RENDEZ-VOUS
AVEC UN LAPIN

 

 

Silence !
Derrière la porte, le docteur André GITE opère…

 

 

Ce récit fictif se déroule dans un univers voulu imaginaire
par l’auteur, mais la réalité frappe à la porte,
frappe si fort qu’elle assourdit les faibles et laisse de
marbre les forts, dont la surdité est surtout motivée par
un égoïsme atavique !
Et désolé si l’auteur a enfoncé une porte ouverte !

 

 

– BAD BOSS –

 

    Je venais d’être malencontreusement viré de mon boulot. Ejecté comme un malpropre, un souillon. J’incarnais désormais un serpent venimeux dont le venin, similaire à la maladie du sommeil dispensée par la mouche tsé-tsé, ralentissait la productivité de mes petits camarades. Disciplinés, ils s’étaient alignés en rang d’oignons, attendant sagement que je les composte à ma façon. Tel Dracula, j’avais mordu tous ces speedés à la carotide, y plantant mes crochets afin de leur inoculer quelques gouttes de léthargie liquide. Anesthésiés par ce poison, ils auront vieilli de vingt bonnes années en une poignée de secondes, se courbant à une vitesse record sous le poids des rhumatismes. Ainsi auront-ils atteint l’âge de la retraite sur les lieux même de leur travail, le menton moquetté d’une barbe de prophète et leurs cheveux blancs dégoulinant sur des épaules d’anorexique. C’était déjà un miracle qu’ils soient encore vivants !

  Tous bossant au noir… en infraction !

  Se basant sur ce délire, j’étais donc responsable du malaise généralisé, de cette épidémie de zèle. Accusé et condamné pour avoir ouvert une grosse voie d’eau dans les canalisations, puis jeté à la baille par le capitaine du vaisseau en personne.

 

Un gnome à la mer !

 

  Tandis qu’en bas, des requins espéraient mon plongeon, sentinelles de l’écume dessinant des cercles d’impatience à la surface de cet océan d’injustice où rôdent les dents de la mort.

 

  Pour lui, cette « baleine à boss », j’étais subitement devenu pire qu’un moins que rien : un zéro pointé dans tout ! Une nuisance, une erreur de casting… De la nourriture pour squales, du menu fretin. Un truc périmé, vaguement inutile qui, juste avant, aura fait illusion pendant un laps de temps très court, mais mystérieusement jugé trop long. Sans que je puisse donner le moindre coup de patte, ni montrer les crocs, on aura très rapidement assimilé ma présence entre ces murs à une énorme bévue (limite bavure) du recruteur. D’ailleurs, le directeur des ressources humaines avait dû en prendre pour son grade, et être prié de rentrer dans le rang. Elément moteur de cet équipage au long cours, il en avait indirectement perturbé la bonne marche, introduisant un grain de sable dans la machinerie si parfaitement huilée jusque-là.

  Dans ce métier, où chaque choix doit être étudié à fond, pesé, calibré, les individus entrer dans un moule préétabli, il faut une âme de profiler, pas celle d’un simple physionomiste, d’un videur de boîte de nuit. On ne jauge pas l’individu sur l’apparence, mais sur ce qu’elle cache, par rapport à ce qu’il cherche à vendre lors de l’entretien d’embauche.

  Le navire avait trop tangué sur le dos d’une vaguelette, et, dans ce domaine comme en amour, un seul écart de pilotage et l’assiette est remise en question ! Toutefois, avec les besogneux, les femmes sont bien plus tolérantes que les commandants de bord, oui.

 

  C’était la tuile sur un toit brûlant… et ce toit brûlant, c’était ma vie, et j’étais posé dessus ! Parachuté par une cigogne inconsciente, j’avais atterri à la manière d’un albatros, dont les ailes sont si grandes qu’il en est déstabilisé en touchant le sol. Allongé sur le ventre, je me faisais bronzer les fesses au sommet de ce nid d’aigle transformé en cage à serins, entre la cheminée et l’antenne de télévision. J’aurais bien essayé à califourchon, certes, mais je craignais trop pour mon croupion, forcément mon futur fond de commerce si aucun boulot ne se pointait à l’horizon ! Sauf que là, c’est moi qui pointerais… mais au chômage ! Peut-être victime d’un clou planté de guingois et prêt à tout pour se faire remarquer, forant dans ma chair triste en quête d’un cri de haine qui ne viendra jamais.

  Planté en équilibre sur une patte, j’y symbolisais un coq de clocher au chant muselé, à la crête réduite à l’état de girouette rouillée et au bec ne servant qu’à signaler des courants d’air, tel un doigt dénonciateur – l’ergot, lui, sera rengainé ou ne griffera que le vide. Et, ailleurs qu’au sein de cet imaginaire de basse-cour, j’y chevauchais des tuiles de néant, les cheveux au vent et l’âme en berne, en quête d’un horizon nouveau. Pétant et rotant, tandis que je songeais à la connerie qui m’attendrait en bas, si jamais je parvenais à redescendre sans me rompre le cou.

  Et en haut, c’était Charybde ou Scylla ?

 

  « Anne, ma sœur Anne… »

  « Non, rien, frangin… y’a dégun ! Juste quelques gabians qui, oh peuchère, survolent l’Ile Degaby ! Ils caguent en planant, et y’a d’la poésie dans l’air ! Sinon… non, rien de rien ! Allez zou, rendors-toi, grand fada ! »

 

  A la base de mon désarroi, un malentendu – c’est le cas de le dire, oui. A la suite d’un geste maladroit, et tandis que je pestais contre mon inattention, me traitant de noms d’oiseaux dont même un ornithologue en ignorait l’existence, mon patron a cru que je l’insultais. J’ai donc rajouté mon nom sur la longue liste des forçats de l’oisiveté, rejoignant la cohorte morose des chômeurs sur une erreur d’appréciation, une injustice.

  Oui, y’avait maldonne, bordel ! 

 

  Jadis, j’avais déjà vécu cela indirectement avec mon père qui, pour s’affranchir du coup de tampon magique, jouait des coudes afin de se garer dans la file indienne, et j’imaginais déjà, à l’époque, à quel point cette simple recherche de créneau était stressante, déstabilisante. On aurait dit une rangée de bagnards, ou de fantômes attendant leurs affectations… Un contingent serait en partance pour un château à hanter en Ecosse, un autre pour un HLM des vieux quartiers de Marseille afin d’effrayer les familles nuitamment bruyantes, et un troisième pour la banlieue parisienne, histoire de terroriser les loubards à l’accent moins pointu que la lame de leurs couteaux. La première fois, j’avais ignoré pourquoi il insistait tant pour que je l’accompagne, me promettant une récompense alors qu’il n’avait plus les moyens de se payer un paquet de cigarettes. Malgré mon jeune âge, à peine sorti de l’agence, j’avais déjà compris que ce rendez-vous avec des spectres enchaînés avait de quoi rendre plus anxieux que de coutume un brave père de famille. Ma mère, trop sensibilisée par une dépression nerveuse, ne venait jamais avec nous, ni à ma place. Quelque part, ma foi, j’étais assez fier de servir si jeune de soutien moral à mon cher vieux papa – vieux, oui, mais encore productif pour la société.

