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LE
SPECTRE DEMONIAQUE
(Proverbe
d’outre-tombe : « Femme violée par un fantôme tombe enceinte d’un
fantasme… »)
Actuellement, avoir un nom bien français est assez délicat, gênant même, et si
vous êtes l’unique spécimen de votre classe, c’est un grave défaut. On vous
désigne d’un doigt vengeur, vous êtes indésirable, on fuit le solitaire. Et il
y a les paranos, qui pensent que vous êtes forcément raciste. A certains
moments aussi, a french name devient carrément encombrant, very ugly.
J’ai compris tout ça très tôt, avant même de m’enliser dans les sables mouvants
de l’âge adulte. Je devais subir sans piper mot et attendre mon heure, muet
pour ne pas trop causer vrai, sourd pour éviter d’entendre la musique dissonante
des paroles trop faciles...
Oui, on s’envole de l’oasis de l’enfance pour retomber, parachuté, dans
le marigot de l’adolescence, et, après en être sorti trempé comme une soupe, on
pénètre dans la jungle de la maturité. Des lianes y pendent, tendues jusqu’à la
rupture, imitant les guirlandes de Noël ; mais au bout, remplaçant les
boules, dansent de drôles de singes ricanants dont les grimaces évoquent plutôt
la douleur. Des frondaisons y sont tricotées par une nature résolument hostile
dès lors qu’on passe, tout en réclamant le droit de vote à tout âge, du stade
de fœtus abouti à celui, tristement définitif, d’adulte imparfait. Et ce
cheminement chaotique sera supervisé par le côté lumineux de la force, même si
celui-ci perd de son intensité au fil des ans, jusqu’à devenir obscur le jour de
notre mort.
Mais non, pas le droit de vote à tout âge, que dis-je, juste le droit de
penser librement et être respecté pour l’avoir osé.
Pourtant, j’ai souvent constaté que des ados boutonneux, capricieux et révoltés,
stigmates de la vie en démocratie – certains conduisent mieux que leurs parents
–, sont bien plus aptes à faire le bon choix que ces vieux qui, casqués de
neige et de froides certitudes, n’ont plus rien à perdre, et surtout plus rien
à gagner en matière d’élection. L’âge de raison… celle que l’on perd ou, plus
improbable, celle qui vous donne la sensation de posséder la vérité à la
manière d’un être infaillible, d’un dieu peut-être. La raison du plus… vieux…
est toujours la meilleure…
Et pourquoi les racines de cheveux blancs ne s’attaqueraient-elles pas
aux neurones, mordant dans l’intelligence vive, s’en nourrissant, la digérant…
Alors, la raison fuirait la cervelle, s’échapperait par les pores de l’épiderme
occipital, et on se dirait que l’esprit d’un chauve a toutes les chances de demeurer
éveillé longtemps, même à l’âge de la sénilité. Certains, les plus malins,
iraient toutes les semaines chez leur coiffeur, réclamant une bonne coupe,
histoire de rester… jeunes ! On s’abonnerait, au bout du compte chacun
aurait droit à une « opération » gratuite, et les salons de coiffure
deviendraient des lieux de rendez-vous hebdomadaire ; on y
organiserait des séances collectives de tonte, des ventes de mèches (pour
confectionner des perruques), des courses de cheveux… D’autres, jugeant cela
inesthétique, collectionneraient les moumoutes colorées. Les crânes en peau de
fesse seraient plus qu’une mode, ce serait une nécessité absolue pour garder
toute sa tête.
Et on oublierait un détail d’importance : couper le cheveu n’entame
aucunement sa racine !
« Basta ! Après moi le déluge… » semble une devise
incontournable dont les vétérans usent et abusent : plus qu’une
devise, un credo, un état d’esprit égoïste et rétrograde ! Je
crois que ces gens sont déjà perdus et qu’ils s’enfoncent avec nous… non, nous
enfoncent, nous entraînant inexorablement – dans les sables mouvants de
l’âge adulte ? Enfin, moins métaphoriquement parlant, le droit de penser
raisonnablement en son for intérieur s’affiche à 18 ans ; avant, on est
forcément con, incompétent, sans mauvais jeu de mots. On s’empêtre dans notre
jeunesse, elle nous ligote tel un produit de consommation, un saucisson étroitement
ficelé et prisonnier de rets… castrateurs.
Nous, les pubères, sommes soi-disant immatures, mais lorsqu’on en réchappe
enfin, dix-huit ans après le jour de notre prise de conscience hors du
réceptacle prénatal, on s’égare bien vite, comme dans un labyrinthe dont la
sortie n’existe que si vous renoncez à l’atteindre un jour. Oui, l’âge adulte
n’est pas une porte de sortie, un échappatoire, c’est un passage obligé situé
au seuil de la mort, à la manière d’un préambule visionnaire. Un mauvais
présage que l’on ne peut nier, tant il s‘ouvre sur une évidence…
Pas besoin de frapper avant d’entrer, non !
Nombre insuffisant d’années affichées au compteur de ce monde
calibré ; nom confinant, de par sa consonance franchouillarde, à
l’isolement au sein de cette Tour de Babel ; minorité sur la
défensive ; unité en danger au profit d‘un arasement culturel, d’une mode…
Mais que votre patronyme soit un prénom, et c’est tout un univers qui
vacille, bascule, s’écroule, comme un château de cartes ou une maison délabrée
hantée par des courants d’air et ancrée sur un sol faussement stable. Vous ne
pouvez pas encore y remédier à cause, justement, de votre âge encore tendre, et
même si votre entourage vous pousse à lutter contre du vent, à résister, englué
dans cette guimauve, vous stagnez plus par paresse que par renoncement. De
toute façon, on n’y changera rien avant des décennies, tant que la superficialité
des modes ne sera pas vaincue par l’usure de leur pouvoir. On a la fâcheuse
impression que l’horizon vous fait un clin d’œil, puis s’enfuit si vous le lui
rendez. Les murs de votre raison (ou ceux de la vieille maison hantée)
s’effondrent alors par plaques entières, telle la peau d’un lépreux. Et, tandis
qu’il faut s’accrocher coûte que coûte pour éviter la débâcle mentale, vous
sentez vos doigts lâcher prise sans pouvoir vous ressaisir, sans réagir à
temps.
