LA BALADE DU PENDU |
Toute ressemblance avec des personnes existant, ayant existé ou qui existeront, est totalement fortuite et ne saurait engager la responsabilité de l’auteur, dans la mesure où il est à la fois le venin et le contrepoison, le bourreau et le pardon… |
(Pour
des commodités historiques, ce récit se déroule en 1976 ; mais il est,
avant tout, intemporel)
Parce que la vie m’était moins chère
maintenant qu’avant mon divorce, j’ai rencontré la mort à un tournant de mon
futur proche. Nous avions rendez-vous dans ce virage en épingle et je n’étais
même pas au courant – oui, peut-être l’étais-je inconsciemment, je l’avoue. A
peine arrivé sur ses terres maudites, dans la foulée, elle me proposait de me réincarner
dans un corps du passé, et je choisissais aussitôt celui de la ravissante
créature qui allait devenir ma femme. « C’est ça ou disparaître pour toujours,
l’âme chagrine, dans l’indifférence et l’oubli ! J’effacerai ton nom,
le souvenir de ton existence de la mémoire des membres de ta famille et de tes
amis ! », m’asséna-t-elle de sa voix caverneuse, tout droit
sortie de cette bouche noire que je devinai édentée et qui exhalait une haleine
fétide de catacombes. Mais de quel droit me tutoyait-elle ? Pourquoi ces
familiarités ? Et cette grandiloquence dans le verbe ? Effrayé,
j’obtempérai sans piper mot.
J’avais toutefois décelé dans son timbre
cassé l’ombre sinistre du cynisme. Elle me faisait une faveur – c’était sans
doute son jour de bonté –, et je devais l’accepter sans poser la moindre question.
Pourtant, je subodorai qu’une manigance se tramait en arrière-plan ; un
truc louche qui rampait dans le clair-obscur. Tout s’était déroulé à une
vitesse folle et dans un temps très bref, proche d’une fraction de seconde. Le
dérapage sur une plaque de verglas, l’arbre qui barre l’horizon, le chuchotis
de la camarde, puis une nuit de goudron, le néant…
Le tout en un fondu enchaîné digne du plus
doué des réalisateurs de cinéma. On pouvait assez cavalièrement affirmer que,
caméra au poing, la mort tournait au virage, et, mal cadrée, ma trajectoire mettait
un terme au film de ma vie.
Ainsi ai-je été épinglé (?) à son tableau de
chasse, trophée dérisoire mais goutte d’eau indispensable au remplissage de la
grande mer des morts…
Je tentai de dodeliner de la tête, mais elle
était encastrée dans le volant et me faisait horriblement souffrir. Mon front
était ouvert sur une dizaine de centimètres et du sang jaillissait de la plaie
par giclées sporadiques. L’os était atteint et, au-dessus des sourcils, une
douleur pulsait sous la peau, comme la lave au contact d’un rocher, obstacle
gênant sur sa trajectoire d’écoulement. Jusqu’à cet instant, j’avais ignoré que
les macchabées étaient capables d’une pareille perception. J’aurais bien trépigné,
hélas je ne sentais plus mes pieds au bout de mes jambes qui, sous le choc,
s’étaient brisées en plusieurs endroits. Une fracture ouverte de chaque côté et
le positionnement hétéroclite de mes genoux par rapport aux chevilles offraient
à la vue d’un éventuel témoin un spectacle surréaliste de mon anatomie
locomotrice.
Concernant mon recyclage corporel, j’aurais
pu choisir de réintégrer ma vieille pelisse, je sais, renaître dans cette carcasse
toute gangrenée par tant d’écarts de justesse, mais j’ai préféré me remettre en
question grâce à un regard moins partisan, plus intolérant. La clémence
n’existe que pour les faibles ; de plus, c’est le jugement qu’ils
préfèrent, car cela leur évite de se tromper s’ils venaient à accuser
directement quelqu’un. Ils ont si peur de montrer du doigt un suspect, qu’ils
seraient capables de mettre des moufles en plein été pour dénoncer un pyromane.
