NOTE
DE L’AUTEUR :
Cette histoire se passe dans l’Allier – non, non, pas le
département… la rivière !
Cette histoire coule dans l’Allier !
Relativement longtemps après avoir frayé, maman truite redescendait la
rivière avec ses sept truitounets petiots. Il était clair que, seule,
son surf eût été plus prompt dans les rapides. Les œufs avaient éclos une
semaine plus tôt, en amont, et la plupart avaient déjà été gobés par un
ogre des torrents. Furent à déplorer de nombreuses pertes prématurées qui
réduisirent la pseudo-couvée aux stricts « minis-mômes ». A
leur naissance, ils ressemblaient tous aux yeux des nounours d’antan. Les comparer
à de minuscules bulles eût été si léger de ma part qu’ils seraient remontés à
la surface, s’exposant aux maraudeurs fans d’omelettes. Et ce texte n’aurait
pas lieu d’exister, condamnant son auteur à la disette de la feuille blanche.
Par contre, les assimiler à des billes eût roulé la vérité et, par conséquent,
votre serviteur dans la farine.
(Bon,
d’accord, je reprends le fil de l’histoire au fil de l’eau…)
Ils
évoquaient le caviar… mais en plus vivants. Et, surtout, ils ne donnaient pas
l’impression d’avoir trempé dans l’encrier d’un écrivain du siècle des
romantiques. Désormais, c’est à des spermatozoïdes géants que l’on pensait en
les observant. Et si on était plus poète que comique, on affirmait qu’au
premier abord, leur aspect s’apparentait à de microscopiques comètes. Ce qui
était plus logique, car tout un univers secret squattait cette flotte
campagnarde où, entre deux rivages de terre, cohabitaient plusieurs races
d’eau. Tour de Babel animalière ayant, paradoxalement, essaimé là où l’Arche
de Noé aurait pu sauvegarder des couples d’humains sans frontières…
Aujourd’hui, il leur fallait se dégourdir un peu le fuseau écailleux,
ces ados arc-en-ciel fendant l’onde, mais juste pour frétiller de la
queue avant de trinquer à l’occasion de cette randonnée méchamment
arrosée. Ils devançaient leur mère puis faisaient subitement (sèchement ?)
volte-face de concert et remontaient le courant jusqu’à elle, agitant frénétiquement
leur gouvernail, qui les propulsait en s’ouvrant à la manière d’un éventail.
Ils fantasmaient tellement sur leurs lointains cousins issus des bas-fonds
sous-marins, qu’ils en arboraient jusqu’à leurs stigmates squameux. Toutefois,
eux, ils s’étaient mis tout naturellement au régime sans sel. Pas encore
sauvages, les alevins de la « dame poiscaille », non… juste un chouia
sauvageons !
Les
histoires salées, les récits de récifs et les contes de féeriques plongées dans
la Grand-Mare Salée leur parvenaient aux ouïes par l’intermédiaire de
ces télépathes de canards. Ils les tenaient eux-mêmes, messagers de haute
voltige, d’une volubile bernache au cou roux, clandestine au sein d’une escadrille
d’oies cendrées qui avaient croisé, lors de leur migration, un nuage de
mouettes rieuses. Bavardes, elles leur avaient narré ces élucubrations
poissonnières en ralliant des régions plus chaudes, dans le sud de la France,
du côté de Marseille, afin de s’y nourrir décemment – dans les déchetteries,
par exemple, les ports… Parfois, accommodant les potins à la sauce cancan, un
« bec en queue de castor » plus taquin que les autres s’ingéniait à
effrayer les bancs de truitounets petiots en leur rapportant, falsifiés,
les propos des palmées océanes.
« Un jour, les
mouettes passeront par ici, exprès pour goûter votre chair, histoire de
vérifier si vous êtes toujours aussi fades. Allez savoir… peut-être
amèneront-elles de l’eau de mer pour vous saler la couenne avant de vous becqueter !
Et puis, bon sang, cessez un peu de sniffer de l’eau minérale ! Sinon, à
force, votre peau va se décolorer, puis se décoller comme une moquette mitée !
Ou alors, mieux, tiens, augmentez donc les doses de Pastis ! »
Et il
repartait en ricanant telle une crécelle rouillée, fier de son effet et
persuadé qu’il méritait pour cela les palmes académiques !
