LE MAGASIN



Nous sommes ainsi passé d'une vilaine boutique à un grand joli magasin tout neuf, spacieux et agréable, nous n'avions pas eu le droit de reprendre le bureau de tabac ni la presse mais enfin, à la place, papa avait pris un peu de boucherie et dépôt de pain. Il y avait la caisse enregistreuse derrière la porte menant dans l'escalier de l'appartement, et sur le coté les bonbons, je revois encore les bonbons que nous vendions, j'en mangeais aussi en cachette,  mais je trouvais beaucoup mieux de chiper de l'argent dans la caisse et d'aller en acheté à la boulangerie voisine, c'est bien connu c'est toujours meilleur ailleurs, j'aimais aussi aller m'acheter des livres et revues dans notre ancienne boutique, mais rapidement la nouvelle marchande le dit à mes parents et bien sur ils comprirent  de suite d'où je tenais mon argent, par contre je fus étonnée de voir qu'ils ne me grondèrent même pas. Je renonçais donc aux livres, pour le moment....

J'étais encore petite sans doute entre 7 et 8 ans quand je décides de faire une fugue, j'en ai assez d'être de trop, de subir des injustices avec ma soeur aînée aussi je décides de quitter pour toujours cette famille, je me fais un plan, pour ne pas mourir de faim je prends un camembert dans le réfrigérateur, et mon nounours sous le bras je pars dans le fond du jardin, en pleur, je cherche vers où je vais me diriger. Il me semble finalement que si quelqu'un me trouve il peu me faire encore plus de mal que ma famille qui somme toute me laisse plutôt tranquille, en plus c'est peut être les gendarmes qui vont me rattraper, me gronder et finalement me ramener ; et mon papa va être bien honteux, tout en échafaudant mes plans assise sur une pierre dans le fond du jardin mon nounours sur les genoux je mange mon camembert, la nuit commence à tomber, et comme je n'ai plus rien à manger, je me dis que je vais mourir de faim si je pars, à ce moment là justement, maman m'appelle pour passer à table, finalement je renonce à fuguer et rentre manger, maman cherche en vain ou est passé son camembert....
    
Nous aurions pu être bien fiers de notre belle maison mais je ne vois rien de bénéfique en dehors de la propreté, car papa  en perd son meilleur ami, un voisin qui était anti curés et socialiste, petit ouvrier il a vu dans la réussite de papa un motif de rejet, il ne se voyait pas copain avec un commerçant qu'il qualifiait de bourgeois, non seulement papa  perd son ami mais en plus il n'a plus le temps d'aller jardiner, je pense que se sera un de ses plus grands regrets, le magasin est trop important il lui faut rester s'en occuper.

Christiane et Roselyne sont envoyées au patronage avec le curé et son vicaire, le jeudi après midi, pour une fois, être trop petite m'arrange, je ne suis pas trop encombrante, je ne suis jamais dans les jambes de mes parents aussi me laissent-ils, de toute façon c'est payant donc c'est autant ça de gagner, et pour moi qui n'aime pas les travaux manuels c'est un soulagement de ne pas avoir à y aller. Je préfère aller dans les champs, je retrouve le plus souvent mon cousin et nous jouons des après-midi entiers, même si son frère aîné râle parce qu'ainsi il échappe aux corvées, mon oncle qui semble avoir un penchant pour moi le laisse tranquille, nous n'avons pas de jouets mais un rien devient selon nos bons soins, une arme, ou n'importe quoi à notre convenance. On se fabrique des maisons en délimitant de la poussière au sol et le temps à jouer ne se compte pas, j'ai enfin  un vrai ami, notre chasse au trésor est la recherche des nids de poules, quand on en découvre un nouveau c'est une grande joie, et quand l'heure d'aller chercher les vaches on ne se fait pas prier on invente encore toutes sortes de situations, je me revois me tenant à la queue de la dernière vache et me laissant guidé par elle jusqu'à l'étable. Chaque bête à un nom qu'elle connaît, et chacune à son caractère, et même sa coupe de cheveux !  j'aime leur odeur et leur contact, comme tous les animaux, et je ne me lasse pas de les observer, en générale, c'est toujours la même qui est la première dans le troupeau et la même qui est la dernière, souvent une docile...
De nous deux je suis la plus téméraire, n'hésitant pas à monter le plus haut dans les arbres, nous observons les nids mais sans y toucher car sinon les petits seront abandonnés par leur mère, et c'est un vrai bonheur de voir les petits grandir, mais je fais aussi  les coups les plus risqués, un souvenir parmi d'autre est la monté dans le haut de la vieille usine, la cidrerie qui n'est plus qu'un fantôme d'usine, un jour nous nous glissons entre les taules et nous voilà dans les lieux, sinistre, comme tous ces lieux abandonnés, avec une odeur acre de vieilles pommes, des trous immenses dans lesquels étaient brassé le cidre, dans l'une d'entre elles nous apercevons les os desséchés d'un lapin mort là depuis longtemps. Il y a un grand escalier en fer, quand on y monte certaines marches semblent à peine supporter notre poids, et grincent de façon sinistre, mais je ne crains rien et je monte jusqu'en haut, mon cousin me suis, arrivé sur la plate forme la plus haute on domine toute la ferme, je suis contente nez au vent, et je m'assoie sur le rebord, j'appelle mon cousin je veux lui montrer le gouffre sous mes pieds mais il ne répond pas, je me retourne et je l'aperçois, livide, alors je comprend qu'il n'est pas à l'aise et pour ne pas le vexer je me relève et on redescend en silence, pour ne plus jamais remonter..... 

