TATANKA
TATANKA
(Ne nous leurrons pas… paradoxalement, lorsque les
yeux de la nuit nous pénètrent, en vérité, c’est nous qui les violons !)
(prologue)
Je m'appelle Grégoire
Anaha, mais parce que je suis un fonceur, on me surnomme « Tatanka ».
Rien ne m’arrête, aucun obstacle ne peut stopper ma marche en avant ;
faisant front, je charge, tête baissée. J’encorne les gêneurs, les fâcheux,
piétine le menu fretin, déracine les vieilles souches…
Et oui… à juste titre, on me compare à un bison ! Dans le langage de mes ancêtres, tatanka signifie bison. Là, il avait suffi qu'un employé de la boîte que je dirige connaisse le terme, pour que le sobriquet dont on m’affuble fusât tout azimut. Sortant d'une bouche, il s'était répandu comme l’écho d’une cavalcade dont les décibels lapident les canyons, ou les hurlements d’une meute de loups par une nuit d’orage…
Cela m’a toujours rappelé un vieil adage des
Anciens des Tribus du Nord, ravivant ma mémoire : «Une balle donne vie
à la mitraille !».
J'y pense encore aujourd'hui puisque j'en suis la cible. On ne me demande pas mon avis, cependant je ne me fâche pas car – cela on l'ignore certainement – je compte sur mon arbre généalogique, haut perchée sur une branche noueuse et fragile, une aïeule Peau-Rouge décédée il y a plusieurs lunes.
Décidément, le hasard fait bien les choses… peut-être mieux que nous, finalement !
L’on s’amuse parfois à titiller ma fibre
patriotique, en déclarant sur le ton de l’humour noir (et facile) que dans la
vie privée, par comparaison, je reste plutôt sur ma… réserve. Dans la foulée,
je ne résiste pas longtemps au plaisir de balayer cette boutade d’un revers de
main, dont le but est d’en effacer la portée, pas de souffleter l’auteur, bien
que l’envie provoquât la migration de fourmis envahissantes jusqu’au bout de
mes doigts. Sur leur cheminement chronique, ces braves petites bêtes auraient
installé un wigwam de fortune dans ma paume baladeuse et habituellement
préposée aux représailles cinglantes.
Mon arrière-grand-père (côté paternel), Pierre-Antoine Anaha, était un voyageur invétéré et, dans une malle symbolique, il avait ramené sa future épouse des Amériques, où elle s’ennuyait ferme. Elle avait quitté le Nouveau Monde sans jeter un seul regard en arrière, le port de tête altier. L’âme guillerette et la joie chevillée au cœur, rejoindre des terres plus fatiguées la comblait, même si l’éducation qu’elle avait reçue lui interdisait de s’extérioriser.
A l'origine, son nom était Gazelle Joyeuse – ou Biche Rieuse, je ne m’en souviens plus très bien aujourd’hui. Mais j’opterais plutôt pour la première icône nominale, oui. Très mignon, très pittoresque, hein ? Je sais pertinemment qu’en Amérique du Nord, aucune gazelle ne broute les verts pâturages, mais quand les Grands Esprits se rassemblent, ils peuvent échanger par le verbe des idées très imagées qui enjambent les continents tel Gulliver sautant d’une maison à l’autre, au pays de Lilliput.
En Europe, pour la fiche d'état civil, elle devint Emilie Damian.
Avoir de riches amis dans l'administration est une véritable aubaine, un cadeau inestimable, n’est-ce pas ? Les mauvaises langues prétendirent qu’elle avait été dénichée par ce cher Pierre-Antoine dans une réserve où elle offrait ses charmes aux touristes européens. Une femme, c'est plus facile à ramener dans ses bagages qu’une statue de cire représentant Buffalo Bill à dada sur un mustang empaillé, non ?
Du sang indien coule donc dans mes veines, juste un petit ruisseau comparé aux torrents que représente l'irrigation de notre corps ; pourtant, je ne me sens pas inférieur aux Visages Pâles qui m'entourent (m’encerclent ?), bien au contraire. Ils n'auraient sûrement pas assez de canoës pour remonter le cours du temps, eux ! Je les accepte, ils me respectent : c'est un pacte. Et loin de moi l'idée de scalper quiconque me contrarierait ou me contredirait… quoiqu’il m’arrive, parfois, d’en avoir une énorme envie. Mais juste une coupe militaire alors : la boule à zéro, sans effusion d’hémoglobine.
Non, j’aurais trop peur de faire resurgir les vieux démons ; je préfère les laisser hiberner à l’abri d’un tipi calfeutré dans les nuages ceignant « la montagne dont le sommet picore le ciel ».
Dans mon domaine, j'ai beaucoup d'intuition ; je possède, paraît-il, un sacré flair… un flair sacré… ou bien est-ce lui qui me possède. Je suis un peu sorcier, dirons-nous. Je n’en arbore pas que le profil aquilin, non.
Je suis éditeur de rêves. Un métier rare, une vocation… un don conciliant recherches, patience, prises de risque et décisions !
Un grand sachem en quête de manitous, en quelque sorte.
Une pléiade de jeunes gens bourrés d'imagination bossent pour ma pomme. Je les prends entre vingt et trente ans : c'est dans cette tranche d’âge que le repos du guerrier se pare d’images surréalistes. A partir de la trentaine, comme une solution de facilité, la maturité pousse l’individu dans les derniers retranchements de la sagesse... jusqu'à perdre cette délicieuse notion de vertige qui occulte la réflexion. L’improvisation sature, se fissure… et par ces brèches accueillantes, en longues coulées glaireuses et pestilentielles, s’introduisent les ordures mentales, viols et perversions diverses.
On se stabilise – le mariage est une forme accomplie de cette stabilité –, se fixe dans la routine telle la rouille sur un morceau de fer. On se renie. La folie a déserté les actes ; elle mijote uniquement dans la marmite bouillonnante des pensées sauvages, des idées noires…
C’est une stagnation, oui… un ancrage contre nature.
Dès lors les songes engendrent des fantasmes obscènes, vulgaires, sans intérêt ; malgré un traitement spécifique, l'amnésie épouse la culpabilité, avant de menacer les dormeurs au réveil.
Un encéphalogramme plat se métamorphosant en kaléidoscope sous l’effet d’un courant électrique né du magma où les barrages, cédant, laissent s’infiltrer les défoulements par vagues déferlantes et sulfureuses.
Juste avant le coucher, mes « travailleurs
de nuit » avalent deux pilules d’Onirium, qu’ils prennent de
préférence en ingurgitant un bol de lait bien chaud additionné de miel. C’est
garanti sans danger, ou presque, et ça les aide à émerger des profondeurs du
sommeil, la mémoire intacte. Parfois, le souvenir est si palpable que les
doigts se referment mécaniquement sur le vide, comme pour caresser une statue
invisible, un fantôme, une évocation… Au saut du lit, selon les cas, on peut
même calculer avec précision, uniquement en consultant l’horloge interne, la
durée du temps passé à rêver.
Que l’on se rassure… il est question d’un médicament en vente libre, pas d’un ersatz de contrebande. Mon bureau d’intendance traite directement avec le laboratoire qui diffuse cette molécule – producteur déjà célèbre pour avoir aidé un certain docteur Vincent Mareuil dans son élaboration du Mnézium2002, un remède guérissant l’amnésie quand elle survient à l’issue d’un coma plus ou moins prolongé. Son Grand Chef est un cousin, et grâce à cette lointaine parenté, nous avons droit à d’intéressantes remises.
Je n’éprouve aucun scrupule car il s’agit d’un piston utile à autrui, pas d’une magouille financière lésant des consommateurs moins fortunés.
L’effet escompté est double mais, plus
couramment, par rapport à d’innocents délires, on en consomme surtout pour
tamiser ces orgies mentales qui parfument nos nuits d’un arôme d’amoralité et
dressent vers le plafond de la chambre le chapiteau d’un désir de mâle. Pour
mon boulot, les spécialistes ne cessent de seriner que l’érotisme des songes
devient envahissant si, par le biais de l’artifice, on ne canalise pas la
motivation de l’individu vers un but strictement éditorial… alors pourquoi s’en
priver, hein ? Ils sont visités (hantés ?) par des fantasmes sains, et non
par des chimères déboussolées imposant, une fois le dormeur éjecté des
brouillards nocturnes, leur dérive psychédélique. Ainsi, au lieu de vous jeter
sur un être innocent afin d‘assouvir votre désir bestial, vous bâtissez les
remparts de vos propres débordements, en y ajoutant une poésie nimbée d’esprit
littéraire et de création ludique.
Dans certaines cliniques psychiatriques où
l’on soigne les obsédés sexuels et les violeurs, l’Onirium est un remède très
prisé, et les détraqués se réveillent souvent, un sourire béat sur le visage et
expliquant aux internes comment ils ont…
batifolé
avec un âne joliment gris dans une prairie délicieusement verte au bord d’un
cours d’eau limpide et chantant dont l’onde pure évoque la virginité d’une
pucelle juste avant qu’une soucoupe volante bruyante n’atterrisse dans le si
beau champ de tournesols voisin en arrosant les alentours de décibels mouillés…
Pendant qu’ils rêvaient en technicolor,
influencés par l’Onirium, non seulement ils neutralisaient leurs pulsions
primitives, mais de plus, chacun prenait du plaisir à commenter sa nuit Bibliothèque
Rose aux autres, et un sit-in se formait, dont chaque élément était tour à
tour auditeur et conférencier.
Apparemment, cela apaisait les esprits les
plus agités, redressait les plus tordus… en les abrutissant. Mais ces consommateurs-là
ne se satisfont pas de cette molécule ; elle ne leur est utile qu’alliée à
d’autres, bien plus puissantes.
Ceci dit, comme pour le Viagra, il ne faut surtout pas en abuser. L’épée de Damoclès, fatiguée par sa lévitation menaçante, égare son orbite et, en tombant, sa lame tranche dans le vif du sujet, sectionnant un pic inavouable et deux rochers jugés précieux. Même votre auréole ne fera pas obstacle à sa chute castratrice.
Effectivement, à trop fortes doses, l’Onirium rend impuissant ; votre libido en prend un coup, s’efface progressivement, laissant la place à une amertume légitime et de pesants regrets qui parasitent le corps telle une meute d’ombres indélébiles. A la manière d’un escargot oubliant derrière lui des empreintes nocives dont il sera la première victime lorsqu’il fera demi-tour, Petit Poucet chez les gastéropodes.
Hormis ces inconvénients douloureux, donc, cela permet de tout se remémorer dans les moindres détails, et ceux-ci deviennent consistants, réels.
C’est une sorte de microscope de la mémoire, un verre déformant vous renvoyant l’image claire d’un géant alors que vous avez dessiné un nain flou. Et, surtout, cela donne beaucoup plus d’imagination que d’habitude, une fois le monde réel retrouvé au sortir des draps parfois souillés… par la transpiration et la salive. Les rêves seront moins déjantés, mais ils auront du corps, un certain poids dont les dormeurs se délesteront au réveil, après qu’un pied matinal, à la suite de quelques tâtonnements aveugles, eût touché franchement le sol, imitant la rosée.
Il n’y a aucun risque d’accoutumance. C’est un stimulateur, un catalyseur, un amplificateur de fantasmes… trois qualités fondamentales dans l’art de créer.
Vous êtes un artiste et votre muse, par un
savant stratagème, ressemble autant à Morphée, à Hypnos, qu’à une déesse hindoue
dont les bras multiples imitent les serpents ondulant sur le crâne des
Gorgones. Vous vous enlisez dans les marécages du sommeil, et c’est un cinéma
total dont vous avez vous-même créé la trame, la substance, qui prend vie,
s’anime, brassant la vase du fond avant de s’afficher en relief dès l’aube,
tandis que vous parvenez enfin à l’air libre, hors de l’eau, sans même tousser.
Il ne reste plus qu’à traduire les
sensations par des mots ; ils sont émis anarchiquement, mais quelqu’un
veille au grain, prend des notes, qui seront développées ultérieurement. Elles
prendront l’aspect de chapitres… amenant un contexte… une résurrection du verbe
par la prose.
Mais là, c’est une toute autre histoire !
Mes employés, je les fais bosser au noir car ils ont déjà tous un boulot. Ils dorment puis racontent leurs rêves ; des sortes de scribes sont là pour transcrire leurs récits oniriques, les transformant par la suite en nouvelles, en romans, selon le degré de volubilité du « travailleur de nuit ».
On pourrait les qualifier de nègres, bien sûr, mais je n'aime pas ce terme hybride, péjoratif. Je préfère reconnaître en eux les scribes des temps modernes – c’est pour ça, d’ailleurs, que je leur ai donné ce surnom ! Ce sont des architectes du songe, des sculpteurs d’imaginaire…
Ils manipulent leur clavier d'ordinateur à la manière des pianistes virtuoses, écoutant attentivement cette prose échappée de cerveaux en totale effervescence onirique, en ébullition fantasmatique – des ébauches de synopsis, oui, des moignons de scénarios naissent, s’élaborent ainsi. Et pendant que les « enveloppes » roupillaient profondément comme des marmottes, les mots sommeillaient, éteints, attendant le matin pour venir au monde… se montrer à la lumière d’un jour nouveau. S’incarner, exister !
Pour s’exprimer avant d’être imprimés.
Tels les Peaux-Rouges, qui n’attaquent jamais quand le soleil est au zénith, exploitant l’aurore au point de s’en faire une alliée efficace et fidèle.
Ces enveloppes deviennent ensuite les narrateurs, et c’est là l’occasion rêvée (?), pour les scribes, d’endosser la panoplie et les responsabilités de l’artiste écrivain. Très tôt dans la journée, ils sont confrontés à ces gens qui, encore somnolents, se sont investis, durant la nuit, d’une sorte de mission d’exploration sous-marine. D’authentiques plongeurs descendus au plus profond d'un océan – ou des spéléologues… dans les entrailles d’un volcan – dans le but d'y découvrir des trésors cachés, rares donc précieux, et qui, plus tard, les offrent à un brocanteur, afin qu’il en fasse grand cas et les exploite honteusement.
Des best-sellers surgissent sans crier gare, geysers de la création, au terme d’un gros dodo peuplé de fantômes farfelus, échevelés, au sein d’un carnaval baroque d’outre-tombe.
Feux d’artifice nés d’une étincelle.
C’est une sieste en cinémascope, où le dormeur reçoit l’image… brute… la stocke, puis la donne à traiter, de sorte qu’elle soit, grâce aux scribes, proposée au lectorat dans le plus bel écrin.
Je ne suis pas misogyne, mais hélas, les femmes refusent systématiquement de libérer leurs inhibitions d’une façon mécanique, artificielle ; elles n’aiment pas tricher… pas en public. Non, je ne suis pas un adepte de la discrimination sexuelle ou raciale, toutefois ces dames se sont éliminées d’elles-mêmes, et je trouve cela fort dommage. Il m’arrive toutefois d’imaginer des paysages de laine et des horizons brodés qu’un secteur spécial au sein de mon entreprise auraient pu mettre à jour, sur du papier. S’ensuivraient des files entières de ménagères enthousiastes attendant, en file indienne (?) devant des librairies promises à la curée, la parution du dernier titre de Clarisse Worken, la dormeuse prolixe : Manon, Fille-Fleur, Myriam et le Tableau du Père, La Belle et le Bêta, et la suite, La Belle et la Belette…
C’est tout juste si elles n’auraient pas campé dans la rue, jusqu’à la date de sortie du bouquin tant convoité, se battant à l’heure d’ouverture des portes, pour affirmer en petit comité, chez le coiffeur, ou lorsqu’elles seront grands-mères : « J’y étais, moi… et j’étais la première… J’ai même dû rosser notre ancienne femme de ménage ; cette vieille pute voulait ma place ! ».
Chez les scribes, la mixité est souveraine et respectée ; ils ne sont régis par aucun tabou. Ils ont tendance à pondre cinq pages pour dire « Je t’aime ! » à leur âme sœur, s’emparant de quelques idées pour, au fil conducteur de leur pensée contextuelle, créer un véritable roman. Incapable d’élaborer un scénario, ils sont plus doués pour la narration, le remplissage, parfois la digression… Ce sont les rois de la finition, du petit plus qui apporte tant.
On leur donne une peau de bête et, de fil en aiguille, ils la ressuscitent avec de la paille ; alors, la vie semble si soudainement palpitante qu’on a l’impression d’entendre rugir ou piaffer le totem empaillé.
