LA TOUR DE NULLE PART


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Note de l'auteur : LA TOUR DE NULLE PART est une sorte de "petite" suite de la nouvelle intitulée LE PHARE DES TEMPETES ; aussi, pour une meilleure compréhension de ce texte, il est souhaitable et recommandé de lire, avant ou après (peu importe), LE PHARE DES TEMPETES, qui se trouve également sur ce site.

Bonne lecture !

 

 

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(INTRODUCTION TRIPARTIE)

 

 

1) Voyages sous la couette

 

 

  Il avait plu toute la nuit, et il m’avait semblé que le ciel, utilisant les nuages comme s’il s’agissait de tamis, se purgeait de toutes les saletés qui l’encombraient, par vagues déferlantes, purificatrices. Une mer nous tombait sur la tête, un déluge cosmique… une opération nettoyage par le vide. Un titan de l’espace pressait ces éponges vagabondes, pour en soutirer leur substance et s’arroser le front, alors qu’il venait de parcourir l’Univers à cloche-pied, sautant d’une planète à l’autre au moyen de bottes de sept lieues d’un autre monde, et suait, épuisé par sa course claudicante.

  Là-haut, de temps en temps, quelqu’un fermait les vannes et, chez les voisins, des chats surexcités, profitant de l’accalmie – cette aubaine –, se précipitaient sur les murs, les toits, pour interpréter un opéra d’écorchés vifs (rien à voir avec le très célèbre duo des chats que l’on attribue faussement à Rossini). J’étais aussitôt expulsé du sommeil réparateur auquel j’aspirais tant – qui m’était dû –, et leurs miaulements nasillards et ridicules me donnaient envie de transformer mes pantoufles en arguments frappants, en projectiles dissuasifs, castrateurs.

  C’était le rut.

  Ils se battaient, griffant et mordant, taillaient dans la chair vive, créant des brèches dans le flanc des rivaux, semant des touffes de poils et fertilisant leur terrain de chasse avec leur sang, leur pisse… Tous ces dragueurs de minettes, ces charmeurs des gouttières s’en donnaient à cœur joie, fonçant tête baissée dans la mêlée, les oreilles basses, et feulant, furibards, la moustache en bataille.

  Alors que j’émergeais d’un cauchemar dont la virulence me laissa pantois, je regrettai immédiatement qu’il n’ait pas été question d’attaques canines. Dans ce cas bien précis, j’eusse apprécié que ces chiens en colère fussent capables de se matérialiser dans la réalité pour leur tordre les… le cou. Ils auraient décimé ces hystériques assoiffés de sexe.

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  Mais non !

  La situation était bien plus déjantée, incontrôlable… Le décor, par définition surréaliste lorsqu’on voyage (?) au sein d’un rêve, semblait peint par un artiste au cerveau rongé par l’acide.

  Je marchais au bord du vide, au sommet d’une falaise, et, plus bas, des mouettes voletaient dans tous les sens en émettant des cris stridents. Flottait dans l’air une odeur de mousse, de lichen ; pas de fragrances de varech, rien qui n’évoquât la proximité d’une source iodée. Inquiet, je me penchai pour vérifier à quelle hauteur se situait leur vol par rapport au niveau de l’eau et du lieu où j’errais tel un somnambule, mais surtout pour vérifier ce qui venait mourir à la base de mon perchoir. Je m’attendais à découvrir tout naturellement des vagues et leur ressac perpétuel… peut-être même, certaines seraient-elles coiffées d’écume.

  Grossière erreur, bévue monumentale. Impardonnable.

  J’aurais dû remarquer plus tôt l’absence du bruit soyeux signalant un quelconque mouvement aqueux. Hélas, mes oreilles bourdonnaient et les piaillements des oiseaux marins agaçaient mes tympans, m’indisposant. Seule ma vision restait fidèle, comme une ombre.

  Je n’aperçus que le manège virevoltant de chiroptères affolés à l’approche d’un obstacle, d’un mur, et il n’y avait pas de mer, à la base de l’édifice de granit.

  Mais pourquoi paniquaient-ils ainsi, alors que leur sens de l’orientation permet, par écholocation, d’éviter les collisions fatales ? Parce qu’ils recherchent leur propre émission sonore parmi la meute criarde, et que cela provoque des mouvements désordonnés ? Comme lorsqu’on jette de la nourriture en pâture à une foule de gens affamés. Jouent-ils au colin-maillard des chiroptères ? Tentant de capter la bonne fréquence au sein de la cacophonie ambiante, triant dans les décibels qui se présentent à portée de radar…

  Tout était d’un noir d’encre, d’une tristesse à mourir aveugle. Une bulle de nuit. Un brouillon de deuil, une ébauche de renoncement à la lumière…

  Ici, on se baladait au cœur d’un quasar, on baignait dans le néant ; ici, l’absence se conjuguait à tous les temps, mais le temps était absent. Seuls quelques volatiles bruyants semblaient y représenter une caste ailée de survivance, uniques rescapés d’une expérience mandatée à l’échelle universelle par un dieu suicidaire.

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  Je me trouvais dans une grotte surdimensionnée, sur une corniche, en équilibre à deux pas d’un précipice mortel. Pourtant, reculant, je ne constatai aucun point d’appui, pas de rempart minéral où caler mes épaules et mes mains en cas de vertige.

  Soudain, une chauve-souris me percuta à la tempe ; l’effet de surprise plus que le choc me fit réagir. Je reculai, étourdi, rebondis sur une paroi étrangement caoutchouteuse qui s’était subitement matérialisée dans mon dos, et tombai en avant, la tête la première, dans ce vide qui m’aspirait inexorablement, comme une friandise. Battant des bras, au moment de toucher le sol en contrebas, que j’eusse souhaité être une plage, quelque chose m’agrippa, et je remontai aussitôt. L’impression d’être enfermé dans un ascenseur imitant un yo-yo s’imposa à mon esprit. Des griffes lacéraient mes épaules. Une voix caverneuse (?) résonna sous la voûte :

  « Laisse-moi mordre dans ton âme, et non seulement tu sortiras indemne de ce songe maudit mais, en prime, tu deviendras un grand auteur de best-sellers, un élément de l’élite littéraire, et, par la plume, tu loueras ma puissance, mon pouvoir… sinon… »

  Sans réfléchir, je crois bien avoir répondu : « Oui, oui, d’accord, tout ce que tu veux, mais fais-moi remonter plus vite ! ».

  Quelle idée de tutoyer un inconnu !

 

  Depuis peu, je collectionnais les songes maudits – c’est le surnom qu’ils m’inspiraient désormais. De plus, ils s’emboîtaient, imitant les poupées gigognes, et il n’était pas rare de les voir se succéder d’une nuit à l’autre, dans un schéma très réaliste, tel un puzzle onirique dont les pièces se mettent miraculeusement en place toutes seules.

  Parfois, vers minuit, je ne pouvais m’empêcher de me lever ; chaussé de mules, je partais à la recherche du reflet de la fée responsable de cette remise en ordre inopinée – elle ne se mirait que dans les surfaces joliment lustrées. D’un coup de baguette magique, elle avait resitué mes rêves, les classant en ordre de marche, les remettant dans le bon sens, en recollant certaines bribes au bon endroit, de façon à ce qu’ils soient bien agencés et offrent à ma vue un kaléidoscope soigné…

  Correctrice d’images, elle avait revisité le savant montage d’un film bâclé, joli fantôme retournant dans le manoir où il aura rencontré du monde à hanter… pour séduire, cette fois, pas effrayer.

  La fée de minuit… La fée de mes nuits…

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  Mais, bien vite, je chassais de mon esprit cette escapade tardive digne d’un somnambule, retrouvant mon équilibre psychique tandis que je me plantais devant la glace de l’armoire et contemplais le grand fada qui s’y mirait en affichant une moue grimaçante de gargouille.

 

  Mes songes maudits…

  Ils s’apparentaient à un véritable feuilleton, et les épisodes en étaient réglés comme du papier à musique ; mais rien d’improvisé ou d’anarchique, ainsi que doivent l’être tous ces « voyages sous la couette » qu’ils symbolisent. Or, même s’ils sont immobiles et horizontaux, ils simulent le mouvement en altitude car, par le biais de cet imaginaire que l’inconscient met à notre service, on monte à l’assaut de nos si précieux fantasmes.

  (D’autres « voyages sous la couette » se réalisent en duo ; toutefois, ceux-là sont organisés)

  Mes nuits s’étaient métamorphosées en romans, et chaque plongée dans le sommeil donnait naissance à un chapitre…

  Mon père disait souvent : « Le rêve, c’est le seul moyen de voyager sans quitter son chez soi, son lit ; et quand on dort, nous sommes tous des écrivains en herbe. Le problème, c’est la mémoire et le talent pour recopier ces drôles d’impressions nocturnes. Regarde Serge Brussolo, fiston… ou Stephen King. Comment imaginer que de tels auteurs à la plume féconde puisent leurs sources dans l’encrier de la réalité ? Ils piochent leurs idées, leur inspiration au sein des cauchemars, les yeux fermés et l’esprit proche du coma. Et je suis certain que, pour eux, l’insomnie est une sorte de page blanche. ».

  A l’occasion, il savait être lyrique, mon vieux papa… et il avait rarement tort !

 

  La mémoire ne me faisant pas défaut, les voyages oniriques non plus, je décidai de devenir écrivain.

  Peut-être y aurait-il moyen de clouer le bec de ces méchants matous, sans déranger les féroces toutous – sans solliciter leur grosse voix, leurs crocs… Une sacrée force de frappe !

  Hélas, cela ne se déroula pas du tout comme je l’entendais !

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(et passe le temps)

 

  Le temps passa, et avec lui, coulèrent de l’eau sous les ponts, des larmes sur mes joues, du sang dans mes veines…

  A bientôt cinquante ans, j’étais aujourd’hui un écrivain confirmé, solidement ancré sur des acquis stables. Apparemment indéracinables, les lauriers que l’on avait posés sur ma tête continuaient à germer, à grandir ; les sables mouvants m’épargnant, je fonçais sur des plates-bandes de certitudes. Mon lectorat, des gens très fréquentables, en avaient décidé ainsi jusqu’à nouvel ordre. Je pondais un best-seller par an, jamais moins de quatre cents pages, et, au vu des résultats, cela leur convenait parfaitement. Mon éditeur était ravi ; moi de même… Tout le monde en avait pour son argent : les comptes étaient bons. Mon dernier bouquin, Le Magma de la Lune, avait battu tous les records, recueilli tous les suffrages. Ma devise se confirmait : « Quand la vie est belle, c’est un label de vie ! ».

  Je bossais énormément, dormais juste le temps de la récupération physiologique et d’alimenter mon inspiration. Cinq, six heures, pas plus. Je me couchais tôt, me levais bien avant le soleil. Aussi, malgré ma célébrité et les avantages dont elles auraient pu profiter rien qu’en se montrant câlines, si l’on se réfère aux bons vieux clichés, les femmes m’avaient fui, avaient déserté mon lit. Mais je ne m’en plaignais pas, au contraire. J’avais l’esprit libre, je créais grâce à ma solitude… cette complice, ma meilleure amie.

  Ma fidèle maîtresse !

 

  A mes débuts, ces mauvais rêves – les fameux songes maudits – m’avaient aidé, influencé, et, à l’époque, j’avais dû lutter contre mes désirs, mon instinct de mâle, car il est difficile de dormir avec une créature de rêve allongée à ses côtés, sous la couette !

  Le matin, au lever, il était toujours ardu de recouvrer ses esprits. Et, juste au moment où vous vous empariez de votre souris d’ordinateur pour travailler votre nouveau roman, voilà qu’une autre souris, bien plus charnelle, s’interposait, poussant dans le néant de l’oubli votre clavier et coupant net le fil de vos pensées créatrices.

  On prendrait le petit déjeuner légèrement plus tard…  

  Désormais, mes nuits étaient profondes ; les chats, muets, ne m’éjectaient plus hors des songes maudits, alors que je rencontrais des êtres de cauchemar…

  Et mon imagination se fixait dans la réalité, sans le support du chant de l’inconscient au clair de l’aube.

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2) Le Chant de l’Inconscient au Clair de l’Aube

 

 

  Pourquoi, à l’aube du 18 octobre 2003, jour banal à caractère routinier, plusieurs infos, trois faits divers anodins et, en apparence, sans aucun rapport entre eux, attirèrent-ils spécialement mon attention ?

  A peine inventé par un certain docteur Vincent Mareuil et commercialisé par un laboratoire clandestin, le Mnézium2002 venait d’être retiré du marché. Dans le cas d’une amnésie post-traumatique, séquelle d’un coma plus ou moins profond, ce médicament était censé permettre de recouvrer la mémoire…

  On annonçait un vernissage de William Smith, un artiste peintre très prometteur qui avait déjà exposé une fois avant qu’un incendie criminel ne détruise la totalité de ses oeuvres…

  Après Le Phare des Tempêtes, sortait en librairie Le Chant de l’Inconscient au Clair de l’Aube, le second roman de Georges Moss, un écrivain promis à un bel avenir…

  Pourquoi en fus-je à ce point troublé ?

  La rosée de l’été s’était déguisée en cristaux de l’hiver sans la moindre transition automnale, et je n’avais même pas trouvé cela suspect ; le chant du coq s’était enfin figé dans son gosier, et j’avais été incapable de m’en réjouir plus que de raison…

 

  Habiter la capitale de la France et subir tous les jours le cri du cœur d’un ancien poulet matinal et cocardier, c’est plutôt lourd à digérer à l’heure où d’autres rentrent de boîtes, de ce que certains zonards nomment patrouilles nocturnes. Il m’arrivait même de souhaiter que ces joyeux fêtards se chargeassent de le museler, en passant, comme ça, pour le seul plaisir de faire taire un son inhabituel s’acharnant sur leur gueule de bois coutumière.

  On lui vomirait dessus, par exemple, transformant ses belles plumes en « toison » poisseuse ; on le prendrait pour cible, sexe en main, vidant sa vessie sur cette proie pitoyable… Oui, cela joindrait l’utile à l’agréable. Ou alors, encore mieux, tiens : un caillou bien placé, lancé de main de maître par un sniper d’opérette, à la volée, visant la crête, cette antenne ridicule de l’animal merdeux à la voix cassée, et patatras ! Le bellâtre emplumé dégringole de son piédestal virtuel à la première escarmouche.

  Un tel oiseau, qui ne sait même pas voler, ne décolle du sol que pour y retomber lourdement deux mètres plus loin, le seul à pousser la chanterelle alors que ses pattes baignent dans le purin et que la neige peint son croupion, lui donnant l’aspect d’un panache blanc, sans qu’il en ait la chair de poule, ne mérite que le mépris et la bile.

  Un gallinacé pompeux, stupide, indigne de son rang de chef de basse-cour… et fat, puant. L’emblème de la France ? La honte, oui !

  Mais les petits soldats de la nuit n’étaient pas très obéissants ; à l’heure où le soleil tente une timide percée, un seul credo les hantait, les obsédait : se coucher sous leur couette et cuver !

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  Pendant qu’ils dormiraient, ils ne sentiraient pas leurs cheveux se révolter, se tordre, imitant les serpents des gorgones, sans le moindre espoir de sortir les dormeurs qu’ils coiffent du bouillon comateux où ils mijotent. Déjà, en état de veille, le tif énervé est indolore, alors vous pensez pendant le gros dodo du poivrot. Mais dans l’après-midi, au réveil, une migraine carabinée tirant à boulets rouges leur servira de casque lourd, et il n’y aura aucune possibilité de parade immédiate… pas de riposte musclée non plus, ni de contre-attaque sanglante ! Seuls les murs de leur chambre auront eu la sensation d’avoir été traversés par une locomotive fantôme lancée plein pot, tant les ronflements auront été tonitruants. Un boucan de tous les diables ! Des grognements dignes de Fafner, le fabuleux dragon des légendes wagnériennes, veillant sur le trésor des Nibelungen qu’il a dérobé à son frère, le géant Fasolt, avant d’endosser cette terrifiante apparence de dinosaure moyenâgeux afin d’éloigner les avides et les envieux.

 

  Tout ceci appartiendrait sans doute à la longue liste des impondérables si l'on admet que le hasard (ou la providence) préside et régente, au sens global du terme, notre destin. Qu’il est seul maître à bord. Et nous, pauvres humains, en sommes réduits à proposer une direction au bateau du destin tandis que le vent du hasard souffle dans les voiles uniquement s’il décide que le cap lui convient.

  Un coq vociférant n’est forcément qu’un détail dans la vie d’un paysan, mais pas dans celle d’un citadin ! Aussi, son mutisme inattendu pouvait fort bien être interprété à la manière d’un avertissement providentiel…

 

  Toutefois, ce matin-là, ces drôles d’infos – qu’un lien obscur reliait bizarrement entre elles – et le calme inespéré de cette aurore métropolitaine conjuguèrent l’instant présent à tous les temps d’une angoisse étrange et inexplicable. On s’habitue très vite aux petits tracas quotidiens, mais quand ils disparaissent, on s’affole, comme si c’était la fin de tout.

  On est en manque, on réclame… On pleure leur absence.

  Cela évoque lorsqu’un ongle d’orteil trop long, négligé, troue une chaussette. Vous sentez le cuir de la chaussure frôler la corne, irriter la parcelle de peau exposée. On proteste ; il faut recoudre, suturer l’accroc. Néanmoins, l’opération terminée, on se rend bien vite compte qu’il faisait partie intégrante de votre personne, principalement ce jour-là… qu’il était l’invité surprise que vous n’auriez pas dû mettre à la porte. Aussi, pour ne pas le trahir, vous décidez de marcher pieds nus… C’est tout juste si vous n’avez pas envie de reproduire l’accroc sur l’autre chaussette au lieu de changer de paire !

  Là, le trou, c’était le cocorico ! du chef de la basse-cour des miracles ! De cet « oiseau-chaussette » puant… et au ramage mécanique de coucou suisse déréglé !

?

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3) Neige prématurée sur la capitale des « Coqs »

 

 

  Il neigeait déjà sur Paris.

  Le froid était vif, coupant, et très en avance pour la saison. En cela, il se singularisait des femmes, qui préfèrent se faire attendre, désirer… puis jettent un froid si le rendez-vous n’en vaut pas la peine, ni la chandelle (?).

  Cela dit, les cœurs demeuraient chauds, et nulle chute de flocons n'y répandait ses confettis de sucre candi, comme on lit souvent dans les romans à l’eau de rose. Des étoiles de cristal survolaient la vaste cité et se déposaient mollement sur les toits où elles créaient tout un monde féerique de fêtes de fin d’année, telle une chape de pureté virginale. Et l’on s’attendait presque à découvrir, en octobre, des empreintes de pas portant la griffe du Père Noël en personne. Il était certainement venu en repérage, amenant avec lui, accrochées à son ombre voûtée, bedonnante et barbue, les plumes immaculées du Grand Nord.

  (On oscillait entre le bouquin pour pucelles attardées et la BD pour minots espérant… s’attarder)

  Des gamins de Paris s’étaient amusés à confectionner un bonhomme de neige au sommet d’un immeuble, juste au bord de l’abîme, sentinelle de glace insensible au vertige, et on avait parfois l’impression qu’il se penchait pour observer les gens, tout en bas… On aurait pu l’imaginer souriant alors qu’il ébauchait un gentil coucou ! de la main qui ne tenait pas le balai. De temps à autre, l’envie lui prenait, avec ce même balai, de pousser dans le vide quelques petits tas poudreux, et les passants, dans la rue, étaient arrosés, car avant d’arriver en bas, la poudreuse s’était changée en aqueuse. Encore heureux qu’il ne les bombardât pas de boules de neige. Levant la tête pour localiser le responsable de cette attaque sournoise, ils se trouvaient aussitôt confrontés aux cristaux qui tombaient naturellement, et leurs yeux, saupoudrés, se refermaient illico, en un réflexe d’autodéfense. Ils ne pourraient jamais situer le point de départ du largage.