Des vieux me cernaient, me démontrant que je n’avais pas à étaler mes
idées, et des gosses de mon âge me conseillaient de changer de nom, parfois en
me menaçant et, évidemment, se foutant de ma gueule.
C’était une école « internationale », mais les véritables
Européens paraissaient en avoir été bannis. Durant la récréation, j’avais
l’impression que tous les continents s’interpénétraient… excepté le mien !
Je me sentais dans la peau d’un « pilote-client » qui vient de
s’arrêter à un stand d’autos-tamponneuses, choisit un bolide et se transforme
aussitôt en simple figurant, spectateur décontenancé observant les autres en
train de se télescoper tout autour de lui, sans pouvoir participer à la
bagarre, à l’affrontement. Comme s’il était invisible, et avec lui, sa machine
infernale, qui ne percuterait que des ombres de ferraille ronronnante conduites
par des silhouettes sculptées dans le vide. On l’isole comme s’il avait une
maladie n’autorisant aucun attouchement, aucun rapport, mécanique ou
autre ; on l’évite.
Mes parents m’avaient certainement inscrit là, à cette adresse scolaire,
dans le but de me faire voyager sans trop m’éloigner de chez nous. Egalement
pour me mêler aux autres cultures : ils pensaient sans doute que cela me
rendrait plus ouvert au monde, à la vie. Quand j’ai quitté cet établissement,
je l’étais autant que la porte du réfrigérateur de quelqu’un jeûnant depuis un
bon mois. C’était une riche idée en apparence. Une idée de pauvres !
Si j’avais été en âge d’agir, j’aurais dans un premier temps réclamé
d’entrer dans une école privée, ensuite j’aurais fait un pied de nez à tous
ceux qui me feraient comprendre que tant que je n’ai pas 18 ans, rien n’est
autorisé, sauf le rêve, tout est à rejeter, hormis l’attente de
l’officialisation de l’âge adulte. Le calendrier et une signature à la date fatidique,
et à moi la vraie vie, avec tous ses tabous et ses excès, les uns et les autres
fortement condamnés, alors qu’enfant, on vous permet tout. Quel paradoxe !
Plus tard, la vie m’a prouvé qu’il est doux d’attendre quand on est patient.
Je représentais la génération qui allait tout changer – j’ai commencé moi-même
par changer de nom. J’avais envie de vieillir et, arrivé à terme, bien ancrer
dans la tête des jeunes que l’avenir a toujours raison dès lors qu’il s’appuie
sur l’expérience du passé et le vécu du présent.
?
Jusqu’à ce que j’écrive mon premier roman, je me suis appelé Alain
Emile, fils légitime de Raoul Emile. Les ancêtres de mon père n’avaient pas
trop forcé sur l’imagination ; et, s’il était permis de choisir son blase (un
blase original), j’aurais volontiers emprunté celui de ma mère. Mais, devinant
d’où le boulet pourrait être tiré, elle avait préféré que je n’armasse point le
canon moi-même : elle m’avait fait jurer de l’oublier, de garder mes
munitions pour une autre fois. Je crois qu’elle avait un peu honte de son nom
de jeune fille, Miss Chtong ! Aujourd’hui, elle en serait fière et
ferait la nique aux franchouillards de l’état civil.
Alain Emile donc… ma foi, rien de très original, n’est-ce pas ?
Une fois l’épilogue terminé, j’étais devenu Allan Miller, ayant revêtu
comme par enchantement le costume d’un auteur, d’un vrai. « C’est plus vendeur, très cher ! », avait décrété mon
éditrice, Marinette de Marvejols alias Mari-Mar, en employant un ton
glamour que n’eût point refusé d’afficher à l’antenne une antique
speakerine. Dans le monde de l’édition, on n’affectionnait pas particulièrement
les signatures francophones ; raison de plus, semblait-il, lorsqu’il
s’agissait de bouquins réservés aux kiosques et aux quais de gare. Mais de là à
employer ce patronyme mille fois usité, en quelque sorte revisité contre mon
gré, il y a quand même une frontière à ne pas franchir, hein ? De toute
façon, on ne m’a pas demandé mon avis. Ainsi, sans le moindre complexe, nous la
franchîmes allègrement, et les douaniers de l’imaginaire se tinrent à l’écart,
sans doute préoccupés par la confection de cocottes immatérielles !
Je devais me montrer flatté d’endosser un tel pseudonyme, ou abandonner
l’écriture. J’étais bien obligé d’obtempérer, car les éditions Fantômes à Louer
m’avaient offert là une chance inespérée d’être enfin connu… reconnu. Je
n’étais pas certain du tout que les autres boîtes se pencheraient avec autant
de zèle sur mon cas personnel. Au risque de perdre l’équilibre, et leur
crédibilité.
Marinette de Marvejols (un nom à coucher dehors, oui, mais chut !)
était tout de même un peu funambule, parfois à la limite du déséquilibre (?).
Il est très ardu de faire son trou lorsqu’on affiche une conception un peu
spéciale de la Littérature Fantastique : elle appréciait les novateurs, et
moi j’en étais l’archétype, dans la mesure où mon style trahissait le genre.
C’est un domaine fier de ses acquis et qui ne peut s’en passer sans choquer un
lectorat bien précis, ciblé, tout en en attirant un autre, plus ouvert,
curieux, avide de sensations nouvelles. D’autres racontaient des vilaines
histoires de vilains démons, moi je parlais de l’hypocrisie d’anges aux ailes
blafardes.
Mais Mari-Mar désirait autant l’homme dans son lit que l’écrivain
dans sa collection d’auteurs de best-sellers. Je crois bien qu’elle fantasmait
sur les Eurasiens ! Un mâle normalement constitué ne se plaint jamais de
harcèlement sexuel quand il est aux prises avec une créature de rêve. Oui,
évidemment, mais le rêve allait bien vite endosser une panoplie… cauchemardesque.
Si à l’époque j’avais arboré ce pseudonyme, Miller, nul doute alors que
mon école passât pour une véritable Tour de Babel bâtie en territoire français.
Une île de culture où les rescapés étrangers d’un naufrage collectif auraient
été épargnés par des requins ignorant la faim et le racisme.
Je suis devenu un anglo-saxon de la plume, après avoir traversé
une courte existence de « petit français moyen à la figure
jaunâtre ». J’ai bien été inquiété par des prédateurs aux pattes griffues
et aux crocs affûtés, à la langue bifide, mais j’étais armé pour leur faire
face ; je leur opposai mon talent naturel et cela les désarma, car ils
avaient plus besoin de moi que moi d‘eux.
