En 1960, la grand mère cessa de venir,
maman expliqua qu'elle était malade et préférait rester chez son fils, j'étais
un peu déçue car je pensais que c'était parce qu'elle préférait mes cousins, en
réalité quelques semaines plus tard, maman en larmes nous dit que sa maman était
décédée. Christiane pleura également beaucoup, moi je me consolais en pensant
que puisqu'elle souffrait tant, c'était mieux pour elle puisqu'elle partait
pour le paradis. Je n'assistais pas à l'enterrement, une page de vie se tournait.
Une dame venait chaque jour apporter le lait dans des grandes "buy",
grande et mince, et à ma surprise elle me voyait, me souriait et
même osait me parler ce qui était rare, en général personne ne faisait
attention à moi. Elle me demanda mon âge, mon nom, et me dit qu'elle avait un
fils de mon âge, tout de suite intéressée je regardais dans la cour dans la
voiture mais il n'était pas là ; elle rit et me dit qu'il viendrait peut être
un autre jour, en réalité j'étais très déçue, triste même, je n'avais pas d'ami
et j'aurais aimé m'en faire un. Sur le coup je me dis que cela ne faisait rien,
qu'un jour je le retrouverai et que même je me marierai avec lui, j'étais
ainsi rassurée...;Et c'est ce qui est vraiment arrivé.
Le dimanche après-midi était le seul moment où le magasin était fermé,
autrement il restait ouvert toute la journée entre 7 h 30 et 20 h 30. Nous
allions "au champs" dans les beaux jours, j'aimais jouer avec les
poussins, ces petites bêtes me faisaient pitié, j'avais peur qu'elles aient froid,
aussi en avais-je mis dans les bottes de papa ; malencontreusement il les écrasa
en enfilant ses bottes. Il était très fâché et moi très triste pour les
poussins.
D'autres fois nous allions à la pêche, papa et maman installaient une
couverture sur l'herbe, Christiane ne se séparait pas de la radio pour la
musique, et nous pique-niquions sur la couverture, je me souviens avoir une
fois eu dans une pulsion, une forte envie de pousser ma soeur dans l'eau, mais
la crainte de faire de la peine à mes parents me rendit sage.
Une autre fois la fermière et son mari nous avaient invité à venir à la pêche, car ils
avaient des champs au bord de l'eau. Papa
réussit à trouver la ferme mais sur le chemin, il y avait deux parties, une qui montait
et une qui descendait, logique il ne voulu pas prendre le chemin qui montait
pourtant j'étais persuadée que c'était le bon chemin, j'en aurai crié, mais
comme j'étais sensée ne pas connaître ce lieu, je me tu, en me promettant un
jour de revenir, ça peu paraître étrange mais quand mon futur mari m'emmena
chez ses parents je reconnu aussitôt le chemin, et j'étais très heureuse de
prendre enfin le bon.
Papa était très déçu il avait choisi finalement un champ au hasard mais au bout
de peu de temps une dame arriva en trombe nous invectivant et nous traitant de
tous les noms, et ce n'est pas en invoquant le nom de nos hôtes que ce fut
mieux au contraire....Nous sommes parti tête basse, et jamais revenu !
Par la suite je ne revis pas cette dame amener du lait, nous avions un autre
gentil monsieur à qui je m'empressais d'ouvrir la porte quand je le voyais
chargé de ses lourds pots de lait.
Il m'arrivait également de partir seule rejoindre papa au champ, j'étais fière
de trouver ma route toute seule, ce n'étais pas bien difficile mais quand même
il fallait un peu de temps pour y arriver, puis ensuite enhardie je poussais
jusqu'à la ferme de mon oncle, à peine un peu plus loin, rejoindre mon cousin,
la première fois j'avais trouvé comme prétexte de lui apporter une sucette,
mais je ne savais pas quand repartir, je voyais bien que le jour baissait
mais j'avais dans l'idée qu'on allait me dire qu'il était temps de partir,
comme je ne me décidais pas il était l'heure du "quatre heure" j'eus le droit
comme mes cousins au bol de chocolat avec du pain émietté dedans, puis comme la
nuit commençait à tomber mon oncle choisit de me ramener en voiture. Mes parents
ne savaient pas où j'étais mais n'étaient pas inquiets et furent surpris de me
voir ramenée par mon oncle, j'ai eu le droit un petit sermon, j'avais dérangé
mon oncle, je promis de ne pas recommencer.
