SANG BLEU |
Sacrebleu,
on aurait pu croire que j’avais tout ! Né avec une cuillère d’or dans le
bec.
Des quartiers de noblesse, à faire pâlir d’envie les
héritiers de la plupart des cours européennes : les aïeux de Père ayant
escorté le Saint Roi en croisade, suivis à une courte encablure par ceux de ma
Mère… L’usage veut d’ailleurs qu’on utilise notre nom de famille pour qualifier
l’authentique aristocratie.
Morbleu ! si vous aviez vu
la collection d’armes de mon Père !
Epées, sabres, casse-tête, à
rendre jaloux n’importe quel monarque ! Pour vous donner une idée, il
possédait trois armures pour lui tout seul. Dont une d’apparat en argent,
tellement incrustée d’or et de pierreries, tellement massive et lourde qu’il
fallait deux hommes pour l’en sortir. Un soir de beuverie solitaire (célébrant
une joute vaillamment remportée), il s’était étendu sur un sofa dans ses
appartements, et n’avait été relevé que quatre jours plus tard quand Mère,
rentrant d’un week-end prolongé, s’était inquiétée de ne pas le voir. C’était
aux environs de Pâques, elle accomplissait chaque année une courte retraite
dans la petite abbaye d’une ville d’eau provinciale (réputée pour sa thalasso),
cela lui permettait d’accorder les R.T.T d’usage à ses chambrières ainsi qu’aux
valets de mon Père, sans nuire à son train de maison. A son retour, s’étonnant
des chevaux piaffant, tout harnachés, à l’écurie et ne trouvant pas son
Seigneur et doux Maître, elle s’était mise à sa recherche pour le découvrir
enfin, prisonnier de son carcan précieux, dessaoulé, affamé et furieux !
La
fortune de Mère était également significative : on assurait son coffre de
bijoux au poids et ses sautoirs de
perles au mètre. C’est vous dire ! Quant à la demeure familiale, c’était à
l’avenant, donjon de 450 m2 - classé monument historique - cerné de douves
profondes (aux carpes fort renommées), pourvu d’une terrasse paysagée et
jouissant d’une vue exceptionnelle sur un parc richement boisé, giboyeux à
souhait. Un personnel nombreux et stylé : dès mon plus jeune âge, je
disposais d’un laquais, d’une gouvernante et d’une nourrice, jeune et jolie
normande dotée d’un 105 C (dont le souvenir réjouirait plus tard mes insomnies
adolescentes).
Ma tendre enfance avait déroulé dans un rêve mes
bienheureuses journées de rejeton unique, choyé par des parents modèles, (si
l’on excepte quelques scènes provoquées par d’infimes infidélités paternelles).
Mais
reprenons au début… J’avais été baptisé dans mes premières 24 heures. A cette
époque une mortalité infantile élevée obligeait tout parent bien pensant à
souscrire sans tarder cette police d’assurance sur la vie éternelle.
Il y
avait une tradition ancestrale dans la famille de mon Père : nommer
« Barbe » la première fille d’une fratrie. Or, Mère, avant ma
naissance avait subi plusieurs fausses couches, au point d’envisager un
traitement hormonal lourd, voire même une procréation assistée. Elle fit donc
un vœu promettant à la Sainte de donner son prénom à son premier enfant né
viable quel que soit son sexe. Je fus celui-là !
Il faut
expliquer que mon ancêtre Robert Bleu (Bleu de Re-de de - mais chut, discrétion
oblige - je ne divulguerai ni notre nom complet, ni nos titres), grièvement
blessé lors de la deuxième croisade, traversait l’Europe moribond sur un char à
bœufs mené par ses gens. Arrivant à Nicomédie, son état empira brusquement. Son
escorte au désespoir, alla déposer son seigneur « quasi-défuntant »
sur l’autel érigé dans le mausolée de Sainte Barbe, afin de pouvoir l’enterrer
ultérieurement dans la parcelle de terre chrétienne entourant le monument. Ce
pieux devoir accompli, ses compagnons s’octroyèrent un peu de bon temps allant
visiter quelque accorte ottomane afin de goûter à la chaleur humaine de ces
brunes pulpeuses et aux douceurs épicées de la cuisine locale !
Quelle ne
fut pas leur stupeur au lendemain, rentrant dès potron-minet, de découvrir
Robert Bleu, frais et dispos, miraculeusement remis de ses blessures !
