RENDEZ-VOUS |
Ce récit fictif se déroule dans un univers voulu imaginaire |
Je venais d’être malencontreusement viré
de mon boulot. Ejecté comme un malpropre, un souillon. J’incarnais désormais un
serpent venimeux dont le venin, similaire à la maladie du sommeil dispensée par
la mouche tsé-tsé, ralentissait la productivité de mes petits camarades. Disciplinés,
ils s’étaient alignés en rang d’oignons, attendant sagement que je les composte
à ma façon. Tel Dracula, j’avais mordu tous ces speedés à la carotide, y
plantant mes crochets afin de leur inoculer quelques gouttes de léthargie
liquide. Anesthésiés par ce poison, ils auront vieilli de vingt bonnes années
en une poignée de secondes, se courbant à une vitesse record sous le poids des
rhumatismes. Ainsi auront-ils atteint l’âge de la retraite sur les lieux même
de leur travail, le menton moquetté d’une barbe de prophète et leurs cheveux
blancs dégoulinant sur des épaules d’anorexique. C’était déjà un miracle qu’ils
soient encore vivants ! Tous bossant au noir… en infraction ! Se basant sur ce délire, j’étais donc
responsable du malaise généralisé, de cette épidémie de zèle. Accusé et
condamné pour avoir ouvert une grosse voie d’eau dans les canalisations, puis
jeté à la baille par le capitaine du vaisseau en personne. Un gnome à la mer ! Tandis qu’en bas, des requins espéraient mon
plongeon, sentinelles de l’écume dessinant des cercles d’impatience à la
surface de cet océan d’injustice où rôdent les dents de la mort. Pour lui, cette « baleine à
boss », j’étais subitement devenu pire qu’un moins que rien : un
zéro pointé dans tout ! Une nuisance, une erreur de casting… De la nourriture
pour squales, du menu fretin. Un truc périmé, vaguement inutile qui, juste
avant, aura fait illusion pendant un laps de temps très court, mais
mystérieusement jugé trop long. Sans que je puisse donner le moindre coup de
patte, ni montrer les crocs, on aura très rapidement assimilé ma présence entre
ces murs à une énorme bévue (limite bavure) du recruteur. D’ailleurs, le
directeur des ressources humaines avait dû en prendre pour son grade, et être
prié de rentrer dans le rang. Elément moteur de cet équipage au long cours, il
en avait indirectement perturbé la bonne marche, introduisant un grain de sable
dans la machinerie si parfaitement huilée jusque-là. Dans ce métier, où chaque choix doit être étudié
à fond, pesé, calibré, les individus entrer dans un moule préétabli, il faut
une âme de profiler, pas celle d’un simple physionomiste, d’un videur de
boîte de nuit. On ne jauge pas l’individu sur l’apparence, mais sur ce qu’elle
cache, par rapport à ce qu’il cherche à vendre lors de l’entretien d’embauche. Le navire avait trop tangué sur le dos d’une
vaguelette, et, dans ce domaine comme en amour, un seul écart de pilotage et
l’assiette est remise en question ! Toutefois, avec les besogneux, les
femmes sont bien plus tolérantes que les commandants de bord, oui. C’était la tuile sur un toit brûlant… et ce
toit brûlant, c’était ma vie, et j’étais posé dessus ! Parachuté par une
cigogne inconsciente, j’avais atterri à la manière d’un albatros, dont les
ailes sont si grandes qu’il en est déstabilisé en touchant le sol. Allongé sur
le ventre, je me faisais bronzer les fesses au sommet de ce nid d’aigle transformé
en cage à serins, entre la cheminée et l’antenne de télévision. J’aurais bien
essayé à califourchon, certes, mais je craignais trop pour mon croupion,
forcément mon futur fond de commerce si aucun boulot ne se pointait à
l’horizon ! Sauf que là, c’est moi qui pointerais… mais au chômage !
Peut-être victime d’un clou planté de guingois et prêt à tout pour se faire
remarquer, forant dans ma chair triste en quête d’un cri de haine qui ne viendra
jamais. Planté en équilibre sur une patte, j’y
symbolisais un coq de clocher au chant muselé, à la crête réduite à l’état de
girouette rouillée et au bec ne servant qu’à signaler des courants d’air, tel
un doigt dénonciateur – l’ergot, lui, sera rengainé ou ne griffera que le vide.
Et, ailleurs qu’au sein de cet imaginaire de basse-cour, j’y chevauchais des
tuiles de néant, les cheveux au vent et l’âme en berne, en quête d’un horizon
nouveau. Pétant et rotant, tandis que je songeais à la connerie qui m’attendrait
en bas, si jamais je parvenais à redescendre sans me rompre le cou. Et en haut, c’était Charybde ou
Scylla ? « Anne, ma sœur Anne… » « Non, rien, frangin… y’a dégun !
Juste quelques gabians qui, oh peuchère, survolent l’Ile Degaby ! Ils caguent
en planant, et y’a d’la poésie dans l’air ! Sinon… non, rien de
rien ! Allez zou, rendors-toi, grand fada ! » A la base de mon désarroi, un malentendu – c’est le cas de le
dire, oui. A la suite d’un geste maladroit, et tandis que je pestais contre mon
inattention, me traitant de noms d’oiseaux dont même un ornithologue en
ignorait l’existence, mon patron a cru que je l’insultais. J’ai donc rajouté
mon nom sur la longue liste des forçats de l’oisiveté, rejoignant la cohorte
morose des chômeurs sur une erreur d’appréciation, une injustice. Oui, y’avait maldonne, bordel ! Jadis,
j’avais déjà vécu cela indirectement avec mon père qui, pour s’affranchir du
coup de tampon magique, jouait des coudes afin de se garer dans la file
indienne, et j’imaginais déjà, à l’époque, à quel point cette simple recherche
de créneau était stressante, déstabilisante. On aurait dit une rangée de
bagnards, ou de fantômes attendant leurs affectations… Un contingent serait en
partance pour un château à hanter en Ecosse, un autre pour un HLM des vieux
quartiers de Marseille afin d’effrayer les familles nuitamment bruyantes, et un
troisième pour la banlieue parisienne, histoire de terroriser les loubards à
l’accent moins pointu que la lame de leurs couteaux. La première fois, j’avais
ignoré pourquoi il insistait tant pour que je l’accompagne, me promettant une
récompense alors qu’il n’avait plus les moyens de se payer un paquet de
cigarettes. Malgré mon jeune âge, à peine sorti de l’agence, j’avais déjà
compris que ce rendez-vous avec des spectres enchaînés avait de quoi rendre
plus anxieux que de coutume un brave père de famille. Ma mère, trop
sensibilisée par une dépression nerveuse, ne venait jamais avec nous, ni à ma
place. Quelque part, ma foi, j’étais assez fier de servir si jeune de soutien
moral à mon cher vieux papa – vieux, oui, mais encore productif pour la société. Mais aujourd’hui, je me rends compte qu’en vérité, il cherchait
surtout du réconfort, comme un plant de tomates a besoin d’un tuteur pour que
la tige demeure verticale et fière de l’être. Car, affronter les regards méprisants
ou blasés de ces « fonctionnaires » de l’ANPE, cela évoquait un buffle
fourbu et traqué qui, face à une meute de lions affamés, s’apprête à donner un
nouveau coup de cornes dans le vide pour effrayer la mort. Papa les appelait « les charognards du taf »… Il faut reconnaître qu’il était un peu sourd, Viokamadour
! Plus dur de la feuille qu’une fougère préhistorique fossilisée… Surtout
lorsque ce présumé handicap arrangeait ses affaires. Ne pas entendre sur
commande, c’est comme un mutisme programmé pour exprimer son dédain :
c’est humiliant pour l’interlocuteur. Côté sobriquet, les autres l’avaient affublé de ce pseudonyme par
contraction de plusieurs syllabes le caractérisant au mieux : « vioque
âme dure » ; Viokamadour. On avait eu besoin de plusieurs
mois d’hésitation avant de décider si la lettre leader, le v de la victoire,
méritait ou non la majuscule en tête du troupeau. Moi, j’aimais bien « baleine
à boss » : il était gros, bossu, et c’était le patron. Tout
bêtement, cela suffisait pour le comparer à une baleine à bosse, non ?