Les fois suivantes j'apportais un carambar à mon cousin mais comme il
m'arrivait de le manger en cours de route je choisis d'en prendre trois, un que
je mangeais en route et les deux autres pour mon cousin et moi. Là je
savais rentrer à l'heure. Une seule fois maman m'a raconté avoir paniqué car
elle m'avait perdue mais je ne m'en souviens pas, ils avaient fouillé partout
même les points d'eaux avant de me retrouver. Je devais être très petite.
Des copains de papa avaient eu l'idée de faire une farce à l'un d'entre eux qui
ferrait les chevaux, ils lui amenèrent un drôle d'animal qu'ils avaient
confectionné avec du cuir, une espèce de vache et la surprise donna lieu à une
idée, ainsi se lança le carnaval de Vitré, appelé à l'époque "la mi-carême
des gais lurons".
Rapidement la fête attira les foules, papa avait donné un bout du champ pour
mettre un hangar dans lequel était retapé les chars, certains trouvaient ces
oeuvres trop grossières, mais la fête avait démarré et elle existe toujours
aujourd'hui tous les ans à Vitré le dimanche des rameaux, c'est devenu une
grande entreprise. je me souviens une fois comme papa était chargé de la vente
des confettis, il m'avait pris avec lui mais comme j'étais faitugée de marcher
m'avait mise sur ses épaules, voyant les choses de haut, je m'enhardie et me
mis à crier avec papa, " qui veux des confettis gai luron !! " les
gens amusés prenaient des paquets à papa et j'étais fière de l'aider.
Le groupe de copains se réunissait de temps en temps et cela donnait lieu à un
repas en famille, il y avait dans le groupe un couple sans enfant, la dame me
prit sur ses genoux et m'expliqua qu'elle n'avait pas d'enfant et me demanda en
souriant si je ne voulais pas être sa petite fille, aussitôt je répondis
"oui", surprise et gênée elle me descendit de ses genoux et ne
voulu plus me parler...
Une fois j'avais rapporté de la maternelle une petite chanson avec
chorégraphie, toute la famille s'en amusa alors je voulu réitérer la chanson
mais très rapidement cela ne faisait plus rire personne et on me somma
d'arrêter de faire le pitre, il s'agissait d'une de ces chansons idiotes qui
disait "j'étais assis sous un palmier ohé ohé quand l'animal est arrivé ohé
ohé, je l'ai gentiment saluer ohé ohé, gros boa;gros boa, gros boa, il a mangé
mon petit doigt, mon petit doigt, mon petit doigt et je ne sais pas pourquoi,
pas pourquoi, pas pourquoi, il a fait bobo à moi, bo à moi, bo à moi ...."
Je me revoie encore faire les gestes qui l'accompagnait.
Pour tout j'étais toujours trop petite, je voyais mes soeurs pendant les
vacances se cacher près des livres à vendre et passer des heures à lire les BD,
moi je ne pouvais pas, je ne les comprenais pas, je regardais les images et
rageais de ne pouvoir comprendre, il y avait des "tartines" cette
vieille femme avec son parapluie qui courait après des bandits dont la voiture
épousait les formes, et elle frêle femme avec sa 2CV, leur faisait peur, il y
avait "les pieds nickelés" j'aimais moins ces trois lascars,
bécassine bien sur mais je trouvais les images trop en vrac, je ne savais pas
comment les suivre, et aussi les" pifs le chien" pas encore de walt
Disney qui sont apparu plus tard. Pour tous les jeux c'était pareil, sois je
ne comprenais pas, je ne savais pas lire ni compter, ou alors je ne courais
pas assez vite bref les rares fois où j'avais le droit de jouer, je
"comptais pour du beurre" et force était de constater que je ne
pouvais vraiment pas participer.
dernière partie de la petite enfance.