Depuis lors, tous les Bleu de France et de Navarre vouèrent un culte sans
faille à la Sainte.
J’étais
donc garçon et Barbe !
Le fait
de porter un prénom féminin ne commença à poser problèmes que plus tard, lors de mon inscription en primaire.
Vous connaissez les pesanteurs de l’administration ?
Il se
trouve que mon prénom créant une confusion, m’avait fait inscrire comme enfant
féminin sur les registres paroissiaux. Dès qu’il fut alerté, mon père déposa
aussitôt un recours. Son avocat le prévint alors que « ça » risquait
d’être long !
Dans
l’immédiat, il y avait deux choix : perdre ma place dans l’école réputée
où j’étais inscrit, soit entamer ma scolarité dans la section féminine de
l’établissement.
Une école
de filles ! Corbleu, j’avoue ma contrariété ! Si j’avais été un peu
plus vieux, j’aurais pu y trouver quelques avantages, mais à huit ans, on est
un peu naïf. Heureusement dans ces années-là régnait ce qu’on appelait la mode
« unisexe » qui ferait également fureur quelques siècles plus
tard ! Garçons ou filles, portions alors le cheveu en coupe «
au bol » plus ou moins longue, un ample sarrau sur des braies en
bloujine (c’était un coton assez grossier tissé dans le sud du pays).
Ma
Grand-Mère raillait qu’ainsi on ne pouvait différencier les pommes des poires,
que dans son temps à elle, vertubleu, ça ne se serait pas passé comme ça !
Bref, si
l’on excepte ce souci identitaire, mes années de primaire se passèrent le mieux
du monde. A l’institution, j’étais le meilleur en maths, adroit de mes mains
j’avais appris sans peine à broder et obtenais des notes excellentes en
économie domestique. Pas très bon en teuton je raflais en revanche tous les
premiers prix de saxon !
Durant
les week-ends et les vacances, chez mon père je chassais, maniais les armes, me
battais avec tous les pages du château. J’y rencontrais aussi le psy qui me
suivait à titre préventif. J’étais donc plutôt épanoui pour un garçon de mon
âge.
Or,
pendant ce temps-là mon dossier traînait… s’égarait même parfois !
Il
manquait l’imprimé D-7-45 modifié par la circulaire 603, mais personne ne
pouvait me le délivrer. La sage-femme qui m’avait mis au monde ayant pris une
retraite anticipée pour suivre son époux, un lombard rentré au pays.
Quand je
fis mon entrée dans le secondaire, mon dossier divaguait toujours entre divers
tribunaux, maisons de justice et greffes paroissiales, sans que quiconque se
décide à me reconnaître comme mâle de chez mâle !
Ah le
secondaire ! C’est là que mes ennuis commencèrent ! En rien de temps
les filles les plus garçonnes étaient passées des braies-baggies au hennin
perlé, du bloujine au satin-broché… Elles faisaient des concours de décolletés
et de finesse de cheville.
Moi, je
commençais à faire tache avec ma voix qui muait, mes poils aux pattes et ma
barbe naissante. Aliénor, meneuse d’une bande de péronnelles, entreprit de me
pourrir la vie. On ne m’appelait plus que « Barbe, la
bien-dite » !
Mère
faisait des pieds et des mains pour m’obtenir une chambre seule. Le dortoir
devenait un enfer, car c’était à qui essaierait de me tâter le poitrail quand
j’étais en chemise pour voir si « ça » poussait.
Irrémédiablement
et pour cause, je restais plate comme une galette.
Un jour
Frédégonde s’est avisée que je n’avais jamais mes « affaires» mes
«débarquements albionnais » mes « glin-glins » (ces trucs qui
sonnent une fois par mois)… qu’en aucun
cas je ne manquais la gym ni les cours de natation dans le bief plutôt frisquet
réservé à l’école. Je me suis fait traiter de future bréhaigne et des filles
ont dit à leurs parents que j’étais… enfin… Comme Amandina Lyre, l’actrice bien
connue dont certains pensaient qu’elle aurait mieux joué Roméo que
Juliette.
Je
souffrais même le week-end puisque Mère m’imposait alors une esthéticienne qui
me passait la peau à la pierre ponce afin d’en affiner le grain et réduire la
pousse du poil. Je commençais à maudire Père et Mère ! Sacrebleu !