Tout le contraire des journalistes, dont le métier est d’être concis, de ramener à l’essentiel les commentaires sur des événements fleuves, qu’ils réduisent à l’état de ruisseaux empoisonnés. Ils pressent des nues orageuses pour en faire des serpillières qui auraient séché au soleil. Avec eux, l’info ne souffrira jamais de surcharge pondérale. Ce sont les diététiciens du langage, les castrateurs du verbiage, des prédateurs de surplus…
Les éditions Oniris, dont je suis The Big Boss, n'acceptent ni les insomniaques ni les amnésiques ni les somnambules.
Amplifié par l’Onirium, un songe de
somnambule provoque une overdose ; un être plus ou moins profondément
endormi et comme nageant entre deux eaux, l’inconscient et la réalité, le
subconscient et l’imaginaire, en déséquilibre sur le fil de la pensée et de la
vie, n’y résiste pas longtemps. Il chute, comme aspiré par mille tornades, du
haut de sa dérive mentale, à la manière d’un suicidé lesté d’une enclume
transformant son sac à dos en bosse trop pesante, s’évanouit dans les alléluias,
puis s’écrase au fond de ce trou noir. C’est un interminable tunnel vertical
dont on aurait muré une extrémité.
Ces « dormeurs debout » surfent sur une vague dont les fondations reposent sur des creux de la taille d’un immeuble de cinq étages. Attention à cette came qui vous pousse au vertige même dans la position allongée ! Vous avez alors l'impression que le lit est debout et que le plafond est un simple mur contre lequel vous pouvez vous appuyer. Le piège est là, flou mais réel, omniprésent. Vous ne tombez pas, non… vous vous évanouissez, et on vous sort du coma après que plusieurs années aient ridé la surface du temps – quand on vous en sort, évidemment ! Et l’on vous prescrira du Mnézium2002, la fameuse molécule du docteur Vincent Mareuil.
Entre-temps, vous vous serez transformé en
légume, en zombie.
Seuls les somnambules ont la possibilité (le désagrément, oui) de se shooter profondément avec cette médecine particulière. Pour les autres, tout baigne sur une mer d’huile où seules quelques vaguelettes viennent ternir l’aspect de plancher en acier bleuté, ou de moquette blindée.
Et le pire, c’est que des individus peu recommandables en font le trafic, recrutant ces « endormis à la démarche inconsciente » par petites annonces, dans les journaux à fort tirage, les magazines people, ou sur internet. Tout cela est assez maladroitement maquillé, imitant une vieille pute qui s’accroche à ses mètres carrés de trottoir, mais l’argent efface toute suspicion, toute enquête à même de défendre le consommateur lambda. Ces dealers sont très dangereux pour tout le monde ; surtout pour les insomniaques et les amnésiques chroniques, proies innocentes de leurs méfaits puisque les plus exposées à ce safari-stup’. Ceci dit, la flèche décochée vise plus large, les cibles sont multiples, et les effets jamais identiques pour tous.
En évitant le gibier, j’écarte de mon chemin les chasseurs… même si cela peut paraître égoïste de ma part. Très peu… citoyen.
Lorsque ces gens pétés comme des coings vous embrassent ou ont un rapport très intime avec vous, même après être sortis d’un coma dix ans plus tôt, ils ont une façon très particulière de traiter votre cas, sans demander la permission à quiconque, et encore moins à Morphée, ou à Hypnos. Tout commence par le charme et la séduction ; tout finit par… le néant. Vous vous mettez alors à pioncer tel un loir – ce sont de véritables mouches tsé-tsé déguisées en humains, ces camés-là ! Ensuite, durant votre drôle de transe, vous vous rappelez des détails peu reluisants de votre vie passée ; mais décuplés, intensifiés à l’excès, et les faits anodins se métamorphosent aussitôt en drames féroces, en tragédies cannibales, vous poussant au suicide, au chant du coq, comme jadis, lorsqu’on avait rendez-vous sur le pré, pour un duel jusqu’au dernier sang.
On venait à peine de trouver une solution pour contrer les assauts du sida, on avait terrassé le cancer, et voilà que la maladie du Somnambule faisait sa triste apparition, entrait en scène, prenant un bien sordide relais ! Un passage de témoin dont on se serait bien passé en ces temps d’incertitude planétaire et de réchauffement polaire…
Les gens équilibrés, eux, peuvent roupiller tranquillement sur leurs deux oreilles, et ronfler à leur guise sans risquer le moindre malaise fatal au lever ; le baiser du somnambule leur apporte des maladies qui ne menacent pas leur existence, juste leur état mental : paranoïa, mythomanie, névroses en tous genres… Ne sont visés que les insomniaques et les amnésiques, donc, mais les dealers se foutent royalement des degrés de sensibilité au mal. Imitant la distribution de drogue conventionnelle, les trafiquants ne font pas dans la classification de symptômes chez les « receveurs ».
Pour en revenir à nos moutons – qui servent également à s’endormir, n’est-ce pas ? –, comme la plupart de mes sujets ont leur propre métier, je ne me gêne pas pour les larguer s'ils ne font pas allégeance au seigneur qui les paie. Je n'ai aucun scrupule de ce côté-là. Je vous assure que je ne suis pas un tyran, non, plutôt quelqu'un d'exigeant avec lui-même et qui en réclame tout autant de la part des autres. En tout cas, les dormeurs sont moins grassement rémunérés que les scribes.
Quoi de plus logique, hein ? Ces derniers n'ont pas de travail fixe, alors ils ont tout intérêt à ne pas se faire virer ; il y a bien assez de chômeurs dans la nature, sans pour autant grossir les rangs de l’armée des sans travail !
C’est un cercle vicieux, je sais, mais comment faire autrement ? Les gros salaires doivent assumer, assurer, sinon bye bye !
J’ai un faible pour les scribes – et cela
n’a aucun rapport avec la présence féminine presque majoritaire –, néanmoins je
dois demeurer intraitable avec eux en cas de faute professionnelle : c’est un
principe, point final. Vigilance et sévérité. A la moindre faute d'orthographe
ou de frappe, c'est un demandeur d'emploi de plus sur la longue liste des
oisifs involontaires. Ces victimes dont le prédateur n'a pas de visage, surtout
quand il vous tombe dessus sans que vous l'ayez vu ni entendu venir ! L'ANPE est
une organisation de fantômes et de monstres invisibles, dangereusement
transparents, qui vous choient sur les épaules alors que vous avez oublié de
vérifier si du haut de cet arbre un fauve ne vous guettait pas, affamé et
silencieux…
Les éditions Oniris vont devoir fermer trois ou quatre semaines cet été. Vous avez très certainement compris que lorsque je prends des vacances, les autres font de même par la force des choses. Les clefs de la boîte partent avec moi, bien au chaud dans leur écrin le plus moelleux. Personne ne se sent concerné par les congés payés, sauf moi… et c'est très bien ainsi ! Chez les scribes, les mecs deviennent garçons de café et les nanas hôtesses dans des bars américains, le temps de mon repos du guerrier. Celles qui se prostituent, je ne les reprends pas. Le téléphone arabe est très efficace sur la Côte d'Azur ! Bien qu'il n'y ait pas de sots métiers, comme le stipule assez naïvement le proverbe – les proverbes étant le plus souvent des bouées de sauvetage dont on abuse pour ne pas couler –, je me méfie tout particulièrement de celui-là.
Je n’ai jamais eu à récupérer une scribe piquée par la maladie du somnambule, et je me demande quel serait le résultat s’il lui fallait traiter un récit de dormeur après avoir fait l’amour avec un « endormi à la démarche inconsciente »…
J’imagine mal une tête heurtant un clavier, alors que deux mains sont posées mollement sur les genoux de la suicidée, et qu’un flacon de poison gît, vide, entre ses pieds…
Sur l’écran, le prologue de la nouvelle en chantier commencerait ainsi : « Je m’appelle Florian Magister, mais parce que je reviens toujours sur les lieux du crime, on me surnomme… on me s… on m… ».
On le surnommait sans doute Le Boomerang. Lorsque j’y songe, j’ai des frissons partout. Comme des orties dans un champ de tournesols.
Pas vous ?
?
La déchirure
Un étrange individu arrive – on ne peut pas
dire qu’il arrive à pas feutrés, non !
Il se rapproche, suant. Le danger semble le
poursuivre, ombre cannibale pressée de le rattraper pour lui faire la
peau ; elle ne l’avalera gloutonnement que s’il est rôti par la fièvre de
la course. Mais ce n’est qu’une apparence, une fausse impression… En réalité,
le danger le précède, anticipant ses actes, et c’est lui, l’homme, qui piétine
son reflet sur le sol, là, juste devant lui, alors que le paysage défile en silence,
sur les côtés. Il se précipite, donc des œillères l’aveuglent ; son regard
semble ne connaître que la ligne droite.
Indéfinissable tant il est obscur, sournois,
le relief du péril, souvent symbolique, est fidèle à son image : une
vipère, tapie dans les orties, qui jaillit hors de la touffe, dépliée à la
manière d’un ressort, et plante ses crochets dans le mollet du passant, juste
au-dessus de la cheville.
Si le sieur Grégoire Anaha n'avait pas décidé à brûle-pourpoint de prolonger de vingt-quatre heures ses vacances bien méritées à Saint-Paul de Vence, lieu d'abord béni entre tous puis irrémédiablement banni par la suite, jamais la vilaine déchirure s'ouvrant déjà entre l'espace et le temps ne se serait agrandie aussi largement. Les deux bords ne se seraient pas autant éloignés l’un de l’autre – insolite divorce, ma foi –, refusant l’éventualité d’une suture, d’une réhabilitation, d’un nouvel accouplement…
On aurait dit un anaconda cosmique ouvrant
progressivement une gueule énorme capable de gober un soleil d’une seule bouchée,
tel un œuf. Cela évoquerait le bâillement de l'Univers après une interminable
hibernation, ou une grosse fatigue d’avoir respiré trop longtemps, pour
entretenir la vie sur les planètes qui l’habitent. Ce serpent fabuleux agissait
comme au ralenti, tant il arborait des dimensions à l’échelle du lieu qu’il
squatte depuis la nuit des temps, immortel, imperturbable.
Parfois, l’animal reptilien effrayait des comètes, qui s’enfuyaient, traçant dans l’espace des coups de pinceau malhabiles au moyen de leur crinière échevelée, irisant l’éther, élaborant des arcs-en-ciel éphémères et inaccessibles. Elles se comportaient comme des coccinelles. Ces bêtes à bon Dieu, toujours apeurées par la présence du prédateur annelé, suppôt de l’Enfer végétant au Paradis après qu’une malédiction l’eût condamné à errer jusqu’à la fin des mondes au-delà des territoires de conquêtes humaines…
Seulement 1440 minutes et déjà trop de
chemin parcouru au-delà du délai temporel imparti…
Pourtant, ce fut une journée resplendissante d'insolence solaire et de moite farniente. Une quiétude providentielle baignait l'atmosphère, la noyant parfois sous des torrents d’allégresse, et les gens se sentaient dès lors apaisés, sereins. L’ambiance, optimiste, offrait l’image réconfortante d’un été chaleureux. Le soir, les cris de joie semblaient aussi tranchants et frénétiques que l’ultime rafale de ces rayons de soleil qui, au crépuscule, viennent fendre la peau d'ébène des ténèbres – un cuir opaque, oui – déjà prêtes à s'installer, souveraines. Ce serait une sorte de DCA vocale ; elle mitraillerait les contreforts d’un néant aléatoire se mettant en place par petites touches tantôt maussades, tantôt funèbres.
Mais le deuil se portera plus tard : une
poignée d’heures, guère plus, quand les lueurs de l’Occident s’effaceront,
gommées par la nuit.
Un feu d'artifice sera sans doute tiré dans la soirée, et, une fois de plus, cela laissera sur l'épiderme fantomatique de la Reine Noire (et si l’Univers était une femme, et la déchirure – ou le bâillement – représentait son sexe, hein ?) une drôle de plaie multicolore. A montrer à l’occasion d’un cours de chirurgie, quand ces architectes de l’anatomie humaine se réunissent autour d’un grand gourou, pour débattre de la géographie réparatrice des corps.
Son Altesse Royale envisagera de s’afficher, vêtue d’une robe sexy découpée à même le pelage d’un chien dalmatien mutant dont la couleur des taches serait inversée – pour la métaphore, confettis de neige éparpillés par petits tas sur un sol goudronneux. Mais, blessée par la morsure du destin, elle paraîtra en haillons, et il faudra très vite remédier à cela, car un seul trou d’épingle prend des proportions que l’on n’ose même pas imaginer, tel un pore de la peau du géant Atlas, un grain de sable dans le Sahara, à deux pas de la chaîne de montagnes que ce même géant a offert à la Terre de nos ancêtres du Maghreb.
Hélas, on ne pourra la recoudre que le lendemain matin, à l'aube, et il deviendra urgent de dénicher auparavant, durant la nuit si elle est d’encre, une aiguille magique taillée dans une canine de loup, dont la pointe serait enduite de sang de bison puis exposée à l'air libre par une nuit de pleine lune…
Ou, si l’on considère que l’Univers est une meule de foin, une flèche empennée d’une plume d'aigle (un mâle si possible), qui fut un trait sacré, tant il ne ratait jamais sa cible, même lorsqu’il était armé les yeux fermés, soutiré au carquois d’un (forcément) vieux Sorcier Indien… s’il en reste un. Certainement un ancien Grand Guerrier offrant fièrement à la vue d’autrui son cuir ravagé par le soleil et les pénétrations ennemies.
Relookés en chasseurs de primes, en aventuriers, des brigands de l’espace, recrutés à prix d’or dans les bouges des planètes recelant des bagnes, s’élanceraient sur la piste de l’objet magique, comme s’il s’était agi du Saint-Graal ou de la Toison d’Or, et celui qui ramènerait le talisman aurait droit à une réduction de peine inespérée, ainsi qu’une retraite dorée sur une « île-bordel » de la constellation du Cyclope Borgne, fraîchement recensée.
Il faudra pour cela une patience dénuée du moindre renoncement, jusqu’au jour – une nuit peut-être – où la cicatrice se formera à l’issue de la quête. On fêtera l'estafilade enfin suturée et il n'y aurait plus la moindre faille (la moindre déchirure) dans la façon de joindre les deux… bords… entre l’espace et le temps.
Oui, ce sera une joie incommensurable ! Universelle ! Le feu d’artifice ne sera qu’un moyen d’illuminer un plafond peuplé de nuages censurant la vision de l’infini, et où le lustre ne tintinnabulera qu’à l’occasion d’un tir de fusées inoffensives. Elles ne viseraient qu’à déshabiller la Reine Noire de ces voiles de brume cachant pudiquement les clous lumineux qui mitraillent sa voûte céleste. Une multitude d’yeux clignotants, oui… d’œillades. Sa Majesté était bien trop prude, et il fallait dévoiler son regard sidéral de belle ténébreuse, pour éviter de lui faire un enfant dans le dos.
Non, il n’était pas question qu’elle fût Reine-Mère, engrossée par un destin instable mais pénétrant !
En parallèle, hélas, la Science des Hommes,
que d’aucuns nomment assez cavalièrement évolution, est de plus en plus
crevassée. Elle tente d'être à la hauteur, mais en vain ; se fissurant,
victime expiatoire d'une faille de la vie, elle ne peut maîtriser un séisme
interne dont les spasmes remontent à la surface pour en agiter l’écorce. Des
deux falaises qui s’ouvrent, divisant en deux parties ce territoire savant,
tombent des rochers qui ricochent sur les parois verticales, avant de toucher
le magma et d’y exploser en dégageant des gaz irrespirables.
Mais
pendant ce temps, combien d'erreurs s'accumulent sur le tableau noir des
écoliers, tandis qu’ils apprennent à calculer la vitesse du son avant même de
savoir compter sur leurs dix doigts ?
La Science des Hommes, toujours en avance
pour conquérir des mondes, toujours en retard pour assurer la survie des indigènes !
(Si quoi ?)
La béance de la plaie spatio-temporelle aurait conservé, en son point central, le même écart d'une lèvre à l'autre ; la taille de la déchirure serait restée stationnaire. Le fameux bâillement de l’anaconda sidéral, qui reste ainsi, gueule ouverte, alors que sa proie tente une reculade, petit à petit, entraînant tout un système solaire dans sa fuite salvatrice, et que lui avance, à l’aveuglette, se fiant à son instinct de prédateur d’astres.