  Par beau temps, ils auraient tout de suite pensé à des piafs mal élevés qui, au passage, lâchaient du lest… 

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  Ou bien était-ce un épouvantail servant à éloigner les pigeons qui, de leur fiente, tapissaient les hautes terrasses des cimes urbaines, les toits, et que l’on avait laissé là, victime d’une amnésie administrative, avant que l’hiver ne fasse de lui un totem engoncé dans un cocon de neige.

  On avait pris exemple sur la Tour Eiffel, érigée là de façon symbolique afin que les météorites renonçassent à lapider la Nouvelle Lutèce… à la mitrailler de rafales spasmodiques venues d’ailleurs. Comme au bon vieux temps des Gaulois, qui étaient terrassés sans combattre par la peur de voir le ciel leur choir sur la tronche.

  Elle était là, raide, les quatre pattes plantées dans un sol riche d’histoire et, plusieurs dizaines de mètres au-dessus du sol, brûlait un lumignon bien trop grand pour aimanter les papillons, mais de taille à attirer un essaim de chiroptères géants, à les mettre en orbite et à hypnotiser Dracula, leur chef d’escadrille…

  En tout cas, un marin permissionnaire en goguette dans la capitale croira apercevoir une lueur à l’extrémité de ce mât démesuré, et peut-être, sous l’effet de l’alcool, ne fera-t-il plus la différence entre ce pseudo-mât et un phare. Il est vrai que la perception des éléments, lorsqu’on est ivre, prend des dimensions exagérées… et encore heureux qu’il ne dupliquât pas l’apparition.

  La Tour Eiffel en double exemplaire : quelle vision !

  De retour à bord, il aura une belle anecdote à raconter, le mataf éméché, et sa narration amusera tout l’équipage, du mousse à l’amiral. Toutefois, le plus lettré d’entre eux ne pourra s’empêcher d’évoquer les fameux Mystères de Paris d’Eugène Sue ; les autres écouteront, prenant un air dubitatif, se grattant le menton… Ils se demanderont de quoi cause le matelot ou le gradé ; fouillant dans leur mémoire, ils chercheront à y dénicher le précieux titre. Mais non ! Au catalogue de leur inculture, ne figurent que des cartes maritimes, des romans de corsaires ou de pirates, avec des images si possible, et plusieurs tomes des aventures sur et sous les mers du Commandant Cousteau, par respect ou obligation.

  Un paléontologue, lui, invité ici pour participer à un congrès sur les reptiles volants du Jurassique, y trouvera un motif de fantasme. Il imaginera des ptéranodons au vol lourd échappés des profondeurs du temps et cernant l’antenne, à la cime de cette tour rhumatisante et rouillée. Ils y multiplieraient les cercles concentriques, et leurs ailes battraient si fort qu’elles dégageraient un déplacement d’air digne d’une tornade, aspirant les touristes et les Parisiens trop curieux.

  Le lendemain, les journaux titreraient :

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Des démons volants surgis de nulle part nous amènent le mistral à Paris !

 

  Il osera même songer à un diplodocus d’une taille phénoménale enterré vivant et dont l’interminable cou, protégé par une minerve d’acier, serait seul apparent. Le dinosaure-colosse tenterait de se dresser, sollicitant ses énormes vertèbres, pour mieux épier l’horizon et, d’un long cri lugubre et claironnant, appeler (alerter peut-être) ses congénères du fin fond des ères, réécrivant à sa manière La Légende des Siècles.

 

  Mais pour l’instant, la Tour Eiffel était bien réelle et, recouverte de duvet d’anges albinos, ne ferait pas fuir une volée de moustiques. D’austères druides auraient rédigé des sortes de testaments, conseillant aux générations futures, lorsqu’elles en auraient les moyens techniques, de bâtir cette rouillure de phare protecteur et chasseur de comètes dans le but d’avertir le peuple parisien de l’imminence d’une pluie de rochers cosmiques.

  Pourtant, elle ne serait même pas capable de protéger ses titis et ses gavroches, cette bonne vieille pute de fer tant prisée par les touristes !

  Lançant ses pseudopodes à l’aveuglette, en éclaireurs, la cité tentaculaire, pieuvre à l’architecture structurée à l’excès, semblait prendre des airs de petite crèche des soirées familiales de Noël, et les piétons revêtaient des allures de santons libérés d’une antique malédiction qui les aurait condamnés au statisme et au rétrécissement. Pour les adultes douillettement installés au coin d’un bon feu de cheminée, la vie était belle et chaleureuse ; arborant un nez plus rougi par un gros rhume que par l’alcool siroté, l’on y écoutait craquer le bois et chanter les enfants...

  Des coulées de banquise recouvraient les trottoirs et les changeaient en patinoire, un manteau d’hermine tombé des nues les moquettait, mais la joie était de rigueur, l’ambiance se montrait optimiste, et personne ne se privait de réchauffer ses loisirs en caressant des idées sulfureuses... et de bouillants projets.

  Les discothèques, in ou has been, et certains bars très « spéciaux » avaient été conçus pour cela :

 

faire fondre les angoisses de givre au moyen de distractions brûlantes, tel était leur rôle !

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  A l’image d’une jolie fille, la vie s’affichait impudiquement. Si agréable à boire des yeux jusqu’à l’ivresse, qu’elle poussait à être consommée dans le concret. Un réchauffement de l’intérieur, en quelque sorte, que l’on assouvit en s’extériorisant. Comme lorsqu’on avale un grog pour contrer les premiers frissons de la grippe qui s’annonce, transformant nos poils en stalagmites et notre nez en stalactite. Une sudation due à cette lave ingurgitée préfigurerait déjà la guérison.  

  Les cocktails avaient été posés sur le comptoir, il suffisait d’y tremper ses lèvres.

  Pourtant, le destin frappait à la porte, vêtu de haillons, un chapeau melon vissé sur le crâne, l’œil torve…

  Et déguisé en hasard.

 

(Pom ! Pom ! Pom ! Pom !)

 

 

?

 

 

(Acte I)

 

Cyrille Vernon… sa Vie, son Œuvre

 

 

  Plus tard dans la matinée, en ce jour d’octobre blanc, alors que l’absence du cocorico ! quotidien m’intriguait encore, trois hypothèses me vinrent à l’esprit, s’y imposant, incontournables. Pourtant, les coquines n’avaient pas été invitées au banquet de l’aube, et elles n’avaient même pas frappé avant d’entrer. La neige avait effrayé l’animal, qui s’était calfeutré dans un mutisme boudeur ; trop perturbé par le trio de faits divers dérangeants, je ne l’avais même pas entendu s’étrangler au moment du contre-ut raté ; on l’avait occis dans la nuit et, dans ce cas, je me devais de louer les patrouilleurs nocturnes (les fameux petits soldats de la nuit) pour l’avoir égorgé…

  On lui avait fait la peau et, désormais, il me serait enfin permis de prendre mon café comme dans une église, sirotant le divin nectar religieusement, sans être aiguillonné par un ténor dont l’aigu évoque plus une crécelle rouillée que la coda d’une aria de Puccini. Pour la pauvre bête, sans doute étais-je trop matinal, ce qui me permettait de constater que ne plus l’entendre vocaliser m’apportait un certain réconfort – sinon un réconfort certain. Mais bon, pour écrire dans mon style, mieux valait se lever tôt et, dans la foulée, solliciter sa mémoire en se référant aux impressions nocturnes si chères à son vieux papa.

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  L’été, je m’éjecte du lit avant l’entrée en scène de Caruso, mais c’est surtout pour bosser à la fraîche, quand les doigts ne collent pas au clavier, tant ils sont poisseux si on laisse le soleil trop grimper dans le ciel. Durant la journée, je préfère dévorer les bouquins des confrères – c’est très enrichissant ! –, laissant sur les pages des empreintes huileuses. La chaleur ramollit le cerveau, et on a l’impression que son crâne abrite une méduse obèse ; on est incapable de solliciter ses neurones, au point de se demander s’ils ne sont pas partis en congés dans le Grand Nord

  Paradoxalement, c’est au sein du brouillard que j’élabore mes plus beaux souvenirs ; ils se dessinent mieux contre un mur de guimauve ou de coton sale qu’à la surface d’un lac limpide et figé. Bien qu’il ne me faille plus me fier aux errances oniriques pour bâtir un scénario, une trame, certains cauchemars remémorés m’offrent l’opportunité de traiter quelques idées intéressantes – dans le métier, on dit efficaces. Elles sont floues, toutefois je me dois d’en tenir compte. Il ne me reste plus qu’à éclaircir l’écran du kaléidoscope mental, à y rajouter de la lumière.

  Et puis, il faut bien reconnaître que j’aime lire le journal à la première heure, dès que le préposé à la distribution le glisse dans la boîte aux lettres, alors que depuis trente minutes, normalement, Caruso a rejoint le poulailler sous les vivats des moineaux, qui sifflent d’admiration, et les roucoulades des tourterelles tombées en pâmoison. J’ai un temps de réaction très court, et il m’arrive, après avoir sursauté, de jaillir de ma chaise tel un sprinter sous les ordres du starter, pour me précipiter sur le précieux canard, comme si on allait me le dérober sous le nez.

  Parfois, il tombe au sol, dans un bruit de battements d’aile, et cela m’agace.  

 

  Certains sons me dérangent, et ce ne sont pas toujours les plus laids ; d’autres m’enchantent, et ce ne sont pas toujours les plus beaux… J’adore la foudre, déteste le chuintement de l’étoffe que l’on malmène car cela évoque, à mon oreille, la chair qu’on lacère d’un coup de griffe.

  Un jour, en Camargue, j’avais assisté à une course à la cocarde, et un raseteur avait été cloué contre un arbre, une cuisse transpercée par un taureau furax alors qu’il venait de sauter la barrière à la poursuite de l’homme, et cela avait produit le son d’un vêtement qui se déchire. Et, dans la seconde, le bruit de la corne qui s’enfonce dans le bois m’avait moins interloqué, sachant que l’homme, l’arbre et l’animal ne faisaient plus qu’un, soudés. Une compression, une statue tout droit sortie d’un musée anatomique ; mêlant trois règnes de la nature en une osmose macabre, elle aura été sculptée par un chirurgien fou dont le hobby est la dérive délirante, la provocation artistique.

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  Je gardais du passé des plaies auditives et visuelles qui ne se refermeraient jamais… sans espoir de cicatrisation.

  Mais également des petits plaisirs que d’aucuns jugent malsains.

 

  J’ai toujours été fasciné par les trains. Enfant, j’en possédais assez, disposés à la queue leu leu, pour relier Paris à Marseille – tout cela se calculant, bien entendu, à l’échelle de ma chambre et de ses environs que je situais sur le palier. De quoi réaliser le fantasme de beaucoup de gosses qui souhaitent devenir, une fois atteint l’âge de travailler, cheminots plutôt qu’ingénieurs ou avocats dans le seul but de côtoyer des locomotives. De pouvoir en caresser amoureusement au moins une lorsque l’envie leur en prendrait, sans devoir attendre l’arrivée d’un parent ou le départ d’une amie pour se rendre dans une gare. Ce serait aussi agréable que de flatter la croupe d’une jument quand on est lad.

  Si le film de Jean Renoir, La Bête Humaine, avec Jean Gabin, passe à la télé, je m’installe aux premières loges, scotché à l’écran… Durant mon existence, j’ai eu l’opportunité et la chance de le voir plus de dix fois, et c’est chaque fois un réel bonheur, un plaisir inestimable. Cela n’a pas varié d’un iota depuis la première diffusion, à l’occasion de laquelle je fus littéralement hypnotisé par le sujet. La technologie permettant de rendre les joies renouvelables, je me priverais si je ne me précipitais pas dans un cinéma d’art et d’essai au cas où ce chef d’œuvre absolu y serait à l’affiche.

  Ma passion était partagée par mon vieux papa, et il m’observait d’un œil circonspect lorsque je m’amusais à reconstituer des accidents, essentiellement des collisions sur des viaducs… Visiblement, découvrir mon vice si singulier ne l’avait jamais choqué, tout juste interpellé. Il mettait cela sur le compte de l’imagination, donc pas de veto paternel, acceptant cette ambiguïté et y apposant même un avis favorable, avec mention bien. J’aimais être témoin de la destruction de ce qui me fascinait, de ce que j’admirais – lorsqu’il s‘agissait d’objets en particulier ou d‘images sur un écran, évidemment. Si j’avais été un richissime amateur de peinture, je me demande si je n’aurais pas acheté des tableaux pour les lacérer à coups de rasoir, au lieu de les contempler, exposés sur les murs comme des regards exaltés et immortels.

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  La vision de deux trains lancés à toute vapeur et se retrouvant face à face après une erreur d’aiguillage, alors que se réduit l’écart qui les sépare du choc inévitable, me couvrait d’une chair de poule délicieuse et jouissive. Cela me hérissait le duvet au moins autant que la vue d’une jolie nénette sur un magazine cochon. Les wagons s’encastrant les uns dans les autres, sous l’impact, en une orgie de matériaux entremêlés, c’était un spectacle à ne manquer sous aucun prétexte pour un fan de ce genre de catastrophe. Mes yeux brillaient plus que de coutume ; une double lueur sadique, oui, deux rayons laser. Avec cette étrange analogie impliquant le parallélisme d’un regard obsessionnel et celui d’une voie ferrée.

  Plus tard, j’ai été féru de films traitant de la Seconde Guerre Mondiale, avec ces résistants revanchards qui s’employaient à dynamiter les lignes de chemin de fer et les ponts. Cette notion d’acharnement dans la destruction sournoise me captivait. J’eusse aimé être l’un d’eux ; non pour casser du Boche, mais pour faire dérailler la ferraille, se tordre la tôle hurlante. Le fracas du convoi quittant sa trajectoire programmée, ignorant cet itinéraire conventionnel, pour prendre un chemin détourné qui ne le mènera nulle part, même pas dans un cul-de-sac. Voir en grand, pour de vrai, ce que je tentais de reproduire avec mes trains miniatures et mon esprit tordu. Avoir l’impression d’assister, les fesses bien calées dans un fauteuil plus ou moins moelleux, en public, au cinéma, à un véritable attentat terroriste – pour la bonne cause. Avec cette sordide mais jubilatoire impression qu’un immonde vermisseau venait d’avoir combattu et vaincu une chenille géante… Une chenille de fer.

  Oui, faire dérailler la ferraille, quel panard !

  Mon prof de musique nous avait très tôt fait entendre – à mon avis, quand on est môme, on n’écoute pas, on entend ! – une œuvre d’Arthur Honegger, le grand compositeur suisse : Pacific 231. Cela évoquait le lent démarrage d’une antique locomotive, puis l’accélération, la pénible ascension vers son propre sommet de vélocité, avant de ralentir, les freins torturés, et de stopper enfin, ululant, nimbée d’un nuage de fumée charbonneuse. Un bruit mécanique de pistons malmenés, sollicités jusqu’à la rupture, de bielles martyrisées… tout cela parfaitement traduit par l’orchestration. Je passais Pacific 231 cinq à six fois par jour à l’époque : c’était devenu une drogue. Je l’écoute encore aujourd’hui – lorsqu’il est question de Musique Classique, je n’entends plus, j’écoute –, toutefois d’une manière moins vicieuse, plus mélomane. Des frissons se promènent encore sur ma peau lorsque la machine, poussive, éructant, prend de la vitesse, et que l’orchestre semble sur le point d’exploser, comme un dragon en colère.

  Je n’ai plus envie de l’imaginer en train (?) de dérailler, surtout en musique ; dans ma tête, elle a gagné son autonomie, mon respect absolu. Elle ne quittera jamais la routine des rails, poursuivra son itinéraire implacable, dépassant des horizons imaginaires et tutoyant l’infini.

  Destination : nulle part !

  Et en cela, elle me ressemble.

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  Dans le virtuel, les armes aussi m’intéressaient, mais en temps de guerre principalement, car elles y étaient détruites : l’explosion d’un canon me saoulait, un bombardier descendu par la DCA me donnait le vertige… Je trouvais cela profondément instructif et, selon les forces en présence, assez planant, ma foi. La Bataille du Rail et Les Canons de Navarone furent longtemps mes films de prédilection. J’appréciais aussi lorsqu’à l’occasion d’un duel, dans un western, la balle tirée touchait le colt et non l’homme. C’était, hélas, fort rare.

  Dans la réalité, je prisais avant tout les armes muettes, atteintes de la maladie du silence, cette esthétique que seuls les garçons peuvent comprendre – comme nous sommes nous-mêmes incapables d’assimiler la joie des filles au contact d’une poupée.

  Les autres font trop de bruit, finalement, et j’exècre cette musique haineuse.

 

  Plus tard, je décidai de consulter un psy, histoire d’assouvir une certaine curiosité, parce qu’il faut bien y aller un jour ou l’autre, n’est-ce pas ? Toutefois, avant de garantir l’inutilité d’une telle démarche, je me devais de ne pas écarter l’éventualité d’en avoir réellement besoin. Mais lorsqu’il interpréta trop cavalièrement mes propos après que je lui eusse parlé d’un sujet qui me tenait à cœur, je pris le parti de fuir la séance et de ne pas renouveler l’expérience. Sa voix était mielleuse, somnolente… et de ce fait, l’exemple prenait des allures de leçon. Je n’ai pas du tout accepté le ton employé. Seul mon vieux papa avait le droit de me traiter ainsi… Plus parce qu’il n’était pas psychiatre que grâce au pouvoir (et au devoir) de tout se permettre au nom du père.

  Le pouvoir des certitudes est pesant… pesant pour ceux qui doutent.

    « Monsieur Vernon, vous préférez le bain moussant à la douche car il symbolise le ventre de votre mère, le bouillon prénatal, le placenta où vous mijotiez, et chaque fois que vous vous plongez dans l’eau chaude et parfumée, vous avez la sensation de redevenir un fœtus. Il est clair que c’est pour cette raison que vous prenez tant de bains moussants et délaissez la douche ! »

  Avec lui, tout semblait clair – il avait bien de la chance, le bougre.

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  J’ai tiqué, suis resté de glace, muet ; l’ignorant, j’ai quitté le cabinet non sans avoir jeté, au préalable, quelques billets sur le divan. Cette entrevue m’avait laissé un goût amer dans la bouche. On avait tenté de me violer, cherchant à forcer un tiroir secret que j’eusse préféré clos à jamais. Mais par la suite, je ne me suis plus jamais replongé dans un bon bain moussant bien chaud. A tel point que ma baignoire me servit longtemps de malle-bibliothèque pour vieux livres plusieurs fois lus et que je comptais revendre à un prix déraisonnable à des bouquinistes.