Pourquoi ne m’avait-on pas prénommé Godefroy – comme le cousin Bouillon ou
Jean-Eudes ?
La
couturière et la corsetière m’assaillaient, elles aussi, tentant pas un jeu
subtil de baleines et de renforts d’atténuer ce que j’avais ici pour augmenter
ce que je n’avais pas là ! Ma vie devenait une torture, je ne voulais plus
aller à l’école, mais Père, espérant secrètement que je finirais échevin de la
ville me répétait « passe ton bac d’abord ! »
Appuyé
sans réserve par Mère qui souhaitait que j’étudie ensuite chez Robert de
Sorbon !
Un enfer
je vous dis !
Le lundi
je retrouvais mes tortionnaires, qu’allaient-elles encore inventer ?
Le
dernier trimestre se passa mieux… Frédégonde ayant accusé Hermeline (dont elle
jalousait les boucles blondes) de pratiquer la sorcellerie, on se lassa un peu
de moi, Je n’en demandais pas plus… Les filles étaient très occupées car la
question appliquée à Hermeline était publique et les distrayait fort. Mais
elles se lassèrent de cela aussi, quand on prouva qu’Hermeline avait la marque
de Satan, elle fut condamnée au bûcher et elles dirent toutes que c’était
dégoûtant ! Il n’y en eut que deux ou trois qui se déplacèrent pour aller
la voir cramer !
Mère,
commençant à fouetter de la tournure que prenaient les événements, essayait de
convaincre Père de m’envoyer dans un pensionnat chic en Helvétie.
La date
de l’examen approchant, j’obtins de rester au château pour mes révisions.
Dans ce
temps là, on passait le Bac (Base d’Acquis Culturels) en trois parties, les
réformes Napoléon n’interviendraient que plus tard.. J’eus une moyenne plus
qu’honorable en grec, une mention très bien en latin de cuisine, dont
aujourd’hui encore, je ne suis pas peu fier. Et un 18,75 sur 20 en maths
coeff.5, j’avais donc des points d’avance pour la deuxième partie. Ça me
permettrait peut-être d’alléger mes cours, de me faire plus rare au bahut.
A la
remise des prix, en juillet, juste avant les vacances, mes Père et Mère se
pavanaient au premier rang. (Les parents étaient placés en fonction du classement
de l’élève). Mère reconnut dans la mère d’Aliénor. assise quelques rangs
derrière une ancienne compagne de pension. Aliénor aurait pu être brillante
mais c’était une flemmarde qui déclarait à qui voulait l’entendre qu’elle
détestait les maths – pour mémoire coefficient 5 – Ceci explique que ses
parents se trouvaient au sixième rang pendant que les miens bichaient au
premier ! Je voyais bien Mère adresser moult courbettes vers l’arrière et
j’avoue que ça m’inquiétait beaucoup. Parbleu, j’avais raison de m'alarmer !
A l’issue
de la fête, Mère invita Aliénor et ses parents à notre garden-party du 15 août.
Je
craignais le pire et la suite des évènements me donnerait raison.
A la maison j’étais Barbe Bleu (de et re-de
de) jeune seigneur du château. Comment Aliénor appréhenderait-elle cette
métamorphose ?
Je
commençais à échafauder une histoire de jumeaux dizygotes qui aurait été
plausible à condition de m’exercer à changer rapidement de vêtements afin de
tenir les deux rôles.
Mais pour
le jour en question Mère m’obligea à m’habiller en jeune prince, elle insista
même afin que je laisse croître un fin collier pour orner mon menton. Les
parents d’Aliénor étaient conviés avant les autres invités et Mère les mit
au parfum !
Ventrebleu,
quel changement !
Aliénor
me reluquait avec des mines de chatte gourmande, j’étais plutôt beau gosse et
l’un des plus riches partis du royaume. Je pense que c’est ce jour-là qu’elle a
décidé de m’épouser !
Il
fallait la jouer fin ! Encore deux ans d’études pour valider mon Bac. J’avais
envie de tâter du barreau, énervé que j’étais des lenteurs juridiques de mon
affaire. Peut-être arriverais-je à faire bouger les choses de l’intérieur, il
me faudrait faire mon droit. Et là, pas de problème puisque comme chacun sait
les universités sont mixtes ! De plus j’espérais que mon état civil serait
enfin rétabli.