Oui, le mécanisme diabolique aurait pu se concevoir dans la transparence, se mettant en place sournoisement… et surtout, en toute impunité. Mesquines, égoïstes, les civilisations grondantes auraient poursuivi leurs querelles intestines, après avoir déterré la hache de guerre et négligé le calumet de la paix, ainsi qu’elles savent si bien le faire lorsque le calme est relatif. Tout au moins jusqu'à cet inconcevable événement (si quoi ?) ne permettant aucune marche en avant et ne tolérant aucun retour en arrière… Telle une opération militaire sans issue, où l’armée sera mise en péril, en partie décimée, pour assurer, avant tout, l’ordre établi par des colonisateurs par définition sans scrupules.
Comme une voiture au point mort… quand l’immobilité est synonyme d’immobilisme – et inversement, en politique !
Un fantôme a pénétré dans un manoir, traversant les murs, et s’y retrouve prisonnier alors qu’il a recouvré le relief, la densité de son corps, que la sève recommence à alimenter les radicelles de son système fonctionnel, et il lui faudra emprunter la porte d’entrée pour ressortir. On ne sait jamais… c’est peut-être un piège mortel ! Et lorsqu’il a quitté la demeure, ses os se liquéfient, sa chair se fluidifie, devient translucide, s’efface ; il est redevenu un ectoplasme condamné à être vivant le temps d’une hantise intra muros.
Une image de la situation appelant ce paradoxe.
Mais le sieur Grégoire Anaha a décidé de
rester 1440 minutes de plus à Saint-Paul de Vence, et, se basant sur cette
décision somme toute assez banale, va s’enclencher tout un système de conjonctures
négatives.
Une sorte de réaction en chaîne !
Des cartes magnétisées s’empilant, à la
faveur d’un sortilège, pour bâtir un château ensorcelé. Les perles d’un collier
maudit qui se sera rompu, et que l’on enfile sur un support de même acabit – bout
de corde, de laine d’une pelote que l’on aura déroulée en catastrophe –, pour
les récupérer plus tard, quand le fil précieux aura été… recousu. Un film passé
en accéléré, où les détails ininterrompus s'accumuleraient dangereusement et ne
souffriraient aucun ralenti, ni flash-back.
Une réaction en chaîne, oui… une chaîne dont
les maillons seraient oxydés, rongés par une lèpre événementielle.
Pour le plus commun des mortels attaché à sa
vie tel un chien à sa niche ou un cheval à son écurie, aboyant ou hennissant
après leur ombre heureusement muette et déformée par les rayons d'un soleil
oblique, l'envie de retourner dans le ventre qui l’a conçu va devenir le but
ultime de la course à rebours orientant sa fuite. Imaginons une autruche
creusant un trou dans le sol afin d'y enfouir sa tête, évitant ainsi de
supporter plus longtemps le regard du fauve qui l'agresse pour la dévorer. Afin
d’exprimer sa terreur, elle ouvre le bec, appelant un cri de délivrance, mais
très vite, il se remplit de terre, de sable, et elle meurt étouffée avant même
d'avoir été mordue, déchirée.
Oui, inexorablement, le signal approche ; on dirait un Indien chassant le bison ou s’engageant, à pas feutrés, sur le sentier de la guerre. La distance se réduit, les parenthèses se referment (les lèvres d'une blessure qui cicatrise) entre Grégoire Anaha et cet étrange individu qui arrive, se rapproche… Avec, en point de mire, ce charmant petit village perché, sentinelle enracinée au sommet d’un avant-poste, sur une hauteur proche de Nice, la grande sœur urbaine, la voisine héréditaire.
Saint-Paul de Vence, un bourg pittoresque devenu, par l’opération d’un mauvais esprit, le Centre du Monde… n'en déplaise à Dali et aux cheminots de la gare de Perpignan !
?
Parenthèses (one)
Imitant des lézards sur les tuiles d’un toit brûlant, les doigts courent sur le clavier de l’ordinateur, frappant en cadence les touches, au rythme de l’élocution de l’homme assis juste à côté, vautré dans un fauteuil moelleux. Il semble en transe, mais c’est de la concentration… une profonde concentration. Tout cela rappelle vaguement une séance de psychanalyse.
La propriétaire des doigts (des lézards ?) semble une virtuose exécutant une sonate, alors qu’elle traduit par des mots, des phrases réalistes, le lyrisme exacerbé d’un fantasme sain du rêveur professionnel.
Oui, elle transpose !
On la croirait au chevet d’un malade, écoutant ses doléances, ses jérémiades…
Elle pianote le plus fidèlement possible, composant une bien étrange partition, en fonction de son talent de créatrice et de celui de narrateur de l’autre là, qui dort debout, se débat avec un rêve éveillé.
Mais derrière tout ça, se cache la déception d’être là sans doute trop tard (ou trop tôt), en tout cas au mauvais moment, tandis qu’ailleurs…
La débâcle s’organise. La réaction en chaîne…
Une journée aussi blonde que les blés fraîchement coupés vient de
mourir dans les bras moites du crépuscule ; il l'étouffe avant de céder à son
tour aux appels farouches de la nuit, qui attend patiemment son heure – ses
heures noires tachetées de minutes neigeuses, oui. Maintenant, le soleil coule
(des jours heureux ?) à l'horizon comme une bille de plomb trop lourde
pour surnager. Sur la mer, les reflets de son agonie semblent agités par une
houle de lutins surfant sur l'écume, juchés sur des sardines, à la poursuite
d’hippocampes sauvages. Tout là-haut, le ciel apparaît aussi solennel que les
grandes orgues d'une cathédrale engloutie… mais si profond, si silencieux que
le moindre écho en fissurerait à jamais le mur du son. On vient d'enterrer août
et déjà septembre pointe le bout de son nez au bord de sa tombe annuelle, d'où
il en ressortira la saison prochaine tout ragaillardi, fuyant une hibernation
trop longue à supporter, tant elle fut irrespirable et similaire à une petite
mort. Le calendrier est un cimetière, une fosse que les mois désertent au gré
des appels solaires ; lorsque le précédent s’éteint, il passe le relais au
suivant à la lisière de cette fosse commune temporelle. C'est le retour tant
redouté de celui où les éléments – même le sable – deviennent comme par magie
évanescents, anémiques, et l'air présente alors les premiers stigmates d'une
stase de velours où les mirages vagabonds masquent la vue des fans de l’été
indien… Nul souffle importun ne vient plus troubler cette atmosphère figée ;
au sein de cette douce stagnation bercée mollement par le roulis de l'air, tout
revêt un aspect d’arrêt sur image, de réflexion immobile. Un enfant turbulent y
trouve aisément le sommeil, les insomniaques ont les paupières pesantes, les
noctambules les pieds durs à soulever… En cette heure baignée d'assoupissement,
de torpeur, de repos « transpirant », où le jour bascule
inéluctablement de l'autre côté du monde, le crépuscule pyromane a allumé un incendie
derrière les immenses pins parasols, épargnant les cimes, comme pour préserver
la nature tout en la titillant au passage. L'horizon flambe tel un bûcher où
s'immole quotidiennement le soleil afin de mieux renaître de ses propres
cendres, à la manière du Phénix ressuscité. Tout cela à l'instant même où la
lune rosit et Vénus cligne de l’œil, invitant d’autres étoiles à suivre son
exemple coquin tandis qu’elle allume des désirs universels au sein des espaces
sidérants. Les lueurs rougeoyantes d'un ciel plus que jamais hésitant ajoutent
artistiquement de la gouache orangée sur les dunes que l'on devine au loin : on
dirait des mottes de terre dorée qui sculpteraient les plages de façon à leur
donner un relief de bossus accroupis, de musulmans en prière… Là-bas, sans
doute, des galets ont conservé provisoirement leur noyau incandescent et le
magma rutile encore dans leur ventre minéral, nourrissant des organes de
salamandre. Des corps insistent, dérobent encore des instants bronzants,
langoureusement allongés sur le sable mouillé par la sueur, les embruns et les
empreintes des baigneurs, tandis que la mer, plus bleue que l’azur mais virant
au gris acier lorsque le soir descend, tente en vain de retenir les lambeaux
flamboyants de cette inestimable fin d’après-midi. On dirait un géant tentant
d’empêcher un rayon de lumière de tirer un trait sur le corps de son fils
somnolent à l’aube de sa nuit nécessaire, se servant de sa carrure d’athlète
comme d’un paravent, pour effacer le jour des prunelles du gosse ronronnant
déjà sous l’unique drap. Les derniers soubresauts des vacanciers paraissent
soudain désespérés, inutiles ; plus qu’un renoncement, ils appellent à des
projets optimistes et décalés, en avance sur le planning des impondérables.
Enfin las, ils souhaitent presque vieillir d’une année en une seconde, même
s’ils sont blasés par tant de farniente, de désœuvrements coûteux. Tels des
suaires chauds, imitant une aurore boréale, des rideaux de chaleur tombent
encore, par vagues anesthésiantes, sur les épidermes offerts en pâture au
lustre de feu, qui perd de sa superbe, clignote, dont le regard de napalm se
transforme peu à peu en œillades repentantes au seuil de son plongeon dans
l’ouest, nid de l’Occident. Plusieurs semaines passeront avant que son
rayonnement n’endosse tristement la panoplie du symbole et provoque l’étalage
de projets catalogués : les vacances à peine achevées, on cherche déjà des
dates pour la prochaine échéance estivale. On n’irait pas à la campagne, non,
on aime trop dégouliner avant et après l’entrée dans la vaste piscine ; on
se liquéfie, on a l’impression de mincir, de se préparer à se regonfler durant
l’hiver, et cette couleur africaine nous isolant des défauts épidermiques,
assurément, est un don du ciel ! Oui, bientôt l'été s'enfuira, s'évanouissant
en gouttes d'oubli, sans espoir de retour avant un an. Plus qu’une fuite, une
hémorragie, c’est un gros chagrin ! Un cycle… et, au bout de ce cycle,
l’amnésie invitera l’envie à s’installer à nouveau dans les esprits, et on
recommencera les mêmes gestes, encore et encore, jusqu’à la paralysie…
Quelqu’un nous manipule, et à force de remonter la manivelle, il fait de nous
des poupées programmées ou des machines bien huilées, des horloges vivantes.
Hélas, il sera déjà trop tard (ou trop tôt) pour quelqu'un… Qui ?
Peut-être même pour davantage que l’unité !
Oui, qui ?
Brigitte, la scribe au prénom ringard, tape en pensant au Big Boss, le dénommé « Tatanka », qu’elle avait porté dans son cœur jusqu’à aujourd’hui, trop idéalisé peut-être. Elle lui en veut, elle ne devrait pas être là…
« Ce pseudonyme sonne telle une
menace, c’est un cri de guerre, et ça lui va comme un gant, finalement !
Avec ses faux airs de gentil et sa façon de mâchouiller son sempiternel cigare
de la taille d’une batte de base-ball, il fait plus penser à un shérif qu’à un
grand sachem apache. Ce n’est pas un calumet, non, et les signaux de fumée s’en
dégageant sont plus des avertissements, des ordres, que des messages de paix
prévus pour planer d’une montagne à l’autre et survoler celle qui picore le
ciel, imitant une botte de sept lieues des légendes indiennes… »,
ânonne-t-elle à qui veut bien l’entendre, avec une fougue imagée, lorsque la
colère et le dépit empourprent son front et ses joues.
Mais sur les lieux du travail, elle n’ignore
pas que personne ne l’écouterait ; elle se contente donc d’employer le ton
de l’humour quand elle s’exprime sur ce sujet à l’extérieur du local des
éditions Oniris. On ne sait jamais, le retour de bâton pourrait être douloureux
et imiter un boomerang maladroitement lancé.
Tous les matins, à l’heure de prendre son service, elle lève les yeux et un sourire carnassier se dessine sur son tendre visage, dénaturant le paysage, la rendant encore plus louve que d’habitude. Elle contemple l’enseigne assez pompeusement présentée et la juge tout droit sortie d’un cerveau de mégalo (la veille, elle le prenait encore pour un original) :
Grégoire
Anaha, Editeur de Rêves
Ici,
les Editions ONIRIS rêvent pour Vous
Ici, a surgi de Terre la Montagne dont le Sommet Picore le Ciel
Couronnant l’inscription, deux tomahawks se
croisent, formant presque parfaitement la lettre X, leur lame dirigée vers
l’intérieur, et des plumes multicolores les ornant vers l’extérieur, à l’autre
extrémité du manche. Ce symbole guerrier n’existait pas lorsque Brigitte fut
engagée, mais lorsque le surnom du Big Boss commença à circuler, il lui
prit l’envie d’affirmer par ce graphisme naïf son appartenance à la caste des
Peaux-Rouges. Sans doute une preuve de la mégalomanie naissante du sieur
Grégoire Anaha…
Insensible, il s’est servi de ses sentiments
de femme amoureuse, de son zèle, pour abuser professionnellement d’elle, car
elle a deviné depuis longtemps qu’il est au courant de son penchant, et il joue
sur cette corde sensible avec la dextérité d’un funambule. En cas de chute, un
filet l’attend dix mètres plus bas, et il rebondira au lieu de se rompre les
os ; il n’éparpillera pas son squelette comme s’il s’agissait d’un puzzle
anatomique désarticulé.
Elle se prénomme Brigitte, oui, son nom n’ayant aucune importance. Elle a été secrétaire de direction, et ce nouveau boulot, où elle est paradoxalement payée trois fois plus qu’à l’occasion du précédent, lui permet d’assurer une existence presque aisée, alors elle ne peut rien refuser à la fois à l’homme qu’elle aime et au patron. C’est The Big Boss et il faut obéir sans rechigner !
Elle a été le premier scribe femme embauchée et depuis qu’elle est là, on emploie le terme au féminin avec plus de naturel : c’est une sorte de jeune doyenne. C’est sans doute pour cela qu’elle a été choisie ce matin ; oui, mais ce matin, elle n’a pas l’esprit à transcrire les dérives mentales de ce rêveur pro qui semble prendre son pied à collectionner les heures supplémentaires durant les congés.
Elle transgresse en transposant.
Même sa tenue vestimentaire, enfilée à la hâte, laisse à désirer. « Tatanka » réclamait pourtant de la sobriété chez ses squaws ; surtout ne pas être provocante, de manière à ne pas distraire le narrateur, car il pourrait chuter dans le puits profond de l’amnésie onirique, pour mieux profiter du spectacle de la réalité bien présente, bien visible, et si charnelle. Ainsi, les décolletés et les minijupes étaient interdits, bannis.
Elle avait même essayé le percing dans une narine, mais s’était vue interdire cette pratique tribale qu’elle eût pensé prisée par ce vieux Sioux des mornes plaines de l’édition… Elle avait poussé le vice jusqu’à songer à se faire tatouer un bison sur une épaule, toutefois elle jugea la chose trop voyante, et la part de mystère se serait diluée au sein des aléas de l’évidence.
Grégoire Anaha n’était pas qu’un bison teigneux, c’était également un tyran… mais un tyran séduisant, avec son profil aquilin, dont le nez évoquait le bec de l’aigle royal, que la scribe avait tant de fois admiré dans les vieux films du Far West, quand on prenait les Indiens pour des voyous, tandis que les cow-boys passaient déjà pour des sauveurs.
Non, ce matin, elle n’avait pas envie d’assurer sa part de boulot, aussi abusait-elle des digressions, étalait trop de beurre, noyait la tartine sous des torrents de confiture, accumulant des métaphores et des allégories déplacées dans sa prose qui ne rimait plus à rien. Trop de lyrisme, de poésie tuent l’efficacité de la lecture. Au lieu de prendre des notes, pour plus tard, bâtir la trame, elle se lâchait carrément, interprétant plus que respectant le récit du rêveur pro.
Elle sortait le texte de son contexte.
Et puis, cette présentation sans aération,
sans respect des règles élémentaires du traitement de textes, de la mise en
page… Quelle insolence ! Quel irrespect des formes !
Et l’emploi de l’italique n’arrangeait pas les affaires ! Encore moins les siennes…
Tant pis pour son futur séjour à l’ANPE ; Brigitte, comme d’habitude, assumerait ses actes.
