LE PHARE DES TEMPETES

 

 

 

Sous-titre : RENDEZ-VOUS SUR UNE MER DE TENEBRES

 

 

 

(La vie est un vaste opéra… et, comme dans tous les opéras, tels des oiseaux de la providence, les coïncidences y bâtissent leurs nids !)

 

 

Voici conté l’ineffable itinéraire du docteur Vincent Mareuil

 

 

 

  Insidieux, le froid sévissait durement sur la capitale, et cela ne risquait pas d’arranger les affaires de l’homme à la gabardine. Pourtant, l’hiver n’avait installé sa tente de froidure que depuis deux mois, guère plus. Les bavures des hauteurs urbaines pendouillaient aux gouttières, imitant les stalactites. L’eau avait été saisie au vol, comme figée en mouvement, le vent se chargeant de la sculpter. On s’attendait presque à entendre cliqueter ou voir osciller ces lustres de cristal éphémères, avant qu’ils ne se délitent aux premières lueurs du printemps, retournant à l’état liquide en un goutte à goutte hémorragique. Un paysage de congères engonçait les immeubles dans une sorte de coque protectrice, et le ciel semblait du coton sale.

  A peine sorti de chez lui, l’individu, arborant naturellement l’allure de l’Inspecteur Columbo, était déjà transi, tétanisé par les frissons. Avant même d’ouvrir la porte de son domicile, pour rejoindre les rues tentaculaires de la métropole, ses doigts étaient gelés, et son échine, parcourue par un fluide glacial pénétrant, se couvrait de chair de poule, non par anticipation mais parce qu’il grelottait.

  Il ignorait donc ce délicieux changement de température qui apporte très souvent un bien-être particulier, un plaisir obscur, même en quittant le chaud pour rejoindre le froid – puisque là, il s’agissait de passer de Charybde en Scylla. Et inversement, lorsqu’on se plonge dans un bain moussant brûlant après être rentré d’une balade au clair de lune, un soir de Noël. L’ambiance feutrée, le calme de fin d’année, avant la furia annonçant le passage à l’an nouveau, l’atmosphère réfrigérante apportent parfois un sentiment de plénitude que l’on retrouve étrangement, une fois les pénates réintégrées, dans ce feu d’artifice englouti où des bulles odorantes et colorées flottent sur une mer de lave domestiquée.

  Paris au mois de novembre, c’est à déconseiller aux âmes chaleureuses, mais pas aux bonhommes de neige, qui profitent de l’aubaine pour puiser dans l’air ces confettis immaculés chutant tel du duvet d’ange albinos (?) afin de les aider à s’implanter encore un peu plus dans le sol givré… à s’y enraciner… et à grandir !

 

  Du crépuscule à l’aube, en solitaire, l’homme à la gabardine avait épié sa montre, comptant les minutes, les heures, faute d’invoquer les moutons, abruti par l’incessant tic-tac, attendant le moment propice pour s’évader de la routine nocturne, afin de se plonger dans celle, plus collective, de la lumière quotidienne.

  Pour diverses raisons, l’insomnie du docteur Vincent Mareuil était devenue un poison non pas inoculé par un hiver épidermique, mais par l’anxiété. Il n’y a pas meilleure bouillotte qu’une nuit passée à côtoyer les anges du sommeil (sont-ils albinos eux aussi ?)… sinon, c’est l’Enfer ! L’insomnie vous rend frileux, et deux couettes superposées ne suffisent plus à vous réchauffer les pieds, les mains… Vous dormez mal ou pas du tout, et la journée suivante, votre ombre prend la consistance de la banquise, tandis qu’elle parasitait votre entourage au point de vous imposer l’impression de marcher sur une patinoire et de côtoyer les pôles.

?

  Deux jours plus tôt, Jo Moss, terrassé par un stress sans nom, décida de s’oublier, le soir venu, quelques verres en main. Et, de pianos bars en boîtes de nuit, de musiques cool en hystéries collectives, l’alcool le fit sortir de sa léthargie sexuelle.

  Les trottoirs, recouverts d’une moquette grisâtre et glissante, et la chaussée, nettoyée avec soin mais encore verglacée par endroits, n’avaient pas stoppé son appétit de défoulement… Il avait fait abstraction de tous ces obstacles naturels comme si cela appartenait à une autre dimension.

  Il avait terminé sa nuit dans les bras d’une prostituée, mais la « dame-soulage » lui avait mal fait oublier sa solitude, et les quelques euros qu’il dut débourser en dédommagement lui firent regretter ce triste appel de la chair. Aussi, ce matin, la gueule de bois qu’il trimbalait ressemblait étrangement à la figure de proue d’un navire qui, paradoxalement, prend l’eau.

 

  Jo Moss était détective privé, il venait de mener à bien une enquête en apparence fort banale mais se révélant, par la suite, assez particulière.

  Elle l’avait obligé à jouer au fin limier ; il avait suivi pas à pas une femme présumée adultère, cohabitant, se confondant avec son ombre. Malheureusement (?), elle ne trompait pas son époux, non… pas d’une manière horizontale. L’homme qu’elle rencontrait en cachette était son frère. Elle l’avait perdu de vue depuis dix bonnes années. Il devait de l’argent au mari et avait fui le remboursement, ce qui motiva les petits tête-à-tête du « duo familial » loin du champ d’action de l’usurier.

  Cette mission de routine, trop rapidement expédiée, ne rapporta guère d’argent.

  Le coup de blues de Monsieur Jo fut motivé par une mauvaise découverte : en pistant de près cette nana faussement accusée, il avait constaté que le frère de celle-ci s’affichait souvent avec sa… propre maîtresse. Son flirt officiel, plus exactement, car faute de temps, ils n’avaient pas encore consommé.  

  Il s’était donc autorisé une séance de lobotomie devant les quelques degrés brûlants d’un filtre d’oubli au parfum de lave (non domestiquée, celle-là). Omettant que, loin de provoquer l’amnésie, selon les individus, l’alcool insiste sur les détails d’un passé récent, et les décuple.

  Ensuite, la prostituée, grassement payée, avait ramené en lui d’autres détails plus anciens, plus précis…

  Plus intimes.

?

  Que ce soit au niveau de l’angoisse ou de la difficulté à s’endormir, la nuit qui a précédé ce jour maudit fut, pour Mareuil, un authentique calvaire. Magnanime, il n’aurait rien souhaité de tel à son pire ennemi. D’ailleurs, il ne pensait même pas en avoir ; toutefois, il est parfois plus ardu de vivre normalement quand on représente un péril pour… soi-même !

  Il lui était devenu impossible de fermer les écoutilles, de plonger dans un profond sommeil proche du coma ; pourtant, ses paupières étaient aussi lourdes que des enclumes. Des stores de granit, blindés. Il avait longuement fixé le plafond dans le noir et s’était baigné dans ce néant qui le surplombait comme si sa vie s’enfuyait par le regard.

 

  Les bras de Morphée l’avaient saisi à l’aube, alors que des gouttes de neige fondue commençaient à jouer des fausses notes sur les toits, piètres virtuoses aux doigts arthritiques. Deux petites heures de repos, c’était insuffisant pour un homme exténué, moralement acculé… Chaque moment de détente est analogue à l’une des perles noires d’un même collier ensorcelé, il faut donc en réunir la totalité pour créer un repos enfin digne de ce nom. Une véritable course au trésor… un somme si précieux !

  L’objectif principal est de recharger les accus, pas de grappiller quelques minutes d’évasion peuplées de rêves nocifs, sensuels ou utopiques, aussi brefs fussent-ils.

 

  Il eut le temps de plonger dans un drôle de songe.

  Il aimait les trains, et lorsqu’il avait quelques jours devant lui pour musarder, il partait en Lozère, à Langogne, et se ressourçait en contemplant le doux entrelacs de l’Allier, de la route et du chemin de fer, allongé dans l’herbe tendre où bruissaient des insectes sympathiques et chantants.

  Dès qu’un train se pointait, son attention était ravivée et son cœur se mettait à battre plus fort…

  Un vrai gosse devant son jouet préféré !

 

  Entre Langogne et La Bastide – vingt kilomètres de parallélisme ferroviaire –, les tunnels sont si rapprochés qu’on a l’impression qu’ils s’alignent à la queue leu leu, s’emboîtent, cavernes gigognes sculptées dans la géographie du site. Et il n’est pas rare, lorsque le convoi est rallongé pour cause de vacances estivales, de voir la motrice pénétrer dans un tunnel, littéralement avalée par la nuit de la montagne, alors que le dernier wagon n’est pas encore sorti du précédent… trou noir.

 

  Il s’assoupissait parfois, attendant impatiemment l’arrivée du train dont l’écho ricocherait de vallon en vallon, pour parvenir jusqu’à ses oreilles, avant de défiler devant ses yeux. Quand il le verrait surgir telle une grosse chenille de la plaie béante taillée dans le roc, puis se précipitant à toute vapeur vers l’autre entrée obscure, son regard s’illuminerait comme un soleil, un sapin de Noël à minuit… Sa bouche s’ouvrirait sur un « O » parfait, majuscule, et ses orbites laisseraient s’épanouir les lèvres frangées de cils où reposent les globes oculaires.

  Le spectacle, bien que familier, allait être une fois de plus grandiose, fascinant.

  Mais là, dans le songe, le train s’enfonçait dans le tunnel suivant et n’en ressortait jamais…

  Il se réveilla en sursaut, comme si une explosion l’avait aspiré vers la conscience, mais la stridulation des insectes (vous savez… ceux qui sont sympathiques dans les rêves !) le rasséréna. Un grand boum ! leur aurait cloué le bec !

  Pas de danger ! On n’avait pas fait sauter la locomotive ! Il n’y avait pas de résistants dans les parages… c’était un temps révolu… et il était hors de question, même dans un rêve, d’assister à l’attaque de la « diligence de fer » par les Indiens, avec tant de chevaux à la crinière de feu ronflant sous le capot. Non, non, il s’était endormi juste après que le convoi fût entré dans la montagne, et n’avait pas pu assister à la résurrection en pleine lumière, de l’autre côté du corps minéral transpercé.

  Certains psychiatres y verraient une attitude de voyeur, car il y avait tout de même quelque chose de sexuel dans le fait de s’immiscer dans un couloir… Cela pouvait également faire penser à une opération chirurgicale, une éventration. Le train pourrait figurer la corne qui pourfend le rival, l’ennemi, l’animal de pierre assoupi… la corne ou la flèche qui traverserait le flanc de la bête.

  Enfin, Vincent Mareuil se réveilla dans la réalité, la triste réalité…

 

  Ensuite, tel un somnambule saoulé par l’inconscience, il erra dans la maison jusqu'à ce que ses forces l’abandonnent ; puis, comme une masse, il s’abattit sur le canapé du salon et, aussitôt, se rendormit.

  Il ne rêva plus. Tout au moins, n’en eut pas souvenance.

?

  Le jour le plus long…

  Le film.

  La scène où un parachutiste ricain reste accroché au clocher de Sainte-Mère-Eglise, le village de France le plus célèbre de la Seconde Guerre Mondiale. En bas, des boches s’activent, un incendie menace, les cloches se déchaînent, et le para…

  Ainsi était le crâne de Jo Moss ce matin-là : sonné !

  Un gong s’acharnait à transformer son cerveau en catalyseur de pulsations migraineuses.

  Se servir des litres de café en y adjoignant une tonne d’aspirine représentait un effort nécessaire mais horriblement pesant, surhumain. Faire fondre une poignée de cachets effervescents dans un thermos bourré de caféine, c’était le rêve éveillé de ce matin de « retour de cloches » : l’idéal pour surnager…  

  Les lendemains de cuite ressemblent étrangement à la Pâques de notre enfance, lorsqu’on descend, fébrile, surexcité, dans le jardin, en quête d’œufs pondus par une… poule chocolatière.

  Sauf que là, alors que battent à vos tempes tous les tambours de l’armée napoléonienne, on a plus envie de gerber, d’évacuer le bruit, que de jouer au chasseur d’omelette pascale…

 

  Ce jardin… Combien de fois Monsieur Jo avait-il voyagé par la pensée en ce lieu où il enfouissait jadis des souvenirs, dans l’espoir d’y retrouver, plus tard, le terreau de sa mémoire.

