( SUITE )


Photo de Maman à 20 ans

 

    Je dirais que maman était la petite fille gâtée par excellence, chose rare à cette époque et dans ce contexte.
Son père l'emmenait braconner sur les terres du châtelain, quand ils croisaient le véhicule du châtelain il soulevait sa casquette et le saluait d'un "bonjour not maître" mais rebelle, il ne voulait plus être sous la tutelle de qui que ce soit, il avait appris a sa fille à chasser avec un furet et à aller chercher le miel dans les arbres creux. Il décida donc de partir habiter plus près de la grande ville, et osa faire un emprunt !!
Comme ses frères il ne laissait personne lui dire ce qu'il avait à faire, on raconte que son frère partait toujours à l'heure pour aller le dimanche à l'église et que si sa femme n'était pas prête il partait sans elle, a elle de trouver un véhicule pour y aller. De même quand elle demandait à son mari de lui acheter un seau au marché il revenait avec une dizaine de seaux !! mon grand-père lui, arrivait même en pleine moisson à quitter la ferme, laissant les travaux des champs à sa femme pour aller faire la fête à St Malo, un tour dans les bordels du coin et revenir sans remords.
A Noël il demandait à sa femme ce qu'elle avait acheté comme jouets pour les enfants et le plus souvent retournait en ville en acheter d'autres. Maman à eut beaucoup de jouets dans son enfance, il parait qu'elle avait beaucoup apprécié les meubles en bois pour poupées, je me doute que ce devait être bien joli....   et il parait aussi qu'a la petite école les autres élèves l'appelait "la petite sucrée" car la maîtresse lui donnait souvent des bonbons et l'envoyait promener son chien au lieu de lui faire la classe....

Arrivé à Vitré l'adaptation a du se faire sans trop de mal, tout juste maman raconte-t-elle que ses parents faisaient chambre à part, elle dormait avec ses enfants, et souvent le soir elle disait aux petits "ce soir je dois aller réchauffer les pieds de papa" aussi les petits étaient endormis avant que la maman ne revienne. Jamais le père n'a levé la main sur les enfants, quand ceux-ci se chamaillaient il lui suffisait d'élever la voix et de porter la main à sa casquette et aussitôt les deux enfants se taisaient.

La ferme où ils sont arrivés s'appelle "le pavillon" et se situe dans le bas d'une cote, c'est une voie sans issue qui se termine par une autre ferme appelée" la santé" en raison sûrement de son utilisation ancienne de léproserie. Il reste encore de nos jours deux petites tours indiquant l'existence de maison sans doute entourée de hauts murs. le pavillon par contre était un ancien couvent de religieux, la partie maison est affublée de drôle de panneaux de bois dans la chambre la plus grande, certains sont creux mais ne s'ouvrent pas d'autres s'ouvrent mais sur le vide, on ne sait pas la profondeur exacte et d'autres s'ouvrent sur des placards a linge. Tous ces panneaux m'intriguaient et j'aimais à penser qu'il y avait un trésor caché comme le disait une légende entretenue par maman.
Le jardin était aussi entouré de hauts murs et il parait qu'il s'allongeait d'un chemin planté de hauts arbres au bout duquel se trouvait le cimetière des religieux. La partie qui constituait l'étable était faite de deux greniers, le premier était parait-il le dortoir des jeunes religieux, et attenant à cette partie, il y avait la chapelle, partie n'appartenant pas à la ferme, le clocheton fut rapidement enlevé par le nouveau propriétaire qui lui était un farouche communiste.
Et juste un peu plus bas la fameuse usine à cidre....avec la voie ferrée Paris Brest... Maman était très liée à sa mère et elles discutaient vraiment de tout ensemble comme deux copines.
Je reprends son récit....

"J'ai donc atteint mes 14 ans, mon premier amour était un voisin, au début j'étais fière d'avoir un petit ami, mais cela n'a pas duré car je ne pouvais rapidement plus le voir......"

La guerre vue par maman. (suite de son récit )

Ensuite la guerre est venue, drôle de guerre, car les allemands ont été six mois massés aux frontières derrière leurs fortifications, la ligne.... et les Français faisaient face, derrière la ligne Maginot, cela à duré jusqu'au printemps, puis ils ont attaqué et envahi, d'abord la Belgique, et ensuite la France, contournant la ligne et pénétrant en France, ils avançaient rapidement, voulant encercler les Anglais qui voyant tout perdu cherchaient à regagner l'Angleterre, la grand bataille de Dunkerque où des milliers de soldats trouvèrent la mort.
Entre temps j'avais connu deux anglais stationnés à Vitré, l'un s'appelait Martin John et l'autre, Leeg William qui voulait m'emmener à Londres où son père était policier. Mais je ne voulais pas abandonner mes parents.
  