Un jour, peut-être, deviendra-t-elle un authentique auteur de best-sellers. Déjà, pour cela, il lui faudra oser proposer à un éditeur sérieux le roman qu’elle écrit la nuit, blottie sous les draps, à la faveur d’une pâle bougie (car c’est plus romantique qu’une lampe de chevet), avec un crayon dont la mine ne dure que dix minutes avant de se casser comme une brindille dans la main d’un bûcheron. Elle préfère écrire avec cet ustensile périssable, car elle a un jour déclaré à un petit ami qui le lui demandait, alors qu’il attendait qu’elle ait terminé pour lui faire l’amour : « J’écris avec un crayon ; comme ça, si les éditeurs à qui je propose mon roman le refusent, je l’efface. Mon père vendait des gommes, et je tiens à en épuiser le stock. C’est ma façon très personnelle de lui rendre hommage ! Je consomme son héritage, c’est tout ce qu’il m’a légué, il n’avait rien ! Chaque fois que j’efface une page, c’est un jour passé avec lui qui renaît, revient à la surface de ma mémoire. Il était l’unique papetier de Saint-Paul de Vence, et les gosses, très peu nombreux, l’adoraient… mais pas tant que moi, évidemment ! ».
Le titre du roman était prometteur : Au Vent Cruel d’un Mauvais Sort…
S’il n’y avait que ça…
?
Où l’on parle de Cédric de…
Souffrez que je me présente ! Je me
nomme Cédric de Beaulieu, je travaille pour les éditions Oniris, je suis rêveur
professionnel.
Oui, enfin, en principe, car je suis
également employé de banque ; ça, c’est mon boulot officiel ! Je bosse à
mi-temps, exclusivement l'après-midi, quand les clients engrangent du fric au
lieu de le consommer. Le directeur de l'agence, Pierre-Henri de Bussombre, est
un ami de la famille. Le plus fidèle des amis. Il faut toujours avoir des
relations dans la vie, sinon comment ferions-nous pour joindre les deux bouts,
n’est-ce pas ? Savoir les mériter également… et là, c’est plus dur que
d’acheter la confiance des petites gens !
Je viens d'avoir vingt ans. Je suis né à
Marseille : le hasard en a décidé ainsi. On ne choisit pas plus sa famille que
le lieu où l'on vient au monde, et c’est fâcheux ! J’eusse préféré faire
connaissance avec la vie, le soleil, mes parents, dans une capitale, une cité
flamboyante et recherchée pour des raisons culturelles, pas pour sa situation
géographique, qui ne peut dépendre que d’un frottement des plaques tectoniques.
Mon père était ambassadeur au Mali.
Il est mort le jour de ma naissance, emporté
par une maladie tropicale au nom imprononçable et dont les syllabes semblèrent
aussi venimeuses que la maladie elle-même. Je n’affirme pas que le mot
qualifiant le mal dont il fut atteint suffirait à tuer son homme, non, mais l’envie
me démange. Un véritable fouillis de lettres polluées, malsaines, aux relents
d’épidémie, de pourrissement. Il n'était pas en France, retenu ailleurs par ses
obligations professionnelles... et ses graves problèmes de santé.
D’habitude, c’est la mère qui perd la vie en
la donnant. Là, un signe du destin me démontra le contraire ; j’aurais dû
interpréter le message…
Heureusement, je suis fils unique.
Ma mère vit toujours ; toutefois,
depuis qu’elle est veuve, elle vieillit plus rapidement que prévu. Normalement,
elle a deux fois mon âge, cependant elle en paraît le triple. On dirait ma
grand-mère… Parfois, j'ai l'impression d'être un orphelin en sursis. Son
horloge interne s'emballe comme un cheval fou ; à tel point que lui dire « A
la semaine prochaine ! » se traduit dans sa tête par « A demain ! ».
Son métabolisme semble refuser le temps effectif imposé par la montre suprême :
le soleil. Je suis bien obligé de lui parler de cette manière si je ne veux pas
me planter. « Maman, rejoins-moi dans deux heures ! » est synonyme de
décalage horaire, et il vaut mieux se préparer à ce qu’elle fasse juste un
aller et retour… de l’endroit où elle se trouve jusqu’à la porte, puis retour
immédiat à la base. Un trimestre est une année entière pour ses organes qui
s’étiolent à toute allure. Uniquement pour son temps intime, évidemment, car
paradoxalement, son cerveau enregistre les informations à l’opposé du temps
universel.
Je ne suis pas très doué pour les calculs,
les maths m’horripilent, un comble pour un employé de banque ; aussi, je
me vois dans l'impossibilité de connaître l'âge véritable de maman sans la
présence du calendrier à mes côtés.
Cela m'angoisse et je ne parviens plus à
dormir correctement. Cela nuit à mon second boulot ; j'ai si peur de le perdre.
Comme je crains, au rythme où vont les choses, de perdre également ma mère. Le
cheval fou galope dans sa tête, à bride abattue ; j'espère que le jockey (s'il
y en a un, aussi fou, pour le monter) a emporté de quoi pique-niquer. Une
petite fringale est si vite arrivée !
Il m'arrive souvent de penser, lorsque je
passe une nuit blanche, qu’il vaudrait mieux pour moi, rêveur professionnel,
que le soleil ne se couchât jamais ; qu'il demeurât prisonnier de sa
cellule zénithale, tout là-haut, lustre de feu imitant l’œil d’un cyclope,
quitte à fondre sur nous le jour de sa libération. Il est clair qu’imaginer les
autres dormir alors que ses paupières jouent des castagnettes, il n’y a rien de
plus agaçant !
L’été, tous ces gens vautrés dans leur lit,
transpirants, noyés sous une fine couverture – juste pour s'isoler des
moustiques femelles dont le dard vaut bien une langue de vipère –, me rendent
jaloux, m'exaspèrent. Ils sont gluants, ont revêtu leur panoplie de sueur.
C'est répugnant… ça me soulève le cœur ! J'ai envie de mordre mon ombre, afin
de l’empêcher de s’allonger ; elle serait bien capable de s’endormir à
même le sol, et ses borborygmes nocturnes donneraient de l’urticaire à la
moquette. Oui, envie de tordre le cou aux ronfleurs : non à cause du bruit
qu’ils font, mais parce qu'ils dorment, tout bêtement.
J’ai oublié le goût du café après midi,
celui du thé ; je ne fume plus depuis ma majorité – mais ça, c’est un caprice
sain ! J'évite de trop manger le soir avant d’aller me coucher ; j’ai
banni l’alcool, l’ai chassé de ma mémoire. J’ai perdu toute notion de vice… de
vie.
Comment rêver quand on ne dort pas, hein ?
Comment avoir des gosses sans faire l'amour
?
Joli parallèle, image tristement explicite.
C’est comme envoyer un soldat au feu sans armes pour se défendre.
Je n'ai jamais eu ce problème avant... avant
quoi au fait ?
Ma mère dépérit trop rapidement et je ne
veux pas endosser la pelisse d’un orphelin ; mon état empirerait et je ne
pourrais plus jamais me reposer, dormir. Morphée ne me tendrait plus les bras,
d’habitude si accueillants, si doux. L’incertitude et la peur appellent
l'angoisse, qui se rapplique avec sa copine fourbe… l'insomnie. Et l’on se
retrouve avec quatre mauvaises filles sur le dos.
Il est hors de question que je prenne des
somnifères ; mes rêves seraient flous, inracontables. On ne peut décrire le
brouillard : il n'y a rien à tirer de la brume, sinon des blancs sur du papier.
Même pas des fantômes d'histoires.
Le scribe attendrait, ses doigts crispés prêts
à jouer du piano sur le clavier de son ordinateur, à s’exprimer, et rien ne viendrait.
Il lèverait son regard désolé vers moi, j’y lirai toute la détresse du monde,
et il penserait que c'est déjà trop tard… ou trop tôt. Et surtout qu'il perd
son temps. Il irait voir ailleurs un rêveur plus créatif. Car il est payé à la
feuille, lui : cinquante lignes obligatoires par page, recto verso. Plus le
rêve est long et bien raconté, plus il se remplit les poches en comblant les
creux, en allongeant la sauce ! C’est un cuisinier du verbe : le rêveur
professionnel apporte les ingrédients et le scribe mitonne un plat savoureux…
« Je prends des notes et j'écris de la
musique avec des mots », lui
avait jeté à la figure le traiteur de textes, à l’occasion de son premier
« retour de rêve ». Il semblait attendre l’exécution en répétition
d’une fœtus-symphonie, et lui, régisseur de partitions rêvées,
fignolerait, métamorphosant l’esquisse, l’enfant prématuré en œuvre de concert.
Cette phrase m’avait tellement marqué, perturbé, que j’avais oublié l’espace
d’une minute la raison pour laquelle j’avais été embauché, au seuil de l’âge
requis, le mois précédent. J’avais frôlé d’entrée la faute
professionnelle !
Et pourtant, cet emploi, même à mi-temps,
confirmait en quelque sorte ce désir d’évasion que ma famille, forcément trop
aristo, avait occulté de par son éducation. Ainsi, singeant les gosses du
peuple, dont l’imaginaire se développe naturellement, je souhaitais devenir
saltimbanque, pas banquier. En attendant de grimper les échelons, visant la
cime, sans doute bien aidé par une proche connaissance à particule
nommée piston.
Mais tout avait été mis en œuvre pour
étouffer le poussin dans son nid… même si l’œuf était prometteur. J’étais né
pour être rapace, pas gallinacé !
Ecrire, pour moi, était à écarter de ma
trajectoire d’homme du monde, comme une flèche maudite extraite d’un carquois ensorcelé
pour tirer sur un animal sacré.
Ecrivain n’était pas un métier, c’était un
passe-temps de pauvre !
Etre rêveur professionnel, c’était faire un
pied de nez au destin, à la famille, à l’aristocratie pépère
(pléonasme ?), tout en gardant l’imaginaire intact et l’utilisant par
procuration… J’ai enfin l’impression d’être moi-même sans trahir les gens de
mon sang. Sans le piétiner, j’ai arpenté le sentier de la guerre afin d’être en
paix avec leurs idéaux ringards, archaïques ; je n’étais pas encore prêt
pour les renier définitivement.
Désespéré, je me surprends parfois à
échafauder des cauchemars entêtants, insoutenables, qui pénètreraient mon crâne
tel un poinçon, y forant un chemin de traverse. Ils en ressortiraient comme un
catalogue, une pléiade d'idées géniales. Ils seraient nettoyés ! Transcrits
sur le papier, ils me rapporteraient de l'argent, que d’aucuns jugeraient sale
dans ma propre maison.
Je ne dors pas, je pense... et penser me
fatigue... et la fatigue m'énerve, me rend insomniaque. Paradoxalement, elle
alourdit les paupières, les rendant minérales, et les globes oculaires semblent
victimes d’un glaucome, n’autorisent aucune jonction (suture ?) favorisant
l’endormissement.
Alors je songe, les yeux grands ouverts, à
ces mondes perdus, ces galaxies miraculeuses, ces mirages d’univers où je ne mettrai
sûrement jamais les pieds. Toutefois, même par l’évocation volontaire, ils me
sont interdits, car je n'ai pas le droit de créer au sens littéral du terme :
je dois conter mes rêves au scribe, point final… à la ligne. Eux sont censés avoir
du talent, pas nous ! Les inventer (les rêves) serait contraire à
l'éthique ; ce serait blasphémer. Ceux qui osent finissent chômeurs plus
tôt que prévu. Il se murmure aussi qu'on ne les revoit nulle part.
Un jour, j’ai élaboré l’image du géant Atlas
shootant dans une comète afin de détourner sa course aveugle de la Terre, qu’il
soutient sur ses épaules, alors que la collision paraissait inévitable. En
souriant, j’en ai touché deux mots au scribe ; en retour, j’ai eu droit à
une grimace méprisante ne souffrant aucune interprétation positive.
« Et pourquoi pas avec une
raquette ! La mythologie grecque ne se lit pas comme le journal
L’Equipe ! », m’a-t-il répliqué assez vertement.
Je trouvai sa réflexion hors sujet et son
attitude à contre-emploi.
Pour surprendre un tricheur, on (?) se sert
d'un « détecteur de songes ».
On lui fait avaler un comprimé à base
d'Onirium et d'extraits de cocaïne ; deux ou trois minutes plus tard, il
éprouve le besoin de parler de tout et de rien, avouant évidemment la
supercherie. Mais auparavant, on aura pris le risque d’entendre s’étaler toute
la vie du suspect, avant d’arriver au but recherché. C’est une question de
patience pour le flic chargé de l’affaire, car le truqueur prend un pied inénarrable
à mettre sur la table le synopsis des trésors cachés de sa vie intime. On n’a
même pas besoin de lui forcer la main : il se condamne avec plaisir, souriant
béatement tel le parfait idiot du village. Il déballe tout avec force détails.
On devrait imposer ce procédé aux jeunes
mariés, surtout au moment de se jurer fidélité ! Le sérum de vérité
indispensable pris juste avant de joindre ses mains dans son dos et d’échanger
les alliances devant monsieur le curé. Signer un pacte, oui… avec la griffe du
destin déchirant le bas de la page. Il existe un lien évident, un parallèle
troublant entre le mariage et bosser pour les éditions Oniris !
Oui, j'imagine, élaborant en silence... Il
le faut, car c'est vital !
Là, à l’instant, je suis en vacances, mais
lorsque je vais reprendre mon activité, mon service, j'ai tout intérêt à
recouvrer le sommeil, sous peine d’ANPE.
Encore un paradoxe. Cette légitime
inquiétude s’ajoute aux autres pour m'empêcher de dormir, même si un léger
frémissement s’annonce, Morphée écartant légèrement le compas de ses bras.
Cercle vicieux, infernal, qui pourrait m’entraîner dans un maelström frénétique
si mon aptitude à réagir contre l’adversité était un leurre. Mais ce n’est pas
le cas. En principe, tant d’angoisses d’origines diverses ne peuvent aboutir
qu’à des nuits blanches peuplées d’idées noires… tout le contraire d’un tableau
d’écolier où s’alignent des traits à la craie, mais similaires au pelage d’un
chien dalmatien.
Je dégainai l‘arme secrète : l’amnésie
provoquée.
J’ai pour habitude, lorsque mes yeux
interprètent le final de l’ouverture du Guillaume Tell de Rossini, de me
glisser dans la peau d’un chef d’orchestre exécutant une œuvre en concert. Au
lieu de compter des moutons en mal de bonds inutiles, je détaille les battues
de la baguette, qui dessine dans l’espace des arabesques hypnotiques, et mes
oreilles, captant la musique, se referment progressivement, invitant mes
paupières à les suivre en cadence.
Parfois, j’endosse le costard du maestro et
impose ma conception de l’ouvrage ; mais le public, exigeant, se rebiffe,
et je finis toujours en haillons, jeté au bas de l’estrade, la baguette
enroulée autour du cou, imitant une cravate. Le nœud papillon se sera envolé
durant la curée.
C’est là mon arme secrète… l’amnésie par l’hypnotisme !
Toutefois, il advenait que les fausses notes
fusassent, piques affûtées lacérant le cuir de mes nuits trafiquées.
L’insomnie nous habite, comme quelqu’un
s’invitant chez vous sans en demander la permission. Il aura défoncé la porte
d’entrée avec tant de virulence que son arrivée tonitruante résonne longtemps
dans votre crâne, jusqu’à l’apparition, chez certains malades, du chef
d’orchestre sur son estrade, des moutons ou des somnifères chez d’autres. Un
microbe sans-gêne, envahissant. Une sorte d’esprit frappeur, un intrus
contagieux ! Et notre corps devient une benne à ordures, gardant au chaud ses
frissons jusqu’à ce qu’ils émergent à fleur de peau, quand la fièvre vous métamorphose
en buvard souillé d’encre. Parfois, la maladie prend la peine de frapper au
battant, le poignet souple, d’appuyer sur la sonnette d’un doigt délicat. Vous
lui avez ouvert, mais elle vous a pris en grippe parce que vous avez bougonné
en faisant la gueule, levant les yeux au ciel : « Allez, venez, entrez
donc ! Il fait si froid dehors. Ici, c’est confortable… ».
Elle a senti que vous étiez réticent ;
que ce refrain, vous l’aviez entonné à contrecœur.
On ne trompe pas la mort… Elle a révisé le
répertoire de ses victimes et s’en souvient mécaniquement. Sa mémoire est infaillible.
Si mon père était encore vivant, il aurait
honte de moi. Lui qui désirait tant avoir un fils banquier, dont l’expression
serait parfaite, le français soigné à souhait, la politesse et le zèle exquis,
tutoyant l’excès. Je deviens cynique là, mais je crois préférable qu'il ne soit
plus de ce monde. Je suis persuadé qu'il aurait accusé ma mère d'adultère,
doutant à juste raison de sa paternité. Un homme tel que lui n’a pas pu
engendrer un incapable de mon acabit. Et pourtant si ! Je porte fort mal
son nom, et de ça, j'en suis hélas conscient !