  Il avait si souvent rêvé, à jeun, qu’il enterrait Patouf et Patte Folle, ses deux nounours chéris, reproduisant assez mécaniquement la scène… Un songe qui l’obsédait, hantait ses nuits ensommeillées, surtout lorsqu’elles avaient été au préalable arrosées ; et alors là, le scénario prenait une tournure beaucoup moins soft.

  Il n’était plus question d’ensevelissement et de sépultures… de nostalgie et de remords…

  Pour le punir de tant de cynisme, après plusieurs d’années d’hibernation, Patte Folle se réincarnait en grizzly pour régler ses comptes avec le gosse, car c’était bien Jo qui, un jour de caprice, lui avait brisé une patte. Tordu, plus exactement…

  La vengeance allait être terrible, démesurée… Dantesque.

  Patouf, lui, était plus cool… Ou bien avait-il le plus grand mal à se remémorer les séances de torture épiques au cours desquelles on lui tordait le cou, de façon à rendre ses cervicales plus souples…

  « Pour qu’il puisse surveiller ses arrières, m’man. J’ai toujours peur qu’on le prenne en traître… il est tellement tête en l’air ! », affirmait-il à sa mère, qui s‘inquiétait.

  Sans minerve, Patouf était devenu amnésique ! 

  Petit Jo se revoyait, creusant la terre, s’écorchant les ongles, tandis que des tortues et les chats, Daisy alias Zizi et Pompon, naturellement curieux, venaient surveiller si on ne piétinait pas trop leurs plates-bandes ; si on n’empiétait pas trop sur leur territoire… Il y déposait, comme une offrande, mimant le geste auguste du semeur, le tandem d’ours en peluche, puis murmurait solennellement, telle une litanie : « Hé, mes chers velus, je reviens vous chercher dans 20 ans, ok ? Et on fera la fête, hein ? On boira de l’alcool jusqu’à plus soif… ça nous changera du café au lait de maman et des tisanes de mémé ! ».

 

  C’était le bon temps, celui de l’insouciance…

  Le soir, on buvait les concoctions parentales, et cela ne laissait aucune trace dans l’organisme. Au contraire, ça aidait à appréhender les aubes de l’enfance avec sérénité…

  Le téléphone tintinnabula.

  Une cloche de plus résonna dans le crâne de Jo Moss.

  Il décrocha avec peine…

?

  Vincent Mareuil sortit de sa sieste matinale et improvisée pantelant, tant elle avait été agitée. Il transpirait, il était une serpillière vivante, une fontaine : quelque chose qui fait eau de toutes parts. Un sportif après l’effort, une éponge que l’on essore d’une main ferme… Il avait la fièvre. Il lui sembla émerger des sables mouvants, tiré vers le haut par le besoin impérieux de respirer. Il suffoquait encore lorsque ses yeux s’entrouvrirent. Il lui sembla que le plafond chavirait… qu’il était l’unique survivant d’un naufrage céleste où les nuages figurent l’écume.

  Il n’avait jamais eu peur de la solitude ; au contraire, il la recherchait, la souhaitait. C’était la meilleure des compagnes, la plus fidèle. Répartis sur le globe terrestre, il avait bien quelques parents, mais à cet instant précis, c’était le cadet de ses soucis. Il se sentait très bien ainsi, loin de tous, aux portes de la misanthropie.

  Il s’accordait bien, de temps en temps, de trop brèves virées horizontales ; mais pas de quoi s’attarder ; rien de très… attachant. Des filles de passage qui, à peine arrivées sur le quai, repartaient par le premier train. 

  Dans son domaine, il valait mieux côtoyer le vide sentimental que fréquenter un monde synonyme de vertige !

  Mais, parfois, il advient qu’une bouée de secours tombée du ciel vous empêche de couler. Et vous tentez de l’agripper, de vous y accrocher, pour fuir l’ennui, la banalité des habitudes, le train-train professionnel – fût-il, apparemment, aiguillé vers l’avenir (?) –, les loisirs répétitifs…

  Toutefois, c’est d’une île dont votre cœur est en manque, pas d’une ceinture de latex !

 

  Trois cauchemars le soumettaient à la torture. Depuis déjà trop longtemps, il subissait leur loi ; ils le tenaient sous le joug…

  Toujours les mêmes, mais jamais dans un ordre préétabli, le hasard se chargeant d’en organiser l’agencement. Un trio d’énigmes qu’un sphinx noctambule lui proposait, les lui susurrant à l’oreille tandis qu’il chutait dans le néant succédant à la lassitude… Il vous attend, l’hypnotiseur, les bras écartés à la manière d’un compas, et s’apprête à vous fasciner, avant de vous étreindre lorsque vous êtes parvenu au bout du rouleau !

  Ce genre de cauchemar qui s’empare de vous juste après l’endormissement, puis vous expulse aussitôt du sommeil ; alors, vous vous interdisez d’y retourner, tant la peur vous habite, envahissante. Mais quand vous dérogez à la règle, quand vous vous laissez aspirer par cette gadoue onirique, déjà l’aube est soulignée par les premiers rayons du soleil renaissant…

  Vous évitez de vous rendormir, vous craignez trop de replonger dans un même rêve affreux, déjà visité la veille, qui en appellera d’autres… Ou bien, vous prenez un somnifère, au coucher, et vous vous imaginerez avoir évité le rendez-vous, mais votre bouche pâteuse et votre regard embué prouveront, hélas, qu’il s‘accroche encore à vous comme une idée noire. Même si vous avez oublié le songe maudit au réveil, il en reste des bribes, accrochées à votre inconscient, telles certaines pièces essentielles d’un puzzle éparpillé…

  D’un kaléidoscope flou.

?

  Jo Moss ne pouvait raisonnablement pas comprendre du premier coup la finalité du message. Sa tête pesait des tonnes, et chaque syllabe émise par son correspondant et assénée comme un coup de massue, semblait un rocher jeté d’une falaise et s’écrasant sur son crâne déjà mille fois meurtri.

  On dut lui répéter deux fois le nom de son interlocuteur. C’était Bill Prince, de son vrai nom… William Smith. Un ami, également détective, et lui conseillant une mission assez spéciale ; il ne pouvait pas l’assumer jusqu’au bout, tant son emploi du temps était surchargé actuellement, sans parler d’un problème de couple trop encombrant. Un divorce sur les bras, Jo avait-il cru comprendre. L’autre avait bien évidemment pensé à son vieux pote, qui se morfondait à enquêter sur des cas basiques, sans intérêt, et, de plus, habitait non loin de la « cible »… Il prendrait le relais avec plaisir, c’était gagné d’avance !

  Les oreilles dans du coton, les cheveux douloureux, Monsieur Jo supplia qu’on le rappelle ou lui laisse un fax, ou même qu’on lui écrive…

  Un autre son de cloche ajouta une couche sur son cerveau transformé en millefeuille : le combiné que l’on raccroche à l’autre bout du fil, d’une main nerveuse, alors qu’un nom d’oiseau bat de l’aile, s’envole…

  Dix minutes plus tard, il recevait un fax, avec « l’ordre de mission ». Tout était détaillé avec une précision de miniaturiste ; il toucherait les deux tiers, en dollars, de l’argent prévu…

  Suivre pas à pas un jeune savant et tout noter de ses déplacements, et surtout, bien mentionner qui il rencontrait. Où qu’il aille… même sur la lune… même au fond de l’océan…

  Pourquoi déranger un détective pour un tel boulot, alors que c’était plutôt le travail officiel du gouvernement ? Cela concernait le ministère de l’Intérieur ou des Affaires Etrangères, pas des particuliers qui venaient à peine d’obtenir leur licence !

  Il ne s’agissait donc pas d’une affaire d’état… 

  Ce n’était visiblement pas l’individu qu’il allait filer, mais l’homme de science. C’était la routine d’un espion ça, pas celle d’un détective privé !

  James Bond, pas Mike Hammer…  

  Jo Moss se servit une grande tasse de café additionnée de trois aspirines…

  Puis, tel un automate, il retourna se coucher. Il prendrait une douche écossaise plus tard, histoire de remettre ses muscles en forme et de réorganiser ses neurones…

 

  Désormais, il lui fallait faire un break avec les représentantes du sexe « délicieusement » opposé. Procéder à un énième revirement, oui. Il avait essayé d’agir comme un gentleman, tenté une approche romantique, loin des clichés surannés du détective dragueur et macho, et cela ne lui avait guère réussi. Il avait besoin de solitude maintenant, et donc, par réaction, de se plonger à fond dans son travail.

  Il accepta la mission secrète.

  Le lendemain, il se mettait en quête de sa nouvelle proie.

?

  Las, Vincent Mareuil ouvrit mollement la porte de sa « villa de banlieue » ; il reçut en pleine figure, à la volée, la fourbe caresse de l’armée des gouttes de neige fondue. Fouettées par un vent glacial, on aurait dit qu’elles lapidaient l’intrus qui, sans y avoir été invité, se présentait sur leur chemin de mitraille. Cela lui fit l’effet de milliers d’électrodes scotchés à sa peau et produisant un courant électrique tombant du ciel sous une forme autre que celle de la foudre. De minuscules piqûres, et l’homme était devenu le point de mire d’un archer masqué par le rideau pluvieux.

  Il n’en avait cure… Il referma derrière lui, jeta la clef dans un caniveau puis, nonchalamment, alluma maladroitement une cigarette, malgré le tir de chevrotine des épingles de l’ondée matinale.

 

  Il ne sut trop pourquoi, il pensa à son père, lorsqu’il lui racontait ses aventures algériennes, à l’occasion de cette guerre d’au-delà de la mer. Surtout la fois – anecdote vitale – où il avait été la cible d’une rafale de mitrailleuse et qu’il en avait réchappé après s’être caché derrière un dromadaire mort, se maculant du sang de la bête. Les balles pénétraient la carcasse, comme pour la transformer en carpette exsangue, en outre percée ; et lui, il comptait les coups, en espérant que la dernière cartouche avait été tirée et que le silence reprendrait possession du Sahara.

  Mais là, dans les rues de la capitale, il n’y avait pas d’ennemi… et pas d’abri efficace pour se protéger des caprices du temps.

 

  Plus tard, dans la journée, ces épingles se transformeraient en dards de cristal, et les bonhommes de neige auraient de quoi entamer un nouveau traitement d’acupuncture.

  Pour le moment, trop arrosés, ils avaient commencé à se liquéfier, laissant couler au sol leur panoplie de parfait épouvantail sympathique. Bientôt, ils seraient réduits à l’état de flaques, de larmes symboliques, de… Une bonne chute de neige bien drue s’imposerait, histoire de rajouter une couche, d’épaissir les anorexiques.

  Et, çà et là, éparpillés dans les rues de l’hiver, des ustensiles et des étoffes ayant servi à les déguiser, à les maquiller, donnaient l’impression que des poubelles avaient été maladroitement renversées par des chats affamés ou en rut. Seul le froid empêchait les clochards de venir faire leurs emplettes, poussant des caddies de misère, en quête de ces haillons qui avaient donné figure humaine à ces statues de neige hâtivement dressées par des mômes – des gamins de Paris – gantés et criards…

  Plus tard, dans la journée, ils reviendraient à l’assaut, petits sculpteurs inspirés, remodelant ces évocations de Noël façonnées avec de l’imagination, de la patience et un certain doigté, souhaitant que la pluie de minuit n’apporte aucun changement aux silhouettes découpées dans la peau de l’hiver. Car, bien sûr, la neige fondue profitait de l’anonymat de la nuit, pour venir détruire ce que la neige pas fondue avait créé.

  Il faut bien reconnaître que l’inverse eût été assez cocasse. En effet, comment imaginer des enfants sortant à l’heure où les adultes dorment, quand la lune rayonne dans l’ombre, pour redonner du volume à ces totems polaires, tout en sachant qu’ils seront, inévitablement, « retirés de la circulation » dès les premières lueurs de l’aube allumées.

