LA CAMPAGNE



Nous allions chaque dimanche nous ennuyer dans la maison de campagne, on y emmenait le chien. Ce jour la je le vois partir en courant sur le chemin ; comme il s'éloigne de la maison, je le rappelle pour le gronder. Il n'a pas le droit de partir, il revient tête baissée, la queue entre les pattes . Je suis assise sur les talons sur la pelouse, et le chien vient vers moi, il titube comme si il avait bu, je suis étonnée et le prends contre moi . Il tombe et sa tête se pose sur mes genoux, je comprends qu'il est en train de mourir, il est trop gras et d'avoir couru l'a épuisé. Je reste là, le chien mort sur mes genoux . Je n'ai pas de voix pour appeler, ni la force de partir. Enfin après un effort immense, je réussis à lâcher un petit cri  dans un souffle : "Papa ! ". Pas de réponse, alors je recommence, papa parle avec quelqu'un dans la maison, mon appel l'agace, "quoi le chien !! il est pas mort quand même !" .... Comme je ne réponds pas, je vois la silhouette de papa, légèrement inquiet les sourcils froncés sur le bas de la porte. Enfin ! il a compris ! Il vient vers moi lentement et avec douceur il enlève la tête du chien de dessus mes genoux et gentiment me dis d'aller dans la maison . Il va enterrer le chien derrière le hangar ; groggy je rentre, j'adorais mon chien, et il est mort dans mes bras, je me sens soudain bien seule... Je regarde dans le ciel et vois un nuage qui ressemble à un chien qui monte vers le ciel, et je me sens un peu réconfortée...

A la maison une chose était sacrée, c'était l'heure des informations . Dans la vieille maison papa nous faisait taire pour écouter la radio, et le jeu des mille francs, depuis j'ai d'ailleurs la petite sonnerie en horreur. Papa avait une grande admiration pour le général de Gaule, du moins avant qu'on entende parler de l'Algérie, c'était loin, en Afrique ; mais il semblait inquiet des nouvelles que l'on entendait . Un jour dans les habitations près de la ferme «du pavillon", nous avons vu s'installer des jeunes hommes, ils avaient juste un matelas par terre et rien d'autre. Ils faisaient beaucoup de bruit . Les premiers temps, avec mes soeurs et mes cousins, nous avions été les voir, mais les parents nous conseillèrent de ne pas retourner, car ils se battaient quelques fois au couteau.
Mon cousin avait un nouveau copain qui venait à la ferme passer ses mercredi, je me sentais rejetée, ils s'amusaient à se cacher, pour me faire partir. Un jour nous avons quand même joué ensemble, le jeu consistait à casser tous les carreaux de l'usine de cidre désaffectée, c'était un jeu très amusant ! Sur les vieux silos il y avait des inscriptions qui avaient trait aux événements d'Algérie. 
Dans les années suivantes sont arrivés des "rapatriés" et des "réfugiés". Ils avaient été mis dans la "prison" qui n'en avait plus que le nom ; un bâtiment vide, qui ne servait plus depuis la guerre . Au début les familles faisaient beaucoup de bruit, ils semblaient heureux, s'amusaient et riaient, puis doucement ils ont basculé vers autre chose, visiblement n'arrivaient pas à s'intégrer. Il y avait un homme qui venait au magasin et demandait sérieusement à avoir du boeuf coupé avec un couteau qui n'avait jamais coupé de porc. Papa, faisait semblant d'aller chercher un couteau dans la réserve mais il n'aurait sûrement pas pu certifier qu'il n'avait jamais coupé de porc avec.
Une cliente demanda à papa d'être le parrain de sa fille, il accepta c'était des gens qui n'avaient pas de famille, ni connaissances ici. Assez rapidement ils sont parti vers Grenoble, nous avons continué de lui envoyer un jouet tous les ans à Noël, jusqu'à ce qu'elle arrête de nous écrire, il m'arrivait de l'envier...
les autres ne sont pas restés longtemps, ne s'entendaient pas entre eux, et sans doute déstabilisés par notre façon de vivre très loin de la leur...