 

  Les bonnes nouvelles ne m’apportent aucune satisfaction, et si elles sont mauvaises, cela ne me coupe pas l’appétit. Je les digère mieux, positives ou négatives, en les assimilant dès le petit déjeuner avalé et, sur ma lancée, le précieux document achevé. Je reconnais que le côté obscur de la force m’habite à la lecture d’un événement fâcheux ; s’il y a une bonne performance sportive, je me surprends à souhaiter une blessure pour le champion. Mais je ne vais jamais jusqu’à espérer une avarie en plein vol de l’avion qui transporte une équipe de foot, par exemple, ni un accident de l’autocar des supporters qui suit – forcément – à distance…

  A force d’écrire des horreurs, il m’arrive de prendre du plaisir lorsque j’en découvre dans le journal, et je fais très souvent le rapprochement entre les infos morbides et les errances démoniaques des auteurs de thrillers. Ce n’est pas du vice, non, c’est une expression maquillée de la déformation professionnelle… Et si j’étais un spécialiste de romans à l’eau de rose, nul doute que j’eusse aimé que tout le monde épousât l’âme sœur de ses rêves et fondât une famille, avec de nombreux bambins joufflus, tous plus beaux les uns que les autres. Je n’accorde aucun crédit au lecteur de canard affirmant ne pas être fasciné par les drames et les guerres. Si c’est pour collectionner les informations heureuses, autant lire les magazines people, non ?

 

  Je suis très intime avec Albert, le papetier du coin, et moyennant finances bien sûr, son commis, qui est aussi son petit-fils, me livre le précieux canard tous les jours sans exception. C’est un ancien pote de mon père mais je n’ai droit à aucun traitement de faveur ; pas de réduction sur le prix de la main d’œuvre, non. L’ado a trop besoin d’argent, évidemment. Avec Bébert, malgré les liens amicaux, tout le monde est logé à la même enseigne : artiste, patron, bourgeois ou prolétaire, aucun cadeau !

  « La démocratie par la facture sociable, pas par la fracture sociale ! », disait mon vieux papa. C’était un marrant quand il était de bonne humeur.

  De plus, j’ai horreur que l’on me fasse des fleurs, comme je n’aime pas en offrir. En acheter, c’est déjà accepter que l’on ampute la nature. Je préfèrerais proposer à ma présumée bien-aimée une graine dans un écrin, telle une perle. Par la suite, elle la sèmerait dans son jardin afin d’y voir germer l’avenir par grappes ou en boutons. Mon côté fleur bleue sans doute : le côté lumineux de la force.

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  Dans le commerce, l’amitié est un élément parallèle, pas une obligation de réduire les tarifs. Personnellement, je n’ai jamais offert à un proche mon dernier livre en vente dans les bacs, et l’on ne me gratifie pas pour autant du qualificatif de pingre.

  Etre servi à domicile, c’est également très pratique, car cela m’évite de sortir tôt, quand les poubelles exhalent des odeurs douteuses et que je pourrais croiser, moi-même tout guilleret, des retardataires des nuits fêtardes, leur mine chiffonnée faisant peine à voir. Je serais obligé de m’habiller avant de sortir, alors qu’en pyjama et robe de chambre, le petit déjeuner prend des allures de pique nique à domicile. Toujours des tartines, donc les croissants chauds et autres brioches à l’arôme entêtant, depuis mon adolescence, n’embaument plus la maison dès l’aurore, et cela ne m’attriste pas, au contraire.

  Je n’ai aucune nostalgie du passé ; il m’aide parfois, mais si je peux le fuir, je ne me gêne pas !

  Pourtant, j’habite un lieu riche d’événements historiques, ceci expliquant cela, car y penser pourrait réveiller les spectres tapis derrière la tapisserie ou sous la moquette.

  Je ne me mets au travail, m’installant devant mon ordinateur, après m’être servi une seconde dose de caféine, tasse en main, qu’une fois lue la dernière ligne de la dernière page du dernier journal…

 

  Mon métier, car c’en est un, paraît routinier, très peu passionnant, tant je le maîtrise de façon désuète, ringarde. Pourtant, créer des contextes de folie me rend bizarrement sage. Les aventures, je les endure par procuration, et ne pourrais les transformer en péripéties haletantes si moi-même j’étais un baroudeur en quête d’idées à puiser sur le terrain. Un safari-images, en quelque sorte, que je feuilletterais en dormant, grâce à ces songes qui, depuis une poignée d’années, ne sont plus maudits… plutôt mots dits, oui, soulignerait mon vieux papa.

  Mes romans sont des cauchemars éveillés, et ce sont eux, justement, qui me nourrissent, car si mes journées étaient agitées, je n’aurais nullement besoin de m’échapper par le rêve.

  C’est un cercle vicieux.

  Et si j’étais flic ou soldat, éprouverais-je le désir de cumuler les mandats ? Je manierais la plume nuitamment ; cultivant l’insomnie, j’arroserais mon adrénaline de café bien noir. Le matin, Caruso fonctionnerait comme une sirène d’alarme, et j’irais me coucher aussitôt entendu son ululement rauque et cassé, pour sommeiller deux heures, avant d’endosser l’uniforme et les responsabilités. Mais si la fatigue me poussait dans les bras de Morphée, mes songes sentiraient la rose et je n’y rencontrerais que des fées et des princesses… des filles niaises sous la couette.

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  Et veilleur de nuit, hein ? Ecoutant les bruits du dehors, suspects ou familiers, surveillant mes écrans de contrôle, je tuerais le temps à grands coups d’histoires à faire frissonner les macchabées, fuir les spectres… Je les noterais sur un calepin que je nommerais : carnet secret d’un oisif dérivant au gré d’idées délirantes. Puis je les graverais sur le disque dur de mon ordinateur pendant la journée, une fois mes pénates réintégrées, les yeux cernés par la fatigue mais luisants d’espièglerie et de satisfaction.

  Mais alors, je ne dormirais jamais. Ce serait mission impossible.

  Non, vraiment, ma technique est un bon filon, un plan réussi…

 

  Rien n’est simple et routinier dans ce que j’écris ; à l’inverse, je sors des sentiers battus et empiète sur des plates-bandes minées que le lecteur n’ose même pas imaginer avant d’acheter le livre. Ainsi, il met les pieds dans une contrée totalement inconnue, après avoir été parachuté par un avion fantôme. L’effet de surprise est une drogue aussi dure que l’habitude, plus perverse… et bien plus enrichissante. Les lecteurs accros à l’achat de bouquins à parutions régulières et calibrées ont, au moment de payer, un visage éteint où se dessinent déjà la lassitude et l’ébauche d’un futur renoncement. Les autres sont tout excités, ils frétillent, car ils se savent au bord du vide, mais ils en ignorent la profondeur et par qui il est squatté.

  Si l’on se réfère à ma méthode, les pros de la plume sentimentale doivent mener une existence intime assez musclée par rapport à leur conception de la profession. Moi, je flirte avec l’opposition : pour que mes personnages soient bien vivants, angoissants, et baignent dans une boue sanguinolente, je dois revêtir la panoplie du parfait pantouflard un chouia vieux garçon. C’est le paradoxe absolu… et la condition sine qua non pour m’évader sur le papier.

  L’auteur de romans à l’eau de rose espère secrètement vivre un jour les mésaventures sirupeuses de ses personnages, donc il en parle – il n’en a peut-être jamais vécues. Il se défoule alors dans la création commerciale car il sait pertinemment que ses fantasmes appartiennent à tout le monde et qu’il est le mieux placé pour entretenir les besoins d’un lectorat frustré. Cela renvoie les psychiatres à leurs chères études, et la démarche, vue sous cet angle, m’interpelle et me plaît assez.

  De mon côté, ce que je fais endurer à mes héros, seuls mes pires ennemis mériteraient d’en subir les contrecoups féroces, tant je les manipule, les trimbale à un rythme d’enfer, les soumets à un régime de forçat…   

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  C’est comme un bourreau qui serait un papa gâteau et n’aurait aucun scrupule à générer des orphelins en coupant des têtes. Je suis un serial killer de la prose et je mène une double vie : l’une peinarde, bien calée dans ses charentaises, l’autre quelquefois amorale, souvent cynique, chaussée de bottes de sept lieues pour enjamber des territoires de haine et de mort.

  Je suis conscient de ne pas être un exemple à suivre, mais c’est ma manière, point barre. Il est trop tard pour changer mon fusil d’épaule et, comme je suis assez maladroit et allergique à la chevrotine…

  Mon éditeur n’est même pas au courant de mon train (?) de vie et de mon système de travail ; l’essentiel pour lui, c’est d’engranger le blé et de m’en faire goûter quelques grains.

  Un vrai paysan du livre, ce sagouin ! 

 

  Un jour – je venais d’atteindre ma majorité –, alors que mon vieux papa me demandait ce que je désirais faire plus tard, je lui répondis que mon ambition, c’était d’ouvrir une brasserie de nuit. Il m’a mis une torgnole à défigurer un chef d’œuvre en péril, tant cela l’avait mis en boule. « Pour te faire racketter, idiot ? C’est malin ça, tiens ! Tu distribueras plus d’argent que tu n’en gagneras et le fisc se chargera de te mettre sur la paille. La courte paille, oui ! ».

  Cela anticipait un peu sur l’attitude du psy – l’art et la manière de dégoûter les gens. Là, toutefois, il s’agissait d’un avertissement paternel… musclé, certes, mais c’était d’abord à subir physiquement, ensuite à méditer intellectuellement. Pas une manière détournée d’humilier un inconnu par le verbe et la pseudo-connaissance. Avec mon vieux papa, il ne fallait jamais s’immiscer sur les chemins tourbeux de l’incertitude…

  Point barre !

?

  Planté devant mon ordinateur, imitant une statue dans un square, je tentai de chasser de mes pensées ces trois faits divers dont l’association semblait surtout subjective. Sur le coup, je les avais jugés troublants à cause d’un lien obscur qui les unissait au sein d’un schéma (un rébus peut-être) labyrinthique. J’avais pressenti qu’une trame sous-jacente était tissée dans l’ombre, invisible mais présente. J’avais laissé parler mon intuition ; elle est si bavarde lorsque je la sollicite, qu’il serait criminel de la museler. Je me penchai légèrement, fixant l’écran éteint ; le regard flou, perdu dans le vague, on aurait dit que je fouillais le néant à la recherche d’une hypothétique étincelle. Un vrai flicard en quête d’une piste pour cueillir un malfrat à l’issue d’un flag, et qui croit la dénicher en contemplant son propre visage dans un miroir – ou dans une boule de cristal. Je me mis à pianoter machinalement sur quelques touches, et ce bruit de pattes de souris caracolantes, pour une fois, me laissa de glace. D’habitude, je l’appréciais, ce staccato de course trotte-menu.

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  C’était l’un de ces jours où l’on éprouve la sensation d’avoir endossé le corps d’un autre, tout en ayant conservé ses souvenirs personnels. Tout semble différent, sournois, sorti du contexte habituel. Caruso est soudainement muet ; le soleil est un invité surprise sur cette neige qui suspend bizarrement sa chute ; le café ne vous satisfait pas pleinement ; trois entrefilets somme toute banaux vous paraissent suspects parce que vous avez cru y déceler, à leur lecture, un point commun que vous êtes sans doute le seul à entrevoir…

  On se couche dans un lit, on y dort, puis on se réveille ailleurs… et cet ailleurs est une sorte de monde parallèle où la vie a été repeinte, restructurée par une main étrangère. C’est tout juste si les étoiles dans le ciel n’ont pas permuté ; sous l’effet d’une baguette magique, elles auront changé leur positionnement antédiluvien le temps d’un gros dodo. On a rajouté une couche sur le tableau déjà ébauché, et ce n’est plus la même approche artistique. Oui, dans l’air, la routine s’est figée, quelque chose a stoppé le processus. Quelque chose ou quelqu’un. Donc, si je voulais retrouver mes esprits et bosser, avec l’arôme du café trop amer en arrière-goût au fond de la gorge, il me fallait revisiter mes idées, sollicitant mon présumé talent de conteur l’esprit tranquille.

  Dans ma tête d’écrivain (créateur serait un bien grand mot !), l’image d’un bonhomme de neige lançant du haut d’un immeuble son balai à la manière d’une sagaie, pour cibler Caruso, l’oiseau mécanique, aurait dû s’imposer d’elle-même. Mais elle n’y fit pas son trou, choisissant la triste cohérence d’une bête morte de froid ou de vieillesse. Je souhaitai sur-le-champ ne plus l’entendre à l’avenir. Ce matin, le ciel avait miraculeusement cessé de semer sa poudre d’ange albinos – encore une expression souvent usitée chez les manipulateurs de plume facile parfumée à la rose.

  Le bonhomme de neige devait s’être liquéfié, coulant jusque sur le trottoir en empruntant la voie des gouttières. La sentinelle avait fondu, l’épouvantail n’effraierait plus les pigeons, et les gosses chialaient sur le sort funeste de leur œuvre, l’imaginant criblée de flèches solaires comme une poupée vaudoue ou un pantin de paille que l’on vient d’immoler. Dès le prochain enneigement, ils se remettront au boulot, habilleront le golem de glace d’un sac isotherme. Ou, mieux encore, ils se débrouilleront pour monter un vieux frigo sur le toit et, lorsque les nuages s’écarteront pour laisser passer l’archer de lumière, ils y enfermeront cette fragile sculpture d’hiver trop exposée.

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  Oui, ce serait une armure assurément inviolable !

  Sur la neige étalée telle de la crème Chantilly sur un gâteau – je crois qu’une plume facile aurait écrit meringue, non ? –, le soleil semblait patiner, glisser… Puis, se réverbérant sur les carreaux des fenêtres, il les transformait en vitraux de cathédrale. Les trottoirs luisaient : de véritables miroirs où il était plus simple de se foutre en l’air que de s’y admirer, prenant des poses ridicules de mannequin sur le retour. Dans mon bureau, chaque fois qu’à l’extérieur un mouvement naturel ou urbain dérangeait l’immobilité de l’espace environnant, les rideaux affichaient l’aspect d’écrans de cinéma où s’agitaient des ombres chinoises. La plus infime menace météorologique poussait les gens à se mettre à couvert comme si leur survie en dépendait.

  Je me souvins subitement de la fois où les matous du voisinage profitaient d’une accalmie, par une nuit d’orage, pour sortir draguer les minettes au joli minois, et réintégraient aussitôt leurs abris lorsque l’averse reprenait de plus belle. C’était il y a longtemps, mais mon cerveau avait enregistré  l’événement et me le resservait déguisé en songe éveillé.

  Là, des piétons pressés agissaient de la même façon, se retirant des écrans lorsque la glissade se transformait en chute ou les rares nuages en montgolfières sur le point de délester…

  Jadis, mes rêves s’imbriquaient, s’ordonnaient, imitant un roman feuilleton, une BD dont on distribuerait les pages une par une, tels des bons points à un élève doué. Aujourd’hui, c’étaient toujours les mêmes qui revenaient à la charge, singeant les mauvaises pensées ou les idées noires, contrastant avec la blancheur du paysage. Désormais, je n’avais plus besoin d’eux pour écrire, créer ; mais d’autres souvenirs leur succédaient, plus terre à terre, plus profonds. Et très personnels…

 

  Et comment ne pas s’offrir un petit flash-back familial… là, tout de suite. Un bon coup de blues, afin d’expulser de mon crâne ces infos dérisoires qui le violent. Oui, ce serait sûrement un bon remède, la solution idéale.

  Comment ne pas repenser à mon vieux papa…

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  Professeur de français et résistant de la première heure, il avait rencontré ma mère en Angleterre, où il venait d’être appelé par le Général de Gaulle pour diriger un stage de perfectionnement réservé à un aréopage de sous-officiers britanniques sur le départ. Et d’après ce qu’il me confia plus tard, lorsqu’il me narrait au coin du feu ses prouesses de « guerrier de la liberté », il ne fut pas peu fier d’avoir été choisi par un tel personnage. Ces hommes seraient parachutés non loin de certains points stratégiques et assureraient la logistique au sein de groupes maquisards, en Normandie, au cours de missions stratégiques visant la désorganisation de la défense allemande. Le débarquement des alliés était proche, ils seraient sur place avant l’arrivée du gros des troupes, il devenait donc urgent de leur enseigner correctement notre langue… uniquement pour la bonne cause. « Qu’ils la causent pour la bonne cause ! », affirmait-il, se fendant d’un sourire très éloquent, toujours le sens de la formule au coin des lèvres.

  Maman était cantatrice et se produisait souvent au Covent Garden de Londres – principalement dans les opéras de Mozart où, paraît-il, elle excellait. Son rôle fétiche était la Reine de la Nuit dans La Flûte Enchantée : deux arias terrifiantes de virtuosité y sévissaient, poussant l’interprète à culminer dans le suraigu. Ma mère possédait une voix au timbre cristallin, et cette tessiture de haute voltige lui convenait parfaitement, m’apprit mon père quand je fus en âge d’assimiler les subtilités de l’Art lyrique.

  Elle se nommait Laurence Webb. Ecossaise d’origine australienne, elle ne parlait aucune langue étrangère couramment, et pour son métier, c’était assez gênant. Mon vieux papa fit un petit extra. Dans un roman à l’eau de rose, ils se seraient rencontrés sur un quai de gare… Mais non ! Nous étions dans la réalité, et elle n’était pas forcément rose et belle, plutôt affreuse et plantée de coquelicots symbolisant des gouttes de sang dans un champ de bataille. Il lui donna envie de travailler, de « bosser notre patois ». C’était un faiseur d’images verbales, mon vieux papa, et il sautait sur chaque occasion pour donner de la couleur et du relief à des actes ternes ou anodins. 

  La guerre finie, ils se marièrent. Ensuite, pour des raisons climatiques, ils s’installèrent à Marseille, où l’air était bénéfique pour la santé précaire de maman. Elle était très fragile et la fréquentation d’une région positivement saturée d’iode lui avait été prescrite par un toubib irlandais.

  Dans son milieu très spécifique, on l’avait surnommée « frail lady », la frêle dame. Cela contrastait avec l’idée que l’on se faisait des cantatrices, mais elle n’était pas encore une diva et ne le deviendrait jamais. Papa lui avait trouvé un sobriquet dont il usait et abusait : Lolo Webb. Il ne l’appelait jamais ainsi en public, seulement en famille, bien qu’elle n’aimât pas spécialement qu’on l’interpelle de la sorte devant moi. Elle était très coquette, très réservée, effacée même. Ce qui était paradoxal et jugé marginal dans le giron de sa profession.

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  Oui, je suis né à Marseille. Plus tard, papa émigra à Paris, puis Lille lui tendit les bras. C’était un bon prof et beaucoup d’immigrants arrivaient dans le nord de la France… ils avaient besoin d’améliorer leur français, même si notre langue ne leur était pas totalement inconnue.

  Ma mère a cessé le chant, sacrifié sa carrière par amour pour lui, Clément Vernon, mais surtout pour m’élever moi, Cyrille Vernon, dans les règles du savoir-faire féminin. Elle est décédée, un jour, comme elle était venue au monde, dans un souffle : un virus tropical… sans doute amené sur le continent par le sirocco. J’avais six ans. Et pourtant, elle n’était venue dans le Midi que dans le but de guérir, pas de… Le paradoxe ajouté à la malchance. Mon vieux papa émit officiellement le désir d’être muté à Paris, car il était hors de question de s’éterniser dans la cité qui avait vu naître son fils chéri et disparaître sa fidèle épouse. C’était une sorte de double lien qu’il fallait rompre à tout prix, pour retrouver son équilibre de père. Déjà le hasard et le destin se tiraient la bourre, luttant pour une bien triste suprématie, alors qu’ils sont complémentaires, l’un découlant de l’autre, comme l’inondation d’une région résulte de la crue d’un fleuve trop arrosé par le ciel. Il se jeta alors à corps perdu dans son travail et prit les rênes de mon éducation d’une main ferme mais attentionnée. Appliqué, réceptif, j’étais un très bon élève ; ouvert, passionné, il était un formidable professeur. Et un maître à penser hors pair que l’on ne pouvait qu’admirer bouche bée.