  Mais aujourd’hui, je me rends compte qu’en vérité, il cherchait surtout du réconfort, comme un plant de tomates a besoin d’un tuteur pour que la tige demeure verticale et fière de l’être. Car, affronter les regards méprisants ou blasés de ces « fonctionnaires » de l’ANPE, cela évoquait un buffle fourbu et traqué qui, face à une meute de lions affamés, s’apprête à donner un nouveau coup de cornes dans le vide pour effrayer la mort.

  Papa les appelait « les charognards du taf »

 

  Il faut reconnaître qu’il était un peu sourd, Viokamadour ! Plus dur de la feuille qu’une fougère préhistorique fossilisée… Surtout lorsque ce présumé handicap arrangeait ses affaires. Ne pas entendre sur commande, c’est comme un mutisme programmé pour exprimer son dédain : c’est humiliant pour l’interlocuteur.

  Côté sobriquet, les autres l’avaient affublé de ce pseudonyme par contraction de plusieurs syllabes le caractérisant au mieux : « vioque âme dure » ; Viokamadour. On avait eu besoin de plusieurs mois d’hésitation avant de décider si la lettre leader, le v de la victoire, méritait ou non la majuscule en tête du troupeau. Moi, j’aimais bien « baleine à boss » : il était gros, bossu, et c’était le patron. Tout bêtement, cela suffisait pour le comparer à une baleine à bosse, non ? Mais Viokamadour, c’était super, oui ! Pour confirmer la bonne impression, je l’écrivis au moyen d’un feutre et en gros caractères sur une feuille de papier non quadrillée, et trouvai que cela ne sonnait pas plus mal que c’était marrant à épeler de visu. Lu et approuvé… donc adopté !

  Toutefois, je m’octroyai le droit de garder « baleine à boss » pour ma consommation personnelle…

 

  Son apparence physique faisait penser à un cube de la taille d’une télé moyenne sur laquelle on aurait posé une balle de ping-pong. Son corps, petit mais massif, carré, était couronné d’une minuscule tête de grand patron, et la fée qui s’était penchée sur son berceau soixante ans plus tôt avait dû, en perdant l’équilibre, lui asséner un sacré coup de baguette magique sur le crâne ! Le choc aura transformé son cerveau en caisse de résonance ; puis, avec l’âge, la caisse de résonance se sera muée en grosse caisse ; et, pour finir le travail, en caisse d’épargne… Il arborait moins de panache que la queue de son écureuil – et sans préciser les dimensions ou la santé de ladite queue, n’est-ce pas ?

 

  De plus, il confondait le noir et le blanc, le haut et le bas, la droite et la gauche (pourtant, il votait forcément UMP), le oui et le non Mais pas l’amour et la haine, hélas ! Il avait ce don si particulier de capter le sens contraire des mots. Comme si la foudre arrachait les paratonnerres, les aspirant tels des spaghettis de fer, puis les stockait au sein du magma des nuages pendant un orage, pour les garder en réserve jusqu’à la prochaine électrocution. Ma foi, tout un monde tourneboulé, car, d’ordinaire, les éclairs sont aimantés par ces drôles d’aiguilles qui, au sein de l’armée des toits, cheminées et antennes de télé en première ligne, semblent pousser au sommet des maisons dans le but de piéger les cumulo-nimbus qui volent trop bas. Là, elles piqueront les panses rebondies, les éventreront, tentant d’en absorber la substance, comme avec une paille ; mais elles se feront gober par un tentacule jailli de la masse électromagnétique dont l’aspect rappelle le coton sale.

  Viokamadour affichait un teint cireux qui rappelait le coton sale.

 

  Ce mec, c’était une véritable boussole vivante inversée, et il était déboussolant pour tout le monde et dans tous les secteurs ! Ainsi, sans cesse, perdait-il le nord, pointant le bout de son nez au sud en tous lieux et toutes saisons. S’il avait été un missile, il se serait transformé en un boomerang qui se retourne contre son expéditeur, puisque le destinataire sera positionné à l’opposé du lieu prévu pour la rencontre explosive. Il faisait (presque) tout à l’envers, en effet, et bien des gens qui le côtoyaient dans le travail affirmaient à son sujet qu’il marchait sur la tête, que le port d’un casque lourd s’imposait car, sur le macadam, il risquait d’égratigner le crâne d’œuf qui servait de toit à sa cervelle de moineau. Cet humour décalé m’amusait tristement.

  Certes, cela ne lui donnait aucun droit particulier, non… en tout cas, pas celui de juger arbitrairement ses employés sur un coup de tête (?). Il avait du mal à orienter sa vision des choses, mais c’est lui qui désorientait son entourage. Imprévisible, il écrivait sa propre légende, et prêcher le faux pour savoir le vrai devenait à son contact une réaction d’autodéfense incontournable.

  Vers midi, lorsque les estomacs se mettent en branle et crient famine, si on lui demandait gentiment l’heure, il rétorquait sur un ton narquois « C’est minuit ! », et chacun se demandait s’il plaisantait ou s’il était sérieux. Le ton de sa voix était si glacial que l’on eût pu classer sa brève répartie dans le registre des saillies d’humour froid. Il avançait ou retardait de douze heures. De toute façon, à minuit, on dort, on n’est pas au turbin, si ce n’est dans le rêve d’un stakhanoviste !

  Par contre, incapable de tricher lorsqu’il était question des rapports humains, il refusait systématiquement de paraître aimable et positif, se complaisant dans un besoin permanent de maltraiter autrui. On lui prêtait du bien, il rendait le mal ; face à la sympathie, il figurait la morgue ; en réponse à la politesse élémentaire, il simulait la surdité… Il condamnait sur une intuition, mais il était aussi intuitif qu’une cartomancienne qui aura tous les jours annoncé que la fin du monde… c’était hier.

  Aussi, personne n’a jamais osé lui demander la permission de ne pas prendre ses congés : là, sans problème, il aurait assurément recouvré le vrai sens des mots. Et se jettera sur le paratonnerre, à fond la caisse, sans qu’on lui aie auparavant montré la carte où se dessine en zigzag l’itinéraire à emprunter… La boussole aura indiqué la direction du froid sans dévier d’un millimètre. Et l’outrecuidant qui oserait le provoquer de la sorte se retrouverait illico bossant douze mois par an, et lui verserait une prime de fin d’année égale à cinq fois le montant de son salaire de patron. De plus, s’il lui prenait l’envie de se défendre dans la légalité, caressant l’espoir de contacter légitimement les Prud’hommes, il serait par la suite soumis à un harcèlement chronique proche du marquage à la culotte.