A la vérité, comment aurais-je pu devenir à
la fois banquier et lettré ? Je ne sais même pas faire la différence entre un
accent grave et un accent aigu ; pour moi, deux plus deux font quatre par
hasard, pas autrement. Je suis forcé d'écrire en majuscules afin d’éviter ces
erreurs de ponctuation qui me coûtaient jadis des zéros pointés alors que mon
devoir ne comportait aucune autre faute d'orthographe. Au collège, en sixième,
mon prof de maths devenait fou, craquant complètement lorsque je mettais une
bonne minute avant de lui répondre que si un robinet perd dix gouttes d’eau à
la minute, il valait mieux appeler un plombier parce qu’avant une heure,
l’inondation menaçait de transformer le quartier en lac artificiel et les pompiers
en sauveteurs du Titanic. Mademoiselle Fabbri, une jolie prof de français toujours
délicieusement court vêtue, ne parvenait pas, visiblement, à assimiler mon
problème. « Tu te vois, plus tard, rédiger une lettre de motivation destinée
à un employeur uniquement avec des majuscules ? Le graphologue y perdrait son
latin, et tu seras refusé avant même qu'on lise ton CV ! ».
Je lui ai rétorqué : « C'est quoi un CV ?
».
Elle est restée sans voix, pétrifiée. J’ai souvenance
qu’elle était encore plus mignonne ainsi, comme sur une photo coquine, et je
luttais contre l’envie de lui avouer que si j’avais un zizi majuscule, je
lui…
Ses sourcils étaient froncés comme des
accents aigus… non, graves !
C'est en parcourant nonchalamment et d’un œil distrait – une fois n’est pas coutume – Spectres & Chimères, un magazine traitant du Fantastique et du Paranormal auquel je suis abonné, que j'ai découvert la petite annonce. Un jeune cadre dynamique de la banque où je bosse l’après-midi, qui est de mes amis, m’avait vaguement rencardé sur un truc analogue. Mais comme il lisait Démons & Merveilles, à l’intitulé pompeux, et que je jugeais ce fanzine suranné juste bon à torcher un mouflet victime de diarrhée, je m’étais contenté de survoler ses propos, m’efforçant de ne pas lâcher, du haut de mon indifférence, une enclume visant à l’aplatir en pleine tirade.
Je découvrais ces lignes et les trouvais fort alléchantes pour un jeune homme désœuvré, en quête d'évasion, les nerfs à vif, au moral passablement entamé, épuisé par l'insomnie et à la recherche de piments existentiels.
Beaucoup trop pour un seul homme, oui !
Encore aujourd’hui, je suis toujours à la recherche de mes repères, au point de parler l’argot au beau milieu d’une conversation avec des membres de l’élite de la nation, ou d’employer le langage châtié alors que je cause à un mendiant, celui-ici tentant de me soutirer deux pôv’ z‘euros.
Mon pauvre papa, si tu savais…
Choisir un métier reluisant pour son fils, souhaiter que son rejeton fût honorable avant même sa naissance, quelle mission insensée, mais si courante chez les aristos !
Bientôt, on me proposerait un mariage décidé à l’époque où ma mère eut ses premières règles… Heureusement qu’aucune cousine mitraillée par l’acné et « chargée » d’embonpoint n’est inscrite sur mon carnet de bal ! D’ailleurs, je n’ai que des cousins, tous plus coincés les uns que les autres. Il faut un tire-bouchon pour leur tirer les vers du nez lorsqu’il s‘agit de parler jupons, et employer un chausse-pieds pour leur expliquer, sans qu’ils ne se referment comme des huîtres hors de leur élément naturel, que les prolétaires ont également le droit de se reproduire.
Il devenait urgentissime de dénicher une occupation qui sauvegardât mon envie de s'accrocher farouchement au radeau de la vie courante malgré son tangage périlleux au sein de rapides déboussolants. Comme un chien à sa niche ou à son os, tandis qu’on lui pique les deux en même temps ; le voisin, pour la petite cabane, et un bâtard en maraude, pour le délice squelettique.
Quelque chose de motivant, oui. Remonter le cours d’eau jusqu'à sa source sans l’apport du moindre esquif, au moyen de l’énergie de ses bras alliée à celle du désespoir, nageant jusqu'à la mort par engloutissement… crampes, épuisement, syncope et noyade au menu. A force de pagayer dans le vide, la fatigue aidant, peut-être retrouverai-je ce sommeil tant convoité, synonyme de boulot assuré. La goutte, que le vase craint tant, tombait au ralenti, mais tombait tout de même ; alors il fallait réagir, l’empêcher de créer un ruisseau, l’assécher avant même qu’elle ne le formât pour, plus tard, donner naissance à une rivière puis un fleuve. Là, on dirait que je parle à nouveau de la castration des petites gens.
Cela urgeait, évidemment. De plus, les vacances ne sont guère propices aux résolutions spontanées : pour cela, les fêtes du Nouvel An sont bien plus appropriées. Ce n'était pas vraiment le moment idéal, non. On était en août, il faisait chaud, et l'oisiveté est la pire des maladies, car les premiers symptômes sont le plus souvent aussi invisibles que des microbes, et tout comme eux pernicieux. Elle se pointe en silence, vous jauge, et si elle constate que le terrain est propice, elle déguste votre sourire, sapant le travail des zygomatiques, provoquant une myasthénie de ces muscles de la joie de vivre…
C’est une gourmande. Elle s’ingénie à vous faire perdre la face et, progressivement, votre visage se remodèle, prend l’aspect d’un masque de la commedia dell’arte, avec ce que cela sous-entend d’instabilité et de faux airs !
Donc, l’esprit ailleurs, j’eus sous les yeux cette grappe de mots, grains de raisin vous mettant l’eau à la bouche. En apparence anodins, ainsi assemblés, ils s’accordaient étrangement avec le moyen d'évasion que je recherchais avidement comme un idéal d’aventure et de survivance. En réalité, c’étaient des wagons dont chaque charpente, soudée à la suivante, appelle le triste constat que le convoi ne pourra jamais s’ébranler sans une ligne directrice, une « pensée-locomotive ». Un petit train de syllabes sibyllines – pour copier un prof de philo qui, jadis, me fascinait parce qu’il adorait accoupler les « sosies phonétiques ». Symbolisant les perles mystérieuses d’un collier magnétique, elles vous hypnotisent, accrochent votre regard, tant elles sont rutilantes, obsédantes, vous éclaboussant de lueurs énigmatiques. On retrouve un peu de ces papillons lumineux dans les discothèques, tandis que la musique bat au rythme des pulsations cardiaques, et ils volètent si frénétiquement autour de vous, que vous avez l’impression d’être assailli par une armada de lucioles vous trouvant fort à leur goût et mimant des moustiques assoiffés de sang.
Un court instant passé sur ce paragraphe précis de la page lue à toute vitesse, vos yeux troublés par le flou de l’empressement, et voici que trois lignes surgissent enfin, criantes d’évidence, sortant du brouillard où elles somnolaient, illuminant votre lecture. A la manière d’un télégramme heureux un jour de blues, elles méritent que vous vous y attardiez un peu, malgré le côté rébarbatif dû à l’économie de place, de lettres, de ponctuation.
Le rêve se transforme alors en réalité, l’insomnie en solution.
Quittez
Terre routine pour planète inconnue
Gratuité voyage aller retour formation
excursion expérimentale non guidée
Auparavant
séjour une semaine dans village indigène avant ascension solitaire Montagne de
l’Œil
Et juste au-dessous, le nom de cette planète fraîchement dessinée, semble-t-il, sur la carte d'un ciel saturé de « boules suspendues » malgré sa profonde immensité, avec un slogan en orbite, comme un satellite :
Je pensai aussitôt, à la fois amusé et intrigué :
« Tiens, tiens ! Ce nom me rappelle quelque chose, quelqu’un : bizarre, cette coïncidence, ma foi ! Le hasard fait si bien les choses parfois, qu'on a l'impression qu'il est prestidigitateur ou magicien. Ou qu'il s'amuse avec nous, enfant espiègle collectionnant les pieds de nez. Je téléphonerai à Grégoire, The Big Boss, dès mon retour, et lui demanderai une entrevue d’urgence. Il comprendra, il ne peut rien me refuser, ma famille a trop d’influence en hauts lieux. Toutefois, j'espère qu'il ne sera pas trop tard ! ».
Et j'ajoutai à haute voix, comme si un interlocuteur me poussait à affirmer clairement le doute qui, subitement, me taraudait l’esprit : « Si jamais je reviens, bien sûr ! ».
On se serait cru dans une BD ; il ne me restait plus qu’à emprisonner mes tirades dans une bulle. Ma mère m'interpella alors qu’elle préparait la bouffe dans la cuisine : « Tu vas où, p’tit bonhomm’ ? ». Sa voix chevrotait. Depuis la mort de mon père, elle parlait comme une prolétaire, tutoyant tout le monde… J’étais le seul dans la famille à ne pas m’en formaliser. Moi aussi, je la tutoyais désormais, m’autorisant même à son endroit des termes affectueux que mon rang interdisait.
Comment mentir à sa propre mère, hein ?
C’est ce que je fis pourtant…
Un prétexte stupide : des cigarettes à acheter. Le hic, c’est que je ne fumais plus depuis deux ans. « Je reviens tout de suite, m’man ! ». Je mis un certain temps à retrouver le chemin du retour, mais m’man ne devait pas être inquiète, non. Son horloge interne était déréglée, n’est-ce pas ? Donc…
Le magazine à la main, j'étais déjà en route pour m'inscrire sur la liste des voyageurs en partance. Septembre frappait à la porte. Madame de Beaulieu pleurait à chaudes larmes : « Il avait pourtant juré sur ma tête de ne jamais recommencer à fumer ! ».
C’était peut-être lui, le mois de septembre, l’intrus contagieux !
?
(Voyage, voyage…)
(Une éternité plus tard… ou
plus tôt)
Je suis arrivé juste à temps au pied de la Montagne de l’Œil, également appelée Mont-Cyclope, paraît-il, pour admirer sereinement les splendides soleils jumeaux alors qu’ils entamaient leur vertigineuse ascension vers leur zénith pyromane commun. A peine installée, l’aube rutilait déjà, jetant des flashes aveuglants comme si un photographe, caché au sein des brumes matinales, prenaient des clichés réservés au cadastre universel…
Les soleils semblaient deux hublots
s'ouvrant sur une fournaise digne de l'Enfer. Lucifer avait enfin déniché
l’orbite idéale pour venir satelliser son regard de feu au pays des anges,
côtoyant le Paradis en une cohabitation déplacée, décalée… sulfureuse.
Cette double apparition derrière le rideau
des collines lointaines et herbues, dont la végétation drue évoquait la
chevelure d’une sirène endormie sur un rocher ou celle d’une vierge germanique
des légendes wagnériennes, donnait l'illusion de voir poindre à l’horizon,
chaude et soyeuse, une poitrine de femme libérée. Et cette image rappelait celle
d’un Zeus inquisiteur écartant les nuages afin de surveiller les peuples
mortels, et accessoirement les punir. Un duo de superbes seins fièrement dardés
et brûlants de désir, dont les aréoles figuraient une invitation au
voyage ; on s’attendait presque à les voir cligner, phares lubriques,
allumant les mâles en goguette. Sauf qu'il est difficile d'imaginer des
mamelons lançant des éclairs calorifiques qui passeraient par les voies
lactaires. Mais ils étaient fort capables d'enflammer le corps d'un homme à une
distance respectable, traçant dans l’espace une paire de chemins de braise,
voie ferrée dont les rails seraient des rayons lasers. Ils imiteraient les crachats
de lave d’un lance-flammes arrosant des épouvantails dans un champ de blé,
alors que son propriétaire, un paysan revêche, venait de changer son fusil
d’épaule, se recyclant oiseleur ou ornithologue.
Ainsi, ils attireraient le regard,
incendiant les prunelles, le sexe et l’âme aussi sûrement qu’un jet de napalm
réduit en cendres la chair, les obstacles, et attise les fantasmes
incendiaires, les psychoses dévastatrices…
Ce fut une véritable révélation. Moi qui
croyais connaître cet astre par cœur – un tandem d’astres, en l’occurrence –,
j'étais doublement servi !
On (?) m'avait chaudement recommandé de ne manquer ce spectacle sous aucun prétexte, tant il était présumé féerique ; aussi étais-je là au moment opportun, installé aux premières loges, à proximité de cette « montagne sacrée » tandis qu’elle s’apprêtait, selon les dires, à étinceler dans le lumineux faisceau bifide de cette immatérielle aube naissante. La chaleur était déjà étouffante, ma foi ; je suais, cependant les gouttes semblaient s’assécher avant de contourner mes arcades sourcilières pour se jeter sur le toboggan de mes joues mal rasées.
Je ne sus trop pourquoi mais, à la vue de cette fantasmagorie typiquement féminine, une légère érection bossela mon short au niveau des attributs. Enfin si, je sus ! Ne nous leurrons pas, ne nous cachons pas la face derrière le paravent d’une fausse pudeur… une sorte de tchador hypocrite, oui. Ce fut une aurore comme je n’en avais jamais vue auparavant : c’était à la fois irréel, fascinant et monstrueux.
J’ai constaté de visu qu’ici, cinq lunes sont les yeux de la nuit. Après plusieurs jours passés à leurs côtés, j’étais maintenant persuadé que les Anahawaïens étaient polygames.
Satanés autochtones !
Et ce quintette de spots éclairant seuls les cintres de cette scène d’opéra sidéral, tant les étoiles brillent par leur absence, confirmaient d’une manière lyrique mon opinion sur les mœurs dissolues de mes nouveaux amis.
Cinq lunes… cinq lunes de miel, cinq femmes – le décalage spatio-temporel impose parfois des logiques surréalistes et déforme la perception des choses ainsi que son interprétation.
Le pied !
Mais, sans doute, existait-il un revers à cette si belle médaille, aussi n’osai-je même pas imaginer la taille des loups garous…
Et le pseudo romantisme des amoureux transis d’ici-bas devait
offrir l’opportunité aux « Cyrano » locaux d’écrire des poèmes à cinq
strophes bafouillés cinq fois par des « Christian » de service devant la
hutte des « Roxane » concernées après qu’elles se fussent montrées
cinq fois réticentes à un tel hommage
Des troubadours interprétaient cinq fois des romances à cinq
couplets, et les « belles de nuit » tombaient cinq fois dans les
vapes avant de ressusciter cinq fois et de violer cinq fois les cigales
cantatrices proies des mantes religieuses castratrices
Ceci dit, ce matin-là justement, j'avais bien failli être retardé au village par une indigène à l'appétit sexuel un peu trop développé à mon goût. Exacerbée, ne pouvant réfréner ses ardeurs, elle me consommait, dévorait tout ce qui affichait un certain dénivelé sous l’étoffe, en un lieu bien précis de mon anatomie masculine, et quelques poils virils idéalement situés la rendirent, me sembla-t-il, encore plus affamée… à la limite du cannibalisme. Néanmoins, je pus résister intelligemment à ses avances coquines et carnassières. Lorsqu’il est distillé de la sorte, avec un sens inouï (sans doute inné) de la méticulosité dans l’expression sensuelle des corps, l’amour physique sature votre libido à un point tel, que les pauses succédant aux accouplements fougueux deviennent comme par magie des stases d’amnésie reposante, de total oubli de l’écoulement de soi et de fuite de ses propres contours.
A l’image de ses sœurs de sang, elle visitait tous les recoins de votre corps d'homme à la manière d’une archéologue, poussant le raffinement jusqu’au paroxysme d’une montée en puissance de l’individu visité, et votre personne se métamorphosait aussitôt en guide touristique qu’elle apprenait par cœur pour, paradoxalement, tout oublier par la suite, afin de tout reprendre à zéro. De repartir du bon pied pour une nouvelle randonnée…
A l’aube du dernier jour de mon safari sidéral, cela n’arrangeait pas vraiment mes affaires.
Parfois même, elle se transformait en alpiniste, escaladant mon « pic intime » alors qu’il dessinait à nouveau un certain relief sous les draps… en pain de sucre. Un encas savoureux pour son désir de nymphomane multirécidiviste : une friandise, oui. Je ne m'en plaignais pas ; mais il faut savoir dire non ! à une femme, quitte à passer pour un « petit baiseur ». Elle m'avait traité de tireur de courte paille, de Terrien anémié, et cela m’avait bien amusé. Elle en fut vexée. L’arroseur arrosé, en quelque sorte.
