SUR LE TROTTOIR
D'EN FACE

 

 

 

  Je crus rêver.

  Je nageais dans une mer de sérénité et des bulles m’environnaient, voltigeant autour de moi comme si je venais de plonger dans un coffre de milliardaire débordant de perles précieuses. Paralysé par l’atmosphère feutrée, je n’avais plus la force de joindre les lèvres, ébauchant un baiser, pour siffloter un refrain à la mode, ni n’éprouvais le besoin de remuer un cil, un orteil… Enveloppé de cette chaleur mouillée, je me sentais à l’aise, enfin dans mon élément. Baignant dans un songe de vulcanologue, je flottais à la surface d’un lac de lave parfumée.

  Oui, je crus rêver, car l’eau était si brûlante que j’avais l’impression de cuire dans une marmite. Et je ne me souvenais pas d’avoir ignoré à ce point le robinet d’eau froide. Je mijotais, un sourire béat plaqué sur le visage, tel un drogué.

  Je planais. Mes paupières étaient fermées et mon esprit s’ouvrait… 

 

  Un jour, tandis que je marchais tranquillement dans une rue déserte, un homme m’apostropha du trottoir d’en face. Les mains appuyées contre la façade d’une vieille maison, il semblait passablement éméché. On aurait dit qu’il faisait corps avec la paroi… qu’il en était un kyste, une protubérance de forme vaguement humanoïde. Un bossu qui se prosternait devant une divinité dont l’effigie se trouvait de l’autre côté du mur. Aussi, un chien aurait pu y circuler dessous, l’assimilant sans doute à un pont, sans éveiller l’attention de cette statue de chair au dos voûté et à la posture saugrenue. Un tremblement de terre l’aura déracinée de son socle et elle avait pris appui contre cet obstacle idéalement situé pour stopper sa chute. Le clebs, insensible aux vibrations du sol mais pas à celles de sa vessie, aurait même pu honorer l’une de ses jambes, la patte levée, sans qu’elle n’esquisse le moindre geste pour fuir la giclée qui soulage. Mais ici, ce n’était pas un square, et les idoles de plâtre ne fleurissent pas sur l’asphalte, encore moins dans cette position, alors…

  Visiblement, l’individu avait trop sollicité son foie, qui rendait l’âme et les armes en se délestant du trop plein par la voie oesophagienne. Vidange indispensable au bon fonctionnement du système digestif et annonciatrice d’une auréole migraineuse autour du crâne jusqu’à dissipation des brumes matinales alcoolisées…

  Ce n’était pas qu’une impression, mais il faut bien donner une chance aux gens avant d’affirmer que leur état prête à confusion – on ne prête qu’aux riches. En quelque sorte, attendre la confirmation d’une première analyse à chaud que d’aucuns, si elle condamne sur des apparences, pourraient juger hâtive. Toutefois, rien ne sortit de sa bouche qui ne ressemblât à de la bile, si ce n’était une phrase que je captai à grand peine.

 

  « Monsieur, le mur va tomber ! Venez m’aider ! »

 

  Effectivement, c’était un ivrogne !

  Pourtant, au premier abord, son élocution m’était apparue claire et non vaseuse comme celle d’un quidam cuité, avec une langue si chargée qu’elle refuserait de coller un timbre sur un courrier destiné à un œnologue. Ses idées n’étaient en aucune façon floues et son regard nullement glauque. Mais tout ceci est de la littérature gratuite car, à cette distance, je ne distinguai pas vraiment les détails infimes de son anatomie intime.

  Vous allez me dire que j’aurais dû passer mon chemin, laissant cet étrange bonhomme résoudre son problème en solitaire, n’est-ce pas ? Oui, vous avez sans doute raison. Cependant, quelque chose me soufflait à l’oreille – et ce n’était pas le vent, car le calme plat stagnait et les feuilles d’automne faisaient la grève sur le tas – qu’il fallait absolument que je traverse la rue afin d’aider ce pauvre hère du mieux que je pus et dans les plus brefs délais. Une simple intuition qu’il ne fallait surtout pas, pour une fois, redouter le ridicule d’une situation hors contexte, la cocasserie d’une rencontre hors normes. Je m’ennuyais tellement sur le trottoir d’en face que cela m’amusa de « piétonner » en dehors des clous.

 

  Tout d’abord, je fus perturbé par l’absence du moindre son, hormis la voix de mon interlocuteur, qui m’avait paru lointaine, ouatée. Favorisée par une acoustique intemporelle, on aurait dit qu’elle se propageait au sein d’une église, d’une grotte, ou qu’elle slalomait entre des flocons de neige. Les voitures étaient bizarrement inexistantes aujourd’hui ; il devait y avoir un match de foot à la télé, ou quelque chose d’approchant ! Peut-être une journée sans pollution et sans bruit mandatée par le gouvernement en place. Mieux… une catastrophe naturelle imminente avait été annoncée à la télé ou à la radio, et j’étais la seule personne – avec l’autre, là, en face – à ne pas être au courant. Surgi de nulle part, un volcan avait déchiré l’écorce terrestre dans le plus grand silence et déversait ses torrents de lave (encore une giclée qui soulage ?) dans le lit de la ville en longues et lentes coulées pyromanes. Et un dieu vêtu d’amiante m’imposait de garder mon sang froid en affrontant ce fleuve de feu. Un test, une épreuve d’où je sortirai soit carbonisé, soit préposé à la consommation « contradictoire » de drogues hallucinogènes qui effaceront les illusions de la réalité. De toute façon, c’était de toute évidence un événement grave puisque les gens étaient restés cloués chez eux, tels des papillons hypnotisés par la lumière.