Puis tout cela s'est concrétisé, et les Allemands ont déferlé, envahissant la moitié de la France, y compris la Bretagne. J'ai remonté le remblais qui longeait les voies ferrées, il y avait un nombre incalculable d'objets de toutes sortes y compris des denrées, boites de conserves, pain, que les alliés avaient jeté en s'en allant. Entre temps, mon père est décédé, il était malade, il aurait fallu une opération qui n'a pas été tentée car à Rennes, il n'avaient pas les médicaments nécessaires, il a souffert, toute la nuit, et à cause du couvre-feu, on ne pouvait aller chercher le médecin. Le couvre-feu, durait depuis 21 heure du soir jusqu'au lendemain matin, et le matin 11novembre 1944 il décédait. Dans la semaine qui suivit des conducteurs de locomotives sont descendu à la ferme, ils étaient de la région du cotentin, ils ont couchés 8 jours dans la paille car les locomotives étaient immobilisées, et ils n'avaient pas le droit de partir. Ils avaient forcé les portes des wagons et pris tout ce qu'ils trouvaient, des sacs de café, qui étaient introuvable à cette époque, des dizaines de vélos, boites de conserves, caisses de fromages, confiture, et surtout des caisses d'alcool, apéritifs, digestifs, et autres. Tous les soirs, c'était la java, ils buvaient et chantaient, jusqu'à une heure du matin. On a retrouvé, les semaines suivantes des bouteilles cachées dans les haies aux environs. Dans les mêmes temps, les Allemands réquisitionnaient les armes que les civils avaient, fusils de chasse et autres.

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La guerre continuait, terrible, avec les bombardements et les mitraillages des voies de chemin de fer qui étaient situées à pas plus de 100 mètres de nos habitations.
Mon père avait rapporté de la guerre 14-18 un fusil qu'on appelait mousqueton et un casque de parade autrichien conservé à la maison. On a caché ces armes car si les Allemandes les avait trouvé, ils nous aurait passé par les armes. (trop bien cachés car ils ne les ont jamais retrouvé sans doute jeté dans la marre, le casque devait être bien beau avec sa crinière de cheval)
Un dimanche vers onze heure, nous nous trouvions seuls à la maison avec un cousin, quand des avions sont apparus rasant les maisons, et mitraillant une fois encore les locomotives sur la voie, nous avons couru nous cacher, les uns au fond du jardin pendant que je me suis retrouvée dans le couloir aux murs épais de la maison.
Je ne craignais rien contre le mitraillage mais cela aurait pu être dangereux si ils avaient lancé des bombes. Nous attendions toujours le débarquement des alliés, et on trouvait le temps long. Un soir, alors que les voies étaient remplies de soldats allemands qui étaient stationné dans les wagons, il est arrivé un jeune homme qui devait avoir dans les 18 - 20 ans, avec un fusil-mitrailleur, il nous parlait en allemand, et nous ne comprenions que "arbeit", il cherchait également à enlever son uniforme et demandait des habits civils, mais nous n'avons pas voulu le cacher car là aussi c'était dangereux pour nous.
Il est reparti je ne sais où car son régiment était parti la nuit précédente et aura sans doute été pris comme déserteur. J'ai toujours regretté de ne pas avoir osé le cacher...
C'était notre vie ponctuée par les bombes qui tombaient ici ou la, et la sirène qui hurlait souvent la nuit, il fallait se lever et courir aux abris qui se trouvaient à 300 mètres de là.

