A partir de mon
agression, ma vision du monde change, je ne vois plus les hommes de la même
façon, heureusement (?) je n'en ai pas trop autour de moi, à l'école il n'y a
que le prof de sport et je le connais depuis assez longtemps pour ne pas en
avoir peur, il m'arrive cependant de le voir différemment. Dans la rue les
inconnus c'est autre chose, je tremble des que j'en aperçois un au loin, je ne
sais plus où me mettre, je change de trottoir, j'ai chaud je rougis et j'ai
envie de m'enfuir mais je dois maîtriser ces peurs, et il m'en faudra du temps
pour y arriver...
En classe de quatrième, panique, j'ai choisi en deuxième langue, allemand et le
professeur est un homme, inutile de dire que de toute l'année je ne retiendrais
rien en allemand, je passe l'heure du cours à essayer de regarder ailleurs, je
rougis des qu'il me parle ou passe à coté de moi, et j'aimerais bien être une
petite souris pour aller me cacher dans un trou. Malgré moi je deviens obsédée,
quand je vois un homme, des qu'il a quelques années de plus que moi, je ne le
vois pas comme une personne, mais comme un être sexué, je vois tout de suite
dans son regard si il me voit comme une gamine ou pas, et quand j'essaie de
baisser les yeux ceux ci tombe sur la braguette ce qui fini de me mettre mal à l'aise,
petit à petit je vois des symboles sexuels partout. ...
En classe j'ai de plus en plus de mal, ma tête à de grandes absences, de moins
en moins de choses arrivent à y entrer, mon attention est comme en suspend. Je
deviens indisciplinée et facilement effrontée, je reste dans le fond de la
classe et je fais rire les autres, cependant jamais je ne me fais prendre, ce
sont les autres qui seront puni pour avoir ri en classe. Le premier jour de
classe je sais qu'il y a une fille qui a une réputation de forte tête, c'est
une "chef de bande", au premier regard que nous croisons le courant
passe tout de suite, sans un mot je me suis fait une alliée. Une amitié
silencieuse se crée. Je n'ai pas l'intention de l'enlever à ses copines mais je
ne suis pas du genre à faire partie d'une bande de filles, aussi quand nous
nous rencontrons, c'est en dehors des autres. Un jour nous allons
ensemble à la mairie elle doit demander un extrait de naissance, elle m'a
demandé de venir avec elle car elle a besoin de ma présence, au moment ou elle
donne son livret de famille, le fonctionnaire à un léger sursaut et pose son
regard sur elle. Un peu plus tard elle me dit être gênée par ce qu'il y a
d'écrit dans le haut du livret à son nom, elle me demande si je sais ce
que ça veux dire, il y a "écrit" enfant posthume". je suis
surprise que ce genre de remarque soit sur le livret, je trouve cela indécent,
tout de suite elle me dit être née quelques mois après la mort de son père,
sans explications, elle sait très bien ce que cela veux dire... Je la suis, un
temps au sport car elle fait des compétitions d'athlétisme, et c'est avec
plaisir que je vais l'encourager.
J'aimerais aussi faire plus de sport mais là aussi j'ai de plus en plus de mal
à suivre, malgré mes efforts, je fatigue très vite et il m'arrive de plus en
plus souvent d'avoir l'impression que je ne vais pas arriver à reprendre mon
souffle, au volley je ne supporte pas avoir les bras en l'air, aussi petit à
petit il me faut renoncer à faire du sport.C 'est pourtant les seuls moments où
je me sens bien, où je peux me détendre et me défouler et j'aime beaucoup cela,
mais à bout de forces, il me faut y renoncer.
Un jour en classe on nous demande ce qu'on aimerait faire comme métier
plus tard, et sur le papier je note" psychologue, ou avocat des causes
désespérées'".