@
Durant mes études, on me regarda bizarrement
parce que j’étais français, jugeant les cinq lettres composant mon nom plus
explicites que mon teint métissé. Plus tard, si je n’en avais pas changé pour
améliorer la conception de mon boulot, on m’aurait montré du doigt, me toisant,
me méprisant parce qu’il ne sonnait pas assez « littéraire ». Dans
les librairies, mes romans auraient été transparents ; le lecteur serait
passé devant les présentoirs sans même les remarquer. Oui, des livres fantômes
mis en œuvre par l’homme invisible. Néanmoins, si, par le plus grand des
hasards, un titre l’interpellait, un sourire narquois, presque carnassier, se
dessinerait sur ses lèvres, et on l’entendrait maugréer dans les rayons.
« Alain Emile… Mon Dieu ! Qui a
eu l’idée d‘un tel pseudo ? Quel blase stupide pour un écrivain !
Pour sûr que ce doit être nul, juste bon à amuser la galerie. Pas très futé
l’éditeur ! A l’image de son auteur… Ne me dites pas que ce
nom à coucher dehors est celui de son père ! Si ? Mais c’est un blase
de cantonnier ça, pas d’écrivain ! »
Non, en effet, ce n’était pas vendeur pour
deux sous. Mais qu’il est ardu de se faire une place au soleil dans ce monde de
ténèbres, où on tolère les éclipses soudaines et les ombres repenties mais
refoule les artificiers du verbe et les flambeurs de prose !
« Mi-mil’, p’tit’ bit’ dans
l’mil’ ! »… j’y avais droit
pratiquement tous les jours. Par contre, on n’osait pas me railler sur ma
couleur de peau, car les autres n’étaient guère épargnés sur un plan
strictement épidermique. Sans parler de cette acné juvénile qui m’avait oublié
et les mitraillait, eux, comme si une rafale de piqûres d’abeilles ou une
averse d’acide les avait picorés à la puberté – un signe du Diable peut-être,
s’effaçant lorsque la maturité apparaît. Pour l’exemple, les gauchers sont
marqués à vie ; pas les boutonneux, qui eux le sont au fer rouge mais
cicatrisent avec le temps. Et encore, il n’est pas du tout certain que de
s’opposer aux droitiers fût une tare, un fardeau, une malédiction… Même si
l’acné est passagère, elle stigmatise votre vie future, laissant des traces
plus profondes qu’indélébiles. Et puis, n’affirme-t-on pas que les
gauchers sont des mutants…
Il y avait bien des imbéciles heureux pour
me surnommer « citron pressé », mais ceux-là ne se hasardaient
pas longtemps à ce genre d’égarement verbal, puisque les filles les délaissaient
sans pitié. Ces demoiselles n’aiment pas vraiment l’intolérance et le racisme,
surtout lorsque ça vise un beau gosse ou leur chouchou. J’avais déjà beaucoup
de succès féminins, et les mecs qui cherchaient à rivaliser, à m’affronter sur
ce terrain, devaient m’épargner leurs sarcasmes, de peur d’être définitivement
bannis, ignorés par les nanas. Et il ne faut pas oublier que ceux qui m’avaient
comparé à un citron pressé craignaient trop de s’entendre en retour
traités de « face de fraise ».
Je crois que, paradoxalement, le fait d’être
tenu à l’écart à cause de mon nom de famille m’a rendu un fier service :
ça m’a endurci et permis de me montrer digne de ma différence.
En fait, que me reprochait-on ? De ne
pas porter un blase (un blason ?) correspondant à ma couleur de
peau ? Ou d’attirer les regards féminins justement grâce à cette
pigmentation si particulière… Tout cela était mesquin, et il me fallait
chercher une compensation intellectuelle ; en quelque sorte, confirmer mon
authenticité autrement qu’en étant une présence physique. Je devins donc une
présence littéraire. J’allais fuir l’ombre de l’anonymat pour m’octroyer une
place au soleil de la reconnaissance, définir mon territoire en écrivant de
façon très personnelle, au risque d’effrayer les éditeurs et le lectorat
potentiel.
Je n’ignorais pas que cette décision
effraierait mes parents, mais je les savais d’une tolérance à toute
épreuve ; et cela m’encouragea, me conforta dans ma décision. J’avais
toujours été très bon en dissertation, en orthographe, je conjuguais à
merveille ; le subjonctif était devenu mon dada, mon cheval de bataille,
même si personne ne semblait être charmé par cette étrange chanson des verbes…
Je lisais beaucoup, aimais ça, parfois rêvais debout, les yeux mi-clos, me
déguisant par la pensée en héros de BD, me sapant à la manière de personnages
pittoresques ou sobres tout droit échappés de romans loufoques ou sérieux,
anciens ou futuristes. Bien souvent, des histoires trottaient dans ma tête,
telles de fragiles souris en quête de nourriture, et les phrases soulignant ces
divagations ne m’étaient jamais venues à l’esprit, car je pensais ne pas être
encore prêt à affronter mon imagination d’une manière concrète, la plume dans
une main et un morceau de gruyère dans l’autre. Les chevaliers brandissaient
des épées lourdes comme la mort, moi je comptais manier, du bout des doigts,
une arme légère et pacifique comme la création, et elle s’exprimerait sur du
papier ou sur un clavier d’ordinateur. Si légère que des mots sur une ligne (à
haute tension ?) évoqueraient les hirondelles sur des fils électriques…
Mon Dieu, que serais-je devenu si j’avais
arboré une peau de « visage pâle » ? Tout sauf écrivain ! Oui,
mais le rêve ne se serait jamais transformé en cauchemar, et je n’aurais pas
rencontré puis aimé Mari-Mar.
Et m’aurait-elle seulement regardé si je
possédais un physique aussi commun que mon nom…
?