Je l’avais titillée en lui lançant « Mais tu es une fine gourmette ! », sans même me rendre compte de la puérilité de ce trait mal tiré, gourmette n’étant pas le féminin de gourmet. Elle avait donc saisi et cru que je la comparais à un bracelet…
Mon traducteur fonctionnait à merveille : deux oreillettes plantées au bon endroit améliorent l'écoute et la compréhension. Un petit bijou d'électronique qu'il fallait néanmoins installer avec beaucoup de précaution et de minutie, puis le retirer avec au moins autant de doigté.
Sur Anahawaï, les « femmes du cru » ont sur un plan strictement horizontal des envies voraces, des souhaits exigeants et des approches épidermiques aussi savantes que brutales. Elles vous pressent comme un citron, vous vident de votre substance, vous essorent, et il est assez urgent, parfois même vital, de s'évader lorsqu'on est prisonnier de l'étau de leurs cuisses finement ciselées mais musclées à outrance, à l’image des sprinteuses. Ces femmes, on les croirait façonnées dans le marbre par un sculpteur perfectionniste, et leur peau est si douce qu’on l’eût dit polie par tous les vents du cosmos, le souffle du grand large.
Mais tout à une fin ! Surtout les bonnes choses.
Satanées Anahawaïennes au cuir satiné !
Sur Anahawaï, il y a plusieurs lunes, comme dirait un Indien d’Amérique… peut-être issu des Tribus du Nord… parlant d’une action du passé. Ici, c’était un commentaire banal décrivant le ciel de minuit d’une planète privée de nuit étoilée par je ne sais quel stratagème de camouflage des autres mondes de clarté.
Peut-être se situait-elle au carrefour des destins, égarée dans les couloirs du temps et de l’espace, où se réunissent les spectres et les chimères à l’occasion d’une hantise digne d’un carnaval macabre.
Au vent cruel d’un mauvais sort…
Tout d'abord, absolument fasciné par la scène que la nature jouait sous mes yeux ébaubis, je progressai au sein d'un nuage épais qui stagnait contre la paroi de la falaise que je tentai d’escalader, sans attirail, tâtonnant, m’agrippant aux saillies et aux anfractuosités à la manière d’un gecko. Un observateur témoin de mon exploit m’eut pris pour un alpiniste confirmé, un pro – peut-être fut-ce le cas dans une autre vie, sous d’autres cieux.
Ombres agglutinées en un magma informe, sans la moindre fluctuation visible, cette brume adhérait au pan de roche ; le vent, très présent malgré la faible altitude, était inefficace pour la sortir de sa léthargie de barbe à papa géante. Cela évoquait un agglomérat de nids de ptéranodons qui auraient chu en vrac des hauteurs, déquillés par une secousse séismique ; une sorte de ruche aux dimensions d’une cathédrale… De gigantesques araignées auraient tissé là tout un réseau de filets protecteurs, mêlant sucs gastriques et broussailles éparses, afin de créer d’inexpugnables remparts isolant leur progéniture monstrueuse et pullulante de la convoitise des troglodytes prédateurs. Plus tard, peut-être, se nourriront-elles des agresseurs englués dans ce guet-apens corrosif, faisant d’une pierre deux coups, alliant l’utile à l’agréable.
Sur cette planète, tout donnait l'impression d'être extrait d'une pièce de théâtre dont on croyait connaître à fond le scénario, pourtant criant d’originalité, et les dialogues, ces derniers muets, malgré l’émoi ressenti à l’écoute du babil syncopé d’oiseaux surnaturels, tant leurs couleurs étaient exotiques, certaines absolument inconnues, et leurs ramages surprenants, parfois hétéroclites. L’un deux chantait carrément, et l’on avait la sensation de l’entendre émettre des mots et des notes d’un lyrisme frénétique, ensoleillé, irréel. Je le surnommai sur l’heure « Pavarotti ».
Je n'en étais qu'au premier acte.
Cet étrange brouillard parasite était strié de façon intermittente par des marbrures fluorescentes, électriques ; un orage couvait, des zébrures fulminaient, apparemment inoffensives. Elles se déplaçaient à même la peau cotonneuse de l’édifice, au rythme de mes pas fébriles mais calculés, que je comptais comme si le suivant allait être le dernier. Cette montagne me faisait penser à la Tour de Babel, ou à un temple inca, les à-pic précédant des passages planes où l’on pouvait reposer ses mollets et reprendre son souffle.
Par endroits, des mouvements sporadiques… l’on s’agitait, s'animait d'une vie souterraine… là… et ici. Des êtres glauques et polymorphes, aux reflets énigmatiques, avaient élu domicile dans la pierre et se trémoussaient en son sein, à l’abri sous cette mappemonde de mousse. Cela évoquait une méduse en train d’avaler des mollusques minuscules, et les reflets de cette nourriture ingurgitée virevoltaient en cadence, étrangement déformés, imitant des voiles manipulés par des mains de nains, alors qu’il s’agissait d’une chute au ralenti d’aliments vitaux dans les entrailles translucides de cet animal invertébré.
Je ne sus trop quelle en fut la raison, mais je pensai immédiatement à la Danse des Sept Voiles de Salomé, l’opéra de Richard Strauss, lorsque la jeune fille, qui vient de réclamer la tête de Jochanaan (Jean), l’homme saint, sur un plateau d’argent, entame à la demande du roi Hérode, l’amant de sa mère, une danse sensuelle proche du strip-tease, pour inviter le monarque à accepter sa requête morbide.
Dans ce ventre minéral, mijotant dans des placentas en béton armé, patientaient d’insolites fœtus qui ne demandaient qu'à naître, à vivre… renaître peut-être. Je me demandai à quel genre d’enfants cette montagne allait donner le jour. Des statues vivantes représentant des chérubins ? Et les squares deviendraient des couveuses ou des nurseries… Des bébés golems, dont la poigne terrible broierait les hochets sculptés dans d’énormes galets, les réduisant en tas de sable ? Les petits doigts musclés transformeraient leur terrain de jeux en plage ou en désert…
Calfeutrés sous la surface du roc, des gnomes hybrides ébauchaient des gestes proches de la pantomime ; leurs postures, par moments, singeaient l’orgie. Leurs bras et leurs jambes s’entremêlaient, et il était bien difficile de faire le tri dans ce magma de membres entrelacés, pour les rendre ensuite à leurs propriétaires.
Avais-je affaire à des bêtes innommables prisonnières de ce mont victime de la malédiction de l’enfantement, après qu’il fût condamné par un sorcier venu d’ailleurs à reproduire à sa façon les vies qu’il a soustraites à la communauté anahawaïenne quand ses représentants avaient osé le braver, précipitant ces insolents dans le vide… et que moi, pauvre Terrien, j’escaladais tant bien que mal, par paliers successifs ?
Je me surpris à tenter de vérifier si les êtres en question étaient sexués.
Je ne pus réprimer un frisson d'angoisse ; un serpent de givre escaladait ma colonne vertébrale, sans doute pour s'enrouler autour de mon cou, ou au contraire, dévalait dans mon dos en une chute libre, y laissant de frileuses traces pouvant fort bien s'avérer, par la suite, visqueuses et indélébiles. Il glissait sur mes vertèbres, montant ou descendant, telle une limace qui cherche le chemin de son repas. Encore eut-il fallu que ma chevelure ressemblât de près ou de loin à une laitue… non, pas vraiment… mais ici, il faut s‘attendre à tout, n’est-ce pas ? On prenait mon dos pour un xylophone, et le visiteur affichait ouvertement son plaisir d'en jouer comme sur du velours. Mais la « main » du virtuose était bien trop moite – gluante, oui –, pour soutirer quelques notes de ma personne, alors...
L’instant fut intense et stressant ; ma raison, déstabilisée, appela à l’aide, vacilla sur son socle, menaçant de piquer du nez. J'eus le plus grand mal à me contenir, à contrôler mes battements de cœur. Un oiseau voletait dans ma poitrine, paniquait en cherchant la porte de sortie entre les barreaux de ma cage thoracique. Cette liberté qui, paradoxalement, me délivrerait moi aussi.
Il me picorait les côtes, le petit salopiot au bec pointu !
Je me dis qu’il suffisait de souffler un bon coup, pour chasser à la fois le serpent, la limace, le volatile… et le virtuose.
Je croyais au Père Noël.
Ce monde avait été indexé sans lutte, une poignée d'années auparavant, toutefois l’impression de déjà vu avait été mise en lumière par les premiers visiteurs, que je me refusais à appeler colons ; puis vinrent les touristes, qui aveuglèrent cette affirmation prétendument unanime.
Nul territoire, existant ou rêvé, n’égalait ce chef d’œuvre sidéral. Egaré au sein des « boules suspendues » que la nuit occultait égoïstement, on l'avait très vite récupéré, repêché, pour l’incorporer au musée des mille et une merveilles du cosmos. Il fut pacifiquement cueilli sur l’Arbre de Vie tel un fruit juste assez mûr pour mériter son indépendance, de figurer hors d’une nature morte. On en avait jadis ensemencé la graine dans le terreau spatio-temporel et, aujourd’hui, ce « baobab d’éternité » bâtissait des ponts, tricotait des liens entre les galaxies, à l’image des guirlandes de Noël, du tronc jusqu’à la cime, d’une branche à l’autre, où les nids germaient comme des bourgeons, de liane en liane…
Tout gosse déjà, par la fenêtre de ma chambre, je contemplais le ciel de minuit juste avant de me coucher et n’avais nul besoin de forcer sur l’imagination pour comparer l’univers à un fabuleux sapin de Noël, et le gros rougeaud à la barbe blanche, en toutes saisons, sillonnait l’espace, juché sur une étoile filante. Il n’utilisait son traîneau tiré par des rennes que lorsque les enfants avaient assez bossé à l’école pour mériter que la tradition fût enfin vivante pour eux.
Pure et jeune, d’une sauvage beauté, cette planète me parut soudain le symbole même du terroir neuf, du lieu vierge de toutes salissures… Un astre adolescent, une terre pucelle. Une pomme verte dans la main de paille d'un vieil épouvantail. Mais où donc était le ver ? Et le serpent ?
Durant d'interminables minutes qui ne parurent exister que pour ma seule horloge interne, les doigts noueux du doute m’étranglèrent, m’étouffant. Je déambulais parmi des éboulis mordorés, certains franchement recouverts d’une sorte de lichen dont la couleur changeait à mesure que se rapprochait le sommet. Mais il suffisait de bien les fixer pour se rendre compte qu’en réalité des caméléons aux yeux multiples et reposant sur huit pattes y avaient trouvé refuge, influençant l’aspect et les tons de la végétation. Au cœur même de la paroi de granit, une ombre ténébreuse à la morphologie vaguement humanoïde venait de s’éclipser à la vitesse de l’éclair. J’éprouvai la sensation d’avoir été suivi depuis la base du mont, et la silhouette endeuillée, de l’autre côté de ce mur infranchissable, si ce n’est par un spectre, s’apercevant que j’avais découvert sa présence, avait décidé d’abandonner la filature et s’était enfuie sans demander son reste. Je sursautai, mais j’avais eu le temps de l’observer en coin, constatant que les contours de son visage ne m’étaient pas inconnus, avec ce profil énigmatique et cette longue chevelure de sirène qui l’apparentaient à une figure de proue trempée dans le goudron. Mon regard fut attiré par de drôles de protubérances, et mon attention fut détournée.
Des champignons aux formes torturées, quelques-uns fluorescents, d’autres arborant un pied beaucoup plus large que le chapeau, comme s’ils avaient poussé à l’envers, émergeaient du pan rocheux tels des bubons. La montagne avait besoin d’un bon dermatologue, semblait-il. Enfant, j’étais toujours déconcerté lorsque je découvrais un cèpe sans tête, à l’occasion de mes nombreuses sorties en forêt avec quelques représentants de ma famille, et je croyais toujours qu’on avait décapité le Mexicain qui dormait sous son sombrero. De loin en loin, d’étranges edelweiss de cristal cliquetaient lorsque les ombres souterraines heurtaient leurs racines, taupes déboussolées dont la vue basse ne permettait aucun itinéraire programmé.
En proie à des sentiments contradictoires, je fus tiraillé entre la négation de tout pouvoir spirituel de ce lieu hanté par ses légendes, ses rites, sa spécificité ethnique, et l’ouverture de mon esprit, justement, à ce phénomène culturel s’exprimant si loin de nos bases bibliques et sociales. Ce voyage exprimait un but plus profond qu’une simple excursion en solitaire sur la face bossue de cette « boule suspendue » ; et de cela, je désirais en faire abstraction, renier cette évidence que la nature interprétait à sa manière devant moi, pour moi…
Grâce à moi ?
Gratuité
voyage aller retour formation excursion expérimentale non guidée
Auparavant séjour une semaine dans village indigène avant ascension solitaire Montagne de l’Œil
Lorsque l’âge de penser librement s’empara de ma personnalité, et contrairement à la foi des représentants de ma famille, en apprenant la mort de mon père, je reniai dans la foulée ce Dieu auquel ma mère se raccrochait encore avec l’énergie du désespoir, comme à une bouée de sauvetage à l’occasion d’une croisière, un jour de tempête. Je devins un farouche athée, un détracteur fidèle, et c’était là la chose la plus naturelle du monde ; à mon goût, les autres se fourvoyaient sur un chemin de lumière artificielle… Oui, une sorte de feu d’artifice qui n’éclaire que de faibles lanternes et jette de la poudre aux yeux pour mieux orienter les vues de l’esprit. Je me suis mis à détester les religions, leurs lois archaïques et leurs contradictions.
Les croyants sont aveuglés par la lumière qu’ils ont eux-mêmes créée pour illuminer leurs églises et leur foi.
Une vague luminescence spectrale noyait les rochers jalonnant ma route relativement verticale, telle une mer possessive qui récupère des navires renfloués depuis peu dans le but de les restituer à sa collection d'épaves, tout au fond de sa mémoire sous-marine, dans son cimetière affectif et privé. L'inexplicable exaltation que je ressentis dès lors se mêla à une incompréhensible inquiétude. Pourtant, je ne risquais rien ; seuls les oiseaux déchiraient le silence à grands coups de becs et de scies musicales, leurs refrains et leurs arias devenant cinglants. Sauf, bien sûr, si les ombres mordent, vous rendant cul-de-jatte, ou si les soleils vous occasionnent une double insolation à même de vous cuire la peau jusqu'à l’os, vous transformant en squelettes.
Heureusement que les lentilles dont on ne pouvait se passer pour une telle escalade, m’avaient été gracieusement données au village indigène à mon départ ; elles me protégeaient efficacement du rayonnement jumelé à mesure que j’atteignais des hauteurs plus propices au vertige et aux brûlures de la cornée. Ici, les lunettes ne servaient que pour le visionnage d’émissions ou de films et, en fonction de leur couleur, vous obteniez les diffusions souhaitées.
Les pornos, c’étaient les rouges…
A l’issue de quelques dizaines de mètres d’une montée progressive qui torturait mes mollets – que je n’avais pas taillés dans le marbre, moi –, leur intimant de demander grâce, et l’oxygène commençant à me tournebouler l’esprit, je me mis à parler seul, à baragouiner. Je n’espérais pas une oreille attentive du côté de cette ombre à laquelle je refusais déjà la possibilité d’une écoute superficielle. Une ombre qui entend, c’est aussi improbable qu’un volatile imitant Pavarotti, hein ? Il fallait se ressaisir au plus tôt, sinon j’allais causer aux oiseaux et ils seraient bien capables de me répondre, ces flûtistes à plumes.
« Pouah ! Vade retro Satanas ! Dégage… fous l’camp, tu pues ! On savait bien que tu reviendrais. Tu souilles la virginité de notre espace et la pureté de notre atmosphère, pollueur d‘ambiance ! T’es un violeur de monde, un voleur d’oxygène ; ta présence est une insulte, une aberration. T’es un microbe ambulant… et si tu ne déguerpis pas sur-le-champ, tu vas connaître le fil de nos becs ! »
Deux heures (terrestres ou anahawaïennes ?) ont passé. Midi approchait à pas brûlants, à tire d’aile, le zénith pyromane servant de montre car la mienne avait cessé de fonctionner le jour de mon arrivée sur Anahawaï – je m’attendais plutôt à ce qu’on me la volât. Je poursuivais mon ascension, entêté et curieux.