 

  Oui, même les yeux bandés, ce vioque à l’âme dure aurait été capable de dénicher la bonne route au sein d’un entrelacs de sentiers tricotés par Dame Nature. Et sans avoir à marquer les arbres d’une croix tracée à la craie blanche, ou à semer des petits cailloux… Il n’aurait pas non plus à percevoir puis à repérer certains pépiements d’oisillons dans leurs nids ; à jeter un œil discret sur des champignons qui auront poussé en grappes, balisant le chemin de l’errant devenu subitement intuitif, à l’écoute de la forêt…

  Non seulement il n’avait pas besoin d’un sonotone, mais il semblait équipé d’un radar, à la manière des chauves souris ! Toujours outillé pour se protéger d’une pseudo-adversité, se préserver de quelques menues contrariétés, il faisait front avec cette arrogance déconcertante que le pouvoir confère aux nantis… D’ailleurs, puisque la vie l’avait tant favorisé, pourquoi ne souriait-il que pour exprimer son mépris des faibles ? Ce n’est pas du plaisir cela, c’est le renoncement d’un vieil homme blasé qui maquille ses grimaces fatiguées en tics cyniques !

  Encore une autodéfense ! Celle d’un privilégié.

  Il n’avait plus rien à attendre de la vie car il avait eu les moyens d’assouvir un vaste éventail de ses caprices de bourgeois, de posséder quelque chose sur commande sans lever le petit doigt pour l’avoir mérité… Paradoxalement, las d’exister, et parce qu’il n’avait pas le courage d’aller à sa rencontre, il attendait la mort en apportant le malheur aux gens qui espéraient encore !

  Est-ce à dire que les riches sont tous des aigris ?

  Encore un monde tourneboulé ?

 

  Jamais aucun employé de la boîte n’avait eu l’opportunité de toucher sa première prime dancienneté. Viokamadour se chargeait avec une joie malsaine de foutre à la porte les représentants de cette catégorie sociale quelques jours avant la date fatidique du « passage à niveau ». Cela symbolisait la désertion d’un homme (ou d’une femme) une heure avant la cérémonie de mariage, mais vue sous un angle parabolique. Il poussait parfois le vice jusqu’à les virer la veille de l’augmentation salariale, et tout était bon pour coincer le responsable de cette inadmissible faute professionnelle. Une cravate mal nouée, la chaussette roulée sur une cheville, un poil de barbe épargné…

  Une fois, il avait remercié un type irréprochable parce qu’il lui avait dit, le lundi soir avant de quitter l’établissement : « Au revoir, et bon mardi gras ! ». Il l’avait accusé de lui avoir lancé : « A l’abattoir, et bon débarras ! ». Sans jeu de mots facile, la mauvaise foi semblait sa profession de foi. Dans la foulée, il avait pris sa secrétaire à témoin, et, craignant de perdre à son tour son job, elle avait opiné du chef pour confirmer les intouchables propos patronaux. Impossible de saisir le véritable motif de ce jeu débile auquel il s’adonnait avec tant d’acharnement et d’habileté. Au théâtre, cet acte serait comique et parodierait Courteline, Feydeau ; mais là, dans la réalité, c’était une odieuse tragédie, et Racine y serait interprété !

 

  Par contre, tout le monde ignorait la raison pour laquelle il s’était spécialisé dans la fabrication des lapins en peluche. Qualité premier prix, haut de gamme, tailles multiples, couleurs variées… Mais point de nounours câlins, de chatons aux fines moustaches, de singes souriants, d’hippopotames patauds… Encore moins de poupées.

  D’aucuns affirmaient qu’il fantasmait sur la longueur des oreilles, ou qu’il faisait un report d’affection. Peut-être parce que les mots dévalaient son conduit auditif puis, passant par le péage de son cerveau transposé, ressortaient chamboulés de l’autre côté du sas, en tête-à-queue. Ils auront au préalable emprunté un sens giratoire les ayant entraînés à l’opposé du but recherché. Sans doute également fasciné par leurs bonds élastiques sur des pattes à ressort, et leurs deux dents de devant, qui les font tant ressembler à la caricature des Nippons dans les bandes dessinées…

  Ainsi sautait-il d’un chômeur à l’autre, grignotant leur mental à grands coups d’incisives. Il les aura appâtés avec une carotte, leur promettant du boulot sur l’instant pour mieux les « croquer » plus tard. C’était lui, le rongeur !

  Le comble, c’est qu’il s’appelait Garennes ; et le sieur Garennes insistait tout particulièrement pour que l’on n’oubliât surtout pas le s final.

  Il se murmurait qu’il était tellement féru de sa personne et fier de son patronyme qu’il s’occupait d’un élevage de lapins dans un enclos situé à l’abri des regards importuns, à l’arrière de sa villa de milliardaire tout récemment bâtie au bord de la mer. Les bruits parlaient beaucoup et, en l’occurrence, prétendaient qu’un jour, il aurait craqué pour une jeune comptable arriviste qui l’aurait émoustillé afin d’être embauchée. Et, de confidences sur l’oreiller en révélations au cours de soirées alcoolisées, elle lui aurait tiré les vers du nez sur ses hobbies les moins avouables. Aveuglé et rendu naïf par le désir, il lui aurait fait visiter sa « basse-cour » secrète…

  Par la suite, elle n’aurait pas su garder sa langue dans sa poche, ni la faire tourner sept fois dans sa bouche… Peu après, il paraît que pour se venger, il l’aurait renvoyée à cause d’une dérisoire faute d’orthographe – elle aura tapé Garennes sans le fameux s qui clôt ce nom magique, et la lettre officielle en aura été banalisée. Une version différente circulait ; mais elle n’intéressait personne, car elle était naturelle, trop banale… Le mari avait été alerté par une délatrice et avait intimé monsieur Garennes de cesser de voir sa femme en cachette, le menaçant d’un fusil de chasse.

  De toute façon, dans la foulée, la jeune comptable disparut soudainement du clapier.

 

  Fan de lapins bondissants, il arborait néanmoins l’âme vicieuse d’un chasseur terre à terre, et, même s’il s’en défendait sans réellement convaincre, ce triste sieur était avant tout un « prédateur de prolétaires », un « effaceur d’avenir », oui !

  Il collectionnait les employés comme d’autres ont tout un catalogue de femmes sous la main, avec chaque numéro de téléphone répertorié – certaines seront carrément notées dans la marge. Il les cassait ensuite tels des jouets dont il se sera lassé, à l’image d’un enfant tout fier de s’endormir avec son vieux nounours et l’étripant avec le couteau de sa panoplie d’Indien dès le réveil, pour que ses parents lui en achètent un nouveau – plus gros, ou qui parle. Mentant, le gamin témoignera de l’attaque d’un loup garou et pleurnichera dans le giron de sa mère, tout honteux de n’avoir pas pu et su défendre sa peluche malade contre ce monstre de la pleine lune. Impuissant, il se sera caché sous le lit, plaquant ses mains sur ses oreilles pour ne pas entendre les bruits secs et mous du carnage, des crocs labourant la chair juteuse. Maman saura que la pleine lune n’était pas d’actualité cette nuit-là, mais elle fera semblant d’ignorer ce détail et se précipitera au magasin de jouets du coin pour acheter le remplaçant d’Ourson Welles, le nounours qui avait la diarrhée

  Son fils a été épargné, et c’est bien cela l’essentiel, n’est-ce pas ?