  Ou au chant du coq, pour les ruraux…

  Les gamins de Paris ne sont tout de même pas des Pénélope !

  Et, tandis que les banlieusards chercheront jusqu’à la fin des temps – de leur adolescence, plus exactement – un moyen pour taguer la neige, la nature se chargerait de prendre un malin plaisir à détruire ce à quoi elle avait donné naissance…

  Puis à recréer, espiègle, ce qu’elle avait… effacé.

   

  Mareuil releva le col de sa gabardine et traversa le jardin qui ceignait, tel un anneau de verdure, cette demeure érigée au centre du domaine comme un volcan sur un atoll. Sans le moindre regard en arrière, il décida de quitter au plus tôt cette oasis dont les fondations avaient germé au cœur de ce désert urbain où le béton semble avoir remplacé le sable.

 

  La « villa de banlieue » avait résisté au temps mais pas aux tags. Couronnant l’enceinte, se dressaient des fils de fer barbelés en principe dissuasifs. Cela ressemblait à une sorte de bunker, et, derrière ces remparts de fortune, on pouvait imaginer des pelouses truffées de pièges à loups, des sentiers parsemés de mines, des… Sur les murs, étaient barbouillées des scènes douteuses, violentes. On avait rivalisé de trouvailles ingénieuses pour ramener sur terre le propriétaire, le seigneur de ces lieux jugés provocants.

  On y avait évoqué des scènes d’orgies et de viols collectifs, le tout d’une manière cynique. Des animaux avaient été dessinés sur la muraille par des mains habiles ; dans d’étranges positions, ils y côtoyaient des humains vêtus de peaux de bêtes… et de courants d’air.

  Mais surtout, surtout, il y avait cette ébauche représentant le docteur Vincent Mareuil en personne, en train d’ausculter une baleine, un stéthoscope à la main… Le monstrueux cétacé lui tapotait la tête avec sa queue démesurée et, juste au-dessus de la caricature, dans une sorte de bulle de BD, on faisait dire à Mareuil : « Oui, encore, encore, j’aime aussi les grosses… ».

  Cela ne manquait pas d’humour.

 

  L’idée de construire cette belle maison dans ces parages fréquentés par des ombres louches était une mauvaise idée… une idée déplacée. Une idée du passé !

  C’était un caprice de son aïeul, Alphonse Mareuil, l’archéologue de la famille, dont la fortune subite avait permis tous les excès… puis l’avait transformé en mécène, comme pour réhabiliter son erreur anticipée.

  Juste avant la Première Guerre Mondiale, à l’occasion d’un voyage aux Indes, où il devait effectuer des fouilles, il avait ramené dans sa male magique un trésor inestimable honteusement soutiré à un temple hindou. Plus tard, après un pari ridicule, digne d’un mégalo, il avait fait bâtir cette villa à l’écart de la métropole, en pariant qu’elle serait encore là dans deux cents ans, et que personne n’oserait la profaner… même si Paris s’agrandissait, avalant la nature et l’espace.

  Aujourd’hui, à peine cent ans après, il aurait songé à creuser une galerie souterraine qui, s’ouvrant derrière une porte dérobée de la cuisine, par exemple, aurait rallié le centre-ville en douce. Un tunnel clandestin, oui. Il aurait également pensé à séparer le couloir en deux boyaux, comme la langue bifide d’un crotale, et l’un d’eux aurait abouti directement aux quais du métro.

  Peut-être même aurait-il pensé à forer des fosses, sur lesquelles on poserait une moquette de gazon artificiel, recouvrant parfaitement le trou, et au fond desquelles des pieux « espèreraient » la chute des futurs empalés…

 

  Il courait des bruits absolument surréalistes sur ce baroudeur de l’Art, tel qu’il se définissait lui-même. Des mauvaises langues affirmaient, paraît-il, qu’il possédait de par le monde un grand nombre de musées où il exposait des œuvres que des extraterrestres lui auraient cédées contre des renseignements sur la nature humaine. Ce n’étaient que des ragots, bien sûr, sans doute alimentés par l’oisiveté ambiante précédant toujours un conflit mondial, mais ça laissait des traces dans les esprits désœuvrés.

  A la veille d’une guerre, une personne passe de l’état d’espion à celui de concierge en quelques secondes…

  Pendant la guerre, c’est le contraire…

  Et après la guerre, nous sommes tous des saints !

 

  Dans un siècle, Alphonse Mareuil gagnerait peut-être son pari…

  Mais à quel prix !

 

  Affublé de cet accoutrement seulement automnal, décalé, le docteur Mareuil était méconnaissable… Ses cheveux mouillés dégringolaient devant ses yeux ; on aurait dit des lianes trempées par l’urine des singes. Il s’aperçut qu’il avait oublié son cache-nez tricoté par sa grand-mère, hésita, ébaucha une volte-face, puis se ravisa immédiatement. De toute façon, il n’avait pas de chapeau non plus, alors mieux valait s’attendre à ce que l’eau du ciel métamorphosât son visage en masque de sorcière ou de vieux guerrier indien.

  Le gravier noyé du sentier qu’il venait d’emprunter crissa sous ses semelles, imitant le verre pilé. Il eut l’impression de piétiner des cafards ; cela résonna à ses oreilles comme si un rouleau compresseur jouait les insecticides. Dans la foulée, il poussa la grille dont les barreaux verticaux étaient surmontés de poignards à la lame rouillée. Des pointes jusqu’au sol, s’égouttaient non pas des perles de sang, mais des billes d'eau froide.

  Avant que l’image ne s’estompât, il songea : « On dirait que le fer sue sous l'averse ! Ou qu’une baudruche remplie d’eau s’est empalée sur les sagaies de fer, après avoir été parachutée d’une montgolfière… ».

  Il se retrouva enfin dans la rue inondée et sale ; les caniveaux avaient pris l’aspect de menues rigoles prêtes à se transformer en torrents si les nues continuaient à se vider de la sorte… Ou à des ruisseaux gelés, figés, si la température s’effondrait.

 

  Il observa le quartier, attentif au moindre bruit, l’imaginant peuplé de fantômes ayant troqué le suaire contre une gabardine, tout comme lui, mais brandissant un parapluie, eux.

  Si les ectoplasmes passent au travers des murs, pourquoi la pluie les atteindrait-elle, hein ? Elle les transpercerait, telles des larmes arrosant les courants d’air, les épargnerait…

  Des fantômes, oui, ou des santons délivrés d’une malédiction biblique qui les avait condamnés à rétrécir et à s’enraciner pour l’éternité, tristes sires réduits à se mettre au garde-à-vous aux côtés de soldats de plomb, sur l’une des étagères du grenier, une fois les fêtes de fin d’année passées.

 

  Subitement, ces lieux lui parurent moins familiers. Il ne reconnaissait plus cette rue, ni ce pâté de maisons, là… ces immeubles, par ici, n’étaient pas agencés ainsi, la veille… Assurément, ils avaient bougé pendant la nuit. S’étaient déplacés à la manière des roulottes des Manouches, sur des roues gigantesques. Mais aucune vibration suspecte n’avait accompagné ce déménagement urbain…

  Il délirait.

  Tout lui semblait soudain étranger, insolite et hostile. Paris avait rampé sur la carte de France, et les banlieues avaient suivi, ombres de béton tractées par des chaînes aux maillons grands comme des ancres de paquebot.

  Chiens fidèles trop attachés à leurs niches. Dans les deux sens du terme.

  Des frissons hérissèrent sa toison dorsale trop abondante ; des glaçons percutèrent les parois de ses artères, dévalant ces toboggans organiques en chute libre… Il cligna des yeux, agressé par le vent pénétrant. Ses paupières avaient le plus grand mal à rouvrir les rideaux, une fois ces stores de chair abaissés. De la buée sortait de sa bouche, tant il avait du mal à respirer correctement par le nez. Il craignait d’avaler des cristaux évoquant la banquise, s’il devait crier son désarroi dans la fausse quiétude de ce matin frileux…

  Tout était truqué, aujourd’hui, à n’en pas douter !

 

  Paradoxalement, pour éloigner l’angoisse, le docteur Mareuil éprouva le besoin de repenser à ces trois cauchemars qui donnaient tant de relief à son sommeil…

  C’était son cinémascope mental.

?

  William Smith alias Bill Prince et Georges Moss s’étaient rencontrés sur les bancs de la maternelle, puis avaient fait un bout de chemin ensemble, jusqu’à ce que l’adolescence y mette son veto et les sépare, juste après le BAC, qu’ils réussirent brillamment. Non, pas vraiment l’adolescence, plutôt des nanas, de celles qui divisent pour mieux régner ! Ensuite, après avoir collectionné les déceptions, ils s’étaient rendus compte que seule l’amitié était authentique, réelle et franche. Ils s’étaient tout à fait logiquement retrouvés…

  William était le fils unique d’un homme d’affaires anglais qui, par amour, avait décidé de rester définitivement chez les froggies. Quelle idée de surnommer les Français… les mangeurs de grenouilles ! Une idée de Rosbifs, ça ! A tel point que le petit Bill, surnommé crapaud par son daddy, s’était longtemps demandé, lorsqu’il fut en âge de traduire, si les crapauds mangeaient vraiment les grenouilles… Si les crapauds étaient… cannibales !

  Georges, lui, ignorait dans quel terreau ses origines avaient pris racine, mais il les devinait également un tantinet anglo-saxonnes. Son père, après lui avoir offert son nom, s’en était allé voir ailleurs… jardiner d’autres plates-bandes. Loin d’une famille qu’il refusait d’assumer puisqu’elle se dessinait, d’un coup de crayon malhabile, sur la toile de fond de son horizon d’homme égoïste.

 

  Bill fut un enfant espiègle, vicieux ; Jo, tout le contraire…

  Bill rêvait d’empailler les abeilles. Après leur avoir ôté le dard, il le replanterait sur le front de ces petites bêtes ailées et autrefois bourdonnantes. Il avait été fasciné par les narvals (les licornes de mer), ces sortes de gros dauphins qui fendaient l’écume au moyen de ce rostre, de cette épée prolongeant leur gueule sympathique, sur le museau. Ils les avait vus à la télé, à l’occasion d’une émission animalière proposée par Cousteau, et depuis, leur vue ne le lassait jamais ; il était comme obsédé. Plus tard, évidemment, sa fascination s’orienta vers les licornes… quelque chose de plus romantique, de féerique. De plus sexy !

  Enfant, Jo, lui, désirait plus que tout mettre les nuages en cage. Chaque fois qu’il mangeait une barbe à papa, il conservait le bâtonnet pour, une fois rentré à la maison, dompter ses prisonniers et les empêcher de s’évaporer dans la nature, de fuir dans les courants d’air…

  Par contre, à l’époque, ils avaient en commun la passion de la lecture, toujours la même : les grand romans d’énigmes, les enquêtes débridées, les mystères labyrinthiques… Et il n’était pas rare de les surprendre tous les deux, allongés dans l’herbe ou sur le sable, une fille tenant un livre et leur tournant les pages. Sir Arthur Conan Doyle, Agatha Christie, Raymond Chandler, Mickey Spillane, Serge Brussolo…

  En échange de quoi, la ravissante créature aux doigts habiles était protégée, pendant les récréations, par cet étrange duo de chevaliers servants si paresseux. Ils aimaient poursuivre les tyrans d’opérette, terroriser les dealers de pacotille qui échangeaient des photos de stars masculines contre un baiser furtif, à la faveur d’un coin d’ombre du préau... Harceler les déséquilibrés, ceux regardant sous les jupes des filles, quand on montait à l’étage, pour le cours de sciences naturelles ; ceux troquant des billes contre des cigarettes, avant d’entamer la valse des pétards…

  Ils étaient prêts à tout pour s’attirer les faveurs des gonzesses ! Tout le monde sait que les nanas apprécient surtout les durs, les fiers-à-bras… pas les lopettes portant lunettes et collectionnant les notes frôlant le nirvana scolaire.   

  Malgré ces goût prononcés de petits machos en puissance (?), Bill et Jo possédaient une même qualité très féminine : ils étaient curieux !