A la base, Marinette de Marvejols n’était pas
noble ; elle avait subi un cheminement similaire au mien, opérant sur sa
propre personne un changement patronymique. Bien sûr, je n’appris tout cela que
beaucoup plus tard, lorsque la communion de nos corps délia nos langues d’une
manière plus confidentielle, plus franche (?), et qu’elle m’ouvrit son cœur
comme un catalogue. Elle se nommait en réalité Marinette Loncle veuve
Fricotard, était née à Marvejols, en Lozère. A 27 ans, elle avait été propulsée
Grand-Chef après avoir hérité de son mari décédé au cours d’une
malheureuse partie de chasse où il se vit chargé puis mortellement touché par
un sanglier « méchamment » blessé. Donc, avec son nouveau titre et un
blase différent, elle avait tout naturellement appliqué sur elle-même les
principes de la boîte où elle sévissait désormais en maîtresse (?) absolue.
Toutefois, malgré son plaisir masochiste à être parfois assimilée à une peau de
vache, elle régnait d’une façon bien éloignée de la tyrannie opérée par son
défunt époux. Elle savait être douce, compréhensive et réfléchie mais, parfois,
faisait preuve de fermeté et collectionnait les initiatives. Elle s’était
permise de changer l’intitulé de la maison d’édition qui, depuis vingt ans
déjà, sous le joug de Raymond Fricotard, s’appela les éditions Fantômes et Fantasmes.
L’homme était bourru, et le style des
auteurs bossant pour lui n’avait aucun rapport avec celui des doux dingues, des
rêveurs d’ombres et des fabricants de mondes que Mari-Mar recruta par la
suite. Il y était question exclusivement de science-fiction pure et dure, sans
la moindre richesse d’écriture chez des romanciers qui n’avaient surtout pas le
droit à la parole, encore moins celui de réponse, et travaillaient à la
cravache. On agitait devant leur nez une carotte et, sans même changer de main,
leur fouettait le dos pour leur intimer d’avancer mais pas trop. Et, condition sine
qua non, tous devaient brandir tel un étendard un nom
« honteusement » cocardier. Pas question de changer d’identité, il
fallait naître avec…
Raymond Fricotard traitait son personnel
comme une meute pourchassée, ne souffrant aucun écart de langage et imposant
une plume austère et privée de toute improvisation. Un véritable bagne pour
créateurs muselés.
Marinette était une femme absolument unique
en son genre. Unique dans le sens où sa famille ne l’avait guère aidée à
devenir le Grand-Chef des Editions Fantômes à Louer ; on avait même
ouvert des yeux gros comme des soucoupes volantes lorsqu’on apprit qu’elle
allait atteindre cette promotion plus forcée qu’inespérée. Non qu’elle ne fût
pas capable d’assumer un tel rang, mais parce que ce rang n’intéressait
personne au sein de son entourage consanguin.
Décidément, après une transfusion des
artères de l’imaginaire au carrefour de la réalité, le sang circulant dans les
veines de Mari-Mar devait avoir été pompé au Spectre Démoniaque
en personne. Ce héros sournois d’un bouquin qu’une bonne copine lui avait
offert à l’occasion de son onzième anniversaire, et qu’elle avait lu dans la
nuit avant de l’imprimer dans sa mémoire sans risque de l’effacer un jour.
C’était l’histoire d’un homme très lettré
qui, après sa mort, ensemence les femmes stériles en se glissant dans leurs
rêves par le truchement du sommeil, et ceci afin qu’elles deviennent par la
suite les mères d’écrivains de génie. Oui, une sorte de fantôme procréateur
appartenant à un comité d’intérêt public d’outre-tombe.
Madame Loncle s’était offusquée qu’une telle
lecture se trouvât entre les mains de sa P’tit’ Marin’. Elle lui avait
d’abord confisqué l’exemplaire, puis l’avait brûlé lorsqu’elle s’aperçut que
son enfant le cherchait partout dans la maison, la sueur au front, le rouge aux
joues. Le jardin et les alentours furent imprégnés d’un arôme entêtant que
la P’tit’ Marin’ n’oublia jamais. Les feuilles d’automne mêlées aux
pages de ce livre interdit et sulfureux flambèrent en un même autodafé
miniature et banalisé par ces lieux si familiers. Cela partait en fumée dans un
ciel subitement devenu gris, brumeux, angoissant, et la gamine crut longtemps
avoir entr’aperçu, se dessinant sur le ventre bombé d’un nuage de passage, le
portrait d’un homme portant chapeau melon, barbe et lunettes de myope.
Son père, affichant de légitimes ambitions,
désirait plus que tout faire d’elle un grand écrivain, et sa mère, jouant sur
la beauté naturelle de Marinette, l’avait inscrite dès sa douzième année à des
concours de jeunes tops-models. En attendant une pseudo consécration, elle posa
pour un magazine réservé aux adolescentes. A six mois, plus beau bébé de
France ; à huit ans, majorette ; à douze ans, modèle pour « Fleurs en
Dentelle » : pas de doute, à 20 ans, elle serait Princesse.
Contrairement aux apparences, Armand Loncle
n’avait pas assez d’autorité au sein de son couple pour imposer à sa fille sa
propre conception de la vie professionnelle, mais la vie (tout court) l’aida à
sa manière, en ajoutant une touche macabre à la palette du temps.
Sa femme décéda, et Marinette put ainsi
choisir une autre voie, librement, plus en rapport avec ses compétences et, la
concernant directement, les goûts affichés par son père. Ce fut tout de même un
deuil difficile, cruel, car madame Loncle avait trouvé la mort en donnant la
vie. On l’avait pourtant avertie qu’avoir un bébé à 42 ans semblait tardif,
dangereux ; mais l’envie de mettre au monde un garçon qu’elle pourrait
voir grandir dans l’ombre d’une sœur Princesse de son état, l’avait très
certainement influencée, motivée. Aveuglée par une ambition démesurée pour sa P’tit
Marin’, elle avait agi en femme calculatrice, oubliant sans doute volontairement
de prendre ses précautions.
Une âme de mère possessive et dictatoriale…
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?
Ce jour-là – un jour baigné de douceur matinale
et de lumière caressante –, Mari-Mar m’avait fait visiter la maison de
son enfance.
Je venais de terminer, la veille au soir, le
premier roman de ma vie d’auteur, et je comptais en discuter avec mon éditrice
devant une bonne tasse de café bien noir au bar du coin, mais elle en avait décidé
autrement, me donnant rendez-vous ici. J’avais rédigé les trois lettres finales
– O, U, F… non… F, I, N – à la suite d’un épilogue qui m’avait mis dans tous
mes états jusqu’à minuit ; j’avais eu l’impression d’être subitement
délivré, libéré d’un poids oppressant, indéfinissable. Cela m’avait fait
penser, toutes proportions gardées, à un accouchement sans douleur où seule
l’angoisse vous contracte les muscles au point de les déchirer.