 

?

 

 

– GOOD BOSS –

 

 

  Les mois avaient passé, et avec le temps, les privations, les frustrations s’étaient accumulées, ouvrant les portes du désespoir et me poussant à accepter n’importe quoi. S’il l’avait fallu, moyennant finances, j’aurais consenti à cirer les pompes des participants au marathon de New York. Mes idées noires en auraient été éclaircies, et cela m’aurait préservé de rechuter du haut de ce vertige de goudron. Car je courais à ma perte… et plus rapidement qu’eux ! 

 

  Vint enfin un matin fort différent des autres. L’aube était déjà accueillante lorsque j’entrebâillai les volets, et un air chargé de senteurs vivaces s’immisça dans la chambre, picotant mes narines… Je ne pus m’empêcher de grimacer. L’été posait ses valises, et c’était là le premier signe avant-coureur d’une journée qui débutait, ma foi, sous les meilleurs auspices. 

  Ce matin-là donc, en feuilletant distraitement mon journal, la tête ailleurs et les ennuis omniprésents, lassé par les échecs, je tombai tout à fait par hasard sur une petite annonce d’apparence sibylline et plutôt mal placée à la rubrique des faits divers.

  Un égarement sans doute, une erreur d’appréciation du préposé aux rotatives. Un autre signe positif, un second clin d’œil… Et peut-être une engueulade pour le responsable de cette couillonnade ! Tant pis pour lui ! Dieu que l’on devient égoïste quand on est aux abois !

 

Recherche rempailleur de peluches éventrées.

Si vous avez laudace et le courage de corriger les petits enfants capricieux et coupables, adressez-vous à monsieur Pinal, crèche d’arrondissement « Les Lapereaux », résidence  « Le Terrier », quartier de « La Lapineraie », Rabbit City

 

  Suivait un numéro de téléphone qui précédait le mot « urgent » écrit en majuscules. Pour forcer le trait et le ton impératif, on l’avait souligné puis encadré.

  La relative longueur de l’entrefilet attestait des gros moyens financiers de l’instigateur de cette offre d’emploi. Certes, cela ne prouvait rien, car ce ne sont pas toujours les employeurs les plus cossus qui sont les plus exigeants, mais c’était à prendre en compte. Pour atteindre leurs objectifs, les petits patrons sont parfois plus pointilleux…

  La poésie ne m’interpellait guère, pourtant, dans mon esprit, urgent rimait plus que jamais avec argent.

  L’urgence était aussi de mon côté. Forcément de mon côté.

  Donc, c’était alléchant… et surtout inespéré.

  Et, ainsi l’ai-je maintes fois ouï dire par mon ex-boss, ce gredin :

  « C’est comme avec les glaces ! Ce qui est alléchant est à lécher… Mais après la fonte, il est plus aisé d’employer une paille que de sucer le bâton ! »

 

  Je my précipitai, dubitatif mais prêt à tout pour réussir mon recyclage, et apte à affronter l’inconnu, qu’il se présentât sous un aspect conventionnel ou non. Et tant pis si cet inconnu sentait le soufre, si des cornes surplombaient ses sourcils qui, froncés par l’étonnement, confirmeront ma défiance, j’aurais au moins tenté quelque chose pour modifier mon avenir immédiat ! Mais il était hors de question que je signasse avec l’encre de mon sang le moindre pacte de survie.

  Toutefois, je me suis rendu compte trop tard que j’aurais mieux agi en téléphonant dabord. Toujours cette satanée précipitation du chômeur en quête d’emploi et craignant l’oisiveté comme la pire des maladies honteuses ! Evidemment, sans réfléchir plus avant, je pris la direction de l’établissement, négligeant au passage de m’habiller convenablement pour la circonstance. Tout juste avais-je troqué mon fidèle et ridicule bermuda contre un pantalon de façade. J’avais gardé ma chemise fleurie qui était trouée en plusieurs endroits mais dont j’escamotais dans la mesure du possible les béances inavouables…

 

  Là-bas, on m’accueillit gentiment, m’acceptant sans problème, puis me donna un badge que j’agrafai immédiatement sur ma poitrine au niveau du cœur, telle une médaille. Je fus emporté par un maelström décoiffant duquel l’espace et le temps me parurent bannis ; tout allait trop vite, ne pouvait raisonnablement être réel, authentique. Pourtant, j’étais assez fier d’arborer cette sorte de pub pour fête votive. C’était ma légion d’honneur intime et morale, et le destin me l’avait octroyée pour services rendus à ma passion. Ma ténacité payait enfin… car elle avait une dette envers moi, me devait de l’argent !

  Oui, la situation s’emballait, et, à ce rythme, je ne risquais pas de la maîtriser un jour, la pédale de freins se bloquant sous ma semelle. C’était comme un cheval qui galope à perdre haleine pour le seul plaisir de courir, tandis que ses frères « pur-consanguins », plus compétitifs, courent après le fric avec un nain anorexique scotché sur l’échine. Mais c’était l’occasion de me féliciter de ne pas avoir à supporter un jockey sur le dos, métaphore douteuse évoquant une épouse et des gosses à nourrir. Pour moi, face à ce problème contextuel, le célibat symbolisait plus qu’une opportunité… c’était une chance !

  Cependant, ce n’était apparemment pas l’endroit idéal pour y épingler la rosette de pacotille. La plupart des gens que je croisais dans les couloirs la portaient à hauteur du nombril, à la manière d’un percing que l’on aura accroché à l’étoffe, au-dessus de la ceinture. Certains avaient poussé l’audace (ou le zèle) jusqu’à s’être fait tatouer sur le front l’étrange logo figurant sur ce pseudo-médaillon, et dont la caricature ne pouvait laisser indifférent. Le dessin y surfait sur les rides, entre la naissance du nez et la frange capillaire, tutoyant ces sourcils en virgules horizontales qui le mettaient entre parenthèses. J’en avais tout de suite déduit que c’étaient des cadres de la boîte.