Madame
Salmona Fario avait jadis fauté avec un saumon balafré que tout le monde
montrait de la nageoire, tant il avait pas mal bourlingué en eaux troubles, au
fil des courants alternatifs de fleuves plutôt mal fréquentés. Il se nommait
Queutard… Raymond Queutard. Il était bagué et, tout jeune, s’était fait tatouer
sur le ventre en langage morse :
En prenant
de l’âge, il avait essayé d’effacer « vers de vase », se
frottant contre un tesson de bouteille qu’un campeur négligent avait jeté à la
baille, pour remplacer le trio de mots par une unité plus forte :
Il s’était
très tôt expatrié en Norvège, où il passait ses journées à buller dans les
fjords. Mais, comme il avait trop fumé là-bas, il avait dû, pour se soigner,
rentrer en France, car les eaux y étaient réputées moins… frigides… et
les brumes matinales mieux… filtrées.
C’était un
couple un tantinet contre nature ; heureusement, le métissage n’effrayait
plus la gent écailleuse que l’on croise couramment au domaine d’Entreberges.
Au contraire, ici, il n’était pas rare d’assister à des alliances que d’aucuns
eussent jugées honteuses en des temps anciens et pollués : un gardon avec
une ablette, un chabot avec une loche… Ce sectarisme était plutôt réservé aux
poissons de mer, surtout en Méditerranée.
Le beau
Raymond arborait une cicatrice profonde sur la caudale, vestige d’une vilaine
morsure, et n’en était pas peu fier, se vantant même d’avoir été ferré par un
gros ours gauche qui l’avait aussitôt relâché dès son premier réflexe
d’autodéfense. Huileux, il lui avait filé entre les pattes, évitant d’être
harponné par les griffes aussi acérées que des sabres. Hélas, il n’avait su
comment se garder du coup de gueule porté à l’aveuglette par le plantigrade
pataud, tandis qu’il tentait de récupérer en catastrophe un repas trop fuyant.
Par la
suite, le bellâtre d’entre deux eaux avait lâchement quitté la future maman
truite pour « Sirène », qui était évidemment plus jeune – donc
plus menue –, et venait d’être élue Miss Cours d’Eau.
Pour l’instant, peuchère, elle n'avait plus
beaucoup d’énergie, la pauvrette ! La ponte l'avait épuisée, et elle était
si affaiblie qu'un vairon aurait pu la titiller sans qu'elle ne bouge une
écaille pour se défaire de l’insignifiant malotru. Sept jours s’étaient écoulés
sous les ponts de sa lassitude et elle accusait le coup, souffrant toujours des
séquelles de son accouchement à répétition – une véritable chevrotine !
Mais là, franchement, quelle terrible humiliation ! Un poisson mahousse
armé jusqu’aux dents effrayé par un freluquet à la gueule aussi inoffensive que
les gencives d’un nourrisson humain ! Tout juste plus volumineux que ses chers
bébés fuselés et déjà joliment colorés pour leur âge... Un comble, ma
foi !
Elle avait tout juste la force d’ouvrir ses
magnifiques yeux globuleux et de remuer la queue pour filer dans l’onde, se laissant
caresser au passage par les rares herbes aquatiques qui poussaient entre les
cailloux vaseux dont l’agencement anarchique balisait l’Allier, la rivière
alliée. C’était délicieusement sensuel et, par courtes plages de temps, cela occultait
ses soucis physiques l’espace d’un soupir. Elle simulait de brèves pauses afin
que ses alevins puissent s’amuser tout leur saoul ; mais, en réalité, le besoin
se faisait sentir de reposer ses propres organes moteurs.
Elle ne se plaignait pas trop car, jadis,
elle avait été longtemps fiancée à un omble chevalier, un seigneur influent des
affluents qui avait connu pire. Respectant sa mémoire, elle avait juré de ne jamais
pleurnicher, de s’interdire de joindre ses larmes aux gouttes de rosée qui, à
l’aube, perlent la surface de son territoire aqueux. Ainsi, pour éviter le coin
particulièrement glauque d’un cours d’eau douteux, il avait rencontré un
brochet de fort méchante humeur à quelques brasses coulées à peine d’une rive
joliment herbue. C’était un piège savamment ourdi par le barracuda des
rivières. A la suite d’une escarmouche musclée, la vie du sieur chevalier
s’acheva en fines lamelles, que d’autres prédateurs moins bodybuildés consommèrent
avec plaisir, goujons, perches… On ne refuse pas ce qui vous tombe tout cuit du
ciel, n’est-ce pas ? Il serait surréaliste de prétendre le contraire. Du
sang bleu se dilua au gré des risées grises…
Salmona, la « dame poiscaille »,
se devait de songer au pire avant de pleurer le meilleur. Mais sa décision
était prise, inéluctable ; sans elle, ils ne survivraient pas, alors…
Mieux valait précipiter les choses après avoir simulé une promenade en famille.