C’est comme une note qui tutoie la moyenne – tiens donc, voilà que l’on singe
la mort, également familière sans connaître ! –, alors que le devoir du
cancre de la classe est nul. Ce sera uniquement pour ne pas contrarier ses
parents, que l’institutrice a très certainement fréquentés lorsqu’ils étaient
tous trois enfants.
Dès lors, je serai dans les pensées de ma
promise dès sa naissance, et l’orienterai ma vie durant afin de la diriger vers
son double masculin – moi, en l’occurrence. Je serai son chien fidèle, son
ombre, jusqu’à ce que je ne sois plus ni l’un ni l’autre. Ce sera ma punition
d’avoir été si lâche ! Me voir tel que je suis avec les yeux de ma
conjointe, qui se fermeront petit à petit, au gré d’une routine coupable et
d’un renoncement progressif.
Depuis que ma femme est partie, me quittant
plus par principe que parce qu’elle ne m’aimait plus, les termites du remords
me grignotent, transformant ma chair en confettis sanguinolents. Et je ne
supporte plus cette situation d’éparpillement symbolique. Dès lors,
paradoxalement, pour recoller les morceaux, je me suis donc épousé ;
ainsi, je connaîtrais tous mes vices cachés, mes défauts, mes tares… Cela me
permettrait de gagner du temps, comme si le temps était un gros lot.
Au début, tout a parfaitement fonctionné…
jusqu’au jour où l’avenir me tendit un piège. Je m’étais mis la corde au cou
contre nature, de manière suspecte, et devais forcément payer la facture à plus
ou moins longue échéance. Du sens figuré au sens propre, il n’y a qu’un pas, et
je m’apprêtais à le franchir allègrement, empruntant la démarche précipitée du
déserteur fuyant la bataille.
Le pacte que je venais de signer avec la
mort était perfide, truqué ; il me suffisait de le rendre obsolète par un
moyen détourné. En quelque sorte, prouver à la camarde qu’elle avait triché,
que je méritais de vivre encore un peu, que son jugement était hâtif et
calculateur…
Elle avait visité mon passé, me condamnant
sur mes actes. Et si je réécrivais la pièce à ma façon, hein ?
?
Je suis célibataire désormais, et, à force
d’étendre le linge en solitaire, je rêve fréquemment que l’on me condamne à
tort (ou à raison) à mort. A être pendu haut et court jusqu’à ce que la corde,
sordide cravate suggérant la décapitation, m’empêche de respirer cet air pollué
que le métabolisme des poissons a la chance de refouler. Sinon, comme nous lors
d’une noyade, ils crèveraient, la gueule béant sur un cri étranglé (?) et muet.
Certes, il sera semblable au mien, mais si joliment ourlé de bulles que cela
évoquera un lâcher de ballons dans un ciel purement azuré – les couleurs
en moins. Mais qui, après qu’on lui eût serré le cou, fera des bulles incolores
et saturées de gaz carbonique, hein ? La cravate m’aura fait perdre la tête
d’une façon imagée, et, si j’avais endossé un smoking, avec un nœud papillon
incapable de voler, j’eusse sans doute péri sous le rouleau compresseur d’un
fer à repasser aux allures de bulldozer.