Deux ans après la grand-mère ce fut le grand-père qui tomba malade, nous
allions le voir à l'hospice, c'était une grande salle pavée de grandes dalles
d'ardoise et le plus souvent je jouais à la marelle entre ces dalles évitant de
toucher les joints. Il y avait de nombreux lits tous occupés par des personnes
âgées, quelques fois l'une d'entre elles me parlait un dimanche et esseyait de
m'attirer, puis le dimanche suivant ne me reconnaissait pas, d'autres fois une
autre râlait trouvant que je bougeais trop, mais j'avais du mal à rester
tranquille le temps me paraissait long, puis un jour il mourut aussi, Roselyne
qui se savait la préférée du grand-père attendait de recevoir la petite boite
en fer qu'il lui avait souvent montrer en lui disant que les bijoux qui étaient
à l'intérieur seraient pour elle plus tard, il nous fut impossible de mettre la
main dessus, ils avaient disparu sans doute un de ses innombrables
"amis" qui venaient voir le grand père quand il était encore dans sa
maison avait-il mis la main dessus, j'en étais navrée pour ma soeur mais je ne
pense pas que ces bijoux avaient tellement de valeur sinon d'être ceux de
la grand-mère, je ne les trouvais pas beaux de toute façon, à moins que je n'ai
été un peu jalouse ...
Papa décida avec l'héritage de faire construire un autre magasin, il était
devenu impossible de continuer d'habiter dans cette vieille maison, il fit donc
construire sur le terrain à coté de la vieille maison du grand-père un grand
magasin.
En attendant, les trois filles sous la direction de Christiane venions tous les
soirs coucher seules dans cette vieille maison. Christiane m'a parlé il y a
peu de la grande peur qu'elle avait de devoir nous amener toute seule à cette
maison, la rue, la nuit lui faisait peur et cette responsabilité la dérangeait
beaucoup, une fois, comme nous avions oublié les clés, elle entreprit de casser
un carreau plutôt que de faire demi-tour chercher ces clés.
J'étais contente et sans crainte, c'était une nouvelle aventure qui me plaisait
beaucoup. Nous n'avions pas non plus de wc dans la maison il fallait aller dans
le fond du jardin dans la cabane en bois, aussi comme nous dormions à l'étage,
nous avions un grand pot de chambre, je me souviens cette fois là, avoir trouvé
avantageux d'être trop petite pour ne pas être de corvée de vider ce seau qui
était souvent plein a ras bord. Une fois même comme j'avais une envie
pressante, mes soeurs pour ne pas aller le vider me perchèrent au-dessus de la
fenêtre donnant sur le jardin pour que je fasse pipi, ce qui n'amusa beaucoup
je faisais de la pluie sur la véranda.
Enfin le magasin prêt nous arrivions dans le grand appartement au-dessus, par
revanche sur la maison si vétuste que nous avions eue, papa avait fait faire
deux très grandes chambres, un vaste couloir, seule une chambre était plus
petite et nous avions une vraie salle de bain avec douche et bidet obligatoire
à l'époque, très pratique pour se laver les pieds, et des wc. Chaque pièce
avait des grandes fenêtres.
Bien sur Christiane exigea la chambre la plus grande et Roselyne et moi trop
contentes de ne plus l'avoir avec nous nous contentions très bien de la petite,
mais cela ne dura pas elle demanda à changer et récupéra la plus petite il faut
dire que celle-ci avait une sortie sur le jardin ce qui l'arrangeait pour ses
sorties.
Avant de quitter la vieille maison je n'étais fait des amis dans le café
voisin, il y avait une fille un peu plus âgée que moi et qui acceptait de jouer
avec moi, c'était une aubaine, je passais pas mal de temps avec elle, il y
avait dans ce café un vieil homme à tout faire qui donnait un coup de
main et que ma soeur se faisait un plaisir de mettre en boite elle pouvait
lui demander n'importe quoi tout de suite il le faisait, il n'avait pas toute
sa tête, ainsi il suffisait qu'elle lui dise de faire une roulade et aussitôt
le petit vieux se roulait par terre pour lui faire plaisir.
Bien que nous étions parti vivre dans le haut de la rue, je revenais donc de
temps en temps, jouer chez ces anciens voisins la fille ne voulait plus trop
jouer avec moi et souvent je me retrouvais seule à jouer dans la cour fermée,
cette cour formait un T avec dans un des cotés des "cabines à lapins"
comme on disait chez nous. C'est dans ce lieu que j'ai eu ma première grande
frayeur.
De ma petite enfance les souvenirs sont teintés de souffrances, pas de celles des
grands événements, de grandes tragédies, mais de petites touches de
douleurs, les "ne viens plus sur mes genoux tu es trop grande" ou
les" ne donne plus la main pour marcher tu es trop grande", les"
va jouer plus loin" ou les" tu joues pas avec nous tu es trop
petite" ou encore" tu comptes pour du beurre". Une grande
impression de solitude et d'être de trop, pas à ma place, soit trop petite,
soit trop grande, jamais bien, encore aujourd'hui il m'arrive de ne pas
toujours me sentir à ma place ...