Mais Viokamadour, c’était super, oui ! Pour confirmer la bonne
impression, je l’écrivis au moyen d’un feutre et en gros caractères sur une feuille
de papier non quadrillée, et trouvai que cela ne sonnait pas plus mal que
c’était marrant à épeler de visu. Lu et approuvé… donc adopté ! Toutefois, je m’octroyai le droit de garder « baleine à
boss » pour ma consommation personnelle… Son
apparence physique faisait penser à un cube de la taille d’une télé moyenne sur
laquelle on aurait posé une balle de ping-pong. Son corps, petit mais massif,
carré, était couronné d’une minuscule tête de grand patron, et la fée qui
s’était penchée sur son berceau soixante ans plus tôt avait dû, en perdant
l’équilibre, lui asséner un sacré coup de baguette magique sur le crâne ! Le
choc aura transformé son cerveau en caisse de résonance ; puis, avec
l’âge, la caisse de résonance se sera muée en grosse caisse ; et, pour finir le
travail, en caisse d’épargne… Il arborait moins de panache que la queue de son
écureuil – et sans préciser les dimensions ou la santé de ladite queue,
n’est-ce pas ? De
plus, il confondait le noir et le blanc, le haut et le bas, la droite et la
gauche (pourtant, il votait forcément UMP), le oui et le non… Mais pas l’amour et la haine, hélas ! Il avait
ce don si particulier de capter le sens contraire des mots. Comme si la foudre
arrachait les paratonnerres, les aspirant tels des spaghettis de fer, puis les
stockait au sein du magma des nuages pendant un orage, pour les garder en
réserve jusqu’à la prochaine électrocution. Ma foi, tout un monde tourneboulé,
car, d’ordinaire, les éclairs sont aimantés par ces drôles d’aiguilles qui, au
sein de l’armée des toits, cheminées et antennes de télé en première ligne,
semblent pousser au sommet des maisons dans le but de piéger les cumulo-nimbus
qui volent trop bas. Là, elles piqueront les panses rebondies, les éventreront,
tentant d’en absorber la substance, comme avec une paille ; mais elles se
feront gober par un tentacule jailli de la masse électromagnétique dont
l’aspect rappelle le coton sale. Viokamadour
affichait un teint cireux qui rappelait le coton sale. Ce mec, c’était une véritable boussole vivante inversée, et il
était déboussolant pour tout le monde et dans tous les secteurs ! Ainsi, sans
cesse, perdait-il le nord, pointant le bout de son nez au sud en tous lieux et
toutes saisons. S’il avait été un missile, il se serait transformé en un
boomerang qui se retourne contre son expéditeur, puisque le destinataire sera
positionné à l’opposé du lieu prévu pour la rencontre explosive. Il faisait
(presque) tout à l’envers, en effet, et bien des gens qui le côtoyaient dans le
travail affirmaient à son sujet qu’il marchait sur la tête, que le port d’un
casque lourd s’imposait car, sur le macadam, il risquait d’égratigner le crâne
d’œuf qui servait de toit à sa cervelle de moineau. Cet humour décalé
m’amusait tristement. Certes, cela ne lui donnait aucun droit particulier, non… en tout
cas, pas celui de juger arbitrairement ses employés sur un coup de tête (?). Il
avait du mal à orienter sa vision des choses, mais c’est lui qui désorientait
son entourage. Imprévisible, il écrivait sa propre légende, et prêcher le faux
pour savoir le vrai devenait à son contact une réaction d’autodéfense
incontournable. Vers midi, lorsque les estomacs se mettent en branle et crient famine,
si on lui demandait gentiment l’heure, il rétorquait sur un ton narquois « C’est
minuit ! », et chacun se demandait s’il plaisantait ou s’il était
sérieux. Le ton de sa voix était si glacial que l’on eût pu classer sa brève
répartie dans le registre des saillies d’humour froid. Il avançait ou retardait
de douze heures. De toute façon, à minuit, on dort, on n’est pas au turbin, si
ce n’est dans le rêve d’un stakhanoviste ! Par contre, incapable de tricher lorsqu’il était question des
rapports humains, il refusait systématiquement de paraître aimable et positif,
se complaisant dans un besoin permanent de maltraiter autrui. On lui prêtait du
bien, il rendait le mal ; face à la sympathie, il figurait la
morgue ; en réponse à la politesse élémentaire, il simulait la surdité… Il
condamnait sur une intuition, mais il était aussi intuitif qu’une
cartomancienne qui aura tous les jours annoncé que la fin du monde… c’était
hier. Aussi, personne n’a jamais osé lui demander la permission de ne
pas prendre ses congés : là, sans problème, il aurait assurément recouvré
le vrai sens des mots. Et se jettera sur le paratonnerre, à fond la caisse,
sans qu’on lui aie auparavant montré la carte où se dessine en zigzag
l’itinéraire à emprunter… La boussole aura indiqué la direction du froid sans
dévier d’un millimètre. Et l’outrecuidant qui oserait le provoquer de la sorte
se retrouverait illico bossant douze mois par an, et lui verserait une prime de
fin d’année égale à cinq fois le montant de son salaire de patron. De plus,
s’il lui prenait l’envie de se défendre dans la légalité, caressant l’espoir de
contacter légitimement les Prud’hommes, il serait par la suite soumis à
un harcèlement chronique proche du marquage à la culotte. Oui, même les yeux bandés, ce vioque à l’âme dure aurait été
capable de dénicher la bonne route au sein d’un entrelacs de sentiers tricotés
par Dame Nature. Et sans avoir à marquer les arbres d’une croix tracée à
la craie blanche, ou à semer des petits cailloux… Il n’aurait pas non plus à
percevoir puis à repérer certains pépiements d’oisillons dans leurs nids ;
à jeter un œil discret sur des champignons qui auront poussé en grappes,
balisant le chemin de l’errant devenu subitement intuitif, à l’écoute de la forêt… Non seulement il n’avait pas besoin d’un sonotone, mais il
semblait équipé d’un radar, à la manière des chauves souris ! Toujours
outillé pour se protéger d’une pseudo-adversité, se préserver de quelques
menues contrariétés, il faisait front avec cette arrogance déconcertante que le
pouvoir confère aux nantis… D’ailleurs, puisque la vie l’avait tant favorisé,
pourquoi ne souriait-il que pour exprimer son mépris des faibles ? Ce
n’est pas du plaisir cela, c’est le renoncement d’un vieil homme blasé qui
maquille ses grimaces fatiguées en tics cyniques ! Encore une autodéfense ! Celle d’un privilégié. Il n’avait plus rien à attendre de la vie car il avait eu les