L’alignement des épingles, la relative
propreté des draps qui battent dans le vent telles des ailes de chauves-souris
albinos, bizarrement, me rappellent les croisades sanglantes auxquelles,
mercenaire sans cœur, j’ai parfois participé. J’y étais enivré par la jeunesse,
et l’impression d’être indispensable à mon pays donnait du relief à mon
existence – bien que je n’aie jamais eu le courage de m’engager dans l’Armée
Française. Oui, un combattant préfère mourir devant un peloton d’exécution, les
yeux grands ouverts, un sourire narquois se dessinant sur son visage, les joues
rosies par l’impertinence, et ces mots insolents qui s’échappent de sa bouche
comme une envolée de papillons de nuit : « Et surtout ne me ratez pas,
sinon… ». Sinon quoi ? Ce n’est pas un western, et je n’aurais aucun
moyen de dégainer plus vite qu’eux, pantins programmés pour tuer à
l’aveuglette. De plus, mon ombre ne me serait, scindée en deux par le poteau de
torture, d’aucune utilité… même pas à moitié secourable. Ne serait-ce que pour
détourner le regard des assassins en uniforme, là, qui me braquent en faisant
semblant de me viser, alors que je suis immanquable.
C’est toujours à ce moment précis que la
mitraille déchire le silence des « préliminaires » de la mort
annoncée, et le flou du cauchemar dans lequel je m’englue paraît aussi inextricable
que la toile tricotée par une araignée handicapée moteur. A la fois art ébauché
et piège élaboré.
Je m’appelle Félix Mortagne. Et si on
considère les quatre premières lettres, c’est un nom prédestiné, en effet. Sur
la plus haute branche de mon arbre généalogique, la camarde s’est perchée,
attendant son heure pour redescendre jusqu’aux racines afin de le tronçonner au
moyen d’une grande faucheuse.
En Algérie, pour sauver ma peau, j’ai dû
abandonner un camarade (une lettre de trop) sur le champ de bataille, pendant
qu’il se vidait de sa sève, les tripes à l’air, guirlandes d’un sapin de Noël
de chair et de sang égaré sur une banquise de sable. Celui-là était récupérable,
second survivant de cet infâme traquenard. L’ennemi était venu vérifier si nous
étions tous vraiment out, et j’ai fait comme si on m’avait rappelé de
l’autre côté du miroir d’où j’étais issu – de l’autre côté de la Méditerranée.
Simuler la mort alors que la majorité de vos copains le sont réellement est
pire que la mort elle-même. Il faut assumer pour les années à venir… se
demander si on a été lâche ou inconscient, tétanisé ou résigné… Ou si on a
pensé que, peut-être, quelqu’un vous attend quelque part, et qu’il serait
maladroit de rater ce rendez-vous.
Oui, j’ai posé un lapin à la Grande
Faucheuse en personne ; mais j’ai trahi des potes qui auraient pu être
sauvés si… Et elle m’a retrouvé, rattrapé. Je traînais ce « crime de
guerre » tel un boulet attaché à mon ombre. D’autant plus que
« mon » rendez-vous était un leurre, dans le but de me donner bonne
conscience, ni plus, ni moins. J’ai mérité la corde au cou et, maintenant,
j’étends le linge.
Depuis, la nuit, je rêvais que des taches
écarlates maculaient mes draps tirés à quatre épingles. Il m’est arrivé
d’aller vérifier leur état, tandis que le temps sur l’horloge basculait vers
une date nouvelle synonyme d’un lendemain qui, par anticipation, sera lourd à
digérer, je le sais. Y songer me donnait des nausées et je gerbais dans les
rosiers. Toujours à l’heure où il n’est pas rare de percevoir le claquement sec
d’ailes de chiroptères affolés par leurs propres cris et qui n’ont rien
d’albinos ; mais, heureusement, dont l’envergure est moins développée que
mes draps. Minuit, l’heure où les grenouilles coassent sur un ton monocorde, et
les chauves-souris ébauchent des va et vient zigzaguant dans le ciel piqueté de
mondes à découvrir, comme si elles tissaient les mailles d’un filet invisible
qui servira à les capturer. Mais il faisait si noir… Et puis, il n’y avait que
des slips épinglés à la corde à linge ; ils s’animaient au gré du vent, imitant
des ombres chinoises sur un paravent japonais. Je retournais me coucher ;
et là, je constatais que, durant mon sommeil agité, j’avais souillé le lit…
Toutefois, la couleur en était bien différente, ma foi !
