manille avec le Diable. Mais pour
cela, il lui faudrait être très méchant avec…
Là, à Fuveau, il s’était volatilisé, sans
laisser la moindre empreinte, comme un fantôme par une nuit de mistral.
L’égoïsme et la honte font quelquefois bon ménage, n’est-ce pas ? Mais
était-ce bien la honte qui l’avait fait déguerpir ainsi ? Dans son monde
parallèle, avait-on lâché les chiens, histoire de lui donner une bonne leçon, son
postérieur prompt à être lardé de crocs profondément
canins.
Un témoin affirma l’avoir vu décamper sans
se retourner.
« Je l’ai
remarqué, ce jour-là, parce qu’il était le seul à se déplacer à contre-courant.
Il courait aussi vite que Carl Lewis… mais un Carl Lewis qui aurait eu le
Diable à ses trousses ! Ses bras faisaient des grands moulinets au-dessus
de sa tête, et ses mains s’agitaient comme des araignées que l’on
brûle ! On aurait dit qu’il était fou à lier ! »
Un vieil
homme intervint :
« Ne
l’écoutez pas ! C’est lui, l’fou à lier ! C’est l’idiot du village.
Dino Dingo qu’il s’appelle ! Vous voyez un peu l’genre ? »
Dans le cahier des anecdotes, une nouvelle
page fut noircie de phrases destinées à motiver la mémoire. Deux semaines passèrent
et Flibuste nous rapporta que les boules paternelles avaient été retrouvées, quarante-huit
heures plus tard, dans un champ d’orties, entre deux touffes urticantes,
chacune étrangement auréolée d’un coquelicot, tache de sang nourrie par la
sève.
La Vinasse avait décidé de renoncer à la pétanque,
portant son dévolu sur le poker. Flibuste, lui, avait continué de pointer quand
son emploi du temps le lui permettait, ce qui signifiait rarement, car il
s’était mis à boire exagérément. Un seul
être vous manque et tout est dépeuplé.
Certes, Maman
Lucie aurait pu poursuivre Papa devant les tribunaux, pour non assistance à
personne en danger, par exemple, ou engager un détective privé, afin de cibler
son point de chute, de suivre ses traces…
Mais non !
Magnanime, elle avait décidé de l’oublier,
augurant qu’il ne réapparaîtrait pas de sitôt dans sa vie. Depuis le temps que
l’envie de le quitter lui en avait pris, la conjoncture lui évitait dorénavant
de se calfeutrer dans un manteau de lâcheté.
Elle m’avait fortement désiré, était tombée
enceinte, même sachant que mon père faisait partie du lot ; elle n’allait
pas, par-dessus le marché, singer la femme larguée et sur le point de mettre
fin à ses jours sur un coup de tête ! L’époux évanoui dans la nature et sans doute introuvable, elle aurait
laissé derrière elle un orphelin toujours glabre, comme Papa, et à la figure
toute ratatinée de momie mal emmaillotée. Mon aspect évoquait déjà la vieillesse ;
j’aurais, en plus, tout perdu dès le premier mois, l’ADAS me tendant le
terrible compas de ses bras grands ouverts.
Le contexte était grand-guignolesque mais,
dans cette région, les événements reproduisent plus aisément qu’ailleurs les
scénarios pagnolesques !
En conséquence, il n’y aurait pas de
divorce, puisque le mari s’était inscrit « aux abonnés absents ».
Mais pour ce qui est d’un éventuel remariage… fallait-il retrouver sa
dépouille ? Comme dans les polars, reflets de la réalité, où… sans corps,
pas de victime, donc pas de coupable…
M’man avait-elle épousé une ombre ?
M’man pouvait maintenant se réjouir d’être enfin libre mais un horrible
cauchemar rendit ses nuits infréquentables, plus noires que les idées d’un
dépressif. Homard vivant que l’on plonge dans une marmite dont le cul rougit au
contact d’un feu de cheminée. Elle était éjectée du sommeil tel un boulet de
canon et son lit semblait un radeau dérivant sur une mer de lave. Elle suait,
son pyjama lui collait au corps, seconde peau que l’humidité rendait transparente.
Ce mauvais rêve la hantait, elle y était abonnée et ne pouvait, hélas, s’armer
contre cette invasion souterraine. Il y était toujours question du trop fameux
champ que le pin parasol ombrageait de façon parcellaire. Quelqu’un y avait mis
le feu et il ne subsistait de l’auguste conifère qu’un pitoyable moignon cramé.
Le champ était en flammes et l’incendie menaçait Fuveau. Des pétanqueurs jetaient
des livres dans le brasier afin de l’alimenter. Juste avant de se réveiller,
M’man voyait une boule de pétanque géante surgir du feu et rouler en direction
de Ventabren, qu’elle transformait en ruines fumantes. M’man reconnaissait le
vieux cimetière, au sommet du village ; les morts aussi fuyaient, désertant
leur terre d’accueil. Un monstre hybride, dressé sur ses pattes postérieures,
tentait d’agripper ces cadavres volants avec ses griffes, bondissant pour
prendre de la hauteur, comme un fauve qui fait son numéro, au cirque. Mais une
langue de feu s’enroulait autour de son corps de tigre, avant que sa crinière de
lion ne se consumât telle une vulgaire perruque, tandis que sa gueule de loup
grimaçait de douleur. Il essayait de hurler à la mort mais sa chair, ses
muscles se désagrégeaient avant d’avoir réussi à émettre le moindre son. Un
enfant se tenait debout, en retrait, dirigeant la manœuvre, à la fois dompteur
et chef d’orchestre, au moyen d’une branche d’arbre soutirée au vieux pin
parasol du champ de Fuveau… Et cet enfant, c’était… c’était… MOI… MOI avec un
physique d’adolescent, sans doute celui que j’arborais lors de notre arrivée à Ventabren !
Trois semaines après l’accouchement en « plein
air », Papa remontait à la surface du marigot dans lequel il avait délibérément
plongé. Telle la Pomponnette de Pagnol, il revenait à la maison, et M’man acceptait
de le récupérer, colis dont on a laissé la garde à un voisin, le temps de se
renseigner sur sa provenance, avant de décider de le reprendre puis de
l’ouvrir. Le bal des concessions commença… Ma mère avait décidé que j’avais
besoin d’un père, pour grandir comme un enfant « normal ». Elle avait,
à chaud, choisi de m’élever en solitaire ; mais, devant le fait accompli,
la tigresse perdait ses griffes et les crocs de la louve se déchaussaient. Elle
comprit alors que soit elle était devenue faible, soit sa conception de
l’indépendance battait de l’aile lorsque le mâle réintégrait le nid. Mais
peut-être avait-elle sa petite idée derrière la tête et pourrait-elle désormais
marchander avec son mari, nantie de l’avantage d’avoir été déjà mise en
porte-à-faux à cause de sa lâcheté. Elle s’était bien gardée, jusque-là,
d’alerter mes grands-parents, qui ne lisaient jamais les journaux ;
eux-mêmes avaient feint d’ignorer la situation. Ils ne s’immisçaient jamais
dans la vie privée de leur unique enfant, ayant été, jadis, victimes de la
rigidité de parents TRES catholiques. Mais ELLE savait qu’ILS savaient car,
dans la région, les pigeons voyageurs sont télépathes et, entre Ventabren et
Fuveau, les ondes cérébrales volent à la bonne hauteur. J’étais un bébé
physiquement amoindri, presque anémié, et il me fallait un bon mois, peut-être
plus, pour rattraper mon retard à l’allumage. Il valait mieux de ne pas trop me
solliciter au niveau des visites et des déplacements. M’man comptait me
présenter mes grands-parents dans deux semaines, et elle les soupçonnait de
jouer le jeu tout en trépignant d’impatience. Ils avaient toutefois multiplié
les appels téléphoniques ; mais sans donner leur avis sur les agissements
de Papa, sans conseiller M’man sur sa conduite à tenir face à un tel dilemme.
Ils avaient plus de soixante-quinze ans, et à cet âge-là, on pense avant tout à
ne pas se casser le col du fémur en faisant un faux mouvement parce l’on est
énervé. A cette époque, Pépé ne peignait plus depuis dix ans et Mémé lisait
avec difficulté des romans écrits en très gros caractères, tant sa vue avait
baissé. Papa ne s’était même pas excusé, n’avait rien dit, rien expliqué. Il
était rentré au bercail, tout simplement, comme s’il était parti avec une autre
femme et s’en était lassé, et c’était dans la logique des choses. La vie de ma
mère avait repris ; mais elle avait le pressentiment que si elle ne tentait
rien pour que son mari change, c’est elle qui changerait, déclinerait, s’empoussièrerait.
A tel point que la tigresse ou la louve se transformerait en gros minet édenté
ou toutou arthritique. Elle faisait tout cela pour moi, pour mon confort, pour
que je grandisse dans les meilleures conditions, pour que je ne garde aucune
séquelle de ma sortie anticipée… Et pour tout cela, il lui fallait être une
mère à la santé de fer – quant à son moral, c’était l’autre face du 45 tours, mais
la plage était rayée. De plus, elle avait constaté que son cauchemar avait déserté
ses nuits, comme si elle se sentait en sécurité avec un autre adulte dans la
maison – ils faisaient désormais chambre à part. Cela la réconforta : elle
avait parfaitement agi en acceptant que Pomponnette ronronnât à nouveau sous
son toit ! La louve solitaire s’était mise à craindre l’isolement, en
marge de la meute et de son chef, père de sa progéniture, et la tigresse
grondait dans son inconscient, pas au-delà.
Schizophrénie animale.
Heureusement, dans un peu plus de dix ans,
elle retrouverait le sourire.
Lorsqu’il prit connaissance de ces aléas subis
par Lucie, Luc décréta qu’elle avait eu raison de récupérer son époux.
Sans
personne de mon sexe au sein de notre famille, je me serais égaré sur une route
à plusieurs voies et n’aurais pas forcément choisi la bonne…
C’était son opinion. Affirmant cela, il
avait donné l’impression d’évoquer son propre contexte familial. Avait-il vécu pareil
« déchirement » ? Avait-il été privé d’un vrai père ?
D’un
homme à la maison ?
J’en avais parlé à Raoul qui ne m’avait pas
répondu. Il m’avait écouté, les yeux fixant son ombre, plus grande que lui, sur
le mur, qu’elle semblait escalader. Son regard voguait dans le vague. Deux
jours après, il me tendait un morceau de papier, que je saisissais sèchement ;
accusant le coup, il m’avait planté là, comme un cactus. Je ne l’aurais pas cru
capable de courir aussi vite.
Avec son talent habituel, il avait griffonné
au stylo Bic :
David,
tu es à l’image d’une caravane en quête d’oasis dans le Sahara. Elle pénètre
dans le dédale des dunes dans le but de rejoindre cet horizon où pullulent des
mirages de chlorophylle. Elle y slalome entre des dromadaires enlisés et dont
seules les bosses émergent, îles minuscules risquant de s’effriter si le simoun
vient à se lever… Des taupes carnivores leur grignotent la gueule, la queue et
les pattes, tandis que le sable aspire ces bêtes écartelées en direction du
magma, facilitant la tâche des « petites ogresses aux pattes
fouisseuses »… Mais la caravane parviendra au but qu’elle s’est
fixée : cette oasis, tout là-bas, dont la couleur évoque la fraîcheur et
l’espoir.
Dans ta vie, mec, tu croiseras des dromadaires enlisés et des taupes
carnivores ; il te suffira de découvrir leur équivalence dans le monde
réel. Indiana Jones souffrait de chasser la métaphore, car le Graal n’est que
l’image de son propre manque et le reflet de son ennui.
J’avais parfois la sensation que ce garçon
avait vécu mille et une vies avant celle-ci ; mais, à d’autres moments, il
se comportait comme un parfait imbécile. Quelque chose, dans son cerveau,
éternuait, et son entourage prenait froid.
Je me suis immédiatement souvenu qu’en
classe de CM2, avec madame Triquet, à l’occasion d’une rédaction où il fallait
décrire les grands espaces, le Gros Raoul
avait écrit sur sa feuille :
« Le Sahara, c’est une plage réservée à des gens atteints de gigantisme… S’ils
avaient des bottes de sept lieues, ils sauteraient d’une oasis à l’autre, imitant
des grenouilles sur les nénuphars, mais sans calculer les fourmis bipèdes qui,
assoiffées, gesticulent sous leurs pas ! »
Et il avait ô combien raison, l’animal !
Ces géants du désert, ils sont un peu comme ma pomme, dont l’alchimie
anatomique est allée crescendo jusqu’à une altitude insoupçonnable. Oui, on
aurait dit la coda d’une ouverture de Rossini – les mélomanes comprendront.
J’étais parti pour être un Lilliputien, mais
une bonne fée obsédée par les athlètes s’était penchée sur le berceau de mon
évolution, me métamorphosant en Gulliver… Sauf que j’ai toujours été réticent à
me montrer en maillot de bain sur la plage du Prado, à Marseille, par exemple, craignant
d’entendre pour la énième fois :
« Boudiou, madame, que votre fils a
grandi depuis l’été dernier ! »
Ainsi, dénigrant la roche pilée et les
vaisseaux du désert, avais-je opté pour les moutons de poussière que le spectre
d’un berger maudit aura réunis en troupeau sous le toit du « Mas de Cocagne »,
avant la grande transhumance vers un autre monde…
Le monde des flammes immortelles !
Celui du Grand Méchoui !
* * *
– Aujourd’hui
(suite) –
Dès ma première immersion, le plus
« chaleureux » des baptêmes, je crus rêver.
Je nageais dans une mer de sérénité et des
bulles m’environnaient. Elles voltigeaient, légères, éthérées, imitant des
perles précieuses après qu’un scaphandrier eût plongé ses mains gantées au cœur
d’un coffre découvert dans la cale d’un vieux galion espagnol. Puis, après
s’être agglutinées, caviar aux reflets changeants, parfois irisés, elles
s’échouaient mollement sur ma peau, littoral de chair, brisants pourtant élastiques,
avant d’exploser sans bruit, pour retourner au néant, comètes minuscules et fugaces.
Paralysé par l’atmosphère feutrée, je
n’avais plus la force de joindre les lèvres…
Aujourd’hui et maintenant…
Je
n’avais plus la force de joindre les lèvres, oui, ni d’ouvrir les yeux… Pas
plus que j’en avais envie, d’ailleurs, parce que je savais pertinemment que si
j’entrebâillais mes paupières, paradoxalement, tout s’effacerait !
La chaleur, le bien-être permettaient à mes
souvenirs de pénétrer à flots dans mon cerveau qui, se nourrissant du passé, se
conjuguait désormais au présent. Et mon présent, c’était ce jeu d’adresse pour
lequel je les utilisais, justement, jonglant avec ma « vie d’avant »
comme Raoul avec ses savons de Marseille. Environné de bulles multicolores,
confettis auxquels on aurait donné du volume, je ne risquais pas de perdre la
boule… Leur forme plus que la diversité des couleurs, je ne sais trop pourquoi,
ravivait ces souvenirs aussi sûrement qu’une étoile de mer évoque le ciel dans
un songe d’astronome.
Tout ce qui est parfaitement rond
motive-t-il la mémoire à être plus fidèle ? Un chien, à la vue d’une lune
rousse, se rappelle-t-il le passé de loup inhérent à sa race ? Car, ces
bons gros toutous qui vous léchouillent, ne sont-ils pas, après tout, de redoutables
prédateurs « embourgeoisés », au fil des siècles, par la… domestication ?
Durant une seconde, une flamme de haine ne se réveille-t-elle pas dans son
regard, pour s’éteindre aussitôt, lumignon faiblard ? Son maître n’est-il
pas subitement devenu une proie potentielle et n’a-t-il pas senti monter en lui
l’atavique besoin de lui sauter à la gorge, hier, pendant qu’il lisait son
journal ? Oublie-t-il de remuer la queue en s’approchant de lui, tandis que
l’homme claque encore des doigts, pour réclamer son compagnon canin (et câlin),
là, plus près, toujours plus près, au pied du fauteuil ?
Quant aux chats…
Je n’avais plus de force du tout, comme si
je venais de piquer un sprint sur un bon kilomètre. Je flottais, l’esprit entre
deux eaux, les membres tétanisés… Avec plus d’espace, j’aurais fait la planche,
ne réagissant même pas à l’arrivée d’une armada de squales…
Un volcan aurait crevé la surface de l’eau brûlante
et serait entré en éruption, devant moi, à dix centimètres de mon menton, que
je n’aurais pas bougé le petit doigt pour éviter un tsunami domestique !
Je ne craignais qu’une chose : être
éjecté hors de cette balade temporelle « passéiste » par une
somnolence qui me laisserait couler, la bouche et le nez sous la surface encore
mousseuse.
Dès lors, tout suffocant, je…
C’est
ce neurologue… le frère de ma… qui m’a…
Ou bien est-il psy…
Le frère de… de… Comment s’appelle-t-elle
déjà ?
M’efforçant de flotter, je plongeais métaphoriquement
dans un autre bain de souvenirs. C’était plutôt une piscine, je pense.
Une suite logique… ou s’efforçant de l’être…
– 4 (a) –
Au
premier abord, ce qui m’a le plus surpris dans le grenier du mas de mes
grands-parents, c’est la hauteur des murs. L’humidité y avait dessiné d’obscures
formes animales, peintures rupestres décalquées par un voleur d’images préhistoriques
puis rapportées ici, dans l’antre d’un collectionneur de totems. Au milieu des
dégueulis, je trouvais suspecte une tache dont les contours symbolisaient une
chèvre, ou un bouc, comme lorsque le vent sculpte les nuages, y créant des faces
boursouflées de dieux grecs apparaissant
à la fenêtre. Le plafond, grisâtre, semblait un ciel artificiel dont
l’altitude m’interdisait de dire s’il allait bientôt pleuvoir ou si c’était un
brouillard de pollution. Les toiles d’araignées écartées de ma route n’avaient
pas « repoussé » tandis que j’avais le dos tourné : je ne m’étais
donc pas réincarné dans un roman d’épouvante où des tricoteuses surdouées manient
l’aiguille à la vitesse de la lumière.
La
poussière remplaçait le sable et les oasis revêtaient l’aspect d’îles
« propres », parenthèses de l’espace où l’on n’avait pas à mouliner
des bras pour s’y faufiler. Raoul aurait comparé ce lieu à un insolite dortoir sous serre où les hamacs avaient été tissés par des
« artistes à huit pattes ».
Une
fois à l’intérieur de cette grotte suspendue, j’avais instinctivement regardé
par-dessus mon épaule, afin de vérifier si je n’étais pas pisté. Je ne remarquais
que la présence de mon ombre, dont la taille évoquait un géant dessiné au fusain
à même le sol ou sur les rares meubles, selon que je bougeais ou faisais du
surplace. Je ne pouvais lui reprocher de m’être fidèle, juste m’étonner de son
don d’ubiquité. J’avais l’impression qu’elle laissait des empreintes de semelle
partout où je passais, comme pour mieux indiquer mon itinéraire au traqueur…
Me
narguait-elle, espiègle, moqueuse ? Préparait-elle un sale coup me visant
directement ? S’apprêtait-elle à rompre les amarres… à grands coups de
hache, au niveau des chevilles ? Vivante, elle tatouait les mètres carrés
que je lui permettais d’explorer, imitant une limace dont la bave balise son
lent cheminement. Etait-elle carnivore ? M’exposais-je au risque d’être mordu
par mon double en négatif ? Je me tâtais le bas du visage, histoire de me
persuader que mes mâchoires n’étaient pas celles d’un cannibale. Mais peut-être
cherchait-elle seulement à se libérer des chaînes qui faisaient de NOUS des
frères siamois… à devenir autonome !
Ainsi
étais-je différent du Petit Poucet, car ce petit bonhomme n’était pas
stupide au point de semer des… traces de
pas. Je n’étais pas, non plus, poursuivi par un ogre affamé ; de toute
façon, il n’aurait pas aimé se repaître de ma chair, déjà trop faisandée pour
son fragile estomac !
Mais
cette ombre me parlait dans la tête, chacun de ses mots sur le point d’ajouter
un degré de douleur à la migraine que je sentais poindre dans mon crâne sans
que j’en souffrisse encore. La poussière alliée à la chaleur, sans doute.
« T’as
vu ça, le nain de jardin ? Mes jambes sont plus longues que les tiennes,
et un jour prochain, elles seront plus solides ! Je ne suis une ombre que pour
te donner l’impression que t’es de chair, pitoyable loque humaine ! Mais
bientôt, tu verras, je serai dure comme le roc, moins voûtée que toi, le gnome,
et tu molliras tellement avec l’âge que tu te décomposeras pendant que je me
durcirai, me transformant en statue capable de se mouvoir. Les vases communicants
de l’au-delà, tu connais ? Sans que tu t’en aperçoives, monsieur le
Lilliputien, j’aurai pompé ton énergie et ta consistance par la plante de tes
pieds ! Un comble, non ? Allez, va, marche au pas, camarade… j’ai
faim ! »
Son
monologue débité telle une litanie, un courant d’air traversa mon esprit,
refroidissant ma vigilance. Il entra par une oreille, visita le jeune musée de
ma pensée, puis ressortit de l’autre côté. J’eus la sensation vertigineuse qu’il neigeait sur mes
tympans. Je secouai la tête comme un boxeur sonné par un uppercut. J’avais été
visité par un blizzard capable de raboter la banquise jusqu’à lui donner un air
de vaste patinoire. Et si je n’avais pas été glabre, pour sûr, des frissons
incontrôlables auraient transformé ma peau duveteuse d’ado en planche à clous.
Je ne
pus m’empêcher de songer à la fameuse scène du « nettoyage
d’oreilles » dans « La folie
des grandeurs », le film de Gérard Oury, avec Louis de Funès et Yves
Montand.
Le
grenier s’étirait tout en longueur, contrairement à la cave, qui était un cube
parfait.
C’était
une sorte de canyon, plaie profonde dans le « cuir chevelu » de la
maison, dont l’écho était muet et où il était aisé de hanter le sillage d’un
quidam, tant le silence y était… assourdissant.
Un démon aurait pu y filer le train à un cambrioleur sans que ce dernier ne se
rendît compte que l’Enfer lui emboîtait le pas. De chaque côté, s’élevait une
falaise au pied de laquelle était stockée la mémoire des Cocagnard. Et si les
parois de la plaie venaient à se refermer, à la manière des mâchoires d’un
étau, le patrimoine de toute une famille en souffrirait, concassé. Une suture
ruinant les souvenirs palpables de nombreuses générations, privant de sève les
racines d’un arbre généalogique sur le tronc duquel chaque couple aura greffé
un cœur percé d’une flèche et où de précieuses initiales pavoisaient. Au pied
des à-pics, inlassablement, battait une mer du passé dont les vagues cognaient sur
le temps comme le sang aux tempes, béliers donnant de la corne contre du vent.
Si le mas avait été un iceberg, cette pièce confinée en aurait certainement
figuré la partie immergée. Le grenier en lui-même ressemblait à un bateau et,
les jours de pluie, si l’on jetait un œil par la lucarne, on devenait l’unique
marin à bord d’un vaisseau perdu au cœur d’une tempête, pendant que les vagues
montaient à l’assaut de la cabine de pilotage. Mais pour que le bâtiment se
retrouvât la tête en bas, encore eût-il fallu qu’il prît l’eau et fût retourné,
la cave en l’air, capharnaüm de bouteilles de vin fracassées et de poutres
brisées, fragiles allumettes. Et si, par quelque miracle, le naufrage s’était
transformé en tremblement de terre, l’antenne de télévision (ou le paratonnerre)
se serait fichée dans le sol, où elle (il) aurait capté les ondes nocives de l’infernal magma.
D’habitude, on avertit toujours :
« Attention
à la tête en entrant, et baissez-vous, sinon les toiles d’araignées vont
transformer votre chevelure en perruque poudrée ! »
Mais
là, il était impossible de se cabosser le front, car le plafond culminait à des
années-lumière, au-dessus des nuages, et ces charmants arachnides avaient tissé
leurs toiles dans les étoiles. A moins d’être le Colosse de Rhodes – je n’étais
que Gulliver, n’est-ce pas ? –, on ne courait aucun risque en s’y pointant,
le port de tête altier, la nuque raidie par une minerve virtuelle, tel un
militaire au garde-à-vous. On économisait, en revanche, le port du casque lourd
car, au lieu de vous protéger, il alourdira votre démarche, vous confortant un
peu plus dans la crainte d’un plancher qui craque sous vos pas, alors que le
vide est tapi à l’étage inférieur, en embuscade, et s’apprête à vous happer. Cela
ne peut qu’évoquer un cauchemar vous ayant gâché moult nuits successives, après
avoir vu, au cinéma, pour la énième fois « Les
dents de la mer » de Spielberg. A tel point que vous aurez ensuite une
peur bleue des piscines et des baignoires. Ainsi quelques solives lâchant prise
auront-elles subitement pris l’apparence d’une véritable gueule de requin dont
chaque « croc » est aussi aiguisé qu’une flèche de harpon. Vous aurez
également lu cela dans un roman, une histoire de naufrage : au moment où le
rescapé atteint la plage du salut, après avoir nagé durant de longues heures,
au large, voilà qu’un… qu’une… Une otarie chassée par un couple d’orque… et l’eau
deviendra rouge, rouge comme le sang d’un écorché vif. Vous avez vu un documentaire
télévisé sur le sujet ; vous n’ignorez pas comme la vision est insupportable ;
vous vous dites que la douleur sera si forte que votre cerveau implosera ;
vous venez de frôler la vérité. Par la suite, même les éviers vous donneront la
nausée.
Si le plancher
se dérobe sous vos pieds, cède enfin après avoir longtemps résisté, les
échardes auront la taille d’une dent de mégalodon, ce gigantesque ancêtre de la
méchante famille des requins. Vous
êtes dans un sanctuaire de bois mais vous vous projetez ailleurs, en eaux
troubles. Vous avez encore de l’eau dans les poumons, vous hoquetez, crachez, vous
pataugez un peu en vous tenant les côtes, histoire de reprendre votre souffle, vos
pieds s’enfoncent dans le sable, puis… crac
! votre corps se scinde en deux… Vous ne mourez pas asphyxié, non, car vous
sera interdit le droit de respirer une dernière fois ; de plus, vous n’en
n’aurez pas le temps. Ce sera pire qu’un incendie dans le sanctuaire de bois. Vous
aurez juste le temps d’apercevoir l’ombre qui vous a enveloppé, et,
contrairement aux apparences, ce ne sera ni celle d’un grand blanc, ni celle d’une orque. Il n’y a même pas de cheminée,
donc nulle flamme pour lécher, offrant des contours aux monstres invisibles, ces
murs qui vous étreignent à distance, tant vous êtes angoissé par leur hauteur
ainsi que par l’étroitesse de la pièce, plus couloir que débarras. De toute
façon, personne n’aurait eu l’idée d’y allumer un feu, sachant que vous aviez
prévu de visiter ce musée de brocanteur, n’est-ce pas ? Avant d’expirer,
vous aurez entraperçu, se reflétant dans un cumulonimbus, l’image d’un grand
prédateur qui n’existe que dans votre esprit et que votre regard éperdu a créé
dans le miroir du ciel. Le néant est là, transformant votre sens de l’équilibre
en vertige et silencieux tel un puits sans fond. Et vous vous souviendrez du
jour où vous avez jeté un caillou pour vérifier la profondeur de ce « donjon
enterré » que vos grands-parents ont condamné, au fond du grand jardin. Ils
ont cloué une planche sur la margelle, mais vous l’avez retirée, pour voir si,
dessous, c’était noir et froid. Oui, c’était noir et froid… et silencieux… et
effrayant. Vous avez songé que vous pourriez plonger dans cette béance et ne
jamais cesser de tomber. Vous avez préféré tester l’abîme en y lançant une
pierre ramassée non loin de là. Vous l’avez imaginée ressortant de l’autre côté
de la Terre, en Chine, tandis qu’elle jaillissait à la manière d’un rocher
volcanique craché par un geyser. Elle sera brûlante car elle aura traversé le
magma, et certains Pékinois la suspecteront d’être radioactive puisque tous
ceux qui l’ont touchée auront péri. Ils l’appelleront « la pierre de
mort ».
On
avait donc omis de m’avertir, de me dire que la peur du vide était carnassière.
Etant gosse, quand je faisais du toboggan, à Marseille, je n’imaginais pas
qu’un ogre attendait que ma glissade s’achevât, pour refermer son immense
bouche, me privant d’avenir. Raoul m’aurait taquiné avec son idée que, dans le
monde de l’imaginaire, le toboggan est peut-être une cuillère réservée aux
géants… J’étais peut-être jugé trop jeune pour comprendre la portée du danger,
ou le péril de l’inconscience. Une tare de l’adolescence, un défaut inhérent à
mon état d’encore mineur.
Dès que
j’ai mis les pieds dans ce grenier, j’ai su qu’un être surnaturel m’y attendait. J’avais rendez-vous avec lui ;
pourtant, son invitation officielle ne m’était jamais parvenue. Il n’avait même
pas pris la peine de m’y attirer, de m’influencer, car il n’ignorait pas qu’à
mon âge, la curiosité l’emporte toujours sur la raison. Il n’avait qu’à se
cacher dans l’ombre, puis surgir au moment opportun, mais non sans avoir au préalable semé quelques images troublantes
dans mon esprit. Ainsi auraient-elles le pouvoir de me préparer à la confrontation,
m’évitant de sauter un palier dans l’horreur. Mon initiation se devait d’être
graduelle… et le pire faisait de l’autostop tandis que je conduisais sur une
route de campagne entre deux villages désertés de leurs habitants. Il y avait
également l’hypothèse que ma migraine naissante était due à une connexion
télépathique ratée. Quant à l’absence d’odeur de soufre, je n’étais pas enrhumé,
donc l’air où je baignais était moite mais non pollué par les miasmes du magma.
A mon âge,
on ne pense pas qu’un grenier puisse être habité par le Diable en personne ; à mon
âge, on ignore ce qu’est le Diable ! Et pour cause, il n’a pas de forme
précise, la silhouette connue est fausse. Ce serait trop facile, si les bandes
dessinées le décrivaient tel qu’il est réellement ! Seul notre cerveau
peut le caricaturer dans l’espace, alors que son vrai physique pourrait
s’apparenter, selon l’imagination de chacun, à une mante religieuse, un
tyrannosaure, un loup garou… Les cornes, la queue, les sourcils accentués, le
vice à fleur de peau, le trident, voilà qui sort tout droit d'un dessin animé ;
cela n’entre pas dans un mas inhabité depuis plusieurs semaines ! J’avais
l’âge de croire que seuls les châteaux sont hantés et que tout ce qui vient de
l’Enfer sent forcément le soufre !
Des frissons, décalés parce qu’il faisait
chaud, atténuèrent mon arrogance. D’habitude, la chaleur me donne mal au
crâne ; je craignais donc une « prise de tête ». Pour me désangoisser,
comme souvent, je pensais à Raoul et à son fort tonnage. Il n’aurait pas pu
m’accompagner ici, au grenier, car le sol craquait à chacun de mes pas. Et lui,
avec ses kilos superflus, aurait été un prétendant direct à la « fuite
vers le bas » qui succède logiquement à un sec claquement d’os fracturés… Il
se serait sacrifié, sans doute, prétendant m’accompagner afin d’assurer mes
arrières, puisque j’étais menacé par mon ombre fourbe, et, en dégringolant à
l’étage inférieur, il l’aurait entraînée dans sa chute. Je pense qu’il aurait
trouvé le moyen de la coller à la sienne, très proche du bibendum, et… Serait-elle
remontée pour me courser, sa tête chercheuse en quête de mes talons ? Ou
bien se serait-elle cassée quelque chose et aurais-je ressenti une terrible
douleur, des métatarses jusqu’aux hanches ?
