Ce mardi matin, lorsque notre maîtresse
écrivit au tableau noir avec sa craie au cri strident 64 x 7, et qu'elle
attendit qu’un élève, le doigt en l’air, se propose pour déchiffrer cette
énigme arithmétique, je me portai immédiatement volontaire.
C’était un jour banal au CM2 de l’école Duphémur.
Personnellement, je me repaissais de cet
instant suspendu où tout le monde se sent subitement dans la peau d’un gibier
traqué par un prédateur. Les regards échangés sont analogues à ceux de jeunes
cerfs cernés par une meute de loups affamés – en l’occurrence, là, une louve
solitaire.
Nous étions deux à ne pas craindre la curée.
L’un grâce à son insolence, l’autre à cause de son don muselé… Au premier
abord, on pouvait imaginer que je me sacrifiais, partais au casse-pipe ;
mais, à la réflexion, le but de la manœuvre, c’était avant tout un travail
d’approche. Le monde à l’envers : la proie s’immisçant dans le périmètre
de chasse du grand fauve pour mieux jouer avec lui.
J’avais acheté
Emile Leconte, le matheux de service au nom prédestiné, troquant des photos de
nanas plus ou moins à poil contre son silence à l’occasion de ces exercices
quotidiens de calcul mental. Il suffisait de déchirer la page des petites culottes
sur le magazine « Les 3 Suisses » que ma mère recevait
régulièrement par la Poste. Le coup classique. Je le soupçonnais d’être
amoureux de l’institutrice mais, grand seigneur, je préférai éviter de le
titiller à ce sujet. De toute façon, s’il ne respectait pas notre deal,
j’avais prévu de me servir de l’info pour le faire chanter, ce beau
merle !
Le coquin
se rattrapait par le biais des interrogations écrites car, dans ce registre,
c’était un sacré numéro. Et, tandis que je flirtais avec le sous-sol statique,
il collectionnait les pics statistiques. Il était plus prompt que son ombre,
qui comptait ses pas avec amour et assiduité, gentil toutou à son pépère.
Tel un
combattant privé de campagnes sanglantes et qui moisit, bâillant et se tournant
les pouces, dans sa caserne, je dressai un trio de phalanges vengeresses et
revanchardes vers le ciel, comme si je montrais la lune en plein jour. Ici, le
baraquement ressemblait plus à une couveuse qu’à un « bâtiment » de
guerre appelé à former des combattants. Mais peu importait, car les conflits, désormais
réglementés par l’électronique, ne sont plus du seul ressort des soldats. Cette
classe n’était certes pas un champ de bataille ; toutefois, dans la cour,
les comptes se réglaient à coups de billes et le préau se transformait parfois
en terrain miné, tant les enjeux étaient musclés.
Je me dirigeai vers la cible à la manière d’un missile téléguidé, le
regard rivé sur l’objectif, puis m'emparai de la craie blanche (cette couleur
me donne la nausée) et traçai la réponse en faisant crisser la bûchette incolore
au maximum. J’aimais bien taquiner l'ouie de mes camarades de classe. Ainsi
avais-je la certitude qu'ils étaient attentifs à mes exploits… numériques !
Fidèle à mon habitude, j’écrivis le « résultat » en utilisant
l'alphabet conventionnel :
QUATRE CENT QUARANTE
HUIT !
Et toujours
en majuscule d’imprimerie.
Mademoiselle Prudhomme (quel drôle de blase pour une femme, hein ?)
me toisa alors comme si j'étais un pestiféré et me flanqua illico un
zéro pointé.
L’ovale de
cette note me fascinait et évoquait en moi des rondeurs féminines dont notre
chère (chair ?) maîtresse ne saurait jamais s’enrober, tant elle était anorexique
et masculine. En voilà une, ma foi, qui méritait le nom qu’elle portait !
Heureusement, cela n’est pas toujours avéré, car la prof de philo de mon grand
frère, par exemple, se nommait madame Chauvet et arborait une queue de cheval
hennissant de plaisir dans son dos – une chute de reins que cet étalon soyeux
se refusait à remonter au galop.