moyens d’assouvir un vaste éventail de ses caprices de bourgeois, de posséder
quelque chose sur commande sans lever le petit doigt pour l’avoir mérité…
Paradoxalement, las d’exister, et parce qu’il n’avait pas le courage d’aller à
sa rencontre, il attendait la mort en apportant le malheur aux gens qui
espéraient encore ! Est-ce à dire que les riches sont tous des aigris ? Encore un monde tourneboulé ? Jamais aucun employé de la boîte n’avait eu l’opportunité de
toucher sa première prime d’ancienneté. Viokamadour
se chargeait avec une joie malsaine de foutre à la porte les représentants de
cette catégorie sociale quelques jours avant la date fatidique du
« passage à niveau ». Cela symbolisait la désertion d’un homme (ou
d’une femme) une heure avant la cérémonie de mariage, mais vue sous un angle
parabolique. Il poussait parfois le vice jusqu’à les virer la veille de
l’augmentation salariale, et tout était bon pour coincer le responsable de
cette inadmissible faute professionnelle. Une cravate mal nouée, la chaussette
roulée sur une cheville, un poil de barbe épargné… Une fois, il avait remercié un type irréprochable parce qu’il lui
avait dit, le lundi soir avant de quitter l’établissement : « Au revoir,
et bon mardi gras ! ». Il l’avait accusé de lui avoir lancé : « A
l’abattoir, et bon débarras ! ». Sans jeu de mots facile, la mauvaise
foi semblait sa profession de foi. Dans la foulée, il avait pris sa secrétaire
à témoin, et, craignant de perdre à son tour son job, elle avait opiné du chef
pour confirmer les intouchables propos patronaux. Impossible de saisir le véritable
motif de ce jeu débile auquel il s’adonnait avec tant d’acharnement et
d’habileté. Au théâtre, cet acte serait comique et parodierait Courteline,
Feydeau ; mais là, dans la réalité, c’était une odieuse tragédie, et
Racine y serait interprété ! Par
contre, tout le monde ignorait la raison pour laquelle il s’était spécialisé
dans la fabrication des lapins en peluche. Qualité premier prix, haut de
gamme, tailles multiples, couleurs variées… Mais point de nounours câlins, de
chatons aux fines moustaches, de singes souriants, d’hippopotames patauds…
Encore moins de poupées.
D’aucuns affirmaient qu’il fantasmait sur la longueur des oreilles, ou
qu’il faisait un report d’affection. Peut-être parce que les mots dévalaient
son conduit auditif puis, passant par le péage de son cerveau transposé, ressortaient chamboulés de l’autre côté du sas, en
tête-à-queue. Ils auront au préalable emprunté un sens giratoire les ayant
entraînés à l’opposé du but recherché. Sans doute également fasciné par leurs
bonds élastiques sur des pattes à ressort, et leurs deux dents de devant, qui
les font tant ressembler à la caricature des Nippons dans les bandes dessinées… Ainsi
sautait-il d’un chômeur à l’autre, grignotant leur mental à grands coups
d’incisives. Il les aura appâtés avec une carotte, leur promettant du boulot
sur l’instant pour mieux les « croquer » plus tard. C’était lui, le
rongeur ! Le comble, c’est qu’il s’appelait Garennes ; et le
sieur Garennes insistait tout particulièrement pour que l’on n’oubliât surtout
pas le s final. Il se murmurait qu’il était tellement féru
de sa personne et fier de son patronyme qu’il s’occupait d’un élevage de lapins
dans un enclos situé à l’abri des regards importuns, à l’arrière de sa villa de
milliardaire tout récemment bâtie au bord de la mer. Les bruits parlaient
beaucoup et, en l’occurrence, prétendaient qu’un jour, il aurait craqué pour
une jeune comptable arriviste qui l’aurait émoustillé afin d’être embauchée.
Et, de confidences sur l’oreiller en révélations au cours de soirées
alcoolisées, elle lui aurait tiré les vers du nez sur ses hobbies les moins
avouables. Aveuglé et rendu naïf par le désir, il lui aurait fait visiter sa
« basse-cour » secrète… Par la suite, elle n’aurait pas su garder sa langue dans sa poche,
ni la faire tourner sept fois dans sa bouche… Peu après, il paraît que pour se
venger, il l’aurait renvoyée à cause d’une dérisoire faute d’orthographe – elle
aura tapé Garennes sans le fameux s qui clôt ce nom magique, et la
lettre officielle en aura été banalisée. Une version différente
circulait ; mais elle n’intéressait personne, car elle était naturelle,
trop banale… Le mari avait été alerté par une délatrice et avait intimé
monsieur Garennes de cesser de voir sa femme en cachette, le menaçant d’un
fusil de chasse. De toute façon, dans la foulée, la jeune
comptable disparut soudainement du clapier. Fan de lapins bondissants, il arborait néanmoins l’âme vicieuse
d’un chasseur terre à terre, et, même s’il s’en défendait sans réellement
convaincre, ce triste sieur était avant tout un « prédateur de prolétaires »,
un « effaceur d’avenir », oui ! Il collectionnait les employés comme d’autres ont tout un
catalogue de femmes sous la main, avec chaque numéro de téléphone répertorié –
certaines seront carrément notées dans la marge. Il les cassait ensuite tels
des jouets dont il se sera lassé, à l’image d’un enfant tout fier de s’endormir
avec son vieux nounours et l’étripant
avec le couteau de sa panoplie d’Indien dès le réveil, pour que ses parents lui
en achètent un nouveau – plus gros, ou qui parle. Mentant, le gamin témoignera
de l’attaque d’un loup garou et pleurnichera dans le giron de sa mère, tout
honteux de n’avoir pas pu et su défendre sa peluche malade contre ce monstre de
la pleine lune. Impuissant, il se sera caché sous le lit, plaquant ses mains
sur ses oreilles pour ne pas entendre les bruits secs et mous du carnage, des crocs
labourant la chair juteuse. Maman saura que la pleine lune n’était pas
d’actualité cette nuit-là, mais elle fera semblant d’ignorer ce détail et se
précipitera au magasin de jouets du coin pour acheter le remplaçant d’Ourson
Welles, le nounours qui avait la diarrhée… Son fils a été épargné, et c’est bien cela l’essentiel, n’est-ce
pas ? ? – GOOD BOSS – Les mois avaient passé, et avec le temps,
les privations, les frustrations s’étaient accumulées, ouvrant les portes du
désespoir et me poussant à accepter n’importe quoi. S’il l’avait fallu,
moyennant finances, j’aurais consenti à cirer les pompes des participants au
marathon de New York. Mes idées noires en auraient été éclaircies, et cela
m’aurait préservé de rechuter du haut de ce vertige de goudron. Car je courais
à ma perte… et plus rapidement qu’eux !