Déjà, le titre, Le Plancton de Dante,
m’avait produit un effet analogue. Il s’était assez bizarrement imposé à mon esprit
à l’issue d’un cauchemar. Une chute provocant mon réveil brutal alors que je me
trouvais quelques secondes plus tôt au bord d’un précipice, au sommet d’une
falaise, tandis qu’en bas une mer d’encre venait mourir sur les rochers en carton
d’une crique de stuc. Non loin de là, un frêle esquif gisait sur une plage de papier,
et le mât semblait un stylo planté dans un plumier en forme de pirogue.
Quelqu’un me poussait dans le vide ; à la fragilité de cette bourrade inamicale,
je devinai la poigne d’une femme. A la suite d’un saut de l’ange périlleux, je
m’empalai sur le « mât-stylo ». Et à mesure que cette arme
improvisée se rapprochait de mon ventre offert en pâture à sa perfide
intrusion, comme moi-même je semblais attiré par elle, je voyais défiler ma vie
à un rythme d’enfer. Je m’étais réveillé si brusquement que j’étais tombé du
lit, me meurtrissant le bas du dos et me cognant légèrement la tête contre la
table de chevet où un réveille-matin annonçait l’imminence de l’aube. Je ne
m’étais pas rendormi, j’avais trop peur de retourner mourir sur cette plage…
et, je l’avoue, j’étais bien trop pressé de rejoindre Mari-Mar.
Elle me fit pénétrer dans le jardin
magique où, dit-elle non sans émotion, sa mère aimait venir s’asseoir sous
l’unique arbre, un pin parasol nain dont le tronc était étrangement large
; l’ombre en était discrète mais suffisante pour amener de la fraîcheur sur un
front ruisselant.
Toutes les pages du catalogue allaient
s’offrir à ma vue, claquant au vent de ma curiosité. Nous en étions au chapitre
jardin magique…
On me raconta que cette femme enceinte de 42
ans suait abondamment ; et il y avait là, paraît-il, un problème inconnu
que les médecins consultés ne s’expliquaient pas. Le pin n’avait jamais poussé
au-delà de la cime qui le couronnait déjà quelques décennies plus tôt : il
avait stoppé son évolution comme s’il craignait de dépasser la hauteur du toit,
ou de provoquer les cieux. Ses racines serpentaient au ras du sol, à la manière
de monstrueux vers de terre, jusque dans la rue où elles s’enfouissaient
profondément dans le sol, au point de fendre l’asphalte – la rue était une
impasse, fort heureusement. J’étais persuadé qu’elles étaient bien plus longues
que l’arbre lui-même, telles les pattes palmées de certaines grenouilles ;
elles me faisaient surtout penser à la tuyauterie tentaculaire des sous-marins.
Cette maison avait appartenu à un riche
aventurier issu de la famille du père de Mari-Mar : elle avait été
bâtie, ainsi qu’une bonne partie du quartier, sur l’ancienne piste
d’atterrissage d’un aéroport « préhistorique ». Cet homme s’était
constitué un gros pactole en vendant à de riches fans de raretés – et parmi
eux, des brocanteurs mondialement réputés – les produits de sa chasse et les
trouvailles qu’il avait ramenés de ses incessants et lointains périples :
trophées, peaux de bêtes, pépites d’or, casques coloniaux, harpons d’esquimaux…
On me parla du jardin magique où,
justement, toutes sortes d’animaux exotiques y avaient fini leurs jours de mort
naturelle. Tout un bestiaire en avait nourri la terre de ses excréments, et ce
qui devait y pousser par la suite fut assez original. Un arbre nain, des
plantes mutantes, dont un géranium qui mesurait six mètres et donnait des
pétales gros comme des hélices. On l’avait isolé en le replantant dans une
vieille baignoire, tant il mangeait l’énergie réservée à ses congénères, dont
la taille était normale mais les fleurs bizarrement chamarrées. Chaque corolle
arborait les tons de l’arc-en-ciel, chaque pétale revêtait une couleur
différente… Même les tiges avaient parfois la consistance et l’apparence
noueuse du bois ; certaines avaient un teint de bébé, d’autres étaient
parcheminées, livides, imitant la peau d’une momie. Une seule bouture du
géranium d’un autre monde pouvait éloigner toute une escadrille de moustiques à
l’appétit sanguinaire, puisqu’il est de notoriété publique que ces fleurs-là effraient
les « draculettes » piqueuses.
On m’expliqua que les plantes brillaient la
nuit et faisaient fuir les chats du voisinage ; quelques insectes profitaient
de l’aubaine pour venir les butiner à la pleine lune. Ils en avaient bien trop
peur durant la journée, et il n’était pas rare de voir des abeilles venir
contre nature faire leur marché de pollen dans des corolles étrangement
épanouies à l’heure où les chouettes ululent, les crapauds coassent et les
chauves-souris occupent l’espace de leurs cris et de leur haute voltige aveugle.
Mari-Mar monologuait ; attentif,
je l’écoutais, et je sentais bien que, pour elle, accumuler les détails de son
passé la soulageait, comme une délivrance. Un court moment de répit chaque fois
qu’elle ouvrait le catalogue à la bonne page. Encore fallait-il une sacrée dose
de tolérance pour prêter foi à ses histoires de racines rampantes et d’énigmes
botaniques. Sans doute n’attendait-elle aucun cadeau de ma part, et se
lâchait-elle ainsi pour le seul plaisir de caresser ce passé qui lui était si
cher, alors que moi-même je le jugeais fantasmatique.