Le
grenier n’était pas la caverne d’Ali Baba. Il ne recelait rien de fondamentalement
précieux ; rien qui motivât des cambrioleurs à dérober des objets tout
juste destinés à la brocante. La vieille armoire normande me semblait pourtant
suspecte. La bibliothèque abritait de vieux livres datant d’avant la première
guerre mondiale. Elle était mangée par les termites et on s’attendait à ce
qu’elle se démembrât si l’on retirait « Voyage
au centre de la Terre », le roman de Jules Verne, de l’étagère médiane.
Le toit était crevé et des miettes de tuiles saupoudraient le sol déjà çà et là
recouvert de sciure. On avait colmaté la brèche au moyen de nappes en toile
cirée cousues ensemble – pour les jours de pluie, plutôt rares ici.
Entre
l’armoire et la bibliothèque, une sorte de grand miroir avait été recouvert
d’un drap troué en de multiples endroits. Par les déchirures, on apercevait un
cadre doré. Mais en y regardant de plus près, ce n’était pas un miroir, c’était
un tableau ! La curiosité était trop forte. M’man regardait la télé, en
bas, dans le salon ; j’avais tout mon temps, puisque c’était dimanche. L’étoffe
craqua entre mes doigts et je vis ce que représentait la toile. Une face sans bouche,
sans nez, sans rien qui ne ressemblât de près ou de loin à quelque chose
d’humain. Un visage transparent ; on avait remplacé les organes des sens
par une vitre très propre. Une figure blafarde de clown qui aurait perdu
l’expression de ses excès peinturlurés. Seule la chevelure d’un rouquin attestait
qu’avant d’être effacée, elle avait
peut-être eu des traits. On distinguait mal les oreilles, qui étaient sans
doute taillées en pointe. Le haut du front, bien au-delà des sourcils virtuels,
était ridé et servait de terreau à une paire de cornes. En arrière-plan, apparaissait
un grand champ où trônait une statue… Une licorne en train de s’énerver, figée
par la main de l’artiste dans une posture agressive – il ne pouvait s’agir d’un
numéro de cirque. Des corbeaux, perchés en des points stratégiques, altéraient
la sculpture et gâchaient le panorama. Cela faisait tache… beaucoup de taches sur
le bronze !
Le
sommet du crâne de l’être défiguré
semblait auréolé, mais ce n’était qu’une illusion due à l’ensoleillement. L’herbe
était d’un vert « palpable » ; on avait envie de caresser ce gazon
peint avec le soin du détail. Légèrement sur la gauche, on devinait une coccinelle
en train de se poser sur une pâquerette ; à droite, un bourdon décollait
d’un coquelicot… Le corps de la licorne dressée sur ses pattes postérieures… derrière
la fenêtre du visage… cette face sans regard… tutoiement avec l’univers de
Dali. Les oiseaux de malheur picoraient les pattes antérieures du cheval de légende.
Soudain, une forte odeur m’agressa les narines ; on aurait dit
qu’une meute de putois venait d’investir les lieux. Ni moisissure, ni cendres,
ni fragrance de fleurs séchées… Un chat avait dû s’oublier dans un recoin,
amnésie incontinente. Ma tête se mit à tourner et, quelque part, je compris
pourquoi. Un train ululait au passage à niveau situé entre mes oreilles. La
migraine que je sentais rôder autour de ma tête, tout à l’heure, décida d’y
camper, à l’image d’un randonneur à la recherche d’une clairière parce qu’il est l’heure de pique-niquer.
Dans un
coin, un tas de vieux cartons à dessins… J’eusse préféré une vieille chaise ou
un fauteuil crevé, mais le vertige qui me fit tourner en bourrique me poussa
également à m’asseoir, adossé au mur, les fesses posées sur des esquisses… Il
me fallait attendre que la douleur passe… que le train disparaisse au loin ou
s’arrête… mais il n’y avait pas de gare en vue… Je fermais les yeux, respirant
fort, grimaçant… Cette fois, IL touchait au but… Le centre de la cible avait
été détecté, visé, puis… bingo !
L’être caché quelque part dans le grenier s’était enfin calé sur la bonne
fréquence. Soudain, il me sembla entendre ma mère m’appeler… sa voix était
lointaine, si lointaine…
Oui, voilà… j’arrive !
*
Alors
que je m’apprêtais à quitter le grenier, ma peau d’ado glabre était devenue du
cuir. Mais je me sentais plus inoxydable que tanné. J’avais mué comme un
serpent pressé de renouveler sa cotte de mailles. J’étais maintenant un authentique
aventurier, baroudeur des sables, pourfendeur de dunes et chasseur de fantômes
de poussière… Je ressemblais enfin à Indiana
Jones, mon idole au fouet baladeur dont la lanière sabrait le dard des moustiques
femelles en plein vol.
Je
venais de m’extraire d’un canyon interminable, après plusieurs mois d’errance,
aveuglé par un soleil obsédé par le zénith. La sècheresse y régnait, despotique,
et, pour me désaltérer, j’avais dû boire ma propre transpiration jusqu’à plus
soif. Le ciel avait été avare de son eau : pas la moindre dépression pour
l’attrister ! Impossible de se laver ; j’étais sale, je puais ;
une famille de blaireaux m’aurait fui. Un vrai cow-boy à l’époque de la
conquête de l’Ouest. A l’ultime étage du mas, rien n’indiquait toutefois qu’au-delà
du palier, des toiles d’araignées remplaçaient ces haies de troènes
labyrinthiques dont les circonvolutions vous font perdre la boule. La nausée au
bord des lèvres, vous êtes pressé de déserter, indemne, ce dédale où l’esprit s’égare,
car le coma vous guette au détour du chemin !
Et ces
murs du bout du monde se perdant dans les nues… Sous le toit blessé, percé… Murs
de granit… de calcaire… Falaises aux fondations profondes… racines plongeant dans
les entrailles du magma… Démesure minérale… Caractérisation de l’angoisse
montante… Le sanctuaire de bois métamorphosé en calanque où la mer s’oublie… Colorado miniature aux vallées débouchant
sur l’amnésie…
Ainsi
ai-je entrouvert la porte de la liberté pendant que des bêtes ténébreuses m’épiaient
dans l’ombre. Tout un peuple était là, installé aux premières loges, public sur
le point de s’extérioriser. Mais il était hors de question d’en attendre des
applaudissements, la plupart n’ayant probablement pas de mains. Avant de
franchir ce seuil, je songeai qu’il suffisait peut-être de siffloter un air gai
pour me délivrer de l’omniprésence pénétrante de tous ces regards. Je m’exécutai
mais ce fut un fiasco ; la sensation d’être espionné par des blattes
augmenta. Les pupilles de la nuit sont dilatées quand la peur étouffe le courage.
Je sentais leurs yeux me titiller l’échine, telle la visée laser du fusil d’un
sniper, sensation physique d’une désagréable série de piqûres. Les bestioles m’avaient
suivi dans l’obscurité, de peur sans doute que je découvrisse à quelle engeance
elles appartenaient. Tant d’aberrations génétiques ne devaient en aucune façon
être dévoilées !
Arborant ce sourire malicieux dont il avait le secret, Raoul les aurait
surnommées… « la meute muette ».
Il aurait ensuite fait mine de réclamer le silence, un doigt devant la bouche,
imitant la démarche pataude d’un gros ours et battant des bras mollement comme
s’il prenait son envol.
Elles
ne se montraient pas, pour mieux imprégner l’espace de leur présence ; ne
faisaient aucun bruit, pour mieux squatter le silence… Leurs silhouettes
d’encre m’orientaient plutôt vers des hypothèses totalement folles, surréalistes.
Raoul, toujours lui, m’aurait soufflé que Picasso avait dû les peindre lors d’un
cauchemar et qu’elles s’en étaient échappées, pour se regrouper ici, dans la
réalité, chez les Cocagnard !
On
m’observait afin de vérifier si j’étais ressorti du labyrinthe des araignées comme
j’y étais entré, sur deux pattes ; que j’avais émergé du puits en bon
état, après avoir atteint le bout du monde en empruntant le trajet vertical.
Pour cela, j’aurais traversé l’infernal magma
sans même me brûler au premier degré, fusée humaine mise en orbite au centre de
la Terre, avant de rebondir dans les étoiles d’Asie. On m’avait escorté, en
quelque sorte ; j’étais quelqu’un d’important ; mais, paradoxalement,
cela ne me réjouissait guère. J’avais le plus grand mal à imaginer que l’on
puisse être protégé par des gardes du corps se déplaçant incognitos, la face
occultée par un masque d’invisibilité. Ce serait le contraire de l’effet
escompté…
J’entendis
soudain des grondements rauques et de petits cris suraigus retentirent, me perçant
les tympans… Je ne pus m’empêcher de penser que des tigres affamés et des
allosaures côtoyaient des bébés singes et des octodons… Quelque chose avait sorti
le zoo de son mutisme. L’excitation, l’impatience, l’envie d’en découdre dans
le but d’obtenir la meilleure part, le plus gros morceau… L’Arche de Noé
s’était mise à quai, libérant le bruyant bestiaire. Après l’espionnage, la
curée ? Mais que s’était-il donc passé, pour que ces voyeurs inactifs se
transformassent si rapidement en prédateurs hyperactifs ? Y avait-il
eu un déclic ? Avais-je ébauché un geste interdit ? Quelqu’un
avait-il donné l’ordre à ces lâches créatures d’attaquer dès que j’aurai le dos
tourné ? Ou dès que je mettrai les pieds sur le palier ? S’était-on
imaginé que j’allais rapporter ce que je n’étais pas censé avoir vu ? Me
prenait-on pour une balance ? J’avais pourtant promis à… de ne… J’avais
promis, oui, et ma signature faisait foi !
Une meute muette… qui ne l’était pas restée
très longtemps…
« Après le silence de la nuit dont les
yeux scrutent l’âme, les claquements de dents de l’appétit qui réclame… »
Une
fois de plus, Raoul me préservait à distance de l’angoisse grâce à sa poésie…
C’était ma thérapie… Elle avait toujours fait ses preuves… Jusqu’à ce jour…
Une meute muette…
C’était
la plus optimiste des hypothèses, car absolument rien ne démontrait que cette
horde de présences glauques appartînt au règne animal. Je préférai rester dans ce
flou si peu artistique. Je feignis d’ignorer ce à quoi je m’exposerais s’il me
prenait l’envie subite de désobéir aux ordres dictés par la prudence – et suggérés
par ce qui me hantait. Le fait de leur tourner le dos me motiva à leur échapper
plus promptement, volonté que je n’eusse point affichée s’ils avaient trottiné sous
mes yeux (ou au-dessus), velus, simiesques, claudicants… Je n’aurais
certainement pas eu le courage de faire volte-face et de replonger dans le
dédale des arachnides, ce qui aurait pourtant ralenti la progression de la
meute de goudron. Le nombre aurait joué en ma faveur. Me vint à l’esprit une
idée digne de celles que collectionnait Raoul : et si je brandissais un miroir devant leurs mufles ? Je
subodorai que leur propre laideur ne les terrasserait pas, mais, se sentant
menacés par un congénère, peut-être se reculeraient-ils afin de prendre de
l’élan, avant de se jeter sur leur « photocopie », s’assommant contre
le verre. Il y avait bien un miroir, quelque part, dans ce grenier, hein ?
Cela
dit, oui, s’ils me précédaient, de temps en temps, ils tourneraient leur face
camuse dans ma direction, m’invitant d’un grognement à les suivre avec plus
d’allant. D’autres, à l’arrière, me pousseraient sans ménagement, usant de
méthodes proches de celle des matons d’une prison, à l’heure où le ciel se
dévoile aux yeux des bannis. Certains tenteraient de me remettre sur le droit
chemin, alors que je n’en avais pas dévié d’un pouce, pour le seul plaisir de
poser leurs sales pattes sur ma peau d’ado glabre. D’autres, dans mon dos, me colleraient
carrément, m’interdisant une éventuelle retraite, me griffant et me mordillant
les épaules si je faisais mine de…
Plana comme
une odeur de soufre, qui s’estompa après que j’eusse franchi la frontière et
mis le pied au-delà de ce mystérieux territoire à poussière. Elle ne s’était réellement
imposée que lorsque j’avais rencontré CELUI qui m’y attendait, m’espérait. En
parallèle, je m’étais étrangement habitué à l’urine féline, nuisance olfactive
dont l’acidité faisait d’ordinaire se pincer le nez au plus enrhumé des quidams.
Elle faisait partie des meubles et, un dimanche, nul déménageur n’est disponible.
Si ma mémoire est bonne, c’est la poignée de main qui enclencha le processus… J’eus
la sensation de saisir la queue d’un serpent – afin de l’utiliser à la manière
d’un lasso ? Ma paume empoigna la sienne puis se « décolla »
avec un bruit mou de succion ; des relents de magma emplirent la pièce en
forme de paquebot… Je m’étais dit que c’était le moment idéal pour que le
bâtiment fît naufrage – j’étais prêt à me sacrifier.
J’avais
pressenti que l’armoire normande était louche : c’est là qu’IL se cachait…
C’était à se demander pourquoi, à son contact, elle n’avait pas pris feu.
A peine
avais-je posé le pied droit sur la première marche de l’escalier que tout
redevint silencieux dans le mas. Mais un long et lugubre ululement de chouette,
un soir de pleine lune, me glaça le sang. Corne de brume dans le brouillard à
l’approche du Triangle des Bermudes. Quelque chose pleurait mon départ. On me
regrettait déjà… à moins que ces choses rampantes ou pataudes ne se
lamentassent sur la fuite de leur repas. Elles devaient être affamées depuis
qu’elles moisissaient dans cette nuit perpétuelle qui suintait de leurs orbites,
paravent naturel s’interposant entre la lumière et le néant. Mais quelle entité
avait bien pu leur donner ainsi l’ordre de me laisser partir, malgré la
fringale qui semblait tenailler leur estomac au bord du gouffre ?
Le
souvenir de l’odeur me donna la réponse… et la plainte de la corne de brume annonçait
le retour de ma mémoire. Quelqu’un avait peut-être appuyé sur l’interrupteur, allez
savoir…
Je
venais de signer un pacte avec le Diable !
Avant
de disparaître, l’être infâme avait psalmodié :
– Que ces mots dits par Moi Le Maudit trouvent
leur écho dans le labyrinthe de ton cerveau et y engendrent des maux ! Sois
le bienvenu au cœur de la nuit, plage de cendres où s’étira l’ennui, océan où
l’amour à la mort s’arrima, et que le sang de ton nom nourrisse le
magma ! Toi que j’ai choisi pour une si secrète mission, sache que si
tu la mènes à bon port, tu seras le seul humain à connaître mon vrai nom et
à améliorer ton sort !
J’ai
tout de suite songé que Raoul aurait pu écrire cela…
Il
aurait toutefois ignoré que ce nom, je l’avais lu dans son imaginaire avant
même qu’il ne le créât. Là, l’esprit malin de mon sulfureux interlocuteur me
fournit l’info le plus naturellement du monde : il s’appelait Magmatus Tapar !
Mon don
télépathique, à son contact, semblait décuplé… Je fonctionnais désormais comme
un aimant.
J’avais, sans forcer mon talent, violé le secret de Satan !
*
La nuit
qui me précipita dans les bras musclés de la majorité fut une nuit peuplée de
fantômes armés jusqu’aux dents. J’en ressortis prisonnier d’une camisole de
force, tandis que le soleil clignait de l’œil à l’horizon et qu’un vieux coq enroué
le saluait. Comme si le fait d’avoir enfin le droit de voter valait un zéro
pointé, méritait une punition à subir dès le premier jour, avant l’aube. Il
fallait payer cash le droit de passage, semble-t-il – à minuit moins une,
c’était encore gratuit. Et je ne comptais pas me suicider la veille de la date
charnière, pour éviter de débourser quelques pièces, certes non ! Un bien
étrange péage, ma foi ! Un pont brinquebalant surplombant l’abîme et qui, une
seconde après minuit, était déjà au fond du gouffre, en mille morceaux. La
chute d’une telle altitude en aura fait du petit bois, de la sciure. Se jeter
du haut du septième étage d’un HLM ne laisse pas les mêmes traces que tomber
d’un arbre, hein ? Les miettes seront plus petites et plus éparpillées ;
d’ailleurs, des pigeons (ou des corbeaux) viendront les picorer, croyant que c’est
du pain.
Clin d’œil
ou appel du pied, je m’endormis du sommeil du juste un peu avant l’arrivée au
sommet du col et me réveillai dix minutes plus tard, pendant la descente de
l’autre versant, abasourdi par la complexité du cauchemar qui m’avait arraché
aux bras de Morphée. Je me sentais écartelé, laminé tel un homme qui vient de combattre
un calmar géant ou un anaconda, selon qu’il fût plongeur ou « aventurier
de surface », le Capitaine Nemo
ou Indiana Jones. Une indicible
angoisse jouait du piano (ou du xylophone) sur ma cage thoracique ; chaque
côte, chaque note frappée m’étouffait un peu plus. Le virtuose en question
devait avoir des avant-bras de lutteur de foire au bout desquels
pendouillaient, au repos, des doigts griffus de sorcière. Raoul y aurait entendu
une sonate exécutée par un dermatologue déguisé en pianiste, queue de pie et
balai dans le cul, sur un clavier couvert d’eczéma… Etaient-ce ces crabes qui,
trottinant sur ma poitrine, cherchaient le chemin de ma bouche pour… Pour s’y introduire,
avant de dévaler mon œsophage, histoire de parasiter mon estomac, ou d’y
chercher de la nourriture. J’imaginai leurs pinces ridicules, armes dérisoires
pointées vers le ciel, mais cela ne me rassura guère… car lorsque plusieurs
centaines de paires de… vous…
Oui, l’affreuse
image que je gardais du « songe noir » fut celle-ci…
J’étais allongé sur une plage immense,
légèrement sonné. Le ressac me berçait mollement. Le bruit soyeux des vagues était
subitement mis en sourdine par le staccato entêtant de pattes partant à l’assaut
de la forteresse de mon corps Je n’avais pas perçu l’approche de leurs
propriétaires, tant je voguais sur une mer d’alléluias. Je venais sans doute de
réchapper à un naufrage, l’océan m’ayant largué avant de se retirer… Ces drôles
de crustacés aux yeux globuleux haut perchés, vus dans un contexte différent,
avaient une façon de se déplacer en biais que je trouvais plutôt amusante. Une dégaine
d’alcoolique, avec un penchant certain ailleurs que dans les virages. Ils
paraissaient toujours en mouvement, comme si l’immobilité, chez eux, était
synonyme d’exposition à la marée ou à une attaque prédatrice venue du ciel. Une
couronne de cocotiers ceignait l’atoll, leurs palmes se penchant sous l’effet d’un
vent marin qui amenait du large un air salin corrosif pour la végétation. Le
temps de dépoussiérer mes paupières, et ce n’était déjà plus une île déserte,
mais un lieu plus aride encore, plus lumineux : une étendue illimitée de vagues
de sable ! Un désert, sans doute le Sahara, avec ses dunes migratoires en
perpétuelle transhumance ! Au-delà d’une palmeraie abritant une oasis, des
dromadaires émettaient des sons rocailleux ; à leur accent guttural, je
devinais la présence de caravaniers. J’ouvris la bouche, pour appeler, signaler
ma présence ; mais à peine avais-je écarté les dents que ces grosses
« araignées à carapace » infiltraient déjà ma gorge. On aurait dit qu’elles
faisaient la queue à l’entrée d’un supermarché. J’eus tout juste le temps d’ouïr
le son rythmé d’une cavalcade et de voir bondir par-dessus la plus élevée des
dunes une licorne de la taille du Cheval de Troie. Arrivée au triple galop,
elle avait carrément décollé, avant de planer à la verticale de la colline de
poussière dorée où son ombre tamponnait son sceau de grisaille. Echevelée, elle
se jeta littéralement sur l’oasis, où elle éventra les tentes dressées par les
Touaregs ainsi que les dromadaires, qui blatérèrent de douleur. La charge avait
duré moins d’une minute mais elle avait laissé de sacrées empreintes dans le
sable… que le sang versé avait comblées… et dans ma mémoire. Je me mis à tousser
puis…
J’écartai
les draps poisseux et je jaillis de mon lit tel un plongeur remontant à la
surface à la suite d’une petite visite sous-marine au pays des mérous. Décidément,
cet animal de légende m’obsédait. Je n’avais pas souvenance d’avoir, un jour,
lu quelque opus traitant de cette espèce mythique. Raoul, lui, préférait les
narvals car, disait-il, les canassons,
avec ou sans corne, ont tendance à s’emballer et sont plus têtus que des
mules ! Il chevauchait les licornes de mer dans sa tête, sautant des
haies d’écume et fendant la bise dans les embruns, monsieur Raoul ! Les hippocampes
étaient trop petits et bons pour des goujats !
(Eux, au moins, n’empalaient personne !)
Mes
yeux ne parvenaient pas à s’acclimater à la lueur dispensée par la lampe de
chevet que j’avais laissée allumée et dont le rayonnement était faiblard. Un
livre gisait sur la moquette tel un oiseau mort. Le titre, écrit en caractères
gothiques, m’éblouit à la manière d’un éclair par une nuit d’orage : « Le règne de l’Araignée ». Je
m’empêtrai dans une jungle de souvenirs collants…
Le
cauchemar – peut-être aussi la présence de cet ouvrage – signifiait-il qu’il
était temps, que l’heure du rendez-vous approchait, à grands pas feutrés ?
Je délirais, évidemment, car ce n’était pas mon premier réveil nocturne depuis
que j’habitais ici, avec M’man, au « Mas de Cocagne ». Et il existait
des façons bien plus simples pour filer un rencard à quelqu’un, non ? C’est
alors que j’aperçus le nom de l’auteur : Franck Breitner. Je crus
m’évanouir, tant la coïncidence, tout en étant cocasse, me troubla…
L’odeur
de soufre qui commençait à imprégner ma chambre m’indiquait clairement que je ne
me faisais pas une fausse idée de la situation. Je dois avouer que je ne me
souvenais même pas d’avoir jamais acheté ce bouquin. Un cadeau de ma mère, qu’elle
aura oublié de me remettre à l’occasion de mon anniversaire ? Il était là,
je devais en accepter le fait ; douter de ma raison m’aurait retardé. Il aurait
pu, à lui tout seul, occasionner le mauvais rêve… mais comment, puisque
visiblement je n’en avais pas entamé la lecture ? Lorsque j’en feuilletai
quelques pages, assis, après l’avoir ramassé comme dans un état second, je fus
pris d’un vertige qui m’entraîna dans une autre réalité. Ou plutôt, l’ETRE
entré dans ma chambre au moment où je refermai ce livre, une moue déformant mon
visage en partie assombri par une barbe naissante, avait amené tout un monde
nouveau avec LUI. Ainsi Magmatus Tapar ouvrit-il une porte invisible dans mon
cerveau encore hanté par « l’île aux crabes » et le courant d’air qui
s’y introduisit par une fêlure, paradoxalement, verrouilla l’accès direct au
conscient. Une sorte de sas, comme le passage à niveau de l’état de mineur à
celui de majeur. Un palier.
C’était
mon premier rendez-vous officiel avec Magmatus Tapar, alias Le Cornu, et j’étais destiné à le revoir
très souvent. Dans le genre « intrusion
à brûle-pourpoint », j’étais servi. Je lui avais donc octroyé un
surnom, pensant que Raoul en aurait certainement déniché un du même tonneau,
bien que le mien manquât d’originalité.
(Il l’aurait trouvé mastodontesque,
fourmidiable, magnifisc, le biscorniaud !)
A
chaque étape importante de ma vie d’homme, j’eus des comptes à rendre à cette
chose innommable puant le bouc et dont les flatulences de soufre se mêlaient à
des relents de bergerie abandonnée. Cocktail réussi pour faire fuir les
charognards. Un jour, pourtant, je me rendis compte que c’étaient mes paumes qui
exhalaient cette fragrance nauséabonde. Le jour de la première rencontre, il
m’avait marqué à sa manière, au fer rouge de la fidélité, et, désormais, chaque
fois qu’il apparaissait, mes mains empestaient cette odeur de lave en fusion. L’angoisse
de le voir, peut-être, ou la crainte irraisonnée qu’il fût en retard. A partir
de cette date mémorable, je ne fus plus glabre, comme si le fait de m’avoir serré
la pogne avait réveillé mon système pileux. Il avait les mains moites : sa
transpiration devait faire office d’engrais.
Ma mère
s’en étonna mais accepta la chose – de toute façon, pouvait-elle faire
autrement ? J’avais toujours eu la peau douce, des joues comme des fesses
de bébé, et elle aimait énormément nos bises parce qu’elle avait l’impression
de m’embrasser tel que j’étais le jour de ma naissance. De plus, je n’avais jamais
été mitraillé par des rafales d’acné ; manquerait plus que, maintenant, je
sois obligé de me raser en faisant très attention à ne pas « allumer »
cette chevrotine disgracieuse…
Par la suite, ma vie défila à un rythme
d’Enfer et je dus freiner le temps en dormant le moins possible. Et puis, je
devais mener « à bon port » cette fameuse mission qui me fut révélée
lors de ce premier rendez-vous, dans ma chambre…
Le roman de Franck Breitner n’était qu’une
clef. Le fait d’avoir feuilleté quelques pages avait attiré sur moi la protection
des araignées du grenier dont j’avais, au préalable, subi l’épreuve du
« labyrinthe des tricoteuses », avant d’arriver jusqu’à l’armoire
normande où…
Le Diable perdait ses facultés
télépathiques, il ne pouvait plus communiquer qu’avec des individus eux-mêmes
nantis de ce don. Sans transmission de pensées, comment peser sur l’intellect
des mortels ? Comment les influencer à distance ? Il avait besoin
de « messagers » et je faisais partie de cette armée de cerveaux communicants
qu’il levait. Le magma s’affaiblissait, sa forge s’essoufflait. Le Diable, qui
y puisait sa force psychique, perdait de son emprise sur le Monde d’En Haut. Comme
d’autres sont traités à l’insuline pour lutter contre le diabète, LUI passait
des heures à fixer le sang de la Terre pour intensifier son pouvoir télépathique.
Les Gens d’En Haut ne risquaient pas de mettre le feu à leurs cheveux pour lire
dans le cerveau d’autrui comme dans un livre ouvert.
Ma mission : habiter une ombre, car une
ombre se glisse partout, libérée du support physique. Je recruterais sans faire
de vagues – même pas une risée d’après-midi sur une rivière. Je ferais signer
des pactes à des gens incapables de se faufiler dans ma tête à unique dimension.
Je serais le double du Diable… son ombre pensante !
Ma
récompense ? Connaître enfin SON vrai nom… synonyme d’immortalité ! Son bunker psychique
était fissuré, et il ne pouvait plus franchir celui de ses victimes lorsqu’elles
avaient les moyens d’en bâtir un. Celui que j’avais mis en place, un télépathe,
aussi puissant fût-il, ne pouvait l’investir, surtout affaibli. Ma barrière se
situait dans une sorte d’univers parallèle, à savoir le cerveau déjanté de
Raoul. Mais je n’avais pas utilisé les faiblesses de Magmatus Tapar pour dénicher
son nom, non, j’avais choisi d’aller le piocher dans l’avenir en me servant de
sa faculté à être éternel. J’avais rebondi sur son présent figé. Je n’avais pas
le pouvoir de visiter le futur, mais je pouvais lire dans l’esprit de quelqu’un
qui n’en avait pas puisque s’éternisant dans le présent.
Mais Magmatus Tapar oubliait un détail de
taille : si je lui crachais à la face sa véritable identité alors que
j’étais censé l’ignorer, il serait condamné par LA MALEDICTION à me transmettre
ses pouvoirs avant de se jeter dans le magma. Satan serait démasqué et son
successeur pourrait hanter le Territoire d’En Haut incognito et en toute
impunité. Car on ne ME montrerait pas du doigt à cause des cornes, ni ne se
pincerait le nez en MA présence...
La force de mon esprit allié à celui de
Raoul avait pêché cette info dans la mémoire des pierres. Raoul savait murmurer
des choses aux minéraux de toutes sortes, qui le lui rendaient bien, d’ailleurs,
d’où cette sensation de ne plus avoir d’oreille lorsqu’il écoutait parler les
voisins après l’avoir collée au mur. Un jour, il y avait entendu des galets incrustés
deviser entre eux. Il ne pouvait leur parler mais comprenait ce que la roche
disait et la roche disait que l’avenir était accessible. La mémoire des
pierres, la mémoire du futur…
Cette malédiction dont avait été victime
Satan aurait dû figurer dans la Bible, tant Dieu n’y était pas étranger ;
mais c’était le genre de révélation qui aurait fait fuir les croyants les
moins… sous contrôle !
*
Le Diable ne me lâchait plus d’une semelle,
telle une ombre. Où que j’aille, il m’emboîtait le pas... mais le faisait
mentalement.
Le récepteur s’éloignait de plus en plus de
l’émetteur et la transmission était de moins en moins nette !
Par sa
faute, ma nuit de noces fut pire qu’un jour d’enterrement. Le paradis tant espéré
se transforma en enfer. Ma tête était une cabane en bois et IL frappait à ma
porte. Il m’attendait en bas, dans l’entrée, pour me faire part d’une urgence. Inutile
de changer la serrure ; il serait entré par le trou ! Il était temps que je me mette en quête
d’une ombre… Sans une poignée de main, avec LUI, rien ne pouvait se
conclure… officiellement. Dommage, car j’aurais évité pas mal de déplacements
gratuits… et de désagréments sentimentaux. Car, avec Miranda, j’étais sur le
point de… quand l’odeur de… lui avait gâché son… Le mien également. J’employai
des trésors d’imagination pour tromper ma femme par le verbe.
« Un besoin urgent… Je reviens tout de
suite… »
Ma
douce moitié ne me revit que le lendemain, à l’aube ; une semaine plus tard,
elle demandait le divorce. Comment aurais-je pu lui en vouloir ? Elle
aurait pu me crever les yeux, me châtrer, sans que je ne levasse le petit doigt
pour protester ! Je décidai de demeurer « divorcé » jusqu’à la
fin de mes jours – jusqu’à la fin des temps. Ainsi pensais-je économiser
quelques… rendez-vous ! Dès que mon attention se portait sur un
passe-temps, une personne, il se pointait, sans avertir, dans le but de me
malaxer quelques phalanges. Car Le Cornu
était très possessif… plus qu’une femme !
Le
Diable était-il gay ? La question méritait d’être posée, à défaut d’être
débattue… Un tantinet voyeur aussi. En revanche, je suis persuadé qu’à l’occasion
de mon baptême, il m’aurait foutu la paix ! Toutefois, rétrospectivement,
j’eusse moi-même souhaité être ailleurs, afin d’éviter le supplice de la gougoutte
sur le crâne. J’étais vraiment trop petit pour choisir – le droit à la parole
n’était pas encore à l’ordre du jour ! Sinon, que l’on me tatoue (ou tamponne)
« athée congénital » sur le
front ne m’aurait pas déplu, au contraire !
Quant à
ma mort, j’y ai assisté en direct, comme à
la télévision. J’étais déjà plus ou moins réincarné. Mon ombre cherchait
une proie, un support. Un tuteur bipède. Mon esprit, conformément au pacte,
habitait cette carpette impalpable qui vous suit partout, à l’instar d’un bon
gros toutou. Mais je l’avais transgressé en en contournant une clause, puisque
je m’étais emparé de ma propre ombre, dans l’espoir qu’au Pays des Ombres, les
ombres possédassent la faculté de s’accepter d’abord, de se mélanger ensuite.