Dans ma tête, les oiseaux avaient cessé leurs reproches « pointus » : ils s’étaient mis aux abonnés absents, désertant cette fréquence qui m’avait confondu avec un transistor. Je les regrettai presque.
Déchaînés et complices, les soleils jumeaux, allumant des mèches sulfureuses, s'acharnent à projeter leurs rayons sertis d'or dans les profondes échancrures de la Montagne de l’Œil, soulignant comme un fard la richesse du paysage.
Enfin, alors que Midi ! vient de sonner à l’horloge d’Anahawaï, et tandis que je lève la tête, me sentant observé, stoppant l’escalade, je ne peux que constater le prodige, les jambes flageolantes…
Le feu du soleil double traverse une orbite creusée tout là-haut à même le roc, à la cime du mont… Un doigt fouisseur se sera égaré et aura ouvert une brèche sans paupières dans l’ultime étage de ce temple inca, de cette Tour de Babel. Cela semble, en effet, un œil titanesque, et il jauge sans ciller, hautain, scrutateur, l'Eternité des Abysses Cosmiques ou jadis pris racine l’Arbre de Vie. Cela évoque le sommet du clocher des églises que l’on voit souvent dans les westerns tournés au Mexique. Il est aussi perçant que l’inquisition, aussi limpide que le regard d’un nouveau-né, aussi beau que la première conquête d’un puceau. Peut-être même fixe-t-il le néant, ou l'au-delà du néant ; il en a sans doute le pouvoir et… le devoir. C’est sa mission, oui : l’observation de l’invisible, de l’irrationnel !
Je me trouve sur un monde dénué d'impuretés mais fragile comme un nourrisson qu’une force divine aurait élevé dans l'espace. Cependant, au lieu de grandir, il aura été condamné à se métamorphoser en comète, visitant les globes sidéraux (ces fameuses « boules suspendues ») dans le but de les purifier si nécessaire. Victime d'une malédiction peut-être, ou bénéficiaire d'un bon point. Un petit astre nettoyeur toujours en alerte…
C’est une récompense de voler si jeune de ses propres ailes, non ? Et de guérir les adultes…
Je me suis renseigné sur les croyances tribales des indigènes, alors que je séjournais au village – entre deux fougueuses étreintes, à l’instant suprême de la cigarette. Ma camarade de jeux érotiques a prétendu que ce trou monstrueux qui transperce le « front » du Mont-Cyclope, la montagne sacrée, crevant la pierre tout là-haut dans les nues, y forant un tunnel battu par tous les vents de la galaxie, est réellement un œil unique par lequel se manifeste le regard d'un dieu très puissant.
Un dieu-cyclope, en quelque sorte. Logique ! Le double faisceau de lumière des soleils clones se transforme donc en regard unique. Oui, mais un regard-laser.
Bien sûr, il est inutile de souligner (avec un peu de Rimmel ?) que toutes les religions primitives recèlent ce genre de billevesées… Il n'empêche ! Superstitieux ou pas, athée congénital ou croyant systématique, le spectacle est absolument grandiose, époustouflant, et laisse sans voix...
Il fallait faire de la résistance, nier tous en bloc les ragots primitifs d’une peuplade repliée sur elle-même, refusant d’évoluer, et occultant son ennui par le sexe et la foi.
Ainsi aurais-je raisonné si je n'avais eu l'occasion de constater de visu cet opéra d’un autre monde à ciel ouvert. Cela dépassait de très loin l'entendement cartésien de notre esprit sclérosé par ce matérialisme égoïste qui règne, tyran totalitaire, sur notre Planète Bleue – blanc, rouge.
Tels les fils rutilants d’une toile d’araignée élaborée entre les deux pôles cruciaux que sont l’espace et le temps, les rayons solaires, dédoublant leur puissance de feu, se brisent sur les pierres scintillantes et les reflètent en s'éparpillant aux quatre points cardinaux. En leur point de mire, au terme de leur course oblique et véloce, ils capturent des spectres d'oiseaux multicolores, comme irisés par ce prodige et volant à tire d'aile sous la roche transfigurée, qui semble fusillée à bout portant par un peloton d’exécution d’opérette. On dirait un feu d'artifice figé mais dégageant des couleurs virevoltantes, un arc-en-ciel aux tons multiples et changeants caracolant au sein d'une mitraille d'éclats gemmés.
Et tout cela me fascine, je suis coi, subjugué ; cela me submerge, m'inonde, m'hypnotise : c'est d'une beauté prenante… surprenante. D’une sauvagerie charnelle, tant elle est brute, crue. Cela motive les fidèles à psalmodier des incantations rythmées par le tamtam ; les hauteurs s’apprêtent à être survolées par des signaux de fumée, des messages de paix si fulgurants que les peuples et les tribus applaudiront en cadence, et cela résonnerait de vallée en vallée, les échos se multipliant comme des petits pains.
Notre bonne vieille Terre (Planète Bleue de moins en moins bleue, en vérité, mais chut !) a du souci à se faire sur un plan strictement esthétique. Certainement également sur un plan plus spirituel, mais chut ! aussi…
Cela irradie, allume un bûcher sous vos paupières, donne naissance à des larmes de conjonctivite qui épousent celles de l’émotion, ignorant celles de la souffrance. C’est un incendie sculpté à même le roc, inextinguible. Le cœur se serre devant cette vision rare, « inhumaine » ; l'âme est prisonnière de cette ambiance surréaliste, ne peut prendre son essor, paralysée, pour aider le simple mortel à interpréter l’éternité…
Le cerveau n'enregistre plus rien de rationnel ; il ne supporte que la mouvance des ressentiments intuitifs. Il s'y refuse inconsciemment, comme un homme se déclarant inapte à aimer une pute, mais l’accepte sans s’en offusquer ouvertement s’il en tombe amoureux, s'en vantant même par la suite. On est tenté de se baigner nu, mentalement désarmé, dans cette clarté flamboyante, victime consentante d'une noyade n’offrant aucune échappée belle vers la surface du concret.
On est foudroyé, moralement désintégré. On est aveuglé et, paradoxalement, cela met en joie, car il est soudain permis de discerner l’intérieur des choses, l’arrière-plan des éléments… Tout devient transparent, clair. On contemple enfin ce que recèle un minéral en son sein ; il devient à la fois vitre et miroir.
Oui, ce serait si bon de s'y désintégrer afin de rejoindre,
par-delà les monts et merveilles, l'universel...
Je demeure statufié, comme façonné dans (ou jumelé avec) la roche par les ruissellements incessants des soleils jumeaux d'Anahawaï, la planète sacrée... cette sacrée planète !
Désormais je la parasite, je fais corps avec elle. Bientôt, les lichens m’investiront et ma peau ressemblera à un patchwork ; les gnomes m’inviteront à leurs partouzes ; l’ombre de… me… Et je serai si heureux que j’implorerai les cinq lunes d’attirer sur moi la vindicte des loups garous en maraude, alors que la nuit vient de dresser son chapiteau privé d’étoiles, afin qu’ils me punissent d’avoir tant douté. Peut-être même entonnerais-je une romance à cinq couplets.
Mes lèvres sont scellées en une union muette, une communion boudeuse. Mon cœur, je le sais, le sens, a définitivement déserté ma poitrine ; il a fui avec l’oiseau, après avoir écarté les côtes de ma cage thoracique une à une. Le silence est de plus en plus pesant, à la limite d'être oppressant ; mais c’est une oppression étrangement positive, qui vous amène un oxygène adapté à l'angoisse provoquée par ce qui est différent, étranger, inconnu... La cosmogonie wagnérienne de cet opéra féerique en représentation (sans costumes ni trompettes) dont j'ai l'exclusivité, installé aux premières loges, a eu raison pour un temps de mon matérialisme. Je puis enfin assimiler, comprendre ces fameuses légendes indigènes, que d’habitude je compare à des sornettes tout droit sorties de cerveaux mal aérés.
Effectivement, quelle âme simple serait capable de résister à la tentation du sacré devant une telle explosion d'images apparemment absconses mais suggérées avec tant de finesse spirituelle. Cette planète appartient à un collier éparpillé dont chaque perle, chaque diamant serait un mirage, une vue de l’esprit.
Aujourd’hui (hier ?), la dernière vision que je garde en mémoire de cette expédition en solitaire est celle de… d'une… flèche de la taille d’un chêne centenaire et dont la hampe évoque l’obésité du tronc d’un baobab. Monstrueuse et empennée d’une plume d’aigle (un mâle peut-être), sans doute décochée par un vieux Sorcier Indien (il ne peut en être autrement), un ancien Grand Guerrier certainement, elle est plantée juste au-dessous de l’œil du cyclope minéral qui veille sur cette prodigieuse montagne/monument.
Trois même initiales s’imposent pour qualifier ce miracle d’astre : les 3 M.
Anahawaï-la-Merveilleuse,
Anahawaï-la-Magique,
Après l’avoir arraché à la mythologie terrienne, les dieux païens avaient exilé le géant Atlas ici ; ensuite, déçus par la qualité de ses services, ils avaient bâti autour de lui ce « mont-sarcophage », le fossilisant debout. C’était une sorte de punition pour n’avoir pas assez bien soutenu Anahawaï, alors qu’il venait d’être éborgné par une comète qu’il n’avait pu convenablement écarter de cette cible aléatoire. La planète avait légèrement basculé sur son axe, à la suite du choc frontal subi par le géant protecteur, mais sans occasionner une catastrophe altérant sa surface ou son atmosphère, son orbite n’ayant pas dévié d’un pouce. Par contre, celle d’Atlas…
Depuis, l’astre mythique n’était plus protégé.
Atlas n’était pas Polyphème, qui s’était laissé abuser par Ulysse, un simple mortel, il avait donc été traité différemment, sans le manque d’égard dû à un rang médiocre. Sa mission était autrement plus délicate que celle du cyclope de l’Odyssée ; ayant échoué, il avait été plus sévèrement sanctionné. Aussi, les « décideurs divins » avaient remonté le temps et jeté l’anathème sur toute la lignée des géants « souteneurs de mondes ». Le blâme mérité par un être présumé digne de respect semblait plus lourd que lorsqu’il s’agissait d’un roturier de légende…
Finalement, on lui reprochait la manière maladroite, pas l’échec, puisque le sauvetage avait réussi. Il avait dû shooter dans la comète, la déviant insuffisamment et en subissant directement les conséquences : elle avait ripé sur son front, sa queue brûlant l’œil du gardien des lieux au passage.
Déjà, en des temps préhistoriques, à cause de l’un de ses ancêtres qui n’avait pas su préserver l’intégrité de la Planète Bleue, un astéroïde avait effacé de la surface de la Terre tout un peuple d‘animaux débarqués de la planète Dynh’Ozor, dont les membres essaimaient l’univers.
Avec une raquette de tennis, peut-être Atlas aurait-il pu éviter l’aveuglement d’un œil… Et maintenant il ressemblait à Polyphème… à un cyclope ! Un moins que rien ! Un roturier !
Au sommet, un nuage en forme de bison semblait stagner, stationnant à la manière d’une bulle de BD lorsqu’un personnage s’exprime ; la montagne lui picorait le ventre, comme pour lui soutirer ses entrailles et s’en nourrir.
Raté !
Et pourquoi avait-on intérêt à tenter de l’aveugler ainsi, hein ?
Encore un mystère de plus à élucider coûte que coûte ; mais rien ne presse… non, rien ! Finalement, contre toute attente, épargné par la fatigue et la lassitude résultant de l’abondance de plaisirs esthétiques, je crois pouvoir m’attarder encore un peu, sans pour autant risquer de perdre ma personnalité, mon identité, mon authenticité.
Allez donc chercher une aiguille magique dans une meule de foin…
Une aiguille magique taillée dans une canine de loup, dont la
pointe serait enduite de sang de bison puis exposée à l’air libre par une nuit
de pleine lune.
Oui, vous savez ? Celle qui pourrait recoudre la vilaine déchirure s’ouvrant entre l’espace et le temps. Ou joindre les deux bords de la Science des Hommes si honteusement crevassée, afin de rendre à la Terre son équilibre tant menacé par la bêtise souveraine, parfois l’incompétence.
On omet de gérer les vrais problèmes, tant les décideurs sont des êtres égoïstes élus par des citoyens altruistes.
La rime est riche en apparence ; pourtant, lorsqu’il s’agit de s’attaquer à la misère d’un certain électorat, c’est le symbole même de la pauvreté d’esprit !
Un peu comme le rapport affectif liant les dieux païens à leurs ouailles… Atlas et Polyphème, et tant d’autres.
Sauf que dans la réalité, le cossu outrecuidant et déloyal paie moins cher l’addition que le larbin désobéissant.
Maintenant, je commence à comprendre ce qui m’a interpellé tout à l'heure, m’a tracassé, et que je gardais au fond de moi, bien au chaud, malgré le stress que j’endurais.
Le soleil étant double, j'aurais dû trimbaler un couple d'ombres accrochées à mes basques, non ? A la place, à partir d’un certain niveau, d’une altitude précise, j’eus droit à une silhouette engoncée dans le roc. Comme si un seul boulet n'était pas assez lourd à charrier partout… alors deux, quelle sinécure ! Leur parler eut été un tour de force qui m'aurait asséché la bouche, car j'en aurais usé de la salive pour qu'elles daignassent m'écouter, cette paire de taches fidèles !
Une autre fidélité trouble que mon image à deux facettes se reflétant dans la glace brisée et jamais remplacée de ma salle de bains, lorsque je me rase en bataillant ferme pour ne pas me couper, ébauchant d’innommables grimaces.
Il y eut un autre sujet d’étonnement, plus fondamental, plus grave. En arrivant au sommet, j'ai cru apercevoir, palpitant tel un cœur, le visage de ma mère sculpté dans la roche luminescente. Elle était jeune, si jeune... et belle, si belle… avec son profil de figure de proue, ses cheveux interminables et roux. Dans ma famille, on la surnommait Mélisande non sans raison.
Elle m’avait donc suivi jusqu’en haut, empruntant une sorte de coursive dont elle était l’unique passagère. Elle avait parcouru la peau blindée du monstre minéral, louvoyant entre les lichens multicolores et les champignons mutants, fuyant les fœtus évoluant au sein de la roche, les nids de pseudos ptéranodons, les araignées tisseuses de broussailles…
Mais l'œil du dieu m'a très vite aveuglé. Cela m'est apparu comme un rapt : il me volait l'image de m’man. Oui, c’était bien son visage, sa silhouette gracile, mais juste avant que père ne décède, car après…
Mais elle était si pressée la première fois que je n’ai pu la reconnaître avec certitude… même si je me suis douté que… Elle s’est enfuie, n’osant pas mêler sa lumière à celle, jumelée, des soleils clones, de peur de m’éblouir et de me voir chuter dans le vide à cause d’un faux mouvement dû à tant de flashes.
Ou bien ai-je des hallucinations là, et suis-je la victime d‘un fantasme sain…
Oui, ce doit être ça !
(réflexions sur un péril
sidéral menaçant une « boule suspendue »)
Mais hélas, plus tard – oh, un temps si relatif, ma foi, qu’il était incalculable et sans repères ! –, d'autres « dieux » sont venus sur Anahawaï, avec des intentions beaucoup moins touristiques, mais surtout accompagnés de pensées autrement plus confuses, dont la perversité et le lucre ne semblaient souffrir aucune comparaison dans les annales répertoriées sur le catalogue fécond des viols de mondes.
Des coffres géants avaient été amenés dans le but d’être au plus vite remplis de pierres précieuses, de pépites inestimables… C’étaient des bordels se déplaçant sans aucun contact avec le sol, sur coussin d’air ; larges et hauts comme des buildings, ils glissaient dans un silence effrayant, épousaient les obstacles qu’ils rencontraient sur leur passage, ajoutant une note encore plus énigmatique à la prouesse technique. Le pilote se situait au rez-de-chaussée, dans une cabine qui rappelait vaguement celle d’un paquebot.
Ces engins habitables étaient là, sur le terrain, afin d’être immédiatement occupés, au fil de la pêche, bonne ou mauvaise, par le poisson convoité – en l’occurrence des sirènes anahawaïennes.
Inquiets, sans doute déstabilisés par la bourse qui s’effondrait, conseillés par des économistes et des voyantes extralucides pessimistes, des milliardaires avaient organisé cette chasse à la femme, ce « safari-pétasses » – comme disaient les hommes d’équipage –, dans le but de se ressourcer financièrement si leurs actions pétrolières chutaient inexorablement.