  Je rêvais, voyais subitement tout au travers d’un prisme déformant qui transformait la nuit en soleil, le renoncement en réussite, en aveu positif, et la déprime en bonne humeur, en jubilation… Tiens, cela me rappelait vaguement les déformations mentales de Viokamadour ! Tout y était trop simple, et si limpide que cela coulait de source, cachant peut-être un ruissellement de lave. Les vapeurs délétères étaient masquées par un écran de parfum artificiel, une illusion olfactive. Quelque part, quelque chose d’invisible déformait la réalité au point d’en inverser les sensations. Et ici, alors que tout semblait clair, des détails sous-jacents clochaient, maquillant la vérité muette en mensonge par omission, le cri du cœur en mutisme coupable…

 

  Je m’attendais à découvrir sur l’insigne une quelconque marque de fabrique apposée tel un sceau – et peut-être mon patronyme y apparaîtrait-il plus tard –, mais je me trompais lourdement. Non, « chez monsieur Pinal », rien n’était commun, et, visiblement, on s’efforçait de façon mécanique de ne pas y copier la routine ! Le badge, c’était une sorte de pin’s en forme de tête de lapin bleu (un lapin sans moustaches). Ses incisives étaient si longues que l’on pouvait les croire conçues pour percer la peau du torse, au-dessus du sein gauche, pour s’y fixer définitivement. Sous l’intitulé de la crèche, était inscrit en relief, comme sculpté, un titre excessif, bien trop ronflant pour un simple rempailleur de peluches négligées :

 

Le Correcteur !

 

  Dans la cour de la crèche, des ombres s’agitaient et des cris stridents fusaient, ébranlant les murs du bâtiment où je déambulais. Sans trop insister, j’espionnai les responsables de ces vociférations par les baies vitrées entrouvertes, évitant de trop insister. Ceci était le boulot d’un concierge, ma foi, pas celui d’un Correcteur, n’est-ce pas ? On m’avait conseillé de visiter mon nouveau territoire en laissant le hasard guider mes pas, et, par anticipation, j’y mémorisai quelques points de repères. Je ne risquais pas de me perdre ; de toute façon, il suffisait de remonter à la source du brouhaha…

  Au premier coup d’œil, les enfants me donnèrent l’impression d’être bizarres ; au second, je fus persuadé qu’ils l’étaient tout à fait. Si une troisième œillade s’était imposée, nul doute que j’eusse été mis en condition pour lire dans leurs pensées sans qu’ils ne s’en offusquassent, puisqu’ils auront été les instigateurs de cette télépathie d’investigation. Ces mioches portaient tous fièrement la moustache, une minorité ayant le menton orné d’un bouc, d’une barbiche... J’hallucinai, la vue troublée par l’émotion. C’était la plus plausible des hypothèses, un alibi préfabriqué qui arrangeait mes affaires au niveau de mon équilibre psychique. Et puis, en fin de compte, c’était peut-être jour de carnaval chez « Les Lapereaux » !

  Curieusement, aucune fillette ne répondait présente à l’appel. Une épidémie misogyne avait-elle décimé le petit peuple en jupettes et socquettes ? Quelques jouvencelles dont l’avenir reproducteur était encore indéterminé changeaient-elles radicalement de sexe une fois franchi le seuil de cet enclos destiné à l’élevage des mâles ? Il devait exister ailleurs une seconde crèche de donzelles où on avait embauché un rempailleur de poupées : une nursery pour futures mamans. Un explorateur d’entrailles factices, un manipulateur de rouages organiques, un gynécologue naturaliste, un… Et là, se produisait l’effet contraire ; ainsi, les mecs perdaient-ils leur zizi et leurs idées machistes à la rentrée des classes. On y dressait les amazones à se passer de chevaux et à ne pas se mutiler un sein pour vivre dans la marginalité, et la prochaine guerre prévue sera officiellement celle des sexes ou ne sera pas. On naissait, grandissait, était éduqué dans ce microcosme privé, car demain sera le temps de la rivalité définitive, et chacun fera face au sexe désormais franchement opposé.

  Non, plus de place pour l’amour hétéro dans ce bas-monde de brutes !

 

  J’avoue que j’étais plutôt décontenancé, et la joie de retrouver un boulot s’effaça de mon esprit tandis que le doute s’immisçait dans la place. Soit je venais de plonger dans le marigot d’un mauvais rêve, soit je m’étais embarqué dans une abracadabrante histoire de dingues. Et pourquoi pas la paire pour le prix d’une unique supposition, hein ? Une galère où les rameurs se seront enfuis d’un asile ancré sur une île déserte et vogueront vers des horizons sensés afin d’en coloniser les rivages de l’esprit – la cadence sera donnée par un psy en blouse blanche. Un cauchemar exclusivement réservé aux chômeurs qui se cherchent entre deux mondes, à la frontière du désœuvrement et de la folie.

  On m’a donné mon premier lapin à recoudre presque immédiatement après mon entretien d’embauche, qui s’était achevé depuis une heure à peine. Ici, point de directeur des ressources humaines, de saints… on s’adressait directement à Dieu le Père ! J’avais donc erré pendant au moins deux heures, mais les braillements n’avaient duré que quinze minutes. Le silence subit m’avait mis mal à l’aise, tant il avait la profondeur et la solennité d’une ambiance de cathédrale. Le contraste était saisissant, et, transposant la situation, j’imaginai l’angoisse d’une famille habitant à deux pas d’un aéroport. Je m’étais, semble-t-il, déjà habitué aux décibels émis par la marmaille.

  Monsieur Pinal, mon nouveau boss, avait l’air sympathique, parlant plus de la fondatrice de la crèche, feue madame Lelièvre, que de la raison de ma présence ici. Son regard était tantôt triste, tantôt brillant d’un feu interieur. Il n’aurait pas mieux causé d’un proche parent dont la célébrité était avérée. Un sourire béat stationnait en permanence sur son visage comme un caddie sur le parking d’un supermarché.

  Plus tard, j’apprenais par un confrère très bavard que ladite madame Lelièvre était en réalité un transsexuel. Mais cela n’avait aucune importance, n’est-ce pas ? Une loi avait été proposée et votée, qui autorisait enfin les « marginaux du sexe » à assumer de hautes fonctions au sein des établissements scolaires de la République. Ceci dit, ils occupaient déjà, et sans qu’on les montre du doigt, des postes très élevés au sein de l’organigramme de notre société moderne. Or, dès que des gosses étaient en cause, on avait tendance à imaginer le pire, comme si l’état de ces gens très spéciaux était ignominieux ou maladif, et les parents n’étaient jamais les derniers à protester avec véhémence contre cette promotion. Les opposants avançaient évidemment la théorie du danger à laisser entrer le blaireau dans le clapier ; et à les entendre, si on ne réagissait pas au sommet de l’Etat, on verrait bientôt des pédophiles diriger des crèches ou des maternelles… Toujours cette affreuse manie d’étirer jusqu’à l’extrême des propos que l’on devrait mesurer avant de les étaler devant une opinion publique toujours avide de raccourcis, d’amalgames. Ce bon vieux juste milieu qui manque de façon chronique dans tous les débats profonds concernant notre nature humaine.

  A cause de cela, madame Lelièvre avait été assassinée par un détraqué qui se déclarait « normal », lui. Monsieur Pinal avait été désigné pour lui succéder, et il ne ratait jamais une occasion d’évoquer avec émotion sa mémoire ! Après tout, il était peut-être amoureux de l… d’elle !

