PLUS BETE QU’UN REVE

 

 

  J’ai subi puis mémorisé ce rêve avec une telle intensité que j’ai encore, aujourd’hui, dix ans plus tard, la sensation de l’avoir vécu dans la réalité. Tout y était, les couleurs, les odeurs, les sons… Mais, surtout, le relief y offrait une vie particulière aux éléments qui, d’habitude, s’affichent dans les songes en une dimension unique. Ainsi l’ai-je enregistré sur mon disque dur et y est-il resté à jamais gravé. Mes souvenirs ont fui le passé pour venir hanter mon présent. De toute façon, même si je me refusais à les évoquer par la pensée, ils s’imposaient à mon esprit par la force. Pour me visiter, manoir de chair et de sang, chimères et fantômes choisissaient la nuit ; incapables de se matérialiser en extérieur, ils squattaient mon inconscient. Et trouvaient toujours un moyen pour introduire une clef dans le coffre-fort de mon cerveau, y dénichant systématiquement la bonne combinaison.

  Mais ce rêve-là, il avait été vivant, si vivant… Et, le plus étonnant, c’est que je n’y étais pas un être humain.

 

  Comme chaussé d’un ressort, je bondissais d’un nénuphar à l’autre, imitant les ricochets d’un galet qu’un gosse très doué aura lancé à la surface d’une étendue d’eau. Et, au moment de cesser mes sauts à répétition, pour stationner enfin sur le plus accueillant de ces îlots flottants, qui était couronné d’une fleur agréablement parfumée et joliment colorée, un héron avançait une patte à tâtons puis me happait en un coup de bec sec et précis. Je n’avais pas eu le temps d’entr’apercevoir la seconde patte qui rejoignait sa complice, car je dégringolais déjà dans le toboggan de mort noire de cet œsophage, jusqu’à l’estomac de l’échassier, grand prédateur de l’étang que je fréquentais depuis la saison des amours, en quête d’une compagne, d’une reinette… A la vue de la première, j’avais juste eu l’opportunité de remarquer que les pattes de ce grand échalas ressemblaient plus à des béquilles qu’à des échasses. De plus, une grenouille ne peut évoquer une béquille sans avoir, au préalable, approché la race claudicante des humains de très près.

 

  Et là, je me réveillais en sursaut, tiraillé par une délicieuse faim.

 

?

 

  En effet, je me rappelle que, ce jour-là, vers minuit, j’avais eu une petite fringale ; le bide rempli de crampes d’estomac, j’émettais des borborygmes effrayants et sonores. A faire fuir une meute de loups-garous. Et, le lendemain, je ne sus trop si je m’étais principalement ému de l’apparition de la douleur ou du retour anticipé de cette sensation de vide au creux du ventre que l’on ressent d’ordinaire avant le souper. C’était inexplicable, oui, car je m’étais couché moins d’un quart d’heure plus tôt. Et, quatre heures après m’être sustenté correctement, j’avais regardé La Fée Maison, une émission culinaire qui passait à la télé tous les lundis, en soirée. Elle était tardive mais fort intéressante – comme toujours avec les émissions tardives. Bien que son titre ne l’indiquât pas clairement, cela traitait de nourritures terrestres.

  L’idée en était, ma foi, assez originale. Un grand chef cuistot était contacté durant son sommeil par une fée qui lui dictait une recette de cuisine qu’il enregistrait aussitôt mentalement. Sollicitant sa mémoire, il s’empressera de la recopier dès l’aube, au lever. L’homme endormi, et que l’on apercevait à peine sous les draps, la fée qui touchait son front avec une baguette argentée, c’était frais, original et attendrissant à une époque où le matraquage visait toutes les tranches d’âge. Ensuite, on le voyait en gros plan, assis sur son lit, en pyjama et toque sur la tête, écrivant sur un calepin, où il notait son rêve éveillé. La caméra zoomait et le téléspectateur pouvait y lire dans les détails cette recette magique. En prime, une aubaine : l’homme écrivait en gros caractères. Et personne ne s’étonnait qu’il pût dormir casqué de la sorte, avec cette espèce de champignon ridicule vissé sur le crâne, insolite bonnet de nuit qui ne semblait même pas froissé. C’était cocasse, puéril, mais l’astuce marquait l’imagination. J’en suis la preuve vivante…

  Apparemment, l’émission m’avait remis l’eau à la bouche, mais avec un léger décalage. Les minutes s’étaient miraculeusement multipliées chacune par cinquante, soixante…

  Ou bien était-ce ce cauchemar… Il m’avait paru à la fois si long, si vrai, que le laps de temps était forcément faussé. J’avais connu le paradis et l’enfer des batraciens en à peu près dix minutes…

  Donc, ce soir-là, au menu de l’émission :

  Les cuisses de grenouilles. L’art et la manière de les faire sauter.

 

?

 

  Je me souviens également qu’il avait été question, la semaine précédente, d’escargots de Bourgogne.