Je collectionnais ces nuits d’insomnie que
d’aucuns jugeraient invivables mais qui faisaient, finalement, partie intégrante
de mon quotidien. Seules les siestes permettaient à mes paupières de se suturer
sans qu’une arrière-pensée ne rouvre insidieusement la plaie.
Souvent, des voisins me surprenaient en
train de jouer au fantôme ; j’ululais dans la rue en remuant les
bras comme si j’étais possédé par l’esprit d’un dément – ou d’un démon. J’étais
vêtu d’un poncho et d’une cagoule trouée en trois endroits, pour les yeux et la
bouche. J’émettais des sons que n’eût point reniés un réalisateur de films
d’épouvante, et cela confirmait l’impression qu’un spectre surgi de l’au-delà
rameutait ses troupes d’outre-tombe. Ces deux costumes d’opérette étaient
taillés dans du drap sale.
Ces idiots m’ont fait enfermer pour
exhibitionnisme sur la voie publique. Je suis persuadé que jamais personne n’a
regardé sous la ligne de flottaison, et ni mon nombril, ni ce qu’il y avait
plus bas n’intéressaient autrui. Surtout à minuit !
Cette ville n’est pas peuplée uniquement de
nyctalopes, non. Quelqu’un a fait du zèle, se lassant de ce spectacle que,
personnellement, je reproduisais bénévolement, pour mon plaisir. Pourtant, dans
sa démesure, cette attitude était une sorte d’exutoire. Je me drapais dans ma
dignité perdue, me réfugiant au sein d’une pseudo-folie, histoire de fuir un passé
de mercenaire que je foulais aux pieds délibérément.
Dans mon quartier, on n’avait rien compris
de ma personnalité ; et les psys n’avaient pas été très nuancés à mon sujet.
Si j’étais resté muet, je n’aurais pas dérangé le voisinage ; seule ma
conscience avait été trop bavarde, et j’avais lutté contre elle en m’exposant à
la vindicte populaire. Heureusement qu’ils ne connaissaient pas la raison de
tout ce cinéma… Finalement, passer pour un obsédé sexuel, c’est du pain béni
comparé à cette lâcheté qui m’obsédait ! Grâce aux délateurs, le parallèle avec
les Ricains « rescapés » du Vietnam s’imposait. Mais ceci est une
autre histoire…
J’ignore si je vais survivre encore
longtemps, mais ce qui est certain, c’est que la route que le destin m’a tracée
est semée de gibets où se balancent des innocents portant smoking et nœud
papillon. Les coupables, eux, courent toujours… en cravate… toujours plus loin…
Et, parfois, étendent du linge en toute impunité.
Lorsque l’ambulance est arrivée discrètement
pour me prendre et qu’un homme a délicatement introduit mes bras dans une
camisole, j’ai chuchoté : « Merci ! Merci, monsieur
l’infirmier. Vous me sauvez la vie ! ». Puis… puis plus rien. J’ai
préféré mourir que rester fou pour le restant de mes jours ; car c’était
prévu, et c’était la meilleure excuse possible. J’ai enfin été fidèle à un
rendez-vous !
Le poids du remords grandit au fil du temps
mais, hélas, il est impossible de se suicider lorsque l’âme est damnée dès le
départ. C’est la camarde qui en a décidé ainsi : j’ai forcément obéi. Elle
a agi de la sorte parce qu’elle croyait que la folie était apte à ressusciter
un mort ; et, surtout, elle cherchait à sauver quelqu’un en particulier.
Elle avait besoin de lui, car il écrivait sur elle en des termes plutôt élogieux :
il lui faisait de la pub ! Sauf que le quelqu’un en question
n’était pas motivé pour mourir et qu’elle reniait ce caprice. On la contrariait
sans qu’elle puisse calculer la portée du coup et sévir dans la foulée,
contre-attaquer… Encore un qui se pointe toujours en retard à un rendez-vous important
!