Vint enfin un matin fort différent des
autres. L’aube était déjà accueillante lorsque j’entrebâillai les volets, et un
air chargé de senteurs vivaces s’immisça dans la chambre, picotant mes narines…
Je ne pus m’empêcher de grimacer. L’été posait ses valises, et c’était là le premier
signe avant-coureur d’une journée qui débutait, ma foi, sous les meilleurs auspices. Ce matin-là donc, en feuilletant distraitement mon journal, la
tête ailleurs et les ennuis omniprésents, lassé par les échecs, je tombai tout
à fait par hasard sur une petite annonce d’apparence
sibylline et plutôt mal placée à la rubrique des faits divers. Un égarement sans doute, une erreur
d’appréciation du préposé aux rotatives. Un autre signe positif, un second clin
d’œil… Et peut-être une engueulade pour le responsable de cette couillonnade !
Tant pis pour lui ! Dieu que l’on devient égoïste quand on est aux
abois ! Recherche rempailleur de peluches éventrées. Si vous avez l’audace et le courage de
corriger les petits enfants capricieux et coupables, adressez-vous à monsieur
Pinal, crèche d’arrondissement « Les Lapereaux », résidence « Le Terrier », quartier de « La
Lapineraie », Rabbit City Suivait un numéro de téléphone qui précédait le mot « urgent »
écrit en majuscules. Pour forcer le trait et le ton impératif, on l’avait souligné
puis encadré. La relative longueur de l’entrefilet
attestait des gros moyens financiers de l’instigateur de cette offre d’emploi.
Certes, cela ne prouvait rien, car ce ne sont pas toujours les employeurs les
plus cossus qui sont les plus exigeants, mais c’était à prendre en compte. Pour
atteindre leurs objectifs, les petits patrons sont parfois plus pointilleux… La poésie ne m’interpellait guère, pourtant, dans mon esprit, urgent
rimait plus que jamais avec argent. L’urgence était aussi de mon côté. Forcément de mon côté. Donc, c’était alléchant… et surtout
inespéré. Et, ainsi l’ai-je maintes fois ouï dire par
mon ex-boss, ce gredin : « C’est comme avec les glaces !
Ce qui est alléchant est à lécher… Mais après la fonte, il est plus aisé
d’employer une paille que de sucer le bâton ! » Je m’y
précipitai, dubitatif mais prêt à tout pour réussir mon recyclage, et apte à affronter
l’inconnu, qu’il se présentât sous un aspect conventionnel ou non. Et tant pis
si cet inconnu sentait le soufre, si des cornes surplombaient ses sourcils qui,
froncés par l’étonnement, confirmeront ma défiance, j’aurais au moins tenté
quelque chose pour modifier mon avenir immédiat ! Mais il était hors de
question que je signasse avec l’encre de mon sang le moindre pacte de survie. Toutefois, je me suis rendu compte trop tard que j’aurais mieux
agi en téléphonant d’abord. Toujours cette satanée
précipitation du chômeur en quête d’emploi et craignant l’oisiveté comme la
pire des maladies honteuses ! Evidemment, sans réfléchir plus avant, je pris la
direction de l’établissement, négligeant au passage de m’habiller
convenablement pour la circonstance. Tout juste avais-je troqué mon fidèle et
ridicule bermuda contre un pantalon de façade. J’avais gardé ma chemise fleurie
qui était trouée en plusieurs endroits mais dont j’escamotais dans la mesure du
possible les béances inavouables… Là-bas, on m’accueillit gentiment, m’acceptant sans problème,
puis me donna un badge que j’agrafai immédiatement sur ma poitrine au niveau du
cœur, telle une médaille. Je fus emporté par un maelström décoiffant duquel
l’espace et le temps me parurent bannis ; tout allait trop vite, ne
pouvait raisonnablement être réel, authentique. Pourtant, j’étais assez fier
d’arborer cette sorte de pub pour fête votive. C’était ma légion d’honneur intime
et morale, et le destin me l’avait octroyée pour services rendus à ma passion.
Ma ténacité payait enfin… car elle avait une dette envers moi, me devait de
l’argent ! Oui, la situation s’emballait, et, à ce rythme, je ne risquais
pas de la maîtriser un jour, la pédale de freins se bloquant sous ma semelle.
C’était comme un cheval qui galope à perdre haleine pour le seul plaisir de
courir, tandis que ses frères « pur-consanguins », plus
compétitifs, courent après le fric avec un nain anorexique scotché sur
l’échine. Mais c’était l’occasion de me féliciter de ne pas avoir à supporter
un jockey sur le dos, métaphore douteuse évoquant une épouse et des gosses à
nourrir. Pour moi, face à ce problème contextuel, le célibat symbolisait plus
qu’une opportunité… c’était une chance ! Cependant, ce n’était apparemment pas l’endroit idéal pour y épingler
la rosette de pacotille. La plupart des gens que je croisais dans les couloirs
la portaient à hauteur du nombril, à la manière d’un percing que l’on aura
accroché à l’étoffe, au-dessus de la ceinture. Certains avaient poussé l’audace
(ou le zèle) jusqu’à s’être fait tatouer sur le front l’étrange logo figurant
sur ce pseudo-médaillon, et dont la caricature ne pouvait laisser indifférent.