  Ingrat, l’Opéra poursuivrait sans elle sa distribution de plaisir pour les yeux et les oreilles, toutefois la vie venait de me gâcher une raison de sourire plus souvent. Je suis resté à Paris, où mes talents d’écrivain s’épanouissaient suffisamment pour caresser l’espoir d’y demeurer encore longtemps. Nous habitions à deux pas du Champ de Mars, et je réside encore dans cet asile paternel qui, l’été, les jours de somnolence météorologique, conserve précieusement l’arôme obsessionnel des cigarettes tirées jusqu’à la dernière bouffée. Parfois, je me dis que c’est un mirage olfactif, parfois non… j’ai envie d’y croire, et c’est bien là l’essentiel. Et puis ici, dans la capitale, je suis sur place pour traiter avec mon éditeur. Et il faut bien reconnaître que Paris est une ville qui inspire l’artiste, le créateur… une authentique muse urbaine, avec ses rues coupe-gorge, ses bars louches, ses nuits de stupre et ses mystères alcoolisés.

  Mon vieux papa est mort d’un cancer de la gorge en 1978 (il avait soixante-cinq ans). Un comble, alors que c’est ma mère qui utilisait à saturation ses cordes vocales. Il fumait comme une locomotive – moi je n’ai jamais fumé, mais j’adore les locomotives.

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  Je me suis toujours efforcé de reproduire les qualités de mes parents et tenté d’effacer les défauts qu’ils m’auraient légués, sauf que je n’avais pas le courage de mon père et que ma voix ressemblait à celle de Caruso, le coq.

  Ce jour-là, je suis parti à Lille en catastrophe, optant pour le train et délaissant Emilie, ma chère vieille complice, la Simca 1000 – aujourd’hui, je roule en Jaguar mais ai gardé la sympathique antiquité sur roues dans le garage. Le Syndrome du Mécréant, une nouvelle tragi-comique teintée de science-fiction que j’écrivais pour un fanzine, demeura en l’état, à deux doigts (non… trois !) d’être achevée.

 

  C’était l’histoire tout à fait déjantée de Basic Vlad Poborsky, le « Hacker Fou ». Bien à l’abri dans sa villa parisienne, cet homme génial et athée congénital conçoit une sorte de virus informatique qu’il baptise « Virus-Embryon AT », puis le propage par le biais d’Internet. Passant par l’écran, son rayonnement amplifie l’intelligence, rend le mental des internautes plus fort, plus rigide, totalement hermétique au spirituel. Cela les transforme en robots cartésiens et véhicule la négation absolu de l’existence des fantômes, de la réincarnation, des soucoupes volantes ; les médiums, les voyants, les radiesthésistes et autres fricoteurs de surnaturel sont systématiquement traités de charlatans, bannis… Et, bien sûr, on chasse le grand méchant loup : Dieu ! On traque les adeptes de cette secte maquillée, récupérant au passage les brebis galeuses égarées ; on organise des safaris musclés pour déloger les colporteurs de légendes chrétiennes, les faux prédicateurs, les prophètes d’opérette. Le virus est ensuite transmis par le regard du cybernaute initialement exposé, qui devient dès lors un vecteur diabolique, un messager maudit, comme s’il transmettait sa conviction nouvelle par magie hypnotique – c’est une épidémie réelle via le virtuel. Un truc de dingue. Vous êtes une grenouille de bénitier, vous lisez un e-mail urgent, et patatras ! vous voilà subitement devenue une mécréante, et vous partez sur l’heure en croisade contre les bigotes. Il est impossible d’orienter une amnésie vers un domaine précis ; la foi n’est pas localisée dans le cerveau ; quand on oublie, tout passe à la trappe, on ne cible pas la case à effacer sur l’échiquier. Ce détail interdisait une attaque chimique généralisée. Le « Hacker Fou » pense qu’ôter les idées religieuses de la tête des croyants du monde entier annihilera leur envie de s’affronter, de se nuire, de se détruire. A la base, c’était une idée altruiste, l’embryon d’un bon sentiment dégénéré et mégalomane, de ceux qui vous rendent dictateur sans même vous en rendre vraiment compte au début. Après, tout s’enchaîne naturellement, et la tête enfle, les idées se tordent pour grandir plus vite, en force. Basic Vlad compte étouffer dans l’œuf le poussin guerrier s’apprêtant à se métamorphoser en coq de combat. Il est persuadé que croire en Dieu est une maladie, une altération de l’esprit… Seulement, sur le territoire de la vie, plane une ombre en forme de nuage d’orage… et elle est de taille ! Elle s’étale si vite qu’elle recouvre en un unique battement d’aile le monde voué à sa propre perte. La réaction tant redoutée par les résistants, les rescapés du lynchage à l’échelle planétaire ne se fait pas attendre. L’on détruit les Bibles, que les authentiques athées considéraient déjà comme un très bon livre de science-fiction ; on trépane les réticents du Clergé et leur enfonce un crucifix dans la cervelle ; on pend le Pape par les pieds au sommet de l’antenne de la Tour Eiffel, après qu’on l’eût ramené du Vatican dans un wagon à bétail bourré de cochons… Et surtout, les athées de la première heure prennent le pouvoir et détruisent l’intégralité des lieux de culte. Et c’est à ce moment précis que le texte prenait un virage loufoque imposé par le style très singulier du fanzine, dont l’intitulé suffisait à en expliquer la cocasserie : « Séance-Friction Magazine ». Munis de lunettes de soleil, le Comte Dracula et son armada de vampires investissent définitivement la planète des vivants… Le Diable n’est jamais mentionné dans le récit, car prêter foi à son existence, c’est accepter celle de son vieux rival, Dieu.

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  Et, tandis que le monde imaginaire de ma nouvelle se transformait en pique-nique géant pour sanguinaires revanchards et morts de soif, que mon départ précipité ne m’avait pas permis de rassembler mes idées et mes affaires, j’avais laissé engagée sur ma vieille machine à écrire une feuille totalement blanche où il ne me restait plus qu’à taper le mot « FIN ».

  Trois frappes avec un seul doigt.

 

  Bien après le décès de mon père, je ne possédais toujours pas d’ordinateur. Je n’avais pas encore les moyens financiers pour m’en offrir un, vivotant grâce à des petits boulots manuels totalement inintéressants, et l’héritage de mes pauvres parents nourrissait l’Ecureuil, mon compte épargne ayant été presque vierge jusque-là. Je n’avais stocké qu’une poignée de noisettes, et l’hiver s’annonçait rude, impitoyable…

 

Nouvelliste Principal chez « Séance-Friction Magazine »

 

  Avec le fric que je gagnais grâce à cet extra de plumitif dissipé et provocateur, je ne risquais pas de m’acheter une Jaguar, la bagnole de mes rêves… L’Ecureuil, même symbolique, aurait été un casse-croûte dérisoire pour ce fauve tapi, ronronnant, sous le capot. Un coup de griffe vif et précis, déchirant l’air et la chair, un claquement sec des mâchoires, et l’affaire serait réglée en un éclair… Cette insignifiante pitance de gros matou embourgeoisé, à l’œil terne et la patte molle, serait tout juste bonne à obstruer une carie du grand félin.

  Pour moi, la carie représentait quelques feuillets noircis d’encre et lus trimestriellement par des oisifs fans de science-fiction débridée.

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Nouvelliste Principal chez « Séance-Friction Magazine »

 

  Je trimbalais ce titre ronflant comme un fardeau, et ce fanzine anarchiste me rapportait si peu d’argent que j’épiais mon avenir au travers d’une loupe. On aurait dit Sherlock Holmes chassant l’indice qui clora son enquête. Je touchais à peine de quoi me payer des rames de papier pour continuer à rédiger des textes abstraits sur du concret. C’était un éternel recommencement… un travail à la chaîne, en quelque sorte. J’espérais me débarrasser très vite de ce qualificatif pompeux, pour le remplacer, dans les plus brefs délais, par celui d’auteur de best-sellers chez un éditeur réputé. C’était envisageable, ma foi… plus par ambition que par prétention, oui. Autodidacte par nature, j’aurais appris le métier sur le tas, reniant les ateliers d’écriture où l’on apprend à imiter les plus chevronnés, à entrer dans un moule, à flatter le lectorat et les maisons d’édition, certainement pas à s’exprimer librement avec le don de conteur que le hasard (ou le destin) a mis entre nos mains.

  Je n’osais pas écrire des trucs trop longs, trop tordus, je  persévérais donc dans le cynisme littéraire, m’infligeant d’une manière sadique le régime du cercle vicieux. Ainsi, je supportais de voir couler le sang ; les giclées d’hémoglobine ne me mettaient pas en joie mais cela me laissait de marbre, et je n’avais aucune crainte à contempler ce spectacle morbide digne de figurer dans un abattoir. J’avais été brancardier, je connaissais à fond le sujet. Par contre, un os brisé, une jambe arborant un angle bizarre, un bras retourné au niveau du coude… là oui, je réagissais, détournant aussitôt mon regard. Tenant fermement la civière, je ne pouvais m’empêcher de détourner les yeux à la vue de ce spectacle de squelette dégradé, et mon partenaire prenait l’initiative de permuter si je me retrouvais face à la victime démembrée et éprouvais une soudaine envie de guetter l’apparition d’une comète dans le ciel – même en plein jour. Un homme en train de mourir, aux infos télévisées, me troublait moins qu’une bête tuée dans un film… Voir mettre bas des femelles d’animaux me ravissait ; si c’étaient des femmes, cela me dégoûtait. Je trouvais les bébés laids à vomir et insupportables ; aussi n’avais-je qu’une envie en entendant leurs couinements incessants : leur tordre le cou. Comme un coq qui vous réveille tous les matins à l’aube alors que vous venez de vous coucher depuis vingt minutes, rentrant d’une virée de noctambule alcoolique, d’une patrouille nocturne.

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  Ces idées biscornues m’orientaient, m’influençaient dans mes écrits.

  Mais, heureusement, j’aimais par-dessus tout quand mon vieux papa me narrait ses exploits de résistant, lorsqu’il faisait sauter les ponts et les voies ferrées, pierraille et ferraille soudées par l’explosion. Un viaduc qui s’effondre n’avait aucune saveur particulière sans une locomotive et son convoi l’accompagnant dans sa chute, au sein d’un vacarme d’apocalypse.

  En les récitant de mémoire, il me restituait maintes fois les appels du Général de Gaulle, et me donnait systématiquement le frisson avec les quatre notes « londoniennes » qu’il imitait à la perfection. Plus tard, je me rappelle m’être réjoui lorsque fut élaboré le tunnel sous la Manche, puis créé l’Eurostar. Moi qui voyageais peu et ne prenais jamais l’avion, j’allais enfin me rendre en train dans le pays où s’étaient rencontrés mes parents, et le visiter en employant le même moyen de locomotion. Emilie, la Simca 1000, resterait au garage, où elle attendrait sagement mon retour, tel un bon gros toutou dans sa niche.

  Par la suite, j’écoutai souvent la cinquième symphonie de Beethoven :

 

Pom ! Pom ! Pom ! Pom !

  

  C’était un peu lui rendre hommage… à Beethoven, qui devait être un homme génial, et à mon vieux papa, qui l’était assurément.

  J’ignore encore si cette guerre et ses hauts faits d’armes en étaient la cause mais je commençais à apprécier sérieusement ce compositeur… ou bien, inconsciemment, c’était l’inverse. Avant même d’apprendre l’Histoire de France et les événements épiques, les actions héroïques s’y rapportant, on entend forcément, au moins une fois dans sa vie, les quatre fameuses notes de cette œuvre mémorable.

  En revanche, j’évitais de trop m’intéresser à l’Opéra, car cela évoquait ma mère, réveillant des souvenirs douloureux que je tentais d’enfouir au plus profond de mon âme, et je n’avais pas du tout envie d’ajouter les larmes du chant à celles de mon malheur. Je laissais donc Fidelio, l’unique opéra de Beethoven, dans la cabane au fond du jardin et, pour m’aider à ne pas l’en sortir, je me disais que c’était un joli nom de chien et qu’il risquait de prendre froid dehors, à l’air libre.

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  Très souvent, il m’arrivait d’écrire en écoutant de la musique, et chaque fois que je passais sur ma chaîne hi-fi une œuvre comme Pacific 231 d’Arthur Honegger, je ne pouvais m’empêcher d’élaborer une histoire délirante autour d’un déraillement de train sous un tunnel ou d’une collision entre deux TGV sur un viaduc. Parfois, après avoir mis la Chevauchée des Walkyries de Wagner à plein tube, je décrivais mentalement une attaque en piqué de chauves-souris belliqueuses, reproduisant Les Oiseaux, le film d’Alfred Hitchcock, avec une autre espèce. Je souriais niaisement devant mon écran, tout fier de la virtualité (et de la virtuosité) de cet effet, de ce coup pour rien, regrettant déjà de ne pas avoir eu l’idée immédiate d’incorporer des ptéranodons à l’attaque aérienne. Mais jamais je ne m’aventurais à reporter sur le papier ce que la musique m’évoquait. C’était un principe… également une attitude d’autodéfense, car je refusais toute influence extérieure qui pourrait pervertir (?) mes textes. Pour la métaphore, une femme se jetant sur l’amant de sa meilleure copine sous prétexte que c’est une affaire au pieu et que cette dernière a trop parlé.

  Ma rédactrice en chef, mademoiselle Clarisse Worken, s’en était inquiétée et, une fois, m’avait téléphoné en vociférant, assez énervée : « Et si vous écoutez Roméo et Juliette dans une version opéra, vous allez m’écrire une nouvelle à l’eau de rose, avec de la guimauve sur les murs et de la meringue à la place de la moquette ? Vous savez très bien que je refuse systématiquement de telles feuilles de salade, qui n’offrent qu’une vision ringarde et erronée de notre époque ! ». Lorsqu’elle était en colère, sa voix était si douce que j’éloignais le combiné de mon oreille en grimaçant. Je lui rétorquai que pour des raisons personnelles, j’avais fait une croix sur l’Art lyrique, et que rien n’était assez costaud pour détourner ma plume de son but dérangeant.

  Je soupçonnais les nouvellistes qui se plongeaient dans l’eau de rose de passer en boucle des rengaines de Didier Barbelivien, sifflotant et pianotant en cadence sur leur clavier, imitant d’illustres anciens qui, jadis, se tapaient Tino Rossi pour tartiner leurs pages de sirop en prose. Je suis persuadé que les pucelles et les boutonneux consomment leurs bouquins à deux balles après avoir programmé, en fond sonore, des chansons d’amour interprétées par des minets permanentés ou des lolitas tenant leur micro comme s’il s’agissait d’une glace à la vanille.

  Assurément, mes lecteurs d’aujourd’hui, eux, se farcissent des compressions musicales en lisant mes romans.

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  Chez le psy, alors que je sentais poindre à l’horizon l’instant suprême de m’étaler sur l’absence de relation amoureuse, je m’étais attendu à ce qu’il me crachât à la gueule, employant évidemment un ton vexant, une longue tirade sur le sujet.

  « Vous laissez les femmes de côté parce que vous avez idéalisé cette mère que vous avez si peu connue. Vous préférez vous passer de leur compagnie, craignant d’être materné par une inconnue, de trahir les rapports que vous auriez pu entretenir avec la légitime, et la déception qui en découlerait serait trop forte et définitive… trop lourde à digérer. Vous êtes tellement attiré par la destruction que vous niez la notion de couple et refusez de fonder une famille ! »

  D’où cette allusion au bain moussant et le parallèle avec le ventre maternel. Je n’aurais jamais dû lui parler de ma chère maman. Encore heureux que je ne lui aie pas laissé l’opportunité de me traiter de misogyne…

  Si je n’étais pas parti si précipitamment, comme si j’avais un vieux démon à mes trousses, je lui aurais touché deux mots de Marion Calmettes, la fille que j’ai fréquentée aux alentours de ma trentième année. J’étais tombé éperdument amoureux d’une droguée qui se prostituait pour se procurer l’argent nécessaire à sa consommation de dope. J’étais en manque moi aussi, mais pas de la même nourriture. Elle s’était présentée sur mon chemin tout à fait par hasard, alors que je recherchais plutôt une professionnelle du plaisir, et je l’avais prise telle qu’elle m’était apparue.

  Amoureux et bonne poire, j’avais tout tenté pour la soustraire à cette galère : la désintoxication dans une clinique après qu’on l’y eût admise pour une raison plus banale. Toutefois, le thérapeute avait été formel : « Si elle décroche complètement, il y a des risques à envisager, des retombées, et vous en serez la cible… Elle oubliera la drogue, certes, mais vous accompagnerez cette substance dans l’amnésie chronique dont elle sera la victime à la fois bénéficiaire et expiatoire ! C’est inévitable.».

  Ces propos évoquaient la prêtrise, pas la science médicinale ; mais je ne relevai pas ce que je considérai comme une injure, imaginant l’individu déconcertant me qualifier, en retour, de blasphémateur… Un comble !

  J’ai accepté les aléas de cette bonne action qui, il faut bien l’avouer, se blottissait derrière un geste profondément égoïste, s’y abritant avec l’énergie du désespoir. Ainsi, ce fut un échec personnel… et pour elle, une totale réussite. Elle avait oublié jusqu’à mon existence, et elle me remercia à peine d’avoir été à ce point altruiste (vraiment ?).

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  Soutirée au catalogue de mon passé, cette anecdote relativement importante me ramena dare-dare dans le présent. On aurait dit une invite de femme quémandant du sexe : une œillade aussi puissante qu’un aimant mais à ce point préjudiciable que l’on eût préféré être aveuglé par le soleil. On me tirait par la main alors que je tentais de stationner dans un créneau différent du temps.

 

  Le premier fait divers lu entre deux cafés faisait état du Mnézium2002, un médicament traitant un éventail limité de pathologies impliquant l’amnésie. Mais était-il pareillement efficace contre les « trous noirs » dus à la désintoxication ? De toute façon, à peine créé, il venait d’être retiré de la circulation, et mon ancienne copine affichait près de vingt ans de plus à l’arrogant compteur temporel qui mesurait la mémoire du futur.

  Pour celui-ci, il y avait une corrélation presque évidente avec mon vécu… Mais les deux autres ?

  L’avenir me le dira peut-être…

 

  Désormais, à cause de mon boulot et de ma manière de le traiter, je préfère me passer de tout rapport avec les femmes. Et lorsque j’ai envie de m’encanailler, de me nourrir d’amour, je me rends dans les quartiers glauques de Paris, où baignent les mystères alcoolisés et les sirènes friponnes… J’y achète de quoi calmer mon appétit et combler ma solitude.

  La création tue la récréation ! Ou réciproquement…

 

  Ma mère cantatrice, mon père prof de français, je ne pouvais que manier le verbe…

  Mais d’une autre manière : par la plume !

 

  Cette visite inopinée dans le passé m’avait fait repenser à cette nouvelle, Le Syndrome du Mécréant, et je fis tout de suite le rapprochement avec un cauchemar familier ressurgi de nulle part durant la nuit, à l’orée de cette folle matinée. Il m’avait terrorisé à peu près à l’époque de la rédaction de ce texte, et semblait en éprouver une telle nostalgie qu’il se prenait pour un boomerang onirique. 

  Oui, au cours de mon gros dodo de pantouflard, j’ai revisité un songe maudit (ou bien était-ce le contraire) qui m’avait déserté depuis une bonne vingtaine d’années et dont je me rappelais les moindres détails sans pour autant faire un gros effort mnésique. Suis-je allé vers lui ? Est-il venu vers moi parce que, sans l’admettre, je le réclamais ? Nous sommes-nous croisés sous la couette, tandis que je mijotais dans la soupe du néant et m’y sentais à l’aise ? Passait-il par hasard, et le destin l’avait-il sommé de se pencher une nouvelle fois sur mon cas ? Paradoxalement, j’avais revêtu le suaire d’un fantôme retournant dans le musée du sommeil pour hanter un rêve (le lieu du crime ?).