 

  Peu de temps après les retrouvailles, ils firent ensemble l’école des Beaux-Arts. Bill peignait, Jo écrivait…

  Les années passèrent puis, à quelques jours d’intervalle, Bill et Jo connurent les pires moments de leurs existences d’artistes.

  Bill connut une femme mariée, Fabienne Froment, dont l’époux était également peintre ; Jo tomba amoureux de la fille d’un éditeur.

  A l’occasion de la première et unique exposition de Bill, un incendie prit feu dans la cave, détruisant plusieurs années de travail. On n’avait jamais su si l’homme avait été jaloux du peintre ou du rival… mais ce qui fut certain, c’est que personne n’avait pensé un seul instant que le mari était le pyromane des croûtes. Ainsi l’incendiaire fut-il baptisé par les médias.

  On ne peut pas mettre le hasard et la malchance en prison, donc, on classa l’affaire, et le sieur Froment put continuer à peindre et à honorer sa femme en toute impunité.

  Jo, quant à lui, s’était amusé à faire lire les chapitres de son premier roman, Cible et Prédateur, les uns après les autres, à sa fiancée, Florence. Celle-ci avait pour mission de donner son avis par téléphone et de stocker les feuillets qu’elle recevait par la Poste. C’était un jeu… mais un jeu inconscient, dangereux, qui vira très vite au cauchemar, au drame. Aucun chapitre n’avait été égaré par le facteur, bien sûr, et cela fut un réel exploit.

  Quelques jours après que Jo eût envoyé l’épilogue à sa copine, celle-ci disparut complètement. Vingt mois plus tard, son roman était publié par les Editions Plumevol, dirigées par son père, et il était signé Florence Plumevol. La voleuse de chapitres ramassait les lauriers, alors qu’un autre les avait posés sur sa tête dans l’espoir de les récupérer en temps voulu.

  Unis par un même courroux, Bill et Jo laissèrent tout tomber et décidèrent d’ouvrir un cabinet de détectives, en souvenir de leurs jeunes années et des fantasmes s’y rapportant.

  Toutefois, un léger malentendu les opposa. Bill Prince désirait profiter de leur nouveau statut pour rechercher les personnes qui leur avaient nui, mais Jo Moss s’y opposait. Même au bout de l’enquête, il n’avait nulle envie de revoir la « voleuse de chapitres » en chair et en os…

  Ils se séparèrent, encore à cause des nanas. Et cette fois, pas de celles qui divisent pour mieux régner… de celles qui voient venir de loin les gros naïfs.

  Chacun s’installa à son compte, en solo.

  Pour faire plus sérieux, William Smith changea de nom. Le nouveau paraissait prétentieux, à la limite du ridicule, mais personne n’osa le lui faire remarquer ! Et surtout pas une femme…

?

  Le train fonce tel un bolide amphibie dans l'océan de grisaille qui engloutit goulûment la campagne bretonne ; les pleurs incessants du ciel blessé y déposent leur frileuse semence. Des billes d’eau ricochent sur le verre, par rafales sèches, en frappant de plein fouet la grande glace suintante dont l’œil vitreux s'ouvre avec lassitude sur un paysage cotonneux, fantomatique. L'armée des nuages pansus, menaçante et basse, semble dangereusement proche de la surface de cette mer verte démontée, de cette prairie sans frontières où ruminent des vaches impassibles, insensibles à la pluie. Le plafond ténébreux embrasse le sol ondoyant, comme s’il cherchait à happer ces quartiers de viande fraîche vautrés sur un tapis de salades (d’algues ?). Cela produisait une atmosphère d'aquarium, de marée... Tout était imprégné d'une incompréhensible menace sous-jacente. Le ciel est trop près de la terre, aussi imbibée fût-elle ; le risque de collision n'est pas réservé uniquement aux locomotives mal aiguillées. L'averse fait la liaison (dangereuse ?) entre la mélancolie d'un firmament occulté et l'angoisse indélébile d'un territoire inondé, apparemment attribué aux armadas, flottes, sous-marins et autres bancs de poissons.  

  Le docteur Mareuil, le nez contre la vitre, regarde défiler les prés vaseux de son imagination. Evidemment, il n’y a aucune vache aux alentours, mais sa passion pour les trains lui impose cette vision déplacée, absurde. Les bovins sont à l’étable, en cette saison, pas ici, à tremper leurs pattes dans ce marigot du bout du monde.

  Et pourquoi des piranhas ne rôderaient-ils pas sous la surface des mares, louvoyant entre les touffes, la dent aiguisée, le museau frémissant, les nageoires pressées… Des crocodiles, des sangsues, des moustiques…

  La Bretagne s’est évadée, a fui l’Hexagone, afin de rejoindre, pour un court instant de folie onirique, la Floride et ses marécages de mort poisseuse. A moins qu’il ne s’agisse d’un tremblement de terre, d’un formidable déplacement des plaques tectoniques, et bientôt retrouvera-t-on des pingouins en Afrique et des kangourous en Alaska… Et puis, il y a également ces cauchemars qui le hantent, que même ces vaches spectrales n’effacent pas ; au contraire, la vitre se transforme en écran de cinéma, et il voyage… ailleurs.

  Assis, les jambes repliées et les mains posées à plat sur ses genoux, la joue droite collée au verre, il n'éprouve même plus de pitié pour son propre sort, si proche du naufrage, de la noyade... Il n’a pas bougé d’un pouce depuis qu’il est monté dans ce wagon, il est tétanisé. En d’autres temps, il aurait été surexcité, fébrile, ne tenant plus en place ; mais pas là, pas aujourd’hui !

  Aura-t-il seulement peur ?

  Certainement...

  Au moment où ça (?) interviendra... il aura peur, oui. Aucun doute là-dessus...

  Comme il a déjà peur présentement, tandis que le convoi trace sa route parallèle dans ces champs si parfaits de verdure qu’on les dirait fraîchement repeints. Ce sera le dernier sentiment humain qu'il éprouvera, l'ultime ressentiment. Des pâturages d'algues (de salades ?) défilent à bâbord et à tribord... Il se sent comme un poisson dans l’eau, mais le bocal a explosé, et il barbote dans une minuscule flaque, entre deux lattes mal soudées du parquet.

 

  Il se revoit dans la barque, somnolent.

  C’est l’un des trois cauchemars.

  Il s’était levé tôt, comme de coutume lorsqu’il partait à la pêche. Un café et deux tartines de miel vite avalés, puis le voilà parti sur le chemin boueux, dont les bords sont investis par des orties mouillées par la rosée, et pataugeant, affublé de ces cuissardes qui le font tant ressembler à un mousquetaire. Avec son attirail de prédateur de poiscaille, les truites n’auraient qu’à bien se tenir aujourd’hui !

  Il a mal dormi… sans doute l’excitation du premier matin de pêche.

  La barque l’attend, reliée au rivage par une corde attachée à une bite à moitié enfoncée dans la terre meuble. Il n’a qu’à monter dedans, après l’avoir ramenée à portée de bottes, ramer jusqu’au centre du lac et jeter les lignes.

  Il se revoit dans la barque, somnolent. Il s’est endormi.

  Le soleil est arrivé au zénith ; pour la montre, c’est aussi midi. Il a dormi longtemps.

  Il se lève brusquement, manque de tomber à la baille…

  Il vient d’accoster sur une plage, il fait une chaleur insupportable, le ciel est d‘un bleu surnaturel. Il a eu la présence d’esprit de vérifier si en son absence la poiscaille avait mordu : au bout de chaque ligne, une truite arc-en-ciel était morte depuis plusieurs heures. C’était une idée délirante, hors contexte.

  Le temps passe… Trente minutes plus tard, il a marché, marché, marché en direction de cette montagne qui occupe le centre de l’île, à la recherche d’une présence humaine. Il marche, trébuche, repart… Il sue. Cela déferle sur son visage, l’aveugle.

  Tout à coup, il parvient au pied d’un à-pic ; un cratère le domine. Le sol devient brûlant, ses pieds se couvrent de cloques, un grondement sourd occupe l’espace. C’est un volcan, et l’éruption est imminente.

  Il fait demi-tour, court comme un dératé, s’égratignant le visage aux branches des arbres, la lave sur les talons. Il stoppe. Devant lui, des milliers de crabes, une nuée, montent vers lui ; il ne les a jamais imaginés aussi rapides. Il se retourne, la lave a gagné du terrain. Il est pris entre deux feux. A droite, la jungle est trop drue, à gauche des sables mouvants sans doute, une carcasse de grand singe finit de s’y enliser. Au moment d’être enseveli sous ces deux torrents de haine, il songe à son film fétiche, Les Dix Commandements, lorsque l’armée égyptienne est engloutie par une hémorragie d’eau vomie par la Mer Rouge… Il lève les bras, pour se protéger… c’est puéril, inutile. Il sent qu’il va crier… mais s’il crie, la lave et les crabes vont s’enfoncer en lui par le même orifice…

  Il s’en fout…

  Il crie !

 

  La porte du compartiment coulisse ; une femme entre à pas feutrés, s’introduit dans la place. Elle est belle, souveraine, radieuse. En proie à sa solitude, l’homme à la gabardine ne la remarque même pas. Elle a l'air de s'excuser. Il suppose plus qu'il ne les entend les mots évoquant le pardon. Pardon de l’avoir sauvé du double attentat, du viol buccal, là-bas, sur cette île perdue ? Elle est très parfumée… peut-être même trop. Elle s'assied en face de lui, ombre parmi les ombres, et son tailleur mauve remonte vers des hauteurs intimes, découvrant des cuisses parfaites, idéalement galbées. Il la toise froidement, elle, ses yeux, ses épaules, ses seins, ses jambes, ainsi qu’il le ferait s'il s'était agi d'un objet mort, d'un morceau de marbre plus ou moins bien sculpté. Il préfère cette pluie grise, dans ce paysage gris, dessinant un chemin gris, de chaque côté du convoi gris...

  Indifférent. Indifférent également, il contemple d'un œil morne l'Uniforme qui poinçonne son ticket. Il assiste à cette scène comme s'il n'était pas concerné... Le but de son errance maîtrisée n'est plus très loin maintenant. L'Uniforme s'en va. C’est à se demander s’il y avait quelqu’un dedans, tant les gestes étaient mécaniques, saccadés, routiniers. On dirait un robot. D’ailleurs, il doit glisser sur le sol, car on ne l’a pas entendu pénétrer dans le compartiment. Tout est très bien huilé dans ce train : les portes s’effacent, imitant des rideaux soulevés par le vent et les contrôleurs sont des fantômes.

  La femme s’informe : est-ce que la fumée ne dérange pas ? L’homme ne répond pas, il est égaré dans un labyrinthe d'attente, et l'issue fatale est à sa portée. Il sent bien qu'il n'aurait qu'à tendre la main pour... Son visage est cireux, couvert d'une sueur poisseuse ; il n’ a qu’une envie : sortir prendre une bonne douche ! C'est l'ultime voyage d'un pantin dont les manipulateurs se sont suicidés. Une marionnette inutile, et qui n'amuse plus personne. C'est pourtant un être de chair et de sang, une sorte de savant aveuglé par la science dont il a abusé. La jeune personne a allumé une cigarette et en tire de profondes goulées. Il ne se pose même pas la question de savoir s'il se trouve bien dans un compartiment réservé aux fumeurs. Le brouillard polluant le fait tousser, mais il n’en a cure ; il ne sourcille même pas.

  Le mutisme de son interlocuteur inquiète la « poupée ». Elle est si provocante, insolente. Sans doute le prend-elle pour un homosexuel, ou un misogyne, ou un rustre, ou... Elle l'observe... et lui, l'ignore superbement. C’est tout de même vexant pour une créature sûre de ses charmes.

  Vincent Mareuil reprend le fil de ses pensées, tel un funambule se récupérant in extremis. Son regard se perd dans la campagne fouettée par les embruns du ciel, submergée ; elle défile sur l'écran panoramique de la grande vitre dégoulinante à la manière d’un vieux film muet. La « poupée » semble bouder dans son coin, la cigarette allumée au coin de ses lèvres délicieusement ourlées. Quel étrange bonhomme que voilà !