Le dessin y surfait sur les rides, entre la naissance du nez et la frange
capillaire, tutoyant ces sourcils en virgules horizontales qui le mettaient
entre parenthèses. J’en avais tout de suite déduit que c’étaient des cadres de
la boîte. Je rêvais, voyais subitement tout au travers d’un prisme
déformant qui transformait la nuit en soleil, le renoncement en réussite, en
aveu positif, et la déprime en bonne humeur, en jubilation… Tiens, cela me
rappelait vaguement les déformations mentales de Viokamadour ! Tout y
était trop simple, et si limpide que cela coulait de source, cachant peut-être
un ruissellement de lave. Les vapeurs délétères étaient masquées par un écran
de parfum artificiel, une illusion olfactive. Quelque part, quelque chose
d’invisible déformait la réalité au point d’en inverser les sensations. Et ici,
alors que tout semblait clair, des détails sous-jacents clochaient, maquillant
la vérité muette en mensonge par omission, le cri du cœur en mutisme coupable… Je m’attendais à découvrir sur l’insigne une quelconque marque de
fabrique apposée tel un sceau – et peut-être mon patronyme y apparaîtrait-il plus
tard –, mais je me trompais lourdement. Non, « chez
monsieur Pinal », rien n’était commun, et, visiblement, on s’efforçait
de façon mécanique de ne pas y copier la routine ! Le badge, c’était une sorte
de pin’s en forme de tête de lapin bleu (un lapin sans
moustaches). Ses incisives étaient si longues que l’on pouvait les croire
conçues pour percer la peau du torse, au-dessus du sein gauche, pour s’y fixer
définitivement. Sous l’intitulé de la crèche, était inscrit en relief, comme
sculpté, un titre excessif, bien trop ronflant pour un simple rempailleur de
peluches négligées : Dans la cour de la crèche, des ombres s’agitaient et des cris stridents
fusaient, ébranlant les murs du bâtiment où je déambulais. Sans trop insister,
j’espionnai les responsables de ces vociférations par les baies vitrées entrouvertes,
évitant de trop insister. Ceci était le boulot d’un concierge, ma foi, pas
celui d’un Correcteur, n’est-ce pas ? On m’avait conseillé de
visiter mon nouveau territoire en laissant le hasard guider mes pas, et, par
anticipation, j’y mémorisai quelques points de repères. Je ne risquais pas de
me perdre ; de toute façon, il suffisait de remonter à la source du
brouhaha… Au premier coup d’œil, les enfants me donnèrent l’impression d’être
bizarres ; au second, je fus persuadé qu’ils l’étaient tout à fait. Si une
troisième œillade s’était imposée, nul doute que j’eusse été mis en condition
pour lire dans leurs pensées sans qu’ils ne s’en offusquassent, puisqu’ils
auront été les instigateurs de cette télépathie d’investigation. Ces mioches
portaient tous fièrement la moustache, une minorité ayant le menton orné d’un
bouc, d’une barbiche... J’hallucinai, la vue troublée par l’émotion. C’était la
plus plausible des hypothèses, un alibi préfabriqué qui arrangeait mes affaires
au niveau de mon équilibre psychique. Et puis, en fin de compte, c’était
peut-être jour de carnaval chez « Les Lapereaux » ! Curieusement, aucune fillette ne répondait présente à
l’appel. Une épidémie misogyne avait-elle décimé le petit peuple en jupettes et
socquettes ? Quelques jouvencelles dont l’avenir reproducteur était encore
indéterminé changeaient-elles radicalement de sexe une fois franchi le seuil de
cet enclos destiné à l’élevage des mâles ? Il devait exister ailleurs une
seconde crèche de donzelles où on avait embauché un rempailleur de
poupées : une nursery pour futures mamans. Un explorateur d’entrailles
factices, un manipulateur de rouages organiques, un gynécologue naturaliste,
un… Et là, se produisait l’effet contraire ; ainsi, les mecs perdaient-ils
leur zizi et leurs idées machistes à la rentrée des classes. On y dressait les
amazones à se passer de chevaux et à ne pas se mutiler un sein pour vivre dans
la marginalité, et la prochaine guerre prévue sera officiellement celle des
sexes ou ne sera pas. On naissait, grandissait, était éduqué dans ce microcosme
privé, car demain sera le temps de la rivalité définitive, et chacun fera face
au sexe désormais franchement opposé. Non, plus de place pour l’amour hétéro dans ce bas-monde de brutes ! J’avoue que j’étais plutôt décontenancé, et la joie de retrouver
un boulot s’effaça de mon esprit tandis que le doute s’immisçait dans la place.
Soit je venais de plonger dans le marigot d’un mauvais rêve, soit je m’étais embarqué
dans une abracadabrante histoire de dingues. Et pourquoi pas la paire pour le
prix d’une unique supposition, hein ? Une galère où les rameurs se seront
enfuis d’un asile ancré sur une île déserte et vogueront vers des horizons
sensés afin d’en coloniser les rivages de l’esprit – la cadence sera donnée par
un psy en blouse blanche. Un cauchemar exclusivement réservé aux chômeurs qui
se cherchent entre deux mondes, à la frontière du désœuvrement et de la folie. On m’a
donné mon premier lapin à recoudre presque immédiatement après mon entretien
d’embauche, qui s’était achevé depuis une heure à peine. Ici, point de
directeur des ressources humaines, de saints… on s’adressait directement à Dieu
le Père ! J’avais donc erré pendant au moins deux heures, mais les braillements
n’avaient duré que quinze minutes. Le silence subit m’avait mis mal à l’aise,
tant il avait la profondeur et la solennité d’une ambiance de cathédrale. Le
contraste était saisissant, et, transposant la situation, j’imaginai l’angoisse
d’une famille habitant à deux pas d’un aéroport. Je m’étais, semble-t-il, déjà
habitué aux décibels émis par la marmaille.
Monsieur Pinal, mon nouveau boss, avait l’air sympathique, parlant plus
de la fondatrice de la crèche, feue madame Lelièvre, que de la raison de ma
présence ici. Son regard était tantôt triste, tantôt brillant d’un feu interieur.
Il n’aurait pas mieux causé d’un proche parent dont la célébrité était avérée.
Un sourire béat stationnait en permanence sur son visage comme un caddie sur le
parking d’un supermarché. Plus
tard, j’apprenais par un confrère très bavard que ladite madame Lelièvre était
en réalité un transsexuel. Mais cela n’avait aucune importance, n’est-ce
pas ? Une loi avait été proposée et votée, qui autorisait enfin les
« marginaux du sexe » à assumer de hautes fonctions au sein des
établissements scolaires de la République. Ceci dit, ils occupaient déjà, et
sans qu’on les montre du doigt, des postes très élevés au sein de
l’organigramme de notre société moderne. Or, dès que des gosses étaient en
cause, on avait tendance à imaginer le pire, comme si l’état de ces gens très
spéciaux était ignominieux ou maladif, et les parents n’étaient jamais les
derniers à protester avec véhémence contre cette promotion. Les opposants avançaient
évidemment la théorie du danger à laisser entrer le blaireau dans le clapier ;
et à les entendre, si on ne réagissait pas au sommet de l’Etat, on verrait bientôt
des pédophiles diriger des crèches ou des maternelles… Toujours cette affreuse
manie d’étirer jusqu’à l’extrême des propos que l’on devrait mesurer avant de
les étaler devant une opinion publique toujours avide de raccourcis,
d’amalgames. Ce bon vieux juste milieu qui manque de façon chronique dans tous
les débats profonds concernant notre nature humaine. A cause
de cela, madame Lelièvre avait été assassinée par un détraqué qui se déclarait
« normal », lui. Monsieur Pinal avait été désigné pour lui succéder,
et il ne ratait jamais une occasion d’évoquer avec émotion sa mémoire !