Elle était appuyée contre l’énorme tronc du
pin parasol atrophié, et rien ne précisait que cet arbre-là fût jeune ou vieux,
exagérément petit ou seulement en train de grandir. Il n’y avait aucune trace
du géranium géant ; par contre, j’apercevais, au fond du jardin magique,
une antique baignoire d’où émergeaient des herbes sauvages – des orties
peut-être – qui semblaient pendre et gagner du terrain, comme pour la fixer au
sol, ou la ligoter. Pas de fleurs d’arc-en-ciel non plus : que du
gazon assez bien entretenu, encore tout humide de rosée, d’un vert tendre. Un
repas de tortues, un délice de ruminants…
Je n’ai pas osé lui demander où était passé
le géranium, le chasseur de « draculettes » piqueuses, de peur
qu’elle me répondît d’une manière trop imagée, pittoresque : « Il
a été étranglé puis dévoré par les racines du pin parasol nain… voyons, quelle
question ! ». J’en ai eu froid dans le dos : nous baignions
dans un mauvais roman de Littérature Fantastique. Les insectes devaient
posséder le don de la parole, les lombrics creuser des tunnels afin que leurs
amies les taupes puissent voyager d’un quartier à l’autre, et les oiseaux qui
se posaient dans l’arbre affichaient sans doute l’envergure des avions ayant
jadis occupé les lieux. Quant aux nains de jardin, nul doute qu’ils fussent les
sentinelles de ce zoo de bandes dessinées, montant la garde 24 heures sur 24 et
laissant dans l’herbe grasse des empreintes d’ogres, de colosses ou de titans.
Sans parler des chats du voisinage, aux miaulements similaires à des sirènes
d’alarme annonçant un bombardement imminent.
Un instant, je me suis cru obligé de lui parler
à mon tour de mon enfance, sans doute pour la contrer à ma façon, reprendre le
dessus, mais je me suis contenté d’y penser, juste le temps de réveiller les
bons vieux clichés enfouis dans le cimetière des souvenirs ensevelis. Vous
savez… ceux qui ressurgissent toujours plus beaux, plus merveilleux au fil de
ce temps qui déroule son tapis trop rapidement, et semble fuir le présent en
direction d’un avenir pressé ! Seule la nostalgie sait donner une couleur
d’invraisemblance à des séquences anodines mais si importantes dans une vie.
Sur mon kaléidoscope intime, je me suis très
vite revu enterrant des billes et des soldats de plomb, dans l’espoir de les
retrouver vingt ans plus tard, si j’étais encore là, chez mes parents. J’étais
gosse et je m’attendais très certainement à déterrer, une fois la date
fatidique arrivée, des billes obèses et d’antiques combattants ayant revêtu des
armures plus modernes, plus à même de leur faire gagner une guerre
d’aujourd’hui. Tout juste si je ne les imaginais pas vêtus d’une combinaison
anti-radiations. Un grognard de Napoléon qui se transforme en cosmonaute, un
guerrier d’Attila déguisé en terroriste islamiste, ça doit faire son petit
effet dans le crâne d’un grand enfant, non ? Quant aux billes, je pouvais
espérer les retrouver toujours aussi rondes mais d’une taille plus proche de la
balle de tennis ou de la boule de pétanque. Un ballon de foot eût été trop
voyant, et je n’aurais pas pu l’abandonner sous terre sans que ma mère n’en fît
une jaunisse : « Encore un que tu envoies chez les voisins !
Si ça continue, il te faudra les lester… ». Je lui demandais toujours
ce que signifiait « lester » ; puis la dispute se poursuivrait
car le voisin n’avait pas vu un ballon voler par-dessus le mur… encore moins un
ballon qui aurait pu écraser ses rosiers. Et je me ferais encore
engueuler : « A-t-on idée d’enterrer un ballon… Et si une taupe
passe par-là… elle va le crever, et il va exploser comme une mine ! ».
Le tapis du temps se déroula bien vite en
sens inverse, mais ce petit délire mental m’apporta l’antidote tant recherché
pour résister aux charmantes divagations de Mari-Mar.
A son catalogue, j’opposais mon tapis…
Ici, c’était la maison de ses parents,
évidemment, et elle y revenait régulièrement, comme un pèlerinage. Une
résidence secondaire revisitée une fois l’an et, à l’occasion, absolument
invendable ; on n’y habitera jamais, ni ne la prêtera ni ne la louera à
quiconque… On la lèguera plutôt – un héritage réservé à des ombres réincarnées.
Tiens, plus tard peut-être, la louera-t-elle à des fantômes, oui ! Allez
savoir…
Que ce soit en Ecosse, leur pays d’origine,
ou ailleurs, leurs points de chute, les ectoplasmes n’ont pas besoin de clef
pour être déclarés propriétaires d’un domaine. Ils entrent, sortent, évitant
les portes entrebâillées qui créent les courants d’air – pour ça, ils sont eux-mêmes
très forts ! –, se nourrissant de la moisissure et de la patine du temps.
Ils traversent les pans de muraille, les façades de rondins, y sèment des
instants d’éternité prisonniers du béton ou du bois, et il n’est pas rare de
voir surgir des tableaux de maîtres, des reflets du passé où se décalque
l’artiste peintre en plein travail. Tels des miroirs poussiéreux mais si précieux
scotchés aux murs du temps.
Le père de Mari-Mar était à
l’hospice, atteint d’un gâtisme précoce, et des voisins s’occupaient de
l’entretien des lieux… des voisins qui, eux, avaient vu naître la P’tit’
Marin’ et beaucoup pleuré lorsque… Des amis, des vrais. Fidèles.
Elle s’était laissée glisser le long du
tronc de l’arbre nain, et maintenant caressait le sol en ébauchant une moue
interloquée puis un rictus espiègle, comme une gamine testant la qualité du
sable qu’elle a soutiré à la plage de ses vacances et ramené au domicile
habituel. Elle murmura un air enfantin que je n’avais jamais entendu
auparavant, se mit ensuite à me parler du Spectre Démoniaque. Elle me
précisa que c’était là la romance que les femmes stériles chantonnaient au saut
du lit, après qu’elles eussent été ensemencées durant leur sommeil par le
fantôme procréateur. Elle était folle, oui, j’aurais dû m’en douter ! Une
démence qu’elle avait bien cachée jusque-là, et que peut-être les senteurs
suspectes du jardin magique avaient attisée, réactivée. Je crus moi-même
basculer dans la folie lorsqu’elle m’avoua que sa mère était tombée enceinte de
cette manière, puisqu’elle avait été déclarée stérile quelques mois après sa
naissance. Elle fixait un point imaginaire droit devant elle, et il m’était
impossible de suivre sa ligne de mire, de discerner la cible. Son regard était
brûlant d’une fièvre intérieure, comme pendant l’amour. Elle passait sa langue
sur ses lèvres déjà humides. Alors, tout d’un coup, elle s’est relevée, prenant
soudain un air sérieux, très pro. Elle se passa une main dans les cheveux et me
tendit l’autre pour que je l’aide à se relever.