 

  Pour en revenir à mon beau lapin, roi des civets, lorsque je constatai les dimensions du bestiau, je ne pus m’empêcher d’avoir un haut-le-corps. Il était aussi grand qu’un kangourou adulte, et, de son ventre béant, s’échappait une matière visqueuse et nauséabonde qui ressemblait étrangement à de véritables intestins entremêlés. Pour sûr, l’enfant responsable de ce coup de lame était un descendant direct de Jack l’Eventreur, le tronçonneur de bides… A moins que le rongeur en peluche ne se soit fait hara-kiri dans les règles du lard nippon, renonçant à la vie parce qu’il était sexuellement harcelé par le fils zoophile d’un géant jaune.

  A chaque mouvement brusque, les entrailles déroulaient leurs serpentins sanguinolents hors de l’habitacle abdominal et se répandaient sur le sol en de longs dégueulis sinistres et écœurants. Elles y dessinaient les pétales écarlates d’une large fleur dont la corolle imitait les flaques hémorragiques qui inondaient le carrelage des abattoirs d’antan.

  Me vint une envie de gerber que je réfrénai du mieux possible, m’exposant à un petit rototo, avant d’avancer la main fébrilement et de m’apercevoir que les boyaux en question étaient en latex et que le liquide purpurin sentait le jus de tomate. J’aurais dû me fier sans attendre à mon odorat, car il y a une sacrée différence entre l’odeur du caoutchouc et celle des tripes – animales ou humaines –, ainsi qu’entre celles de l’hémoglobine et du coulis, non ? Le stress m’avait enrhumé, tant j’avais frissonné, et en y repensant, mes mains en tremblent encore… Alors pourquoi mes fonctions organiques n’auraient-elles pas été chamboulées en même temps, hein ? Mon cerveau, par exemple, m’imposant les proportions démesurées d’un animal d’ordinaire menu et câlin, et qui, là, affichait une taille plus proche du cauchemar anatomique que de la réalité zoologique. Un lapin garou capable de terroriser une meute de loups ou une armée de chasseurs. Mais j’étais prêt à accepter l’inconcevable pourvu que mes fins de mois commençassent le 20 et non le 10.

  Pour sûr, ce devait être un gag. Un test... une sorte de bizutage, de baptême du feu. Une femme au regard éteint de mannequin en train de défiler m’amena un tablier en cuir, du fil de pêche et une aiguille dont la longueur évoquait une dague.

  Allez, au boulot, « chirurgien-rempailleur » ! m’asséna-t-elle sur un ton stalinien.

  Elle arborait le maintien d’un épouvantail planté dans un parc animalier touché par l’extinction des races et posant pour effrayer les vautours. Et pourquoi pas « camarade-bourreur d’ours », hein ? Je me sentais dans la peau d’un soldat qui nettoie tranquillement son arme alors qu’un copain est en train de crever, là, sous ses yeux. Un déserteur d’une bataille perdue d’avance, puisque c’était un cauchemar, n’est-ce pas ?

 

?

 

 

– CHARLY –

 

 

  (Les mois avaient défilé au pas de l’oie, tractant paradoxalement le passé vers le présent et reniant l’avenir. J’avais foré un nouveau trou, creusé une énième galerie dans le musée de ma vie, et ne craignais ni les courants d’air, ni les poches de gaz… Puis je fis la connaissance de Charly, et le temps stoppa sa marche en avant, pour régresser…)

 

  Le petit Charles était un gamin espiègle et puant ; mais, à première vue, il paraissait en âge de l’être, lui. C’est après que cela se gâte pour tout le monde. Un vilain garnement que personne n’eût souhaité avoir pour neveu, et qui collectionnait les coups tordus, les pièges à cons, les farces de mauvais goût… Capable de tailler en pointe les oreilles d’un lapin de chair et d’os, ou de les lui agrafer ensemble ; de prendre pour cible un chat, criblant son arrière-train de fléchettes qu’il eût sans doute préféré empoisonnées… Mais il avait une intelligence qui ne collait pas vraiment au vécu forcément bref du personnage. Un surdoué du terrorisme physique et moral. Je le jugeai cynique alors qu’il était sournois, hypocrite alors qu’il croyait réellement en ce qu’il disait, faisait…

   De plus, de ses pieds plats à ses épaules malingres, il était si minuscule que, nonobstant la largeur de son crâne, on aurait pu le prendre pour un Lilliputien. C’était un gnome à la tête enflée par l’obsession du mal. Et sous ce capot fumant, une multitude de complexes gangrenaient avant terme sa perception de la vie, termites insatiables qui croquaient dans la raison pour la contaminer, la rendant plus revancharde qu’habituellement. Tenaillé par un noir pressentiment, l’accoucheur avait bien failli prendre la bonne décision en refusant de sauver cet affreux bébé, tandis que le cordon ombilical qui s’était enroulé autour de son cou serrait, serrait, serrait… Etrange cravate de mort asphyxiante, nœud coulant retirant la vie juste après l’avoir donnée…

  Mais décapiter le réceptacle d’un cerveau gangrené, c’est de l’autodéfense, oui, pas un meurtre !

  La mère n’avait pas survécu, et le père, qui assistait au « débarquement », s’était crevé les yeux avec un bistouri. Deux mois plus tard, il se suicidait en se jetant sous un train qu’il s’était contenté d’entendre venir.

 

  Il m’arrivait souvent d’avoir envie de tirer sur sa moustache afin de vérifier si ce n’était pas un postiche. Une courte mèche de cheveu lui balafrait le front comme une virgule affilée. Il ressemblait bizarrement à un être détestable qui avait terrorisé le monde en des temps heureusement révolus. Prononcer son nom aurait pu donner à la providence l’idée de le faire renaître de ses cendres, tel un phénix pyromane dont les ailes sèment des étincelles en battant, aussi je le taisais ! 

  Lorsque je le hélais, je criais : « Hé, Charlatan-le-train, viens un peu voir ici ! ».

  Il me répondait toujours en affichant un sourire glacial qui aurait pétrifié un incendie de forêt, le métamorphosant en iceberg : « Oui, voilà, j’arrive, Glandu-chef de gare… Veni vidi vici ! ».

  Et sa voix était si rauque qu’on l’eût cru vomissant des galets.

 

  J’étais en train de vivre une antinomie de l’Histoire de France, et porter le prénom de son pire ennemi ne devait pas être chose aisée pour ce bâtard aux apparences d’adulte dangereusement attardé. Imaginez un vétérinaire écrasant un chien parce qu’il vient d’uriner sur le pare-chocs de sa voiture, ou mettant en joue avec une arme de défense un oiseau qui se sera oublié sur son pare-brise. Un musicien qui compose pour les sourds, un peintre qui élabore ses toiles pour des aveugles… partitions et tableaux en langage braille. On n’a encore rien inventé de tel, n’est-ce pas ? Si ce n’est dans les cauchemars ou les romans de pure fiction…

  La frontière entre ce délire et la réalité rétrécissait au fil des épisodes de ma reconversion.