Après tout, il était peut-être amoureux de l… d’elle ! Pour en
revenir à mon beau lapin, roi des civets, lorsque je constatai les
dimensions du bestiau, je ne pus m’empêcher d’avoir un haut-le-corps. Il était
aussi grand qu’un kangourou adulte, et, de son ventre béant, s’échappait une matière
visqueuse et nauséabonde qui ressemblait étrangement à de véritables intestins
entremêlés. Pour sûr, l’enfant responsable de ce coup de lame était un
descendant direct de Jack l’Eventreur, le tronçonneur de bides… A moins
que le rongeur en peluche ne se soit fait hara-kiri dans les règles du lard
nippon, renonçant à la vie parce qu’il était sexuellement harcelé par le fils
zoophile d’un géant jaune. A
chaque mouvement brusque, les entrailles déroulaient leurs serpentins
sanguinolents hors de l’habitacle abdominal et se répandaient sur le sol en de
longs dégueulis sinistres et écœurants. Elles y dessinaient les pétales écarlates
d’une large fleur dont la corolle imitait les flaques hémorragiques qui
inondaient le carrelage des abattoirs d’antan. Me vint
une envie de gerber que je réfrénai du mieux possible, m’exposant à un petit
rototo, avant d’avancer la main fébrilement et de m’apercevoir que les boyaux
en question étaient en latex et que le liquide purpurin sentait le jus de
tomate. J’aurais dû me fier sans attendre à mon odorat, car il y a une sacrée
différence entre l’odeur du caoutchouc et celle des tripes – animales ou humaines
–, ainsi qu’entre celles de l’hémoglobine et du coulis, non ? Le stress
m’avait enrhumé, tant j’avais frissonné, et en y repensant, mes mains en
tremblent encore… Alors pourquoi mes fonctions organiques n’auraient-elles pas
été chamboulées en même temps, hein ? Mon cerveau, par exemple, m’imposant
les proportions démesurées d’un animal d’ordinaire menu et câlin, et qui, là,
affichait une taille plus proche du cauchemar anatomique que de la réalité
zoologique. Un lapin garou capable de terroriser une meute de loups ou une
armée de chasseurs. Mais j’étais prêt à accepter l’inconcevable pourvu que mes
fins de mois commençassent le 20 et non le 10. Pour
sûr, ce devait être un gag. Un test... une sorte de bizutage, de baptême du
feu. Une femme au regard éteint de mannequin en train de défiler m’amena un tablier
en cuir, du fil de pêche et une aiguille dont la longueur évoquait une dague. Allez,
au boulot, « chirurgien-rempailleur » ! m’asséna-t-elle
sur un ton stalinien. Elle
arborait le maintien d’un épouvantail planté dans un parc animalier touché par
l’extinction des races et posant pour effrayer les vautours. Et pourquoi pas « camarade-bourreur
d’ours », hein ? Je me sentais dans la peau d’un soldat qui
nettoie tranquillement son arme alors qu’un copain est en train de crever, là,
sous ses yeux. Un déserteur d’une bataille perdue d’avance, puisque c’était un
cauchemar, n’est-ce pas ? ? – CHARLY – (Les mois avaient défilé au pas de l’oie,
tractant paradoxalement le passé vers le présent et reniant l’avenir. J’avais
foré un nouveau trou, creusé une énième galerie dans le musée de ma vie, et ne
craignais ni les courants d’air, ni les poches de gaz… Puis je fis la
connaissance de Charly, et le temps stoppa sa marche en avant, pour régresser…) Le petit Charles était un gamin espiègle et puant ; mais,
à première vue, il paraissait en âge de l’être, lui. C’est après que cela se
gâte pour tout le monde. Un vilain garnement que personne n’eût souhaité avoir
pour neveu, et qui collectionnait les coups tordus, les pièges à cons, les
farces de mauvais goût… Capable de tailler en pointe les oreilles d’un lapin de
chair et d’os, ou de les lui agrafer ensemble ; de prendre pour cible un
chat, criblant son arrière-train de fléchettes qu’il eût sans doute préféré
empoisonnées… Mais il avait une intelligence qui ne collait pas vraiment au vécu
forcément bref du personnage. Un surdoué du terrorisme physique et moral. Je le
jugeai cynique alors qu’il était sournois, hypocrite alors qu’il croyait
réellement en ce qu’il disait, faisait… De plus, de ses pieds plats à ses épaules malingres, il était si
minuscule que, nonobstant la largeur de son crâne, on aurait pu le prendre pour
un Lilliputien. C’était un gnome à la tête enflée par l’obsession du mal. Et
sous ce capot fumant, une multitude de complexes gangrenaient avant terme sa
perception de la vie, termites insatiables qui croquaient dans la raison pour
la contaminer, la rendant plus revancharde qu’habituellement. Tenaillé par un
noir pressentiment, l’accoucheur avait bien failli prendre la bonne décision en
refusant de sauver cet affreux bébé, tandis que le cordon ombilical qui s’était
enroulé autour de son cou serrait, serrait, serrait… Etrange cravate de mort
asphyxiante, nœud coulant retirant la vie juste après l’avoir donnée… Mais décapiter le réceptacle d’un cerveau gangrené, c’est de
l’autodéfense, oui, pas un meurtre ! La mère n’avait pas survécu, et le père, qui assistait au
« débarquement », s’était crevé les yeux avec un bistouri. Deux mois
plus tard, il se suicidait en se jetant sous un train qu’il s’était contenté
d’entendre venir. Il m’arrivait souvent d’avoir envie de tirer sur sa moustache
afin de vérifier si ce n’était pas un postiche. Une courte mèche de cheveu lui
balafrait le front comme une virgule affilée. Il ressemblait bizarrement à un
être détestable qui avait terrorisé le monde en des temps heureusement révolus.
Prononcer son nom aurait pu donner à la providence l’idée de le faire renaître
de ses cendres, tel un phénix pyromane dont les ailes sèment des étincelles en
battant, aussi je le taisais ! Lorsque je le hélais, je criais : « Hé,
Charlatan-le-train, viens un peu voir ici ! ». Il me répondait toujours en affichant un sourire glacial qui
aurait pétrifié un incendie de forêt, le métamorphosant en iceberg : « Oui,
voilà, j’arrive, Glandu-chef de gare… Veni vidi vici ! ». Et sa voix était si rauque qu’on l’eût cru vomissant des galets. J’étais en train de vivre une antinomie de l’Histoire de France,
et porter le prénom de son pire ennemi ne devait pas être chose aisée pour ce
bâtard aux apparences d’adulte dangereusement attardé. Imaginez un vétérinaire
écrasant un chien parce qu’il vient d’uriner sur le pare-chocs de sa voiture,
ou mettant en joue avec une arme de défense un oiseau qui se sera oublié sur
son pare-brise. Un musicien qui compose pour les sourds, un peintre qui élabore
ses toiles pour des aveugles… partitions et tableaux en langage braille. On n’a
encore rien inventé de tel, n’est-ce pas ? Si ce n’est dans les cauchemars ou
les romans de pure fiction… La frontière entre ce délire et la réalité rétrécissait au fil
des épisodes de ma reconversion. Au long des couloirs de la crèche, je cherchai un grand
escogriffe bedonnant à l’air hautain, et dont le profil, couronné d’une coupe
militaire, s’ornait d’un très long nez. Hélas, je n’y dénichai aucun Adolphe.