« Allons-y, monsieur Allan Miller,
nous avons à parler de votre boulot… »
Même son sourire en coin, alors qu’elle
était campée sur des jambes que je connaissais bien, me sembla très pro.
La nuit succédant à cette entrevue
hétéroclite, je fus victime d’un cauchemar qui ressemblait étrangement au
précédent.
A la manière d’une sentinelle, je faisais
les cent pas sur une plage située au pied d’une falaise dont la hauteur frisait
celle d’un building et, motivé par le cri d’une mouette, je levai les yeux au
ciel. Juste à temps pour éviter un ordinateur lâché du « dernier
étage », du sommet de la crique de stuc, qui allait me percuter,
m’écraser. Au même instant, dans une sorte de fondu enchaîné, je me réveillai
en hurlant, sain et sauf. J’étais gelé et je transpirais à grosses gouttes.
Dans la chambre, planait comme une odeur d’iode, de mer proche. Je frissonnais,
claquais des dents. Besoin de ma dose de caféine. Pas pour me réchauffer, me
réveiller, non, pour me réconforter. J’ai pris un bain moussant brûlant ;
mais avant de me glisser dans la baignoire, j’ai levé les yeux au plafond,
fébrile.
On aurait dit que je cherchais à savoir par
quoi j’étais survolé.
?
(Quelques semaines s’écoulèrent,
qui parurent une éternité…)
Le temps passait et Mari-Mar prenait de
plus en plus de libertés avec moi, devenait extrêmement conciliante, collante
même. Je lui demandais n’importe quoi, et elle ne me refusait rien.
M’aurait-elle trompé ou aurait-elle doublé le tarif de mes royalties futurs si
j’en avais émis le souhait ? Je feignais d’ignorer. Je commençais à douter
que ce fût grâce à mes qualités de romancier, ou même d’amant, qu’elle
m’accordait autant de faveurs. Elle me tutoyait en public maintenant, et me
donnait du « mon petit canard plumitif » devant tout le monde,
sans la moindre retenue, sans gêne. Elle avait des réactions bizarres, qui me
mettaient parfois mal à l’aise, rendaient ma secrétaire jalouse et donnaient à
mon entourage professionnel des raisons de me charrier.
A quelques détails près, cette attitude généralisée
me ramenait sur les bancs de l’école, lorsque les gosses me jalousaient
uniquement parce que ma différence attirait les filles. Nous sommes de grands enfants,
et prétendre le contraire serait mentir à notre nature.
A peine mon premier roman terminé, voilà
qu’elle me réclamait déjà un autre travail. Toutefois, c’était une commande
assez spéciale. Cocasse, oui. Elle avait été enchantée par mon premier
« bébé » (ainsi surnommait-elle les nouveaux titres de la
collection), qu’elle avait lu d’une traite à la suite de notre visite au jardin
magique. Mais là, elle me réclamait l’impossible : réécrire SON roman.
En quelque sorte, langer son propre « bébé ». Mari-Mar avait
elle-même commis quelque chose, mais elle doutait tellement de son talent
personnel qu’elle n’avait jamais osé en parler. J’eus droit à ce scoop, et je
le trouvai aussitôt encombrant. Depuis ses élucubrations au contact du jardin
magique, j’avais acquis la certitude qu’elle ne m’avait pas caché que son
don d’écrivain !
C’était une histoire absolument débile,
issue d’un cerveau malade, pour s’enfoncer dans la mémoire d’un lectorat
psychopathe.
Il était question de vampires, de moustiques
et… de dinosaures. Ce n’était pas vraiment un roman, non, plutôt une thèse sur
l’évolution du moustique, et traitée parallèlement à celles, concomitantes, du
singe et de l’Homme. D’après mon Grand-Chef, les moustiques avaient au
fil du temps donné naissance aux vampires – il n’était nullement question des
chauves-souris – par l’intermédiaire d’un vecteur d’importance. Il était aisé
de deviner où elle était allée pêcher cette hypothèse un peu folle : leur
nourriture liquide. Plutôt leur boisson vitale, oui. Comme si le simple fait de
consommer du sang les mettait sur un pied d’égalité, ou si une race devait
prendre la relève d’une autre en se basant uniquement sur les besoins
nutritifs.
Les moustiques étaient présents sur la
Planète Bleue bien avant l’homme des cavernes, bien avant les dinosaures, et
l’évolution de ces insectes avait pris une nouvelle orientation le jour où ils
avaient piqué en masse des extraterrestres. Le vecteur, c’étaient eux, les
visiteurs. Ils étaient venus sur Terre pour une raison maintes fois
usitée : pas une invasion, non, juste réparer une avarie subie alors
qu’ils passaient à proximité de la Voie Lactée.
En effet, ils demeurèrent un certain temps
cloués sur notre sol à la suite d’une tempête électromagnétique ayant endommagé
leurs moyens de télécommunications, d’où leur incapacité à contacter les leurs
afin d‘être secourus. Les ET se servaient de leurs pouvoirs télépathiques dans
les romans ou dans les films, pas dans la réalité, n’est-ce pas ? Une fois
l’astronef réparé, comble de malheur, ils constatèrent que leur carburant
s’était solidifié (dans la réalité, utilisaient-ils un moyen de propulsion
élémentaire ?) au contact de l’atmosphère trop riche en oxygène. Ils durent
ainsi s’isoler dans une bulle immatérielle qui les coupait de l’extérieur mais
amenait une humidité supérieure à la moyenne, attirant de drôles de prédateurs
ailés avides de sang (dans la réalité, un cœur battait-il en eux, pulsant un liquide
vital ?).
Tout étant rentré dans l’ordre, les voilà
repartis vers les étoiles. Pas pour longtemps : quelques siècles.
Ensuite, les ET épinglés par nos moustiques
furent déclarés persona non grata sur leur monde originel, après une
période de quarantaine incalculable selon notre système de mesure temporelle.
Ils furent donc condamnés à revenir chez nous, où ils durent se charger
eux-mêmes de découvrir l’antidote, le vaccin.
Ce simple incident provoqué par des « draculettes »
piqueuses avait pris là-haut une dimension épidémique à l’échelle cosmique.