  Quant à cet hurluberlu qui vociférait toujours sur le trottoir d’en face, m’implorant de l’aider à supporter l’édifice, il lui faudra forcément m’accompagner au cours de ce redoutable examen de conscience.

 

  J’arrivai à sa hauteur et constatai qu’il était incroyablement petit ; de loin, il arborait néanmoins une taille tout à fait « respectable ». J’eus l’impression d’avoir mis des lunettes paradoxales qui rapetissaient les objets ou les êtres lorsque je me rapprochais d’eux. Il devait mesurer un mètre quarante et s’arc-boutait contre la façade comme si c’était une maison de poupées ou un château de cartes… Et lui, ce nain d’opérette, était préposé au soutien de cette construction brinquebalante ?

 

  Je crus rêver, oui.

  J’étais chez moi et prenais un bain moussant nécessairement bouillant, évitant d’exposer la moindre parcelle de mon corps aux frissons… secs. Un poupon calfeutré au sein du confortable et chaleureux ventre maternel, inestimable écrin d’où on observe le monde à loisir sans le subir réellement. C’était la belle vie, la météo était idéale, et je m’étais assoupi.

  Plongé dans ce songe liquide, je subissais l’effet secondaire savamment prodigué par la vapeur odorante qui s’élevait en larges volutes érotiques dans la pièce surchauffée.

 

  Un terrible danger rôdait-il dans ce quartier où un vent à décorner les cocus décoiffait la permanente de la cité et déquillait les pans de briques ? Lilliput que l’on terrorise au moyen d’un zéphyr qui n’aurait même pas la force de soulever une feuille d’automne dans le monde de Gulliver, le mien… Le gnome dans le rôle d’un petit cochon, et le loup, de l’autre côté, qui souffle à perdre haleine pour ouvrir une brèche dans ce rempart coupe-faim.

 

  « Appuyez-vous, monsieur ! Appuyez-vous vite, sinon… »

 

  Je ne le laissai pas terminer sa phrase et posai mes mains du haut de mes presque deux mètres contre le mur de la bâtisse menacée. J’entendis un horrible craquement qui me remémora l’après-midi où je m’étais fracturé le fémur en courant sous le préau de l’école et sur une peau de banane. C’est à cet instant précis que la paroi s’effaça de mon horizon manuel, s’effondrant dans un épais nuage de craie, et que je m’abattis dans une salle à manger où, debout devant un téléviseur aux couleurs douteuses, une famille rassemblée regardait les infos. Le gnome avait mystérieusement disparu : envolé, évaporé tel un souffle péteux. Un vieil homme vautré sur un grabat sale et puant la pisse de chat me toisa à l’horizontale. Quand il ouvrit la bouche pour me parler, j’eus l’impression que le monde se figeait, que le sable ne s’écoulait plus sur les plages du temps, que…

 

  « Vous avez appuyé trop fort, cher ami. J’avais pourtant prévenu mon fils qu’il fallait demander de l’aide à quelqu’un de sa taille, pas à un grand dadais de votre espèce ! Enfin, tant pis, maintenant que vous êtes là… prenez donc un siège. »

 

  Son haleine empestait et titillait mes narines, éveillant dans mes doigts l’urgence de les pincer. Après qu’un courant électrique eût parcouru mes bras à la vitesse de la lumière, mes mains furent envahies par une nuée de fourmis, et je fus immédiatement persuadé qu’aucun tamanoir n’aurait pu, d’un coup de langue gloutonne, y soulager mes démangeaisons…

 

  Je poussai un cri, fis volte face et me retrouvai dans mon lit. Ma femme m’embrassait pour me calmer au sortir de ce cauchemar qui m’avait laissé tremblant de la tête aux pieds, bête blessée ayant réchappé de justesse aux griffes d’un prédateur. Je battis plusieurs fois des paupières, comme pour aider le tangible à trouver son chemin sous mon crâne, tant le labyrinthe y était obscur, torturé et énigmatique. Je me tournai vers elle, dirigeant tout naturellement mon regard vers son visage… Et là, ce que je vis déboulonna l’unique neurone qui squattait mon cerveau – un SDF de plus, mais tant pis ! Maintenant, c’est le gnome qui partageait mon lit. Il ricanait à la manière d’une hyène, avec sa face de pygmée urbain et ses dents de cannibale. Son rictus évoquait une gargouille sur le point de cracher…

 

  « Hé, monsieur, aidez-moi ! Vite ! Prenez ce tabouret… là ! Le plafond va s’effondrer. Moi, il me faudrait une échelle, mais il n’y en a pas ici ! Foutue baraque ! Je renonce… Bonne nuit ! »

 

  Dans un état second – j’avais oublié le premier dans mon songe de proie sauvegardée –, je fis ce qu’il me réclamait. A peine avais-je glissé un gros orteil dans la pantoufle qui se présentait audacieusement devant mon premier pas de l’aube, que le plafond s’effondrait dans un fracas indescriptible.

 

  Sur le trottoir d’en face, une ombre biscornue tague ses contours sur les briques maladroitement assemblées d’un mur fissuré, embrumant ma vue et ma perception des choses de la vie… 

 

  Non, je dois rêver. Allez, un bon bain moussant me fera le plus grand bien ! Me remettra les idées en place, ou les bousculera…

  Que je retrouve vite ce ventre maternel d’ordinaire si accueillant…

  Chaud bouillant !

 

 

 

FIN


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