  Oui, en effet… elle ne croit pas si bien penser.

?

  Jo Moss avait passé une nuit sans problème. Il avait un boulot à exécuter ; la tête fraîche et les idées claires, il le mènerait à terme. Pas de gueule de bois, ce matin. La veille au soir s’agrémenta d’une séance télé… et au dodo avant minuit.

  La filature l’avait amené sur ce quai de gare, où l’homme à la gabardine semblait figé devant la motrice, qu’il caressait comme si c’était une femme. Monsieur Jo n’était pas là pour philosopher, ni pour chercher à comprendre les attitudes d’une « proie », aussi éluda-t-il la question.

  La métropole était toujours arrosée par la neige fondue, et les rues semblaient irréelles, tant elles étaient grises, tel l’acier. Un mélange d’eau sale et d’ordures renversées… On lèverait les yeux vers la tour Eiffel, on y constaterait l’apparition de plaques roussâtres, comme un eczéma. Un titan avait été enterré là, sous Paris, et seul son doigt était dardé vers les cieux (les dieux ?), sans doute pour les accuser de l’avoir transformé en géant de fer, après une obscure malédiction dont il ne saisissait toujours pas le motif.

  Pour sûr, le train allait être bouffé par la rouille avant d’arriver à destination, quelque part en Bretagne !

  Jo Moss monta dans le convoi, mais pas dans le même wagon que Mareuil. Lorsque la machine se mit en route, l’homme à la gabardine ressentit un frisson de plaisir…

?

  Il est enfin parvenu à proximité du but de sa quête. C'est là que sa découverte l'a conduit, entraîné.

  Toute une vie d'homme, toute une œuvre de scientifique, tant de passion et de recherches, et en arriver là… Quelle misère ! En un point de non-retour où l'échappatoire n'est qu'un leurre de l'esprit. On ne récupère pas les cendres d'un grand brûlé pour en faire de la peau synthétique, n’est-ce pas ? Il s'était mis lui-même en prison et la clef avait disparu du trousseau...

  Il est descendu à Rigauton, petit village balnéaire réputé pour ses bains d’algues. Il a déjeuné en hâte au buffet de la gare, y côtoyant brièvement – mais déjà trop longtemps ! – des gens anonymes, bruyants et stupides. Des ombres sans intérêt... toutes les ombres ont ce défaut, d’ailleurs. Le repas a été bon, sans plus. De toute façon, il s’en fout, car il a tout avalé machinalement : sa façon, sans doute, de lutter contre le froid. Il a encore devant (ou dans) ses yeux, tel un reflet récurrent, l'image du chauffeur de taxi stupéfait, qui le toisa longuement dans son rétroviseur, après l'avoir « libéré » au bout de son voyage vers l'impossible CHOSE, et dont l'inénarrable aboutissement ne pouvait évoquer qu'un rendez-vous avec l’irrationnel. L’homme au volant de son véhicule n'était pas prêt d'oublier ce regard nébuleux que l'individu lui lança tandis qu’il sortait de sa « voiture de fonction ». Il avait payé et il était parti à la manière d’un ectoplasme, en un clin d’œil, sans bruit.

  Un client semblable aux autres... vraiment ? Des histoires au coin du feu, narrées par le chauffeur à ses enfants, allaient naître bientôt ; s’il avait un jour, évidemment, le courage de procréer.

 

  Vincent Mareuil est désormais à deux pas du lieu de l'obscur rendez-vous. 

  En fait, il n'y est pas encore complètement. Il pleut, il a froid. Il fait gris, gris anthracite ; on dirait que le ciel s’apprête à se mettre en deuil ; d'un gris uniforme, où tout se confond dans la même tristesse, la même monotonie. Les nues, la terre, l'onde, la solitude désespérée et tragique de l'homme qui court au-devant de son destin et des éléments déchaînés : tout est réuni pour l'accueillir à bras ouverts – des tentacules, oui. Il est attendu, espéré par un dragon hybride, à la fois calmar géant, gorgone, méduse, baleine et hydre de nos antiques légendes. Plusieurs puzzles en un ! Un monstrueux patchwork anatomique !

  Il pleut partout : autour de lui, en lui… Il a peur et frissonne à un point tel qu'il a l'impression de parcourir une banquise en marchant sur les mains. Ses doigts sont gourds, raides ; ils paraissent sur le point de se désolidariser du reste de la main. S'il devait se gratter, il aurait trop la trouille de voir ses phalanges s'émietter sur le sol glissant. Il doit se ressaisir immédiatement, sinon...

  Le taxi l'a abandonné sur cette grève du bout du monde, entre Rigauton et Le Castrec.

  De plus en plus intrigué, inquiet, le chauffeur l’observa en train de s’éloigner, d’un pas chancelant, comme s’il avait eu affaire à un zombi. Il aurait réglé sa course puis, dans la foulée, serait allé rejoindre ses congénères dans un cimetière du littoral, sur la plage, dont les tombes, alignées sous les dunes, seraient labourées trois mois l’an par des vacanciers s’adonnant sans répit à leurs jeux débiles de vacanciers.

  Le taxi démarra dans un crissement de pneus nerveusement sollicités par un être humain qui vient de zieuter le diable en personne, et avait dû se farcir son odeur suffocante durant tout le trajet, sans piper mot, avant de percevoir un gros pourboire… et de tout lui pardonner.

  Et surtout, qui vient de croiser un autre taxi, avec un type bizarre assis à l’arrière, alors que l’autre s’était déjà engagé sur la jetée. Décidément, ce lieu était étrangement prisé par ce temps digne d’un hiver d’Europe du nord.

?

  Pendant ce voyage, le docteur Mareuil repensa à l’un des trois cauchemars rémanents. Celui à l’occasion duquel il était contraint de traverser un jardin enneigé et planté de bonshommes de neige, comme des ruches, pour vite courir faire ses besoins dans la vieille baraque, tout au fond de l’espace d’ordinaire occupé par la pelouse et, présentement, similaire à une patinoire.

  Le chauffeur devinait presque le stress ressenti par son client, tant il était palpable, audible et odorant. Mareuil respirait fort ; malgré les frissons, il transpirait abondamment.

  Il a dix ans, il fait nuit, les épouvantails de l’hiver sont au garde-à-vous, telles des sentinelles. Avec leur nez en forme de carotte, au bout duquel ne coule rien, pas même une stalactite, encore moins une morve suspecte, leur front glacé surmonté d’un chapeau claque et dont le cou est soutenu par un cache-nez faisant office de minerve et rappelant bizarrement celui que la grand-mère de Mareuil lui a tricoté avec amour, l’année dernière.

  Arrivé à la moitié du chemin, voilà que la neige et le givre revêtant les bonshommes de neige volent en éclats, et que surgissent des gnomes ricanants armés d’un râteau, qu’ils avaient dissimulé derrière l’habituel balai…

  Il se réveillait toujours au moment ou tous ces pygmées surexcités le prenaient pour un ballon de rugby dans une mêlée spontanée. C’était un piège assez réussi… un piège fourbe ourdi par des nains de jardin ayant endossé leur panoplie de congères, pour surprendre cet enfant si peu reconnaissant et les ignorant systématiquement, comme s’ils étaient invisibles.

  Et tous ces gnomes arboraient un visage identique au sien, leurs yeux brûlant d’une fièvre pyromane.

?

  Jo Moss était en colère. Le docteur Vincent Mareuil avait opté pour les transports en commun. Trois hypothèses s’imposaient : ou son véhicule était en panne, ou il n’avait pas le permis, ou bien… il avait pris un simple billet aller, ne souhaitant aucun retour.

  Monsieur Jo aurait évidemment préféré le pister en bagnole ; mais là, cas de force majeure, il avait dû emprunter un itinéraire parallèle et les mêmes moyens de déplacement.

  Mais qui était réellement cet individu ? Il croyait pourtant reconnaître sa démarche si insolente, sa dégaine. Il avait déjà vu ça quelque part. Pourtant, de par son métier, il avait certainement croisé des gens semblables, partageant des tics ou des manières spécifiques, alors pourquoi cette certitude subite d’avoir eu, un jour, l’occasion de l’approcher…

  Et cette photo, que Bill Prince lui avait faxée… il n’y avait aucun doute possible, c’était bien lui. Elle était ancienne, floue, mais maintenant, avec la preuve que l’allure collait à l’image, il savait à qui il avait affaire. C’était peut-être la raison pour laquelle, au départ, il avait accepté sans rechigner, sans tiquer, cette mission de confiance.

  Ciel, quelle coïncidence !

?

  On se trouvait sur une grève déserte... et, apparemment, désolée de l'être. Mais, dans un certain sens, il valait mieux ce no man’s land arrosé qu’un lieu trop fréquenté, plus estival. Dans l'intérêt de l'équilibre psychique des éventuels badauds trop curieux, heureusement inexistants à cause de la météo déplorable, ou des couples de passage pour des raisons romantiques, qui auraient bien vite été ramenés à une approche plus terre à terre de la réalité. Se balader main dans la main sous un ciel plombé a quelque chose de poétique que le soleil ignore…

  Il y a ces rochers, totems aux formes tourmentées, plantés anarchiquement et de guingois, imitant les menhirs, vigies minérales à l’œil scrutateur qui veillent sur l'horizon mouvant de cette mer de ténèbres. La pointe de terre s'avance dans cet océan sournois et secret, empreint du plus grand des mystères interdits… du plus mystérieux des secrets. Ces rocs séculaires, osselets titanesques éparpillés au gré des caprices tristement humains d’un semeur intemporel de la taille de Polyphème, le cyclope de l’Odyssée, sauvagement énucléé par le valeureux Ulysse, roi d’Itaque, semblent abriter des farfadets ou des gnomes (encore eux ?) cachés sous la pierre. Ils piaffent d’impatience, ruant dans cet habitacle déconseillé aux claustrophobes, pressés d’en surgir après l’avoir fendu, comme un œuf, d’un coup de hache… ou de talon. Des êtres de cauchemar issus d'un rêve de dément habitent ces ombres solides, vivantes, situées en marge d'une étendue liquide où, paradoxalement, elles puiseraient leur essence.

  Vincent Mareuil est fin prêt. Il s'attend au pire. Comment pourrait-il en être autrement ?

  Il ruisselle, son front est constellé de gouttes de pluie, qui se mêlent à la sueur et à la mitraille de l’eau salée. Le ciel est invisible, perdu au sein d'une dimension déshumanisée ; les nuages sont si compacts qu’on les imagine chargeant flanc contre flanc, poussés par des bourrasques sporadiques. Le spectacle est grandiose, irréel, apocalyptique, et nage dans l'outrance des forces en présence.

  Sur la gauche du docteur Mareuil, se détache, tel un bras de rocaille, une jetée impertinente qui mord dans le domaine maritime, le pénètre à la manière d’une dague.

  Là-bas... un vieux phare triste, délaissé, l’œil mort, avec ses lucarnes brisées, et abritant sans doute des spectres d'écume et des courants d'air dont les sifflements évoquent un nid de serpents. Il ne veille plus sur rien, ce vieux phallus de pierre fatigué par tant de veillées… non… même pas sur sa propre verticalité !

  Le chemin qui y conduit est au niveau de la mer, lorsqu’elle est calme. Il est érodé par tant d’assauts, vents et marées. Les mouettes s'y posent parfois, en grappes vibrantes, et elles braillent, débattant sur des sujets d'envols lointains, de migration. Le bavardage incessant et criard de ces rieuses boules de plumes pourrait bien éjecter des limbes de l’hibernation le seigneur des lieux, Neptune en personne, avec sa horde de mauvais génies des eaux reposant dans les fonds sablonneux de l'imaginaire, tritons, sirènes, hippocampes, dauphins, cachalots…

 

  C'est donc là-bas…

  C’est là-bas, en direction de ce phare dressé vers les nuages, suprême affront au maître des tempêtes, que cela doit se produire... Que l'ineffable rendez-vous doit avoir lieu. Vincent Mareuil n'hésite presque plus, son pas devient plus assuré, mieux orienté. Il avance vers ce but final où ses expériences diaboliques l'ont amené, comme si elles le tenaient fermement par la main et le tiraient avec autorité. Il obéit à une force occulte, il ne peut rien lui refuser, il est même hors de question de lui résister. Et pour cause... Sa gabardine est plaquée contre son corps, c’est devenu une seconde peau ; il enjambe les rochers au creux desquels des flaques se sont blotties... Emportés par l’aspiration, des poissons barbotent, affolés, dans les mares éparses. « Cette situation ne manque pas d'air... », murmure le docteur. Un sourire à peine esquissé, et déjà ce léger trait d'humour s'évapore à la manière d'un soupir. Lui qui ne plaisantait jamais, voilà qu'il se découvrait, à quelques mètres à peine de l'oubli, une âme de chansonnier.

