VACANCES ( Suite )



   Au magasin, une cliente avait donné à maman, en paiement de dettes, une paire de chaussures trop petites pour sa fille, celle-ci étant du même âge que moi, les chaussures étaient trop petites également pour moi, mais maman ne voulait pas perdre son argent aussi chaque matin pour aller à l'école je devais mettre ces chaussures, bleues de surcroît, car je n'en avais pas d'autres, ce qui me changeait des chaussures trop grandes de mes soeurs, qui me lâchaient des pieds d'habitude.
Les clientes bien souvent venaient venter leurs enfants auprès de maman, elle ne répondait pas, jamais elle n'en faisait autant, elle supportait sans broncher ces étalages de qualités, à croire que les enfants des autres étaient parfaits. Une fois, alors que j'écoutais avec étonnement une de ces dames, celle-ci demanda à maman ce que ses filles comptaient faire plus tard comme travail, maman répond pour Christiane secrétaire comptable, et Roselyne restera sûrement à travailler au magasin. La cliente demande "et la petite ?" maman surprise répond que je suis trop petite pour le moment. Je suis partie en vitesse, maman m'a une fois de plus oubliée, elle me renie encore. Aussi je cours me réfugier, comme souvent dans ce cas-là, pleurer dans la chambre des parents, en me regardant et me parlant devant le miroir de l'armoire. Quand je crois entendre des pas, vite je me glisse sous le lit des parents et à ma grande surprise je vois entrer Roselyne en pleurs, et je la vois venir devant le miroir et pleurer elle aussi en maugréant comme notre soeur. Passé mon étonnement, j'avais une grande envie de rire, et je me suis promis de ne plus jamais venir pleurer devant le miroir.
    
Christiane s'était inscrite au club de gymnastique, et comme elle s'y plaisait beaucoup, Roselyne en fit autant, dans la foulée je demandais aussi à m'y inscrire. Roselyne n'y resta pas longtemps, elle subissait trop sa soeur, mais moi avec mes six ans de moins je n'étais pas dans le même cours, et rapidement j'ai pris du plaisir à pratiquer ce sport, j'en aimais les efforts, les dépassements de soi, et même la discipline, marcher en rang parfait, bien alignées, en musique sous les regards admirateurs des passants, et leurs applaudissements me plaisaient. Je ne m'y débrouillais pas mal, et pratiquer un sport me permettait de bien me défouler, moi qui aimais tant me dépenser.
J'avais cette fois-ci réussi à avoir un chat, je l'avais un premier temps caché dans la petite cabane du fond du jardin où plus personne ne venait, mais un dimanche de beau temps, papa dans le jardin en voyant ce petit chat comprit qu'il était à moi, il ne dit rien et accepta, malgré le regard noir de ma soeur, que ce petit chat entre dans la maison, j'avais gagné, j'avais enfin un chat, en réalité c'était une petite chatte, et quand elle a eut des bébés, il m'a été ordonné de tuer les petits. Malgrè mon amour pour eux et à cause de ma peur de perdre la mère je réussis à les supprimer, mais ce fut un vrai calvaire, je m'en voulais beaucoup.

Comme papa trouvait la caravane trop petite et vieille, il a décider d'acheter une maison de campagne, pour ce faire en grattant les fonds de tiroir, les livrets qu'il nous avait ouvert et même les louis d'or que nous avions eu en cadeau, chacune le notre, sauf bien sur Christiane, car le sien avait été monté en bague.
C'était au départ une vieille maison, il n'y avait ni eau ni sanitaire, et la première chose qu'il a fait est un wc à la turc à coté de la maison dans un petit coin. L'eau nous devions aller la chercher à un puits éloigné de la maison, mais j'étais trop petite pour être de corvée, c'étaient les parents qui s'en chargeaient, tout le confort est arrivé peu après cependant.  Nous y passions tous nos dimanche papa retapait la maison maman faisait du tricot, la voisine me voyant traîner du coté de sa ferme me proposa de jouer avec ses fils, il y en avait un, un peu plus jeune que moi, et l'autre de l'âge de Roselyne, au début les garçons pour ne pas contrarier leur mère me lançaient une balle, mais je devinais tout de suite que ce petit jeu les lassait aussi je leur proposais de jouer au foot, et là les visages se sont éclaircis, je m'étais fait deux copains.