Nous avions surtout peur des "forteresses volantes" avions lourds qui bombardaient de très haut, et les bombes loupaient souvent leur objectif. Un jour où nous étions à ramasser de l'herbe, avec une charrette et des chevaux, est apparu dans le ciel, toute une formation de ces gros avions. Nous les avons reconnus ils prenaient la direction de Rennes, puis ont fait demi-tour poursuivi par la dca des Allemands, on les regardait, les comptait, et on blaguait en disant "ils ont eu peur, ils font demi-tour" mais arrivé au-dessus de nous, les bombes tombaient....
Ils visaient encore une fois la voie ferrée et cela tombait un peu partout, tuant du même coup des voisins dont un jeune ménage, marié depuis à peine une semaine, et leur frère.
Nous ne nous sommes pas rendu compte, nous avions très peur, je croyais que c'était une bataille d'avions, puis comme les bombes tombaient derrière et devant nous, j'ai bien cru ma dernière heure arrivée. Puis nous avons entendu crier, c'était la soeur des mariés, elle venait de découvrir le drame. Nous sommes descendu à la ferme puis paniqués par les cris, nous nous sommes rendu sur les lieux, on venait de retrouver la moitié d'un corps dans le champ ou nous nous trouvions..
De là nous avons tout abandonné, les bêtes et nous, sommes parti chez un oncle loin de la ligne de chemin de fer avec des voisins, nous avons passé du temps la-bas, et le lendemain matin, mon oncle est allé voir les dégâts, les bombes avaient fait des ravages. Il dit à ma mère de ne pas retourner, il allait nous prendre avec les bêtes jusqu'à la fin de la guerre. Comme c'était l'époque des foins, il venait tous les jours travailler à la ferme et rentrait tous les soirs mais c'était infernal avec tous les mitraillages que les avions alliés nous distribuaient. Un jour après un mitraillage, est arrivé un blessé, il avait reçu des balles dans le bras et saignait de partout, nous l'avons immédiatement descendu à l'hôpital pour se faire soigner autrement il serait mort à bout de sang, il était de fougères et on l'a sauvé, il est revenu nous remercier d'avoir fait si vite.
Moi, je vivais dans la peur continuelle, j'avais perdu cinq à six kilos, je ne pesais plus que 45 kg, nous avons passé trois à quatre mois à la ferme de mon oncle.
Puis vint enfin le débarquement, c'était le 8 juin, au matin, les cheminots sont venus nous dire qu'ils avaient débarqué dans le cotentin.... Depuis déjà un certain temps en effet, les avions allemands ne circulaient plus dans le ciel, aussitôt qu'il y avait un départ de train, il était immédiatement mitraillé, les avions alliés qui survolaient le pays et bombardaient tout ce qui circulait.

Un matin, on nous dit que les Anglais étaient stationnés tout près de Vitré prets à entrer. Mon oncle est parti aux nouvelles et les a rencontrés à trois ou quatre kilomètres. il leur a parlé et ils ont dit qu'ils attendaient le gros de la troupe et le ravitaillement, nourriture et essence.
Cela à duré deux jours et ils sont entrés dans Vitré. Ils étaient devancés par une multitude d'avions qui faisaient un bruit énorme et nous étions tous impressionnés. Il y avait dans le château de Vitré des canons qui tiraient, essayant de retarder leur avancé mais ils étaient submergés par les troupes alliées, des copains et des copines sont venu avec moi à la rencontre des Américains avec des fleurs et des acclamations, ils nous distribuaient du chewing-gum, des bonbons en chocolat, et des bas nylon. C'était une joie immense, puis nous sommes revenus à la ferme....

Entre temps, ne pouvant nourrir toutes nos bêtes mon oncle les avait mise en pacage chez ses autres frères et quand nous sommes revenus tout était délabré, les plâtres des chambres étaient tombés, les couvertures des toits envolées, par les bombes tout était soufflé. En rentrant à la ferme nous entendions la bataille qui faisait rage encore dans le cotentin, et cela me faisait mal au coeur car je savais que la bataille serait rude, mais enfin ils ont réussi à percer et la guerre à changé de camp. Les Allemands reculaient puis vint la fin de la guerre.

Je me souviens de l'armistice ou les cloches des églises sonnaient à toute volée, je suis partie à la ville seule, car mon frère ne voulait pas venir, et quand je suis arrivée dans la rue principale, j'ai vu un tas de valises de toutes sortes, qui brûlaient au milieu de la rue, et autour des RFI qui tondaient 4 ou 5 filles, avant de les emmener au commissariat pour les interroger, c'était des filles qui avaient "fricoté" avec les Allemands......."
fin du récit de maman.
Je peu rajouter qu'il y avait à la ferme avant leur départ chez l'oncle, un bouc, au mauvais caractère, il attaquait tous ceux qui approchaient et à du batailler ferme pour garder son territoire, mais il ne l'on pas retrouvé après la guerre...
Du coté de papa on peut dire que la vie était apparemment simple, la mère, après avoir été bonne chez une patronne où ses frères lui écrivaient, s'occupait de ses trois hommes, ils avaient commencé dans une petite ferme, puis un café à l'entrée de la ville, et maintenant ils tenaient une petite épicerie tabac café. Jean mon père se destinait à l'horticulture, il était en pension chez les frères de Ploérmel pour cela, et son frère Marcel, après avoir travaillé dans l'usine de chaussure locale se destinait à rester à l'épicerie.
Papa n'était pas un garçon turbulent, il lui arrivait de faire des bêtises comme tout le monde, en fait il a raconté avoir lancé des cailloux sur les locomotives qui passaient sous le pont mais à cette époque, à la vitesse ou passaient les trains il n'y avait pas de dégâts.
Pendant la guerre il remplaçait un marchand d'aliments et s'amusait volontiers à prendre la façon de parler de son interlocuteur, connaissant très bien le français comme le patois, il changeait de rythme à l'occasion avec humour. Il faisait sauter sur ses genoux le fils de son patron en attendant son retour de la guerre.
Il du aussi travailler pour le travail obligatoire pour les Allemands, comme tous les hommes restés dans les campagnes, donc, remplir des wagons de marchandises destinées à l'Allemagne, aussi c'est avec zèle qu'en fait les wagons étaient soigneusement sabotés avec l'espoir qu'à l'arrivée il n'y ait plus rien dedans, des trous pour que le blé s'écoule le long des voies, les chaussures de la fabrique, dissociées ; toutes les idées de sabotages étaient exploitées. Il a gardé et moi à sa suite le document donné aux travailleurs français.  ((1)cliquer en bas du texte pour voir le document) 
A l'occasion comme ses parents étaient épiciers, il s'adonnait au marché noir, c'était facile en campagne avec les fermiers, pas pour voler les gens, mais pour pouvoir fournir encore à manger à tout le monde, ils ne se sont pas du tout enrichi dans un trafic douteux, ce n'était pas dans leur mentalité.
Une fois il raconta avoir traversé toute la ville de nuit avec un gros sac de pommes de terre sur le dos, inquiet à chaque carrefour mais enfin il arriva a bon port sans encombre. Une autre fois alors qu'il se trouvait dans un champ, arriva une de ces "forteresses volantes" qui piqua droit sur lui ; il se retrouva sans le champs voisin sans comprendre comment il avait fait pour passer sans une égratignure les rangées de fils barbelés.
Sur Vitré la guerre n'aura pas été très marquante apparemment, davantage sur certaines communes alentour. A part ce couple de commerçants de vêtements, du nom de Levy qui fut dénoncé par un (ou une ?) citoyen.... Ils furent arrêtés et personne ne les revit jamais.... Dans les petites villes, il se trouvent hélas souvent des gens pleins de bonnes intentions qui se croient obligés de rendre ce genre de service.....