  Sa gabardine, encore elle, est trempée, mais les gouttes ne s’y attardent pas, elles glissent, son visage dégouline, ses rares cheveux sont scotchés à la peau du front. La mer danse devant lui, c’est un ballet fulminant, indescriptible, éternel ressac de fin du monde, rouleaux épais, flux et reflux de sa soif de terre à ingurgiter copieusement, afin de nourrir sa multitude de ventres rebondis.

  Le docteur Mareuil s’avance, tantôt pataugeant dans le sable mouillé, qui arbore un aspect d’enlisement, et çà et là, des trous d’eau y reflètent la furie céleste ; tantôt escaladant des rocs aux arêtes dentelées, aiguisées, aux anfractuosités sournoises, propices aux entorses, où s'accrochent du varech, des coquillages et des souvenirs de naufrages.

  Il atteint la jetée qui le mènera jusqu'au phare borgne. Tout là-bas, on dirait qu'il le regarde venir du haut de son arrogance ancestrale et de sa rigidité légendaire. Le ciel, très bas, menaçant, couronne sa tête crénelée et giflée par tous les vents du globe, où nulle lumière ne clignote plus pour sauver des vies, et c'est à peine si l’on distingue, en trompe-l’œil, son érection minérale, sur cette toile de fond digne d’un film catastrophe. 

  Vincent Mareuil marche maintenant sur l’horizontalité de la jetée. Evidemment, c'est moins malaisé que sur la grève. Il marche, marche enfin sur une surface plane, après avoir évité les pièges, les trous, les escarpements, les pierres en déséquilibre, les galets huileux, au sein des turbulences. La pluie le reçoit de plein fouet, le lapide, la mer gronde de chaque côté, tel un dragon à deux têtes. Une image vient tout de suite à l’esprit. On a disposé une planche de bois vermoulue et savonnée sur une piscine compartimentée en deux bassins de même contenance : d’un côté, des crocodiles espèrent la chute, de l’autre, ce sont les requins. Choisis ton camp, camarade !

  Le phare usé apparaît dans les zébrures de l'ondée vindicative, comme une statue indéracinable plantée dans un bassin et que l'on devine au travers d'un brouillard matinal, dans un parc. On dirait un cyclope de briques et de ciment programmé pour résister aux tempêtes, aux ouragans... Le vent le percute violemment, il tente de le foutre en l’air depuis des lustres, mais c’est inutile : il demeure inébranlable sur ses racines rocheuses, sur sa base de béton. On dirait qu’on a déplacé la tour Eiffel, qu’on l’a enduite de plâtre et qu’on l’a plantée là, au bout d’une jetée du littoral breton, pour réunir en meute, grâce aux lugubres appels de sa corne de brume geignarde, tous les phares des alentours. Une sorte de bergère échappée d’une idée d’écrivain travaillant sous l’effet de l’acide.

  Peut-être un jour s'écroulera-t-il, épuisé, vaincu, à bout de force, plongeant la tête la première dans cette mer de ténèbres contre laquelle il a tant lutté...

  L’homme de science se pose des questions, mentalement. Il aurait tort de s’exprimer ouvertement ; les rafales se chargeraient de lui remplir la bouche, de le rendre muet, de l’étouffer. Comment le phénomène va-t-il se manifester ? De quelle manière cela va-t-il se passer ? Sous quelle forme apparaîtra la CHOSE ?

 

    Mareuil parcourt plusieurs dizaines de mètres, cerné par ce territoire liquide dont il redoute les profondes vallées et les crêtes coiffées de mousse hypocritement immaculée. Le phare n'est plus très loin, il est entouré de nuées fuligineuses et de rejaillissements d'un blanc aveuglant ; son sommet paraît dominer la bataille des éléments telle une vigie au plus fort de la canonnade, au bon vieux temps des pirates et des corsaires. Le grand fracas des rouleaux aqueux est assommant. Les tympans du docteur Mareuil sont sollicités jusqu'à leur point de rupture. Le promontoire est assailli par des paquets de mer qui le prennent d'assaut en prévision d'un siège inexorable, puis s'empalent littéralement sur les brisants, se fracassent en disséminant des éclaboussures ourlées de neige. Pour, enfin, s’élever vers les cieux en une volée de traits vertigineux arrachés au carquois de l’océan en plein combat, en proie à un conflit interne.

    Mareuil se sent totalement débordé dans son errance de victime expiatoire. Il est devenu une cible, et tous ces dards qui le criblent, pénétrants comme du fil de fer barbelé, lui sont, à n’en pas douter, réservés depuis la nuit des temps. Il ne peut en assumer leur tranchant... Cela ressemble étrangement à un lynchage, mais c'est bien pire encore. Il est devenu le point convergent d'éléments dont le seul but est de se rejoindre, de s’affronter les uns les autres en une lutte dantesque. L'eau se ligue contre l'eau, en un duel fratricide, et, alors que l’homme gagne du terrain sur la jetée, cela s'aggrave insensiblement.

    Il tangue, perd l'équilibre, cependant se ressaisit aussitôt, se retourne... On ne voit pratiquement plus le rivage ; il n'est plus qu'un souvenir « littoral ». Là-bas, dans le lointain, il doit bien exister encore, malgré le fog et le rideau de pluie. Il n'est plus qu'un territoire de mémoire... et l'amnésie semble proche. Il n'en subsiste qu'une ligne grisâtre. Et c'est une symphonie étrange et captivante que ce dialogue guerrier du vent et de la mer si loin du monde des humains...

    Vers cet horizon « continental », il voit s’enfoncer le chemin de béton, de ciment et de galets agglomérés qu'il a parcouru pour arriver jusqu’ici, fidèle à son rendez-vous avec l'ineffable, et il se demande si, finalement, le danger ne viendra pas plutôt de là…

 

  Il est arrivé au but.

  A la suite de cette approche éreintante, périlleuse, il se retrouve enfin au pied du donjon aveugle, de la tour infernale (?). Ici règne un souffle d'une puissance inouïe : l'Enfer y a libéré toutes ses forges. Les rochers, tous étrangement plats, érodés, sont luisants, lisses et couverts de guano, d’algues visqueuses… Une embase élargie soutient la construction massive. Il la contourne du mieux qu'il peut ; il dérape mais se récupère, comme un homme ivre titubant au bord de l'abîme. Par les ouvertures, regards éteints jadis témoins de tant de batailles navales et de naufrages, il peut distinguer, à l'intérieur, la pièce ronde, abandonnée, livrée à toutes les diableries en présence.

  Mais très vite, il fait volte-face, s’appuie dos à la paroi convexe, écartant les bras, crispant ses doigts écartés sur la peau du phare, comme s’il craignait que le néant s’ouvrît sous ses pieds et cherchait à éviter de plonger du haut d’une falaise vertigineuse, en s’accrochant au vide. Il fait face à la mer démontée, il crie, ça le défoule, et il avale aussitôt des bouffées de courants d’air salés. Il est face à la bête immense et frénétique. C’est un duel à sens unique, perdu d’avance, dont l’issue est connue avant même d’en dérouler la trame, d’en dévoiler le scénario…

  Un grondement de tremblement de terre roule, enfle, ronfle ; le docteur Mareuil a l’impression que le socle va subitement se fissurer. Il a tout juste le temps de se décoller du phare, de tenter de se mettre à l'abri en le contournant à nouveau, mais la situation est invivable. Les armées de Neptune l’attendent aussi de l’autre côté, juchés sur des hippocampes caparaçonnés tels des destriers du moyen-âge s’apprêtant à la joute, à l’occasion d’un tournoi. Il se demande où il trouve la force nécessaire...

  Instinct de survie ? Masochisme ? Jeu dangereux, oui... ou frôlements obscènes avec (ou contre) la mort ?

  Une trombe, une rafale d'eau forcenée retombe sur lui, à la manière d’un fauve se laissant choir du haut d'un arbre sur un repas frémissant. Elle pèse sur lui de toute sa masse, tente de l'emporter comme un fétu de paille, frêle esquif de chair et de sang offert en pâture aux tourbillons des rouleaux compresseurs de l’océan. Il résiste néanmoins avec l'énergie du désespoir. Il est inondé, de la tête aux pieds... mais ça, ce n’est pas une nouveauté ! A l’horizon, des montagnes d’eau déballent leurs cargaisons d’écume, partent à l'attaque, laissant échapper des hurlements de spectres par une nuit de hantise. On dirait une ville en marche, un continent qui se déplace exprès pour lui, le docteur Mareuil, pour l’avaler, l’anéantir.  

  L’effacer… le boire !

  Il est grand temps de revenir sur ses pas, il faut renoncer à ce démoniaque rendez-vous, il a peur finalement... de plus en plus. Mais la mer le calotte une fois encore, à la volée, cinglant avertissement. L'ultime ? Il avance, chancelant, dérape à chaque geste trop large, puis se rattrape, malhabile, les bras battant l’espace comme un moulin à vent… La tempête s’époumone, souffle à en perdre haleine dans la forge du grand phare, c’est un soufflet qui ne se fatigue jamais et attise inlassablement le feu du magma.

 

  Vincent Mareuil, au bout du rouleau, parvient enfin à effectuer quelques mètres dérisoires en sens inverse. Il trébuche à chaque enjambée. Il veut fuir cet acharnement satanique, au plus vite. Demi-tour, déroute, débâcle. La peur l'emporte sur sa détermination à rencontrer la CHOSE. La mer grossit démesurément, gonflée par l'eau du ciel et par sa haine de tout ce qui est solide, palpable. Elle semble, depuis la genèse, réclamer le droit de dévorer les continents, avec son appétit insatiable et son ambition de devenir l'élément dominant de la Planète Bleue, offrant ainsi le pouvoir absolu au royaume des poissons qu'elle couve en son sein. C'est son rêve d'érosion, son fantasme antédiluvien. Sa prétention... Tout cela lui paraît un juste retour des choses car, sans elle et ses protégés, l'humain ne serait pas ce qu'il est, n'existerait même pas !

  De l'eau s'étale sur la jetée comme de la confiture sur une tartine de pain, dégoulinante. Les vagues l'encerclent inexorablement ; on ne voit plus la route cimentée, qui est maintenant submergée. Il a l'impression de marcher sur les eaux, piétinant l'écume tel Jésus Christ, la souillant de cette peur géante qui lui noue la gorge, l'étouffe comme le baiser d’un boa, lui tord les entrailles. Toutes ces vagues monstrueuses sont désormais prêtes à se fondre en une seule et même entité marine. On dirait des quartiers roulant à tombeau ouvert, après avoir déserté leurs racines urbaines, où ils avaient provisoirement jeté l’ancre. Les voici qui se réunissent, à bâbord et à tribord, à la proue, à la poupe, en une osmose débridée, puis recouvrent la jetée, la piste de l'oubli, à la manière d'un linceul de neige et de vase. Le docteur ouvre la bouche pour respirer, mais tous ces geysers fous qui le cernent ne le lui permettent pas ; il suffoque. Il sue d’abondance, et chaque mouvement esquissé le soumet à la torture de l’asphyxie… Il pleut de plus en plus, il neige aussi, des flocons énormes, lourds. Le raz de marée est proche : c’est trop colossal pour un seul homme, fût-ce le docteur Vincent Mareuil.