Des ombres échangistes, en quelque sorte. J’avais remarqué ce phénomène
lorsqu’une foule se déplaçait, à l’heure de pointe ou lors de compétitions
sportives… Hélas, j’avais eu le plus grand mal à passer de mon ombre à celle
d’un quidam ; et maintenant, j’étais prisonnier de mon ombre. C’est fou
comme les ombres sont misanthropes ! Moi qui les imaginais fusionnant sans
cesse, elles ne changeaient jamais de talons ! Peuple froid, égoïste, infréquentable…
Je ne
voyais pas, je percevais, devinais le monde au travers d’une vitre embuée. Aplati
sur le sol telle une coulée de goudron, je n’étais qu’une dimension plane avide
de relief. Je me sentais sale, barbouillé de suie, j’étais une tache d’encre en
mouvement… On était obligé de constater ma présence car, justement, il n’y
avait aucun point vertical justifiant qu’une ombre se baladât dans les parages.
Même en me stabilisant au pied d’un arbre, on pouvait supposer qu’il y avait
quelqu’un derrière, en train de pisser. Le soleil oblique expliquerait que mon
support humain se confondît avec le tronc. Je sais bien que certaines personnes
très observatrices s’apercevraient que l’ombre de l’arbre était également là, à
deux pas : il fallait tout simplement éviter ces gens-là !
Je me
meus désormais en rampant à la manière d’une silhouette décalquée sur le sol –
un ersatz de tatouage mobile évoluant sur la peau de la Terre. Je peux
également décoller ; là, dans les airs, je ressemble à un tapis volant.
Des oiseaux racistes m’y couvrent de fiente de la tête aux pieds. Parfois, ils m’attaquent,
et je sens leurs becs acérés me piquer comme si j’étais une poupée vaudoue. Depuis,
j’évite de trop prendre de la hauteur. Je symbolisais une combinaison de
plongée qui cherche un homme-grenouille à sa taille. Une enveloppe charnelle,
pour commencer, puis…
Isolé dans ce mas de Provence, j’étais condamné
à ne pas faire la fine bouche, à prendre ce que le hasard me proposerait. Je n’avais
que deux jours pour dénicher une panoplie du parfait ressuscité… sinon je
devais remonter le cours du temps afin d’empêcher mes parents de me concevoir. Le Cornu avait assurément fouillé dans
sa filmothèque personnelle pour trouver cette idée de génie ! Il ne
m’avait pas laissé le choix ; j’avais triché, je l’avais déçu ; il ne
m’avait pas épargné ; je devais payer ! C’était le plus invraisemblable
des voyages à rebours puisque je devrais probablement rencontrer mes
grands-parents, qui seraient à peine plus vieux que moi. J’avais choisi de
sauter une génération. Ils avaient eu Lucie sur le tard, paraît-il. Et si
j’échouais avec eux… Ma mère, de son côté, m’aurait facilement reconnu ;
je devais donc éviter cette décennie. M’man et son mec, Luc, l’architecte, ou
mon géniteur, le pétanqueur, dont l’âge approcherait celui de mes propres
enfants, si j’avais procréé. Manipuler le destin de chacun, de façon à ce
qu’ils ne se rencontrassent jamais, non, c’était hors de question !
Défaitiste, je prévoyais le pire, m’attelant
à échafauder un plan en cas d’échec. Oui, j’étais capable d’empêcher Pépé et Mémé
de s’accoupler neuf mois avant la date de naissance de ma mère… Je me serais
débrouillé pour parasiter leur traintrain quotidien durant les semaines où la
petite graine traquait le terreau idéal… Mes réactions m’effrayaient. Cette galère
me faisait ramer, le gouvernail bloqué, dans une mer de latex. Je ricochais,
galet faisant des bonds de grenouille à la surface d’un lac et qui, après en
avoir fait le tour, reviendra dans la main du lanceur, comme téléguidé, pour se
blottir au creux de sa paume, nénuphar de chair.
J’ai perdu mes grands-parents alors que j’étais
gamin ; cependant, il y avait le risque d’être reconnu, malgré ce poids
des ans qui aura transformé mon sourire d’enfant en grimace. « Bon sang ne saurait
mentir ! » dit-on. Pas besoin de transfusion pour constater
l’appartenance de chaque membre à une même famille ! Chez les vieux, l’instinct
commande tout. On ferait dès lors l’économie d’une hémorragie pouvant s’avérer
mortelle. A moins qu’il ne faille changer mon apparence, me déguiser en fille, me
grimer ou porter un masque…
Quant à mes parents – surtout M’man,
aujourd’hui décédée –, un instinct plus viscéral encore les mettrait dans un
indescriptible embarras. Si je rencontrais ma mère à âge égal… peut-être
tomberait-elle amoureuse de son fiston, trompant le type qui a remplacé mon
vrai père avec le fruit de ses entrailles. Ce serait une façon originale de retourner
sur les lieux du crime, visitant ce couloir humide où je m’étais glissé, dans
l’autre sens, avant de « gicler » à l’air libre. Je n’avais pas assez
longtemps mijoté dans la marmite de son ventre, pour en émerger entier et cuit
à point. C’était encore plus ennuyeux de l’évoquer sous cet angle, maintenant
qu’elle n’était plus là, terrassée par un cancer du pancréas. Papa avait assisté
à l’enterrement puis s’était une nouvelle fois évanoui dans la nature…
J’ai dû commettre une mauvaise action jadis
et je paie l’addition aujourd’hui. D’ailleurs, j’ai commencé à régler l’ardoise
le jour de mon intrusion dans le « labyrinthe des tricoteuses », au
cœur de ce grenier qui ne sentait pas que la poussière !
Décidément, c’était le plus absurde des
pactes. Même dans les romans d’épouvante, les auteurs à succès évitent de se
vautrer dans la caricature. Combien de synopsis avaient-ils été jetés à la poubelle
parce que Satan y squattait la
plupart des chapitres ! Il faudra que je relise le livret de « Faust », l’opéra de Gounod,
afin de vérifier certains points de convergence… Je pressentais néanmoins que
cet individu plus grandguignolesque que cauchemardesque (ou mastodontesque) était un imposteur, qu’il
se nommait en réalité complexe de culpabilité !
(Je ne
pouvais m’empêcher de jouer sur les mots, lorsque le souvenir de Raoul
s’invitait au banquet de la prose conjuguée au présent)
Et la meilleure façon de dévoiler le
subterfuge, c’était de lui tendre un piège, en espérant toutefois qu’il fût psychiquement
aussi diminué qu’il le prétendait. Car ses incessants voyages pour me
surveiller l’éloignaient de la source d’énergie où il puisait de quoi « arroser »
ses ondes cérébrales. Et comme les jours du magma, son carburant, étaient
comptés… Déjà, sur tous les continents, géologues et vulcanologues s’en
inquiétaient… Les volcans cessaient de respirer, les geysers n’éjaculaient
plus, les failles sismiques cicatrisaient, les plaques tectoniques se ressoudaient ;
on craignait une implosion d’ici dix à quinze mille ans…
*
Ce malaise que j’éprouvais face à cet être
hybride m’empêcha de profiter pleinement de la vie. J’étais conscient d’avoir l’Eternité
pour me rattraper, mais deux jours pour devenir immortel, surtout quand le
terrain d’investigations est plutôt restreint, c’est court, très court. Comme
si l’on isolait un grain de sable soutiré à cette plage sans eau et sans frontières
qu’est le désert… Vous pouvez l’analyser, calculer son poids, sa densité,
l’encadrer, le Sahara ne deviendra jamais La Grande Motte, dans l’Hérault. Cela
dit, je dois avouer que depuis ce fameux « songe noir », les
dromadaires me sont plus sympathiques que les crabes. Quant aux licornes, elles
ont de la chance de ne pas exister, car je les aurais volontiers enfermées dans
l’écurie du mas, avant d’y mettre le feu, ou parquées dans un enclos, avant d’y
lâcher des tigres et des lions. En Provence, il est aisé d’imiter un pyromane,
mais y chasser le tigre ou le lion est assez aléatoire, voire utopique. Des cirques
dressent parfois leurs chapiteaux dans le coin… mais Indiana Jones n’est pas un voleur de fauves, hein ? J’aime les
victimes, pas les prédateurs… les cibles, pas les armes !
De plus, je venais d’apprendre le suicide de
Raoul. Ce n’était pas la bonne date ; le calendrier avait bougé quand
avait été lancée à l’aveuglette la fléchette du destin (vraiment ?). De
toute façon, quel qu’en fût le jour, ce décès m’aurait, en d’autres circonstances,
arraché les larmes ; alors que là, bizarrement, il me laissa de marbre
(une ombre de marbre, une rareté !), les yeux secs… J’ignore pourquoi mais
il m’avait toujours semblé que son existence se terminerait sur un point
d’interrogation. Une parenthèse s’était ouverte, quelque part ; elle
s’était refermée, ailleurs. Mais celui qui avait fait l’ouverture avait omis de
conseiller la prudence au préposé à la fermeture… Entre les deux, quelqu’un
avait surnagé, s’accrochant à son imaginaire comme un naufragé à une bouée trop
gonflée et sur le point d’éclater. Des harpies avaient survolé en pleurant le
pré où Raoul avait souhaité être enterré, sous l’herbe du Diable qui venait de blondir
et ne reverdirait jamais !
Je m’étais assez imprégné de sa prose, pour
la reproduire fidèlement, mais rien ne valait l’original, et je me jurai, sur
l’heure, de poursuivre sa collection d’adjectifs loufoques, foi d’ombralgique ! Quant à ses textes, on
les jetterait au feu, telles des feuilles mortes, à l’occasion des longues
soirées d’hiver, quand les papets racontent le passé des villages.
J’ai su avant tout le monde que son étincelle
s’éteignait, car cela fit un petit bruit sec dans ma tête, comme un fil de
cuivre qui se rompt. Une désillusion amoureuse après qu’il eût perdu vingt
kilos pour plaire à sa Dulcinée. Ce n’est pas une expression : elle se
prénommait réellement Dulcinée. Un signe, une œillade. Marrant, car il avait
plutôt le physique de Sancho Pança !
L’oreille collée au mur, il l’avait surprise
en train de susurrer des mots d’amour à son téléphone. Il avait pris trois
savons de Marseille, enfourché sa moto, pris la route de la Gineste pour se
rendre à Cassis, puis était monté au sommet d’une calanque, avant de jongler au
bord du vide pendant une bonne heure. Une seule maladresse et il tombait… non… sautait.
C’était son pile ou face. Autre signe, autre œillade. La vie nous avait séparés
mais le lien télépathique qui nous unissait était mille et une fois plus solide !
Nous n’avions pas pu réaliser nos fantasmes et mes chimères ainsi que mes
« vues de l’esprit » n’avaient pas téléguidé ses doigts sur le
clavier de son ordinateur. A dix secondes de la fin de son numéro de cirque,
mouettes et goélands à la fois spectateurs et témoins, il lâcha un savon… mais
c’est lui qui tomb… qui sauta. L’avait-il fait exprès ?
Je me suis demandé quel aurait été son
avenir s’il avait rencontré le Diable… Peut-être aurait-il été condamné à remonter
le temps jusqu’à ce jour où, dans la classe de CM2 de madame Triquet, son
regard me bizuta. Il lui aura été ordonné de m’ignorer, à l’instar du reste de
la marmaille, soudainement studieuse. D’imaginer que la porte s’était ouverte à
cause d’un courant d’air ou d’un fantôme nostalgique. Cette année scolaire comme
une course en solitaire… Et surtout, il ne serait jamais devenu MON AMI !
Je ne l’aurais pas supporté !
– 4 (b) –
Une décennie par jour… Vint années passèrent…
A la suite de mon décès, la vente du mas fut
confiée à une agence immobilière réputée pour caser des ruines. Aux enchères, le bâtiment aurait percuté un
iceberg – le Titanic en Provence. Tant de mètres carrés de banquise au prix
d’un igloo, non…
Mon corps avait été découvert sous un pin
parasol, le dos appuyé contre le tronc, dans la même position que ma mère lorsqu’elle
me permit d’embrasser le soleil autrement. Le visage cramoisi avant d’avaler
mon bulletin de naissance, livide ensuite, j’avais été victime d’une
insolation. A l’origine, je faisais la sieste ; mais deux branches trop
écartées avaient permis à quelques rayons de me faire la peau.
Apparemment, trouver un acheteur capable de poser
ses valises au pays des incendies de pinèdes, c’était « Mission Impossible » chez Marcel Pagnol. En prime, le
relatif isolement, le mauvais état du toit et du mur de façade avaient de quoi
faire fuir… le plus commun des mortels.
Avec combinaison en amiante en option. Malgré cela, à peine avais-je rendu
l’âme… non… VENDU MON AME au Diable, qu’un individu étrangement au fait de la
situation se présentait sur les lieux. Il lui avait fallu être sacrément motivé
pour s’échouer ici, dans la garrigue. Besoin de solitude ? Déception
amoureuse ? Misanthropie ? Caprice de richard ? Tout était allé
très vite, comme s’il m’avait épié depuis plusieurs jours, sentinelle fourbe, attendant
que je passe l’arme à gauche – ce méchant
coup de soleil mal placé l’aura enfin délogé de son poste d’observation. Il
avait sans doute tardé à appeler les secours. Et puis, allez savoir, peut-être se
tenait-il perché sur une branche du pin soi-disant parasol, brandissant une
loupe au-dessus de mon crâne dégarni… Toujours est-il qu’il n’avait pas lésiné
sur la promptitude à montrer le bout de son nez en territoire pyromane, au
risque de le voir se transformer en pif de clown, brûlé jusqu’au cartilage…
Mais, pour une ombre, un tour de cadran,
c’est égal à la durée de vie moyenne d’une baleine à bosse. Il y a tout un
décalage horaire à prendre en compte. J’avais compris le topo en dix secondes –
la petite aiguille de la grande horloge en avait profité pour stationner à quatre
reprises sur le XII. L’usure de la silhouette n’influence plus les neurones et
le temps devient mou comme de la guimauve : tantôt s’allongeant, tantôt se
rétractant. Du chewing-gum dont il vaut mieux éviter de faire des bulles. On
pouvait courir le marathon de New York en fumant une cigarette ; le vainqueur
crachait son mégot sur la ligne d’arrivée. On faisait le tour du monde en moins
d’un jour, ce qui mettait Phileas Fogg
à la torture, au point de l’entendre hurler de rage à chaque page. Une ombre
autonome coûtait cher aux compagnies aériennes. Avec le 100 mètres, c’était
comme si vous arriviez avant de partir ; les sprinteurs avaient droit à
une dose de morphine, histoire de ralentir la course, car les spectateurs
n’avaient pas tous les moyens de s’offrir des « lunettes à ralenti ».
En revanche, dans un mauvais jour, faire pipi réclamait un quart de siècle ;
les incontinents n’y survivaient pas.
Le temps a aussi peu de relief qu’une tache
mobile se baladant au ras des pâquerettes et qui tente de se faire discrète
afin d’éviter une pluie (un bombardement ?) de cacas d’oiseaux. J’ai même dû me
battre avec une buse provocatrice. Après m’avoir conchié, elle avait tenté de
bâtir son nid sur ma tête plate. A chacun de mes déplacements, elle me suivait,
claudiquant sur ses pattes ridicules, des brindilles pleins le bec – on aurait
dit la moustache de Georges Brassens. Je pris la poudre d’escampette, décollant
du sol à la vitesse de la lumière et prêt à dépasser le mur du son. Elle s’en
irrita, poussant un cri strident qui dérangea la faune de petite taille, puis
me prit en chasse, tel un missile, l’œil plus dinosaurien que jamais. Un
véritable ptérodactyle ! Après moult chassés-croisés, je remportais la
victoire, la plumant grâce à mon sens stratégique du combat de haut vol. J’avais
acquis ce nouveau don sur le tas… et sur le tard. Je me faufilai dans une forêt
de conifères dont les troncs étaient très rapprochés, slalomant à la manière
d’un skieur, puis stoppai brusquement, passant de Mach 2 au point mort en moins
d’une seconde, avant de m’esquiver. A la manière d’un planeur, la buse (rapace
qui portait bien son nom) piqua du bec et se planta dans un épicéa, flèche
empennée, tandis que j’étais plaqué contre le tronc voisin, affiche collée sur
un mur. J’étais une ombre pensante, oui ou non ? Il était heureux que les
dimensions n’imitassent pas la durée, sinon j’aurais pu descendre un Airbus alors que je croyais avoir
affaire à un moineau !
J’observai le plus discrètement possible cet
individu, utilisant les « yeux psychiques » du télépathe. Un solitaire
sans doute, ou un ermite moderne… Le
jour de son installation, je constatai qu’il s’était équipé du strict nécessaire.
Une si grande maison pour un si petit bonhomme… La taille de son ombre
équivalait toutefois à celle de la mienne. Il était venu seul, au volant d’une
camionnette de déménagement qu’il avait dû louer. Une malle, d’où il extirpa un
ordinateur, deux valises contenant le nécessaire pour vivoter, mais pas de
meubles superflus, si ce n’est un bureau où poser son matériel électronique.
Sans plus tarder, le soir de son arrivée, il se mettait au travail, une tasse
de café fumant à portée de main. Une ombre ne dort jamais et je l’avais entendu
bosser toute la nuit. Il sifflotait toujours le même refrain, une chanson de
Jean-Jacques Goldman : « Je marche
seul… ». Plus pour longtemps. Dommage que les ombres ne fussent point
sourdes ! Il ne déménageait pas que sur le terrain…
Mon Dieu, j’aurais dû m’en douter : c’était
un gratte-papier, un fonctionnaire de la plume ! Un narcissique rappliquant ici, dans la nature, pour s’isoler
et écrire dans le calme et la sérénité ses mémoires ou un livre dont le héros aura
forcément son profil. Il était trop jeune pour avoir des souvenirs à rédiger, c’était
donc un romancier. Si ce « Parisien » s’était pointé en Provence dans
le but de ressourcer son imaginaire, il allait être servi… chaud ! Je lui
octroyai illico un surnom, imitant mon regretté Gros Raoul : Le
Plumivore. Ce n’était pas un adjectif, mais bon, il ne m’en voudra pas, l’animal,
perché tout là-haut, sur son nuage, et jonglant avec… avec les remords
peut-être. Plumivore : voilà qui
sonnait comme un nom d’oiseau ! Je n’étais pas rancunier et pardonnais
volontiers à ces « descendants des dinosaures » de s’oublier trop
souvent sous eux à mes dépens. Mais une fois endossée l’armure de chair de cet
inconnu, j’entrerai également dans le costume (le plumage ?) d’un
créateur, d’un Plumivore. Ma première
réincarnation s’annonçait sous les meilleurs auspices. Il était facile pour moi
de l’approcher sans produire le moindre bruit. D’abord investir les lieux sans
être repéré – attendre qu’un gros nuage passe, par exemple –, puis son ombre, ensuite
son esprit. De plus, c’était une bonne recrue, car il devait côtoyer pas mal de
gens, fans ou non, et il me serait facile de sauter de l’un à l’autre, puce
humaine, pour amener les âmes de ce troupeau d’Elus à signer le pacte de Magmatus.
Il ne me restait plus qu’à espérer que ce fût un bon auteur… qui
« fonctionnait » auprès d’un vaste public.
Dans ma vie précédente, la vraie, celle d’un
bipède, j’étais un retraité oisif de l’EDF – mon père aurait, assurément,
préféré que je fusse militaire. D’ailleurs, je ne l’avais revu qu’au gré du hasard,
cinq ou six fois en tout, l’occasion de se serrer la main, rien de plus. Maintenant,
cette « maison de retraite » me verrait surbooké face à la création,
mon nouveau gagne-pain. Et cet art d’agencer les mots entre eux, de façon à ce
que les phrases créassent un contexte, lui-même donnant naissance à l’émotion, je
n’avais pas trop tardé avant de le faire définitivement mien. J’étais devenu un
voleur de prose. Cela dit, à l’avenir, j’interdirai à quiconque de me traiter
de Plumivore. Un procès aux fesses
remet le respect en orbite ! J’entrais d’un pas allègre dans la peau du personnage…
Si ce type a commencé un roman sans avoir conçu un brouillon de la fin, j’allais
devoir… conclure ! C’est l’éditeur qui sera surpris, surtout si le résumé
de l’épilogue avait été évoqué au téléphone. J’ai ma petite idée sur la
question. Faire appel à ma mémoire et aux fantasmes que Raoul et moi… Le destin
me faisait un énième clin d’œil de borgne ! C’est lorsque j’eus l’occasion
d’apercevoir le titre de ce bouquin futur qu’une chair de poule incontrôlable
me parcourut de la tête aux pieds, comme si je m’étais allongé sur des punaises,
fakir allergique au bois d’une planche à clous. De quoi alerter tous les coqs
du voisinage. On aurait dit le piétinement cadencé d’une multitude de crabes...
ou d’araignées. Une ombre pouvait-elle ressentir cela ? Une ombre
garde-t-elle toutes ses sensations charnelles passées ? Même des
nouvelles, qu’elle n’a pas connues de son vivant, quand elle avait un cœur, des
nerfs, un cerveau ? Une ombre existe-t-elle vraiment ou n’est-elle que le
reflet d’une réalité suggérée ?
Imprimé en lettres gothiques sur la première
page du tapuscrit, ce titre ronflant éveilla en moi une vieille terreur
enfantine, me faisant frémir tel un puceau : « Le règne de l’Araignée ». Ciel, Franck Breitner, la
jeune femme mal fagotée de Fuveau, était un nègre !
Et j’avais l’authentique, en chair et en os, sous mes yeux virtuels. C’est
désormais à ma pomme qu’incombait la mission d’imaginer la suite… et d’écrire
d’autres opus d’une veine similaire. Comme quoi, si j’avais lu ce fameux
« livre de chevet » qui était censé avoir provoqué la nuit du songe noir (quel beau titre
de roman d’épouvante !), j’aurais pu achever cet ouvrage le plus
fidèlement possible. J’invoquai Raoul, mais il demeurait sourd à mes appels,
craignant probablement pour son équilibre, si près du vide…
Dans cette histoire, quelque chose me
semblait mal ficelé, chapitre que l’on survole, tant il est bâclé, et le
tableau me paraissait barbouillé. Comment cet homme pouvait-il être Franck
Breitner, puisque celui-ci devrait être plus âgé que moi et non l’inverse ?
Il publiait déjà lorsque je naquis, un jour de canicule, à Fuveau. Là,
visiblement, j’avais l’impression d’être en face (façon de parler) de son fils.
Se pouvait-il qu’une coïncidence de cette taille existât ? Etait-il
possible que deux écrivains portassent le même nom ? Et pourquoi celui-ci,
plus jeune, n’avait-il pas pris un pseudonyme ? Ignorait-il l’existence de
l’autre ? Perdais-je les pédales, dans ce temps imparfait que je
maîtrisais mal, où le présent se mêlait au futur, quelquefois perturbé par
l’irruption du passé ? Ou bien, la situation prenait-elle un virage proche
d’un délire spatiotemporel ? Et puis, je me suis dit que c’était peut-être
le fils et qu’il avait, tout simplement, le même prénom. Un peu de lecture de
ce que contenait son cerveau ne me ferait pas de mal. J’écrirai plus tard…
J’avais l’impression d’avoir vécu deux ou
trois semaines en ne m’exprimant que
par reptation. Dans la peau d’un rampant, j’avais cependant croisé des serpents,
vipères, couleuvres, mais aucun n’avait daigné engager la conversation. Aucune
importance, car ils sont naturellement sourds. Leur langue bifide sifflait un
dialecte que je ne comprenais pas, de toute façon. Mais je subodorais que les
petits protégés du Diable ne se seraient pas permis de me traiter de… « sombre tache ».
D’après l’une des principales clauses du pacte,
que j’avais lu de a à z, je n’avais pas dépassé les deux jours impartis. Je
n’avais pas triché avec le délai, j’étais clean. Pourtant, il m’avait bien
semblé que… Et je n’avais donc pas été expédié dans le passé de ma famille,
pour empêcher mes parents de me concevoir, ou mes grands-parents d’avoir une
descendance. Magmatus avait été d’une rare clémence. Me craignait-il ?
S’affaiblissait-il au point d’avoir oublié son inhumaine (forcément) menace ?
Dans l’ombre (tiens, tiens), j’ourdissais le piège mis en œuvre par mes soins
et qui recadrerait tout le monde, dont LUI en particulier !
*
J’ai dû batailler ferme pour prendre
possession de l’ombre du Plumivore.
Cette traîne de jeune mariée prématurément en deuil affichait, au début de
l’empoignade, une consistance de béton armé ; mais, après l’avoir vaillamment martelée,
Popeye dopé aux épinards face à Brutus, j’en fis de la charpie. Ma motivation figura
un marteau-piqueur concassant quelques ruines encombrantes sur un chantier
délicat car sensibilisé par un séisme récent. Elle se déchira longitudinalement,
se divisant en deux moitiés absolument symétriques, comme fendue par un sabre
de samouraï, avant de se « désolidariser » des talons de son maître. L’état
général de chaque partie me faisait penser à une moquette lacérée par les
pattes d’une meute de chats en colère… ou à une guenille de clochard après une
rixe avec une bande de loubards. Une loque « humaine » en double exemplaire !
Elles parurent se chercher, ondulant à l’aveuglette avant de se ressouder,
photos découpées sur des magazines puis collées ensemble. Elles recomposèrent
la silhouette unitaire qui reprit sa place, scotchée à la paire de tongs de
l’homme assoupi.
Raoul m’aurait briefé sur la façon dont les
ombres étaient soignées. Selon lui, elles étaient traitées par des spécialistes
de la chirurgie abstraite. La clinique se situait sur la lune et des êtres invisibles
s’y affairaient comme au sein d’une ruche. On y rapiéçait les blessées au moyen
d’une aiguille taillée dans le rostre d’une licorne de mer et d’un fil tissé à
partir d’une chevelure de sirène. D’autres opérations y étaient effectuées. On rapatriait
les pièces manquantes des puzzles inachevés, recoiffait les perruques échevelées,
rempaillait les nounours éventrés, réparait les poupées démembrées…
Franck Breitner bâillait aux corneilles,
nonchalamment allongé sur un transat mité datant de la Seconde Guerre Mondiale,
et, profitant de cette aubaine, j’avais investi cette « flaque humanoïde ».
Mauvais sort qui ne vous quitte jamais, tandis que vous n’êtes pas assez
superstitieux pour vérifier s’il vous suit à la trace ou a renoncé à vous
pister. Des confettis de goudron, vestiges de l’ombre terrassée, étaient éparpillés
sur le sol. Le vent d’ouest se leva subitement et ils s’envolèrent en direction
du puits. Dès lors vis-je mon ennemie y plonger, pour me fuir, tandis que je la
poursuivais jusque dans les entrailles de la Terre. Mais cette hallucination dura
le temps d’un soupir. Elle n’avait pas lieu d’être, dans la mesure où une
planche alourdie par de grosses pierres en obstruait la margelle. J’avais pris
un tel plaisir à déchirer ce fantôme de papier à grands coups de griffes
psychiques que je ne pus me retenir de jubiler, levant les bras… à l’horizontale !
(Raoul affirmait
que les fantômes de papier se baignaient dans l’encre de Chine, pour se
déguiser en ombre… chinoise)
La voie était enfin libre. Je devais maintenant
forcer le coffre de son esprit, ou dénicher de façon pacifique la clef de sa cervelle,
que je devinais pleine comme un œuf. Il me fallait d’abord nettoyer
l’appartement, avant de l’occuper avec des meubles plus personnels. Mais
lorsque je fus pénard dans mes nouveaux pénates, je déchantai très vite. Il y
eut une sorte de court-circuit. Un maelstrom s’ensuivit… une spirale infernale qui
me ballotta tel un fétu de paille dans les impulsifs courants d’une rivière en
crue. Je fus projeté sans ménagement dans le passé et me retrouvai à l’orée de
ma majorité, le jour de l’intrusion du Cornu
dans ma chambre, quelques minutes avant que mon sommeil ne fût obscurci par ce
terrifiant songe noir. Forcément, puisque le livre inachevé de Franck Breitner gisait,
un demi-siècle plus tôt, au pied de ma table de chevet, terminé, imprimé et vendu.
Et me voilà réintégrant, à peine installé ailleurs, non seulement mon corps,
mais également ma jeunesse ! Aujourd’hui chauve, voilà que je redevenais
glabre ! J’étais le Faust des
temps modernes. Nul besoin d’être rhumatologue pour constater que mes os ne craquaient
plus ; l’arthrose m’ayant fui comme la peste, mes articulations étaient
souples, plus huilées que la peau d’une starlette sur une plage de Miami. Je me
trouvai dans la cour, le soleil flambait, grosse boule de feu, et les cigales s’en
donnaient à cœur joie, vieilles scies au programme de leur concert estival. Je
savais qu’IL viendrait dans ma chambre, ce soir, parce qu’il ne pouvait en être
autrement. Mon sang véhiculait l’info : profiter au maximum de l’ardente clarté du jour car la nuit sera froide
et ténébreuse !
D’humeur maussade, je regardai autour de moi
: personne. Un léger voile troublait ma vue. Ce n’était pas la chaleur, ni la
fatigue... peut-être, ma foi, cet insolite voyage dans le passé. Dans MON passé.
J’entrai dans le mas d’un pas hésitant.
Aucune raison que l’agencement du mobilier ait été modifié. J’arrivai devant le
salon, stoppai, toisant la bibliothèque par la porte demeurée ouverte.
J’espérai y dénicher ce fameux livre ! C’était le but de mon retour en
arrière, hein ? Il me fallait le lire, pour en achever la rédaction dans
le futur. Paradoxe temporel. Un si long trajet pour si peu de lecture : juste
quelques pages, les dernières, plus l’épilogue. Ce fut ma première erreur, sans
doute due au décalage. En effet, plus tard, je constatai que le début avait été
chamboulé, que la version non éditée avait été retouchée après que j’eusse
déserté la cervelle de l’auteur, sans doute à cause de l’éditeur, déçu par la
qualité de la prose. J’étais victime de l’espace-temps, qui était distordu dans
ce coin de garrigue, à deux pas de Ventabren. Cette hypothèse aurait plu à
Raoul. Je pénétrai dans la pièce ; l’air y était moite. Une odeur de bois
brûlé me titilla les narines : une odeur comme je les aimais. Quelqu’un s’y
trouvait déjà, et cette personne me tournait le dos. La silhouette était
svelte, juvénile. Ce n’était pas M’man. Au fait, mais où était-elle donc passée ?
Elle devrait être là. Dieu, que la maison était grande et creuse lorsqu’elle
était absente ! J’aurais donné dix ans de ma vie pour l’embrasser, là, immédiatement.