Mais ils ne rejoignirent jamais leurs congénères, qui périrent non pas à cause
de l’épidémie mais effacés de la carte céleste après une collision avec une
comète folle et imprévisible, tandis qu’eux-mêmes survécurent sur la Planète
Bleue. Et, au fil des centaines de milliers de millénaires, cachés sous terre
car les radiations de notre soleil étaient trop puissantes, ils devinrent
progressivement des vampires. Une mutation, oui… pas une évolution !
C’était vraiment une histoire tirée par les
cheveux. J’allais devoir débrouiller tout ça, me transformer en « coiffeur
littéraire »…
Les vampires étaient donc les descendants
directs de ces ET cloués sur notre sol comme de vulgaires papillons de
l’espace. Il est à noter que ces naufragés de l’espace-temps craignaient les
UV, en plus d’un oxygène exagérément pur, car sur leur planète, des radiations
trop fortes en surface les contraignaient à vivre sous terre. Ici, sur notre
plancher des vaches, ils portaient constamment de drôles de lunettes qui les
faisaient étrangement ressembler à des caméléons. Leur aspect physique évoquait
l’anatomie d’un animal hybride : mi-insecte, mi-reptile.
C’était le genre de détails complètement
inutiles dont abusait Mari-Mar au cours de son récit. Allez savoir…
peut-être, dans l’intimité, portaient-ils lunettes de vue, chapeau melon et
barbe noire, et se servaient-ils d’une bicyclette pour circuler dans les
tunnels étroits du monde sous-terrain de leur planète-mère.
Dans la seconde moitié du roman, certains
vampires d’aujourd’hui avaient décidé de remonter le temps, tenaillés par la
curiosité scientifique (une sinécure de plusieurs milliards d’années), et
s’étaient pointés en pleine ère secondaire, la période la plus fructueuse en
matière de « présences monstrueuses ». Ils s’étaient ensuite
volontairement laissés engloutir par l’ambre, la seule solution pour revenir à
notre époque, dans leur futur, grâce au sang des dinosaures. Sans doute en
hibernant… un sommeil profond, interminable, peuplé de cauchemars nombreux et
innommables.
Grand-Chef
ne précisait pas par quel moyen ils voyageaient dans le passé, mais soulignait
que les vampires, au contact de leurs congénères de la préhistoire,
rendossaient tout naturellement leur apparence basique de « draculettes »
piqueuses (ou de mâles inoffensifs). Comme dans le cinéma ou la littérature de
science-fiction, lorsqu’on remonte le temps puis se retrouve confronté à sa
propre image. Il est donc logique que l’on ne puisse pas exister deux fois au
même instant. On passerait pour son jumeau, mais pas au même âge… On serait
décalé. Si vous vous regardez dans un miroir, c’est votre reflet qui n’existe
pas, pas vous, car si vous brisez la glace, vous restez debout,
réel ; l’inverse est impossible et représente une vue de l’esprit.
Et n’oublions pas que les vampires, actuels
ou temporels, sont immortels !
Allaient-ils devenir les messagers des dinosaures
au bout de cette étrange évolution à rebours ? Et permettraient-ils la
réhabilitation effective de ces lézards géants qui, pour l’instant, faisaient
fantasmer paléontologues et cinéastes…
Ou bien devraient-ils partir dans les
étoiles, sans être au courant de l’extinction des ancêtres cosmiques de leur
espèce, à la recherche des descendants des ET ayant jadis atterri ici ?
Des descendants, ou d’éventuels survivants du cataclysme…
Et par quel moyen repartiraient-il dans
l’espace ? A bicyclette ?
C’est cette partie du roman (de la
thèse ?) qui était franchement imbuvable. C’était bâclé, cela manquait de
corps, le sens en était détourné… Un vrai foutoir !
Et c’était à moi qu’il incombait de trouver
une ligne de conduite, une idée directrice remettant sur de bons rails cette
prose mal aiguillée. Dénicher un lien dans cet embrouillamini, et m’y tenir,
telle fut ma mission. C’était jouable ! Il n’y avait rien d’impossible
là-dedans, c’était un pari à gagner contre l’adversité, et l’adversité
s’appelait digressions. Même lorsqu’on porte un nouveau nom
« déshabillé » de toute consonance franco-française, impossible n’est
toujours pas français.
Il y avait bien quelques incohérences, mais
elles étaient récupérables par un précis développement des explications
sommaires. Il suffisait de mieux agencer les égarements, de façon à les rendre…
buvables.
Il me fallait également trancher dans le vif
du sujet, mettre la sauce au goût du jour, c’est tout. Non seulement retrouver
les pièces égarées du puzzle, mais en fabriquer de nouvelles, mieux adaptables.
Renouer avec la trame, délier les fils de l’histoire mal tricotés pour rembobiner
la pelote. Mari-Mar avait jeté des cartes en vrac et je devais les ramasser
puis m’en servir pour bâtir un château. Traduire ces sornettes pour leur donner
la consistance d’un bon roman de SF.
Je lui fis remarquer qu’il s’agissait là de
science-fiction, et elle me répondit qu’elle était prête à me nommer à la tête
d’une nouvelle collection ; que je pouvais créer un département SF si je
le désirais, comme au bon vieux temps ; que j’avais son aval… et les
pleins pouvoirs.
Mais je venais à peine de m’introduire dans
la place, je n’avais même pas fait mes preuves dans la durée et la constance,
alors je me sentais forcément encore un peu à l’étroit dans mon nouveau costume
d’auteur à succès. Tout le monde était persuadé que dès le début j’avais été
pistonné grâce à mon physique. A juste titre d’ailleurs puisque, dans un
premier temps, j’avais été accepté pour mes idées novatrices, pas pour mon présumé
talent, et dans un deuxième temps…
Au départ, je n’avais fait que répondre à
une petite annonce lue dans « Plumes en Herbe », un magazine
littéraire. J’avais rapidement contacté Marinette de Marvejols, qui m’avait
tout de suite donné rendez-vous pour en discuter à la table d’un bon restaurant
du coin. Deux jours plus tard, je signais un contrat ; un mois après, Mari-Mar
m’offrait sa secrétaire particulière (?) afin de m’aider à m’installer entre
mes nouveaux murs.
Et maintenant, je prenais du galon dans un
domaine qui m’était encore totalement inconnu…
Elle délirait, une fois de plus.
?
SUITE

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