  Un « Everest » de flotte surgit à l'horizon – mais combien y a-t-il d’horizons, en fait ? Celui émanant du continent. Un pays s’est décroché du globe terrestre et fond sur lui… On imaginerait presque que la Bretagne a faim de lui. Et cela a la taille d'un immeuble de quinze étages. Tout va être absorbé, phagocyté, digéré. Cela approche lourdement, telle la charge d'un troupeau de mammouths (plutôt de cachalots, non ?), et la tempête motive la curée. C’est l’abordage ! C’est fou, démentiel ! Bientôt, le docteur Vincent Mareuil représentera à lui tout seul l’armée égyptienne engloutie par la Mer Rouge, tandis que Moïse, se tenant intelligemment à l’écart, en appelle à son Dieu miséricordieux.

  Il est pris entre deux vagues (?) d’assaut, l’une ayant pris naissance au large, l’autre s’étant détachée du littoral. La nature a programmé un vieux film, et il en est l’unique spectateur… et la victime. Assassiné par un fantasme de mécène homicide.

  Un mauvais rêve s'est échappé du sommeil d'un dieu assoupi – Neptune sans doute –, et voilà qu'il se matérialise aux alentours de cette grève du bout du monde. C’est un cauchemar vivant ; mais du rêve à la réalité, il n'y a qu'un pas à franchir, pour le docteur Mareuil. Le seuil de cette jetée où un phare borgne, habité par tous les souffles de l'univers, a poussé comme un arbre fou au milieu d’une plaine visitée par les tempêtes de l’esprit. Un phare aveuglé par l'égoïsme, la vanité et l’irrespect des humains... Un phare inutile et qui ne veille plus sur rien... Mais qui va devenir le témoin privilégié de l'échéance d'une vie d'homme de science présomptueux : un apprenti sorcier victime de son propre savoir !

 

Le savoir n'est pas forcément le but ultime d’une vie. Il n'est qu'une étape au cours d’un voyage dont l’aboutissement est la sagesse.

 

  Les vagues deviennent voraces, imitant de véritables gueules de requins. Il y en a tout un banc qui converge sur cette proie idéale. Cible ou proie ? Les deux, sans doute. De chaque côté de la jetée, devant, derrière… Toutefois, ce ne sont pas des dents ou des nageoires que l’on entend claquer au vent, ce sont les pseudopodes d’un animal, d’un prédateur plus terrible encore !

  Vincent Mareuil se retourne pour la énième fois... La montagne avale le phare au passage, puis déferle sur lui comme un calmar géant d’une taille inimaginable. Avide, elle désire assouvir sa si longue fringale, se nourrir enfin.

  Avant d'être enseveli sous cette nappe incommensurable et bestiale, aux gueules écumantes, d’être happé par cette mort liquide, avant de constater qu'il va enfin payer son tribut, alors qu’il se livre, s’offre à ELLE, il a tout juste le temps d’apercevoir la CHOSE au sein des flots déchaînés. La CHOSE est venue le chercher, lui, le docteur Vincent Mareuil en personne, en chair et en os. Justement, bien vivant…

  On se croirait dans un final de western. Son hurlement terrible se mêle à celui des bourrasques salées et se perd dans le grondement formidable et inhumain de l'immense lame qui a coupé la trajectoire existentielle du docteur... qui a tranché le fil de sa vie.

  Il disparaît, tandis que sa gabardine s’envole tel un oiseau de malheur. Elle se sera décollée du corps sous le choc.

  Son destin est désormais accompli... sous l’œil éteint du cyclope des mers, LE PHARE DES TEMPETES.

?

  Jo Moss venait d’assister à une scène qu’il aurait pu imaginer issue d’un cauchemar de serial killer ou d’un roman gore. Quelque chose de tout à fait incohérent, de sadique… et de franchement surnaturel. Mais il était, hélas, bien éveillé, et devait donc subir les conséquences de cet apparent délire.

  Il avait été contraint d’abandonner le docteur Mareuil à l’orée de la vraisemblance, au moment où il quittait la grève pour mettre les pieds sur cette jetée – un doigt de rocaille accusateur désignant un point suspect situé sur cette mer de ténèbres, songea le détective. Il l’avait tout de même observé jusqu’à ce qu’il fasse ce premier pas, et l’avait trouvé digne dans son port de tête, même si la gabardine ajoutait une note discordante à la partition, à l’impression générale.

  C’était bien lui, l’individu qu’il avait remarqué aux côtés de sa fiancée lorsqu’il avait dû suivre, pour les besoins de son enquête, la femme adultère, alors qu’elle organisait des rendez-vous secrets avec son propre frère, le docteur Vincent Mareuil.

 

  Ensuite, Monsieur Jo n’avait pu qu’entrevoir la tournure que prenaient les événements, derrière le paravent des éléments en pleine débandade. Toutefois, il n’y avait pas de doute possible, Vincent Mareuil était venu ici, sur cette portion de littoral breton, se précipitant dans la gueule d’un drôle de loup, pour affronter une bête immonde, une ombre décadente, mutante.

  Il se refusait à poursuivre plus avant… ce n’était plus son enquête, non ! Et même s’il avait décidé de se mettre à l’abri derrière le rideau de pluie et de neige, il lui aurait été difficile de pister le docteur plus longtemps, de peur d’être découvert, malgré cet écran ruisselant.

  Mais la vérité s’imposait, criante : il avait surtout été tétanisé par la trouille. C’était trop risqué, et l’inconscience avait été oubliée au placard.

  Tout là-bas, au bout de la jetée (du doigt ?), le phare avait un moment disparu, laissant la place à un train surgi de nulle part – d’un tunnel sans doute – et qui avait écrasé l’homme de science.

  C’est alors, à cet instant précis, qu’une incroyable vision agressa Jo Moss, le confrontant à un vieux démon. Un ours énorme, roux, le poitrail accueillant, la gueule ouverte sur deux rangées de crocs joliment plantés et affûtés, avait tenté de le saisir par les épaules, ratant son coup. Un grizzly rugissant, l’œil rouge et de la bave s’écoulant de ses babines retroussées. Puis, le plantigrade lui avait parlé, écartant ses grosses pattes velues et armées de griffes acérées : « Tu te rappelles de Patte Folle, hein ? Eh bien, il est là, devant toi : il t’invite à expier tes fautes. Tu dois mourir pour réparer ton outrage… Ma patte cassée, je l’ai assez supportée comme ça, depuis tout ce temps ! Tu dois enfin payer, bourreau de nounours ! ».

  Le monstre s’était dressé, du haut de ses deux mètres cinquante, avait pris une pose de ballerine sur ses pointes, s’apprêtant à s’abattre de tout son poids sur le détective, et…

  Alors, comme par enchantement, il avait disparu aussitôt. A un moment, il était là, la seconde d’après, il ne l’était plus ; et la jetée qu’il masquait fut à nouveau visible. Un esprit malin l’avait sans doute rappelé dans son cirque de l’imaginaire, où il devait évidemment effectuer un numéro unique au monde… et dans les annales.

  Jo Moss tremblait, ses lèvres étaient agitées de spasmes nerveux, comme la fois où il avait emprunté, encore puceau, l’escalier de cet hôtel de passe… Ou lorsqu’il était monté, pour un étrange baptême de l’air, à l’époque, dans le Grand Huit de la Foire du Trône dont le gérant était un ami de son père. La situation avait été trop cocasse pour être vraie, mais elle lui avait asséné un sacré coup ! Pire qu’une gueule de bois, un lendemain de cuite, quand le téléphone sonne, tandis que vous n’êtes pas encore sorti des limbes de l’alcool et que toutes les cloches se sont données rendez-vous sous votre crâne. Tous les chemins mènent à Rome, disait le proverbe…

 

  Jo Moss, abasourdi, s’empara de son téléphone portable et appela un taxi.

  Autre coïncidence, le chauffeur qui avait transporté le docteur Mareuil se pointa.

  Il se fit ramener à la gare de Rigauton. Nulle parole ne fut échangée durant le temps de la course… c’est tout juste si le chauffeur de taxi prit la peine de lui dire : « Vous me devez 45 euros ! ».

 

  Dans le train qui rallia Paris, Jo Moss contacta Bill Prince. Il fallait éclaircir quelques détails de l’affaire.

  Il neigeait carrément maintenant, et le convoi jouait les brise-glaces, éjectant des plaques entières de givre hors des ballasts. Des cheminots bourrés d’humour avaient confectionné un bonhomme de neige juste entre les rails, et celui-ci tenait une petite pancarte où était inscrit : « Raoul, ta femme te trompe, et elle est dans le train avec son amant… ».

  A cette vitesse, Raoul ne pouvait rien lire, mais ce qui comptait vraiment, c’est le plaisir de la rigolade que les cheminots partagèrent entre deux travaux d’aiguillages. La motrice passa allègrement sur le délateur. Un jour ou l’autre, on mettrait Raoul au courant, afin qu’il participe également à ce gag. A retardement.

  Il neigeait aussi sur Paris ; la tour Eiffel était coiffée d’un joli bonnet blanc. Un psy aurait qualifié cela de capote anglaise posée sur un monument français symbolisant le phallus, et son client (Jo Moss, en l’occurrence) se serait laissé traiter de gros macho phallocrate, alors qu’il n’aurait rien affirmé – et que ce sont les psys qui interprètent leurs propres fantasmes, en analysant et soignant soi-disant ceux des autres.

  Jo Moss devait rejoindre Bill Prince chez lui : il l’invitait à souper.

  Autre précision : ils seraient trois à table.

?

  Jo Moss serra la main de son confrère et entra dans la maison, après s’être essuyé les pieds sur le paillasson, où était écrit en noir :

 

WELCOME I AM THE BEST

 

  Une odeur de bouffe sympa planait dans la pièce où ils s’assirent. Les fauteuils étaient moelleux à souhait. Une musique douce imprégnait les lieux, un piano égrenait ses notes cristallines : l’andante d’un célèbre concerto de Mozart. L’apéro fut servi.

  Bill Prince cuisinait bien et, la plupart du temps, lorsqu’il invitait des gens à manger chez lui, c’était pour recevoir des compliments. Il aimait bien que son ego surdimensionné prît encore un peu de volume. Ils parlèrent de tout et de rien, mais un sourire crispé déformait les joues de Bill, les rendant moins « girondes ». Ado, les filles déclaraient qu’il avait les joues comme des fesses de bébé. Il n’en riait pas toujours ; Jo Moss, lui, s’esclaffait de bonne guère : « Et quand il rote, c’est comme s’il pétait ! ». Durant l’âge bête, ce ne sont pas les tirades subtiles qui fatiguent les jeunes esprits.

  Une heure passa, à ressasser des lieux communs ou des souvenirs d’enfance, on causa foot, bagnoles, cinéma, politique, mais sans grande conviction. Il ne fut jamais question de littérature ou de peinture, ni de nanas. Toutefois, on sentait bien que la pression montait, montait, que ça allait… péter !

  On sonna à la porte, cassant net le charme factice que la discussion stérile avait instauré en surimpression avec la musique géniale du divin Mozart. En soixante minutes, le compositeur autrichien avait fait trois apparitions sur le lecteur CD. Là, un concerto pour cor rendait l’âme.

  Les événements allaient pourtant imposer au trio un fond sonore digne des plus formidables déchaînements orchestraux de Richard Wagner – enfin, tel qu’on imagine sa musique quand on a une approche basique de ce compositeur.

  Monsieur Jo soupçonna Bill d’avoir cherché à estomper une éventuelle ambiance délétère avec un peu de classique en arrière-plan, puisque tout le monde sait très bien que la musique adoucit les… On pouvait craindre le pire. Car quoi, Mozart n’a tout de même pas le pouvoir de calmer les ardeurs d’une bonne engueulade, en plus de celui d‘aider les plantes à mieux pousser dans leurs pots ! On criera bien, oui, mais en écoutant autre chose que l’écho de sa propre voix ! C’était peut-être une bonne idée. Une idée de fin psychologue.

  Bill alla ouvrir. Le froid et un parfum aux effluves suaves pénétrèrent dans la pièce. Le parfum sur la fourrure, le froid, derrière la fourrure, quand la porte fut refermée.