Des bûches crépitaient dans l’âtre, semant des ombres mouvantes sur les murs,
dessins au fusain auxquels la main de l’artiste aura donné vie. Le voile,
devant mes yeux, se changea en courant d’air puis s’évapora. Chaque fois que je
cillais, le titre du roman dansait sur l’écran de mes paupières. Cela
ressemblait à une vision, mais je sentis tout de suite que mon imagination travaillait
à plein régime. J’étais venu pour le bouquin et il se matérialisait avant même
que j’atteignisse la bibliothèque – de toute façon, l’intrus me barrait le
passage. Sur le mur, deux ombres échappées de l’âtre fumant s’écartèrent soudain,
imitant des rideaux de théâtre, et le titre apparut, chaque lettre auréolée de
fumée. Personne n’applaudit. J’ébauchai un geste de recul et fit du bruit
lorsque mes pieds dérapèrent sur le parquet fraîchement ciré (M’man n’était
donc pas loin). L’individu, qui se tenait immobile à côté d’un fauteuil, une
main posée sur le dossier, semblait contempler un point précis sur le mur lui
faisant face, se retourna brusquement mais sans animosité. J’eus la sensation
que sa volte-face s’était produite sans le moindre changement de position par
rapport à la géographie des lieux. Comme si le salon avait… chaviré. Oui, l’espace avait
pivoté ! IL était l’axe et j’avais, sans m’en apercevoir, changé de place,
LUI demeurant planté sur ses jambes, le buste droit. Mon premier réflexe fut de
mettre ma main devant la bouche, à l’image d’un enfant surpris en flagrant
délit de… sottise verbale. Le second consistait à étouffer le petit cri qui
montait dans ma gorge ; je ne réussis qu’à déglutir. Ciel, ce mec me ressemblait
comme un frère jumeau ! Et pour cause : C’ETAIT MOI !
– « C’est celui-là que tu veux ? » asséna-t-il, en m’indiquant
un livre posé sur un guéridon.
– « Mais qui êtes-vous ? »
balbutiai-je.
Un rire machiavélique et sonore résonna dans
la pièce surchauffée, gong que l’on frappe, frappe, frappe… Une voix caverneuse
(d’homme qui fume trop ?), où se mêlaient le vice et l’arrogance, fit
suite au ricanement :
« Je
suis l’auteur ! »
Je connaissais cette intonation, ce timbre :
je collai aussitôt une étiquette sur ces bribes de mots. C’était Le Cornu évidemment. Il avait cependant troqué
son ton habituel, sec et nerveux, contre une couleur vocale plus solennelle, et
surtout sonnant tels de douloureux souvenirs.
Si souvent avais-je écouté ce larynx me contant les… du…
Mon double avait disparu, comme par
enchantement. Le bouquin et le guéridon aussi. Il n’y avait plus de feu
chantant dans la cheminée ; il n’y avait carrément plus de cheminée. Mais,
contrairement à ce qui se serait passé dans un roman ou un film d’épouvante, le
souffle de l’Enfer n’avait pas « décoiffé » la fulminante tignasse
des flammes de l’âtre. Le mas ne brûlait pas ; la région économisait un incendie.
Ici, les cendres étaient remplacées par la poussière (et la sciure, çà et là). En
levant la tête, je vis une immense toile d’araignée qui s’agitait mollement au
gré d’un courant d’air. Rideau léger ou aurore boréale ? J’étais dans le
grenier... et je n’y étais pas seul. A la place du tableau, cette fois, un miroir…
penché… appuyé contre le mur. Je me demandai, d’ailleurs, pourquoi il ne
glissait pas… Il se serait certainement brisé… Sept ans de malheur – et quelle durée
équivalente pour une ombre ?
Planait une odeur de forge, de four. Une
ombre gigantesque me recouvrit. Une chauve-souris – on aurait dit un ptéranodon
– venait de passer devant le grand miroir où se reflétait la nuit. Une nuit si
claire comparée au néant ! Et cette voix, que je reconnaissais clairement
maintenant... Celle de mon géniteur : le pétanqueur. Comment ne m’en
étais-je pas rendu compte plus tôt ? Le Diable s’était jusque-là exprimé
avec la voix de mon père !
Quelqu’un brisa la glace. Mais pas avec des
boules, non !
*
(L’ombre
vêtue d’un suaire attend son heure, errant dans les couloirs d’un monde sans
issue. Une jungle inextricable tricotée au cœur d’un domaine interdit. Elle
aurait dû semer des cailloux. Mais elle sait que l’heure est proche, que l’on
va révéler le nom de son geôlier, qui n’y survivra pas. Et elle pourra s’évader
sans être poursuivie)
Le dôme du soleil apparaissait au-dessus des
collines ; sa lumière se répandait déjà comme une traînée de poudre. La
nuit s’évanouissait, avalée par le petit matin. Un coq, quelque part, lança son
contre-ut de ténor en fin de carrière. A peine avais-je ouvert les yeux que l’aube
me parut fade. Par la fenêtre entrouverte, entraient les premiers bruits d’un
jour d’été d’une banalité à faire pleurer les nuages. J’avais encore fait ce
rêve qui me hantait depuis… depuis quand, au juste ? Je ne m’en souvenais
plus. Au sortir du sommeil, je m’imaginai dans la peau d’un fantôme qui vient
de s’échapper d’un labyrinthe de pierre dans lequel il aura séjourné plusieurs
siècles durant comme s’il y avait été oublié alors qu’il respectait une
quarantaine. Il ne sera libéré que par un phénomène inattendu : il était
devenu aussi dur que le roc, pendant que les murs arboraient une consistance
ectoplasmique. A force de végéter, il aura transmis sa « maladie » à
sa geôle, dont la matière aura muté au point de parasiter son locataire,
l’habillant de sa propre densité. Echange de bons procédés, vases communicants.
Voilà une idée que Raoul, jadis, n’eût point reniée ! Il faudra que je lui
en touche deux mots, pour le détendre – j’étais au courant pour ses problèmes
de couple.
En vérité, c’était le plus dérangeant des
songes. J’ai toujours été insomniaque, et maintenant que mon traitement arrive
à son terme, ma guérison me plonge dans un état physique paradoxal : être
un gisant me fatigue. Dormir m’épuise. A l’image de tous les mauvais rêves, celui-ci
était obsédant et… bête ! ON prétend que pour avoir une vie équilibrée, il faut
que les nuits soient instables, peuplées de chimères, de fantasmes… ON a peut-être
raison. Mon médecin, le Docteur Alagne, alias Doc Bob, était très fier d’avoir vaincu mon insomnie. Il réagissait
en égoïste. Il se trompait lourdement.
– Mon cher ami, j’ai passé de la peinture noire
sur vos nuits blanches. Vous allez enfin retrouver une vie normale ! m’a-t-il
affirmé un jour, en me tapant sur l’épaule.
– Vous n’avez pas une couleur plus
souriante ?
lui avais-je rétorqué.
Il avait pris l’air supérieur et
condescendant de quelqu’un qui vous domine et sous le niveau duquel vous êtes
condamné à rester ad vitam aeternam… Vous
ignorez ce qu’il sait et votre santé en dépend ! Je le soupçonnais déjà
d’être naturellement féru de sa personne. C’était le médecin le plus diplômé de
Ventabren. Un Parisien descendu de la capitale pour démontrer aux provinciaux sa
supériorité face à la maladie. De plus, il avait le regard d’un type qui se croit
immortel, et c’était agaçant. Il m’avait tapé dans le dos, comme le ferait un
pote, pour vous réconforter. J’ai eu la désagréable impression qu’un vampire m’agrippait
à la base du cou afin de me... C’était sans doute la première fois qu’un
docteur se fourvoyait à ce point. On aurait dit un avocat persuadant son client
qu’il n’est pas coupable, alors qu’il avait été prévu de plaider la légitime défense.
(Le spectre survole
la pelouse de l’immense jardin. A la verticale du puits, après s’être arrêté, il
se retourne, pour jeter un dernier regard en direction du canyon où il est
resté si longtemps prisonnier. Puis il reprend son vol, au-dessus des pinèdes,
de la garrigue, avant de traverser un mur, le premier qui se présente sur son
chemin d’errance, labyrinthe à courants d’air. Il est désormais chez lui. L’ombre
a rejoint le pays des ombres. Le cimetière de Ventabren est paisible, ce soir.
Il ne lui reste plus qu’à choisir une tombe où reposer)
Je n’ai jamais aimé dormir : on a la
sensation d’être mort, et surtout de perdre un temps monstre. On effaçait une
semaine par mois sur le calendrier. J’ai commencé par arrêter le café – j’en
buvais quotidiennement six ou sept tasses par jour. Ensuite, j’ai dû réduire
progressivement ma consommation de somnifères, jusqu’à atteindre le point
zéro. C’était un traitement de cheval, comme si j’étais drogué. Sport dans
la journée, repas léger le soir, douche tiède, bol de lait chaud (même en été),
un peu de lecture, et vos paupières sont des enclumes, aussi lourdes que les
remords. Le dodo vous hèle de sa voix tonitruante et lointaine. La médecine n’a
aucun respect pour les gens qui préfèrent fixer le plafond dans l’espoir d’y
voir s’ébattre des créatures de... rêve. Ou de cauchemar. En trompe-l’œil, évidemment.
Ombres chinoises aux formes suggestives sorties tout droit d’un cerveau d’adolescent.
Ou de malade mental. Le seul problème, c’est que mon adolescence a pris la
fuite depuis une éternité, petit animal craintif qui ne rapporte jamais ce qu’on
lui envoie chercher. L’ingrat !
Et voilà que sous le fallacieux prétexte d’une
huitaine d’heures de sommeil, j’ai soi-disant retrouvé une vie normale. Tragique
erreur de diagnostic, Doc Bob ! Je
n’avais plus la bouche pâteuse mais l’aube me paraissait de plus en plus grise,
au réveil. Le plomb avait déshabillé mes paupières, pour enrober le ciel d’une tenue
de camouflage évoquant une peau d’éléphant. Sans parler de ce songe qui
fascinait le gisant, moi en l’occurrence, au point de lui hérisser les poils,
minuscules pieux sur lesquels un fakir aurait pu prendre quelque masochiste
plaisir, à condition qu’il fût atteint d’anorexie. J’avais déjà un sacré poids
sur l’estomac, avec les aléas de la vie d’artiste. Nonobstant le côté animal de
la chose, cette érection épidermique me différenciait d’un macchabée, dont le
système pileux a tendance à… mollir.
Le soir, à peine la lune profitait-elle de
son quartier libre, qu’un ciel piqueté d’étoiles paresseuses faisait écran devant
mes yeux clos. Des phosphènes, avant que le rideau ne s’ouvre sur un spectacle
d’angoisse figurée. Quant à mon esprit, lui, il vagabondait sur une mer d’écume
qu’un vent houleux faisait tanguer et où s’ébrouaient des armadas de chimères. Certes,
j’eusse préféré y voir nager des sirènes ; mais pour cela, je crois bien
qu’il eût fallu que je prisse une drogue spéciale à laquelle il m’était pourtant
interdit de… songer. Je me retrouvais pagayant sur un radeau de fortune – sans doute
à la suite d’un naufrage. Des ombres suspectes m’encerclaient – encore heureux
qu’elles fussent démunies d’ailerons. Mais rêver de requins peut sembler normal
et tangible, non ? Des nounours ou des poupées prouveraient que votre quotidien
est celui d’un psychopathe. C’est le lot de tout le monde, pas uniquement le
mien ; moi, j’héritais toujours du « gros » lot, en matière de
mystère. D’étranges ombres de lampes de chevet s’attaquaient à mon frêle
esquif, le contournant comme si elles avaient une intelligence propre. J’avais
envie d’appeler, afin que le bouton fût pressé, histoire de transformer
l’ampoule en phare. Elles semblaient organisées. Tout d’un coup, à la suite
d’une vague plus envahissante que ses congénères, elles enveloppèrent ma barcasse,
tel un linceul où cohabiteraient les idées noires et des pensées de goudron. C’était
le genre de situation où les vagues se découvrent des talents de chevaux
bondissants. J’étais agressé par d’improbables silhouettes ayant revêtu l’aspect
morbide de méduses opaques issues du néant. Des idées de goudron aux contours
électriques. Dans ma tête, je les entendais vociférer : « A l’abordage ! ».
Et, lorsque ces chimères endeuillées jetaient l’encre, perchées au sommet d’une
vague haute comme cinq fois ma taille, je me réveillais transpirant, noyé sous
l’écume des draps. Se rendormir m’eût été pénible. Une tasse de café très chaud
veillerait à ce que cette mascarade onirique ne se reproduisît plus. Je n’avais
même pas envie de traduire par des mots ce que j’endurais lors de ce défouloir
nocturne. Je me disais qu’un roman écrit la nuit ne pouvait que refléter la lumière,
et je n’étais pas un auteur de romans à l’eau de rose, au contraire !
Avec l’âge, j’avais abandonné mes fantasmes datant
du temps où, aidé de Raoul, j’échafaudais des plans sur la comète – dont la chevelure
s’était décolorée en route. A l’époque, j’étais ravi de rencontrer des chimères
en songe et de transmettre leurs messages à mon scribe préféré. Qui, gamin, n’a
pas élaboré des projets, projets fantômes que la vie, hélas, rend lourds et denses
comme la pierre ? Ils tombent plus facilement à l’eau… et coulent à pic, jusqu’au
fond, s’y envasant. Raoul avait le talent, et c’est moi qui noircissais le
papier avec mes délires de mythomane. Désormais, lorsque je tape sur le clavier
de mon ordinateur, je sens moins ma gêne au niveau de l’avant-bras – gêne qui
se transforme, petit à petit, en rhumatisme. J’ai toutefois appris à écrire de
la main gauche, pour signer les chèques, donner des autographes… Le stylo
n’était plus mon ennemi, mais il ne serait jamais mon ami, même pas un complice,
un confident. Raoul avait changé de branche, mais il était resté dans
l’arbre : il était journaliste.
Alors, Doc
Bob, ne vaut-il pas mieux être insomniaque et découvrir ces monstres dans
un bon livre d’épouvante qui vous tient en haleine toute la nuit, au risque de
se lever à l’aube, des cernes de la couleur du ciel sous les yeux et l’humeur
belliqueuse, hein ? Ce cauchemar récurrent m’a poussé à recommencer mon
gavage à la caféine, à manger comme quatre, le soir, avant de m’allonger sur
mon lit de solitude, à siroter de l’alcool… Hélas, malgré ces incartades, je
m’endormais quand même et rejoignais illico mon radeau d’infortune, au sein de
cet océan d’encre où s’agitaient des lampes de chevet spectrales et des
monstres immatériels. Je crois bien que c’était une sorte d’accoutumance… une
obsession, une drogue. Finalement, à la longue, ces êtres chimériques m’étaient
devenus familiers : ils appartenaient maintenant à mon microcosme intime !
Je les avais créés, et c’était flatteur pour un « concepteur de fantasmes » !
Je ne fis jamais allusion à un quelconque monde parallèle où mon sommeil
m’expédierait, dans le but de rééquilibrer le vertige de la réalité, une fois
le rideau de mes paupières tiré. Seules les traces de dents d’une morsure de
squale, dont je sentirais la brûlure salée au sortir d’un songe, me feraient
changer d’avis ! De toute façon, j’en émergeais toujours indemne… parce
que j’étais aussi inoxydable qu’Indiana Jones !
Le
royaume des ombres m’ouvrait ses bras tentaculaires. A moins que ce ne fussent
ceux d’un Morphée mutant…
*
Quand ma mère décéda, rongée par un cancer du
pancréas, j’héritai logiquement du « Mas
de Cocagne ». Luc l’avait quittée au lendemain de la mort de la sienne,
dix ans plus tôt. Il n’avait pas tenu parole. Lui, l’homme imperméable, si protecteur
et qui, quelquefois, frôlait l’arrogance, n’était qu’un fils à maman, incapable
de continuer de vivre normalement en son absence. Dépressif, il avait disparu comme
le soleil au crépuscule. Petit à petit, il collectionnait les prétextes pour ne
plus venir, le week-end, où nous l’attendions avec toujours autant d’impatience.
M’man avait accusé le coup, s’imaginant qu’il la trompait, mais s’était très
vite ressaisie. Elle avait, à moult reprises, tenté de le joindre par téléphone,
sans obtenir la moindre réponse. Jusqu’à ce qu’elle apprenne qu’il avait été
interné après deux tentatives de suicide avortées. L’info émanait d’une amie marseillaise
avec qui elle avait jadis bossé, chez un coiffeur des beaux quartiers. Coïncidence, le jour même, elle retrouvait une
vieille connaissance : le gynécologue de Fuveau. Le destin veillait au
grain. Il était à Ventabren pour l’achat d’une maison. Elle l’avait rencontré
alors qu’elle marchait au milieu de la rue et qu’il avait dû klaxonner, au
risque de réveiller les chiens braillards des alentours. Il l’avait immédiatement
reconnue. Ils avaient des choses à se dire, et elles devaient être dites afin
d’aider M’man à gommer le bouillant souvenir d’une trahison encore fraîche. Si
elle parlait du passé, paradoxalement, le présent s’estomperait. Depuis
quelques semaines, le temps galopait dans la plaine de l’espace, plus véloce
que jamais, et cela irradiait forcément sur mon entourage, ma mère s’exposant,
par ricochet, au rayonnement accélérateur. Ce type était l’un des responsables
indirects de ma présence sur cette boule lancée à une vitesse folle dans le cosmos :
à ce titre, il méritait le respect. Nous devînmes copains – il avait cinquante-six
ans, s’appelait Jean-Yves Leduc. Ils étaient sortis ensemble jusqu’à ce que…
La prison le guettait. Il avait fourré son
nez là où il n’y avait rien à respirer. Dans une sombre affaire d’avortement et
d’insémination artificielle. Je suis allé le voir plusieurs fois aux Baumettes.
Il était dans un état pitoyable. Il se morfondait, parfois psalmodiant dans un
sabir d’extraterrestre. Lors de ma dernière visite, je l’ai trouvé errant aux
frontières de la folie douce, poursuivi par des douaniers en blouse blanche. Il
passait son temps à faire chauffer des bassines d’eau ; dans sa cellule, planait
comme une odeur de plastique brûlé, de pneu en flammes. Cet endroit empestait
la décharge de vieilles bagnoles. On lui avait réservé un traitement de faveur.
Les gardiens étaient entrés dans son jeu, avant son transfert en clinique
psychiatrique, un sourire narquois (mais également inhumain) crispant leurs lèvres
de mal baisés. M’man ne m’accompagnait jamais à la prison des Baumettes, ayant
décidé de boycotter Marseille. Je la comprenais et j’approuvais. Deux fiancés à
l’asile (peut-être le même) en moins d’un an, c’était le genre de loi des
séries que l’on aimerait bien enfreindre. Mais le destin, néfaste et froid, s’y
oppose farouchement. Elle décida de ne s’occuper que de son fils, de tout lui consacrer,
oubliant ce qu’elle avait été encore très récemment. Le cancer l’avait peu à
peu poussée au bord du gouffre. Elle dépérissait à vue d’œil. Je n’aimais pas
voir souffrir les animaux… mais là, la louve et la tigresse se mouraient de
concert.
Deux fois par semaine, j’amène des fleurs
sur sa tombe, au cimetière de Ventabren, où elle repose en paix, accompagnée de
mes grands-parents. Les autres jours, Momo Cradingue, avec qui j’ai sympathisé,
entretient le gazon autour de la stèle. Il arrose les pots, prenant soin de ne
pas noyer la terre nourricière. J’apporte toujours des œillets, sa fleur
préférée depuis qu’elle avait vu « Jean
de Florette » à la télé. Elle m’avait fait jurer de prénommer ma fille
Manon, si je devais épouser une fille du coin. Je lui avais répondu que j’y songerai en temps utile. Je n’osais
pas lui avouer que le mariage n’était pas ma tasse de thé. J’étais bien trop
occupé à boire du café en créant des personnages déjantés, infréquentables,
pour m’intéresser à ceux qui existent
hors de mon imaginaire. Les êtres virtuels ont au moins la délicatesse de me
rapporter de l’argent… Normal, ils respirent grâce à l’air produit par les
battements de ma plume ! Je n’étais pas égoïste, ni misanthrope, non, tout
juste surchargé de travail. Il y a quelque chose d’incompatible entre les
sentiments et mon boulot.
Depuis mon premier roman « Le règne de l’Araignée »,
qui date déjà – j’ai l’âge de M’man lorsqu’elle me mit au monde –, je casse la
baraque. « Chiméric, roi des Ombres »,
un texte que j’ai écrit alors que je venais à peine de m’acheter un ordinateur,
m’aida à rembourser ce dernier. En effet, je remportai le concours de nouvelles
de Fuveau puis, dans la foulée, tapai dans l’œil du rédacteur en chef d’un
magazine de science-fiction au nom évocateur : « Chimères ». Je le soupçonnai d’en avoir aimé le titre. Mon
opus y figura en bonne place et tripla les ventes. Ce n’était qu’un début.
Aujourd’hui, mon éditeur est aux anges. Malgré son caractère surréaliste, mon
style plaît. J’aurais tort de me priver de ce privilège. Je me suis spécialisé
dans les histoires loufoques et Doc Bob
voudrait me faire dormir paisiblement… Ce médecin est dangereux pour les
créateurs ! Je n’ai pas besoin de rêver de moutons qui sautent des haies
en ioulant, d’une prairie où poussent des pâquerettes à la voix de cristal, de
soleil doré au-dessus d’un pré vert dont l’herbe roucoule de bonheur… Je ne tombais
pas dans ce piège lénifiant. Je prenais les insomnies comme elles venaient,
m’en nourrissant avant de vomir des images aliénantes. Moins je dormais, plus
j’étais… déséquilibré ! Et quand je tombais dans les bras de Morphée,
c’était parce que j’avais rendez-vous avec… de féroces lampes de chevet !
C’est cruel de le dire, encore plus de le
penser, mais la solitude m’aida à me consacrer avec plus de détermination à ma
création. Ma mère ne me gênait pas le moins du monde, mais allez expliquer à
vos proches que mettre en chantier un roman nécessite un besoin de tranquillité
vous poussant à faire abstraction de tout ce qui vous entoure ! Ils ne comprendraient
pas, vous dévisageant avec leurs yeux mouillés, et vous seriez totalement inapte
à les assécher au moyen de mots caniculaires. Ils resteraient accrochés à la
luette et s’y balanceraient comme des gamins jouant dans un jardin public. Je
me confinais dans la solitude, m’y trouvais à l’aise. Combien de fois M’man
m’avait-elle adressé la parole sans réaction de ma part, tant j’étais captivé
par l’histoire abracadabrante que je tirais du néant du bout de mes doigts et
qui défilait sur l’écran de mon ordinateur. Cela symbolisait de minuscules
soldats de plomb partant pour une guerre de séduction où les armes viseraient
un lectorat. Dorénavant, isolé dans ce mas de Provence, je revêtais la peau d’un
ermite scribouillard. Allais-je transformer le « Mas de Cocagne » en
monastère ? J’endossais la défroque d’un Plumivore. Je ne me souvenais pas que Raoul, pourtant coutumier du
fait, eût inventé ce mot bizarroïde. Je n’avais rien lu de tel, non plus. Non,
l’ayant sans doute ouï quelque part, dans un car, un taxi, à la télévision, je
l’avais aussitôt répertorié dans la case de mon cerveau me servant à stocker
les expressions, les surnoms. J’imitais un peu Raoul, je l’avoue.
Lorsque les Editions de La Cigale acceptèrent mon tapuscrit et m’en
informèrent, je fus le plus heureux des hommes. Le sponsor officiel du concours
de nouvelles de Fuveau me portait enfin chance – le concours de pétanque, lui,
avait été définitivement supprimé. Ce fut une véritable délivrance, comme une
évasion réussie. Publiée, ma prose ferait le tour des librairies, à défaut de
voyager autour du monde. J’arrachai la lettre des mains du facteur, qui s’en
amusa. Je l’attendais, tous les matins, planté devant la grille en fer forgé.
Je devais ressembler à une statue. Quand je passai le bras entre les barreaux, dans
le but de saisir l’enveloppe, ma main tremblait.
L’idée émanait du Gros Raoul.
« Vas-y, vieux,
sers-toi de ton élan… lâche-toi sur ta lancée ! Tu as gagné le concours,
ils savent ce que ta prose vaut. Va, fonce-leur dans le lard, c’est
l’heure ! Propose ta prose, impose-toi ! On fêtera la sortie de
ton bouquin dans les meilleures librairies, j’écrirai un papier d’Enfer, et je jonglerai
pour toi, troquant mes savons de Marseille contre trois exemplaires de ton
opus ! »
Le lendemain, il sautait dans le vide,
reniant la vie. Il avait jonglé avec la mort. Le papier d’Enfer, c’est au
Paradis qu’il le rédigerait ! Il n’avait pas trente ans.
Plus tard, je rencontrai Myriam Billetdoux,
ma Directrice de Collection. Son nom flirtait avec la provocation. Il lui
allait comme un gant… un gant de velours. La trentaine, quelques rides discrètement
« envisagées »… Sa chevelure rousse allumait un incendie dans
l’espace et sa démarche soufflait sur les braises. Elle portait un tailleur
vert assorti à son regard. Je lui serrai la main et il y eut de l’électricité
positive dans l’air. « Elle est
connectée, le courant passe… » aurait commenté ce cher Raoul. Elle
avait le don de laisser croire à son futur « employé » qu’elle était
gagnante dans l’affaire, car il serait un
rouage essentiel de la machine mise en place pour satisfaire le public. On
aurait dit qu’elle parlait d’un ingénieur du son embauché pour le concert d’une
star de la chanson. Cette jeune femme avait les compétences requises pour devenir,
un jour prochain, éditrice. Elle simulait l’humilité à merveille. On avait
mangé une bouillabaisse dans un restaurant du littoral, à Marseille, et on y avait
parlé de tout sauf de littérature. Son timbre de voix me faisait fondre tel un
esquimau au chocolat au mois d’août. A brûle-pourpoint, alors que je me voyais
déjà dans son lit, elle me demanda de changer de patronyme. Cela jeta un froid
et mit l’ambiance entre parenthèses. Un iceberg était tombé du ciel et lévitait
juste au-dessus de ma tête. De là-haut, Raoul me tança, tel Jésus engueulant
Fernandel, dans la série des « Don
Camillo » :
« Mets
ta libido au frigo, David ! D’ici, je te vois fumer sur la banquise,
et l’eau est glaciale dessous, parole de refroidi ! »
Mon nom, David Ducasse, ayant été jugé trop
commun, il m’avait fallu dénicher un pseudonyme : j’optai pour Franck Breitner.
Comme hypnotisé, le regard fixe, je décomposai en sourdine ce trio de syllabes
saccadées. L’Alsace s’invitait à notre table. Puis, l’écrivant sur un coin de
la nappe de papier, j’eus l’impression que la réponse m’avait été dictée, tant le
sourire de mon interlocutrice était équivoque. Ses yeux embrassaient les miens.
Une lueur étrange y brillait d’un feu inconnu. En y réfléchissant, je n’avais
pas senti ce léger déclic entre les synapses qui déclenche le départ de la
pensée en direction du langage. Me vengeant à ma manière, je lui octroyai
illico un sobriquet : La Cheftaine.
Mais là aussi, j’eus le sentiment qu’elle n’ignorait pas que je l’avais mentalement
comparée à… qu’il était question de scoutisme…
Deux
mois passèrent…
Ce fut un coup de foudre réciproque. Mais
une femme gère mieux qu’un homme ce genre de sentiment subit. Après coup, je me
rends compte qu’elle avait su prendre le recul nécessaire pour mieux se relancer.
On a toutefois bien failli se fiancer. Lucide, je l’avais au préalable avertie :
« Si on vit ensemble, en te consacrant trop de
temps, je risque de délaisser mon travail ! »
Elle avait un peu fait la gueule au début,
puis s’était ralliée à mes principes. Le fameux recul… Elle aimait ma façon d’écrire,
était orgueilleuse. Elle ne désirait pas que je me sacrifie pour elle ; de
toute façon, il n’en était nullement question. Elle ne se cachait pas qu’elle
ne pourrait pas, de son côté, renoncer à son métier pour une histoire de
fesses. J’étais son poulain, je ne deviendrai pas son étalon. Elle a épousé un
autre écrivain, spécialisé dans les romans à l’eau de rose. Apparemment, elle
ne s’abreuvait qu’aux sources qui serpentaient dans son jardin – la mienne
devait avoir un arrière-goût de soufre. Je suis sûr qu’elle ne l’aimait pas,
qu’elle détestait sa prose molle et sans saveur. Là, elle avait trop reculé, semblait-il.
Elle était obsédée par les fonctionnaires de la plume ; moi, plus
idéaliste, je l’étais par la plume, tout simplement. Elle m’a quand même gardé
sous la main. On ne sait jamais. Elle était très professionnelle, ma foi.
*
Depuis
que Doc Bob a définitivement guéri
mon insomnie, je ne travaille que lorsque le soleil rayonne, de préférence le
matin. Avant l’amélioration, réveillé par mes cauchemars habituels, je me
précipitais dans mon bureau, afin d’y noter quelques idées parmi les plus
noires. Dans la pénombre, je faisais face à l’écran lumineux de mon ordinateur.
Je préférais écrire enveloppé par l’obscurité ; mon imagination se
nourrissait de cette nuit maternante. J’avais l’impression de regarder la
télévision, un soir d’orage où l’unique ampoule du lustre avait implosé. Je tapais
à l’aveuglette car mes yeux, déjà rougis par le sommeil dérangé, craignaient
cette nuisance cybernétique. Mais j’avais changé mes horaires de pianotage, qui
étaient néanmoins irréguliers, selon la qualité de l’inspiration. De l’aube au
crépuscule, grâce au soleil, mon regard supportait mieux l’invisible agression.
Je ne portais pas de lunettes. Je n’avais pas quarante ans, la presbytie
m’épargnait donc. Mes six romans avaient obtenu un franc succès auprès du
lectorat visé : les fans d’histoires de fantômes, la plupart déçus par le
classicisme qui empoussiérait le genre. J’écris un livre tous les deux ans, à
mon rythme. Pas moins de six cents pages pour chaque pavé jeté dans la vitrine
des bonnes librairies. Je bosse très lentement, je suis un autodidacte paresseux.
J’ai tout dit à Doc Bob, sur le coup
des nerfs, notamment que j’avais recommencé à boire beaucoup de café, un peu d’alcool,
à manger avant de me coucher… Il m’a passé un savon à côté duquel ceux de Raoul
figuraient des dés pour jouer au 421. Il a tellement insisté, fulminant, tapant
des pieds comme un gamin capricieux, que j’ai décidé de redevenir sage : promis, juré, je me débarrasserai des lampes
de chevet fantasmatiques qui allument mes nuits de goudron !
Maintenant,
bue très chaude dans un bol, une tisane de tilleul berçait mon esprit jusqu’à
la somnolence, à l’image d’un bébé après la tétée. Me la servir dans un biberon
eût été amusant, certes, mais à condition que l’info ne fût point
colportée ! Ainsi gommais-je, petit à petit, les cernes qui soulignaient mes
yeux charbonneux. Le regard des insomniaques arbore souvent l’apparence de celui
des drogués et je jugeais gênante cette confusion. Si je me pointais dans son
cabinet les traits tirés, j’avais surtout peur d’y affronter à nouveau l’ire et
les ruades de mon médecin traitant. Et, pendant que le rêve aide mon inconscient
à s’extérioriser, imaginaire en pleine mutation avant d’être métamorphosé en
prose sur le papier immaculé, je ne perçois plus le piétinement incessant de
mon père, cloîtré au sommet du mas, dans le grenier. Pour l’anecdote, je ne me
souviens jamais des songes sages. Ne comptent que ceux qui m’éjectent brusquement
du sommeil, après minuit, alors que la transpiration transforme déjà mes draps
en serpillières… Ils imprègneront ma mémoire, l’habitant longtemps après
j’eusse déserté mon lit, radeau secoué par la tempête. Ce bruit de semelles écrasant
des cafards à chaque pas… C’était également l’une des raisons pour lesquelles
j’avais relancé mon « régime dodo ». Mais je l’avais caché à Doc Bob. Il y a des choses qu’il vaut
mieux garder pour soi. Ne rien révéler de ses secrets préserve de la curiosité
d’autrui. Contrairement aux idées reçues, les gens cessent de vous épier dès
lors que votre vie paraît vide. Ils n’ont pas le courage de vérifier. Il faut
mentir pour être cru. En fait, ce traitement, c’étaient surtout des privations.