Elle se
souvint de Célestine Arcana, une amie d’enfance qui s’était récemment fourvoyée
dans un bassin de pisciculture où de stupides bipèdes braillards se régalaient
de capturer des proies frétillantes sans opposition. On l’avait enrôlée
soi-disant pour son talent naturel, et elle s’était jetée à corps perdu dans le
mirage du vertige. Perchée en haut de l’affiche sans avoir, au préalable,
grimpé les échelons, elle atteindrait le nirvana sans s’allonger sur la
moquette. Pyromane des essences, elle se voyait déjà brûlant les planches
devant un public de carpes béates d’admiration et incapables de rester de bois
devant un tel buisson ardent. Il signor Carpe Diem, le rabatteur, avait
déniché l’oiseau rare qu’il comptait enfermer dans un bocal doré, et son chef,
Franck Schubert, se chargerait de trouver la clef pour l’empêcher de s’envoler
de ses propres ailes. Une truite arc-en-ciel qui se décolore en public,
quel pied ! Ses capacités d’artiste suffiraient assurément à la hisser à
la cime du cadre où elle se mirait nue, ou à arpenter le plancher des tanches,
dévêtue de ses écailles intimes. La chute n’en fut que plus dure !
On l’avait
pourtant avertie qu’il y avait un risque, que c’était un traquenard… Un
recrutement masqué dans le but de peupler d’abondance la lie des marais de
stupre. Roulées comme des Gitanes, des femelles écailleuses au vocabulaire de
Gauloises y faisaient les cent pas dans l’attente de clients fortunés aux dents
longues et à la moustache avenante, à l’image des sires silures. Fumées jusqu’à
l’ultime goulée, ces ravissantes morues d’eau douce avaient été débauchées par
un maquereau tout droit sorti d’un fleuve perverti semblable à celui que
fréquenta le père virtuel des sept truitounets petiots de madame Salmona
Fario. De très jeunes pêcheurs d’opérette s’y réunissaient pour la curée. Au milieu
des truites d’élevage, Célestine paradait, minaudant sans se douter qu’une
horde d’hameçons étaient là spécialement pour elle… pour l’embrocher puis la
faire rôtir à petit feu à la manière d’une sardine sur un barbecue. Des
sun-lights qui ébouillantent après avoir aveuglé. Ensuite, ne reste de ces
stars de pacotille qu’une arête fine et longue, juste bonne à curer les caries
des clochards à deux pattes.
« Les
Ferrées de l’Arène », ce n’était pas une piscine pour la culture des
salmonidés, non… c’était un abattoir ! Et l’amie de Salmona s’y était
égarée et en avait perdu la vie pour avoir cherché à remonter le courant trop
vite et trop haut.
Ce jour-là était jour de fête votive à
Langogne, en Lozère, et un concours de pêche avait été organisé par le curé, le
Père Burnet, lui-même pêcheur devant l’Eternel. Le soleil n’avait pas encore
atteint ses chaleureuses hauteurs, se comportant en voyeur ; embusqué derrière
une brume matinale, il zieutait le panorama par le gros bout de la lorgnette.
S’égosillant au loin, un coq annonçait à tue-tête qu’effectivement, il était
grand temps d’entamer l’escalade vers le sommet de son mât de cocagne, histoire
d’éclaircir le débat et de donner du lustre à la nature.