Je laisse maintenant maman raconter ses amours....

"La vie reprit et tous les jours j'allais livrer le lait à l'épicerie bureau de tabac du quartier, il y avait deux garçons, un de mon âge et un autre deux ans plus vieux. Le plus âgé me plaisait beaucoup, mais à ce moment-là on avait embauché à la ferme, un garçon pour nous aider, il était petit et tout blond, pas beau, il me demanda pour sortir avec lui, je l'écoutais plus ou moins, mais ma mère ne voulait pas en entendre parler.
Les garçons de l'épicerie ne se décidaient pas à me parler, les parents décidèrent de me marier au plus jeune, car il n'avait pas beaucoup de santé, et on resterait au commerce.
Moi je lorgnais sur l'aîné, qui était beaucoup plus beau, grand, brun de peau et de cheveux, des grands cils tous noirs et des beaux yeux noirs. Mais avec son métier il devait partir pour Angers.
(Je complète son récit :
Le sort en décida autrement, Marcel tomba très malade en fait il avait la tuberculose, et il en mourut à 22 ans, ils perdirent dans la foulée une cousine dans les mêmes âges et deux mois plus tard c'est la mère de papa qui mourut de chagrin.... Une religieuse garde-malade a eu l'idée de noter tout ce qu'a dit Marcel dans les derniers jours de sa courte vie, j'ai gardé précieusement également ce document.)

Il ne resta donc que deux personnes pour le commerce. Son frère avant de mourir avait fait promettre de ne pas abandonner son père, il resta donc au commerce et moi je vivais dans l'espoir qu'il fasse attention à moi, puis un jour il se décida, un matin d'hiver, au milieu de la rue, je le vois venir à ma rencontre , il me dit bonjour et là au beau milieu de la rue il me demanda enfin s'il pouvait me fréquenter en vue mariage si l'on se comprenait, tout à ma joie je répondis "oui" tout de suite, il me demanda d'attendre quelques mois avant de se rencontrer vraiment car à cette époque les débuts des rencontres étaient bien cachées, il ne fallait pas que cela se sache. Puis les mois passaient, je le voyais tous les matins, et pas un mot sur la demande qu'il m'avait faite. A la fin je me suis lassée, et je lui ai demandé si sa demande tenait toujours. "Oui," me dit-il, et il me fixa un rendez-vous pour le dimanche suivant et tout de suite on s'est aimé sagement car en ce temps-là, il n'était pas question d'aller trop vite. A la ferme cela ne plaisait pas à mon frère, qui aurait voulu que l'on reste avec maman tous les trois, mais ma mère se fâcha pour le mettre à la raison.
Un premier octobre on se maria à la mairie, puis le deux à l'église. J'étais heureuse, la plus belle journée de ma vie.  J'ai quand même eu une émotion, car les invités étaient tous arrivés et le marié n'était toujours pas là, on a envoyé une voiture il était tout simplement en train de boire un coup avec son cousin....La journée s'est très bien passée il faisait un temps doux, un ciel bleu, pas un nuage...."



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Suite : Une nouvelle Famille...