Pour le magasin papa avait du s'endetter, aussi avions nous consigne de ne pas demander de dépenses, pour Noël nous n'aurions plus de jouets, nous étions de toute façon, trop grandes, et mes huit ans en faisaient partie, nous avons eu à la place un beau pyjama tout neuf et finalement j'en étais très contente. Habituellement j'avais les vieux habits de mes sœurs, pour une fois j'avais du neuf c'était génial, tant pis pour les jouets. Je ne le regrettais pas....

A cette époque il n'y avait pas encore de dates de péremption sur les produits mais tout ce qui était fruits abîmés nous revenait ; je me rappelle aussi l'arrivée des bananes dans un carton sous forme de régime que papa suspendait. Les collections de points DH et les images du chocolat, on remplissait les albums et en envoyant les points nous recevions une boite à sucre de bonbons et chocolats où des cadeaux choisis dans un catalogue, ainsi que des points avec la chicorée, j'ai encore des petites cuillères à café de ces collections.
Il y avait bien sur, un grand livre de comptes, où les parents notaient les crédits des clients, il y en avait pas mal, et certaines fois ils barraient d'une grande croix certains crédits. Il n'était pas question que les clients se servent tout seul, surtout les fruits et légumes, et rare aussi qu'ils soient nombreux en même temps, juste un peu après la grand-messe le dimanche, et c'était comme une fête, chacun faisait ses courses au jour le jour, venant pour un ou deux achats à la fois, ainsi tout le monde se connaissait certains venaient juste pour discuter.
En face un peu plus loin se trouvait la gendarmerie, et dans la même rue de l'autre côté "les baraquements". C'était des bâtisses en bois spécialement montées à la va-vite après la guerre pour les réfugiés mais squattés depuis par des "chômeurs professionnels" qui étaient le plus souvent de très bons clients pour le gros rouge, les bouteilles étoilées, consignées, d'ailleurs toutes les boissons étaient dans des emballages en verre. Mais jamais les parents n'avaient un regard de jugement sur eux, c'est sans doute pour cela, grâce à ce modèle, que je refuse toujours de porter un regard de jugement sur les autres...
Nous avions le dimanche le droit de boire de la limonade, c'était notre apéritif à nous, du pschitt, et nous n'en abusions pas, je n'aimais pas ce goût piquant mais c'était ainsi, j'en buvais pour faire la grande comme les autres. La seule chose qui nous importait le dimanche après-midi, était de faire le moins de bruit possible pour ne pas réveiller les parents qui faisaient la sieste. Car sinon nous étions obligées d'aller aux vêpres. Nous regardions les prêtres passer sous nos fenêtres cachées derrière les rideaux, et tous les fidèles qui défilaient en chantant des cantiques.
Ce que je préférais c'était la sainte Anne patronne des bretons car ce jour là, la rue était barrée aux voitures. Des hommes faisaient des jolis dessins au sol avec de la sciure de bois colorées de plusieurs couleurs et des pétales de fleurs, c'était magnifique ; ensuite après une messe, toute la communauté religieuse marchait dessus en chantant des cantiques de l'église à la chapelle

Sainte-anne à coté de la vieille maison du grand-père. J'aurais bien aimé être déguisée moi aussi en petit ange mais c'est un privilège que je n'eu pas. Je ne sais sur quels critères se faisaient ce choix.
Une fois un évêque est passé à l'église, j'ai été étonnée de voir les gens plier le genou devant lui et embrasser une grosse bague, que je trouvais vulgaire, car très grosse, en plus pour un homme en robe avec chapeau bizarre, je restais perplexe et dubitative.
Il y avait aussi le lancé de dragées dans la rue après un baptême, évidemment j'étais trop petite pour arriver à temps, et quand j'étais sur place les autres étaient plus rapide, aucun bonbon n'était perdu même pas ceux tombés dans l'eau du caniveau.
Autre jeu des grands, courir vite sur le pont quand passait un train à vapeur, ils se retrouvaient dans la fumée et en était tous contents, la seule fois où j'arrivais enfin à faire partie des enfumés, je manquais d'étouffer dans l'âcreté du nuage et me promettais de ne jamais recommencer !! Pourquoi mes soeurs aimaient-elles ce jeu idiot ? je ne leur ai jamais demandé.

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