Enfin commercialisé, le moteur à eau faisait fureur, et les puits d’or noir s’éteignaient les uns après les autres ; les pays exploitant cette manne perdaient de leur superbe et de leur insolence, menaçant le monde d’actes terroristes plus virulents encore que lorsqu’il s’était agi d’actions politiques ou religieuses.
Les richards avaient enrôlé des anciens mercenaires, des scientifiques virés de la NASA pour diverses raisons, de la main d’œuvre, et cela avait coûté fort cher… mais rééquilibrerait certainement les capitaux annoncés défaillants.
D’une façon puérile, tout ce tralala évoquait tristement des gamines emportant leur maison de poupées désertée par leurs locataires habituelles, pour mieux se servir au magasin de jouets, tandis que les mères leur diraient toutes en chœur, la bouche en cul de poule, devant le marchand médusé mais ravi de l’aubaine : « Encore une, ma chérie, tu as été si sage et tu as si bien travaillé à l’école ! Tu peux bien t’offrir ce luxe… ce n’est qu’un détail ! ».
De nature pacifique ici, les hommes ne s’étaient même pas rebellés contre cette sordide collecte ; de toute façon, ils n’avaient aucun moyen guerrier pour résister efficacement à ces contrebandiers venus d’une autre galaxie…
Sur Anahawaï, les femmes ont disons un sens aigu des affaires masculines et leurs caresses sont si expertes en la matière que même un homme frigide, blasé ou impuissant, retrouve une vigueur insoupçonnée ; les plus vieux se sentent rajeunir.
« Ce sont des pilules de Viagra sur pattes (et quelles pattes !), ces nanas ! Vivantes, si vivantes… mais dommage, elles ne sont pas remboursées par la sécurité sociale ! », déclara le commandant Perryl, le grand manitou de l’expédition, qui avait dû certainement y goûter. Une sorte de droit de cuissage… comme ça, en passant, juste pour vérifier la qualité de la marchandise.
Mi-geishas mi-squaws, elles distribuaient le plaisir tels des cadeaux, un jour de Noël – là-haut, Noël, c’est tous les jours ! Sans regarder à la dépense, ni compter... Sauf que là, sur Terre, elles seraient sans doute payées.
Un dubitatif s’était exprimé sur le sujet : « On viole également leur liberté à décider du bénévolat de leurs offrandes sexuelles ; alors, allez savoir ce qu’elles seront capables de faire lorsqu’elles seront rémunérées. Peut-être seront-elles paralysées par cette sorte d’enjeu, à la manière d’un sportif affrontant une adversité musclée… ».
On l’avait souverainement ignoré.
Ces maisons closes ambulantes seraient ramenées combles sur Terre, respectant les commandes et le billet de retour, au moyen d’un gros porteur, une fusée colossale de plusieurs kilomètres de long, qui laisserait derrière elle, après un décollage de tous les diables entendu jusqu’aux confins de la galaxie, les traces indélébiles d’un viol sidéral, d’une pénétration interdite.
Des ruches bourdonnantes d’abeilles travailleuses ; de véritables « cages à poules » entassées comme des cubes creux dans un jardin d’enfants, avec une seule fenêtre ouverte sur le vide et le désespoir.
Lorsqu'on abuse à ce point d'un territoire vierge, il vaut mieux se retirer très vite, sinon on peut l'engrosser et engendrer toute une colonie de monstres. Alors, pas touche à la planète pucelle, qui abrite des femmes toujours belles et demeurées vierges l'espace d'un temps très bref, d’un soupir d’ennui, sans tabous imposés par l’âge ! Evitons cette souillure cosmique et la sagesse en sortira une fois de plus grandie. Mais voilà qui est sans doute trop demander aux Terriens volages et conquérants par nature, n'est-ce pas ? Les Indigènes demeurent pacifiques tant qu'on ne leur impose pas notre vision des choses… qui sait comment ils réagissent après avoir songé à une riposte et obtenu les moyens de la pratiquer par la sorcellerie. Parfois, lorsqu’on sort une porte de ses gonds, elle se rabat sur vous, vous aplatissant, et vous rejoignez votre ombre, qui deviendra subitement votre sœur jumelle. Il y a une notion de féminité dans le mot planète, et la pensée universelle représente l'unique gardienne de la vertu des globes célestes, des « boules suspendues ». Comme une formidable aura de pureté, elle recouvre tous les peuples encore jeunes, et si on la tire vers soi, elle se découvre de l’autre côté, libérant le courroux de tous les spectres de l’espace et du temps. Convoqués par les sorciers des peuplades présumées naïves et primitives, ils se mobiliseront pour prendre leur revanche sur les vivants et sur les dominateurs sans scrupules. Quant à toutes ces fusées en partance pour des Mondes Neufs, on ne peut s'empêcher de les assimiler à une démonstration imagée de pénétrations vaginales forcées. Une escadre de symboles phalliques en plein essor, oui. Car, au bout du voyage, la cible est toujours violée...
Et tout ça à cause de moi…
Heureusement, j'étais déjà parti depuis plusieurs lunes !
Maintenant, je suis sur la route, entre Nice et Saint-Paul de Vence, je dois rencontrer immédiatement Grégoire Anaha. Il ne m'a déjà que trop attendu. Je ne le croyais pas si conciliant. Il a été si sympa au téléphone que je ne l’ai pas reconnu tout de suite ! Un jour de congé de rabiot, c'est toujours bon à prendre, hein ? Et puis, ça vous met de bonne humeur pour un bon bout de temps, non ? Surtout que là, ce fut utile, car sans ce jour de rab, je n’aurais pas…
Vingt-quatre heures : 1440 minutes peut-être fatales !
Voilà, j'entre dans cet adorable bourg où m'attend patiemment mon très cher éditeur de patron en plein repos du guerrier. Un repos prolongé : merci le hasard !
Je suis l'étrange individu, et il faut que je lui raconte mon... ma vision… qu'il le... la publie au plus vite. J'ai besoin d'un scribe de toute urgence.
Oui ! Qu'il la publie vite, car j'ai vu l'avenir, j'ai percuté un iceberg de feu...
Oui ! J'ai percuté un rêve, et pourtant je ne dormais pas !
Anahawaï et la Montagne de l’Œil existent sans doute... et il faut que ça se sache, bordel ! Alerter les médias par l’intermédiaire des éditions Oniris. C’est mon scribe qui va être content ! Il va se remplir les poches, le veinard ! Celui-là au moins est assuré de ne jamais être viré.
Si Grégoire Anaha juge l’opération trop risquée, une campagne de presse mise en branle pourrait le dissuader de refuser cet essai qu’il faudra à tout prix transformer. Car il y a plus de lecteurs de canards que d’amateurs de romans créés à partir de nos rêves, n’est-ce pas ? Et moi, j’aurai peut-être une prime de rendement. Tout le monde lira ce que j’ai narré au « gratte-papier » choisi pour l’occasion.
Quel énorme coup de pub pour la boîte ! Qui doublerait sans doute, triplerait peut-être ses ventes. Oui, les éditions Oniris se pointeraient à l’avant-garde de la production littéraire. Et puis, je vais devenir le héros de la banque où je travaille officiellement.
Un autre coup de pub… Je serai doublement récompensé.
Je n'ai pas triché, non, car j'ai perdu la notion même de dormir. Je n’ai pas pris d’Onirium en cachette et je ne suis pas somnambule. L'insomnie est trop forte ; je ne peux pas lutter contre elle. Je n'ai pas rêvé, et néanmoins j'ai entrevu dans une douce somnolence le triste sort, le destin implacable réservé à une planète non répertoriée, même pas découverte au sein des « boules suspendues ».
J'ai anticipé : c'est une vision !
Le nom de la planète prouve bien que je suis de bonne foi. J'ai fait un report d'affection, c'est tout. Grégoire Anaha, The Big Boss ; Hawaï, mon île préférée : Anahawaï.
Je ne serai ni viré ni considéré comme un tricheur. Il n'y aura pas un chômeur de plus sur la liste. De toute façon, j'ai mon boulot à la banque. Je suis peut-être voyant extralucide, ou médium. Toutefois, je dois avouer que le début de ma narration de la vision sera assez obscène, et si je raconte dans les détails ce que j'ai ressenti au contact de ce voyage dans l'espace et le temps, je risque d'être découvert, car je viens d'avoir trente ans (c’est l'âge limite pour travailler aux éditions Oniris), pas vingt ans, et ma mère a bien soixante ans.
Là oui, j'ai caché la vérité. Et ce n'est pas une question d'horloge interne, de temps biologique. Tant pis, je vais devoir dévoiler la supercherie pour l'amour d’une planète qui n'existe peut-être que dans mon imagination. Je ne suis pas un menteur, je n'ai rien inventé. Je le jure sur la tête de m’man ! Mon unique souci est de savoir comment va réagir le « détecteur de songes ».
Mais je crois bien que c’est foutu !
Au moins, j’aurai tenté quelque chose pour la sauvegarde d’une planète sacrée…
Sacrée Anahawaï !
?
Parenthèses (two)
Une journée aussi blonde que les blés fraîchement coupés vient
de mourir dans les bras moites du crépuscule ; il semble l'étouffer avant de
céder à son tour aux appels farouches de la nuit, qui attend patiemment son
heure…
La scribe, appelée en catastrophe au chevet du (présumé) rêveur professionnel pressé, est installée devant l’écran de son ordinateur ; elle pianote en prêtant une oreille attentive au narrateur qui s’épanche, assis nonchalamment dans le fauteuil, comme à l’occasion d’une séance de psychanalyse.
Elle ne devrait pas être là, et sa mine blafarde, son air pincé démontrent bien qu’elle est contrariée. Elle frappe nerveusement les touches, notant le récit proposé d’une façon mécanique, ses doigts semblant des becs…
Les mots, les phrases sortent de la bouche du rêveur pro telle une envolée d’étourneaux après que des enfants eussent fait exploser un pétard au pied de l’arbre sur les branches duquel ils se tenaient perchés, piaillant par grappes entières.
Obnubilés par leur boulot, ils n’ont pas entendu s’ouvrir la porte derrière eux, ni l’homme ganté et armé entrer en silence puis les mettre en joue froidement, pour ensuite appuyer à deux reprises sur la détente. Le conteur est touché à l’abdomen et la virtuose du clavier à la nuque.
Lui, il gît, les bras en croix, les mains inertes, mollement posées sur les bras du fauteuil, la tête penchée sur son côté gauche, son regard vide tourné vers le plafond. On dirait un roi victime d’un coup d’état. Elle, elle a le front appuyé sur le clavier, les bras ballants, et un fouillis de lettres folles s’affichent sur l’écran éclaboussé de confettis sanguinolents, créant un bien macabre message sans queue ni tête, que l’on eût pu croire codé.
Avant de quitter les lieux, le tueur aura pris soin de mettre l’arme du double crime dans la main droite de la scribe. On pensera que celle-ci aura été lassée par les divagations de l’autre, alors qu’on l’avait dérangée d’urgence pour entendre et noter ses balivernes ; qu’elle aura tiré sur le rêveur pro avant de se donner la mort, craignant sans doute de trop lourdes représailles.
La seule anomalie, c’est que cette scribe est gauchère ; mais pour une obscure raison, bizarrement, la police ne fera pas le rapprochement.
Au vent cruel d’un mauvais sort…
S’il avait eu le temps, par la fenêtre du bureau, l’assassin ganté aurait entr’aperçu, à l’horizon, un nuage en forme de bison survoler la cime d’une montagne tutoyant le ciel, tout là-bas, et semblant picorer le ventre de la baudruche trop gonflée…
Les éditions Oniris, éclaboussées par cet « assassinat jumelé », durent fermer boutique. Et le magazine Spectres & Chimères fut, dans la foulée, retiré de la vente…
Il existe des secrets que l’on ne doit dévoiler sous aucun prétexte ; des gens veillent à ce que l’ordre des choses reste le même, surtout quand il a été décidé en hauts lieux que le peuple, masse anonyme à têtes multiples, devait continuer à ignorer certains mystères qu’il était préférable de taire au plus commun des mortels…
L’iceberg de feu, en fondant, s’apprête à noyer le monde sous un déluge de flammes et de vagues dévastatrices !
?
(épilogue)
– P’pa, p’pa… J'ai eu 20 sur 20 en dictée, 16 en rédaction et 18 en maths. Tu vois, comme d'hab’, mon p’tit papa ! Je vais pouvoir devenir le premier banquier/écrivain de l’Histoire de France, n’est-ce pas ? Chouette !
– C'est bien, mon fils… continue.
– M’man, m’man…
– J'ai entendu, mon chéri. Je suis fière de toi, Cédric. Et elle caressait ses longs cheveux roux et soyeux, que l’enfant admirait tant et que d’aucuns comparaient à ceux de Mélisande, aimée de Pelléas, frère de Golaud, l’époux légitime.
Légèrement en retrait, la jeune gouvernante était aux anges. Depuis que monsieur de Beaulieu l'avait ramenée dans ses bagages du Mali, Cédric se sentait pousser des ailes.
C'est l'ambassadeur des Etats-Unis en personne, un ami intime, qui avait eu l'idée de lui confier la jeune Indienne, car la retraite était proche et il ne voulait surtout pas qu'elle soit une laissée pour compte. Elle était l'arrière-petite-fille d'une squaw jadis nommée Gazelle Joyeuse (ou Biche Rieuse, n’est-ce pas ?).
C'était une fille formidable, travailleuse, très intelligente et fort jolie… ce qui était plutôt agréable, ma foi, et ne gâchait pas le paysage, bien au contraire. Même si on n’a pas encore l’âge de s’en rendre vraiment compte.
Chaque fois que Cédric obtenait une bonne note à l'école, elle se permettait de lui faire un cadeau. Aujourd'hui, elle avait sa petite idée : « trotte-menu dans la tête », disait-elle toujours pour désigner ses initiatives.
Un vieil adage de ses ancêtres affirmait : « Une balle donne vie à la mitraille ! ». Pour l’occasion, elle le transforma en : « Une bonne note donne vie à un avenir serein ! ».
Un grand éclat de rire emplit la salle de séjour, comme l’écho d’une cavalcade dans le lointain. Cédric n'était pas peu fier de lui. La jeune Indienne demanda la permission de s'absenter un moment. Accordé ! Elle revint quinze minutes plus tard avec un paquet dans les bras. « Prends-le, c'est pour toi ! », dit-elle en regardant Cédric avec émotion.
– C'est quoi ?
– Ouvre-le, et tu verras bien ! Le bruit du papier froissé envahit la pièce.
On observait l'enfant se débattant avec son cadeau. Décidément, on lui offrait toujours des jouets trop bien ficelés ! Soudain, il poussa un petit cri d’étonnement, puis un « oh ! » d'admiration. C'était un bison en peluche.
– Comment s'appelle-t-il, Emilie ?
– Tatanka. En langage indien, cela signifie bison. Les Peaux-Rouges adoraient ces animaux comme s’ils étaient sacrés car ils leur apportaient tous les bienfaits de la nature…
La mère de Cédric s'approcha de la ravissante gouvernante, l'embrassa et lui susurra une fois de plus à l'oreille : « Merci beaucoup, mademoiselle Damian… mais il ne fallait pas ! ».
Pour la fiche d’état civil, on lui avait déniché un nom très seyant, charmant, à l’image de la personne qui le portait avec noblesse et fierté : Emilie Damian.
Elle rougit, tandis que Cédric entamait un chant de victoire. Non, psalmodiait plutôt. Sa main droite allait et venait devant sa bouche…
Grégoire, le majordome au profil aquilin, aux yeux noirs tel l’ébène, regardait d’un œil attendri la petite famille s’agiter. Et cette mad’moizel’ Damian ressemblait étrangement à…
Non ! C’était impossible ! Ceci dit, elle lui plaisait bien, la jeune gouvernante… On a beau être au service d’aristos huppés, on n’en est pas moins homme.
De son autre œil, Grégoire observait, par la baie vitrée, cet énorme nuage en forme de bison, justement, qui, au-delà des cimes lointaines, tentait de récupérer les entrailles que la montagne avait dispersées aux quatre vents de l’Eternité, fouillant dans ses viscères comme pour en soutirer des raisons de grandir encore, d’atteindre des hauteurs inespérées.
La montagne
picorait le ciel, se nourrissant du sang versé par les peuples de légende et
leurs animaux sacrés…
Mais, un
jour, résonnera ce cri tonitruant, trois syllabes revanchardes appelant à
déterrer le tomahawk guerrier, pour fendre le crâne des violeurs de
territoires :
TATANKA !