  Dans ces années collèges commencent les problèmes de santé, le corps exprimant par des maux, ce qu'il ne peut ni se sait exprimer par des mots, a commencer par des douleurs ventrales, me clouant de longs moments dans les toilettes les bras serrés contre le ventre, pliée en deux guettant les vagues de douleurs et attendant les accalmies. Les parents trouvant trop souvent les toilettes fermées m'envoient chez le médecin, il ne trouve rien mais promet à la prochaine alerte de me faire enlever l'appendice, sans doute en cause. Bien sur, je m'efforce de ne plus montrer ma souffrance et nie avoir encore de ces douleurs. A l'école, j'ai de plus en plus de problèmes d'attention, j'ai beau essayer de suivre, ma tête refuse de comprendre les mots, fait l'impasse sur tout ce qui concerne l'orthographe, rien ne veux plus rentrer si ce n'est la poésie. J'aime assez l'algèbre et la géométrie et je m'amuse encore quelques temps avec, mais cela ne durera pas très longtemps.
Viennent également des problèmes de fatigue, et ce n'est encore que le début d'une véritable descente aux enfers. Je perds mes ami(e)s, Michèle s'en va vers d'autres filles, mon cousin tombe déjà amoureux d'une copine d'école... Qu'il épousera plus tard.
  
Papa aussi semble avoir de plus en plus de problèmes de santé, il prend des médicaments, il a arrêté l'alcool, non qu'il en prenait beaucoup mais désormais le vin lui fait mal à l'estomac comme beaucoup d'aliments.  L'ambiance à la maison est assez morose, fini les sorties et les éventuelles fêtes, la dernière sera ma communion solennelle, à la maison de campagne. Ma marraine est aussi ma tante, comme maman est la marraine de sa fille, elles avaient convenu de ne pas offrir de cadeau tous les ans à Noël puisque ce qui était donné a l'une était aussi donné à l'autre, l'acte s'annulait donc. Ainsi seulement à cette communion, j'ai reçu de mon parrain que j'avais perdu de vue depuis plusieurs années déjà, une montre et ma marraine, seule présente, m'avait offert une lampe de chevet. Les autres jeunes se montraient leurs cadeaux, moi je rentrais vite fait sans rien dire. J'avais en plus une crise de "foie", je ne comprenais pas l'attitude du prêtre de la paroisse, il détestait les femmes, mais quand il était seul avec une fillette, il la serrait si fort dans ses bras que j'ai cru un  jour étouffer, et les garçons recevaient de violentes raclées, un d'entre eux a reçu une bonne raclée, et même couché à terre il recevait encore des coups de pieds. Un jour à l'église le prêtre commence son homélie par "aujourd'hui c'est la fête de la sainte vierge mais je ne vous parlerai pas d'elle parce que c'est une femme "..... La veille de la communion, alors que nous faisions  l'ultime répétition, j'ai mis mes pieds sur la chaise de devant où était la nouvelle copine de Michèle, qui ne pouvait pas me voir, aussi elle racla sa chaise au moment même ou le prêtre nous dit de ne pas faire de bruit, dans un grand mouvement de jambes il est arrivé à mon niveau et m'a envoyé sur la figure une gifle magistrale, je baissais la tête mais  je n'ai pas pleuré...Ainsi ce grand jour je déclamais dans ma tête à Dieu" je fais ma communion mais je crois plus à rien, alors garde ça sous ton bras si tu veux...". 