Fin août,
Aliénor et moi nous fiançâmes, Mère avait organisé superbement les
choses :
Les
promesses de fiançailles reçues par l’évêque, en présence des familles au cours
d’une messe de minuit célébrée dans la chapelle du château, éclairée de mille
cierges, ornée de cent bouquets de roses blanches une pure merveille !
Mère avait toujours été très douée pour le décorum ! Un banquet somptueux.
Un bal. Une myriade d’invités du meilleur monde. Et des cadeaux ! Nous
aurions pu ouvrir au moins dix boutiques !
Dès la
rentrée d’octobre, les choses changèrent considérablement ! Toujours
officiellement fille, mais promu « meilleure-amie » d’Aliénor, ce qui
impliquait un confort très appréciable. Persona-grata… intouchable dans le bon
sens du terme… je pus travailler dans une paix royale. L’attitude d’Aliénor à
mon égard manquant parfois de légèreté, certaines méchantes langues de la
classe jasaient, lançant des rumeurs ridicules à notre endroit. Mais l’année
passa sans drame majeur.
Je dois
simplement signaler l’arrivée d’une petite nouvelle : Camilla blonde
albionaise qui vola instantanément mon cœur ! Prudent, sachant combien Aliénor et son âme damnée Frédégonde
pouvaient être dangereuses, je feignis la plus grande indifférence envers
Camilla, allant jusqu’à me gausser copieusement un jour qu’elle avait une
poussée d’acné juste sur le bout de son nez, (adorable même tout emboutonné) !
Je
terminai l’année avec encore plus de lauriers que lors de la précédente.
La
question se posa alors pour moi de valider mon bac ric-rac avec les notes déjà
obtenues ou de faire la troisième année afin de briguer une mention qui
m’ouvrirait les portes des plus prestigieuses universités de royaume. Mère
était pour cette solution, j’étais encore bien jeune et elle craignait toujours
une possible nouvelle croisade, (les escholiers étant maintenant dispensés
depuis la désastreuse affaire de la croisade des enfants). Père en revanche m’aurait bien vu intégrer
les Gardes Royaux pour deux ou trois ans.
Quant à
moi, j’entrevoyais deux avantages à étudier une année de plus : Repousser
mes épousailles d’autant. Le second avantage avait les plus jolis yeux bleus du
monde et calquait le scénario bien connu de « A nous les petites
Albionaises ! »
Seulement
voilà…
Peu de
temps après l’épiphanie, je reçus enfin l’acte me rendant ma qualité de garçon,
j’étais définitivement : Barbe et garçon ! (Barbe Bleu de re-de de
mais chut !)
Mère
organisa une fête magnifique, et Aliénor commença à être collante. Très
collante ! Inutile de vous dire que dans ma tête à moi plus question de
mariage ! Plus question non plus de finir l’année dans une école de
filles, mes notes des années précédentes m’ouvraient royalement tous les cours
publics et privés de la région, j’étais en mesure d’obtenir un « très
bien » à l’exam ce qui n’était pas
si fréquent ; en particulier chez les rejetons de haute noblesse comme
moi. Sans doute parce que la plupart d’entre eux payaient des manants pour
assister aux cours à leur place !
Il y eut
tout de même un petit souci pour valider mes compétences en tricot (spécialité
hautement féminine), je fis valoir l’intérêt de savoir manier la pelote et
l’aiguille ne serait-ce que pour réparer une cotte de maille, comme ça sur le
pouce, au cours d’une bataille. Mon argument l’emporta. J’entrai donc pour
effectuer ma dernière année de scolarité à la STAR-académie (afin d’y étudier les Sciences – Tournois –
Arts et Religions). Et parmi les élèves de la promotion je fus tout de suite
surpris par le regard intense du jeune William (Billy pour les copains) un
albionais de bon lignage, J’appris par la suite qu’il était le frère aîné de ma
très chère Camilla !
J’eus
rapidement des nouvelles : sitôt mon départ, les filles entreprirent pour
je ne sais quelle obscure raison de la harceler d’odieuse manière !
Jarnibleu,
ces bourriques avaient toujours besoin d’une tête d’Ottomane !
Instruit
par mes soins de la dangerosité des deux garces, Billy fit prévenir ses parents
et Camilla rentra chez eux - à Paris - pour suivre des cours par
correspondance. Enfin je l’avais sous la main !