La signature d’un contrat à vie avec la
mort !
C’était dommage, car elle lui aurait offert
l’éternité !
Elle est venue me chercher avant que la
folie n’élise domicile dans mon cerveau, et je me suis réveillé dans la peau de…
d’Armand Dragor. Un écrivain, un auteur à succès. Ses premiers best-sellers L’Amour
et la Mort, Le Syndrome de l’Epingle et La Lame de la Faucheuse
avaient cassé la baraque, battant tous les records de vente en un temps
restreint. Présentement, il travaillait sur son troisième opus : La Balade
du Pendu.
Lui aussi venait de divorcer, je crois, et
il était tellement pris par son métier et ses conquêtes que je ne parvenais jamais
à vivre en osmose avec son esprit. Il bouffait mon énergie jusqu’à la dernière
étincelle ; il m’essorait, m’égouttait. Dans l’ombre, j’attendais le
moment propice pour refaire surface. Il était si soporifique, lorsque les phrases
lui sortaient du crâne et qu’il s’agaçait de ne pouvoir les aligner sur du
papier parce qu’il avait oublié son bloc-notes et son stylo, que je somnolais à
la manière d’une marmotte qui hiberne ! C’était généralement le cas, et,
petit à petit, je me déchargeais de l’influx électrique nécessaire à la capture
de son attention et de ses pensées.
Sauf que la mort avait triché, et que cette
jeune peau était déjà habitée. Par une femme. SA femme ! Il la trompait si
fréquemment que… C’est ainsi, lorsque la mort s’emmêle, que l’on crée des
fantômes. J’ai donc erré à la recherche d’une panoplie humaine toute neuve. Les
SDF sont légion dans la région ; il me suffisait de me servir…
Avant de s’encastrer dans un platane, Armand
Dragor cogitait. Il roulait, songeant au roman qu’il avait mis en chantier un
mois plus tôt, et aux idées qui le harcelaient sans qu’il n’aille les chercher.
Comme d’habitude, elles étaient là quand il ne les sollicitait pas. Parfois,
assis devant son écran d’ordinateur et son clavier, il était plus démuni qu’un
analphabète. La feuille blanche l’aveuglait ; elle semblait irradier une
lumière paralysante. Là, sur cette route, il avait beau siffloter, rien
n’éloignait La Balade du Pendu de son crâne. Alors il alluma la radio.
Et c’est ce geste anodin mais malheureux qui, indirectement, provoqua
l’accident ! Une seconde d’inattention, guère plus…
Il était question de Tatiana, une
comète qui allait détruire la Terre dans moins d’une semaine si… La trajectoire
du bolide à la queue flamboyante avait été déviée par un astéroïde d’une taille
vingt fois inférieure à la sienne et qui s’était soudainement matérialisé dans
l’espace, comme par enchantement. Aucun télescope ne l’avait repéré avant qu’il
ne percute Tatiana. Et, maintenant, nous étions l’obstacle sur lequel
elle fonçait dans sa nouvelle errance sidérale. Le caillou mystérieux était
apparu, surgissant de nulle part… Peut-être d’un univers parallèle qui aurait
ouvert sa porte. Armand Dragor, grand spécialiste de littérature de
science-fiction, ne put s’empêcher de sortir cette hypothèse du néant.
Un mouvement brusque, la pression sur le volant
relâchée, les pneus qui dérapent sur… qui glissent, puis…
L’arbre ! Le choc !
Il a donc choisi le passé à l’ultime
instant, égoïste en diable. Il avait troublé la mort, qui ne pouvait rien lui
refuser et le récupèrerait au prochain aiguillage. La patience est sa
principale qualité. Forcément. Son défaut ? Elle truque parfois… pour
qu’on la serve fidèlement.
?