  Et ce fut là l’occasion prévisible de rêver que je descendais, muni d’une torche électrique, dans le jardin, lorsque les chauves-souris tissent leurs toiles invisibles dans les courants d’air, comme si elles slalomaient entre les gouttes. Je tenais absolument à être présent, juste après l’averse, quand les cibles émergeraient du stand de tir. Nous venions de subir de longues semaines de canicule et je m’étais dit que c’était l’opportunité idéale pour surprendre une soudaine migration, avant que la chape de plomb ne retombât sur la ville, dès le matin. Je ne risquais pas de prendre froid, et l’ondée ne pouvait que rafraîchir la suée que mes draps avaient aggravée. Je désirais être aux premières loges et assister à l’entrée en scène des artistes. Pas envie d’attendre le lendemain ; au premier éclair, j’avais jailli de mon lit ; lorsque des gouttelettes commencèrent à crépiter sur la véranda, j’avais déjà ouvert la porte qui donnait sur l’extérieur, côté terrasse…

  Il faisait nuit noire, la lune avait été effacée du ciel par un conglomérat de nuages qui évoquait une chaîne de montagnes. Masquées, les étoiles clignotaient en égoïstes. Je ramassais les présumées succulentes « bêtes à cornes » par grappes entières ; leurs coquilles étaient étrangement fluorescentes. On aurait dit des grains de raisin lumineux qui rampaient dans l’herbe humide et grasse, bavant sur les obstacles comme pour mieux réintégrer leur vignoble, base de leur retraite, en cas d’urgence brûlante. De la sorte balisaient-ils les pistes, y dessinant tout un entrelacs de minuscules sentiers phosphorescents, afin de ne pas s’égarer et d’être assurés d’un retour au calme. Surtout si la fraîcheur a des remords et la moiteur revient aux affaires.

 

  Bizarrement, j’étais passé de l’état de proie à celui de prédateur…

  Mais jamais de consommateur.

  Rien ne disait que je cueillais les gastéropodes pour ma consommation personnelle. De toute façon, j’ai une sainte horreur de la nourriture que l’on apprécie parce qu’elle n’est pas commune et si peu évidente. Si complexe et trop longue à préparer. La gastronomie, c’était la science des affamés qui ont le temps. Cuisiner ces bestioles, c’était le parcours du combattant avant l’affrontement, la confrontation de la mise en bouche.  

 

  J’ai toujours entendu dire qu’il était fortement déconseillé de manger avant le coucher, car cela provoquait la venue acide et sournoise de cauchemars indigestes. C’était visiblement le cas… mais il avait suffi que je regarde une émission de télé qui me mette l’eau à la bouche.

 

  Manquerait plus que je me retrouve dans un abattoir, après avoir visionné une cassette vidéo sur la façon de mitonner les tripes à la mode de Caen.

  Même dans un monde factice, je ne crois pas que je supporterais les cris d’agonie des bêtes à cornes – celles qui n’ont pas forcément besoin de la flotte pour s’épanouir. Ni ceux des cochons, dont la couleur rose m’attendrit, à l’image de cette tirelire à la queue en tire-bouchon que, jadis, j’aimais tant remplir avec du liquide argenté. Oui, mais c’était le bon temps… le beau temps !

  A l’issue de cette errance macabre, je n’aurai plus trop envie de partir à la cueillette des « cornus », tandis que le plafond nuageux aura été déchiré par un coup de couteau et que la nuit saignera par une profonde estafilade. Le contexte aura radicalement changé.

  Cette vague de gouttes de pluie qui s’écoulent sporadiquement de ces bovins rassemblés en troupeaux compacts dans le ciel me fera plus penser à une hémorragie qu’à un orage. Essaims bourdonnants et sanguinolents de dards perforants et de lames tranchantes. Comme un attouchement obscène par petites… touches. Un mitraillage évoquant la séance de piqûres d’un boucher qui se sera recyclé en acupuncteur, et dont je ne me préserverais que vêtu de la cotte de mailles d’un chevalier échappé du moyen-âge. Paradoxalement, je craindrais alors de me découvrir un instinct subit de prédateur. A la taille grandissante de mon ombre sur le sol, j’aurais trop peur de deviner que je m’apprêtais à mordre à pleines dents dans la chair pulpeuse de ces nues gonflées d’hémoglobine. La férocité et l’appétit dont je ferais preuve m’obligeraient à réviser mon jugement sur ma capacité à demeurer sur la réserve lorsqu’il s’agit de carnages.

  Ce que la télé peut influencer le subconscient des êtres faibles ou affaiblis, c’est dingue !

 

?

 

  Je me suis longtemps demandé si c’est moi qui rêvais ou l’animal que l’on cuisinait à la télé qui se projetait dans mon esprit…

 

  L’émission n’a pas fait long feu. C’était une machine à cauchemars, surtout si on avait des raisons de culpabiliser. Les multiples régimes amaigrissants que j’avais endurés pendant ma jeunesse pour « pêcher à la ligne » pesaient sur mon mental. Et si, aujourd’hui, je suis mince, c’est parce qu’hier, je me suis privé de toutes ces bonnes choses que la télé m’a montrées à l’occasion des différentes diffusions de La Fée Maison.

  Celle qui la remplaça ne fonctionnait guère auprès du public de noctambules ; aussi, l’audimat faisant foi, elle ne dura que quelques semaines. Mais j’avais déjà décidé de ne plus rester très tard devant la télé. J’avais changé mes habitudes de vieux garçon, et n’avais plus aucune raison de veiller pour le plaisir d’un tube cathodique, préférant le néon. Et, somme toute, je me suis dit que c’était très bien ainsi, car, désormais, je peux enfin lire avant de m’endormir. Oui, c’est plus sain.

  Non, pas des bouquins sur la gastronomie, voyons.

  L’art et la manière de faire sauter les tabous, par exemple.

  Ou…

  L’art et la manière de sauter du coq à l’âne en parlant des bêtes

 

 

 

FAIM


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