               Tous ces souvenirs de ma petite enfance ne sont pas venus comme ça, juste pour le plaisir, j'ai longtemps pendant les longues heures de souffrance clouée au lit, essayé de me les remémorer, juste pour m'accrocher à quelque chose, pour occuper mes pensées avec autre chose que la souffrance de mon corps, ne pas m'appesantir sur moi et éviter d'attendre et d'espérer la mort. Les années collèges sont sans aucun doute un tournant, je grandissais et prenais conscience de qui j'étais, ou plutôt de ma non-présence en ce monde, comme si personne jusqu'ici ne m'avait ni vu, ni connu je me sentais comme transparente, aucune raison d'exister, rien à partager avec personne.
Alors j'ai recherché, juste mes petits souvenirs, qui au tout départ n'étaient déjà que ceux de souffrances, je me suis évertuée par la suite à les regarder autrement, avec un regard d'adulte sur une enfant, comme si cette petite-fille n'était pas moi, et a retrouver les souvenirs agréables qui s'étaient cachés au fond de ma mémoire.
A une séance de sophrologie, notre guide nous a demandé un jour de nous rappeler un souvenir de notre petite enfance, heureux, je suis restée éberluée et me suis mise à pleurer en silence parce que je n'en trouvais aucun. C'est ainsi que j'ai entrepris d'en retrouver un maximum parce que, ne pas en avoir du tout doit être impossible, et je pense avoir réussi.   

Hormis ce souvenir, où je sais avoir, pendant plusieurs années appris, et m'être interdit, de verser des larmes, parce que mon corps me semblait-il n'avait que cela en lui, et j'ai réussi. Je n'arrivais plus à pleurer, mais au bout d'un certain temps cette attitude m'a fait peur, à ne jamais pleurer je risquais de passer pour un être insensible et le résultat aurait été pire que le remède aussi c'est avec soulagement que les larmes sont réapparues dans ma vie.

L'année de la sixième a été aussi l'année de mon autre agression, bien sûr je n'ai pas été violée véritablement ; sans doute certaines personnes trouveront que je me plains moi aussi sans raison, ce n'est pas le but, je veux juste exprimer comment une agression, non expliquée, cachée, peut être très destructrice, le tout n'est pas la gravité de l'acte lui même mais la façon dont il va être perçu, et vécu par les intéressés.

En voici le récit :
Comme chaque année nous nous occupions des confettis de la mi-carême, aussi comme chaque année j'adorais me déguiser pour l'occasion, et tout le dimanche je le passais à parcourir les rues de la ville entre les chars à vendre mes confettis, nous avions en échange des tickets pour les manèges. Le lundi il y avait encore après ces trois jours de fêtes le dernier bal, un balpopulaire, sans déguisements, dans une cabane en planche, un orchestre tentait de faire danser les quelques personnes encore présentes. Habituellement les parents ne voulaient pas que je vienne mais j'avais insistée, il y avait école le lendemain matin et je n'étais pas censée traîner au bal, même avec eux, à vendre des derniers confettis.
Il est vrai qu'il y avait peu de monde, et ceux qui étaient là n'étaient pas en très bon état.
Tout ceci se passait sur la place des manèges mais la plupart étaient fermés, il restait juste les auto tamponneuses et une boutique de confiserie.
Déjà  un peu gourmande, je décidais d'aller m'acheter mon dernier paquet de croustillons, friandises dont je suis friande et que je ne trouve qu'a la foire, aussi je m'approche de la boutique. Il y a là un vieux monsieur que le jeune homme sert, par hasard il se trompe, et va me donner le paquet, mais je dis en souriant que ce n'est pas pour moi, et il le remet au vieux monsieur, celui-ci n'avait pas fait attention à moi, mais là il me sourit, je lui rend son sourire par politesse.
Quand je suis servie je me rend compte qu'il m'a attendu, il me demande mon prénom et engage la conversation. Je ne suis très farouche, encouragée par son sourire je lui réponds, il me propose d'aller faire un tour dans les autos tamponneuses, je le suis mais je n'aime pas ce manège aussi je sors assez rapidement le laissant seul dedans, mais il en sort à son tour et me rattrape, il me propose de venir voir là entre deux camions, je ne vois rien il y fait plus noir que dans de l'encre, il insiste et je me dirige vers lui. Je n'ai pas le temps de faire grand-chose, qu' aussitôt il me plaque contre un camion et me dit "Thérèse je t'aime". Essaie de m'embrasser sur la bouche mais je tourne la tête et sens ses poils de barbe qui me piquent le visage. En même temps je sens sa main libre chercher sous ma jupe. Mais je suis toujours vive, et souple, j'arrive rapidement à me dégager, et je cours vers la lumière. Je me rends compte que j'ai toujours à la main mon paquet de croustillons, de rage je le jette par terre et rentre dans le bal retrouver mes parents. Je ne dis rien et ils ne se rendront compte de rien mais dans ma tête une fois de plus quelque chose s'est brisé..... 


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