Si mon père n’avait pas autant peur du soleil – il est si pâle qu’on le dirait
albinos –, je le présenterais bien volontiers au Docteur Alagne. Pour quelqu’un
ayant naguère passé des heures à jouer à la pétanque en plein cagnard, il était
étonnant comme l’or du ciel le désintéressait tout à fait, désormais. Plus que
blasé, il avait créé sur son anatomie la maladie contre laquelle il s’était immunisé
sa vie durant, à force d’être la cible des ultraviolets. Son complexe de
culpabilité l’avait attaqué au niveau de la zone la plus exposée par le passé.
Il ne craignait pas seulement l’insolation – moi non plus.
Mais il
ne sait pas que je sais… que je sais qu’il est revenu. Il doit croire que
j’assimile ses déplacements aux courses de gros rats se pourchassant. Je serais
censé me dire aussi qu’un chat a, pourquoi pas, élu domicile dans le grenier
justement parce que sa nourriture de prédilection s’y reproduisait. Honteux d’être
SDF, il n’ose pas descendre voir son fils. Profitant de mon assiduité au
travail, tandis que je suis enchaîné à mon bureau, bagnard de la prose, il me
dérobe de la nourriture. La lenteur impose la durée. Je suis dorénavant si peu
porté sur la bouffe que je n’avais pas remarqué qu’il en manquait. A moins que
Momo Cradingue ne lui en amenât en catimini, le traître ! Papa ne dort jamais.
Il n’est plus très jeune. Le grenier est trop grand pour lui. Je suis persuadé
que si je montais, il se cacherait dans la vieille armoire normande, me fuyant sur
son propre territoire.
Mais
quand on a disparu sans laisser de traces à deux reprises, il est interdit de
se montrer au grand jour, n’est-ce pas ? Les zombis n’existent que dans les
livres, dont au moins six ont été hantés par ma plume. Ils ne laissent pas
courir de faux bruits, se meuvent plutôt à la belle étoile, à l’heure où les
grands-ducs veillent et les chauves-souris chassent… Mon complexe de
culpabilité, c’était lui ! Quand j’ai appris qu’il était encore vivant, qu’il
se cachait sous les combles – mais peut-être m’espionnait-il, après tout –,
j’ai lâché du lest. Je ne l’avais jamais vraiment imaginé mort… Mais lorsqu’un
père ne fait rien pour vous retrouver, plus de dix ans après avoir métaphoriquement
largué sa famille, vous pensez que c’est une hypothèse plausible, non ?
S’était-il
pointé au mas dans le but de photocopier les pages fraîchement imprimées de
l’opus mis en chantier ? Pour sûr, il bossait pour le compte d’un plagiaire !
Les rares fois où je m’absente, il prend la direction du village… et… Je me
suis renseigné, donnant son signalement : on ne l’a jamais vu rôder devant
la Poste, avec une grande enveloppe sous le bras. Ou pire encore : jaloux
de ma réussite, il détruisait mon travail, le jetant au feu ! Rien dans la
cheminée ; l’odeur m’aurait alerté. J’auscultais le jardin, à la recherche
de cendres… Je déraillais complètement. Oui, décidément, dormir me fatigue. Et
puisque quand on dort, on est mort, j’en déduis que la mort est
épuisante ! Je ne vivais pas, hélas, dans un roman à l’eau de rose !
La
première fois où les pieds paternels firent des claquettes sur le plafond de ma
chambre, je me doutai que le vaisseau abritait un passager clandestin. L’hypothèse
« animale » était fantaisiste. Je ne pus me résigner à accuser Le Cornu. Il n’avait aucun intérêt à m’empêcher
de pioncer, puisque les visions de cauchemar me possédaient sans l’aide des
bras bodybuildés de Morphée. De plus, il était un peu chez lui, ici, dans ce
lieu qu’il parasitait, rémora scotché au flanc d’un requin. Il lui était
inutile de se cacher… et il n’avait aucune raison de jalouser le marchand de sable. J’ai songé à un
clochard, pour commencer, ou à un braconnier qui, poursuivi par les gendarmes,
aura trouvé refuge chez quelqu’un imposant le respect. A un Gitan renié par son
clan parce qu’il aura trompé sa promise avec une fille du coin. Il aura dû fuir
le camp, pour un voyage sans retour. Mais, auparavant, il aura choisi de
prendre des forces dans ce sanctuaire de bois. Car son errance ne faisait que
commencer. Il y avait des caravanes, pas loin, dans une clairière, en bordure
de la route de Ventabren.
C’est
Momo Cradingue qui m’a révélé la vérité sur Papa ; mais il n’a pas voulu
me dire comment il était au courant. Pas si bête, l’idiot du village ! Je
l’avais côtoyé assez souvent, pour ne pas ignorer qu’il avait, à l’instar de
Raoul, l’oreille baladeuse. Devant un demeuré, on a tendance à se lâcher… à parler sans retenue. ON se dit qu’il
n’est pas équipé pour comprendre, et ON a tort ! Car « ON » a
toujours tort ! Là, ON avait omis qu’il lui suffisait de répéter
fidèlement, à la manière d’un mainate, ce qu’il avait ouï… Le propriétaire des
oreilles interprèteraient les propos, faisant le rapprochement avec certains événements.
Connaissant
le responsable des « petits pas », je n’étais pas vraiment pressé de
monter au grenier, histoire de… J’avais grandi plus ou moins sans lui, vieilli
en solitaire, je pouvais côtoyer le roi de l’absence sans lui imposer ma présence…
sous mon propre toit ! Le complexe de culpabilité a plongé dans le vide,
chargé de son poids d’amertume. Et la paranoïa qui lui a collé à la peau
pendant si longtemps, l’a accompagné dans sa chute vertigineuse. Sans doute attachés
ensemble, reliés par les mêmes menottes. J’ignore totalement ce que je serais
devenu, aujourd’hui, si j’avais perdu tous les membres de ma famille. Pourtant,
avant que je ne commençasse à l’entendre, tandis qu’il imitait une sentinelle, au-dessus
de ma tête, j’étais censé être l’unique survivant du clan Cocagnard. Le dernier
maillon de la chaîne sur une planète où d’autres niches s’accumulaient.
Le
temps où les araignées tricotaient un labyrinthe, examen de passage avant de
rencontrer Le Cornu, était révolu,
visiblement. Elles avaient renoncé à tisser, se lassant, contrairement à Pénélope,
de rebâtir ce qui avait été détruit.
Et
puis, un jour, il est descendu. Quelque chose, dans sa tête, a été chamboulé,
au point d’en oublier sa décision de demeurer incognito, à quelques mètres à
peine de son fils. Je soupçonnais Le
Cornu de lui avoir « lavé le cerveau ». Peut-être Papa s’était-il
calfeutré dans la cabine de pilotage du paquebot pour réfléchir, et avait-il eu
ensuite une illumination, en contemplant l’horizon par la lucarne en forme de
hublot. Submergé par les souvenirs, il avait craqué. Mais, ayant encaissé à
maintes occasions le contrecoup de son égoïsme, qui visait directement M’man, j’en
doutais fortement. Un étage nous séparait. Le plancher pour l’un, le plafond
pour l’autre… quelques centimètres de frontière entre deux générations. S’il
avait été présent, Raoul aurait ironisé :
« Lève les bras, histoire de voir si tu
peux toucher le plafond ! Non ? Alors essaie en sautant. Toi, tu
peux… parce que lui… Hé, m’ssieur Ducasse, ne me faites pas le coup du danseur
de flamenco, ok ? Sinon vous risquez de rejoindre votre fils plus tôt que
prévu ! Et je ne crois pas qu’il pourra vous attraper au vol, avec
l’armoire normande qui risque de vous suivre… »
Tout naturellement,
sans effet facile – rien de théâtral dans sa démarche –, il fut là, dans mon
bureau ! Je lui tournais le dos mais je sentis tout de suite sa présence
silencieuse. Il s’avança à la manière d’un chat se rapprochant de sa proie, me
prit par la main, puis m’entraîna dans l’escalier. Nous montâmes au grenier, où
une odeur de soufre se mêlait à celles de la poussière et du bois vermoulu. Je
venais de rajeunir de trente ans. Je ne pipai mot, tel un enfant sur le point
d’être puni et à qui l’on s’apprêtait à montrer pourquoi. Je me rendis compte
que sa voix grave, dont il n’avait pas encore fait usage, était toujours présente
dans mon esprit. J’eus toutefois le réflexe mental de me dire que, de toute
façon, il n’avait jamais pris ma main dans la sienne à l’époque où elles étaient
de taille inégale. Il avait été plus doué pour me bourrer le crâne avec les souvenirs
guerriers du Général de Gaulle. La situation ne me parut réellement saugrenue
que lorsque je pénétrai dans l’antre des arachnides frustrés. Dès lors qu’il avait
toujours considéré la cigarette comme l’équivalent de la peste, en plus d’être
la drogue du pauvre, ce « fumet de magma » ne pouvait provenir que de
ses fabrications maison. Son passe-temps favori consistait à bricoler des statuettes
au moyen d’allumettes. Il avait appris à élaborer ces figurines chez Audiberti,
l’oncle de Momo Cradingue, un ébéniste à la retraite chez qui il s’était
finalement réfugié, avant de migrer au mas. Figurines que le braconnier vendait
ensuite sur les marchés de Provence – avec le gibier, qu’il prenait soin de
dissimuler sous l’étal. Il avait des faux airs de Louis de Funès dans « Ni vu… Ni connu… », le film
d’Yves Robert. C’était un artiste sauvage, un tueur d’animaux dont il ranimait
la flamme en sculptant des totems à leur effigie. Il ne gardait pas les
trophées, lui, il faisait poser les bêtes mortes et travaillait le bois.
Après
avoir connu plusieurs femmes et vécu avec aucune, Papa était revenu dans la
région, à la suite d’une méchante crise
de nostalgie, pour y apprendre la mort de M’man. L’oncle de Momo Cradingue
l’avait hébergé, mais j’avais l’impression qu’il me cachait une partie de la
vérité. En échange de la technique d’assemblage des allumettes, il lui avait appris
le maniement des boules de pétanque, lui précisant que c’était inné, qu’il
n’existait aucun mode d’emploi pour devenir adroit. « On naît adroit, on ne le devient pas ! »
insistait-il. Ils avaient également chassé la bartavelle, le lapin de garenne,
ramassé les collets… Se méfiant du soleil méditerranéen, Papa n’accompagnait Audiberti
qu’à l’aube ou au crépuscule.
Aujourd’hui,
il tremble trop, comme un alcoolique en manque. A l’image d’un bègue qui
retrouve ses réflexes verbaux en récitant une fable de La Fontaine, mon père ne
sucrait plus les fraises quand des allumettes titillaient sa fibre créatrice. Ses
mains ridées ont la bougeotte quand elles sont oisives. Heureusement qu’il ne
connaissait pas ce problème, quand sa grande carcasse écumait les terrains de
boules. Ainsi m’avait-il montré des photos de ses anciennes oeuvres, puis
celles qu’il cachait dans l’armoire normande, statuettes presque vivantes, tant
les détails étaient réussis et s’imposaient au regard du « voyeur » malgré
leur taille minuscule. Audiberti avait été un très bon prof ; faute de
captiver son neveu, il avait enfin trouvé l’élève auquel il rêvait de
transmettre son art depuis tant d’années ! J’étais très impressionné par
ce que Papa avait « tiré du néant », Frankenstein spécialisé dans la
miniaturisation d’entités appartenant au mythe, à la fiction. Statues de dieux
grecs, de déesses romaines, harpies, licornes, centaures, squelettes, personnages
de romans gothiques...
Mais le
sujet le plus impressionnant parmi tous ceux fabriqués du bout de ses doigts
magiques, c’était « son » diable ! Il était si criant de vérité
que l’on avait l’impression de voir son ombre géante projetée sur les murs s’animer
toute seule. Il avait toutefois un défaut : ses cornes ressemblaient étrangement
aux antennes d’un insecte. Il avait le corps d’un bélier, ou d’un bouc, mais
arborait la tête d’une mante religieuse. On aurait dit qu’il avait été conçu de
façon à ce que son reflet fût, au niveau de l’aspect, plus fidèle à l’original
que le support. Je ne pus me retenir de lui demander de me confectionner un
tricératops, mon dinosaure préféré… A son contact, je retombais en enfance.
Puisqu’il refusait de mettre le nez dehors, j’achetais moi-même des boîtes d’allumettes
en grande quantité. Il avait dû faire croire à Audiberti qu’il repartait sur
les routes… ou qu’il retournait s’installer à Marseille. Je savais Papa
allergique aux poils de chien… Tripode et Targette, les chiens de chasse de son
hôte – deux épagneuls bretons –, avaient dû l’incommoder. A moins qu’il n’ait
alerté personne de son départ…
On me
regardait de travers dans les bars tabac où je me fournissais. Il m’arrivait de
parcourir plusieurs dizaines de kilomètres afin d’obtenir le précieux matériau.
Telle une abeille, je butinais les villages du coin, toujours en alerte, m’attendant
à ce que l’on me demandât à quoi servait cet attirail de pyromane. Un stock de
feux follets en bâtonnets.
« Mais non, je ne suis pas un terroriste
! Mais non, je ne vais pas mettre le feu à la crèche ! Je ne fais que
rendre service à un parent… »
Pendant
ce temps-là, mon travail stagnait.
Pendant
ce temps-là, je perdais le fil de l’histoire.
Pendant
ce temps-là…
– 4 (c) –
Maintenant que je dors normalement, le
Diable a soudain déserté mon train de vie, voyageur pressé de monter à bord
d’un wagon, comme si la locomotive l’attendait pour démarrer. Grâce à la profondeur
de mon repos, je me suis aiguillé sur la bonne voie. Chaque tunnel y évoque la
nuit, avec ce point lumineux qui grossit au bout du couloir de goudron… la
pleine lune peut-être, ou une comète sur le point de croiser l’orbite du convoi.
Les gares y sont des songes, avec l’indispensable part de mystère, au-delà des
guichets, dans la rue peuplée de fantômes et d’ombres. Le doux ronron des roues
lancées à pleine vitesse sur les rails, le ballast amortissant le choc de la machine
en marche… Se réveiller, à l’approche d’un viaduc, pour plonger le regard dans
le vide, où planent les meilleurs sujets d’évasion…
L’homme ouvrit les
yeux et regarda le paysage qui défilait de l’autre côté de la fenêtre. Son
esprit fantasmait : le train était à l’arrêt et son imagination créait un
panorama mouvant au-delà de la vitre. Mais il n’y avait pas de vitre, car il
était assis dans son salon.
Tel un papet lisant une belle histoire au pitchoun
de la famille, après le souper, je racontai à Papa les nombreux épisodes qu’il
avait ratés. Il ne me reprocha pas d’avoir si vite accepté Luc, le premier amant
de M’man, successeur ou remplaçant. En revanche, il ignorait l’existence du
second chéri de « la louve ».
Il fut miséricordieux. Je ne lui connaissais pas cette qualité. Sa longue
errance l’avait sans doute rendu plus humain, moins… militaire ! Lorsqu’il traverse des moments de stress intense,
il lance une boule de pétanque sur le plancher vermoulu. C’est son signal. Je
lève les yeux au ciel, inquiet – il me faut le rejoindre dans la cabine de pilotage.
Le lustre se balance juste assez pour m’alarmer. Et cette fissure, là,
existait-elle avant qu’il ne commençât à délirer, faisant parler
l’acier ? Toujours cette bonne vieille nostalgie du passé, comme si le
présent interdisait à quiconque de renouveler ses exploits d’antan – au moins d’essayer.
Certaines personnes âgées racontent des histoires, le soir, au coin du
feu ; d’autres racontent leur vie, parfois même rajoutent une dose de
réussite, de bonheur. Conteur ou mythomane ? Mon père, lui, avait le plus
grand mal à se résigner : on ne peut être et avoir été. Je suis sûr qu’il
préfèrerait être paralysé du bras droit – il n’aurait pas pu le laisser dans la
gueule d’un requin. Un jour, s’il continue, le plafond va me tomber sur la
tête. J’espère que c’est du bois solide… que les termites l’ont fui parce qu’il
est inattaquable. Papa disait que ces nuisibles seraient capables de
transformer le totem de King Kong en vieillard lépreux.
Un dimanche matin, à l’heure de la messe, Audiberti
est venu, accompagné de ses deux clébards et de son neveu. Papa avait été
particulièrement nerveux lorsqu’il avait entendu les coups sourds assénés sur la
porte. Il devait connaître la manière virile dont usait le braconnier pour
« demander audience ». Les yeux de Momo étaient plus rouges que
d’habitude – une conjonctivite tenace, semblait-il. Son regard me gênait de
plus en plus, comme s’il délivrait un message secret que je n’osais décrypter,
de peur d’y lire le pire. Son oncle était voûté et paraissait vieux, vieux, si
vieux… J’avais en face de moi, en chair et en os, Ugolin et Le Papet, mémorable
tandem de « Jean de Florette »,
le roman de Marcel Pagnol. Audiberti me mettait mal à l’aise. Il appartenait à
cette catégorie d’individu qui se prend pour le nombril du monde – nul besoin
de le fréquenter longtemps pour s’en rendre compte. Viscéralement marginal, il
n’avait jamais trouvé sa place au sein du troupeau. Non pas qu’il fût supérieur
à chaque bête, mais parce qu’il considérait
sa venue au monde comme améliorant l’ordinaire. Il se croyait meilleur pendant
que d’autres se savent différents. Les épagneuls bretons remuaient la queue.
C’était un sacré duo de fins limiers, au flair fonctionnant à la manière d’un
radar, et ils avaient dû « lire » la signature olfactive de mon père.
Tripode clopinait sur trois pattes et Targette tentait d’entrer dans le mas. Je
me mis en opposition, jusqu’à ce que je connaisse le motif de la présence, ici,
du quatuor.
Tripode avait eu sa patte antérieure gauche broyée
par un piège à loup posé par son propre maître. Le vétérinaire l’avait amputé
en urgence, craignant que la gangrène ne s’étendît, termites carnivores. Momo avait
alerté les villageois de Ventabren au sujet d’un loup garou qui chassait du
côté du cimetière. Les nuits de pleine lune, il bondissait sur les fantômes…
C’était un tueur de morts-vivants. Au début, tout le monde avait ricané, la
parole d’un débile étant aussi fiable qu’une plume au vent. Mais, par la suite,
des traces suspectes relevées à proximité des tombes – on en découvrit
également sur le mur d’enceinte – remirent les pendules à l’heure. Des chats
étripés comme si un loup rôdait dans les parages ; des grands-ducs
égorgés, alors qu’un chien n’est pas capable de grimper aux arbres… Targette,
lui, avait été rebaptisé parce qu’il s’était enfermé dans la cabane à outils après
l’avoir ouverte en en saisissant la poignée dans la gueule. De plus, il était
muet depuis ce jour. Momo en avait déduit qu’il avait été coursé par le lycanthrope
et que la peur lui avait cisaillé les
cordes vocales. Il s’était donc réfugié dans la remise et, tremblant,
n’avait pas osé en sortir. Il y était resté trois jours durant, tandis
qu’Audiberti le cherchait ailleurs, dans la garrigue. Dès qu’il voyait une
porte fermée, il cherchait à l’ouvrir. C’était devenu instinctif. Ces clebs n’avaient
pas de nom, à l’origine. On les appelait ou les commandait au moyen
d’onomatopées. A plus de quinze ans, ils étaient encore très alertes. En
revanche, on avait du mal à imaginer leur maître dans la peau d’un braconnier. Parcourant
les sentiers de Provence, pour ramasser les collets, ou en train d’ajuster une
bartavelle « à la volée »…
– Tu n’as pas vu
ton père ?
– Pourquoi cette
question ? Je ne l’ai plus revu depuis… depuis des lustres.
– Mes chiens,
pourtant…
– Vos chiens
peuvent se tromper, ils ont l’air si vieux.
– Ils sont vieux,
oui, mais leur flair est infaillible.
– Vous entrerez
bien boire quelque chose.
– Et toi, Momo,
t’as soif ?
– Bon, David,
laisse tomber, mais si tu revois ton père, dis-lui de passer nous voir,
ok ?
– Ok, pas de
problème. Au revoir.
– Ciao.
Je n’aimais pas spécialement Audiberti, mais
j’estimais Momo ! Et ce n’était pas de la pitié !
Vint le jour où Papa m’avoua n’avoir jamais
rien lu de ce Franck Breitner dont on vantait la prose, malgré sa noirceur. Même
les intellos, ennemis de cette littérature
décadente, ne tarissaient pas d’éloge à son sujet. Il en avait entendu
parler, oui, à la radio : des psys y analysaient certains passages de ses
livres comme s’ils recelaient des messages subliminaux. Mais, s’il avait su que
ce nom servait de paravent au mien, serait-il venu immédiatement s’enfermer
dans le grenier déserté par les « tricoteuses » ? Aurait-il décidé
de se pointer au « Mas de Cocagne » à visage découvert ? S’il
l’avait appris durant son séjour sur les hauteurs, serait-il descendu plus
tôt ? Ainsi n’avait-il survolé que le roman mis en chantier pendant qu’il se
cachait dans le sanctuaire de bois… Je me suis empressé de lui offrir mes précédents
opus. Je lui avais au préalable expliqué pourquoi mon éditeur m’avait demandé
de partir à la chasse au pseudo. Il aurait pu se vexer, puisque ce patronyme
avait été porté par plusieurs générations de Ducasse, hein ? Mais, étonnamment,
il demeura de marbre. Tout juste esquissa-t-il une grimace, du bout des lèvres.
A aucun moment, il n’avait donné quelque appréciation sur mon style, me
laissant dans le flou artistique le plus total. Quand je lui racontai que ses
« bruits de plafond » étaient responsables d’un certain revirement
dans l’action de l’ouvrage qu’il connaissait, éludant à sa manière, il me fit
clairement comprendre que je ferais mieux de transformer mes terreurs
abstraites en textes concrets. Pourtant, rien ne disait si la fin n’aurait pas
été plus intéressante si je l’avais écrite d’une traite, sans me laisser influencer
par les nuits tempétueuses du paquebot qui voguait au plafond. Il ajouta que cela
me rapporterait beaucoup plus d’argent, car les femmes aimaient ce genre de
littérature… Elles étaient devenues des cibles idéales pour l’économie du pays :
il suffisait de viser juste ! Dès lors conserverai-je mon lectorat
« gothique » et en acquérrai-je un nouveau, classique, plus… cool ! Car, à force de porter mon
deuil, mes lectrices me donnaient l’impression de souhaiter mon suicide. Lorsqu’elles
me réclamaient un autographe, je signais au feutre noir, entre leurs omoplates,
à la base de la nuque où, le plus souvent, un couple de corbeaux côtoyait une tête
de mort.
L’idée de Papa était excellente… à méditer. Ce
que je fis. Deux jours plus tard, je contactai mon éditeur, qui rechigna un
peu, au début ; mais je le calmai en lui promettant d’écrire un roman plus
musclé après trois titres « mous ».
Les textes pour lesquels on trempe sa plume dans l’eau de rose sont plus vite écrits et n’ont nul besoin d’être fleuves pour captiver. Ils coulent de
source. De la sorte garderais-je mon rythme d’un bouquin tous les deux ans,
sans quitter la Collection « Au cœur des Ténèbres ». Le patron des Editions de la Cigale retrouva le sourire.
Jadis, mon père était toujours de très bon
conseil au niveau du portefeuille. Mais si Doc
Bob n’avait pas insisté pour traiter mon insomnie, je n’aurais jamais pris
ce virage à la bonne vitesse. Je serais parti dans les décors, les pieds
devant. Finalement, je n’étais qu’un autodidacte occasionnel ! Toujours
quelqu’un pour me donner un coup de pouce, histoire d’amortir le coup de bambou
qui me menaçait, planant au-dessus de ma tête telle l’épée de Damoclès !
Mon auréole, encore faiblarde, était incapable de me protéger, ange gardien
trop mollasson pour repousser les mauvais coups. Personne ne pouvait toutefois se
douter de l’authenticité de la plupart de mes anciens scénarios. Tout le monde
parlait d’imagination… diabolique.
C’était plus rassurant, en effet. Heureusement, mes visions avaient été débiles
mais pas indélébiles !
« Oui,
madame, j’ai bien vécu ça, en rêve, et je peux vous assurer que si je ne m’en
étais pas délesté par l’écriture, je serais actuellement enfermé, vêtu d’une
camisole, dans une clinique psychiatrique ! »
Lorsque j’imaginais mon avenir littéraire,
je me voyais écrivant un livre où il serait question de mes nombreuses façons
de bosser. Ce serait un bouquin pédagogique. Je l’intitulerais : « Mon défouloir nocturne ». Je
me garderais bien d’y conseiller l’absorption de café ou d’alcool, substances qui
n’ont aucun talent ! En revanche, j’y parlerais de l’influence de la
famille sur le sommeil, surtout lorsqu’elle est absente. Et oui, tout ce que j’ai
« composé » récemment m’a été indirectement soufflé par mon père !
Après tout, dorénavant, c’est lui l’insomniaque, non ? Et pourtant, il ne
boit que de l’eau…
Je rejoignis la Collection dirigée par Myriam Billetdoux.
Changer de style n’a pas représenté un
problème insoluble puisque je dors maintenant comme un bébé. Et, même si je
n’agite pas un hochet, dans mes rêves, il n’y a plus matière à créer l’angoisse
chez les autres au travers de la mienne. Je ne suis plus éjecté du lit – du
radeau – par une ténébreuse vague de lampes de chevet agglutinées. J’ai mué, serpent
venimeux se métamorphosant en orvet. Mon petit doigt me disait qu’il devait fantasmer
en bleu ciel et rose bonbon, mon vieux Papounet ! Et ce bavard d’ajouter
qu’il m’avait réorienté parce qu’il abordait les dernières années de sa vie avec
l’état d’esprit d’un repenti. Prendre du recul vous fait faire de ces
bonds ! Grenouille déguisée en kangourou. Après avoir si souvent assombri
son horizon, parvenu aux portes de l’adieu, le voilà irisant son blues d’antan,
thérapie pour créer l’amnésie. Il m’aidait à anticiper le moment où je rédigerai
mon testament sur une toile neigeuse, au moyen d’un pinceau trempé dans l’arc-en-ciel.
Avant cela, de mon côté, c’était plutôt du rouge sang, taches écarlates à gogo…
sur les tapisseries et les moquettes. Avec des cris en fond sonore. Le bruit
soyeux d’une étoffe que l’on déchire… la peau qui se fissure, craque… violée…
où une lame jouit, pour atteindre le nœud de la vie, avant d’en sectionner la
corde. Du gore hémorragique, évidemment, mais exprimé avec classe. Cyrano de Bergerac transcrivant Edgar Poe, après avoir
voyagé dans le futur, afin d’y lire et apprendre par cœur ses textes à l’acide.
Je vais bientôt détrôner le mari de mon ancienne maîtresse sur son propre terrain.
Il a marché sur mes plates-bandes sentimentales, je piétine les siennes à mon
tour. Mon père venait de m’offrir l’opportunité d’une vengeance jamais
envisagée auparavant.
Mon ancien lectorat a été très déçu ; le
nouveau, plutôt agréablement surpris. Le bouche à oreille fonctionna mieux que
le harcèlement mécanique des médias. Les lettres d’insultes avoisinaient les
lettres d’amour. Formant deux piles presque d’égale hauteur, elles s’entassaient
sur mon bureau, immeubles mitoyens auxquels on rajoute un étage tous les jours.
Tours de papier entre lesquelles une araignée aurait pu tisser sa toile ; mais
elles se seraient effondrées sous la pression des filaments distendus. Pas
vraiment envie de recommencer à trier ! J’avais toujours préféré Indiana Jones à Spider-Man ! Ma nouvelle manière avait fait mouche. Les maris,
peut-être agacés par l’intérêt que me portaient leurs épouses, se lâchaient. Ainsi
que les amants, d’ailleurs… Et puis, il y avait les messages de menace larvée
des « gothiques », auxquels je répondais promptement. Je leur confirmais
que je ne les oubliais pas, qu’ils continueraient d’avoir, au rythme habituel,
leur ration d’angoisse et de deuil. Mon éditeur, pour calmer le jeu, réédita en
format poche tous les titres de la
Collection « Au cœur des Ténèbres ». C’était une idée de commerçant.
Hier, j’ai reçu un coup de téléphone : c’était
Myriam Billetdoux, qui désirait me rencontrer au plus vite. Depuis quelques
temps, je la surnommais Mimi Bafouille,
abandonnant sans doute provisoirement La
Cheftaine, et elle n’appréciait guère. Un jour, j’avais commis un lapsus
révélateur. Elle m’avait giflé à la volée et je lui avais rendu son soufflet,
avec des intérêts. Le mistral répondait à la tramontane (elle était héraultaise).
J’avais laissé échapper, alors qu’elle
s’était pointée ici, au mas :
« Tiens,
v’là La Chef Teigne en chair, en os et… en couleurs ! »
J’avais déformé son surnom sciemment, y
prenant même un malin plaisir. Elle y tenait tant, au vrai ! Puisqu’il
évoquait un passé encore neuf qu’elle
n’avait pas renié, contrairement aux apparences. Je l’avais vexée. Mais l’hypothèse
du lapsus tenait la route, n’est-ce pas ? Pourtant, elle ne me crut pas. L’allusion
à sa façon d’étaler ses peintures de guerre sur le visage n’avait rien arrangé.
Si on lui roulait une pelle, on se retrouvait avec des lèvres de travelo ;
si on lui faisait la bise, avec des joues de clown… Elle et moi, c’était à
couteaux tirés, surtout depuis qu’elle sortait avec ce mec mou, à la prose
molle. Et parce que j’avais durci le ton. Tout semblait flasque chez ce
marchand de guimauve : il devait habiter une maison en latex parfumée à la
violette. Officiellement, elle m’appelait au sujet de mon nouveau roman : « Pourpres sont les œillets de Miss
Lovely ». Il avait du plomb dans l’aile, les ventes régressaient, et
elle me proposait d’écrire une suite, pour relancer la machine volante. Et booster
le premier tome. Officieusement, elle aurait un coup de revenez-y que cela ne m’étonnerait
pas outre mesure. Pourvu qu’elle ne se prît point pour Miss Lovely ! Elle se fourvoierait sur un chemin détourné de l’espérance,
une voie de garage du destin. Une voie sans issue…
Car le destin ne fait aucun cadeau !
*
Je me balançais pianissimo, vautré dans mon
rocking-chair acheté deux semaines plus tôt chez un brocanteur de Châteaurenard.
J’étais parti pour un safari où j’attrapais les idées au lasso, avant qu’elles
ne prissent de la vitesse, à la manière d’un guépard. Mais, au lieu de me fuir,
elles accouraient, désireuses d’être capturées. Une fois en cage, elles
seraient à l’abri des prédateurs.
Je suis allongé
dans une barque qui vogue au gré du courant, sur l’onde pure d’une rivière de
Lozère, et je somnole, écoutant les truites moucher, au crépuscule. Mais là, il
manque le tendre clapotis de l’eau que la queue du poisson fouette, pour décoller,
avant de retomber, dans un « plouf ! » que le silence rendra bruyant,
au centre de cercles concentriques se démultipliant à l’infini. Sur la rive,
une jeune femme m’observe, un œillet à la main…
La vision idyllique s’effaça en un éclair.