Mais j'avais peut-être quand même, l'envie de dépasser mes limites, comme ce
jour où, assise dans le jardin du grand-père, impuissante devant une nouvelle
injustice qui n'a pas laissé de souvenir précis, je me suis rendue compte que
ma jalousie ne faisait du mal qu'à moi, à la limite elle faisait plaisir à ma
soeur, donc je décidais de ne plus la laisser passer ; pourquoi avoir des
sentiments qui vous font mal et en plus font plaisir à ceux qui vous l'ont fait
? Désormais je me moquerais de ma jalousie et je la contrôlerais... Je crois
avoir pas trop mal réussi, il est rare que je me mette en colère et je peux
dire que la jalousie ne fait le plus souvent que m'effleurer et plutôt sourire.
Pour revenir à ce jour qui a terminé l'épisode précédent, j'avais huit ans et
je venais de recevoir mon premier pantalon, c'était un événement, j'étais très
contente et fière, aussi je décidais d'aller le montrer à mes amis tenanciers
du café. Depuis quelques temps leur fille ne voulait plus me voir, elle était
absente, donc après avoir montré ma nouvelle tenue, je descends la cour pour
aller jouer toute seule au tas de sable dans l'angle de la cour en forme de T.
Comme je joue tranquillement, le vieil homme "à tout faire" vient
vers moi, je lui parle mais il ne répond pas, il à l'air différent, bizarre, on
dirait un robot, il marche droit sur moi, son attitude me trouble, je me relève
et au moment où il est juste devant moi, il m'enlève le bouton de mon pantalon
et semble vouloir me le baisser.
Il me serre contre lui mais comme je suis jeune
et souple, et lui très vieux, je n'ai aucun mal à m'enfuir, j'ai très peur, je
ne sais vers où aller, je me dirige vers les voitures et me déplace en rapport
à ses déplacements, il ne dit rien simplement il s'avance vers moi, bien
décidé. Je tente une sortie mais au lieu de courir vers la maison, je ne sais
pas pourquoi je me dirige vers les clapiers des lapins, je sais qu'il y a un
petit écart car ils ne sont pas collés contre le mur, malgré mon immense peur
des araignées, je me glisse derrière ces clapiers, m'enroulant dans les toiles
en fermant les yeux, bien sûr il a deviné où j'allais et ne tarde pas à me
rejoindre, je vois son ombre avancer, sa main prête à me saisir, à ce moment il
se passe quelque chose dans ma tête, comme une grande déchirure, une fissure
qui s'ouvre, une porte qui claque avec violence, et la certitude que désormais
plus rien ne serait comme avant, je ne sais pas ce qu'il me veut mais ma peur me
rend toute molle sans aucun contrôle, comme une poupée de chiffon, toute
volonté inhibée, sans force, je suis prête à le laisser tout faire ce qu'il
voudra.....
A ce moment précis, la patronne l'appelle, il hésite dépité, puis comme elle
insiste avec agacement il renonce, et part, me laissant complètement groggy, je
sors avec horreur des toiles d'araignées et me secoue avec dégoût, mais je ne
sais pas quoi penser, que voulait-il ? juste enlever le pantalon qui ne
convenait pas à une fille ? je ne le sais pas mais il reste au dessus de ma
tête et pour longtemps un gros point d'interrogation.... Que se passe-t-il dans
la tête des adultes ? quels est ce grand mystère qui rode autour des grands ?
Je me sentais coupable, sale, honteuse et n'en parlais à personne, je me promis
juste de ne jamais revenir, et m'efforçais d'oublier cette histoire.
En réalité cet épisode a bien été mis dans le chapitre "oublié"
jusqu'à cette autre affaire du même acabit qui se renouvela quelque trois ans
plus tard....
C'est à partir sans doute de cette histoire que je suis devenue une fillette
plus sauvage, donnant peu ma confiance, m'intéressant davantage aux
animaux qui me paraissaient plus francs et capables d'amour, à la nature
toujours si belle, juste regarder vivre une fourmi, qui transporte sur son dos
une lourde charge, son acharnement à arriver à ses fins, chercher le plus belle
feuille d'automne, ces merveilles de beauté gratuite et éphémère, je
passe beaucoup de temps dehors à grimper aux arbres, à observer les gens et les
animaux, souvent sale le nez au vent, seule où avec mon cousin, mais je me sens
libre ...
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