Mon
quotidien avait bien changé, je ne rentrais plus au château pour les messes
dominicales et les parents de Billy ambassadeurs de la cour albionaise me recevaient souvent dans leur très bel
hôtel du faubourg saint-Germain.
Notre
petite bande joyeuse rejointe par Camilla arbitrait les beaux soirs de la
« chariotte-set » parisienne. Bien évidemment certains jalouseux nous
traitaient « d’armures-dorées », mais ces plaisirs mondains ne me
troublaient pas, je gardais mes ambitions et la tête froide, en fait je jouais
sur tous les tableaux et corbleu, j’y excellais ! J’avais acquis de bonnes
méthodes et une capacité de travail, qui me permettaient, malgré mes sorties,
d’être aisément à jour de mes cours, tout en pratiquant les tournois à haut
niveau.
A cette
époque je fis plusieurs fois la couverture de
« Paris-Tournois » : ( Le poids des mots le choc des
enluminures) ! Ces quelques mois furent les plus heureux de ma vie…
Hélas, un
matin je reçus un petit bleu (ancêtre du télégramme) de mes parents
m’enjoignant de rejoindre la château sans délai…
Arrivé
sur place, la consternation régnait, Mère en prière dans la chapelle, et Père
furieux en conversation avec ses avocats. Le ciel venait de nous tomber sur la
tête.
C’était
un peu de ma faute, lors de notre dernière rencontre, pendant les petites
vacances de Pâques, Aliénor m’avait pressé de fixer une date pour notre
mariage, moi, rien ne me pressait plus. Eludant son invite, j’avais cru habile
de puiser dans l’un des coffres de Mère - avec son autorisation bien sûr – afin
d’offrir quelques poignées de joyaux à cette peste, pour la consoler. Ce geste
délicat (que j'accomplissais à titre compensatoire un peu comme une indemnité
de licenciement) au lieu de la satisfaire n’avait fait qu’aiguiser son appétit.
Erreur fatale ! Lui laisser entrevoir la somptuosité de nos bijoux de
famille l’avait confortée dans sa détermination à me mettre le grappin dessus…
Son dépit la poussa alors à commettre une infamie ! Quelques missives bien
rédigées adressées aux divers ministères et judicieusement à quelques journaux
d’opposition (elle était nulle en maths mais pas si mauvaise en rédaction) pour
remettre mon cas sur la carpette !
Un journaliste
du « malard-écroué » avait interviewé certains de mes vieux
professeurs et avait réussi à faire dire à l’un d’entre eux que mon ancienne
condition de fille aurait « pu » me valoir une sur-évaluation de mes
notes. La réponse de l’éditorialiste du « Barbier » Jehan d’Or-Maison
ne se fit pas attendre, mon père étant très en cour !
Je me
trouvais bien malgré moi au milieu
d’une nouvelle polémique.
Jusqu’à
« Lucarne 7 jours » qui se fendait de son article :
Avais-je
ou-non tiré avantage de ma ou-non condition de fille ou l’inverse du
contraire ?
Palsambleu
je n’en pouvait plus ! Ma relation avec Camilla tombait en quenouille, ses
parents un brin psycho-rigides et surtout soucieux de leur statut d’immigrés
lui avaient officiellement ordonné de cesser de me voir en attendant que les
choses s’apaisent.
Je
n’étais pas retourné à l’Académie, faire les gros titres pour de brillants
résultats en tournois était une chose réjouissante, mais être propulsé sur le
devant de la scène, pour entendre des commentaires vaseux du genre c’est elle
ou lui ? Niet ! Je préférais mettre mes ambitions en sourdine et
anticiper mes vacances sur le domaine familial.
Maman
avait été affreusement déprimée par les derniers évènements, elle virait
bi-polaire… alors Papa décida qu’il était temps pour eux de faire un break. Ils
achetèrent un camping-carrosse confortable et mirent le cap en amoureux sur les
rivages Hispano-Sarrasinois toujours
ensoleillés. Il ne faudrait pas les attendre avant cinq ou six mois !
Le
château tournait avec un personnel réduit. Eduqué à être toujours autonome,
j’étais parfaitement organisé ; le matin une heure de jogging pour me
décrasser des brumes nocturnes, puis je sellais ma jument Pomponne et filais
dans le bois pour y débusquer lapins ou perdreaux, assurant ainsi mes repas et
ceux de la valetaille.