Au bout des
hameçons crochus, pointaient des vers appétissants qui se tortillaient en vain, invertébrés
contorsionnistes refusant leur statut d’appâts de choix. Un type muni d’une
canne à pêche stationnait tous les deux ou trois mètres, attendant patiemment
l’alarme tant souhaitée, le léger tiraillement au bout de la ligne qui prendra
par la suite de l’ampleur, se transformant en tsunami d’eau douce. Souvent, les
plus maladroits
s'emmêlaient les fils, et cela débouchait invariablement sur de violentes
disputes, des bagarres avec force coups de gaules. Une fois, un balourd ventripotent
s’était retrouvé à la flotte avec son vivier vissé sur la tête ; on aurait
dit qu’il avait un saladier enfoncé jusqu’aux yeux, masquant son crâne d’œuf –
une moumoute flottait à une brassée du drame aquatique. Des noms d'oiseaux
fusaient ; mais les authentiques ne réagissaient pas ; impassibles,
ils demeuraient planqués, muets, blottis dans les branches des arbres témoins
et observant le pitoyable manège d’un œil méprisant, parfois des deux. Ils
n’allaient tout de même pas sourciller et ouvrir le bec chaque fois qu’un
humain créait un nom de volatile dont la phonétique rappelait vaguement le
leur :
« rosse de
gnole ! » ; « pince-caleçon ! » ; « chardon
déshonoré ! »…
Les
libellules avaient replié leurs ailes, évitant les salves dévastatrices des
fils volants, coups de fouet qui, singeant la DCA, auraient pu les déquiller.
Les martins-pêcheurs s’étaient calfeutrés dans les saules pleureurs, les plumes
dressées telle une chair de poule à la vue du strip-tease de tous ces vers de
vase. Ce n’était pas encore l’heure des mouches… un tour de cadran à attendre
avant d’éternuer… Oui, éternuer, puisque les truites mouchent au
crépuscule. De concert, les grenouilles et les crapauds s’étaient tus ;
ils avaient rejoint leurs refuges souterrains, fuyant leurs rabanes flottantes,
les nénuphars, pour sauter s’abriter sous des feuilles mortes enterrées par
l’érosion des vents. Aimablement, en passant, les batraciens alertaient les
lombrics, qui déguerpissaient ventre à terre, se rapprochant du magma en de
lentes reptations fouisseuses. Une buse observait la scène et son cri rauque de
rapace fourbe évoquait celui d’une hyène. Oscar Goth et ses légions de limaces
noires, mégères inapprivoisées toujours aptes à baver sur leurs voisines,
avaient déserté le champ de bataille que des bottes impies avaient investi.
Un pêcheur fut gravement blessé par un
fouetté de canne ; un autre vit son propre hameçon se retourner contre
lui. Il était planté dans son nez, qu’il avait rouge et proéminent, juste à la
commissure des narines, comme si l’homme affichait un signe tribal. Un percing,
pour être moderne, c’est clair. Une agrafe qui cicatrise un trou de mémoire –
la mémoire de toute une civilisation – et joue au douanier barbare en cas
d’affluence morveuse. Cela lui donnait un air bovin… il avait également la chanson.
« Je
me suis ferré par les cornes. Pas étonnant… je suis né sous le signe du taureau
et ma femme me trompe avec un vacher ! »
Il était si
bête qu’au village voisin, à Pradelles, en Haute-Loire, on l’avait surnommé « le
chevesne de cocu ».
?
(Bon, ici, l’auteur, votre serviteur,
décontenancé par la tournure que prennent les événements, décide à contrecœur
d’exclure de cette lecture les amateurs de happy end !)
?
Et oui,
madame truite avait décidé de se débarrasser de ses truitounets petiots,
car elle n'avait ni les moyens, ni la force nécessaire pour les nourrir tous.
Les précédentes disparitions successives qui avaient délesté son livret de
famille, effaçant des pages entières, étaient quelque part les bienvenues. Elle
entrait dans la peau d’un serial killer qui constaterait, déboussolé, que ses
victimes se donnent la mort à tour de rôle devant lui, comme averties par une
entité prônant le suicide au détriment du crime. Et cette euthanasie
collective, en fait, allégerait sa conscience au lieu de le frustrer. Surtout
par rapport à ce travail de destruction auquel il s’attèle, s’octroyant ce
droit (ce devoir ?) en qualité d’Elu de Dieu. La nature était
quelquefois si impitoyable… Elle était capable de rendre les prédateurs impuissants
et les proies victorieuses par abandon !
Au fil de
l’eau, Salmona Fario indiquait à quel asticot ses alevins préférés devaient
mordre : « Toi, ici ! Et toi, là ! Non, pas toi… toi plutôt !
Pas celui-ci, voyons ! Celui-là ! Il est dodu… comme tu les aimes ! ».