J’avais l’impression de m’être gavé de chocolat : j’étais nauséeux. Je suis sûr que l’œillet était piégé, et que
cette femme s’apprêtait à le jeter en direction de mon frêle esquif, qui exploserait
dans une gerbe de bois et de sang. Son geste évoquera celui d’un fantassin allemand
lançant une grenade à manche. Mon corps, anatomie éclatée, se transformerait en
un puzzle dont un coup de pied rageur aura dispersé les pièces. Comme si une
main géante avait soudain jailli hors de l’eau, avant de m’empoigner dans le
but de me broyer telle une noix. Puis, ombres fuyantes sur les galets vaseux, les
truites remonteraient à la surface de l’onde rougie par ma sève purpurine afin
de se nourrir de mes restes sanguinolents.
L’antique transat de mon grand-père trônait
dans un coin du grenier, couvert de toiles d’araignées, hélas inutilisable. Papa
était assis par terre, le dos appuyé contre l’armoire normande, tenant à deux
mains mon roman guimauvesque (Raoul,
je pense souvent à toi), ses lunettes de presbyte bien calées sur le nez. Il
avait la phobie du soleil et la douce pénombre du sanctuaire de bois berçait sa
lecture. Il ne se serait pas risqué à allumer une bougie, certes non ! Les
« tricoteuses » n’osaient plus filer leurs ouvrages ailleurs qu’entre deux chaises. Elles se
contentaient d’occuper l’espace nécessaire à leur survie, entre les poutres de la
charpente. Le soleil incendiait la cime des pins, bougies sylvestres, et les
cigales jouaient de leurs violons mal accordés, virtuoses du crincrin… Le vieux
fauteuil à bascule émettait un son bizarre qui m’hypnotisait, entre le
grincement et le chuintement, tandis que mon esprit voguait sur un océan
imaginaire peuplé de sirènes à la voix ensorceleuse. Elles appelaient à l’aide
des héros attachés au mât de leurs navires, alors que le danger visait surtout
ceux qui les écoutaient.
Je bullais, le front exposé aux rayons d’or
de la sentinelle de feu. Toutes les deux minutes, je m’endormais puis me
réveillais aussitôt, en sursaut. J’avais juste le temps de saluer la licorne
qu’Audiberti avait sculptée dans un platane deux fois centenaire. Elle se
cabrait devant sa maison en pierre, bâtie de ses propres mains, à quinze pas de
l’entrée, sa crinière figée masquant l’horizon. Elle se dressait sur ses pattes
postérieures, le rostre pointé vers le ciel, comme pour éventrer la sentinelle,
ou crever les rares nuages qui obscurcissaient l’azur. Elle ne semblait pas
craindre la fournaise. Traverser un brasier ou passer sous une chute d’eau, pour
elle, c’était du pareil au même ! Insensible aux caresses du magma, elle
galopait au cœur des incendies, ruant dans les brandons, piaffant. Se
sentait-elle forte au point de braver les flammes ? Se savait-elle capable
de renaître de ses cendres, à l’image du phénix ? Depuis peu, chaque fois
que je m’endormais dans la journée, je rêvais de ce totem ignifugé – mais jamais
la nuit. Connaissant les méthodes du braconnier, je me disais qu’une licorne
avait dû forcément poser, pour que son portrait fût à ce point réaliste. La légende
ne s’était jamais vêtue d’os, de muscle et de chair ; seule une
imagination féconde était capable, sur le papier, de transformer un tronc
d’arbre en animal mythique, aux naseaux fulminants.
Mon esprit, ensuite, virait de bord…
S’évadait sur ces
mers lointaines où un pirate borgne, Cornedurus, et son équipage de poivrots
édentés terrorisaient, après les avoir enlevées à leurs richissimes familles,
des princesses de sang.
« Un rapt dans chaque port ! » clamait haut et fort le capitaine
à l’œil unique, l’autre ayant été gobé par une frégate (l’oiseau) affamée, sur
des mers plus froides. Mais, bottés de
cuir, des sauveurs zélés chevauchaient des dauphins bondissants afin de
leur venir en aide. Une armada de prétendants volant au secours de damoiselles valant
leur pesant d’or. Elles auront été rassemblées, à l’instar de malheureux
esclaves africains, dans les soutes d’un fier galion dérobé aux Espagnols.
Elles choisiront d’y interpréter des arias d’Opéra, pour charmer Poséidon. Cornedurus
n’oserait pas les faire fouetter car, pour faire la catin dans les ports, il
faut d’abord montrer « patte blanche ». Une peau saine et délicate,
parfumée… minois boudeur… figure de proue rendue à la vie… de quoi satisfaire
le marin solitaire… Fasciné par le chant de ces sopranos débraillées, à la voix
de séraphins, sans doute le Dieu de la Mer surgirait-il des flots écumants,
trident à la main, sa queue de poisson géant giflant les vagues, la plupart
couronnées d’une encolure de cheval. Il viendrait châtier le capitaine borgne,
dont l’arrogance le défiait, puis…
Je me débecquetais. Et je n’avais même pas
honte d’avoir honte. Jouer de la sorte avec la crédulité des gens – mon lectorat,
en l’occurrence – était criminel. J’avais envie de me planter devant un miroir
et de m’arroser d’acide sulfurique. Plus sérieusement, de me mettre des gifles,
jusqu’à ce que mes joues ressemblassent à deux tomates trop mûres. Mais Doc Bob a décidé qu’il fallait dormir,
alors… alors j’obéis aux ordres de la nature, puisqu’elle nous dicte de nous
ressourcer par le repos. Et il vaut mieux lui obéir, sinon gare aux représailles !
(En fait, Robert
Alagne n’est que son humble messager – tant d’années d’études pour transmettre
sa bonne parole)
La fatigue aidant, vous tremperiez votre
plume dans le pot de confiture et tartineriez votre manuscrit. L’insomnie engendre
des visions que les rares minutes de sommeil ne peuvent restituer qu’en les
noircissant d’encre. Ainsi d’inoffensives méduses deviennent-elles de
monstrueuses lampes de chevet. Avant, j’aimais bien ce que j’écrivais. Rien de
narcissique là-dedans, non, que du plaisir lié au pouvoir de créer des univers
glauques au sein desquels je m’enlisais, nanti d’une jubilation masochiste !
Je me demande même si, à l’époque, je ne prenais pas plus mon pied à me faire
peur qu’à effrayer les autres. Quelquefois, je me relisais, simulant l’oubli de
ce que j’avais produit la veille, et mes yeux devenaient aussi ronds que des
soucoupes, mon cœur accélérait son tempo de tamtam…
Je me disais :
« Si c’est toi
qui as pondu ça, mon p’tit bonhomm’, c’est que t’as le croupion
vérolé ! Et t’es encore plus dingo que Momo ! »
Me prenant au jeu, il m’arrivait parfois
d’avoir l’impression de survoler la prose d’un confrère… Je mettais une minute
pour éventer la supercherie. Le mec allumé qui avait mis le feu au papier, je
le voyais tous les matins, dans le miroir, lorsque mes pelades me narguaient,
tandis que mon rasoir électrique irritait les zones imberbes. Mon menton
ressemblait à une carte des archipels du Pacifique. Pour avoir fricoté avec le
Diable, j’étais passé de glabre à barbu. Chacune de ses longues absences annonçait
le retour de la peau lisse ; quand il réapparaissait, la toison drue repoussait.
Puis, un jour, le temps s’étant affolé, les « trous îliens » firent
leur apparition…
La plupart du temps, ceux qui bouquinent des
romans d’angoisse, malgré leur complicité à distance avec l’auteur, ne sont pas
capables de créer des atmosphères troubles. Ce sont des acteurs passifs, stériles.
En revanche, il est tellement plus abordable de raconter des histoires à l’eau
de rose que l’on a imaginées… On peut même improviser, s’immiscer dans la trame
acidulée. Tout le monde est apte à en faire autant, au moins par la pensée,
fantasme caramélisé. Quand le papier sent l’eau
de rose, un livre devient à l’image d’un jardin. Qui n’a jamais tenu un
journal intime tout dégoulinant de bons sentiments ? Mais imaginer des
cimetières où rôdent des vengeurs masqués traversant les murs, le marbre, histoire
de voler l’âme de leurs meurtriers décédés naturellement et enterrés dans la
dignité, pour les revendre ensuite à Satan,
en échange d’une réincarnation, voilà qui n’est pas donné à tout le monde !
C’est tout un savoir-faire mis au service de l’imaginaire. Personne n’allume
une méduse pour lire dans la nuit. J’avais été un écrivain qui faisait saigner
les fleurs. Mes roses étaient carnivores et se nourrissaient de la femme qui
les mettait dans un vase. Chez moi, le damoiseau trucidait la donzelle, au lieu
de l’épouser et de créer une famille. Mais je n’avais jamais été taxé de
misogynie, car j’y mettais les formes. Baisemain
cannibale qui ampute, suçon de vampire qui égorge, baiser d’amoureux qui tranche
la… Dans ce métier ingrat, on était très vite jugé en fonction du rôle que
l’on faisait jouer à un personnage, qu’il fût nazillon, homophobe ou gros macho.
Certains critiques littéraires aimeraient qu’un mec, dans la fiction, laissât
passer devant lui la femme qu’il s’apprêtait à violer. Et attention, si vous assassinez
par le verbe des vierges impudiques ! Il faut un juste équilibre. Si
possible, pour se venger, la demoiselle devra castrer ou émasculer le salaud, avec
force détails du découpage. Tous égaux devant le gore ! Mais si une nana
trucide un mec, pour que la critique soit favorable, c’est tout juste s’il ne
faudra pas qu’elle soit acquittée sans être jugée ! Soyez un gentleman
dans la manière d’égorger ou d’éventrer et vous deviendrez un auteur
politiquement correct ! Le crime ne paie pas selon le sexe de la victime. Il
fut un temps où les lecteurs avaient du talent…
Cela dit, qui oserait faire un procès d’intention
au Plumivore, hein, qui ?
Je somnolais entre deux eaux, en compagnie d’une
sirène et d’un triton, quand on m’éjecta brutalement de mes ébats aquatiques.
Le ronflement mécanique d’un moteur poussif : une 2 CV arthritique ! En
option, elle toussait à la manière d’une tuberculeuse. Myriam Billetdoux se
gara n’importe où et descendit de voiture en imitant les stars d’Hollywood. La
caméra cachée ne devait pas être loin – dans un pin peut-être. J’ouvris un œil,
puis l’autre ; le premier nonchalamment, le second plus vivement. Les deux
d’un coup, le soleil m’aurait aveuglé, retardant l’effet de surprise d’une
bonne poignée de secondes. Chaque geste esquissé par cette femme semblait calculé,
synchronisé : elle bougeait au ralenti. On aurait dit qu’elle se savait
photographiée en permanence. Elle prenait des poses alanguies afin d’aguicher
le mec qui jouait les voyeurs, un Polaroïd
à la main, fixant sur la pellicule des mouvements plus maniérés que véritablement
sexy. Etait-il perché dans un conifère ? Pour le savoir, il eût fallu que le
rayonnement de la belle fît tomber la bête de l’arbre tel un fruit mûr. Elle
portait un décolleté à donner le vertige à un funambule et une minijupe plus
courte que la pensée d’un idiot de village. Elle était rousse, n’ignorait donc
pas que s’habiller en vert ajoutait du piment à sa démarche de starlette embourgeoisée.
Elle jouait de son charme, virtuose qui minaude devant son piano, ses mains voletant
au-dessus des touches, papillons butineurs. Elle se déhanchait à chaque pas. Sa
façon de marcher faisait saillir ses mollets et ses chaussures à talons hauts semaient
des petits trous carrés dans la terre du chemin. Le sol était un clavier pour
Myriam… même si sa silhouette évoquait plutôt un violoncelle !
Mes paupières papillotèrent, et ce que je
vis me plut énormément. J’ai toujours eu un faible pour les femmes aux cheveux
de braise. Elles éveillent l’instinct de pyromane des mâles. Je profitai du panorama
avec un plaisir gourmand. L’envie de mettre le feu partout où il ne brûlait pas
déjà. Juste la jouissance de contempler les flammes lécher sa chevelure, tandis
qu’elle se tordrait les chevilles en courant vers le portail, hurlant comme une
sirène de pompier. Désir cynique, caresse de misogyne. Un sourire en disant
long sur ses intentions illuminait son visage dont les taches de rousseur
m’amusaient. En prime, elle arborait un grain de beauté sur la joue gauche, à
l’image d’une mouche, au temps des rois.
« Mais qui lui a collé ce confetti sur la
figure ? Ce n’est pas Myriam qu’elle aurait dû s’appeler, c’est Marie-Antoinette ! »
ironisai-je à voix basse.
Elle crut que son arrivée éveillait en moi
un certain émoi et me demanda à brûle-pourpoint si j’étais content de la voir. Je
demeurai coi. Il y eut un silence malaisé, qu’elle rompit. Sautant du coq à
l’âne, elle me félicita sur ma façon d’entretenir le jardin. L’année dernière,
ces fleurs n’étaient pas là. L’idée m’était venue, afin de me motiver à écrire
des romans guimauvesques, d’enrichir
la cour d’un parterre de roses fidèles aux tons de ma nouvelle prose. Les
œillets, contrairement aux apparences, c’était en l’honneur de ma mère et de
son film fétiche. Myriam proféra quelques mots optimistes, certaine de son
fait. « Je constate que me voir te
ravit encore ! ». L’allusion visait l’érection qui déformait mon
pantalon en lin – plus due à la chaleur qu’à…
Je n’eus pas le temps de lui répondre. Un
crissement de pneus martyrisés nous fit sursauter. Une BMW venait d’entrer dans
la cour du mas, roulant sur mes chers œillets pourpres et épargnant les massifs
de roses… roses. Le hasard n’avait pas été invité à la fête. Le véhicule à
peine stoppé, l’homme s’en extirpa, claquant la portière à la volée. Il était vêtu
comme un touriste, chemise bariolée, bermuda… Bob vissé sur le crâne, sandales,
lunettes noires. Etrange manière de débarquer chez les gens ! Allure de
frimeur en maraude et mentalité de vandale ! Non, monsieur, ici, ce n’est pas un gîte ! Je le reconnus immédiatement.
Le mari de La Cheftaine. L’écrivain
raté, le créateur de fantasmes réservés aux puceaux boutonneux, aux filles à papa…
Il devait faire un report d’affection, le fonctionnaire de la plume, car
la peau de sa figure crispée ressemblait plus à une fraise qu’à une pêche ! Il
était un peu tard pour afficher autant d’acné, non ? A peine eus-je le temps d’ouvrir
la bouche pour alerter Myriam, qu’il dégainait une arme. Je me disais bien que
cette bosse au niveau de la poche droite de son… Elle était plus grosse que la
mienne… J’ai toujours été très observateur. Le premier coup partit ; la jeune
femme s’effondra, une tache rouge (un œillet pourpre ?) imbibant son
chemisier au niveau du cœur, tache d’encre sur un buvard. Ce type était plus
fou qu’excentrique ! Je pris mes jambes à mon cou et m’enfuis en direction
de la cuisine, toujours sous la menace d’une balle à tête chercheuse. Trois
autres coups de feu retentirent, me ratant de peu. Vole, Indiana Jones, vole au-dessus des collines, le danger perforant
te pourchasse, pour te faire la peau ! Je courais en zigzag. J’avais
appris cela en faisant mon service militaire. Maintenant, des pas pressés foulaient
l’allée de graviers. A l’instant où je pénétrais dans la maison, j’entendis une
quatrième détonation et une odeur de poudre envahit mes narines. Le projectile
était passé à deux doigts de ma nuque. La balle ricocha sur une casserole, y
jouant une bien sordide musique, et chercha
une autre cible innocente, plus loin. Si j’avais été chapeauté, le sombrero
serait tombé, tant le coup était passé près. Je traversai la cuisine, débouchai
dans le couloir du rez-de-chaussée, puis m’engouffrai dans l’escalier qui
menait à l’étage. L’homme jaloux me talonnait de près ; il venait de claquer la
porte du corridor donnant sur toutes les pièces de la maison. Il leva la tête,
j’étais déjà au premier. La figure de mon père apparut par l’entrebâillement de
l’entrée rectangulaire du grenier. Il fit descendre l’échelle ; je m’agrippai
aux barreaux. Une nouvelle balle me frôla ; j’imaginai son museau de taupe
forant son tunnel dans mes entrailles. Non, ce n’était pas vraiment le moment
de fantasmer sur une scène de mon prochain roman d’épouvante ! Car, en une
fraction de seconde, je décidai de me remettre à ce style d’écriture à raison
de deux titres par an, abandonnant la guimauve, si je réchappais au massacre. Visiblement,
écrire des romans à l’eau de rose n’adoucissait pas les mœurs, au contraire.
Non, cela semblait plutôt les exacerber, exciter les sens interdits. A tous les
coups, Myriam venait de le plaquer et s’était précipitée ici, dans le but de m’annoncer
qu’elle m’aimait encore… Qu’elle avait décidé de prendre du recul, m’acceptant
désormais comme j’étais, aimant mais solitaire, souvent absent par l’esprit. Faisant
fi des balles perdues, mon père me souffla à l’oreille, alors que je parvenais
à sa hauteur :
« Laisse-le monter derrière toi, le grenier est
grand, j’ai mon plan ! Allez, viens ! »
Je récupérai, essoufflé. J’allais ramasser
la corde de l’escalier escamotable pour… Je me ravisai aussitôt, réalisant à
peine ce que m’avait susurré mon sauveur de père. L’autre n’avait pas entendu.
Il grimpait les barreaux, tandis que mon père m’attirait à l’écart. La vieille
armoire normande était par trop étroite pour que deux personnes s’y
calfeutrassent. Une immense toile d’araignée nous enveloppa. On s’en dégagea
sans tarder, moulinant des bras.
Vole, Indiana Jones,
vole…
*
Mon vieux Papounet avait sa
petite idée derrière la tête. Elle s’y était fixée comme une arapède. Je ne lui
soupçonnais toutefois pas tant de malice. Il alluma quelques bougies, dont il
se servait pour ME lire et qu’il disposa derrière son totem à l’effigie du
Diable. « Mais papa, qu’est-ce que tu fous ? » m’écriai-je. L’homme
venait de pénétrer dans le grenier, il respirait fort, imitant une antique
locomotive qui vient de gravir les Cévennes. Une ombre colossale dessina sur
les murs de diaboliques contours ombrés. Le
Cornu était de retour. Planait dans l’air surchauffé… une odeur de soufre.
Les allumettes, évidemment. Mon géniteur avait d’abord voulu faire peur à l’intrus.
Mission accomplie. Maintenant, je les entendais, meute de bêtes monstrueuses, s’allumer
les unes après les autres, petits craquements de pétards mouillés un soir de 14
juillet. Une réaction en chaîne. Dominos que l’on fait basculer à tour de rôle.
Une mèche s’éteint, la suivante prend le relais, histoire d’aboutir au bouquet
final. L’homme hurla. C’était plus un ululement d’effroi qu’un cri de rage. Ah,
il avait de l’allure Le Cornu, tout
auréolé de flammes noires et se tortillant sur les murs du grenier ! La
danse de Saint-Gui lui donnait des airs de… danseuse orientale. En plusieurs
exemplaires, cela produisait un sacré effet. Un corps de ballet interprétant « Le sacre du printemps » de
Stravinsky dans un théâtre transformé en bûcher. Une horde de démons dupliqués,
chorégraphie de marionnettes désarticulées, d’épouvantails brûlés par la canicule.
Le feu commençait à prendre vraiment. Cette fois, un cri de rage monta dans le
sanctuaire de bois, ébranlant les poutres tant de fois picorées par les
termites. Par un savant mouvement tournant, nous réussîmes à prendre la fuite.
Mon père se fit une entorse en sautant sur le palier, après avoir pris appui
sur l’antépénultième barreau de l’échelle, sans doute pressé d’en finir. Heureusement,
j’avais conservé mon intégrité physique. Mais il me fallait agir vite, très
vite, afin de fuir ces lieux dignes de l’Enfer des romans d’épouvante dont ma
plume était si friande. Mais quelque chose, dans l’air, prouvait clairement qu’il
y avait une drôle de différence entre la réalité et la fiction. Dans la
fiction, on exagère les effets ; dans la fiction, mon père serait mort et
je serais poursuivi par les démons qu’il avait créés sur les murs. On perçut soudain
un claquement sec : le « scribouillard du cœur » venait de marcher
à l’endroit précis du plancher où Papa s’ingéniait à jeter une boule de pétanque
pour me signaler qu’il avait besoin de me voir, de me causer. Ce fut, là-haut, un
véritable branle-bas de combat ! Une atmosphère de bataille… alors qu’un
seul soldat luttait contre des ombres… et accessoirement contre lui-même !
Suspendu par le col de sa chemise ridicule aux solives du plancher qui
s’émiettait, les pieds battant dans le vide, le bermuda sur les chevilles. Une
grenade venait d’exploser dans une meule de foin où un touriste désoeuvré cherchait
désespérément une aiguille, avant de se retrouver subitement prisonnier d’un
four. Il cria, nous insultant… puis la douleur effaça les mots, laissant la
place à un long miaulement de corne de brume. Du brouillard dans le grenier,
sans doute. La fumée gagnait du terrain, nous étouffait… On suffoquait,
toussait. Je soutenais mon père ; il me restait des forces inespérées. Il
mangeait peu mais conservait un poids fort honorable. L’énergie du désespoir, l’instinct
de conservation. Nous parvînmes enfin dans la cuisine, sortîmes dans la cour.
Le mas brûlait. Et avec lui, mon agresseur ainsi que les figurines façonnées
par les mains paternelles devenues expertes grâce à un braconnier jadis
ébéniste.
Le spectacle était à la fois grandiose et pathétique.
C’était comme si on venait d’immoler un géant. Le bûcher devait toucher le
ciel, le titillant de ses doigts sulfureux. Une fumée noire, épaisse s’élevait
dans les airs, polluant le ciel de Provence. Soudain, ce brouillard de suie
prit la forme d’une tête de diable surmontée d’une paire d’antennes de mante
religieuse – elles étaient censées représenter les cornes de Satan. Frémissant dans la tourmente, elles
semblaient capter un message émis par le magma ; ou, au contraire, en
émettre un, de détresse. Deux ailes membraneuses de chauve-souris se
déployèrent, battirent, produisant un vent violent au fumet d’autodafé. Un
mistral d’enfer. Le torse du Maudit surgissait du toit incandescent, les
flammes léchant son visage émacié comme si c’était une glace. Sa langue bifide
se tordait dans tous les sens, serpent mordu par une mangouste. La face grimaçante
s’orienta dans notre direction. La gueule béante cracha un nuage de goudron qui
se dirigea vers Papa. Il le recouvrit entièrement, linceul de deuil. L’ombre de
la mort. Il se mit à pleuvoir des larmes de sang. Il resta figé, écartant les
bras, tel un crucifié. Un rire de hyène retentit, qui se transforma en cri de
souffrance… Tout redevint calme. Papa se ressaisit, rouvrit les yeux, qui
n’avaient plus la même couleur, me sembla-t-il. Ils étaient verts et une
conjonctivite ourlait ses prunelles d’une rougeur douteuse. Le nuage avait
disparu, s’était évaporé ; la pluie sanglante n’avait été qu’une illusion,
une de plus. Le mas implosa, les murs encore debout s’effondrant, aspiré vers
l’intérieur par une force irrésistible, surnaturelle. Une immense chauve-souris
s’échappa des décombres, recouverte d’éboulis, et prit son envol, avant de
disparaître, avalée par l’horizon. On aurait dit un ptéranodon.
C’est alors qu’une vision me saisit. Celle
du piège que je souhaitais tendre au Cornu :
l’attirer dans le puits, pour hurler son nom après en avoir obturé la margelle.
Mon ombre le poursuivait dans le tunnel vertical, pendant qu’il essayait de
rejoindre le magma et… Je posais la planche de bois sur le « cratère »,
puis soulevais péniblement les pierres, pour les… Je montais sur la margelle et
criais son nom :
Maaaaaagmatuuuuuuus Tapaaaaaaar !!!
Ainsi
serais-je devenu un homme sans ombre. J’aurais confisqué les pouvoirs de Satan, les faisant miens ! Je
serais devenu IMMORTEL ! Mais si mon esprit était resté accroché à ce reflet
en négatif de moi-même qui pourchassait le Malin, je me serais sans doute métamorphosé
en… statue ! Rien ne l’affirmait, certes, ce n’était qu’une hypothèse,
mais je ne désirais plus tenter le… Diable ! Si l’âge de nos artères s’écoule
dans notre ombre, puisqu’elle imite nos gestes sans en montrer les détails, notre
âme s’y réfugie parfois. Aussi, en l’égarant, risquait-on de… Notre corps,
déserté par l’influx nerveux, ne s’anime plus ; nos cellules se minéralisent ;
le temps se fige dans notre cœur. On devient un bloc de granit sculpté par un
sortilège. Tant de squares sont peuplés d’individus ayant osé braver Magmatus
Tapar, le Maudit !
Combat
perdu d’avance. Vraiment ?
Nous
nous assîmes, Papa et moi, sous un pin parasol. Je n’étais plus très sûr que ce
fût encore le même homme. Une heure s’écoula. Le mas en flammes avait allumé de
nouveaux brasiers dans nos regards. Le sien demeurait brûlant, comme si un inextinguible
incendie avait élu domicile au sein de cet âtre à double foyer.
« L’ombre du Plumivore », le roman
que j’avais mis en route, n’était plus que cendres. J’y racontais un peu ma
vie, mais je la mélangeais à la fiction. J’en avais rédigé les trois premiers
chapitres d’un jet. Avec ce que ma vie m’avait réservé, écrire ses mémoires,
c’était l’assurance qu’un nouveau roman de science-fiction s’apprêtait à hanter
les meilleures librairies. Personne n’aurait imaginé que je n’y évoquais que la
réalité, MA réalité. Le repenti d’un insomniaque qui a fait un pacte avec le…
Mon imaginaire s’était évanoui… en fumée. Encre et papier mêlés, confettis charbonneux…
Soudain, l’arrivée de Momo Cradingue m’expulsa de ma vision.
« La licorne, la licorne… elle a pris
feu ! La licorne, la licorne… elle est morte ! »
*
Quelques jours passèrent...
Je crois bien que j’en ai marre d’écrire. Je
vais passer un concours administratif, pour entrer à EDF. Après le feu, le courant.
J’étais un fonctionnaire de la plume ; je postulais, maintenant, pour
devenir un fonctionnaire, tout court ! Mais je garderai toujours en mémoire
cette immense chevelure flamboyante qui s’éleva dans l’azur. J’ai même cru y
voir des ombres chimériques disparaître à jamais. Des lampes de chevet
s’éteindre. Et je n’avais même pas appuyé sur le bouton…
Je vis toujours avec mon vieux Papounet.
Il ne touchera plus jamais aux allumettes ! Il me l’a promis sur la tête de
M’man. Quand j’ai le temps, on joue à la pétanque. On a déménagé à Fuveau. On y
est bien. Enfin père et fils, à jamais soudés par les liens du sang.
Quant
au Plumivore, il s’est évanoui dans
la nature, parti en fumée… suivi par son ombre !
Ce matin, il fait beau du côté de Ventabren.
Les cigales s’ébrouent, agitant leurs élytres en cadence. On dirait des maracas.
Je me caresse le menton, avant de me… J’arrive devant le miroir de la salle de
bains. Je suis glabre… glabre et… jeune. Si jeune.
Je perds la tête. J’ai le feu aux joues.
Je vais à la fenêtre. J’aperçois au loin la
maison en pierre du braconnier… Ventabren, et son cimetière, au sommet du promontoire
rocheux.
Momo est en bas. Il lève la tête et me
dit :
– Tu viens ?
On va ramasser les collets…
Dans l’air… comme une odeur de soufre. Et une
présence, derrière moi.
– Papa ? C’est
toi ?
Puis plus rien. Le néant.
– 5 –
Dès ma première immersion, le plus
« chaleureux » des baptêmes, je crus rêver.
Je nageais dans une mer de sérénité et des
bulles m’environnaient. Elles voltigeaient, légères, éthérées, imitant des
perles précieuses après qu’un scaphandrier eût plongé ses mains gantées au cœur
d’un coffre découvert dans la cale d’un vieux galion espagnol. Puis, après
s’être agglutinées, caviar aux reflets changeants, parfois irisés, elles
s’échouaient mollement sur ma peau, littoral de chair, brisants pourtant élastiques,
avant d’exploser sans bruit, pour retourner au néant, comètes minuscules et fugaces.
Paralysé par l’atmosphère feutrée, je
n’avais plus la force de joindre les lèvres…
Oui, mais c’était aujourd’hui. Quant à
hier…
*
Je suis un soleil et le temps se met en orbite
autour de mon corps. Les anneaux de saturne emprisonnent mon cou dans une
minerve. Les comètes passent sans me voir et les satellites me survolent,
lâchant leur fiente de fer sur mon crâne trépané… Des boulons pleuvent et je ne
possède aucun parapluie blindé. Les OVNI sillonnent le cosmos et larguent des
parachutistes qui me rejoignent dans ma baignoire, pour y violer les sirènes
aux cheveux de lin…
« Son frangin
prétendait que mijoter, tel un homard, dans l’eau chaude – surtout s’il faisait
froid dehors – engendrait une ambiance propice à la création. Le cerveau, libéré
de ses chaînes, s’évadait enfin, transformant les esquisses mentales en
chapitres aboutis. Privé de toute sensation corporelle, l’esprit caressait le paradis
des manieurs de prose, plume virevoltante à la pointe fertile. »
C’est le psy, ou le neurologue, qui
l’affirme. Psy ? Neurologue ? Mais, avec tout ce qui me passe par la
tête, je pense plutôt que mes neurones bouillonnent dans un bain de folie… et
que souffle sur ma raison un vent du même acabit…
Elle m’a bien eu, ma nouvelle nana, avec son
soi-disant frangin ! Des cardiologues ont déclaré qu’un bain moussant fait
baisser la tension et calme les palpitations… Mais si vous n’avez ni hypertension,
ni tachycardie ? Quelque chose bat à mes tempes, dans mes oreilles… On
dirait un tamtam, ou un tambour du Bronx. Des coups sourds… Dans mon cerveau,
un bélier tente de défoncer une porte. C’est peut-être une tumeur… Allez
savoir, avec ces hommes en blouse blanche et langue de bois ! D’ailleurs,
j’y mettrais bien le feu… pour la leur délier… pour les déshabiller !
J’ai vraiment du mal à retrouver le fil de
mon histoire. Seules les araignées ne perdent jamais le leur ! L’eau est toujours
bouillante ; elle ne refroidit jamais. Elle aussi voyage dans le passé, et
je suis son vaisseau ! Ou bien l’inverse… Ma présence lui permet-elle de
conserver sa chaleur originelle ?
Cela dit, je m’enfonçais dans le sommeil. De
plus, si j’ouvrais la bouche, j’étais sûr de boire la tasse. L’eau semblait
monter à l’assaut de la grotte de mon nez… Chaque narine, aire troglodyte,
recelait quelque aigle fabuleux au bec de feu. Il était prévu que le couple se
formât lorsque la marée atteindrait l’entrée du nid à deux places. Pourtant,
c’est cette péninsule « à la Cyrano » qui s’apprêtait à plonger sous
la surface de ce lac de lave, noyant les rapaces et leurs aiglons futurs !
* * *
(Paralysé par l’atmosphère feutrée, je
n’avais plus la force de joindre les lèvres…)
Abruti par la moiteur de l’air, je m’étais
assoupi dans le grenier. Le soleil, en traversant la toile cirée qui colmatait
le trou dans le toit, agissait comme une loupe. Heureusement, la faille était
de petite taille. Peureuse, ma migraine avait pris la fuite. J’avais
l’impression d’émerger d’un bain moussant où j’avais fait trempette dans une
eau trop chaude. Je m’entendis hurler à ma mère, qui m’avait sans doute réclamé :
– Oui, voilà… j’arrive !