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  La falaise, les fausses mouettes, l’attaque de la chauve-souris, la mer qui n’en était pas une, la chute, la remontée, aidé par un… La tirade, l’injonction du… Je m’étais amusé à la respecter, au fil des années, cette petite phrase imagée, et cela m’avait plutôt bien réussi. Mais maintenant que mon style évoluait, que ma notoriété prenait de l’ampleur…

  « Laisse-moi mordre dans ton âme, et non seulement tu sortiras indemne de ce songe maudit mais, en prime, tu deviendras un grand auteur de best-sellers, un élément de l’élite littéraire, et, par la plume, tu loueras ma puissance, mon pouvoir… sinon… »

  Et pourtant, hier soir, en vidant mes poubelles, j’avais été mordu par le froid sévissant sur la capitale, pas par une chauve-souris !

 

  Hors du tangible, la morsure de ce serpent venimeux avait tracé une double cicatrice dans mon imaginaire, à la manière d’une voie ferrée… Où s’étaient plantés les crochets, deux petits trous (de mémoire ?) s’ouvraient sur des rappels sporadiques du passé, puis se refermaient aussitôt si les souvenirs débouchaient sur la mort du gisant endormi. J’avais esquissé brutalement un geste d’autodéfense, écartant l’objet de sa convoitise, moi en l’occurrence, et il avait dessiné sur ma peau une paire de sillons, oubliant volontairement de retirer ses pseudo-crocs de la chair de mon épaule… Je me demande même s’il n’avait pas éprouvé le désir de les laisser là où il les avait fichés, simulant une griffe, une signature. Je n’en souffrais que par intermittence, les scrupules jouant les trouble-fête, et la douleur pulsait comme une balise ou une lentille de phare, imitant un rhumatisme par temps d’orage. Se mêlant au sang, le venin apposait sa fièvre sur mon front, noyant mes yeux et inondant mes joues d’une sueur malsaine, nauséabonde.

  Mais, embrassant les lèvres de cette faille, l’évocation d’un second cauchemar s’engouffra, succédant en un fondu enchaîné au précédent. Le coquin s’était caché derrière l’autre, se calfeutrant dans mon inconscient, et seule ma troisième tasse de café bien noir l’en délogea, le mettant au goût du jour. Un train peut en cacher un autre, dit-on ; les mauvais rêves sont donc des trains… des trains de vie.

  Tapi derrière une connexion cérébrale, il se tenait en embuscade, visiblement programmé pour jaillir en un éclair, habile soldat ou fauve affamé, s’extériorisant en cas d’assoupissement de l’ennemi (de la proie ?) déjà blessé lors d’une première escarmouche. Afin de porter l’estocade peut-être…

  Le lâche ! Le gredin !

  Le maudit !

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  Un homme en gabardine sort de chez lui à l’aube, il marche dans une rue jonchée de poubelles, sous la pluie ; il croit voir un chien errant qui traverse la rue, sous ses yeux, le poil sale et mouillé, mais l’animal n’a aucune existence : il n’y a pas de chien !

  Plus tard, l’homme se trouve dans un train, l’averse fouette le wagon ; il croit voir des vaches paître, certaines se vautrant dans l’herbe grasse, mais c’est une illusion : il n’y a pas de vaches !

  Plus tard encore, il marche sur une digue, des trombes d’eau l’inondent ; il croit voir des mouettes s’ébattre autour de lui, l’encerclant, mais c’est une vision : il n’y a pas de mouettes. 

  Plus loin, arrivé au pied d’un phare, l’homme voit surgir soudain de nulle part une locomotive empanachée d’une épaisse fumée. Il a l’impression qu’elle sort d’un tunnel creusé à même la verticalité pierreuse de ce donjon des mers. Elle fonce sur lui, roule sur son corps de pantin désarticulé, le réduisant en bouillie sanguinolente…

  Et là, c’est la réalité… la triste et terrible réalité !

 

  Evidemment, je n’étais pas cet individu, mais je le suivais telle une ombre, le cernais tel un halo.

  Non, mieux… j’étais à la fois SON ombre et SON halo !

  Sauf lorsque la locomotive folle lui… Alors là, j’avais endossé la peau du machiniste et, arborant un air cruel, je fixais cet homme en gabardine, mes yeux rougis par la haine et les escarbilles, tandis que la distance de l’impact se réduisait comme au ralenti. Abattu, vaincu, les bras ballants, il ne pleurait même pas ; son regard appelait le néant, le réclamait de toute urgence…

  Il n’avait pas à s’en soucier, j’étais là pour exaucer son vœu.

 

  Je m’étais réveillé en sursaut, fuyant cet abominable cauchemar où s’emberlificotaient les vues de l’esprit, les perceptions panoramiques et les réalités subjectives, pour aboutir à un anéantissement totalement surréaliste… mais qui paraissait si vrai que…

  Je me suis rendormi dans les draps gluants, pour me réveiller deux heures après, suant, au sein d’une bulle de silence inhabituelle et, finalement, assez dérangeante.

  J’étais tellement trempé que je me suis demandé si…

  Un noyé.

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  Si je n’avais pas terminé ma tasse de café, je me serais étranglé avec, et elle m’aurait échappé, éclaboussant l’écran de l’ordinateur avant de tomber parterre, rebondissant sur la moquette… Sur un carrelage, elle aurait éparpillé des miettes de porcelaine et j’aurais dû m’employer avec un balai, perdant un temps précieux à des travaux ménagers.

  Cet ersatz de songe maudit avait, me sembla-t-il, un rapport étroit avec le deuxième fait divers lu sur le canard, ne serait-ce que par le titre mentionné du premier roman de Georges Moss : Le Phare des Tempêtes !

  Le phare !

  Je ne suis plus un adepte des coïncidences – plus jeune, je l’ai sans doute été, mais l’expérience du vécu a calmé mes ardeurs naïves.

  Je ressentis le besoin impérieux d’un autre coup de fouet rapproché, pour me remettre les idées en place, car elles s’étaient très vite dispersées, à l’image de la tasse de porcelaine si le sol n’avait pas été moquetté. Un quatrième café serait le bienvenu ; je me le servis en tremblant. La caféine n’allait pas arranger mes affaires. J’étais un maniaque du thermos, il me suivait partout dans la maison, toujours fumant dès l’ouverture du bouchon… L’arôme qui se mélange aux senteurs domestiques des petits matins routiniers, tandis que dehors, l’aube s’installe, offrant sa fraîche lumière à la mélancolie urbaine. Un éternel recommencement de pantouflard. Mon premier geste au saut du lit, une sorte d’urgence : la cafetière en route, puis l’opération « vases communicants » avec l’indispensable thermos.

  Et ce dernier entrefilet, le vernissage de l’artiste peintre dénommé William Smith, quand se manifesterait-il indirectement ? Etais-je confronté à des mondes parallèles où les événements s’enchevêtraient ? Que me réserverait encore cette folle matinée ? Et quand croiserai-je un contexte similaire au dernier élément du trio d’infos ? Même si le ministre des intuitifs les avait rangés avec les dossiers définitivement classés, au moins deux d’entre eux avaient trouvé un corollaire. Celui concernant le Mnézium2002 avait étrangement voyagé dans le passé ; pour un médicament guérissant de l’amnésie, c’était prédestiné.

  Manquait une clef pour ouvrir la porte du mystère. Je pressentais qu’un parcours labyrinthique m’attendait derrière le battant, serpentant dans une nuit d’encre proche du vide sidéral et débouchant sur d’autres énigmes. Mais où dénicher cette issue ? Et comment ?

  Une fois de plus, l’avenir me le dira. Au fil des étapes, il dictera ma conduite, car je préfère être dirigé par lui que le forcer à anticiper. Toutefois, je craignais que le temps ne fût sollicité plus tôt que prévu par le destin – que je n’ose même plus comparer au hasard.

 

  De ma main libre, simulant un désintérêt subit, je tapotai nerveusement sur le clavier, scandant les quatre célèbres notes de la cinquième symphonie de Beethoven, la « symphonie du destin »

  Des mots illisibles s’affichèrent sur l’écran ; pourtant, dans ma tête, c’était d’une cohérence exemplaire, absolue :

 

Pom ! Pom ! Pom ! Pom !

 

 

?

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(Acte II)

 

Cyrille Vernon et le Mystère de Paris

 

 

  Il y eut une sorte de déclic : tout le contraire d’une déchirure. Partout dans mon esprit, des failles se refermèrent, scellant des portes de sortie, et, telle une mise en quarantaine, emprisonnèrent mes pensées vagabondes. Une suture généralisée, en quelque sorte… après une cicatrisation accélérée. Le retour à la réalité fut enfin conjuguée au présent, et il me fallait y reprendre pied dans les plus brefs délais car mon boulot et mon équilibre en dépendaient. J’avais lancé un boomerang à l’aveuglette, et voilà qu’il me revenait, s’immobilisant miraculeusement à quelques centimètres à peine de mon front ! Je sentis son ombre investir mon visage, comme un croissant de lune.

  A la vérité, ces flash-back à répétition et ces cauchemars spectraux m’avaient distrait de cette routine jouissive que d’aucuns jugent triste à mourir. Ce n’était pas une tare puisqu’elle étanchait la soif de lecture de mes fans. C’était un mal utile, et peut-être leur était-il nécessaire dans des cas bien précis : amoureux de sensations fortes, oisifs avides de fantasmes, handicapés physiques… Quelquefois, il leur arrivait d’avoir la bouche asséchée, criant fort lorsqu’un nouveau titre avait du retard à la parution, au risque de se déchirer les lèvres jusqu’aux commissures, réclamant à boire, par pitié… Si certains y dénichaient assez d’énergie pour se redresser, le combat contre l’ennui se doublait d’une guérison aussi passagère que miraculeuse, et je ne pouvais que m’en féliciter.

  Mais moi, grâce à ce contexte, je vivais décemment, et la honte ne m’effleurait même pas ; m’ignorant, elle s’envolait vers des cieux hypocrites. J’avais caché ma manière d’opérer aux critiques, et ils me foutaient une paix royale. S’ils avaient eu vent que ces récits débridés étaient l’œuvre d’un sédentaire, ils auraient enquêté, me harcelant, cherchant la petite bête… Ils auraient tenté de démasquer l’insignifiante faiblesse, pour lui opposer leur force virtuelle. Ils auraient délégué des espions, des taupes, soudoyant le facteur, le livreur du supermarché du coin, le traiteur… Je serais devenu parano. Oui, ils rengorgeaient leur fiel hémorragique parce que j’étais sage comme une image, et aucune brume matinale alcoolisée, reliquat d’une nuit de stupre, d’une patrouille nocturne, ne brouillait jamais ma vue au saut du lit. Ces tristes sires à la plume vengeresse ciblent plutôt les auteurs de best-sellers qui surfent sur les vagues d’un océan psychédélique dans les bars à putes, s’affichent avec la jet-set, sont invités régulièrement par les médias ou à l’Elysée.   

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  En ce moment, j’écrivais Nuages de Feu sur le Styx. Une sombre histoire d’exploration souterraine dont le sujet rappelait vaguement Voyage au Centre de la Terre de Jules Verne, mon modèle lorsqu’il s’agissait de s’évader, de nager sous la surface du palpable… De barboter sous l’écorce. Cela évoquait également la série des Bob Morane d’Henri Vernes, dont chaque titre et son sujet trottaient encore dans ma tête, à la manière d’une ponctuation, et jusqu’à ce jour, il m’avait été impossible de ne pas y songer en bâtissant la trame de mes intrigues.

  (Verne, Vernes… Décidément, sur un plan strictement phonétique, ce nom me fascinait autant que les nombreux livres qu’il paraphait. A une lettre près et avec beaucoup d’imagination, on aurait pu se demander s’il n’y avait pas là un clin d’œil de la providence.)

  Avec ce livre, où je prenais souvent l’ascenseur pour plonger au creux des fondations, je souhaitais stagner au sommet des ventes…

  Dans Le Magma de la Lune, c’était à peu près le même thème, mais décalé, resitué. J’avais « satellisé le centre de la Terre » – réflexion émise par mon éditeur lorsqu’il prit connaissance du tapuscrit.

  Là, j’avais appuyé sur le bouton réservé à la distribution des billets pour les hauteurs célestes…

  Mais ce n’était qu’une impression.

 

  Dans mes romans, il est essentiellement question de baroudeurs qui, à la recherche d’un trésor, d’un moyen de s’enrichir, sont contraints de sauvegarder une planète, un monde, afin de subsister, clause du contrat indispensable pour recouvrer leur honneur perdu et ainsi achever leur quête initiatique. Ma foi, rien de bien original au départ. En parallèle, pour égarer mon lectorat, je crée une trame psychologique dans laquelle le héros se mesure à ses propres démons et met sa vie en danger pour en réchapper. Il ne sauve pas celle des autres, non, il constate tout simplement que la sienne est précieuse, fondamentale, et lutte dans le but de préserver l’existence de ses congénères, victimes de la réaction en chaîne qu’il a provoquée. Il appartient à une pensée collective, et un individu qui survit pousse ses voisins à l’imiter, quitte à s’exposer et à en subir le contrecoup, le retour de manivelle (du boomerang ?).

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  Je pars du principe qu’un voyou est un adepte du renoncement masochiste, il se complaît par dépit dans la difficulté, l’interdit, le négatif… C’est un aventurier de la déprime, un consommateur de stress. Dès lors, ces mercenaires du mercantilisme, ces chasseurs d’or sans foi ni loi redécouvrent leur humanité à la fin de mes bouquins. Le danger les rend humbles, leur restitue les scrupules égarés en route, et ce n’est pas la lâcheté qui décide de la cessation de leurs élucubrations périlleuses, mais l’envie de découvrir des trésors plus intimes, plus personnels : la tolérance, l’altruisme, la bonté d’âme, le désintérêt…

  Inestimable !

  Evitant de verser de l’eau de rose sur le texte, je m’ingénie à balader mon personnage central (?) dans deux univers littéraires antinomiques, l’un concret, réaliste, l’autre proche du cauchemar éveillé, ne me privant jamais de mêler des actes gore aux scènes aseptisées, parfois ringardes… Le souci du détail choc, le frisson, le vertige, souvent au détriment d’une cohérence censée sauter aux yeux, et le mépris des grandes sagas (trop sages) où l’on se noie car cela déborde de flotte joliment rosée, de confiture acidulée à l’excès. Mes fans aiment mourir alors qu’ils se croient sauvés ; ils ne prisent pas l’atmosphère électrique annonçant l’orage, ils réclament du ciel bleu juste avant le coup de foudre fatal.

  Très récemment, à l’occasion de courtes vacances, je m’étais baigné dans le marigot de Serge Brussolo et la soupe de Stephen King. Le roman du premier nommé m’avait enthousiasmé de par son ambiance vénéneuse plus suggérée que décrite, alors que le second m’avait saoulé avec ses interminables digressions, et son pavé m’était tombé des mains au bout d’une centaine de pages. Je ne m’étais pas endormi, non, mais j’avais frôlé l’assoupissement ; en tout cas, j’avais bâillé comme une carpe hors de l’eau. Il m’avait fallu dix minutes pour jaillir de cette somnolence où je m’engluais…

  Cultivant intelligemment mon adolescence, j’avais dévoré toutes les œuvres de Jules Verne, et j’y avais non seulement pris du plaisir, mais de plus, cela avait propulsé mon envie d’écrire vers une évidence de projet. Je ne lisais plus depuis longtemps, manquant de temps et craignant d’être tiraillé entre le désir d’imiter de célèbres auteurs bien ancrés dans la place et la peur de leur ressembler par l’influence dont mon subconscient pourrait se nourrir. La gloire ne me donne pas la grosse tête, toutefois si je côtoie ceux qui trouvent normal de porter une auréole sur leur casque lourd, ne va-t-elle pas enfler démesurément ? Gardera-t-elle des proportions raisonnables ?

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  A la fois troublé et obsédé par mon introspection, que j’associais volontiers à ma découverte « tricéphale » au gré des pages du canard, je n’avais pas vu les heures défiler. Dopée par le trio d’infos, cette visite inopinée dans le passé avait stoppé mon horloge interne ; néanmoins, l’autre, la vraie, continuait à tracter la planète sur les rails d’un éventuel (?) futur. Une pendule semblable à une locomotive… La métaphore était osée mais méritait que l’on s’y attarde ; je décidai de m’en resservir à la rédaction de mon prochain roman. Ceci dit, terminer celui mis en chantier, squattant un faible rayon du disque dur, cet étrange fromage, était bien plus d’actualité. Je n’avais rien produit durant une seule matinée et la sensation d’avoir pris un retard monstre me hantait déjà.

  Dans le jardin et les alentours urbains, la neige avait fondu, et un timide soleil perçait, déchirant les rares nuages. C’était désormais une météo de saison. Nous étions en octobre tout de même… pas à Noël !

  Il était près de midi et ma quatrième tasse de café trônait sur le bureau, vestige d’une matinée angoissante, à côté du clavier de l’ordinateur où je n’avais pianoté, finalement, que pour interpréter du Beethoven, virtuose d’un surréalisme domestique. Aujourd’hui, contrairement à l’habitude, mon imagination hibernant, la routine m’avait rendu intellectuellement paresseux… Mais était-ce bien un jour comme les autres ?

 

  Il devenait urgent que je fasse le vide dans mon esprit car j’attendais quelqu’un en début d’après-midi, et à cause de cette agitation mentale, j’avais isolé la réalité sur une voie de garage.

  Au lieu d’inviter cette personne au restaurant, je lui avais proposé de venir boire le café à la maison, à 14 heures. Lorsque je lui avais donné cet insolite rendez-vous, lui indiquant mon adresse, elle avait aussitôt accepté ; on aurait dit qu’elle était poussée par un élan incontrôlable, un coup de vent (le mistral à Paris). Elle n’avait même pas pris la peine de me dévoiler immédiatement la raison de son empressement à acquiescer. De toute façon, son engouement était si spontané qu’uniquement un être primaire ne l’aurait pas deviné à l’autre bout du fil. Je l’avais imaginée serrant le poing, ébauchant en signe de victoire un mouvement de haut en bas avec son bras, le coude venant heurter son thorax, hurlant un « yes ! » retentissant qui aura sollicité sa voix dans le suraigu. La tessiture de ma très chère maman.

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  C’était une femme, bien sûr : elle s’appelait Miranda Fabbri. Une sorte de journaliste biographe, je crois. J’aurais pu d’entrée passer pour un avare ou un mufle mais je désirais rester sur ma réserve, et nul lieu plus approprié qu’ici n’était à même de m’apporter un meilleur réconfort moral, une protection quasi totale contre le monde du dehors. J’habitais un bunker, et j’en étais à la fois le maître et le chien de garde. C’est tout juste si cette intrusion n’était pas à considérer comme le premier symptôme d’une maladie à traiter à la racine : l’ouverture sur l’extérieur par réciprocité. Si tu ne vas pas à l’extérieur, ouvre ta porte, et c’est l’extérieur qui… Mais je cherchais à désacraliser l’instant, et m’exposer en public avec une femme était plus fidèle à ma logique que de l’inviter à mon domicile… C’était assez paradoxal, ma foi, cependant j’étais la victime de cette phobie, pas le prédateur. 