Sur la berge, les pêcheurs étaient alignés
tel un peloton d’exécution à l’heure du jeu de massacre, et elle s’autorisa à
imaginer une rangée d’épouvantails similaires sur la rive d’en face, et ces
crétins se fusillant (presque) à bout portant. Mais qui règlerait leurs comptes
aux futurs orphelins. Friture au bout d’une ligne, quelle belle mort pour des
sauvageons !
Ainsi, elle
parcourut
péniblement toute la longueur de l’itinéraire qu’elle avait mentalement programmé.
Et tous ces mecs qui avaient la gaule, avec ce regard de tueur, de
castré ! Rien de ludique là-dedans, non ! Aucune femme ne participait
à cette kermesse funèbre, et elle n’en fut pas surprise.
A
l’origine, elle avait calculé qu’un ultime voyage vers la source l’aurait trop
usée et elle n’était pas du tout assurée d’y croiser des pseudo-hommes
sévèrement gaulés. Arrivée à l’endroit où l’Allier épouse le Chapeauroux
pour former une sorte de baguette de sourcier, elle était complètement épuisée et libérée
une seconde fois du fardeau de ses enfants. Mais là, sa progéniture était en
partance pour l’au-delà des écailleux, et non pour le soleil, lorsque les œufs
tapissent en grappes le lieu de ponte. Après avoir suivi le lit de l’affluent
sur soixante-dix mètres, elle jugea préférable de se coucher sur un fond sablonneux
afin d’y reposer en paix.
Enfin !
Elle
soupira, et ses ouïes s’entrebâillèrent mollement. Petit à petit, elle
gîterait, se penchant dangereusement du côté où cette rivière sans retour
l’emporterait à jamais.
Puis, elle
ne sut trop pourquoi, Salmona songea aux pêcheurs qui s’apprêtaient à remonter
des prises interdites par la loi, tant elles étaient minuscules, dérisoires.
Pour une fois, les voilà accomplissant une bonne action : éviter à des chérubins
de se métamorphoser en diablotins à cause d’un manque trop flagrant de
ressources ! Et si l’un d’eux trichait, il serait puni par les gendarmes,
qui veillaient au grain, le képi enfoncé jusqu’aux oreilles. Le concours deviendrait
alors un jeu dangereux. Et puis, tous ces ogres chaussés de bottes de sept
lieues uniquement pour enjamber une rivière, c’était d’un grotesque à
faire peur ! A faire fuir ! Et tout ce caoutchouc gaspillé, alors que des
tongs auraient suffi !
Elle émit
quelques bulles – les dernières –, ouvrit sa gueule puis la referma, enfin
soulagée. Mieux valait mourir déshéritée que devenir SDF, entraînant ses gosses
dans la honte d’être pauvre. Ses magnifiques yeux globuleux se fermèrent pour
toujours. Avant de nager sans battre des nageoires vers le paradis des sirènes
d’eau douce, sa vie défila sur l’écran géant de son regard définitivement clos.
Son grand-père lui chantonnant La Truite de Franz Schubert (le
vrai) ; son septième frère qui, dans les Gorges du Tarn, pour fuir un braconnier,
avait chuté du haut d’une cascade et s’était écrasé, en bas, sur un rocher
affleurant ; Raymond Queutard, ainsi que ses nombreux amants de passage,
en aval et en amont ; presque toute sa famille détruite (?) par des
« perches tendues »… Le triste lot d’une vie de poisson royal et si
prisé par les mauvais sujets.
Elle se
donna la mort comme elle s’était donnée à Raymond, le saumon balafré, dont elle
n’apprit le véritable nom qu’une fois qu’il s’en fût allé voir ailleurs si les
carpes bâillaient réellement aux corneilles.
C'était
l'ultime voyage de Salmona Fario, de maman truite, et ses sept truitounets
petiots avaient eu affaire aux sept pêcheurs capitaux !
Nés sous le
signe du poisson, morts sous le signe de l’injustice, pêchés sans même avoir
péché…
La nature
et sa logique amère… Surtout lorsqu’un animal a des réactions humaines. Et que
le chiffre 7 porte malheur !
AVEU DE L’AUTEUR :
L’auteur est triste ; l’auteur a versé six
larmes ; l’auteur les a comptées ; l’auteur s’apprête à liquider LA
SEPTIEME ; l’auteur l’a laissée tomber ; l’auteur…
L’auteur jette l’éponge après avoir jeté l’encre !
Ce n’est pas pécher,
Seigneur !
Amen !