Ne l’avais-je pas déjà dit ? Tout à
l’heure, avant de…
Avant de m’effondrer dans les bras de
Morphée, oui. Et ce rêve… ce long rêve. Il avait duré des années, des décennies…
Et…
J’avais dû très peu dormir puisque ma mère,
visiblement, ne s’inquiétait pas de mon absence, en bas.
Décidément, mes songes sont en caoutchouc. Tel
un élastique qui se tend, se tend, se tend à l’infini, puis redevient d’une longueur
raisonnable ! Mais quand on lâche brusquement l’extrémité sur laquelle on
tire… Quelqu’un, responsable du destin d’autrui, a peut-être été maladroit avec
mon… ma… Et le temps s’est distendu, avant de se replier sur lui-même, perturbant
mon horloge interne. Je renonçai à chercher à comprendre, me levai en prenant
appui contre le mur, dérapant un peu, au début. J’éprouvais la sensation de
m’extraire au ralenti d’un coma de plusieurs mois. J’avais la bouche pâteuse,
comme si je m’étais gavé de somnifères. Enfin rééquilibré, j’ouvris grand les
yeux…
C’est alors que je vis la chose. Les
« tricoteuses » avaient reconstitué le labyrinthe que j’avais détruit,
avant de m’asseoir, terrassé par le mal de crâne. Mais, cette fois, il n’y
avait qu’une seule toile d’araignée. Elle était gigantesque. Cent hamacs cousus
ensemble. Elles l’avaient créée collectivement. Toutefois, ce qui m’effrayait,
ce n’est pas l’ouvrage en lui-même, mais le temps qu’il avait dû falloir pour le
mettre en place. Elaborer une pareille structure ne prenait pas que dix minutes,
même constituée par de talentueuses artisanes. J’avais dû dormir plusieurs
heures, et ma mère qui ne s’était pas alarmée… J’étais sur le point de
m’emparer du tableau, pour m’en servir de « bulldozer ». Je l’aurais
brandi à bout de bras, aplatissant l’ouvrage colossal tel Obélix écrasant un
légionnaire de César avec son menhir. Mais non ! Je décidai de ne pas défaire
l’édifice. Je me mis à ramper sur le plancher, à l’instar d’un éclaireur, jusqu’à
la porte demeurée entrouverte. Mon dos frôla la base de ce magnifique
embrouillamini de filaments gluants, à la fois œuvre d’art et piège, fibre
créatrice et parcours du combattant. Je sortis et, me remémorant mon rêve, ne parvins
pas à comprendre pourquoi l’agencement du palier y était différent. Une énigme
de plus. Pourquoi cette échelle escamotable, pour atteindre l’étage inférieur,
au lieu d’une porte toute simple donnant sur un palier tout ce qu’il y a
d’ordinaire, au bout duquel un escalier descend au rez-de-chaussée ? Une
fois dehors, après m’être retourné, je revécus en accéléré le naufrage du
paquebot en feu… Je frissonnai et pris le parti d’oublier ce songe de cendres
dont j’avais tant de difficulté à m’expliquer la durée – et surtout le réalisme
de certaines scènes. Je n’en parlerai même pas au Gros Raoul, qui
était le roi des ressasseurs. Pas envie que l’on me remette en mémoire
l’abordage des lampes de… Cauchemar emboîté dans le cauchemar, poupée gigogne
onirique.
J’atteignis les premières marches de
l’escalier…
Mais où donc était passée M’man ? Je
n’avais pas souvenance de lui avoir caché ma visite dans ce sanctuaire de bois…
ni ne me rappelais lui avoir dit que j’y montais. Arrivé sur le palier sans
encombre, je l’appelai. Elle me répondit aussitôt :
– Oui, je suis là, David. Alors, ça te plaît
là-haut ? Pépé a laissé des tableaux ? T’as vu l’armoire
normande ? C’est un cadeau de ton arrière-grand-oncle. T’es pas resté longtemps !
Momo Cradingue m’attendait dans la cour,
assis sur la margelle du puits condamné. Il patientait depuis cinq à six
minutes, pas plus. J’avais fait sa connaissance en me promenant dans la garrigue.
Il ramassait des collets posés par son oncle, le braconnier. Il avait au moins
dix ans de plus que moi, était grand ; mais, mentalement, il était très
retardé. Il m’avait promis de m’apprendre à poser des pièges. Je m’étais juré
d’en profiter pour saboter son travail. J’aimais les animaux au moins autant
que les gens, mais moins que ma mère. Le jour de mon arrivée, après un déménagement
qui s’était déroulé dans les meilleures conditions, à la vue du puits, mon imaginaire
me joua un tour de passe-passe. Je me crus un Lilliputien découvrant un…
volcan. Il aura poussé au milieu de la cour, comme une fleur de feu nourrie par
la sève du magma, provoquant un séisme d’une intensité si faible qu’uniquement
les coquelicots hochèrent la tête. Mais s’il entrait en éruption, la planche
qui lui servait de couvercle s’envolerait, puis se délesterait des grosses
pierres sur le toit du mas, fracassant quelques tuiles. D’ailleurs, le trou au
plafond de la cabine de pilotage du paquebot, c’était peut-être… Je délirais.
Raoul, lui, l’aurait comparé à un canon enterré à la verticale et qui tirerait
sur les nuages, pour les crever… pour qu’il pleuve. Les paysans avaient inventé
ce stratagème dans le but d’arroser leurs champs, quand la sècheresse craquelle
la terre, la transformant en peau d’éléphant.
Lorsque nous empruntâmes le chemin rocailleux
qui menait à Ventabren, j’entendis un bruit de moteur, au loin. Une Jaguar arrivait
par la route. Luc était en avance aujourd’hui. Je choisis de suivre Momo.
Au fil des jours, Momo et moi étions devenus
copains. Presque inséparables. Je n’avais pas été pressé de visiter le grenier,
et il était hors de question que je le fisse accompagné. La cave ne
m’intéressait pas : elle était bourrée de bouteilles de vin, paraît-il. Je
m’en foutais, je préférais le Coca-Cola, comme Raoul. M’man m’avait parlé d’un
violon appartenant à la sœur de grand-mère, qui en jouait en solitaire pour son
plaisir, d’armes allemandes datant de la Seconde Guerre Mondiale… Mais Indiana Jones n’aimait
ni le crincrin, ni la « baston officielle » !
Il avait des choses à m’apprendre, Modeste
Capucin, sur la vie à la campagne, à l’intérieur des terres, ses avantages par
rapport à la ville. Je me doutais qu’il en ignorait les inconvénients – le mot
lui-même devait lui être inconnu. Quelquefois, il lui arrivait de bégayer. Quand
il s’énervait à cause d’une phrase qui ne décollait pas, il bavait de rage. La
première fois, j’ai cru qu’il faisait une crise d’épilepsie. Les syllabes
s’échappaient de sa bouche comme une rafale du canon d’une mitraillette. Chaque
fois que l’écho d’un mot se fourvoyait au niveau de son larynx, je hochais la
tête mécaniquement, à la manière d’une poule qui picore. Ce geste saccadé était
susceptible de l’aider à cracher le morceau. J’avais
du mal à capter tout ce qu’il disait ; mais il joignait le geste à la parole…
Je ne lui racontais rien de la ville, n’étant pas certain qu’il saisît
l’intérêt de la préférer à la franche et fraîche nature. Raoul me manquait. Je
compensais.
(Faute de grive, on mange un merle)
Momo le remplaçait à sa manière. Puis vint
le fameux soir où il devait me montrer le loup garou. J’avais cru à une blague,
une galéjade, spécialité du coin. J’avais simulé l’envie d’en découdre avec cet
animal de légende. Car quoi, nom d’une pipe, j’étais l’incarnation provençale
d’Indiana
Jones, oui ou non ? J’avais vu, à la télé, une émission où
il était question d’une histoire similaire : dans le Gévaudan, une bête avait,
autrefois, semé la terreur, d’aucuns prétendant que… J’ignorais où était situé
le Gévaudan, par rapport à Marseille. Pourquoi pas une contrée imaginaire, entre
le paradis d’un serial killer et un fantasme de zoologue, hein ? J’avais
fait croire à M’man que j’étais invité à souper chez l’oncle de Momo, qui
l’avait élevé à la mort de ses parents. Luc était là ; un peu d’intimité avec
son amoureux occulterait peut-être quelques heures d’anxiété. Les mères se
doivent d’être égoïstes, de temps en temps, sans pour autant être jugées par
leurs rejetons. Elle m’accorda ce droit de sortie, en échange de celui d’être
casanière.
Ici, je vivais comme dans un rêve, ne
prenais aucune décision, me laissais conduire par le destin, ce pilote
hasardeux, incontrôlable. La chaleur ramollit la personnalité. Sous le soleil
de Provence, on vit au ralenti, la sieste dure, dure, dure… En revanche, la
nuit, on dort moins ou mal, et les bruits deviennent des compagnons. Les cris aigus
des hirondelles, les grillons qui stridulent dans les prés, le coassement en
basse fréquence des grenouilles… Un grand-duc chassant sous le couvert, dont
les ailes en battant brisent des branchettes… Tout prend des proportions cinématographiques. On
ne voit rien mais on devine toujours le pire, surtout quand minuit a sonné. Puis,
au chant du coq, les idées noires s’éclaircissent. Bien souvent, c’est l’heure
que Morphée choisit pour nous arracher à la fange de l’insomnie. Ce n’est pas
pour rien que l’on évoque si souvent ses bras ! Et le tonitruant cocorico ! du
ténor lève-tôt sert, paradoxalement, d’hypnotique.
Je n’avais eu aucun scrupule à mentir à ma
mère. C’était étonnant. L’ambiance « chaleureuse » des soirées de
juillet, sans doute, qui offrent l’immunité aux gamins frondeurs. J’avais prévu,
si elle me demandait ce que j’avais mangé, de lui répondre… une soupe au pistou !
L’oncle de Momo était censé me ramener avant minuit. Elle n’avait jamais parlé
à cet homme dont les gens, à Ventabren, disaient tant de mal. Mais M’man lui faisait
pourtant confiance, apparemment. D’abord parce qu’elle savait que les ragots
étaient la plupart du temps exagérés, ensuite parce qu’il fallait généralement inverser les médisances. Il
était braconnier, cela suffisait à rendre le bon peuple méfiant. La vérité,
c’est qu’elle s’était renseignée auprès de la boulangère, qui lui avait avoué posséder
un mobilier né des mains de ce soi-disant vaurien. Un ébéniste, cela se
respecte ; un artisan, cela ne se montre pas du doigt. N’est-ce pas ?
La brave femme n’était pas d’ici, ceci expliquant peut-être cela. Et puis,
parmi ses clientes, il y avait certainement quelques habitantes de Ventabren
dont les maris étaient amateurs de gibier. Ces derniers n’avaient aucune honte
à profiter du produit de la chasse interdite du bonhomme. Et leurs épouses ne
se déguisaient pas en touristes, quand elles faisaient leur marché…
Ce soir-là, au menu, il y eut des bananes. Momo
les sortait de sa besace une par une. Raoul affirmait que ce fruit ressemblait
à un boomerang.
« Pour chasser un troupeau de wallabies, il
faut donc un régime de boomerangs, car la fuite des bananes provoque l’arrêt de
la chasse, en Australie ! Hé, David, tu imagines la gueule du mec
dont le bidule file tout droit et ne revient jamais ? Comme sa femme, par
exemple ! »
Et il éclatait de rire. Je me demandai, avant
de replonger dans la réalité, si l’on pouvait traquer un loup avec cette arme
en forme de bec de flamant rose. Nous les mangeâmes en attendant que le crépuscule
ouvrît le rideau et que la nuit entrât en scène. On avait passé l’après-midi à
errer dans la garrigue. Il ne se rappelait plus où se trouvaient les collets.
Je m’en étais réjoui ouvertement, sans la moindre réaction de sa part. Mais il
allait se faire engueuler, ce soir, par son oncle. Momo ne rentrait jamais
avant minuit, chez le braconnier. Le soir, il faisait la causette à Duduche, le
grand-duc qui veillait sur le cimetière. Il déclarait assimiler son langage, notamment
lorsque l’oiseau de nuit lui parlait avec les yeux. Il devait
se faire hypnotiser par les billes qui roulaient dans ses orbites. Raoul ne
parlait jamais aux animaux. Il craignait qu’ils ne lui répondissent d’aller voir ailleurs si
les poules ont des dents et les perroquets le droit de vote.
Raoul n’aimait pas les bêtes et elles le lui rendaient bien, notamment les
chats, qui prenaient un malin plaisir à se faire les griffes sur sa peau de cochon.
Dès qu’il apparaissait dans une ruelle squattée par un chien, il devait disparaître
immédiatement, car des crocs se découvraient dans le clair-obscur. Il enviait Peter Brady,
l’homme invisible. Je lui rétorquais toujours que le chien le localiserait à
l’odeur. Les passants apercevraient un brave toutou mordre le vide et
croiraient que la faim l’avait rendu fou.
Lorsque les ténèbres s’installèrent, je vis
que la lune était pleine. Un lustre dans le ciel piqueté d’étoiles. Tout était
réuni pour la grande fête sauvage. On se dirigea vers le cimetière. Le
spectacle allait commencer. Je me retenais de pouffer.
« Raoul, si tu me voyais, soit tu aurais
honte de moi, soit tu te foutrais de ma gueule comme jamais ! De plus, tu
ne l’apprécierais pas, Momo. Pas parce que je passe du temps avec lui, pendant
que tu te morfonds à Marseille, non, mais parce qu’il doit avoir un cerveau
d’animal ! »
On se positionna derrière un grand arbre
noir. Une pierre plate étrangement coincée entre deux grosses racines affleurant
nous permit de mettre
le nez à la fenêtre. Je ne tins pas à savoir qui l’avait placée
justement là. J’avais le pif au niveau de la fourche formée par deux branches
caricaturant le « V » de la victoire. Momo, plus élancé, dominait la
situation. Il aurait pu y encastrer le menton.
– Ecoute le grand-duc. Quand il se taira, c’est
que le loup garou sera là ! Son bec sera muselé par la peur, mais je
l’entendrai. Il me causera dans ma tête ! C’est la meilleure des sentinelles !
Je remarquai qu’il ne bégayait plus. La peur
restituait la clarté du propos. A l’image d’un myope recouvrant une vue parfaite
pour admirer une super nana qui se déhanche sur le trottoir d’en face.
Peut-être la télépathie traduisait-elle ce qu’il me baragouinait. Oui, je
m’étais calé sur la fréquence cérébrale idoine. Mais je l’avais fait
inconsciemment. J’ai l’habitude, maintenant, de capter des pensées de gens que
je n’ai jamais croisés dans la rue, ni ailleurs.
– C’est Duduche qui m’a appris que ceux de
Ventabren achètent des chiens pour effrayer le gibier. C’est pour ça que mon
oncle a posé des pièges à loups… pour leur donner une bonne leçon ! Si on
le lui reproche, il dira que c’était pour choper le loup garou. T’en fais pas,
je sais où il les a mis, tu ne risques rien.
– Si tu le dis, Momo… Si tu le dis…
Les bruits nocturnes étaient fidèles au
rendez-vous. Des branches craquaient, des pommes de pins se décrochaient, tombaient
et rebondissaient sur le tapis d’aiguilles. Une tourterelle s’exprima, me donnant
à penser que c’était une chouette, mais Momo rectifia le tir. La pénombre
augmentait les décibels émis par le frottement des plumes contre l’écorce. Au
loin, des voix survolèrent la garrigue. Un léger vent véhiculait le murmure des
villages qui s’endormaient. Soudain, Momo devint nerveux. Il me susurra quelques
mots à l’oreille que je ne compris pas, tant sa voix était tout à coup devenue
fuyante, sifflante. Il disparut, sans crier gare, dans un buisson. Sans doute
une envie de pisser. Mes yeux commençaient à s’accoutumer à la relative noirceur
des environs. La lune n’apportait que parcimonieusement son tribut de luminaire.
Le cimetière était à peine éclairé. Le silence qui en émanait avait quelque
chose d’étrange et d’anormal, même si les morts avaient depuis longtemps renoncé
à deviser sous terre. Je m’imaginais seul dans une église, après qu’un vent
coulis eût volé la flamme des cierges. Un chat miaula, au-delà du mur. Les
bruits, ampoules privées d’électricité, s’effaçaient les uns après les autres.
On aurait dit que quelqu’un éteignait des lampes en appuyant sur une série de
boutons. Un silence sépulcral se fit. Je crus apercevoir une ombre, juchée sur
le rempart des trépassés. Le chat, sans doute, qui s’y sera perché pour fuir
l’allée des défunts. Puis une autre ombre, une troisième… On aurait dit des
méduses ou des énormes plumes, les premières agitées par un courant marin, les
secondes par un courant d’air. Des photos de cadavres en vol plané. Je n’en
crus pas mes yeux : des fantômes faisaient l’école buissonnière, une heure
à peine après que le soleil eût déserté l’horizon. Ce fut l’instant choisi par
le loup garou pour apparaître. Il semblait surgir d’un monde parallèle. Il
bondit sur le mur et tenta d’attraper les corps évanescents dans sa gueule dont
les crocs, monstrueux, me parurent phosphorescents. Même sa bave, qui
dégoulinait de ses babines méchamment retroussées,
illuminait sa figure hirsute de chien sauvage dégénéré. Deux boutons rouges
s’allumèrent dans l’obscurité. Son regard abritait un foyer de conjonctivite,
visiblement. Il chutait parfois du mur, mais remontait aussitôt, comme un
plongeur prenant appui sur ses jambes, au fond de l’eau, afin de rejoindre au
plus vite la surface. Des pattes montées sur ressorts, pour mieux appréhender
un trampoline privé d’élasticité. Ses griffes puissantes passaient au travers
des ectoplasmes ; il insistait néanmoins bêtement.
Où était donc passé Momo ? Je me
surpris à ne pas avoir peur ; comme s’il ne pouvait rien m’arriver, comme
si j’étais immunisé contre la morsure du bestiau fou de rage. Ma peau, en sa présence,
se transformait en cotte de maille ; ainsi, Indiana Jones se parait-il
du courage de Bertrand Du Guesclin face aux Anglais. Duduche, Le grand-duc,
était muet. Je n’entrevoyais même plus ses billes. Imitant l’autruche, il
s’était dit que fermer les yeux lui permettrait d’ignorer le danger. Combien de
ses congénères avaient-ils été dévorés par le monstre de la pleine lune ?
On les avait retrouvés étripés, d’après ce que m’avait raconté Momo, certains
encore accrochés à leur branche, la tête en bas, chiroptères hibernant. Lui,
Duduche, avait un mental de survivant. Paupières closes, il n’intéressait pas
la mort. Il lui suffisait de simuler le sommeil profond, pour qu’elle le
snobât. De plus, le lycanthrope ne pouvait pas le repérer dans la nuit.
Les sauts spasmodiques du loup garou étaient
pathétiques. Des chauves-souris tournoyaient au-dessus de son museau, inconscientes
du danger. Pourquoi ne s’attaquait-il pas plutôt aux villageois ? Ils ne
croyaient pas en son existence, ils devaient donc se balader dans l’agréable
tiédeur du soir. Il n’aurait qu’à se servir. De la viande fraîche, qui
s’exposait à sa gourmandise… Mais non ! Monsieur le loup mutant préférait
chasser les morts-vivants ! Plus morts que vivants, d’ailleurs, puisqu’ils
étaient bien incapables de mettre un pied devant l’autre. Monsieur le loup
mutant s’acharnait sur des évocations unidimensionnelles ! Flottait ici comme
un parfum de sortilège. Une malédiction visait un chien du village, qui devait se
transformer, les nuits de pleine lune, en loup garou, pour traquer les
fantômes. Peut-être le toutou d’un chasseur ayant accidentellement tué un gamin
en train de ramasser de la santoline dans la garrigue. Ses crocs étaient-ils
déchaussés ? Mordre dans le vide ne devait assurément pas lui faire mal
aux… gencives. Le
cinéma nocturne dura dix bonnes minutes. Les bruits revinrent, après que la
bête eût enfin renoncé à son grandguignolesque safari. Trente secondes
passèrent encore et Momo reparut à mes côtés.
– C’était la grosse commission. Alors, tu
l’as vu, dis ? T’as eu peur ? Il est beau et gros, et il saute haut,
hein ?
Un rayon de lune, spot révélateur, semblait
le suivre et je remarquai aussitôt ses yeux, qui étaient rouges. Je le lui en
fis la remarque. Il me répondit en bégayant, cette fois. Il n’avait plus peur
maintenant.
– Je me suis gratté, comme un con. Duduche
t’as tenu compagnie ? Il est courageux, tu sais ! Lui il sera toujours
épargné par la bête, parce qu’il est courageux et qu’il parle avec les yeux. Allez,
viens, on rentre ! Moi, je le connais, l’animal, c’est toi qui devais le
voir au moins une fois. Comme ça, tu me crois maintenant, hein ?
C’est alors qu’une longue plainte creva
l’espace. Un chien, pas très loin, qui avait mal, très mal. La plainte se transforma
en petits cris répétés de chiot que l’on maltraite. Les gémissements
s’éloignèrent. Etait-il poursuivi par le lycanthrope ? Avait-il été
mordu ? Allait-il se transformer, à son tour, en un être hybride ? Mais
non, suis-je bête, ce n’était réservé qu’aux bipèdes humains !
On déserta les lieux. J’étais euphorique.
Comme chaque fois que j’utilisais la télépathie. Là, elle m’avait été précieuse
avec le bègue. Mais je me promis de revenir parler à Duduche.
*
Nous étions en retard. Mais le braconnier n’attendait
pas Momo, pour lui passer un savon. Non, il tenait dans ses bras l’un de ses
chiens, qui saignait. Il l’avait emmailloté dans une serviette éponge dont la
couleur ne cachait rien de la gravité de sa blessure.
– Lui il s’est pris la patte dans l’un de
mes pièges. Ils vous ont suivi. L’autre a disparu.
On avait l’impression qu’il allait se mettre
à pleurer.
– Il perd tout son sang, sa patte est restée
dans le piège. Je dois partir chez le véto.
Il monta dans sa vieille camionnette en
compressant la plaie et démarra sur les chapeaux de roue. Il tenait le volant
d’une main. Sa chemise était maculée de sang canin. Momo et moi étions médusés.
La poussière soulevée nous fit tousser de concert.
Ma présence ne l’avait pas beaucoup gêné. Il
n’avait pas eu le temps d’être, éventuellement, désagréable. Sa réputation de
vieux grincheux l’avait précédé. Il était prévu que nous mangerions dehors, pendant
que lui, comme d’habitude, souperait seul, d’un potage. Mais l’accident avait
tout chamboulé. Là, il était plus de minuit et ma mère devait s’inquiéter. Nous
n’avions pas vu passer le temps. On aurait dit que les surréalistes agissements
de la bête avaient accéléré le temps. Que le quart d’heure pendant lequel elle
s’était exprimée, faisant son numéro de roman d’épouvante, avait duré dix fois
plus longtemps. Je pensais qu’il était 22 heures 30, dans ces eaux-là, guère
plus. M’man m’avait pourtant conseillé de prendre une montre. Elle devait se
faire un sang d’encre. A notre arrivée, le braconnier se tenait devant la
licorne sculptée. La cour de la maison en pierre était illuminée. Un jardin
assez bien entretenu égayait l’ensemble, lorsque le soleil éclairait le
décor ; une cabane y était plantée, tout au fond. Des guirlandes de fête
foraine pendouillaient un peu partout. Des fils ornés des petits drapeaux tricolores
partaient du sommet du rostre de la statue de bois et se tendaient jusqu’au
toit, où un nœud de fortune les rattachait à l’antenne de télévision.
Momo m’avait raconté qu’elle utilisait sa
corne pour crever les nuages, quand un incendie de pinède s’allumait. Ainsi
provoquait-elle la pluie nécessaire à l’extinction du feu qui gagnait du
terrain. Je l’imaginais plutôt s’élançant à la poursuite du pyromane, crinière
au vent. Parvenue devant lui, au moment où il détalait, une boîte d’allumettes
à la main, elle faisait volte-face, comme si elle s’apprêtait à s’enfuir,
apeurée, et ruait, défigurant le sauvageon d’un terrible coup de ses deux
sabots. Mais Momo n’appréciait guère cette version, qu’il jugeait trop violente.
De plus, elle ne réglait pas le problème des flammes. Il insistait. Il l’avait
vu bondir sur ses pattes postérieures et monter à une hauteur vertigineuse,
afin d’atteindre la baudruche qui refusait de se dégonfler.
– C’est le Cheval
de Troie des pompiers. Ils sont cachés à l’intérieur. Quand il y a urgence, ils
actionnent des manivelles et elle intervient !
Je l’avais regardé avec des yeux ronds. Il avait
précisé : « Non,
j’déconne ! »
J’étais rassuré. Sa tirade amusante me parut
digne de Raoul, grand collectionneur de ce genre de galéjades. La similitude
dans l’humour était troublante. Toute la semaine, l’oncle de Momo avait pesté
contre le téléphone, qui était en dérangement. Et c’était la galère pour
contacter un dépanneur. Il aurait été tellement pratique, pour appeler M’man.
Le destin avait apposé son veto. Décidément, il était écrit que cette soirée
resterait mémorable.
On me fit entrer dans la maison en pierre.
C’était une sorte de petite bastide. La cheminée était immense et aurait pu
abriter une famille d’ours. Sur le vieux buffet, trônait un aquarium où grouillait
une masse compacte de… de mantes religieuses.
– Si
personne vient te chercher, tu dormiras ici, ok ? L’oncle sera d’accord.
Il n’est pas si méchant, tu peux me croire.
Je bredouillais une réponse qui devait signifier
que j’étais… ok ! Maintenant,
c’est moi qui bégayais. D’ailleurs, à ce propos, il n’était pas si idiot qu’on
le prétendait, Momo ! Il était farouche, parfois solitaire, vivait chez un
ours sexagénaire : le raccourci emprunté était l’idéal pour les marchands
de ragots. A mes yeux, il était chaotique, menait à un cul-de-sac… et je
n’étais pas client ! Son cerveau avait quinze ans de moins que son corps,
tout simplement ! Je me rendais compte que les villages de Provence affichaient
les mêmes travers que les quartiers de Marseille…
Momo en profita pour me faire visiter la maison.
Le mobilier ne datait pas d’hier : tout
y était rustique. Mais ce qui m’impressionna le plus, c’est le grenier. C’était
le grenier de mon songe noir, avec l’échelle escamotable, la vieille armoire normande,
qui était presque identique à celle du « Mas de Cocagne », l’antique
transat… Seul un miroir remplaçait définitivement
le tableau. Aucune toile d’araignée ne « gâchait le paysage », œuvre
d’art totalement hors sujet au sein d’un débarras digne d’un brocanteur. Nulle
figurine conçue au moyen d’allumettes assemblées. L’oncle de Momo devait
stocker ses créations dans une pièce spéciale – peut-être dans la cabane au
fond du jardin. Le fameux tableau qui représentait un visage invisible aux
contours laissant deviner qu’il appartenait au Diable en personne, et au centre
duquel la licorne se dressait fièrement, comme dans la cour de la maison en
pierre.
–
Viens ! On va à la cave…
(Ah non ! Pas
la cave !)
Je fus sauvé par le gong.
C’était Luc. Il venait me chercher.
– Coucou ! Y’a quelqu’un ?
Il se tenait au sommet de l’escalier qui
plongeait dans les entrailles de la maison en pierre.
– C’était ouvert. Je me suis permis d’entrer.
Je dus faire les présentations et raconter
ce qui s’était passé, en évitant de parler du loup garou. Momo fit la gueule.
Je dus partir. Comme un sauvage. Momo semblait triste, plombé par l’idée de devoir
rester seul dans cette petite bastide qui tanguait au cœur de la garrigue, mer
démontée.
Nous sortîmes et je vis que Luc s’était
pointé ici en VTT.
– Il est beau, ton tracteur, Lucio.
– Il est à toi, pour tes récoltes. Je te
l’offre. Comme quoi, le destin, parfois, n’est-ce pas ?
– Oui, parfois, Lucio.
Il n’avait pas remarqué que je lui avais déniché
un surnom. Rien de bien original, mais c’était la signature d’une complicité
naissante.
– Ciao, Momo. A demain !
Je comptais bien retourner voir la bête.
Mais je m’arrangerai pour que Momo n’ait pas la grosse commission en
préparation. Quitte à lui lier les mains dans le dos. J’avais quelque chose à
vérifier et deux mots à dire à Duduche. Mon petit doigt me soufflait à
l’oreille que le loup garou aurait encore faim de fantômes, la nuit prochaine.
Je possédais dorénavant un moyen de
locomotion. Pédalant tel un forcené, je dompterais les sentes torturées où la
garrigue stoppait son avancée barbare. Luc m’avait précédé sur la selle, mais je
projetais de roder la machine de guerre dès que possible, afin de gagner la
bataille de la curiosité. Indiana Jones
pourchassant un lycanthrope en VTT : incontournable scène du film que je
tournais dans ma tête.
Luc serait mon meilleur avocat auprès de
M’man, pour qu’elle me laisse ressortir, surtout après ce qui s’était passé ce
soir. Elle devait être furax, sa vue brouillée par les larmes. Elle avait été
si inquiète. Jouer sur la fibre sensible… je connaissais cette musique. Mon
côté féminin, pourquoi pas.
*
Je m’attendais toutefois à être puni, rouste
ou confinement dans ma chambre pour le restant du week-end. Au contraire, je
reçus de quoi m’élever au rang de dieu vivant, tant l’impunité dont je fus
bénéficiaire me parut biblique. Je fus absous, ange immaculé. Les mères de
famille, lorsqu’elles ont eu peur pour le fruit de leurs entrailles, ont tendance
à effacer l’ardoise. Elles menacent, par anticipation, mais, devant le fait
accompli, deviennent subitement amnésiques. Et les torgnoles promises ne volent
jamais assez bas pour effleurer celui (ou celle) qui a fauté. Là, en
l’occurrence, je n’étais pas responsable du retard. A mon âge, on ne risque
rien à rôder dans la nature, dont les senteurs évoquent la cuisine provençale. En
tout cas, c’est moins dangereux qu’en ville, où les coupe-gorge fleurissent à
tous les coins de rue. La garrigue ne recèle aucune ombre aux dents longues ;
quant aux griffes, elles se contentent d’y fouir des terriers. Nul prédateur
n’y est capable de déchiqueter une proie plus grosse qu’un lièvre. De toute
façon, ici ou ailleurs, on ne croise les loups garous que dans les romans
d’épouvante ou sur l’écran d’un cinéma de quartier. Cependant, le plus dur
restait à faire : convaincre ma charmante mère de me laisser remettre le
couvert demain soir… non, ce soir. Nous avions basculé, samedi appartenant
désormais au passé : nous étions dimanche depuis plus de deux heures. Tout
le monde avait sommeil et tout le monde se coucha, mais tout le monde se
trompait. Luc et Lucie firent l’amour : je les entendais et m’en amusais.