Au retour
d’une chasse matinale, j’eus la surprise d’apercevoir une silhouette courtaude
traverser furtivement notre potager, nos soubrettes plutôt avenantes ne
correspondaient en rien à cette ombre rustaude, présumant alors qu’une ribaude
du coin s’était égarée sur nos terres je me mis en devoir d’aller diriger cette
crapaude sur le droit chemin !
Quelle ne
fut pas ma stupéfaction de reconnaître l’infâme Frédégonde, duplicata maudit
d’Aliénor ! Adepte du politiquement correct, je dissimulai mon déplaisir
et m’enquis le plus civilement possible
de l’objet de sa visite.
Tubleu !
je vous le donne en mille, Emile ! Frédégonde, me sachant
« libre » venait tout simplement me proposer sa main en échange
de la mienne ! Gardant mon calme, je fis valoir que j’étais encore mal remis de
ma rupture avec Aliénor et des troubles médiatiques qui l’avaient suivie.
Méfiant, car instruit par l’expérience je m’efforçai de rester courtois et de
ne pas la calotter d’importance, comme elle le méritait !
Enfin lui
dis-je que pensent vos parents d’une telle demande ?
Personne
ne savait ! Elle avait même dissimulé sa visite chez moi, prétextant de
vagues migraines… Tous la pensaient reposant dans sa chambre… Nul ne l’avait vu
arriver sur notre domaine : elle
était passée discrètement par la forêt, à l’aube…
Nous
étions assis sur le muret du potager, le soleil embrasait de ses doux rayons
matinaux la prairie en fleurs. Pomponne gambadait joyeusement. Faisant
abstraction de cette importune donzelle, je soupirai béatement.
Prit-elle
ce soupir pour une invite ?
Elle se
jeta sur moi, tentant goulûment de me baisoter la margoulette !
La
stupeur et le dégoût me firent sursauter… l’envoyant brutalement
valdinguer !
Mauvaise
réception ! Dommage ! la pauvre garce se fracassa le crâne sur le
muret !
J’avais
ponctuellement suivi mes cours de secourisme et fus aussitôt
opérationnel :
Bilan
rapide… pas de ventilation… pas de pouls…
crâne en deux morceaux… hémorragie
fatale. Bon - On va dire : état de mort
apparente ? – Rien à faire !
Horreur,
j’étais là, emmouisé jusqu’au cou !
Je
n’allais quand même pas la rapporter toute cassée à ses parents ?
Nous
avions dans la forêt une ancienne mine de sel dont le filon n’était plus
exploité depuis des lustres. J’allais y dissimuler tout simplement ce cadavre
(qui n’avait rien d’exquis)… M’enfonçant au plus profond de la veine saumâtre,
je la casai dans un coin. Je pris soin de verrouiller à double tour la porte
qui fermait l’entrée de la mine…
Je fondis
moi-même un double de cette clef en or, afin de la repérer aisément… Je la
camouflai dans mon coffre perso et jetai la vieille dans les douves… Quelques
mois après, on arrangea mon mariage avec Diane, mais je correspondais toujours
avec ma douce Camilla, elle-même mariée à au comte albionais Barker-Powles.
Je ne fus
pas malheureux avec Diane… Elle n’avait qu’un défaut, crébleu c’était une
fouineuse ! Ayant découvert ma liaison épistolaire avec Camilla, elle développa
une jalousie morbide qui la fit m’épier dans tous les domaines et fouiller
partout à la recherche de lettres compromettantes…
Le
détective embauché par Diane trouva ma clef. Par malheur il trouva aussi la
serrure !
On
identifia Frédégonde parfaitement conservée dans le sel et tout m’accusait !
Fouillant
plus avant la caverne, les pandores découvrirent d’autres locataires…
Hélas, Je
n’étais pas seul à avoir utilisé la mine !
J’étais
innocent, mais nul ne me crut !
Ma
malheureuse histoire inspira plusieurs auteurs qui écrivirent des biographies
non autorisées sur moi, me mettant sur le dos tous les meurtres précédents…
D’où l’infâme légende qu’on colporte sur mon compte depuis lors…
Tout cela
parce que j’étais né « Barbe Bleu
de re-de de. »
Aujourd’hui
encore, j’ai du mal à imaginer ce qu’aurait pu être ma vie, si l’on m’avait
tout simplement baptisé de mon second prénom : Charles !
france-marie aunay
Concours Bleu – Paray
le Monial – 7ème sur 120.