  C’était une femme. La première chose qu’elle dit en entrant fut : « Ah… Mozart ! ». Tiens donc, ça commençait plutôt bien.

  Oui, Mozart… mais sans doute plus pour très longtemps.

  C’était la femme que j’avais dû espionner pour des prunes, Marina Marchand, la sœur du docteur Vincent Mareuil. Notre hôte lui proposa à boire, elle refusa. Dix minutes plus tard, on passa à table. Mozart avait disparu (cor… et âme).

  Deux heures défilèrent puis, on passa aux révélations.

?

 

REVELATIONS

 

 

  Le docteur Vincent Mareuil s’était spécialisé dans la guérison des amnésiques sortant d’un très long coma. Il avait, en théorie, créé un médicament présumé apte à guérir un tel état : le mnézium2002. Manquant de fonds, il avait demandé à son beauf, qui était très riche, de lui prêter de l’argent ; il le rembourserait au centuple, c’était juste une question de temps et de patience. Influencé par sa femme, Marina, il accepta, non sans émettre une grimace digne d’un concours.

  Les laboratoires pharmaceutiques étaient réticents à la confection d’un semblable produit, aussi le docteur devint-il lui-même à la fois le financeur et son propre cobaye. Hélas, tout n’avait pas fonctionné comme il l’espérait. Essayé sur des gens sains, il imaginait que cela ne ferait que raviver leurs souvenirs, en les amplifiant, et voyager dans leur passé par la pensée. Ainsi, nos exploits de gosse reviendraient jouer dans notre crâne d’adulte, avec précision ; peut-être même remonterait-on jusqu’à nos premiers soubresauts prénataux. Mais non… c’était une approche naïve et présomptueuse de sa force intellectuelle dans le domaine des Sciences Cérébrales ! Son hypothèse était erronée, et il allait le constater à ses dépens, lui l’apprenti sorcier, lui le docteur qui, voici encore quelques mois, se contentait de soigner les étudiants en perte de motivation avant un examen, et dont le stress entamait la mémoire.

  Mareuil avait besoin d’un maximum de fric, et cette invention aurait pu lui remplir les poches, assurant la pérennité des musées dont il avait hérité, au bout de la lignée, de son aïeul archéologue…

  Sans oublier le pari, le fameux pari concernant la « villa de banlieue ». 

  Au lieu de traiter le retour au galop de la mémoire, le mnézium2002 agissait sur l’inconscient des rêves, les sortant de la virtualité du sommeil, tout en en amplifiant les qualités et les proportions mnésiques. Les cauchemars s’engouffraient dans la réalité, semant la terreur, prenant du volume, s’étoffant dangereusement. On se remémorait nos angoisses de môme et nos émois d’ado, en passant par les glandes du profond dodo, mais à la puissance mille. Le docteur Mareuil en fit la triste expérience (?). Dès lors, un train défilant sur l’écran onirique du sommeil, sortait dans la salle de cinéma, pour dérailler dans le concret, matérialisant le fantasme, les complexes et les passions refoulées.

  Ce fut en même temps une réussite inestimable et un échec probant. Il fallait revoir le mélange de certains composants, inverser les paramètres, réduire une quantité, rajouter des doses.

  Une réussite pour l’avenir mais un échec pour Mareuil l’individu.

 

  Mais pourquoi ce rendez-vous en Bretagne, aux alentours de ce phare, entre Rigauton et Le Castrec ?

  Gosse, son père lui offrit un phare que l’aïeul avait confectionné de ses propres mains avec de la glaise soutirée à un site de fouilles, au Pakistan. L’homme était fou, il déclarait que cette idée sculpturale lui avait été suggérée par les extraterrestres qui le fournissaient en œuvres d’Art, car leur astronef, un jour, était venu s’empaler sur LE PHARE DES TEMPETES. Celui-ci n’avait pas bronché, aucune fissure n’avait lézardé sa rigidité verticale.

  A la suite d’une erreur de pilotage, ils avaient transformé leur vaisseau spatial, d’une taille colossale, en hydravion… et, au bout de la chute, ils s’étaient servis du phare, à l’époque très utile aux navigants, pour stopper leur course. Comme un arbre solitaire égaré au centre d’une prairie verdoyante lorsque vous avez un souci de deltaplane ; une sorte de rempart de guimauve, malgré les dangers du démembrement dû au choc inévitable. C’était une histoire débile qu’un enfant souhaite néanmoins entendre… mais surtout croire.

  En hommage à ses pseudos amis ET, l’aïeul avait eu l’idée de confectionner ce petit souvenir d’argile, et il avait énormément marqué la mémoire de Vincent Mareuil, même s’il était destiné à l’origine à son propre père.

 

  Le pari.

  Garder intacte cette « villa de banlieue » encore un siècle, au fil improbable du temps, au sein d’un climat hostile, avec toutes ces ombres louches qui rôdent, menaçantes. Pour cela, il fallait de l’argent, mais aussi du temps et le respect des anciens. Mareuil possédait avant tout le respect… et surtout un sens aigu du ludique.

  L’aïeul, Alphonse Mareuil, avait jadis commandé à un cabinet de notaires de contrôler au fil des générations la bonne tenue de l’édifice, histoire de gagner ce gros pari posthume… et totalement mégalo.

  L’autre type, Oscar de Morneplaine, le second participant à ce petit jeu temporel, était lui-même le richissime client d’une fine équipe d’avocats qui, au fil des décennies, renouvelait tout naturellement ses cadres. Et il n’était pas rare de constater la présence de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants ayant opté moyennant finances pour le métier de leurs « ancêtres ».

  C’était là une vaste magouille familiale digne d’une grande saga de milliardaires !

  C’était la combine la plus incroyable que l’on pouvait imaginer, tout droit sortie d’un cerveau de grand malade, d’un fan des échecs refoulé, mentalement très atteint. Un pari sur une longue échéance, qui ne verrait ni gagnants ni perdants pour cause de décès des « belligérants », dont seuls les témoins sortiraient gagnants d’une manière lucrative. Les témoins… et la « villa de banlieue » !

  Et Bill Prince bossait pour le cabinet « protecteur ».

 

  Lorsqu‘il avait appris que le docteur Mareuil était en danger, Bill avait tout fait pour qu’on l’épargne, pour qu’il mène à bien sa démarche scientifique, afin de renflouer les caisses – déjà bien entamées –, et c’est là qu’il avait eu l’idée du sosie.

  L’homme qui se trouvait sur la jetée n’était pas le vrai Vincent Mareuil, il avait été recruté dans une agence de sosies à l’intitulé assez révélateur, ronflant :

 

PROFESSION : SOSIE

 

  On avait envoyé le sosie au casse-pipe, après lui avoir enseigné les attitudes, les tics du vrai Mareuil durant de longs mois grassement rémunérés, mais surtout en taisant les dangers à encourir ; et c’était là un crime organisé.

  La gabardine était une sorte de mot de passe, une signature… Car, bizarrement, au cours de ses rêves, le docteur Mareuil (le vrai) en était toujours affublé.

 

  Jo Moss fut abasourdi lorsqu’il apprit, de la bouche même de Bill, que sa fiancée, vue plusieurs fois avec Mareuil – l’homme de chair, pas le scientifique, d’esprit – était en réalité sa femme légitime. Et son problème de divorce ainsi que la fidélité sexuelle de cette femme concernant directement Jo Moss s’expliquaient enfin.

  Un amant, ça va… deux, bonjour les dégâts !

  Et ce pauvre Monsieur Jo, ce gros naïf, qui jouait les grands romantiques énamourés, respectant le corps de la femme, alors qu’elle ne pensait qu’à jouer sur la corde (raide ?) de la séduction, de la sensualité d’une manière… bénévole.

  Tout était lié, mais des coïncidences étaient venues troubler le bon ordonnancement des événements.

  Lui, Jo Moss, avait servi à détourner l’attention de ce qui visait le docteur Mareuil, tandis que l’autre, Bill Prince, mettait tout en œuvre pour que le pari se fût gagné dans un siècle, protégeant le maillon de la chaîne le plus exposé.

  C’était une histoire de fous, de mégalos. Un poker de riches !

 

  Ainsi, les cauchemars s’étaient immiscés dans la réalité, et Jo Moss avait été à la fois témoin et victime de leurs rayonnements (de leurs radiations ?). Puisque les siens avaient été mis sous influence et avaient interpénétré ceux du faux Mareuil, appris par cœur et devant être ressentis à un instant donné, en un lieu précis, tout là-bas, sur cette jetée du bout du monde, face à cette mer de ténèbres.

?

  Jo Moss, Bill Prince et Marina Marchand en étaient à leur troisième Cognac lorsque le vrai docteur Vincent Mareuil fit son apparition, après avoir sonné selon un horaire, un effet et un rituel bien établis, programmés de longue date (?). Son port de tête altier, son insolence naturelle crevaient l’atmosphère déjà bien troublée de la pièce.

  Bill fumait le cigare, Jo s’était toujours refusé à se faire bouffer de l’intérieur.

  Marina s’était levée pour embrasser son frère. Elle n’avait pas résisté à l’envie de boire un peu d’alcool, et ses joues avaient étrangement rosi, ses yeux brillaient d’un feu ardent où se lisaient l’espièglerie et la sérénité…  

  Tout rentrait dans l’ordre, le pari avait de grandes chances d’être mené à terme. Il avait pris naissance voici cent ans, encore cent autres, et ce serait in the pocket !

  Enfin bref, maintenant, il fallait trouver une femme au frangin, qui lui ferait de beaux enfants… fidèles aux engagements ludiques et mégalomaniaques des anciens !

 

  Il régnait une ambiance de complot, de mutinerie, mais Jo Moss regardait son pote Bill d’une manière si dubitative, si scrutatrice, que le couple décida de les laisser seuls et se retira, sur la pointe des pieds.

  Allez savoir… cela aussi était peut-être programmé de longue date !

?

 

LE REGLEMENT DE COMPTES N’AURA PAS LIEU

 

 

  L’amitié perdurait, et les souvenirs, avec ou sans mnézium2002, demeuraient intacts, toujours aussi vivaces. Vivants.

  Au sixième verre de Cognac, on évoqua leurs œuvres, à l’époque où leur but existentiel était de créer, de sortir la vie du néant… et non de l’espionner.

  Au septième, Jo avait retrouvé l’épilogue de son roman, Cible et Prédateur. Il l’avait photocopiée, pour la montrer à sa mère, sur son lit d’hôpital, juste avant de l’expédier par la Poste à sa fiancée de l’époque.

  Au huitième, Bill avait retrouvé une photo de l’une de ses croûtes préférées. Celle représentant la tour Eiffel, sous la neige…

 

  Enfin, ils parlèrent des nanas, et là, ils dessaoulèrent bien vite.

  Elles leur avaient fait tant de mal. Mais, eux-mêmes, n’avaient-ils pas obtenu ce qu’ils méritaient… à cause de leur naïveté, mais aussi à cause de leur tendances franchement machistes.

  La vie se prend comme une femme, par le bon bout, et il est assez maladroit de croire que l’on peut tout acheter avec des promesses. Les femmes préfèrent les actes !

  Soudain, émergeant d’une pensée muette, Jo Moss éclata de rire :

  « Dis donc, vieux, après notre mort, si un jour tu décides de revenir déguisé en fantôme, merci d’éviter de hanter la femme que j’aurais choisie, ok ? Ce n’est pas très pratique, à deux, de chatouiller les pieds de son prochain… »

 

  On oublia LE PHARE DES TEMPETES.

  L’envie de quitter ce métier de détective qui leur collait tant à la peau fut d’actualité, brûlante.

  Et si on se remettait à la création, si on laissait l’Art s’emparer de nous, sans opposer le moindre rempart à cette intrusion.

  Si on redevenait soi-même. Les femmes nous aideraient, nos muses… 

  Reprendre les bonnes habitudes, les bonnes aptitudes…

  Créer. Y croire.

  Voilà un pari intéressant !

 

 

 

 

 

FIN



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