 

  Au long des couloirs de la crèche, je cherchai un grand escogriffe bedonnant à l’air hautain, et dont le profil, couronné d’une coupe militaire, s’ornait d’un très long nez. Hélas, je n’y dénichai aucun Adolphe. Ces classes de dégénérés me semblaient néanmoins receler quelques gosses à la dégaine assez destroy, ma foi. Toutefois, certains parmi les heureux élus avaient le regard voilé, comme si l’effet d’une substance illicite en troublait la profondeur. Ceux-là avaient les cheveux ébouriffés et gratouillaient en grimaçant les cordes virtuelles d’une guitare imaginaire…

 

  Charly aimait tout particulièrement me regarder bosser. A l’heure des récrés, il me rejoignait et me confiait ses appréciations, sa conception du travail de couture, prétendant avoir longtemps observé sa sœur qui était du métier. Parfois, durant les opérations, il mimait les gestes qu’il jugeait plus adéquats, se permettant sans piper mot de corriger mes sutures mal « ficelées ». Quelques détails anatomiques allumaient des lueurs suspectes dans ses yeux pisseux où le vice séjournait en permanence, surtout lorsque je devais recoudre des plaies mal placées. Sa moustache et sa mèche en frémissaient d’aise. Un jour, tandis que je recollais les parties génitales artificielles d’un poupon rose, je constatai qu’une érection déformait son short tyrolien. Je m’étais presque attendu à ce qu’il ioulât de plaisir. Totalement déplacée, cette réaction épidermique m’avait profondément écœuré.

  D’habitude, on refusait les poupons roses, ainsi que les poupées, d’ailleurs ; mais celui-ci avait été amené par la nourrice du petit-fils de monsieur le maire. Donc, refuser ce service aurait été considéré par le « papy bleu blanc rouge » comme un crime de lèse-majesté, et cela aurait exposé au déficit soustractif le budget d’une crèche dont l’ambition était d’être attractive.

  Sur un ton narquois qui en disait long sur sa manière de raccourcir les débats, Charly donnait toujours son avis sans qu’on le lui demande. Un sourire carnassier se dessinait alors sur son faciès de fouine, et on imaginait aisément qu’il était incapable de le dissimuler derrière un masque mortuaire ou un loup de carnaval post-mortem, tant il en était fier. Je l’imaginais volontiers préposé à l’organisation d’orgies macabres qui verraient les croque-morts s’accoupler aux pleureuses à l’issue d’enterrements tristes à mourir. Haranguant la foule d’excités juste avant que les ébats ne commencent, il blasphémerait, remuant ses bras de façon saccadée, comme un automate :

 

  « On déterre les morts, on les met debout, on les dépouille de leurs haillons, et on les fait danser jusqu’à l’aube. Ensuite, aux premiers rayons du soleil, quand la lune déserte la nuit et que le coq annonce la rosée, ils retournent au trou. On remet chaque momie dans sa boîte et on espère un nouvel arrivage, pour que la viande soit plus fraîche. A vos pelles, les gars, et ne rechignez pas à la manœuvre, j’ai les moyens de vous y contraindre ! Et vous, les filles, rengainez vos mouchoirs et agitez vos petites culottes au-dessus des tombes. J’ai pillé les banquiers du Graal, je suis riche, et j’ai les moyens de vous faire valser avec le diable, n’oubliez jamais cela ! Les scrupules font marche arrière quand une profanation aboutit à un retour aux sources de la mort : la pauvreté de l’esprit et la faiblesse du corps. Vous aurez des souvenirs vibrants, les poches pleines, et la sépulture sera derechef comblée par un locataire… comblé. Lui-même espèrera une future vibration qui le sortira de sa léthargie et de sa rigidité cadavérique. Rassurez-vous, tout cela sera mis en branle et effectué en toute impunité, j’en fais mon affaire, je connais bien le maraîcher Putain, notre maire. Seuls les asticots auront leur repas sans cesse différé… ils n’auront qu’à changer de cimetière ! Ces braves bêtes connaissent le chemin de la bouffe d’instinct ! »

 

  Ce pseudo-gamin était odieux. Mais cette présence encombrante à mes côtés prouvait que j’étais victime d’un traquenard au sein même du mauvais rêve. Il n’avait rien à faire là, sa place était ailleurs, en classe avec ses petits camarades braillards. Il fallait que je réchappe au plus tôt à cette chienlit, et me réveiller ne suffirait certainement pas. J’en étais intimement persuadé. Peut-être ne dormais-je même pas, miné par une insomnie chronique, et mon esprit négatif se chargeait de nourrir mon cerveau en veille d’images noires, le mitraillant de sensations pessimistes.

 

  Et c’est pourquoi je décidai sur-le-champ de tout tenter pour être viré de cette maison de dingues. Immoralement, je souhaitai le licenciement comme d’autres s’accrochent à un espoir d’embauche. Mais je me savais apprécié et n’ignorais pas que la tâche serait ardue. Pour commencer dans mon entreprise de démolition, d’autodestruction, je cousis une oreille du lapin que je rafistolais à la place de sa queue. Au lieu de me faire houspiller, on trouva cela très beau, tout à fait surréaliste et de fort bon goût. Très chou, craquant, sexy, du grand art, original, touchant, seyant, étonnant, chouette…

  On kiffait grave.

  Tous les superlatifs défilèrent, les plus incongrus en tête de liste. Charly me surnomma Picasso. Curieusement, j’en fus scandalisé. Pourquoi ne pas comparer un pétomane à un pianiste virtuose, hein ? Je ne tardai pas à être obligé de déterrer (?) des trésors de malice pour « choquer » l’assistance. Ce fut un cauchemar dans le cauchemar qui me sauva la vie. Le sommeil m’avait quitté mais, de temps en temps, avait pitié de moi et regagnait son point de départ, tel un boomerang lancé une semaine auparavant et qui vous revient dans la tronche après un itinéraire détourné de plusieurs jours. Il aura été reprogrammé par la cible, cependant aucune empreinte n’aura signé le retour de service. Infidèle, le projectile aura été manipulé par des mains impies qui auront ourdi une riposte musclée, et on l’aura lesté de quelques kilos de plomb. Cette arme en forme de bec de flamant rose est tout sauf un chien, et il ne faut espérer aucune obéissance aveugle de sa part !

 

  Monsieur Pinal partait souvent visiter des crèches de banlieue, et c’est sa secrétaire, mademoiselle Anna Graham, qui s’occupait de tout en son absence.

« Quand le chat n’est pas là, la souris prend la place du chat ! » affirmait Charly, le sourire se crispant soudain, alors qu’un éclat de vice allumait ses yeux. Un regard de pédophile, pensai-je.

  Un matin, je me présentai à son bureau. La porte étant entrouverte, je n’eus qu’à pousser légèrement le battant pour…

  En opérant une peluche négligée, j’avais découvert une bague ; elle brillait si fort qu’elle avait immédiatement attiré mon attention. J’en avais laissé tomber le bistouri, qui s’était planté verticalement sur le billard en bois. Elle était nichée au creux du ventre d’un minuscule lapin dont la fonction devait consister à pendouiller bêtement, accroché au bout d’une ficelle, au rétroviseur intérieur d’une voiture. Dans mon esprit, cette pendaison factice évoquait le sordide labeur de ces tendres poneys de manège qui tournent inlassablement pour amuser la marmaille vagissante. En fait, cela ne sert qu’à amuser la galerie des mineurs et procure aux parents une opportunité de quiétude. L’animal en peluche que je traitais égayait sans doute l’habitacle du chauffeur, mais l’image demeurait triste à mourir.