Je m’appelle Virginie Rassine, homonyme à
consonance russe du grand poète tragique français et ex-madame Dragor. Mon mari
était devenu un homme célèbre grâce à sa plume, le produit fantasmatique d’un
marketing virtuel, et c’est pour cela qu’il avait toutes ces occasions
d’oublier sa femme dans les bras étrangers de territoires à visiter dans
l’urgence, sans prendre la peine de photographier le paysage. Je roulais sur
cette route, l’esprit ailleurs, sans raison apparente. Envie de fuir, de
m’évader. D’avaler les kilomètres comme on enfile des perles ou sirote les
gorgées d’un cru inestimable. Prendre l’air, réfléchir… mais réfléchir à quoi ?
Réfléchir, tout simplement. Me vider la tête en songeant à tout ce qui est superflu
dans la vie. Lorsque, devant moi, la voiture qui me précédait depuis une
dizaine de kilomètres a fait, également sans raison apparente, une embardée et
s’est encastrée dans un platane. J’ai freiné sèchement afin de porter secours à
la victime, mais j’ai dérapé sur quelque chose qui ressemblait à une plaque de
verglas. Sauf que nous étions en été et que, bien sûr, il n’y avait pas de verglas.
J’ai vu miroiter un objet sur ce ruban bitumé. J’ai cru que c’était une flaque
d’eau… évidemment pas une plaque de verglas. En réalité, c’était la lame de la
faux de la mort, qu’elle avait laissée traîner là, posée en travers de la ligne
blanche, pour s’occuper de l’accidenté, là-bas. C’était brillant, cela attirait
la convoitise, comme des insectes volants fascinés par l’ampoule survoltée d’un
lampadaire, ou une pie par des bijoux. D’où je me trouvais, je devinais la
présence molle du corps dont la tête était bizarrement appuyée contre le
volant. On aurait dit que l’individu s’était assoupi. L’avant de la voiture
fumait, le capot était cabossé et plié en deux par le milieu, à l’endroit où le
tronc d’arbre s’était incrusté, l’écorce égratignée par la violence de
l’impact. Quand j’ai vu que c’était mon mari qui, depuis le temps, avait changé
de voiture, j’ai commis l’irréparable. Je l’aimais encore, et le découvrir là,
inanimé, mort peut-être, je ne pus le supporter, suis retourné dans mon
véhicule, ai démarré en trombe. Plus loin, un virage en épingle ; je n’ai
qu’à foncer tout droit, ignorer la courbe, jusqu’à cette falaise qui surplombe
le vide… Cette falaise qui…
En bas… Le vide.
Ainsi…
Parce que la vie m’était moins chère
maintenant qu’avant mon divorce, j’ai rencontré la mort à un tournant de mon futur
proche. Nous avions rendez-vous dans ce virage en épingle et je n’étais même
pas au courant – oui, peut-être l’étais-je inconsciemment, je l’avoue. A peine
arrivée sur ses terres maudites, dans la foulée, elle me proposait de me
réincarner dans un corps du passé, et je choisissais aussitôt celui du charmant
garçon qui allait devenir mon mari. « C’est ça ou disparaître pour toujours,
l’âme chagrine, dans l’indifférence et l’oubli ! J’effacerai ton nom,
le souvenir de ton existence de la mémoire des membres de ta famille et de tes
amis ! », m’asséna-t-elle de sa voix caverneuse, tout droit
sortie de cette bouche noire que je devinai édentée et qui exhalait une haleine
fétide de catacombes. Mais de quel droit me tutoyait-elle ? Pourquoi ces
familiarités ? Et cette grandiloquence dans le verbe ? Effrayée,
j’obtempérai sans piper mot.
Juste avant de mourir, de rejoindre son
ex-mari, étrangement, elle songea qu’elle avait oublié d’étendre le linge.
Etait-il seulement propre ?
Le linge.
La mort avait provoqué le hasard, et même
la mort n’a pas le droit de provoquer le hasard, parce que le hasard n’attend
que cela pour devenir le destin, et que le destin refuse l’idée même de la
mort !