  Dans mon esprit, elle ne pouvait se présenter en ma demeure que pour des raisons professionnelles ; ailleurs, c’était exclu… J’étais sur mes terres, je régnais, et la moindre entorse à ce règlement m’aurait terriblement stressé. Ailleurs, c’étaient nos voisins de table, et ils se seraient chargés de travestir notre tête à tête improvisé, narrant plus tard à des collègues cette pseudo-idylle naissante dont ils auraient été soi-disant les témoins privilégiés. J’avais le plus grand mal à admettre les interprétations hâtives des gens désœuvrés car cela m’effrayait. La plupart n’ont pas de vie effective, aussi ils se font une joie d’en inventer une, toute virtuelle, chez les autres… et les voisins de table, affichant leur mixité en duo, sont des proies idéales.

  C’était une relation de travail inattendue, et dès lors que Miranda Fabbri passerait le seuil de mon antre, elle deviendrait un ersatz d’être asexué, une pièce rapportée. Ange, ombre et fantôme : les trois pour le prix d’une. Elle aurait pu trouver cela humiliant, je le sais pertinemment, mais elle était là pour bosser, pas pour entrer dans des considérations existentielles. Sans même la connaître, dans ce domaine, j’étais sans doute plus doué qu’elle. Mon passé était si… riche !

  Oui, j’aurais pu rejoindre cette personne dans un bureau, le sien peut-être, où l’on m’aurait reçu en prenant des gants, assez obséquieusement, néanmoins je préférais être sur mes gardes, assiégé sur mon territoire de ma propre initiative. Il m’avait paru au téléphone que mon interlocutrice n’était nullement étonnée de ma décision, de mon idée, et si j’avais dû me fier à son timbre de voix enjoué lorsque je lui proposai ce rencard égoïste, elle en était, au contraire, ravie.

  Peu importe où elle mangera à midi ; personnellement, je n’ai pas faim, alors…

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  Si Raoul, mon éditeur, s’était permis de m’imposer cette présence, c’est justement parce que je ne lui avais jamais parlé de ma façon de fonctionner, dans la solitude, imitant un ermite. A l’issue de cet improbable aveu, il se serait arrangé autrement, c’est certain, mais pas de cette manière que je jugeais cavalière.

  Tel est pris qui croyait prendre. On peut en effet dire que j’ai été pris à mon propre piège et… très surpris.

 

  A mots couverts, deux mois plus tôt, tandis qu’il me titillait sur la date de parution prévue pour Nuages de Feu sur le Styx, et alors que je pataugeais dans les marécages situés aux environs de la moitié du récit, il avait fait allusion à une éventualité analogue. Il m’avait demandé assez mielleusement si raconter ma vie à quelqu’un, qui transcrirait, me situant dans le temps et l’espace, me dérangerait ou non. Ce n’était pas un projet, seulement une hypothèse à l’étude. J’avais éludé d’un revers de la main, lui signifiant que ce n’était pas d’actualité. Comme d’habitude, parce que cela l’arrangeait, il avait traduit par : « M’en fous ! Agis comme il te plaira ! ».

  Raconter ma vie… Mais à qui ? A quoi ?

  Vous pensez bien… ce gros ours au prénom si doux ne pouvait que rugir avant de lécher le miel.

 

  Cette jeune femme venait d’être contactée puis « embauchée », pour rédiger ma biographie. Encore une occasion pour ce sacré Raoul de se remplir les poches sur le dos de mes fans, sollicitant une fois de plus leur passion via le portefeuille. Concept moderne, système corrompu… Approche détestable que je ne pouvais fuir, même si c’était contre ma nature d’étaler le privé en public. On ne refuse pas une opportunité d’être découvert par les fans d’autres auteurs… à condition qu’ils soient positivement curieux et n’appartiennent pas à cette catégorie de lecteurs qui se prennent pour des élus parce qu’ils aiment un écrivain en particulier. Cela ressemblait à une secte, n’est-ce pas ? Ce n’était pas mon trip.

  De toutes mes forces, je maudissais Raoul d’avoir pris cette initiative ; le connaissant bien, il avait sans doute jugé que cela rapporterait gros pour sa boîte, et accessoirement pour ma pomme. Et puis, j’avais envie de réussir, et pour réussir dans ce rôle ingrat, il faut s’offrir, se livrer corps et âme à ses admirateurs.

  Se déshabiller ! Un strip-tease pire – et plus intime – qu’un dépiautage ! 

  Quand je pense que je venais de prendre un bon bouillon de souvenirs et qu’il me faudrait bientôt les étaler à nouveau, cette fois-ci de façon prolixe, précise et rigoureuse… J’en avais déjà la nausée.

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  Je devenais un auteur à succès, aussi le lectorat réclamait plus de détails sur ma vie privée. C’est ainsi que cela fonctionne aujourd’hui : la vie privée de l’auteur intéresse le public autant, sinon plus, que ses romans.

  Ce sont les risques du métier !

 

  Dieu que le temps passe vite ! On sonnait à la porte.

  C’était elle.

  Ce ne pouvait être qu’elle… Elle était en avance. Cela commençait plutôt mal car j’étais très pointilleux sur les horaires de rendez-vous. Mais bon, mieux vaut arriver avant qu’après. Après, bien souvent, le retardataire se retrouve seul, comme un naufragé sur une île déserte, et pourtant, c’est lui qui a gâché la fête, coulé le bateau…

  Fébrilement, je me levai et me dirigeai vers l’entrée (de l’antre ?) ; devant la porte, la main tremblante et électrique posée sur la poignée, je ne pus m’empêcher de regarder par le judas.

  Et ce fut comme un coup de foudre…

  Un orage sous mon crâne…

  Un tourbillon m’emporta, vertigineux… Juste le temps de susurrer : « Maman ? C’est toi ? ». Puis de me ressaisir aussitôt, une fois ce mot magique lâché dans un murmure.

  Miranda Fabbri ressemblait trait pour trait à ma très chère maman !

  A Lolo Webb !

  A « frail lady » !

 

(Déconnexion)

 

?

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Reality Show

 

 

 - Le Mnézium2002 a été efficace au-delà de nos espérances.

 - A ce point ?

 - Oui, absolument.

 - Expliquez-vous.

 

  Monsieur Cyrille Vernon était suivi depuis plusieurs années par le professeur Rémy Moscatel, un as de la médecine encéphalique qui se fit épauler, au cours des derniers instants du traitement, par un psy émérite, le docteur Wilhelm Strauss. Ce dernier a diagnostiqué que dans un tel cas pathologique, la présence fortuite de la neige à une époque décalée symbolisait l’évolution logique préludant à la sortie du coma de leur patient. Et le mutisme inexplicable du coq signifiait sans aucune équivoque qu’il quittait son état amnésique grâce au Mnézium2002. L’amélioration subite et incompréhensible de la météo figurait, elle, une anticipation sur l’arrivée de mademoiselle Miranda Fabbri, car elle est censée avoir ensoleillé la vie de monsieur Vernon. C’était un heureux présage, un signe positif du subconscient qui voyage parfois dans le futur pour notre bien…

  Ce ne sont que des hypothèses mais il faut bien reconnaître qu’elles tiennent la route. Ensuite, le professeur Alphonse Klein, en lui injectant du Mnézium2002 dès son émergence du néant, a réussi son coup avec brio. Ce trio de médecins compétents a réalisé là un exploit, un authentique miracle ! Et pour l’anecdote, vous le constaterez vous-même, beaucoup d’éléments de cette affaire vont aller par trois.

  Le jour où il a appris la mort de son père, la SNCF étant en grève, Cyrille est parti en catastrophe au volant de sa Simca 1000. Arrivé à un passage à niveau, juste avant d’entrer dans Lille, un orage terrible a éclaté ; pendant qu’il était comme d’habitude fasciné par le train lancé à pleine vitesse, il a été foudroyé sur place. Commotion cérébrale. Vingt-cinq années de coma. A la fois légume et cobaye car un léger frémissement – une lueur minuscule et lointaine dans son encéphalogramme – donnait à penser qu’il y avait une chance infime de retour à la normale dans un avenir impossible à dater avec précision. Le professeur Ernest Flamantin, qui le traitait à l’époque, était un homme patient et entêté : il s’était juré de ne partir à la retraite qu’une fois son malade tiré d’affaire. Ressuscité, en quelque sorte. Hélas, il est décédé entre-temps, et son successeur, le professeur Rémy Moscatel donc, pour honorer sa mémoire, a décidé de poursuivre l’expérience. Et puis ce médicament, le Mnézium2002, créé tout récemment par le docteur Vincent Mareuil, fut mis sur le marché pharmaceutique à point nommé, car Cyrille s’extirpa du coma totalement amnésique.

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  Tout ce qu’il m’a raconté sur sa vie depuis 1978 a été rêvé, inventé, façonné par son inconscient. Le docteur Strauss a déclaré qu’il sculptait ses fantasmes, les modelait à sa convenance. C’est un vaste songe mythomaniaco-dépressif, affirmait-il. Une existence factice qu’il s’est dénichée durant son absence clinique de la réalité. Il a vécu par procuration une existence artificielle pendant vingt-cinq ans. Même le jour de l’annonce de la mort de son père, il l’a « fabriquée » comme cela l’arrangeait, imaginant avoir pris le train alors que c’était erroné puisque la SNCF était en grève. Strauss est persuadé que le Mnézium2002 l’a fait délirer, le projetant dans un monde virtuel, et que cela a amplifié et modifié les souvenirs de ce rêve qui a succédé à sa vie effective, celle-ci ayant cessé le jour du coup de foudre, au passage à niveau. L’on peut dire cela autrement : à cause du Mnézium2002, il prend ses désirs pour la réalité, mais il a véritablement conscience que c’est palpable. Ce n’est pas de la folie, non, c’est un fantasme en trois dimensions. Tel un sculpteur qui modèlerait la statue d’une déesse en se fiant à l’image de son idéal féminin et non pour demeurer dans les normes de la création mythique. Il lui suffit d’y penser pour que la sculpture naisse sous ses yeux, mais il lui est impossible de la toucher, de la caresser.

  Strauss a décidé de cesser le traitement au Mnézium2002, jugeant que sa mémoire reviendrait petit à petit, reprenant une consistance plus… tangible. Désormais, on le garde en observation, mais la guérison définitive est envisageable dès la semaine prochaine. Il repartira à zéro ; seuls ses souvenirs seront flous au début ; ils s’éclairciront progressivement. Comme le soleil écartant les nuages pour accélérer la fonte des neiges. Vous devinez l’allusion. Dans son délire, Cyrille a, d’ailleurs, inversé la réalité, prétendant avoir lu l’article du journal où il était mentionné que le Mnézium2002 était retiré de la vente libre, alors que la vérité se situe à l’opposé. On dirait qu’il a cherché à diaboliser un produit apte à le guérir, ou au contraire, réfutant cette attitude masochiste, a-t-il prêché le faux pour avoir le vrai. Ainsi souhaitait-il que ce médicament fût efficace en niant son existence même. C’est une réaction paradoxale maintes fois observée chez les… « délirants ».

 

 - Mais pourquoi vous a-t-il mis vous tout spécialement dans la confidence, avec ce long étalage de scènes mythomaniaques où il s’implique si intimement ? Vous, son infirmière attitrée, si je puis dire. A mon avis, c’était plus logique de se confier au psy. Et pourquoi avez-vous contacté la presse, moi en l’occurrence ?

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 - C’est tout simple, vous savez… Je fais partie intégrante de son délire mythomaniaque. Il me prend pour Marion Calmettes, la jeune droguée qu’il a fréquentée lorsqu’il avait trente ans ; il semblerait que mon physique lui évoquât cette personne. Un report d’affection sans doute, comme avec Miranda Fabbri, qu’il a assimilée à sa mère, lui trouvant une ressemblance qui n’existe probablement que dans son imagination. Il l’a rêvée ainsi dans sa propre fiction. Quant à votre seconde question… j’avoue que c’est parce que son cas est intéressant et que cela peut lui mettre le pied à l’étrier, car il désire réellement devenir écrivain. Peut-être qu’il n’est pas trop tard. Il est tellement obsédé par son grand-père, mineur de son état et dont il ne parle presque jamais, qu’il écrit des romans où il est toujours question de voyages sous l’écorce terrestre, loin de la surface. Il est allé jusqu’à demander à son ami Raoul Piton de changer l’intitulé de sa boîte : dès lors, les Editions du Python sont devenus les Editions Mines d’Enfer. Mine de fond, mine de crayon… le parallèle ne vient pas tout de suite à l’esprit, mais bon, c’est un caprice de star ! Non, il n’est pas trop tard, croyez-moi. C’est quelqu’un de touchant, de fascinant quand on s’attarde sur sa personne au quotidien, et je pense être la mieux placée pour affirmer cela. Maintenant, beaucoup d’années ont passé ; mais pour lui, le compteur temporel est resté bloqué au jour de la mort de son père. Vous savez… c’est un simple cheminot, un aiguilleur plus précisément, et si on peut attirer l’attention sur lui, il aura de bonnes chances d’améliorer sa condition sociale et de réaliser son fantasme : devenir auteur de best-sellers. Si vous publiez ce que je vous narre de sa vie réelle et de ses fantasmes auxquels il a donné vie grâce au Mnézium2002, non seulement vous attirerez l’intérêt des lecteurs sur votre magazine, mais également sur sa vocation d’écrivain ainsi que sa condition d’homme simple et courageux qui vient d’endurer un calvaire sans égal. Je ne vous cacherai pas que cela fera de la pub pour la clinique, pour le médicament. Tout le monde y trouvera son compte. C’est tout de même une aubaine pour une chroniqueuse de talent comme vous… et pour une simple infirmière dont le dévouement est absolu. Cela peut même relancer la vocation.

 - Un sentiment et des propos qui vous honorent. Vous êtes très intelligente, visiblement, vous savez ce que vous voulez et faites le maximum pour l’obtenir. Une vraie femme d‘affaires. N’ayez crainte, je plaisante. Vous êtes amoureuse de lui ?

 - Je crois, oui.

 - Et c’est réciproque ?

 - Je l’ignore encore.

 - Je comprends. Continuons, je vous prie. Que s’est-il passé après l’arrivée de… de mademoiselle Miranda Fabbri ?

 

  Tout avait pourtant mal débuté entre eux, à cause d’une broutille, d’une boutade de mauvais goût. Une histoire toute bête d’initiales du patronyme de Cyrille. Elle les avait comparées à celles de son père, les surnommant tout deux les 2CV, Clément et Cyrille Vernon. Elle avait insisté lourdement en lui demandant si la famille possédait une 2CV. Il avait tiqué. L’atmosphère s’était détendue lorsqu’il lui parla d’Emilie, la Simca 1000, qu’il n’eût pas échangée contre une Citroën poussive pour tout l’or du monde.

  Ensuite, ils avaient parlé boulot. Pas beaucoup, juste assez pour agacer encore un peu Cyrille.

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  Le Magma de la Lune avait cartonné, battant tous les records de vente dès les premiers jours de son arrivée dans les bacs, mais se classait en deuxième position derrière Le Chant de l’Inconscient au Clair de l’Aube, le second titre d’un auteur débutant dont Raoul, l’éditeur, lui avait tu le nom. Il lui avait dit en souriant qu’il l’apprendrait bien assez tôt. Mais Cyrille avait deviné une légère gêne dans le timbre de voix de son ami, d’habitude plus sec et qui, là, s’était métamorphosé en son de flûte. Ce bouquin avait un succès fou, et le précédent était de la même veine : Le Phare des Tempêtes avait également cassé la baraque. Les Editions de la Tour étaient aux anges : elles avaient découvert un as de la plume, une poule aux œufs d’or. Pour une entame de carrière, c’était un coup de maître. Cyrille ne s’en était pas laissé compter et s’apprêtait à promettre à Raoul Piton et ses Editions Mines d’Enfer un prochain roman du feu de Dieu. Mais auparavant, il lui fallait achever Nuages de Feu sur le Styx. Toutefois, s’il devait auparavant raconter sa vie à cette femme, c’était mal barré pour lui. Il avait déclaré dans un souffle : « Ce n’est pas vraiment un train d’enfer ; mon Styx ne risque pas de déborder ! ». 

  Miranda Fabbri venait de « mettre en boîte » la vie de ce Georges Moss, l’auteur de ces deux livres concurrents, et c’est ainsi que Cyrille en prit connaissance. La biographie devait paraître bientôt, elle s’intitulerait La Plume à l’Ame. Il a découvert de cette manière que Georges Moss était un ancien détective, mais ignorait encore que William Smith, l’artiste peintre qui exposait et dont il avait appris l’info en parcourant le journal à la page des faits divers, avec les deux autres l’ayant tant perturbé, avait ouvert un cabinet de détectives avec Georges Moss, justement, et qu’ils étaient des relations du docteur Vincent Mareuil. Maintenant, Miranda allait rédiger puis publier la biographie de Cyrille Vernon. C’était son tour de passer à la trappe. De se déshabiller en public – lui, il disait dépiauter

  Il avait fait le maximum pour masquer son trouble à l’énoncé du premier titre, Le Phare des Tempêtes. Tout coïncidait avec le deuxième fait divers qu’il avait intuitivement remarqué sur le quotidien qu’il lisait en ce matin d’octobre. Et cette nuit-là, il avait rêvé de cet étrange mec se rendant dans un phare pour y passer un sale quart d’heure. Il tenait là le second point commun qui reliait les événements entre eux, car il n’y avait aucun doute là-dessus, le premier était évidemment le Mnézium2002, mais il se refusait à en parler ouvertement. Il y songeait instinctivement. Restait à découvrir le troisième. Il y avait autre chose : ce titre, Le Chant de l’Inconscient au Clair de l’Aube, le tracassait. Il semblait évoquer le cocorico ! cassé de Caruso quand…

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  Ce jour-là, ils se sont séparés, non sans avoir décidé de se revoir très vite, toujours au même endroit, chez Cyrille. Elle lui avait promis de lui amener un exemplaire du bouquin qui semblait tant l’interpeller, Le Phare des Tempêtes. Avant de partir, elle lui avait lancé : « Monsieur Vernon, je suis ravie d’être de retour dans mon ancien quartier ! J’y ai vécu voici quelques années, mais maintenant, je loue l’appartement à ma cousine de province, Marinette Fricotard. C’est votre voisine. Elle a dû vous ennuyer avec Crécelle, son coq, n’est-ce pas ? ». Il n’avait pas réagi, tant il était obsédé par le titre de ce roman de Georges Moss ; pas même un sourcil froncé en entendant le véritable nom (Kressel ?) de ce digne représentant mâle et chef de tribu des gallinacés caquetants. Il lui manquait toujours l’explication du troisième fait divers, mais il lui suffisait de se rendre au vernissage, et il comptait sur Miranda, qu’il trouvait fort à son goût, pour l’y accompagner.

 

  Miranda est revenue deux jours plus tard, comme convenu ; elle lui avait amené les deux bouquins de Georges Moss. Ce n’était pas prévu, mais désormais, Cyrille n’en était pas à quelques heures de retard près dans son travail. Ils avaient un peu bossé, elle était très à l’écoute et l’ambiance était bon enfant. Ils se donnèrent rendez-vous pour aller au vernissage de William Smith. Elle avait paru étonnée d’une telle invitation. Un écrivain un peu ours aimant la peinture, c’était inattendu, surprenant, mais elle accepta avec joie.

  Ils s’y rendirent avec la Jaguar, la voiture de Cyrille. Il était assez primaire dans ses choix, même si ce véhicule ne symbolisait pas tout à fait le mauvais goût. C’était son animal préféré, cela suffisait. Pendant le trajet, il lui sembla nerveux et elle s’en inquiéta. Il partit dans un long monologue au cours duquel il étala ses doutes sur les qualités d’écrivain de Georges Moss, cachant son émoi au sujet de son second cauchemar où, sans avoir lu ce bouquin, Le Phare des Tempêtes, il le corrigeait déjà mentalement. La fameuse faille ouverte par le songe maudit itératif et où il s’était engouffré sans la moindre hésitation.