Mais, bordel,
ce n'est tout de même pas de ma faute si j'ai une sainte horreur des
maths ! Si ? Les chiffres me font gerber : je n'y peux rien… Point, à
la ligne ! A la télé, quand l’émission « Des chiffres et des
lettres » est programmée, c’est plus fort que moi, je détourne les
yeux lorsque le candidat énumère son score après avoir lancé, empruntant un ton
à la fois fier et enjoué, la célèbre phrase :
« Bon sang, mais c’est
bien sûr ! Le compte est bon ! »
Et
maintenant, je demeure encore persuadé que si, un jour, on me colle un numéro
de matricule dans le dos, j'inviterai ma sœur, qui est couturière, à en broder l’équivalent en
toutes lettres… J'irai sans doute au trou, mais basta ! Porter des
chiffres sur les épaules, c'est plus lourd qu'une montgolfière dont la nacelle
est bourrée d'enclumes. Bonjour le lest ! Même l’image est pesante. Et il
existe des trous ovales.
A l’époque,
je me disais que, plus tard, une fois marié, lorsqu’il serait question de
remplir un chèque (à l’attention de ma femme, qui se sera encore payée une
nouvelle robe), je demanderai gentiment à ma douce et tendre moitié de finir de
le remplir. Tout ce qui est « chiffré » : la somme, la date…
Que
voulez-vous, je suis sentimental et littéraire, moi ! N’en déplaise aux
comptables et autres percepteurs, qui ne comptent que sur eux-mêmes et ne perçoivent pas
la différence…
?
Tant d’années avaient passé, fugaces et inconstantes. Je n’osais plus
les détailler, tant elles furent nombreuses et tant ma mémoire devenait
sélective au gré de l’écoulement du temps. Pas bon, ce décompte-là, non !
Le compte à rebours nous empêche d’avancer, l’esprit libre.
Aujourd’hui, j’écris des best-sellers ; mais il m’avait fallu, pour
en arriver là, être édité à compte d’auteur. Un comble !
J’ai épousé une femme adorable. Le seul hic, c’est son nom de jeune
fille : Mélanie Prudhomme. Oui, bravo, vous avez deviné ! C’est la
fille de ma maîtresse du CM2. Et vous savez quoi ? Emile Leconte s’est aligné
sur le coup, l’enfoiré ! Mais, très vite, je l’ai recadré, lui faisant
miroiter un chantage odieux, un de plus. J’ai un pote inspecteur des impôts et…
Vous m’avez compris.
Le monde
est si petit… et la distance qui sépare le destin du hasard si restreinte que
l’on ne peut la calculer qu’avec des mots doux.
J’avais
rencontré ma future épouse au bal des anciens de l’école Duphémur. Mademoiselle
Prudhomme, qui ne s’était jamais mariée – elle avait donc fauté, la louve
solitaire ! –, n’avait pu y venir et s’était faite représenter par sa
chère (et bien en chair, elle) fifille.
Je me rappellerai toujours la fois où je lui ai demandé sa main, au
restaurant – la main de Mélanie, pas celle de sa maman, voyons. Elle ne m’a pas
tout de suite répondu favorablement, me laissant mijoter une nuit entière dans
la marmite du doute. Mais, le lendemain, je recevais (façon de parler) un mot
écrit de sa main. Il trônait dans la boîte aux lettres tel un message urgent et
précieux. Inestimable au point qu’il aurait souffert si une main impie l’avait
souillé – même en prenant des gants. Elle avait dû le rédiger juste avant que
je ne me réveille et prenne le petit déjeuner en sa compagnie. Elle l’avait
déposé en partant à son boulot. Quel talent de la mise en scène ! C’était
un tantinet théâtral, je le reconnais, mais j’appréciai. Valait mieux cela que
d’aller déclarer sa flamme à la téloche, devant un (quelquefois deux) présentateur(s)
narquois, un parterre de témoins directs tout à fait neuneus et des millions de
téléspectateurs plus cons que nature (présentateur inclus).
Elle s’était
servie de son rouge à lèvres pour griffonner à la hâte sur une feuille de
papier chiffonnée :
15 21 9
Ce n’était évidemment pas le résultat du tiercé de dimanche. Vingt et un
chevaux au départ, c’était plus qu’improbable ! Je mis deux bonnes heures
pour capter la malice de la bafouille démarcheuse. Elle avait
« traduit » les lettres par les chiffres correspondants.
Le 15, c’était la place alphabétique du O ; le 21, c’était le
U ; le 9, c’était… le I.
O U I
Je fus le plus heureux des hommes.
Enfin, une femme sur laquelle je pouvais compter ! Pourtant, quand
on aime, on ne compte pas !
Je ne lui ai jamais demandé comment elle aurait écrit, majuscule ou minuscule,
si elle avait été moins matheuse !
La digne
fille de sa mère… et les formes en prime.