  J’ai tout de suite deviné que c’était un piège… maladroit, mais un piège tout de même. Les doudous ne se nourrissent pas ; et, de toute façon, cet objet est précieux pour l’apparence d’une femme mais l’est beaucoup moins au niveau de la digestion.

  J’entrai prudemment dans la pièce réservée à miss Graham et refermai le battant derrière moi, évitant le moindre bruit. Quelques minutes plus tôt, je l’avais surveillée, attendant l’heure de la pause planqué dans un placard à balais qui puait la poussière à plein nez. Je me dirigeai vers le bureau et déposai la bague sur le sous-main de la secrétaire. J’étais d’une honnêteté maladive et tenais à le prouver une fois de plus. Soudain, quelqu’un entra et fit claquer la porte bruyamment ; je sursautai, me retournai et tombai nez à nez avec… C’était Charly ! Je le reconnus tout de suite malgré son visage glabre et sa taille élancée ; son regard me parut différent, plus humain, moins vicelard. Il avait grandi, vieilli… C’était un adulte maintenant.

  « La comédie a assez duré ! » hurla-t-il sans prendre la peine de me saluer. Derrière lui, un enfant apparut, qui semblait mal à l’aise ; visiblement, il regrettait d’être là. De sa main droite, il s’agrippait au pantalon de Charly.

  « Je vous présente mon fils. Adolphe, dis bonjour au monsieur ! ».

  Il s’exécuta de bonne grâce, non sans se tortiller quelques phalanges et cherchant à masquer son embonpoint naissant en rentrant le ventre. Je l’avais compris ! Son visage rosissait sous l’effort. Il avait un pif interminable, et sortait certainement d’un bal masqué, car il était vêtu à la manière d’un général de corps d’armée. Il croisait ses bras dans son dos, tel un contorsionniste, comme s’il cachait quelque chose. Plus de doute, c’était un gros timide.

  « La comédie a assez duré, cher ami, vous avez réussi votre examen de passage. Vous êtes apte pour la suite des opérations ! »

  Anna Graham suivie de monsieur Pinal entrèrent à leur tour ; la secrétaire se dirigea directement vers la bague qu’elle remit à son doigt. Elle me toisait, ses yeux étaient moins bleus que d’habitude ; je les trouvai si pâles subitement, comme délavés. Monsieur Pinal me tendit la main ; je la serrai.

  « C’est la caméra invisible ou je rêve ? »

  « Ce n’est pas la caméra invisible, mais effectivement, vous rêvez ! »

  Le fils de Charly s’approcha, agita une bombe aérosol sous mon nez, puis appuya sur un bouton pressoir. Il en gicla un nuage de… de… Un nuage, point.

 

  (Les sanglots longs des violons de l’automne…)

 

  On aurait cru qu’il me prenait pour un méchant moustique avide du sang des mineurs. « Coucou, c’est moi, Dracula-pédophile ! Si vous avez plus de dix ans, vous ne craignez rien. Sinon vous êtes en danger, car il me faut du sang neuf, frais, juvénile ! Avec ou sans paille… »

  Je tombai dans les pommes, tandis que résonnaient à mes oreilles quelques mots incompréhensibles : Pinal, Anna Graham, Pinal, Anna Graham… Lapin, anagramme, lapin, anagramme… En surimpression, j’entendais le v de la victoire du langage morse :  ti-ti-ti-taaaaaaaaa…

 

  Une ultime vision, celle du petit Charles devenu grand qui plie le bras droit, le coude au corps, la main ouverte, et j’aperçois le tatouage au creux de sa paume. Une drôle de croix, la croix gammée des nazis, la svastika des boches, symbole de la laideur et de la cruauté ! Ensuite il étire son bras vers le haut, comme un salut romain, ou pour désigner, les doigts serrés, un point précis de l’horizon qui s’éclaire dans mon dos.

  Je n’ai pas eu le temps de me retourner !

 

  (… berce mon cœur d’une langueur monotone… berce mon cœur d’une lang…)

 

  Rideau !

 

?

 

 

– EPISODE PRECEDANT L’EPILOGUE –

 

 

  Une voix me réveilla en sursaut, tonitruante. C’était celle de mon patron.

  « Quoi ? Vous dormez pendant les heures de travail ? Comment osez-vous ? »

  Je me relevai du plus vite que je pus.

  « Mais monsieur, je… »

  « Il n’y a pas de mais ! »

 

  J’avais un lapin en peluche dans les bras, le tenant fermement, comme s’il essayait de s’échapper. Cependant, un infime détail qui avait une énorme importance me sauta aux yeux : je l’avais étripé en dormant.

  Ainsi me suis-je retrouvé dans la longue file d’attente des chômeurs aux aguets, « prédateur de boulot » face aux « charognards du taf ».

  Depuis deux ans, une idée folle trotte dans ma tête, parfois même elle fait des bonds – une idée déguisée en lapin sans doute –, s’en va, revient, tel un boomerang.

  Et si je m’installais à mon propre compte ?

 

Cabinet du docteur André GITE

Chirurgien-rempailleur

Sutures maison

Tatouages sur peluche et celluloïd

 

  Ce que je fis.

 

?

 

 

– EPILOGUE –

 

 

  Un jour, un enfant est venu me voir, tenant une tortue morte dans une main et une feuille de salade dans l’autre.

  « Dites, monsieur l’empailleur, vous voulez bien vous occuper de ma tortue ? »

   Il ressemblait au petit Charles de mon cauchemar. Et quand je lui ai dit tout net que je ne m’occupais jamais des animaux à carapace, j’ai lu dans son regard toute la haine du monde.

  « Vous êtes méchant ! Je vais l’dir’ à mon papa ! »

  «  Et c’est qui ton papa, mon p’tit bonhomm’ ? »

  « J’suis pas vot’ p’tit bonhomm’, et vous aurez bientôt d’ses nouvelles ! Il s’appelle Charles Garennes ! »

 

  J’en ai eu, en effet… et j’en frissonne encore aujourd’hui.

 

  « Anne, ma sœur Anne… »

  « Non, rien, frangin… y’a dégun ! Juste quelques gabians qui, oh peuchère, survolent l’Ile Degaby ! Ils caguent en planant, et y’a d’la poésie dans l’air ! Sinon… non, rien de rien ! Allez zou, rendors-toi, grand fada ! »

 

  Je m’exécutai.

 

  Je venais d’être malencontreusement viré de mon boulot. Ejecté comme un malpropre, un souillon. J’incarnais désormais un serpent venimeux dont le…

 

 

 

 

FIN


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