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  « Ce mec a écrit trois cents pages sur un phare sans même citer une seule fois les mots lentille et balise. Ce n’est pas croyable, ou alors il ne s’est même pas documenté sur la question. C’est comme si vous racontiez un voyage sous la terre sans parler de roches, de plaques tectoniques ou de volcans. Et puis, il ne suggère pas : son héros est harcelé, mais on dirait qu’il est sans relief et ne croise sur sa route que du tangible. Son cheminement vers le phare, c’est l’occasion rêvée d’échafauder des visions, tant son trouble est évident, non ? Il croit voir mais cela n’existe pas… C’est comme s’il souhaitait apercevoir des éléments qui le divertiraient de son angoisse, mais lorsqu’il constate que c’est illusoire, cette même angoisse grandit au lieu de s’assagir. Là, rien ne dévie notre héros de sa pensée première, rejoindre le phare, pour mieux le replonger dans ses tourments avant le final. Voilà, la littérature populaire réclame cette nourriture : de l’imaginaire, de l’évasion, du subjectif. Jusqu’à ce que le but ultime de sa quête se termine par un mirage prenant soudainement la consistance du réel et l’anéantit. Non, présenté comme cela, c’est nul !

  Et l’autre là, Le Chant de l’Inconscient au Clair de l’Aube, celui qui fait allusion assez maladroitement à des mythes comme King Kong et Godzilla. Ce coq géant qui déambule dans les rues de Paris pour tout détruire, alors qu’un bonhomme de neige imitant Goldorak se transforme en protecteur de la cité. Et à la fin, lorsqu’ils se battent, en un pugilat ridicule, à deux pas de la Tour Eiffel, et qu’au moment d’en finir, des astéroïdes chutent sur Paris, détruisant tout… Pitoyable ! Et bien sûr, le bonhomme de neige, tel King Kong, lapidé par la pluie de pierres cosmiques, avait grimpé au sommet de la Tour Eiffel afin de bombarder le coq (à la fois Godzilla et Gulliver) avec ces mêmes pierres cosmiques qu’il avait évidemment attrapées au passage avec ses grosses pattes.

  Quand j’étais gosse, j’ai vu un film américano-japonais où King Kong et Godzilla s’affrontaient en se boxant chacun d’un côté d’un édifice typiquement asiatique. C’était assez marrant, je dois le reconnaître, mais lorsque j’y repense aujourd’hui, je me dis que la nature fait bien de nous permettre d’évoluer intellectuellement, nous offrant en prime des centimètres d’altitude et des kilomètres de vécu. Ce roman est un conte décalé pour ados attardés, il est traité comme un film d’épouvante suranné, et c’est écrit sans originalité, sans trouvailles, sans fun ! Et le titre n’a aucun sens. C’est soit trop naïf, soit trop intello. Ce type est un usurpateur. Tous les écrivains sont des mythomanes, mais je préfère ceux qui rêvent leurs romans et les transcrivent au réveil. J’étais ainsi au début : c’est une bonne méthode, qui sonne sincère.

  Non, non, je vous vois venir, je ne suis pas jaloux du tout. Moi ? Jaloux d’un scribouillard ? Ah ça, jamais ! »

   

 - Georges Moss est un écrivain prometteur. J’ai une amie qui appartient au comité de lecture des Editions de la Tour : d’après elle, son troisième roman, La Tour de Nulle Part, va sans doute susciter de l’intérêt… casser la baraque !

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 - Je suppose que oui, mais elle a préféré ne pas détourner le discours de Cyrille en le contrariant sur le sujet. Dans son délire, il avait l’air de penser réellement ce qu’il affirmait, sans verser dans le dénigrement systématique destiné à un présumé rival.

 - Certes… Allez, poursuivons… cela devient passionnant.

 

  Tout juste arrivée au vernissage, Miranda avait blêmi… elle avait reconnu la voiture de Georges Moss garée devant la galerie de peintures. Elle savait qu’il était l’ami de l’artiste peintre, et même du docteur Vincent Mareuil, pour les avoir côtoyés à l’occasion d’un repas d’anniversaire auquel elle avait été invitée. Connaissant le caractère susceptible et grincheux de Cyrille, elle n’avait pas osé lui en parler.

  A la vue des œuvres de William Smith, il était resté médusé, scotché devant les toiles. Toutes représentaient la Tour Eiffel, mais en des lieux assez cocasses, diverses postures complètement surréalistes ajoutant même une touche d’humour. Le troisième fait divers prenait corps ici, sous ses yeux. Le phare ! La Tour Eiffel était ébauchée à la manière d’un phare. On la voyait tantôt plantée dans la mer comme un arbre unique dans une prairie s’étendant à perte de vue, tantôt s’effondrant dans les flots, cassée en deux, alors qu’elle était percutée de plein fouet par un vaisseau fantôme, tantôt torpillée par un sous-marin, pour le même résultat, tantôt se penchant au sein des embruns pour embrasser un phare véritable, lui, et tenter de le déraciner traîtreusement, tantôt se dressant dans un monde désolé, un désert, cernée par des ptéranodons excités qui en décousaient avec des chauves-souris pour le gain de ce territoire en altitude… Mais le tableau qui subjugua le plus Cyrille, c’est celui ou elle se penchait telle une girafe, pour regarder passer un train entre ses quatre « pattes ». Le seul tableau où elle était peinte dans son élément naturel… Paris !

  Georges Moss et Vincent Mareuil étaient là et discutaient ; ils ne l’avaient pas encore aperçue. D’ailleurs, à cet instant précis, Miranda ne souhaitait pas vraiment être apostrophée par l’un ou l’autre. Elle avait déroulé le catalogue des astuces féminines pour les éviter ; prétextant un malaise, elle avait entraîné de force Cyrille à l’extérieur. Il semblait abattu, cela tombait bien. Ils ont quitté le vernissage naturellement, comme un couple repu d’art pictural, ne pipant mot durant le trajet de retour à son domicile. Pour détendre l’atmosphère, Miranda lui a parlé de Marinette Fricotard, sa cousine de province. Et c’est là qu’elle a eu l’idée de l’amener chez cette voisine qu’il ne connaissait même pas, ayant vécu en ermite. Elle en profita pour lui détailler l’historique du quartier. Il ne se doutait même pas qu’il habitait une zone historiquement très riche. Puisqu’il ne parlait pas, perdu dans ses pensées, il fit l’effort de l’écouter, ou plutôt elle crut qu’il l’écoutait.

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 - Vous avez une sacrée mémoire, et vos talents de conteuse sont certains. Heureusement que j’ai pensé à emmener un magnétophone.

 - Vous savez… à son contact, et si on écoute bien tout ce qu’il raconte, Cyrille a un talent communicatif. Il vous hypnotise par le verbe, imitant un grand mage ou un prophète ; sauf que lui, il vous endort avec des bonnes paroles qui restent en mémoire et que l’on a grand plaisir à répéter sans éprouver la sensation illuminée de transmettre un message divin. C’est comme rêver de quelque chose et s’en souvenir au saut du lit au point de n’éprouver qu’une seule envie : tout reporter sur le papier. C’était la méthode de Cyrille lorsqu’il écrivait des nouvelles pour le fanzine « Séance-Friction Magazine ».

 - Je vois, je vois… Je vous crois.

 

  La cousine de Miranda Fabbri est une fille très spéciale. Elle les a reçus très simplement. Elles sont toutes deux originaires de Lozère, voyez-vous, de Langogne plus précisément, et le déplacement de Marinette dans la capitale, c’était l’espoir de réussir dans la branche qui la passionnait : la mode. Elle vivait dans une mansarde si petite qu’elle ne pouvait qu’y dormir. Mais tout a mal tourné lorsqu’elle est tombée amoureuse de son patron et qu’elle l’a quitté parce qu’il la trompait. C’était une histoire à l’eau de rose, comme souvent lorsque cela concerne des personnes naïves. Elle était jolie, il la trouvait à son goût, elle était forcément facile à manipuler. Ils sont sortis ensemble plusieurs mois, puis il s’est lassé de son inexpérience au lit. Le sagouin s’est débrouillé pour qu’elle ne soit plus jamais embauchée nulle part. Le coup classique, par dépit. Et maintenant, pour gagner sa vie, elle est hardeuse sur Internet. L’expérience qu’elle n’avait pas dans la réalité, elle allait en abuser virtuellement. Et puis, c’était l’occasion – rémunérée – de lâcher enfin ses fantasmes, de leur ouvrir la cage. Elle bosse à son compte.

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  Au début, elle se contentait d’allumer les mecs dans un cybercafé, où elle organisait des rencontres via le Net. Elle allumait les mecs en ligne, ensuite ce sont d’autres nanas, inscrites sur le registre du cœur pour rencontrer l’âme sœur, qui se rendaient à ces rendez-vous. Tout était bien calibré. Un jour, elle s’est rendue compte qu’elle gagnerait beaucoup plus de fric à domicile, et améliorerait sa technique de drague. Elle m’a demandé de lui prêter de l’argent pour s’installer. Elle me rembourserait le plus tôt possible. J’ai accepté, lui louant cet appartement, qu’elle avait refusé auparavant et où désormais elle est chez elle. Pour le Net et ses fous du sexe, elle a enfilé la tenue de Lolo Web, la hardeuse folle. Une sordide panoplie pour un rôle de composition. Et son slogan paraissait dérisoire mais fonctionnait à merveille : « Les lolos de Lolo en direct… sa vie, l’œuvre de Dieu, ses tarifs ». C’était puéril, cependant mieux valait faire raquer les détraqués que les gentils garçons. C’était sa vengeance, et elle en usait avec un art certain. Une évolution peut-être…

  Vous imaginez l’émotion de Cyrille lorsqu’il apprit ce pseudonyme… A une lettre près, c’était le surnom que son cher vieux papa avait donné à sa maman. Comme pour Verne et Vernes, Jules et Henri… à une lettre près ! Encore une coïncidence, mais de taille celle-ci. D’ailleurs, si Cyrille réécrit ses rêves délirants dans le style de Jules Verne, dès qu’il est question de raconter sa vie, cela ressemble à une aventure de Bob Morane.

 

 - Vous connaissez Bob Morane ?

 - Oui, bien sûr. Mon fils est un fan.

 

  Avant, la maison de Cyrille et celle, mitoyenne, de Lol… pardon, de Marinette étaient intégrées au domaine de Bussombre. Si l’on observe bien, vus de l’extérieur, le domicile de Cyrille et celui, beaucoup plus modeste, de la cousine de Lozère sont isolés du reste du quartier par un genre de no man’s land. On dirait une mère poule protégeant son poussin blotti sous son aile. De chaque côté de ces « bâtiments siamois », c’est de la terre en friche, polluée par les ordures et moquettée de touffes d’orties. Ici, les SDF se battent avec les chats, qui viennent le compisser et s’y accoupler, pour survivre sur ce territoire creux où même les projets ne poussent plus. Les voisins d’en face harcèlent les Autorités de temps en temps… en pure perte, rien ne bouge. Une pétition circule, oui, mais les Pouvoirs Publics hibernent ; les capitaux sont bloqués et leur mémoire stagne dans le passé. A deux pas du Champ de Mars, cet abandon urbain gâche le paysage et pourrait effrayer les touristes au moment de débourser de quoi s’offrir une ascension au sommet du monument phallique le plus grimpé au monde.

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  Jadis, tout cela appartenait au Comte Casimir de Bussombre. Bussombre est une contraction de « muse sombre » et de « buse sombre ». A l’origine, cet endroit était habité par Philibert Bonvoisin (un nom prédestiné, n’est-ce pas ?), un jeune sculpteur un peu déjanté – il consommait de l’opium, paraît-il. Un jour, il est tombé éperdument amoureux de son modèle, Germaine Pradier, une ravissante créature qui posait nue pour lui et qu’il payait mal. Elle ne parlait jamais, mais chaque fois, juste avant de partir, elle regardait l’ouvrage de l’artiste et émettait son opinion. A force, subjugué par les goûts de cette créature de rêve, l’homme lui demanda sa main. Elle était sa muse, elle deviendrait son épouse. Elle accepta à la condition qu’il ne sculptât que des statues de déesses germaniques à son effigie : des Walkyries arborant son visage radieux et ses formes avantageuses. C’était une sorte de marché. Ils se marièrent très vite. Mais l’artiste perdait un peu les pédales. Les yeux rougis par la fatigue, il lisait des heures durant les livrets des opéras de Wagner, lui écrivait d’innombrables lettres passionnées qu’il ne postait jamais… Captivé, il s’intéressait à tout ce qui se rapportait à l’Allemagne et à la culture germanique, délaissant son travail et sa femme. Un matin, pour bien marquer sa désapprobation, Germaine Bonvoisin se résolut à ne se vêtir que d’étoffes couleur de nuit jusqu’à la fin de sa vie. On la surnomma « la sombre muse ». Puis vint la date fatidique de son décès. Elle se suicida car elle se sentait inutile, lâchement mise de côté par son époux. Il se murmura qu’immédiatement après l’enterrement, une énorme buse noire comme un corbeau apparut dans le ciel et survola le quartier pendant plusieurs mois, jour et nuit. Le sieur Philibert se donna la mort en retournant le fusil de chasse contre lui-même alors qu’il avait l’oiseau de deuil dans sa ligne de mire.

  Et voilà que la demeure de Philibert Bonvoisin, le sculpteur maudit, fut rachetée par Casimir de Montmarzac et se transforma en domaine de Bussombre. A peine rentré d’un long séjour aux Indes, l’homme au sang bleu se mit en quête d’un havre de paix où il pourrait s’adonner à ses plaisirs de chasse. Fine gâchette et fin gourmet, il avait appris par son ami Gustave Eiffel, le célèbre ingénieur, que la forêt qui ceignait le domaine grouillait de gibier et de succulents champignons. Il abandonna à son tour son noble patronyme familial pour, en quelque sorte, entrer dans la légende. Le Comte de Bussombre invita monsieur Eiffel à se joindre à lui à l’occasion de week-ends sanglants au cours desquels ils se défoulaient dans le meurtre autorisé de bêtes innocentes… Et c’est là que l’ami Gustave, un jour d’inspiration, ébaucha mentalement les plans de la fameuse tour qui portera, plus tard, le nom de son constructeur.

  Et oui ! Au XIXème siècle, il n’y avait pas de no man’s land autour de la maison de Cyrille, et la nature y régnait d’abondance, même si certains individus cherchaient déjà à la dépeupler…

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 - Pourquoi je vous raconte tout ça ? Vous allez comprendre.

 - Je vous écoute.

 

  C’est alors que Marinette Fricotard alias Lolo Web leur révéla quelque chose d’absolument extraordinaire.

  Une histoire d’OVNI enterré sous la Tour Eiffel.

 

 - Vous m’en direz tant. Nous sommes réellement en plein délire là. Les contre-indications de ce médicament, le Mnézium2002, sont peut-être dures à supporter pour les proches du malade… Malade entre guillemets, bien sûr. Même s’il développe l’imaginaire de l’individu lambda et multiplie les facultés des auteurs de talent, il peut s’avérer dangereux pour son entourage, vous ne croyez pas ?

 - Non, si l’entourage connaît bien ses effets et sait relativiser, c’est inoffensif. Mais il est certain qu’il faut énormément de patience… et de sens de l’humour.

 - Je comprends. Alors… cet OVNI ? Et Gustave Eiffel, que vient-il faire dans cette galère ?

 

  Un message incompréhensible, un jour, est apparu sur l’écran de l’ordinateur, tandis que Marinette entamait un strip-tease devant sa webcam pour un client plutôt fortuné et qu’elle y mettait le paquet. Elle a été immédiatement refroidie, si je puis dire. Elle a eu la présence d’esprit de l’enregistrer et de l’imprimer aussitôt. Elle le leur a fait lire. Cyrille était livide, tétanisé.

  L’énigme des trois faits divers qui avaient un lien invisible s’éclaircissait peu à peu. Tout était lié, et le carrefour, le point central de cette affaire, c’était la Tour Eiffel. Le Mnézium2002, lui, servait de catalyseur… C’était la clef pour ouvrir la porte du labyrinthe, et si l’on réchappait de ce piège, un rébus attendait, en embuscade, pour égarer encore plus l’habile aventurier. Les indices aboutissaient tous au but suprême : la Tour Eiffel !

  Ils prirent connaissance du message. Marinette ne put s’empêcher de se joindre à eux afin de le relire.

 

  Souvent, durant des millénaires, la Terre s’est enrhumée, a eu des hoquets ; des soubresauts soudains ont agité les pôles, tiraillé l’équateur, sollicitant les volcans, ses « poumons de surface »… Mais jamais elle n’est sortie de ses gonds, n’a bronché d’un pouce sur son orbite, n’a galvaudé son équilibre sidéral, fidèle à ses racines mathématiques même lorsque de gigantesques astéroïdes, des comètes à la queue interminable ont tenté de ruiner son patrimoine géologique, de transformer la vie pullulante en cimetières à ciel ouvert, en ossuaires… Les plaques tectoniques jouaient aux autos tamponneuses, échangeant des points de vue, se mettant des baffes lorsqu’elles n’étaient pas sur la même longueur d’onde. Puis, un jour, un astéroïde trop gros pour ne pas l’ébranler s’invita à la fête en frappant trop fort à sa porte. Alors furent rayés de la carte des continents entiers, telle de la peau saine sur un corps de lépreux, des animaux prodigieux comme les dinosaures disparurent de sa surface à cause d’un refroidissement subit et fatal de la température…

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  La nature fut écartelée après avoir été lapidée !

  Aujourd’hui, si on n’est pas un génie de la génétique, vous les Terriens aimez les rencontrer à l’état de peluches, ces dragons antédiluviens, dans les grands magasins, ou en images, sur les écrans de cinéma, accessoirement sous forme de squelettes, dans des musées, mais pas pour de vrai… En chair, en os, en écailles blindées et crocs de la taille d’une dague, ils effraieraient le plus courageux des éléphants, les fauves les mieux organisés pour une attaque frontale, la plus téméraire des baleines, pour un assaut sous-marin… Certains étaient les dents de la terre, d’autres, leurs fidèles proies, étaient végétariens et se nourrissaient des produits naturels de votre planète si généreuse à l’époque… parce que, bien sûr, vous n’étiez pas encore là, vous Humains ! Et donc, sans crier gare, talonné par une nuit décalée, ce colossal astéroïde aux dimensions d’une petite lune est apparu dans votre ciel, et la préhistoire a basculé dans l’horreur, l’aveuglement de votre soleil, le génocide d’un bestiaire prodigieux, l’assèchement des océans, l’anéantissement du monde végétal générateur de gaz essentiels… La boule bleue s’est transformée en désert gris.

  Lorsque cette « chose » est tombée, notre vaisseau était déjà ici, sur place. Nous venions d’être victimes d’une avarie, qui aurait été réparée en quelques minutes de votre temps si nous n’avions pas été ensevelis par le terrible tremblement de terre qui s’ensuivit, succédant logiquement à l’onde de choc. On avait été lâchement attaqués par les esprits impurs du Seigneur Démon Vladmind, le Suceur d’Imaginaire. Paradoxalement, le nommer l’éloigne, alors chaque fois nous ne nous privons pas, pour l’exorciser, d’étaler son grade et les qualificatifs qui le concernent et le visent directement.