Ces classes de dégénérés me semblaient néanmoins receler quelques gosses à la
dégaine assez destroy, ma foi. Toutefois, certains parmi les heureux
élus avaient le regard voilé, comme si l’effet d’une substance illicite en
troublait la profondeur. Ceux-là avaient les cheveux ébouriffés et
gratouillaient en grimaçant les cordes virtuelles d’une guitare imaginaire… Charly aimait tout particulièrement me regarder bosser. A l’heure
des récrés, il me rejoignait et me confiait ses appréciations, sa conception du
travail de couture, prétendant avoir longtemps observé sa sœur qui était du métier.
Parfois, durant les opérations, il mimait les gestes qu’il jugeait plus
adéquats, se permettant sans piper mot de corriger mes sutures mal « ficelées ».
Quelques détails anatomiques allumaient des lueurs suspectes dans ses yeux
pisseux où le vice séjournait en permanence, surtout lorsque je devais recoudre
des plaies mal placées. Sa moustache et sa mèche en frémissaient d’aise. Un
jour, tandis que je recollais les parties génitales artificielles d’un poupon
rose, je constatai qu’une érection déformait son short tyrolien. Je m’étais
presque attendu à ce qu’il ioulât de plaisir. Totalement déplacée, cette
réaction épidermique m’avait profondément écœuré. D’habitude, on refusait les poupons roses, ainsi que les poupées,
d’ailleurs ; mais celui-ci avait été amené par la nourrice du petit-fils
de monsieur le maire. Donc, refuser ce service aurait été considéré par le « papy
bleu blanc rouge » comme un crime de lèse-majesté, et cela aurait
exposé au déficit soustractif le budget d’une crèche dont l’ambition était
d’être attractive. Sur un ton narquois qui en disait long sur sa manière de
raccourcir les débats, Charly donnait toujours son avis sans qu’on le lui
demande. Un sourire carnassier se dessinait alors sur son faciès de fouine, et
on imaginait aisément qu’il était incapable de le dissimuler derrière un masque
mortuaire ou un loup de carnaval post-mortem, tant il en était fier. Je
l’imaginais volontiers préposé à l’organisation d’orgies macabres qui verraient
les croque-morts s’accoupler aux pleureuses à l’issue d’enterrements tristes à
mourir. Haranguant la foule d’excités juste avant que les ébats ne commencent,
il blasphémerait, remuant ses bras de façon saccadée, comme un automate : « On déterre les
morts, on les met debout, on les dépouille de leurs haillons, et on les fait
danser jusqu’à l’aube. Ensuite, aux premiers rayons du soleil, quand la lune
déserte la nuit et que le coq annonce la rosée, ils retournent au trou. On
remet chaque momie dans sa boîte et on espère un nouvel arrivage, pour que la
viande soit plus fraîche. A vos pelles, les gars, et ne rechignez pas à la
manœuvre, j’ai les moyens de vous y contraindre ! Et vous, les filles, rengainez
vos mouchoirs et agitez vos petites culottes au-dessus des tombes. J’ai pillé
les banquiers du Graal, je suis riche, et j’ai les moyens de vous faire valser
avec le diable, n’oubliez jamais cela ! Les scrupules font marche arrière
quand une profanation aboutit à un retour aux sources de la mort : la
pauvreté de l’esprit et la faiblesse du corps. Vous aurez des souvenirs
vibrants, les poches pleines, et la sépulture sera derechef comblée par un
locataire… comblé. Lui-même espèrera une future vibration qui le sortira de sa
léthargie et de sa rigidité cadavérique. Rassurez-vous, tout cela sera mis en
branle et effectué en toute impunité, j’en fais mon affaire, je connais bien le
maraîcher Putain, notre maire. Seuls les asticots auront leur repas sans cesse
différé… ils n’auront qu’à changer de cimetière ! Ces braves bêtes connaissent
le chemin de la bouffe d’instinct ! » Ce pseudo-gamin était odieux. Mais cette
présence encombrante à mes côtés prouvait que j’étais victime d’un traquenard
au sein même du mauvais rêve. Il n’avait rien à faire là, sa place était
ailleurs, en classe avec ses petits camarades braillards. Il fallait que je
réchappe au plus tôt à cette chienlit, et me réveiller ne suffirait
certainement pas. J’en étais intimement persuadé. Peut-être ne dormais-je même
pas, miné par une insomnie chronique, et mon esprit négatif se chargeait de
nourrir mon cerveau en veille d’images noires, le mitraillant de sensations
pessimistes. Et c’est pourquoi je décidai sur-le-champ de
tout tenter pour être viré de cette maison de dingues. Immoralement, je souhaitai
le licenciement comme d’autres s’accrochent à un espoir d’embauche. Mais je me
savais apprécié et n’ignorais pas que la tâche serait ardue. Pour commencer
dans mon entreprise de démolition, d’autodestruction, je cousis une oreille du
lapin que je rafistolais à la place de sa queue. Au lieu de me faire houspiller,
on trouva cela très beau, tout à fait surréaliste et de fort bon goût. Très
chou, craquant, sexy, du grand art, original, touchant, seyant, étonnant,
chouette… On kiffait grave. Tous les superlatifs défilèrent, les plus incongrus en tête de
liste. Charly me surnomma Picasso. Curieusement, j’en fus scandalisé.