J’avais pour habitude d’entrebâiller ma porte, et la leur était située juste en
face. Les bras de Morphée me repoussaient et la gueule béante d’un lycanthrope
occupait tout l’espace. J’avais beau lui faire un pied de nez, il restait là,
devant moi, avec cette tête énorme et ce grand corps voûté et ridicule. Ses
yeux étaient aussi rouges que des balises de détresse. Ses crocs ressemblaient
à des canifs. Un loup de dessins animés, à la sauce Tex Avery. Pourtant,
j’avais l’impression qu’une aiguille suffirait à le dégonfler, baudruche couverte
de poils longs et sales, couronnée d’une crinière de lion. Je m’endormis enfin,
songeant aux nombreux nounours qui squattèrent mon lit lorsque j’eus l’âge de ne
pas en avoir honte. Comme ils étaient doux et sécurisants… Je leur parlais mais
ils ne me répondaient jamais. Ils n’étaient pas télépathes, eux, et peut-être
étaient-ils sourds. Je ne leur portais pas chance. Cette nuit-là, je ne rêvai
pas. Le cauchemar avait été trop… vivant.
Je me réveillai à huit heures pile. Luc et
Lucie dormaient encore. La journée allait être longue jusqu’à la nuit.
J’annoncerai ma décision à M’man après le petit déjeuner. Je prétexterai que
Momo voulait se balader nuitamment dans Ventabren, qu’il m’avait demandé de
l’accompagner. Les gens travaillaient lundi, ils se coucheraient tôt, et le
village nous appartiendrait, car il arrivait que, durant la journée, des gosses
se moquassent de Momo. J’espérai que M’man ferait semblant de me croire. Je
subodorai que Luc avait plaidé ma cause, s’il en avait eu le temps, évidemment.
Ils se levèrent à 10 heures et des poussières. Je m’étais gavé de pain
d’épices. Le soleil était déjà haut dans le ciel et les cigales le saluaient déjà.
La journée s’écoula comme un long fleuve… agité.
Moi qui ne m’ennuyais jamais, là, je me morfondis, tournant en rond au point
d’en attraper le vertige.
Au crépuscule, je ne tenais déjà plus en
place. Je soupai et partis sans même finir ma mousse au chocolat. Au passage,
j’embrassai ma mère, qui me parut résignée.
Avant de franchir la porte du mas, je me retournai
et fis un clin à Luc, qu’il me rendit en arborant un sourire complice.
Lorsque je m’aperçus que je ne l’avais pas
remercié, il était trop tard.
Cette fois, je rejoignis Momo sur place. Exactement
au même endroit que la veille. Il m’y attendait, assis sur la pierre plate, le
dos appuyé contre le tronc de l’arbre noir. Je ne l’avais pas vu mais il
m’avait entendu. Nous n’avions pas de mot de passe. Il siffla. Si quelqu’un vagabondait,
il saurait se cacher, et si c’était le gardien du cimetière, il ne faisait rien
de mal, hein ? La nuit était similaire à la précédente, les bruits
semblaient avoir été enregistrés et la bande repassait comme si l’on en avait
fait la demande. Momo me révéla que Duduche s’était absenté et cela me
contraria. Allais-je devoir revenir une troisième fois, mais tout seul ?
Et s’il le répétait à Momo, ne subirais-je point les foudres de mon nouveau copain ?
Raoul n’avait pas téléphoné aujourd’hui. Ses galéjades m’avaient manqué. Les
ressasser m’aurait permis de patienter tout l’après-midi. Il avait toujours une
vanne à ouvrir, pour fermer les parenthèses de l’ennui. Je l’imaginais jonglant
avec ses savons de Marseille ou l’oreille collée au mur, tentant de capter des
secrets. C’était une manie inoffensive, car il n’impliquait jamais ses sources,
qui s’asséchaient en lui. C’était un collectionneur de murmures. Tout ce qui
transpirait d’au-delà d’une paroi ne pouvait être que précieux, aussi
l’enfouissait-il dans le coffre de sa mémoire qu’il fermait, par la suite, à double
tour. C’était un anarchiste maniaque. La vie était tellement plus angoissante
sans ses pitreries verbales et sa délirante prose.
Installés aux premières loges, tout auréolés
d’une relative sérénité, nous attendîmes que le monstre fasse son entrée. L’artiste
s’apprêtait à se montrer à nouveau à son fidèle public. Nous le savions
inoffensif et totalement dépourvu de flair. Il ne s’attaquait, d’après les
infos que Momo détenait, qu’aux ectoplasmes et aux témoins appartenant à
l’espèce des cancaniers à plumes. Car il lui arrivait de grimper aux arbres,
dans le but de trucider les témoins gênants, pour peu qu’ils représentassent un
danger de par leur volubilité. Dans la région, tout le monde sait que les
rapaces nocturnes sont des commères et développent un certain talent de journaliste
« people ». Ces bavardages impertinents ne devaient en aucune manière
dépasser le cadre de la pinède…
Le silence tardait à se faire. Une pomme de
pin me tomba sur le sommet du crâne, et ce bruit sec, sous le couvert, résonna
comme dans une cathédrale. J’imaginai un écureuil noctambule me visant et
faisant mouche. Petit saligaud ! Ce que je redoutais arriva. Momo fut pris
d’une terrible envie de…
– T’as qu’à te soulager là ! Ne
t’éloigne pas trop… il pourrait changer de régime ! lui
assénai-je.
Le ton que j’employai ne l’offusqua nullement
et il s’exécuta. La source jaillit, gargouillis de fontaine trop longtemps
tarie. Soudain, la nature se tut. J’en fus soulagé. La dernière goutte fut
presque audible au cœur de ce grand mutisme généralisé. Même le vent, léger et
caressant, avait baissé pavillon. L’hypothèse qui me tiraillait me lâcha enfin.
Momo me rejoignit au balcon en se reboutonnant la braguette. Le doigt sur la bouche,
je lui indiquai de… chut ! Et le loup garou apparut. On
aurait souhaité qu’il le fît dans un cercle de lumière, comme au théâtre. La
rotondité de la lune était à peine entamée mais cela ne se voyait pas clairement.
Moi qui croyais que les lycanthropes ne sévissaient qu’une seule nuit, lorsque
le satellite de la Terre évoque une ampoule à néon parfaitement ronde, dans
l’espace profond et ténébreux… Il renouvela des arabesques similaires à celles d’hier
soir. Cette fois, le chat était resté sur le mur et ne semblait pas apeuré. Il
regardait, fasciné par les élucubrations de ce gros chien atteint par la rage. Le
vol de morts franchit à nouveau le mur et se perdit dans la nuit, en un mouvement
ascendant et un ensemble digne de la Patrouille de France. Alors, la question
qui tue fusa de la bouche d’un Momo qui, bizarrement, ne bégayait plus du tout.
Avait-il peur ? Et de quoi ?
– Mais pourquoi tu as insisté pour revenir,
ce soir ?
Très bonne question. Je remuai sept fois ma
langue dans ma bouche, mais un huitième passage s’imposa. La réponse, désuète,
sortit d’un trait.
– Je voulais vérifier si le chat n’était pas
un fantôme. Il n’a pas l’air effrayé et la bête ne le calcule même pas, comme si
elle ne le voyait pas.
Il était plus aisé de mentir à un étranger,
fût-il un copain, qu’à sa propre mère !
La bête avait achevé son numéro de cirque. Momo
me donnait l’impression de s’ennuyer. Etait-il blasé par le spectacle offert ?
On parla, avant de se séparer, des deux chiens de son oncle. L’un vivrait sur
trois pattes et l’autre n’avait pas été retrouvé ; le braconnier le
cherchait toujours, dans la garrigue. Ils n’auraient pas dû nous suivre !
Je grimpai sur le VTT en sifflotant tandis que Momo s’éloignait, les mains dans
les poches, se demandant sans doute pourquoi j’avais tenu à revoir dans ses
œuvres le loup garou de Ventabren. Je pédalai un peu, en direction du mas, puis
fis demi-tour. Alors je m’aperçus qu’il était stressant de rôder dans les
parages sans personne à qui faire partager sa trouille. Luc n’avait pas jugé
nécessaire de m’offrir un casque ; M’man n’avait fait aucune remarque en
ce sens. C’était peut-être un signe de confiance. Le coin n’était pas aussi
casse-cou que d’aucuns le prétendaient. Les chemins étaient rocailleux, certes,
mais une chute n’aurait provoqué que des petits bobos superficiels. Les
cailloux affleurants étaient si rares… Juste de quoi se faire une bosse. Quoi
de plus viril ? Les bruits de la nuit étaient de retour. Des hirondelles
cinglaient l’espace, fléchettes en quête de cible. Grillons, grenouilles… le
chant de la terre quand les bipèdes dorment.
Assis sur la pierre plate, le dos bien calé
contre le tronc de l’arbre noir – Raoul, j’en suis sûr, aurait parlé de sentinelle nègre –, je
laissai mon esprit ouvert à tous les vents. Duduche s’était absenté, aujourd’hui,
et ce n’était pas le fruit du hasard, autre certitude. Je constatai que j’avais
cru jusque-là tout ce que Momo m’avait dit sur les lieux et ses habitants. Pourtant,
si la plupart des gens le pensaient idiot, c’est que… Mais j’avais mis en
pratique les principes maternels, à savoir interpréter les ragots
en tenant compte de leur contraire. Prendre du recul par rapport
à ces balivernes qui, même si elles s’avéraient exactes, ne cassaient pas trois
pattes à un canard. Quand on ne comprend pas quelqu’un, il
est tellement plus simple de le juger… bizarre !
Avant de le condamner à une réputation indélébile. Momo n’était pas
idiot : il était décalé. Et il possédait trois qualités fondamentales,
inestimables : il écoutait la nature, l’aimait et la respectait. Lorsqu’il
posait des collets, elle lui pardonnait, parce que son oncle le lui imposait –
le braconnier était son tuteur et il devait lui obéir. En retour, elle agissait
à la manière d’un miroir, réfléchissant sans l’aveugler la lumière qu’il irradiait.
La
nature écoutait Momo, l’aimait et le respectait !
Ma montre brillait dans la pénombre. M’man
avait tellement insisté… Le cadran ressemblait à une lune miniature. Dans une
heure, il sera minuit. Si, dans trente minutes, rien ne s’est passé, je rentre.
Je fermai les yeux. Prêt à capter la fréquence sur laquelle émettait Duduche.
J’eus l’intime conviction qu’en cas d’urgence, se brancher sur la mienne ne lui
poserait aucun problème. Momo avait su me convaincre sur le don des grands-ducs.
Un plumage nerveux s’ébroue dans l’obscurité.
Bruit soyeux d’un oiseau qui replie ses ailes. Du bois que l’on frôle… et des
branchettes sur le point de se briser. Quelque chose tombe, meurt au sol, dans
un étouffement muet. Une pomme de pin rebondit sur un tapis d’aiguilles. En
silence. L’impression d’être sourd, tant les mots crient dans ma tête. Deux billes
lumineuses s’allument dans la nuit, puis s’éteignent, comme un sommeil
instantané. Deux cerveaux se connectent, l’un animal, l’autre humain. Osmose
inespérée, expérience enrichissante, émotion, aveu, révélation. Courants de pensée
sur le point de se rejoindre, avant que les rapides ne précipitassent chaque
esquif dans le lac, en bas, au pied de la vertigineuse cascade. Que nul ne noie
l’autre, tandem de survivance ! Point de rencontre d’un duo d’ondes,
rivière se jetant dans un fleuve. Qui est la rivière ? Qui est le
fleuve ? Et où se jettera le fleuve, après avoir bu à la source de la rivière ?
– Le récit du grand-duc
–
« Salut à toi, David,
ami de Momo. Je suis chargé par les Anciens des Pinèdes de dévoiler tes origines.
Mais je dois taire ton avenir, afin de ne pas influencer ton présent. Les
esprits ont été, durant des décennies, détournés de la vérité. L’amnésie ne guérit
pas tout. Je ne suis pas assez vieux pour avoir suivi de près les aléas endurés
par ta famille. Ce sont les pins parasols qui nous transmettent l’Histoire des Bipèdes.
Ils sont la mémoire de la garrigue et nous sommes leurs messagers. Les arbres
peuvent nous parler, mais vous contacter leur est impossible, tant ils vous
considèrent comme des ennemis. Vous êtes des êtres nocifs qu’ils préfèrent fuir
malgré leur enracinement. A leurs « yeux », vous êtes tous des
pyromanes en puissance. Imagine une victime s’adressant à son assassin. La
plupart des conifères des alentours de Ventabren sont centenaires. Ils nous
abritent, nous sommes leurs protégés. Quand nous tombons par hasard sur
quelqu’un comme Momo, qui capte nos pensées, nous lui transmettons la parole des
Anciens de la Pinède. Mais personne n’écoute Momo, tout le monde le croit fou.
Et beaucoup d’autres, que nous avons contactés. Des idiots de village dont
l’âme est tellement moins noire que les gens équilibrés ! Votre race est
étonnante : seuls ceux qui sont censés être aliénés peuvent nous parler et
saisir notre propos. Une partie spécifique de leur cerveau réagit à notre
sollicitation. D’aucuns ne s’imaginent même pas qu’elle existe et qu’elle peut
servir. Comme un don ne s’extériorisant jamais. Un comble : les scientifiques,
les intellectuels n’ont pas accès, consciemment
ou non, à cette zone cérébrale ! Quelques artistes ou créateurs, parfois…
dans un état d’ébriété ou sous l’effet d’une substance hélas interdite. Certains
animaux l’utilisent, mais leur incapacité à s’exprimer les empêche de le
démontrer. Je sais que tu veux des réponses à des questions que tu te poseras
plus tard. Les pins parasols, nos hôtes, ont eu vent de ton futur et savent que
tu vas souffrir de ton ignorance. Ils craignent que tu n’anticipes sur quelque
chose qui te dépassera. Ils ont décidé de me charger de te raconter pourquoi ta
famille s’est impliquée dans un événement qui a chamboulé l’espace-temps de
Ventabren. Et pourquoi les gens de ce village devinrent à ce point croyants…
David, sais-tu qu’ici,
tout le monde était propriétaire de treize Bibles ? Un jour, avant la Première
Guerre Mondiale, Amédée Bosco, à l’époque Maire, décréta que ce nombre renié
par les superstitieux serait, paradoxalement, quantité protectrice. Chaque citoyen
choisissait, pour la lire, une Bible parmi les treize, les douze autres opuscules
restant alignées sur la plus haute étagère de leur bibliothèque. Mais la poussière
était impie et désacralisait les pages ; aussi fallait-il, chaque jour que
Dieu faisait, brandir le plumeau. Si une araignée était surprise en train de tisser
sa toile sur l’un des ouvrages, il était brûlé et aussitôt remplacé. Brûler une
Bible, acte sacrilège, et pourtant… Les villageois étaient devenus fous, comme possédés
par le Démon. On accusa le Maire de fricoter avec l’Enfer. Jusqu’à ce que ton
arrière-grand-père vînt s’installer au pied du promontoire rocheux. Oui, ton
arrière-grand-père ! Tu aurais dû t’en douter. Si ta grand-mère avait donné
naissance à ta mère a près de soixante ans, ne trouves-tu pas que cela aurait
été considéré comme un « acte biblique » ? Mais, à ton âge, on
ne se pose pas ce genre de question, pas encore.
Alphonse Cocagnard,
alias Cocagne, était un peintre en devenir. Un artiste mais également un joueur
de poker invétéré. Il perdait tout son argent au jeu. Puis, alors que l’on
commençait à priser fort ses toiles, il les proposa, au cours d’une partie,
« pour se refaire ». L’un des flambeurs était un connaisseur, il
accepta. Alphonse Cocagnard céda ses chefs d’œuvre en un tour de main. Par la
suite, aidé par quelques braconniers de ses amis, il les récupéra en les volant,
avant de les stocker dans l’écurie... Mais leur nouvel acquéreur avait eu le
temps d’en faire des copies. Après avoir constaté le dol, aux prises à une
crise de démence, Alphonse Cocagnard mit le feu au mas. Il y avait élu domicile
pour peindre car, en Provence, la lumière est spéciale, souveraine, magique. Cézanne
en profita pour y créer des œuvres immortelles. L’épouse d’Alphonse Cocagnard,
qui se prénommait France, fit une dépression. Il se murmurait dans le village
que ton arrière-grand-père, très cocardier, avait épousé ton arrière-grand-mère
parce qu’elle se prénommait France. Seules les pièces réservées aux animaux
brûlèrent ; certaines bêtes périrent, chèvres, lapins, poules. Il dut
revendre les rescapées mais garda une jument blanche qu’il adorait et sur le
dos de laquelle il parcourait les sentes de Provence en chantant à tue-tête. Elle
s’appelait Licorne. Les autres chevaux étaient morts dans l’incendie. Elle
avait été épargnée par le sinistre car
elle pouvait aller et venir dans la cour. Alphonse Cocagnard employait des paysans
recyclés qui s’occupaient de l’intendance. Ces agriculteurs sans ferme travaillaient
dur pour peu d’argent. La majorité d’entre eux avaient régné sur une exploitation
agricole qu’ils n’avaient pas su gérer à l’approche de la Seconde Guerre Mondiale.
Ils furent renvoyés. La culture et l’agriculture divorcèrent. Le père Alphonse
fit boucher le puits. Il s’ennuyait, passait son temps à lire et relire des bouquins
mille fois lus. Puis, un jour, il fit un pacte avec le Diable. Il venait de dévorer
le « Faust » de Goethe. Enfin une découverte littéraire ! Ses
multiples déboires lui avaient fait perdre le don de créer : il désirait,
plus que la jeunesse, recouvrer le pouvoir de photographier le monde avec un
pinceau. Le Diable accepta le deal mais lui réclama la jument blanche en prime.
Il la monterait pour le sabbat des sorcières, qui devait se dérouler, cette
année, au sommet du Garlaban. Le père Alphonse refusa net et demanda au Diable
de se contenter de son sang, promesse indélébile de posséder son âme après sa
mort. Le Diable le menaça des pires représailles. Le père Alphonse ne changea
pas d’avis. Il fut maudit, lui et toute sa lignée, sur plusieurs générations.
Le sortilège ne prendrait fin que lorsqu’un membre de sa famille offrirait son
ombre au magma, refuge où se réchauffait le reflet des défunts. Un matin,
Alphonse Cocagnard se rendit compte que sa jument était morte, épuisée par une
trop longue course. Le Diable, l’ayant chevauchée toute la nuit, avait violé
les vierges de Ventabren. Une légende prenait corps : celle d’une jument
neigeuse qui défonçait les portes au moyen de son rostre, avant que son cavalier
n’en descendît pour déflorer les filles virginales.
Les années passant, ton
arrière-grand-père devint un citoyen lambda. Et voilà que France tomba enceinte !
Celui qui allait devenir « le braconnier » naquit. Son vrai nom est
Jean-Bernard Cocagnard. Le père Alphonse retrouva le moral et la joie de vivre.
Il décida de s’accrocher à l’idée d’être Papa. D’autres années s’écoulèrent,
plus ou moins limpides. Alors, Jean-Bernard, dont le caractère était déjà bien
revêche, eut à son tour une famille. Il épousa une fille de Ventabren qui
mourut en lui donnant des jumeaux. Modeste et Lucie Cocagnard. Mais Modeste
naquit avec le cordon ombilical enroulé autour du cou et son cerveau fut insuffisamment
irrigué. La honte s’abattit sur la famille. On accusa le Diable, qui refit son
apparition, pour narguer tes arrière-grands-parents et ton grand-père. Il promit
d’effacer l’ardoise si l’âme de Modeste lui était offerte. La demande fut
refusée. On protégea l’enfant retardé en éloignant son père du mas. Ils partirent
dans le nord, au pays du froid. Mais, fatalement, ils revinrent habiter la
région, et ce fut une grossière erreur. Sachant ses grands-parents très vieux, Jean-Bernard
désirait être auprès d’eux à l’heure du trépas. Une décennie plus tard, tout
bascula. Le Diable, n’ayant eu aucune difficulté à le localiser, lui rendit
visite, accompagné de Cerbère, afin de lui faire peur. Le chien à trois têtes
mordit trois fois l’ombre de Modeste. Et c’est cette ombre, SON OMBRE, qui
devint un loup garou. Dès lors, les nuits de pleine lune, Momo l’épie-t-il tandis
qu’elle cherche à récupérer le spectre de sa mère, qui a été enterrée dans le
cimetière de Ventabren. Le chat, c’est Slava. C’est la minette de ton arrière
grand-mère, qui adorait les félins. Elle aussi est hantée, mais hantée par l’Eternité.
Elle ne mourra jamais. Sa moustache sera toujours celle d’un aristocrate, son
pelage soyeux ne se flétrira jamais, ses griffes demeureront affûtées, la
souplesse de ses bonds intacte… Le Diable l’a chargée de surveiller le loup garou
et de le « remettre à sa place » s’il venait à perturber le bal des
fantômes de ta famille.
Voilà, David, tu sais
maintenant toute l’histoire. Le braconnier est ton oncle. C’est le frère de
Lucie, ta mère. Momo est ton cousin. Mais il ne faut pas que cela se sache car
le Diable rôde, en éveil. Il te pourchasse, tu es sa dernière chance. Il attend
celui qui daignera offrir son ombre à l’infernal magma.
La statue de la licorne
et le tableau représentant les contours du visage du Diable conservé dans le
grenier du mas sont les balises de Satan. Alphonse Cocagnard avait réuni toutes
ses forces pour peindre cette ultime toile, à l’image de son fils sculptant
Licorne, la jument de son propre père. Le Maître des Ombres avait ajouté aux
deux œuvres d’art la corne qui allait transformer un cheval d’orgueil en animal
de légende sur la croupe duquel il galopa pour commettre d’irréparables forfaits.
C’est en grande partie à cause de ce totem maudit que les gens de Ventabren ont
tenu ton oncle à l’écart si longtemps, David. Pourtant, il a essayé de la
scier, la corne, mais rien n’y fit : il cassa un nombre incalculable de lames.
Tout est dit, l’ami. Mes
frères et moi te saluons. Et que les Anciens des Pinèdes, s’ils en ont encore
la force, veillent sur ton avenir. Va, sois grand… Mais prends garde, jeune
Bipède, Le Cornu est aux abois ! »
*
Je dormais, le dos appuyé contre le tronc de
l’arbre noir dont je ne devinais pas l’espèce, tant la nuit était opaque. J’ouvris
les yeux. Le Diable se tenait devant moi, immense, son front surmonté d’une
paire de cornes fluorescentes. Son ombre me recouvrait ; contrairement à
ma couette, elle me faisait froid dans le dos. Une odeur de soufre s’étendit
sous le couvert, noyant la pinède dans un tsunami de lave. Les conifères brillèrent
d’un feu interne, intense, comme si un incendie les consumait en se répandant
sous l’écorce. Satan me tendit
un casque et m’ordonna de le mettre avant de… rentrer à la maison !
Cette voix, je la reconnaissais : c’était celle de mon
père ! Je me réveillai en sursaut.
– Papa ?
Que je suis bête ! Je me frottai les
yeux. Avais-je rêvé les révélations de Duduche, qui avait déserté son perchoir
ainsi que ma fréquence ? La lune visitait son dernier quartier. M’man va me passer un de
ces savons… et ce ne seront pas ceux de Raoul ! pensai-je.
Combien de fois, dans ma vie de jeune adolescent, avais-je évoqué les cubes
gluants avec lesquels Raoul jonglait comme s’il s’agissait d’oranges ou de
tomates ? Lorsqu’il les manipulait, il faut dire que j’étais fasciné,
comme hypnotisé.
« Même Satan ne sait pas faire
ça ! » dis-je à haute voix.
L’écho se chargea du reste. Voilà que je
parlais tout seul maintenant ! Je me raccrochais à Raoul car c’était ma
bouée de sauvetage, la dernière étape avant l’engloutissement…
Je me levai, enfourchai mon VTT et pris la
direction du « Mas de Cocagne », où m’attendait un déluge de questions.
Où
étais-tu ? Qu’y faisais-tu ? Avec qui étais-tu ? Avec
Momo ? Je dirai à M’man que – oui, bien sûr ! – c’est Momo qui m’a raconté cette histoire
débile – qui
veux-tu que ça soit ? Oui, Momo le neuneu était au
courant de tes petites cachotteries familiales ! Quel mytho, hein ? Je
m’étais ensuite assoupi contre un pin. Là, il y avait du vrai ! Qui me
croirait si j’affirmais qu’un rapace nocturne m’avait conté par l’esprit la
grande saga des Cocagnard ? Je ne pouvais qu’accuser Momo. Après, j’ignore
comment je ferai pour le regarder en face, mais bon… Il était censé être idiot,
n’est-ce pas ? Donc, tout cela, c’était du bidon ! Si j’avais accusé
le braconnier, pauvre homme, tout le monde lui serait tombé dessus, à bras raccourcis !
Il me restait la solution de tout garder pour moi ; mais, avec ce poids
sur la conscience, l’avenir serait rude, comme un hiver en Lozère. Et puis, ce
n’était peut-être qu’un songe. Un grand-duc télépathe… a-t-on idée ?
– Epilogue –
Je suis un soleil et
le temps se met en orbite autour de mon corps. Les anneaux de saturne
emprisonnent mon cou dans une minerve. Les comètes passent sans me voir et les
satellites me survolent, lâchant leur fiente de fer sur mon crâne trépané… Des
boulons pleuvent et je ne possède aucun parapluie blindé. Les OVNI sillonnent
le cosmos et larguent des parachutistes qui me rejoignent dans ma baignoire,
pour y violer les sirènes aux cheveux de lin…
Cette fois, mon nez sombrait, radeau emporté
par un tourbillon fatal. Je faisais déjà des bulles, et celles-ci n’étaient ni
multicolores, ni odorantes. Je m’étais assoupi dans la baignoire et, heureusement,
j’émergeais à la fois du rêve et de la noyade. Et peut-être de la folie qui me
cernait, vagues écumantes à l’assaut d’un atoll. Ce que j’avais pris, au
premier abord, pour une histoire à dormir debout, motivé par l’ambiance feutrée
du bain « chaleureux »… Mais j’avais donc rêvé éveillé. Et
maintenant, je me réveillais. J’avais poursuivi dans mon sommeil le songe – un
synopsis ? – dans lequel je m’étais jeté corps et âme alors que j’étais
conscient, bercé par l’onde inerte et brûlante.
J’avais mijoté une bonne heure dans cette
eau bouillante et parfumée. J’étais désormais cuit à point. Il n’y avait plus
qu’à servir chaud. J’avais réellement eu le sentiment de vivre un roman entier.
Mais le plus incroyable, c’est que j’y avais revisité une vie (ma vie ?). L’impression
était-elle à ce point trompeuse ? Quelqu’un venait de me lire une histoire
pendant que je m’endormais, plongé dans la mousse de mon bain. Et cette histoire
ne pouvait être la mienne. Ou alors si, et celui qui m’a conseillé un bain
chaud pour favoriser ma création s’est foutu de ma gueule. J’étais plutôt censé
rattraper mon passé en fuite. Un produit spécial avait été mélangé à la flotte
où j’aurais fait la planche si j’en avais eu la place. Personne ne m’aurait
cloué à mon radeau, naufragé incapable de se libérer sans provoquer une
hémorragie. Le cardiologue est à écarter. Un psy ? Un neurologue ?
Faudra que je demande à l’amant de ma future fiancée… Je m’étais juste assez délassé
pour reprendre mes esprits. Cette nana qui s’était pointée chez moi, pour me
faire croire que nous étions amants avant l’accident et qui, depuis, s’occupait
de moi… Je devais recouvrer la mémoire au plus vite. J’avais un roman à
terminer, paraît-il, et mon éditeur ruait dans les brancards. Il ne respectait
même pas ma détresse. J’avais réchappé à l’accident physiquement indemne.
C’était un miracle. Mais le coup du lapin m’avait mis les idées à l’envers. Je
roulais sur la route de Ventabren quand… Un pin parasol, sans doute affaibli
par ces trois jours d’orage successifs, avait chu sur la route, juste devant ma
bagnole. Route barrée. Une Jaguar
dont j’ai hérité et qui appartenait au mec de ma mère, m’a-t-on dit. Je
soufflai sur les rares bulles qui avaient survécu à mon naufrage domestique.
Puis prit mon visage dans mes mains. J’étais glabre. A mon âge ?
J’entendis quelqu’un appeler ; je supposai que le prénom sollicité était
le mien.
–
Franck ?
Mon Dieu, cette voix, je l’avais entendue
dans mon rêve. C’était Myriam Billetdoux, alias Mimi Bafouille. Je n’avais
qu’une envie : couler à pic au fond d’un océan de ténèbres.
Franck Breitner... je suis Franck Breitner !
– Franck, ton éditeur au
téléphone ! Tu le prends ?
Que répondre ? Faire le mort ?
–
Franck, laisse tomber… Il a raccroché.
Soudain, l’eau se mit à bouillonner, comme
si un volcan émergeait au milieu d’un lac et s’apprêtait à entrer en éruption. Je
ressentis des démangeaisons au niveau du menton. Hypokaliémie ? J’y portai
ma main droite et me tâtai. J’étais barbu maintenant. J’avais la sensation de
pouvoir... de pouvoir toucher la baignoire du bout des orteils. Ce qui n’était
pas le cas une minute plus tôt. Je me levai brusquement ; je fus pris d’un
vertige étrangement agréable, telle une douce ivresse. Hypotension orthostatique ?
Je m’étais déplié à la manière d’une antenne télescopique. Je mis un pied par
terre, puis l’autre. Je n’osai vérifier mais ce n’étaient pas forcément des
pieds. J’avais enjambé le bord de la baignoire avec plus de facilité que pour y
entrer. Le fond était au niveau du sol, donc... Je respirais fort, comme si je
venais de piquer un sprint. Mes épaules s’étaient tellement élargies que je les
voyais, sur les côtés, à une bonne distance de mon cou. Un presbyte les verrait
clairement. J’avais, me sembla-t-il, un physique de lutteur de foire bodybuildé.
La porte s’ouvrit, dans mon dos. Je me retournai, aussi nu qu’un bébé le jour
de sa naissance, mais avec des détails en plus. Myriam se tenait dans
l’embrasure et son regard semblait attiré par un point précis de mon anatomie
qui, d’habitude, change souvent de taille, au gré de courants chauds ou froids.
Subitement, il se passa quelque chose, derrière elle, dans le couloir. Une
ombre qui ne pouvait être la sienne, ni la mienne… Lorsqu’elle leva les yeux, dans
le but de me fixer là où l’âme se reflète, elle verdit. Je n’eus pas besoin de
vérifier manuellement ce qui la
terrifiait. D’ailleurs, cette ombre semblait sur le point d’étrangler la jeune
femme à la chevelure de feu, au risque de se brûler les doigts. Des doigts
étrangement griffus, ma foi. Je n’avais qu’à détailler la sombre silhouette, qui
imitait mes gestes… Ces deux cornes sur le front... Mes mains les caressèrent
tandis que Myriam gisait au sol, partie dans les alléluias et certainement pas
pressée d’en revenir. Je sentis que mon corps changeait de forme, qu’il devenait
musculeux et dégageait une insupportable odeur de soufre, que j’allais devenir
ce que je redoutais tant sans me l’avouer…
MAGMATUS TAPAR VOUS SALUE BIEN BAS ET VOUS DIT « A TRES
BIENTOT ! »
*
Je naquis forcément un jour, certes, mais ce jour-là fut à marquer d’une
pierre blanche...
C’était un jour que le plus commun des mortels choisirait pour…
mourir ! Le genre de jour, de « jour paradoxal » où, avec un peu
de recul et beaucoup d’humour, l’on se disait qu’il eût mieux valu qu’il fît
nuit. Si, à l’avenir, un trou creuse ma mémoire, pour grignoter vingt-quatre
heures du calendrier de ma vie, j’espère que c’est cette date si particulière
qui sera jetée aux oubliettes…
Je suis venu au monde à Fuveau… par le plus
grand des hasards…
(Extrait de « Ma part d’Ombre », roman autobiographique de
Franck Breitner)
FIN