  C’est un charognard de l’esprit ; il ne fait pas de quartier, lui. A l’occasion de nos multiples quêtes universelles, nous nous repaissons pacifiquement des grands esprits de l’Univers… et ce contrebandier de l’intellect vient récupérer les restes. Nous n’ingérons qu’une partie de la cérébralité inactive pour l’être qui la possède, épargnant l’esprit primordial et n’handicapant jamais le propriétaire de cette énergie. Lui, Vladmind, chasse plutôt la pensée là où elle est vitale pour l’entité… et quand il passe après nous, accompagné de sa horde de harpies, plus rien ne repousse. C’est l’Attila de l’espace, avec ses Huns aux ailes maudites. Ils n’ont aucune apparence physique, mais quand ils se déplacent devant un soleil, cela crée une zone d’ombre que l’on peut apercevoir de l’autre côté des étoiles.

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  Nous avons été enterrés vivants, si l’on peut affirmer cela lorsqu’on est un pur esprit. Nous ne pouvons voyager dans l’espace qu’enfermés dans une sorte d’aéronef transparent en forme de bulle où toutes les conditions nécessaires sont réunies pour notre bien-être… et notre survie en cas d’accident. J’essaie de vous présenter la situation en des termes assimilables pour un cerveau terrien, n’est-ce pas ? Notre esprit ne s’exprime pas totalement dans un autre système solaire que le nôtre ; nous y serions trop diminués, notre force diminuerait de moitié et nous ne pourrions plus prospecter ; nous devons donc nous déplacer au moyen d’un engin spécifique.

  Le vaisseau a été ballotté, s’enfonçant dans les entrailles de la Terre, puis des séismes successifs nous ont déplacés ; nous nous sommes alors retrouvés en un point que vous appelez Triangle des Bermudes. Nous ne nous y sommes pas attardés ; nous avons rebondi sur une formidable décharge électromagnétique qui nous a propulsés au plus profond de l’écorce terrestre et très au large de notre point de chute.

  Nous étions prisonniers, nos appareils de communications détruits, et nous ne pouvions alerter personne sur Zygmal Prokton, notre planète d’origine, à cinquante billions de parsecs de la Voie Lactée. Enfin, nous avons eu une idée : ayant le pouvoir de voyager dans le temps et après être entrés en osmose psychique, nous nous sommes dirigés par la pensée vers votre avenir afin d’y découvrir une éventuelle solution. Il fallait aborder quelqu’un à même de bâtir pour nous une sorte de balise qui indiquerait précisément la position de la bulle transparente sur votre planète Terre. Nous avons voyagé dans le futur, avons visité la surface une première fois, alors que l’endroit au-dessus de nous était occupé par une immense cité d’aspect primitif : Lutèce. Une seconde fois, elle s’était métamorphosée en… Paris. Elle était devenue une authentique ville de lumière. Nous avons poussé notre inspection psychique des lieux plus avant, et avons enfin rencontré l’esprit d’un vrai génie : Gustave Eiffel. Nous l’avons manipulé dans le but de lui faire construire une tour assez haute pour défier les nues et couronnée d’une antenne qui nous permettrait d’entrer en contact radio direct avec nos frères zygmaliens. Il ne nous restait plus qu’à attendre de dénicher l’oiseau rare, comme vous dites ici. Cette Tour Eiffel allait devenir notre Saint Graal.

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  Nous avons tant prospecté dans l’espace et le temps que nous commencions à perdre sérieusement de notre influx psychique. Le renoncement était proche. Et puis, nous avons découvert l’être d’exception, notre sauveur. Hélas, un accident météorologique (un autre) allait effacer son existence cérébrale. Nous avons donc contacté mentalement le professeur Ernest Flamantin et son successeur, le professeur Rémy Moscatel, les motivant à notre manière pour qu’ils arrachent Cyrille Vernon, notre soldat, du coma. Comme nous aurions aimé arracher notre vaisseau spatial de la gangue terrestre.

  Puisque nous voyageons par la pensée dans l’avenir, nous savions que le Mnézium2002 serait un jour inventé par le docteur Vincent Mareuil, donc nous désirions garder (plutôt faire garder) Cyrille Vernon en vie suspendue. Nous avions déjà contacté le docteur Vincent Mareuil mais la liaison a échoué, car nous avons été bernés par son sosie qui, de toute façon, s’était trompé de lieu géographique, confondant la Tour Eiffel avec un phare situé entre Rigauton et Le Castrec, en Bretagne. De toute façon, Vladmind, le Seigneur Démon Suceur d’Imaginaire, veillait au grain, détruisant le lieu présumé du rendez-vous, qui fut attaqué par ses cohortes d’esprits négatifs. Ils avaient été eux-mêmes leurrés par la savante manœuvre de deux Terriens très malins. Ce plan avait été ourdi par Georges Moss et William Smith, alors détectives privés. Nous ne pouvons intervenir dans votre espace-temps qu’à de très rares occasions, nous avons donc dû attendre, toutefois la conjecture nous fut favorable cette fois-ci et nous n’avons pas trop patienté.

  Chaque fois que nous entrons en scène, de graves bouleversements s’opèrent dans la capitale. Ainsi, nous fûmes là en juillet 1789, août 1944 et mai 1968, et d’autres dates très antérieures à celles-ci. Nous avons été contraints de vivre dans vos fantasmes, attendant l’Elu capable de les accumuler de façon à ce qu’il nous libère, nous aspirant hors de notre cage souterraine. Nous nous nourrissons de fantasmes – vous comprenez pourquoi, chez les dinosaures, nous souffrions de fringale. Ils nous donnent la force magnétique indispensable à l’expulsion de cette gangue dans laquelle nous sommes prisonniers depuis la nuit de votre propre temps universel. Pour nous, cela a duré deux cent soixante-seize ans si l’on considère votre barème temporel. Nous sommes de purs esprits, mais au contact de votre atmosphère, nous commencions à développer une enveloppe solide ; nous craignions de trop vous ressembler, un jour, aussi nous cherchions à déserter cette planète dans les plus brefs délais…

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  Nous avons pu vous contacter par voie cybernétique et nous nous en félicitons. Que serions-nous devenus sans vous et votre ordinateur ? Sans Lolo Web ? De simples mortels réduits à véhiculer leur esprit dans une enveloppe charnelle et sauvant la vie de purs esprits, ce sera l’un des mystères du Grand Livre d’Histoire des Univers Compilés. Ce n’est pas prétentieux de notre part, car très bientôt sans doute, ce sera votre tour, et votre corps deviendra translucide tandis que votre esprit grandira, grandira, grandira… Il vous faudra cependant vous méfier des esprits impurs et de leurs escouades de forçats négatifs… Vladmind veillera à vous rappeler à son bon souvenir. Il est immortel. La haine, hélas, ne se consume jamais ; au contraire, elle se propage à la vitesse de la lumière, et ce n’est pas un astéroïde en maraude qui l’annihilera !

  Allez, Amis Terriens, soyez à l’écoute ! Nous vous contacterons à nouveau. Nous vous enverrons un signal, car tout est désormais en place pour le grand bouleversement tant attendu par les Zygmaliens.

  L’Elu est notre sauveur et vous, Lolo Web, vous êtes sa messagère.

 

 - C’est une histoire de fous !

 - Non, une histoire follement interprétée, mais c’est l’interprétation d’un fantasme décuplé par le Mnézium2002. Une distorsion de la réalité… un rêve physique.

 - Vous commencez à vous exprimer comme une scientifique. Mais vous êtes sûre de ne pas avoir consommé vous-même du Mnézium2002, pour être aussi loquace ? Vous détenez là un talent certain pour narrer des événements totalement destroy. Vous parlez comme un livre. On dirait que vous agissez sous hypnose, tant votre discours est précis, structuré. Je plaisante pour le Mnézium2002, mais vous m’impressionnez vraiment. Vous avez raté votre vocation : vous n’êtes pas infirmière, vous êtes écrivain, journaliste ! Ou mieux, tiens, vous êtes les trois à la fois, trois en une… et il vous faudra choisir. Quant à moi, il ne me restera plus qu’à changer de métier. Je vous taquine.

 - Merci de tant de compliments, mais je me demande si les dons sont réellement de notre fait.

 - En effet, c’est un mystère… universel. Allez, dites-moi, que s’est-il donc passé ensuite ? Cela devient terriblement passionnant. Plus rien de véritablement surnaturel ne peut plus arriver après ça ! Si ? On se croirait dans un roman de science-fiction. Alors… après ?

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  Miranda a invité Cyrille chez elle et il a enfin accepté d’écouter de l’Opéra. Il était guéri. C’était inespéré. Elle possédait un chien qui s’appelait Fidelio, comme l’unique opéra de Beethoven, mais ce n’est pas cette œuvre qu’ils ont écoutée. La Walkyrie, je crois… de Richard Wagner. Ils ressentirent un désir urgent de faire l’amour. Attendre encore serait devenu impensable, insupportable. Inhumain. Toutefois, lorsque Miranda s’est déshabillée – il était bien trop maladroit pour agir lui-même –, il a remarqué que sa peau était… visitée par deux tatouages.  Je vous restitue les mots tels qu’il les a prononcés : sa peau était visitée par deux tatouages. Je n’en croyais pas mes oreilles. L’un, juste au-dessus du sein gauche, représentait un coq, l’autre, sur la fesse droite, un bonhomme de neige… Ou bien l’inverse, je ne m’en souviens plus très bien !

  Là, il a craqué. Ce fut la goutte de trop et le vase se cassa. Comme possédé, il est parti sans demander son reste, puis… 

 

 - Vous permettez ? Je ne l’ai pas débranché.

 - Je vous en prie.

 - Quoi ? Mais… Oh non ! Pas ça ! Pas maintenant !

 - Que se passe-t-il ? Sans indiscrétion…

 - Cyrille s’est échappé de la clinique, il a dérobé et emporté avec lui des doses de Mnézium2002 en ampoules. Je suis persuadé qu’il n’a pas supporté l’arrêt du traitement. Il souffre de manque. Je ne vois pas d’autres explications. Il va certainement chercher à me contacter, je ne crois pas qu’il saura se piquer tout seul.

?

 

(Reconnexion)

 et

 Finale

 

   Rester plus longtemps avec Miranda n’était plus possible. Subitement, à la vue des tatouages, je me suis senti menacé. C’était un piège, j’en suis convaincu. Maintenant, il me faut rejoindre Marinette, car à mon domicile, je ne suis plus en sécurité non plus. Ils n’iront pas me chercher directement chez elle. Pourquoi ai-je attendu si longtemps ? Pourquoi ai-je boycotté cette voisine ? Je ne savais même pas que le propriétaire de Caruso, le coq, était une femme. Je vais d’ailleurs en profiter pour lui demander ce qu’il est devenu. J’espère qu’il n’est pas mort. Je commençais à m’y habituer, moi, à ce ténor de basse-cour.

  J’en ignore la raison mais, aujourd’hui, le monde me semble mou comme de la guimauve. Plus rien n’est fixe, tout ce qui m’entoure a la tremblote. Parfois, cela fluctue. C’est une illusion, un mirage. Je suis dans un mauvais trip, je rêve, et quand je vais me réveiller, les ongles de Miranda auront tracé sur ma peau des sillons sanguinolents, alors qu’en vérité, mon corps avait fui le sien, sur le point de s’offrir !

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  Arrivé devant la porte de Marinette, j’ai hésité longuement avant de taper car le téléphone sonnait. On l’avertissait sans doute que je rôdais dans les parages. Je devenais parano. Il n’y avait personne de suspect à moins de cent mètres, tout était silencieux. On aurait entendu une buse voler. Je me suis décidé. Trois coups brefs mais forts, imitant un signal de morse.

  Elle m’a ouvert. Elle devait travailler car elle portait une tenue assez légère… mais j’avais d’autres chats à fouetter.

  Elle m’a souri. On aurait dit une femme qui attendait son mari, après ses heures de boulot quotidiennes, pour échanger des câlins à l’issue d’une journée trop longue, morose, parce qu’un gros coup de blues s’efface volontiers avec un peu d’amour.

  « Je suis au courant ! », lâcha-t-elle dans un murmure, sans même m’inviter à entrer, se contentant de s’écarter légèrement de l’entrebâillement de la porte. J’admirai son corps idéal au travers de sa nuisette et me fit la réflexion stupide qu’en Lozère, finalement, il n’y avait pas que des truites, des vaches et la légende de la Bête du Gévaudan. J’entrai, la suivis dans le salon où trônait l’ordinateur. Elle ne recevait jamais personne, et il y avait de la place, donc aucune raison de l’installer ailleurs, n’est-ce pas ? Mon cœur battait à tout rompre. Elle m’offrit à boire. Tout me paraissait flou, comme lorsqu’on part à la pêche en bateau, à l’aube, et qu’on traverse une nappe de brume posée sur la mer.

  Nous approchions de décembre et le soleil était de retour depuis un bon mois, accroché au ciel tel un lustre rutilant. Cette année, l’automne était doux, caressant. Il faisait bon vivre blotti dans novembre, aux frontières de l’hiver. Si différent de ce mois d’octobre totalement décalé au cours duquel la neige s’était imposée sans y être invitée, puis s’était retirée comme elle était venue. A la manière d’un fantôme.

  Je tentai une approche, verre en main.

  « Marinette, qu’est donc devenu Crécelle, votre coq ? »

  Elle n’a pas eu le temps de me répondre, un long sifflement lugubre s’éleva dans la pièce et une lueur éblouissante nous aveugla. L’écran de l’ordinateur était en veille, mais soudainement, il changea de couleur. Il devint rouge phosphorescent, et lorsque nous tournâmes notre regard vers lui, nous vîmes un mot écrit en gros caractères, qui nous éblouit :

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MAINTENANT !

 

  Tout à coup, un grondement formidable emplit l’atmosphère, le sol se mit à vibrer. Nous nous précipitâmes devant la fenêtre, et c’est moi le premier qui ai pensé à regarder en direction de la Tour Eiffel, dont nous apercevions d’ici le sommet. Celui-ci était auréolé de rouge, du même rouge que l’écran ; on aurait dit que la tour saignait de la tête.

  Sans dire un mot, je sortis en catastrophe, marchant dans sa direction d’un pas précipité pour débuter, ensuite allongeant les foulées, accélérant…

  Courant à perdre haleine, je ne calculai même pas les piétons affolés que je croisais sur le trottoir ou les véhicules qui se pressaient sur la chaussée, les uns se mêlant quelquefois aux autres. C’était la panique, le quartier était déserté et déjà les sirènes de pompiers résonnaient, imitant des cornes de brume.

  Lorsque je parvins en vue de la tour dans son ensemble, je sus tout de suite que le monde vacillait, que le tangible prenait la fuite, passait le relais au virtuel, à l’ectoplasmique.

  Je pus enfin la contempler dans sa souveraine verticalité, et pas mal de préjugés prirent la fuite. Je résidais très près et n’avais jamais osé lever les yeux vers cet « appât à touristes » que je jugeais indigeste et que d’aucuns photographiaient bêtement en se vantant de côtoyer la huitième merveille du monde.

  Quelque chose d’énorme se tenait accroché à l’antenne, à son sommet, et tentait de se défendre contre les assauts répétés de chauves-souris géantes (ou bien étaient-ce des ptéranodons). C’était un bonhomme de neige… un bonhomme de neige qui ne fondait pas au soleil. Son ombre recouvrait la moitié du quartier et, montée par un tel cavalier, la Tour Eiffel ressemblait plus à un bilboquet qu’à une œuvre d’art.

  En un éclair, malgré son embonpoint, il fit volte face, comme s’il avait deviné ma présence, et m’aperçut ; s’emparant d’un chiroptère qui l’agressait, il le lança de toutes ses forces en ma direction. J’eus la sensation d’être attaqué en piqué par un Messerschmitt. Au moment d’être empalé par ce projectile vivant, une voix caverneuse s’éleva. Une voix que je connaissais bien :

  « Laisse-moi mordre dans ton âme, et non seulement tu sortiras indemne de ce songe maudit mais, en prime, tu deviendras un grand auteur de best-sellers, un élément de l’élite littéraire, et, par la plume, tu loueras ma puissance, mon pouvoir… sinon… »

  J’eus la certitude que Vladmind était déjà dans la place, tentant d’enrayer le départ des Zygmaliens. C’était donc lui qui avait hanté par deux fois mes nuits : la troisième se produisait en plein jour et de façon tangible.

  Tandis que je me débattais au sein de pensées contradictoires, j’entendis le triple sifflement d’un train. Je m’affolai. Plus moyen de mettre de l’ordre dans mes idées. J’avais déjà connu cette situation… oui, mais où ? Cela m’évoquait un étrange souvenir, que j’essayai en vain de mettre au goût du jour ; néanmoins, la seule réponse fut l’augmentation de la densité du brouillard où mon cerveau mijotait.

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  Je n’eus pas besoin de regarder vers le ciel pour savoir que le bonhomme de neige avait disparu, laissant la place à un coq arrogant qui propulsa vers les cieux son cocorico ! d’une manière si véhémente que mes oreilles en furent assourdies. Visiblement, deux mondes se chevauchaient… deux mondes et deux périodes spatio-temporelles. Peut-être trois.

  La bouée de sauvetage me tomba dessus au moment où je m’y attendais le moins. Elle s’imposa d’elle-même. Je ne la réclamai pas, l’esprit à la dérive, égaré, c’est elle qui se manifesta. Je songeai très fort à mon cher vieux papa, et une force surpuissante m’habita. Cela ma motiva à un point tel que je me mis à imaginer un grand orchestre philharmonique interprétant la cinquième symphonie de Beethoven, et tout naturellement, les quatre fameuses notes éclaboussèrent l’espace et le temps :

 

Pom ! Pom ! Pom ! Pom !

 

  Je hurlai en même temps : « Vladmind, Seigneur Démon et Suceur d’Imaginaire, peux-tu lutter contre le génie quand il dépasse l’entendement de l’esprit universel ? Quand la puissance d’un dieu, à côté, n’est plus qu’un leurre ! Quand l’éternité appartient à la création, et pas aux catalyseurs de haine ! Tiens, prends ça, c’est pour toi, vermine, et l’overdose t’attend au bout de l’écoute ! Vladmind, Seigneur Démon et Suceur d’Imaginaire, crève donc ! Et que tes harpies se nourrissent de ta propre charogne jusqu’à l’indigestion ! »

  Le silence se fit, pesant, palpable. J’avais débité ma tirade avec tant de hargne que j’en avais mal aux cordes vocales et que mon larynx en était irrité…

  Grimaçant, je tombai à genoux, les mains posées sur le sol, dans la posture d’un chien. Fidelio.

  Tout avait repris un aspect plus réel, plus normal.

 

  Les gens s’affairaient autour de moi ; certains, affichant leur soulagement, quittaient leur masque de terreur.

  Il y eut encore un bruit formidable, mais c’était uniquement dans mon crâne. La bulle transparente venait de quitter la Terre. Elle avait jailli du sol, quitté sa geôle souterraine, traversant les diverses couches géologiques sans faire de vagues.

  J’avais ouvert la cage et n’en étais pas peu fier.

 

  Il n’existait pas de symphonie du hasard, j’avais donc utilisé la « symphonie du destin » !

 

  Quelques jours plus tard, je me suis réveillé dans une chambre de la clinique psychiatrique du docteur Wilhelm Strauss. Quelqu’un est venu me voir, me posant des questions. On aurait dit que cette personne croyait en ma bonne foi.

  Je me rappelle qu’elle avait prétendu être chroniqueuse pour un magazine scientifique… Elle me parla d’une infirmière, qui l’avait aiguillée vers moi, mais j’avais déjà tout oublié.

  On peut être un sauveur et perdre la mémoire, non ?

  Le coma est moins profond que l’amnésie !

 

 

 

 

 

FIN

 

(… à David Lynch)



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