Pourquoi ne pas comparer un pétomane à un pianiste virtuose, hein ? Je ne
tardai pas à être obligé de déterrer (?) des trésors de malice pour
« choquer » l’assistance. Ce fut un cauchemar dans le cauchemar qui
me sauva la vie. Le sommeil m’avait quitté mais, de temps en temps, avait pitié
de moi et regagnait son point de départ, tel un boomerang lancé une semaine
auparavant et qui vous revient dans la tronche après un itinéraire détourné de
plusieurs jours. Il aura été reprogrammé par la cible, cependant aucune
empreinte n’aura signé le retour de service. Infidèle, le projectile aura été
manipulé par des mains impies qui auront ourdi une riposte musclée, et on
l’aura lesté de quelques kilos de plomb. Cette arme en forme de bec de flamant
rose est tout sauf un chien, et il ne faut espérer aucune obéissance aveugle de
sa part ! Monsieur Pinal partait souvent visiter des
crèches de banlieue, et c’est sa secrétaire, mademoiselle Anna Graham, qui
s’occupait de tout en son absence. « Quand le chat n’est
pas là, la souris prend la place du chat ! » affirmait Charly, le
sourire se crispant soudain, alors qu’un éclat de vice allumait ses yeux. Un
regard de pédophile, pensai-je. Un matin, je me présentai à son bureau. La porte étant entrouverte,
je n’eus qu’à pousser légèrement le battant pour… En opérant une peluche négligée, j’avais découvert une
bague ; elle brillait si fort qu’elle avait immédiatement attiré mon
attention. J’en avais laissé tomber le bistouri, qui s’était planté
verticalement sur le billard en bois. Elle était nichée au creux du ventre d’un
minuscule lapin dont la fonction devait consister à pendouiller bêtement, accroché
au bout d’une ficelle, au rétroviseur intérieur d’une voiture. Dans mon esprit,
cette pendaison factice évoquait le sordide labeur de ces tendres poneys de manège
qui tournent inlassablement pour amuser la marmaille vagissante. En fait, cela
ne sert qu’à amuser la galerie des mineurs et procure aux parents une
opportunité de quiétude. L’animal en peluche que je traitais égayait sans doute
l’habitacle du chauffeur, mais l’image demeurait triste à mourir. J’ai tout de suite deviné que c’était un piège… maladroit, mais
un piège tout de même. Les doudous ne se nourrissent pas ; et, de toute
façon, cet objet est précieux pour l’apparence d’une femme mais l’est beaucoup
moins au niveau de la digestion. J’entrai prudemment dans la pièce réservée à miss Graham
et refermai le battant derrière moi, évitant le moindre bruit. Quelques minutes
plus tôt, je l’avais surveillée, attendant l’heure de la pause planqué dans un
placard à balais qui puait la poussière à plein nez. Je me dirigeai vers le
bureau et déposai la bague sur le sous-main de la secrétaire. J’étais d’une
honnêteté maladive et tenais à le prouver une fois de plus. Soudain, quelqu’un
entra et fit claquer la porte bruyamment ; je sursautai, me retournai et tombai
nez à nez avec… C’était Charly ! Je le reconnus tout de suite malgré son
visage glabre et sa taille élancée ; son regard me parut différent, plus humain,
moins vicelard. Il avait grandi, vieilli… C’était un adulte maintenant. « La comédie a assez duré ! » hurla-t-il sans
prendre la peine de me saluer. Derrière lui, un enfant apparut, qui semblait
mal à l’aise ; visiblement, il regrettait d’être là. De sa main droite, il
s’agrippait au pantalon de Charly. « Je vous présente mon fils. Adolphe, dis bonjour au
monsieur ! ». Il s’exécuta de bonne grâce, non sans se tortiller quelques
phalanges et cherchant à masquer son embonpoint naissant en rentrant le ventre.
Je l’avais compris ! Son visage rosissait sous l’effort. Il avait un pif
interminable, et sortait certainement d’un bal masqué, car il était vêtu à la
manière d’un général de corps d’armée. Il croisait ses bras dans son dos, tel
un contorsionniste, comme s’il cachait quelque chose. Plus de doute, c’était un
gros timide. « La comédie a assez duré, cher ami, vous avez réussi
votre examen de passage. Vous êtes apte pour la suite des opérations ! » Anna Graham suivie de monsieur Pinal entrèrent à leur tour ; la
secrétaire se dirigea directement vers la bague qu’elle remit à son doigt. Elle
me toisait, ses yeux étaient moins bleus que d’habitude ; je les trouvai
si pâles subitement, comme délavés. Monsieur Pinal me tendit la main ; je la
serrai. « C’est la caméra invisible ou je rêve ? » « Ce n’est pas la caméra invisible, mais effectivement, vous
rêvez ! » Le fils de Charly s’approcha, agita une bombe aérosol sous mon
nez, puis appuya sur un bouton pressoir. Il en gicla un nuage de… de… Un nuage,
point. (Les sanglots longs des violons de l’automne…) On aurait cru qu’il me prenait pour un méchant moustique avide du
sang des mineurs. « Coucou, c’est moi, Dracula-pédophile ! Si vous
avez plus de dix ans, vous ne craignez rien. Sinon vous êtes en danger, car il
me faut du sang neuf, frais, juvénile ! Avec ou sans paille… » Je tombai dans les pommes, tandis que résonnaient à mes oreilles
quelques mots incompréhensibles : Pinal, Anna Graham, Pinal, Anna Graham…
Lapin, anagramme, lapin, anagramme… En surimpression, j’entendais le v de
la victoire du langage morse : ti-ti-ti-taaaaaaaaa… Une ultime vision, celle du petit Charles devenu grand qui plie
le bras droit, le coude au corps, la main ouverte, et j’aperçois le tatouage au
creux de sa paume. Une drôle de croix, la croix gammée des nazis, la svastika
des boches, symbole de la laideur et de la cruauté ! Ensuite il étire son
bras vers le haut, comme un salut romain, ou pour désigner, les doigts serrés,
un point précis de l’horizon qui s’éclaire dans mon dos. Je n’ai pas eu le temps de me retourner ! (… berce mon cœur d’une langueur
monotone… berce mon cœur d’une lang…) Rideau ! ? – EPISODE PRECEDANT
L’EPILOGUE – Une voix me réveilla en sursaut, tonitruante. C’était celle de
mon patron. « Quoi ? Vous dormez pendant les heures de travail ?
Comment osez-vous ? » Je me relevai du plus vite que je pus. « Mais monsieur, je… » « Il n’y a pas de mais ! » J’avais un lapin en peluche dans les bras, le tenant fermement,
comme s’il essayait de s’échapper. Cependant, un infime détail qui avait une
énorme importance me sauta aux yeux : je l’avais étripé
en dormant. Ainsi me suis-je retrouvé dans la longue file d’attente des
chômeurs aux aguets, « prédateur de boulot » face aux « charognards
du taf ». Depuis deux ans, une idée folle trotte dans ma tête, parfois même
elle fait des bonds – une idée déguisée en lapin sans doute –, s’en va,
revient, tel un boomerang. Et si je m’installais à mon propre compte ? Ce que
je fis. ? – EPILOGUE – Un jour, un enfant est venu me voir, tenant une tortue morte dans
une main et une feuille de salade dans l’autre. « Dites, monsieur l’empailleur,
vous voulez bien vous occuper de ma tortue ? » Il ressemblait au petit Charles de mon
cauchemar. Et quand je lui ai dit tout net que je ne m’occupais jamais des animaux
à carapace, j’ai lu dans son regard toute la haine du monde. « Vous êtes méchant ! Je vais l’dir’ à mon
papa ! » « Et c’est qui ton papa, mon p’tit
bonhomm’ ? » « J’suis pas vot’ p’tit bonhomm’, et vous aurez bientôt
d’ses nouvelles ! Il s’appelle Charles Garennes ! » J’en ai eu, en effet… et j’en frissonne encore aujourd’hui. « Anne, ma sœur Anne… » « Non, rien, frangin… y’a dégun ! Juste quelques gabians
qui, oh peuchère, survolent l’Ile Degaby ! Ils caguent en planant, et y’a
d’la poésie dans l’air ! Sinon… non, rien de rien ! Allez zou,
rendors-toi, grand fada ! » Je m’exécutai. Je venais d’être malencontreusement viré de mon boulot. Ejecté
comme un malpropre, un souillon. J’incarnais désormais un serpent venimeux dont
le… |