A la maison je deviens infernale, mes soeurs m'appellent "la planche à pain" parce que je suis mince ou "la tête à claques" parce que je ne suis plus que grimaces et singeries.
A tout le monde je réponds effrontément, ma soeur qui depuis toujours m'oblige a allez régulièrement chez le coiffeur me faire couper les cheveux, commence a être débordée, je me rebiffe de plus en plus. Elle essaie de me mettre une raclée mais je la mords, elle crie, maman et papa accourent, maman prend papa à partie pour me sermonner mais pour la première fois de ma vie, papa dit a maman" laisse les, elles se font le caractère". Habituellement il ne disait rien car il considérait que c'était à la mère d'éduquer les filles et les garçons au père.
Tout le monde est surpris et de ce moment plus jamais ma soeur ne m'agressera.
A chaque phrase, j'ai remarqué qu'il suffisait de la reprendre avec des sous-entendus dans l'intonnation pour que ma soeur réagisse. Alors je m'amuse, sans trop savoir pourquoi, au hasard, je répète une partie des phrases que je ne comprends même pas, ma soeur qui a six ans de plus que moi, s'intéresse aux garçons et je suppose que mes phrases doivent faire allusion a la sexualité, surtout quand je la vois piquer un phare. A la télévision Roselyne et moi nous n'avons pas le droit de voir certains films, des qu'il y avait des bisous on devait partir se coucher de suite. Une fois nous avons traîné un peu attendant les fameux "les filles au lit !" un couple s'embrassait langoureusement," les filles au lit ! " alors doucement nous quittons notre chaise, le couple s'étale sur le lit, la voix se fait plus forte" les filles au lit ;" tout un gardant un oeil sur l'écran, nous allons vers la porte "les filles au lit !" cette fois-ci la voix est fâchée, mais nous avons eut le temps de voir un slip et un soutien gorge voler au-delà du lit et bien sûr le film passe à la scène suivante, je souris en pensant qu'au fond il n'y avait rien à voir.   

A l'école, je me replie sur moi-même, arrivée en cinquième même problème qu'en sixième, mon nom n'est pas sur les listes, alors je retourne voir la mère supérieure, elle sourit, et m'envoie vers la classe où un des noms a été barré. Pendant plusieurs jours les professeurs m'appellent de ce nom, au début je rectifie puis je décide de laisser tomber et ne réponds plus à un autre nom que le mien. Cette fois encore la prof de français semble s'intéresser à moi, c'est une religieuse, elle demande plusieurs fois a rencontrer mes parents mais ceux-ci invoquent leur indisponibilité par le travail aussi à bout d'arguments elle demande a venir les voir. Ils ne peuvent refuser et je la vois débarquer à la maison accompagnée d'une autre soeur. Ils vont s'enfermer dans la salle à manger, je me demande bien ce que peu raconter la religieuse sur mon comportement, mais je n'en saurais rien car une fois partie, elle me jette un regard et me sourit, je demande à maman, ce qu'elle a bien pu leur dire, maman s'esclaffe dans un soupir septique "elle a dit que tu étais un ange de bonté" . Je reste bouche bée, ce qualificatif me surprend et me gène, je n'ai rien d'un ange aussi pour lui montrer combien elle se trompe je décide d'envoyer promener une vague copine qui s'est attachée à moi, mais qui m'agace....

Mon seul bonheur est d'attendre les vacances d'été ; quand Marcel et ses frères vont revenir passer leurs vacances dans notre maison de campagne. Là je suis la reine, il est le chef de bande, et je suis son bras droit, sa grande soeur. Mon premier plaisir est de battre tous ces garçons à la bataille au corps à corps, ce qui n'est pas trop difficile puisque je suis la plus âgée. Nous avons mis des règles, ne pas se faire de mal juste arriver à faire toucher les deux épaules au sol, aussi je suis très contente quand j'arrive à plaquer un garçon au sol mes genoux bloquant ses épaules au sol et que je suis déclarée vainqueur. ...
chaque années nous trouvons les vacances très courtes, entre les jeux de guerre, les parties de cache-cache dans les hangars de la ferme, les parties de cascades dans le foin, les cabanes construites, les parties de jeux de société les jours de pluies, les arcs et les flèches, les parties de pêche, où j'attrape les poissons sous les rochers à la main, j'étais bien sûr la plus casse-cou et je jubilais quand je voyais du haut des arbres, les garçons en bas s'inquiéter, et me dire de redescendre. Que de bons moments, que de bons souvenirs, les derniers qui me raccrocheront peut être à la vie dans mes moments de cafards. 

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