J'aime beaucoup jouer avec les maths, trouver des nouveaux théorèmes réduire à
toute vitesse des équations mais là aussi ma tête commence à me faire défaut,
un jour au cours d'un contrôle je suis bloquée, j'ai trop chaud je me sens trop
serrée dans le bureau, un marteau piqueur dans la rue et tout le contrôle me
devient soudain une énigme. La prof sera bien étonnée de me voir un devoir
complètement faux. Je perds confiance en moi, je voudrais tout foutre en l'air,
je trouve mes parents ringards, mon père surtout, je le trouve vieux, sans
intérêt, ringard, je refuse qu'une copine vienne me voir à la maison parce que
je ne veux pas qu'elle voit mes parents ils me font honte....
Un beau jour un garçon vient les voir et fait une demande en mariage en bonne
et due forme. Roselyne et moi nous frottons les mains, on va enfin se
débarrasser de notre soeur. Elle qui avait toujours dit qu'elle n'épouserait
pas un garçon a lunettes ou avec de la barbe, et bien celui qu'elle choisit a
les deux !
le jour des fiançailles j'ai la surprise de voir débarquer pour la première
fois des règles, elles ne reviendront régulièrement qu'un an plus
tard.....Quelques mois plus tard c'est le mariage, ils partent en Loire
Atlantique, et le premier bébé est déja en route....
Cet été-là, alors que je retrouve Marcel et ses frères, je sais déjà que ce ne
sera plus comme avant, l"année dernière déjà j'ai refuse de me battre et
j'ai gardé tout le temps, malgré la chaleur, un pull pour que mes copains ne
voient pas que ma poitrine prend forme, ils ne disent rien mais ne sont pas
dupes. Par contre, cette fois-ci je vais bientôt avoir quinze ans aussi j'ai
décidé de devenir une vraie fille. Papa ne le voit pas de la même façon il
m'est désormais interdit de rester dans la même chambre que les garçons.
Fini aussi les jeux dehors quand il fait nuit, nous nous amusions pourtant si
bien, des la nuit tombée un ou deux restaient dans la maison et ils
sortaient nous chercher, il ne faut pas se cacher beaucoup la nuit, un simple
recoin suffit et c'est jubilatoire de voir passer tout près de moi ceux qui
sont censés me trouver...
Ce jour là, alors que papa est seul au magasin, nous voyons arriver la voiture
de mon oncle, pour qu'il se soit déplacé jusqu'ici lui qui ne sort jamais, il
doit se passer quelque chose de grave. Il nous apprend que papa vient d'être
hospitalisé, il a consommé une boite de choucroute restée dans le
réfrigérateur, un peu trop vite, il fait une intoxication alimentaire....
Depuis un certain temps déjà papa était devenu plus aigre, plus triste, se
plaignait de ses digestions difficiles, tout semblait aussi lui faire peur, la
crainte de l'arrivé de supermarchés. Le maire qui lui avait promis des HLM à la
place des" baraquements" a eu la mauvaise idée de se noyer, et son
successeur change aussitôt d'optique, il fera venir plutôt un collège, ce qui
n'apporte pas de nouveaux clients, le magasin semble se vider, et lui devient
de plus en plus sombre, râle après les impôts, les charges...
C'est dans cette ambiance qu'il est hospitalisé, une semaine à Vitré, puis
envoyé au service des grands brûler à Nantes. Nous avons essayé de rester un
peu en vacances mais le coeur n'y est pas, le beau-frère ne s'entend pas du
tout avec le père de Marcel et c'est la rupture. Un jour qu'il fait des crêpes,
alors que le beau-frère vient de mettre une gifle à l'un des jumeaux, je
l'entend dire à sa femme "bébé, fait les crêpes !". C'est le point de
non retour, dans la foulée ils repartent vers Paris, les vacances innocentes
sont désormais révolues.
Nous allons voir papa tous les week-end, à Nantes les médecins sont étonnés de
le voir arrivé si tard. Après une semaine à Vitré, la clinique est sur le point
de fermer, il n'y a pas assez de malades, aussi le si peu sont gardé un
maximum, sans doute papa aurait pu être sauvé s'il était arrivé plus tôt à
Nantes.
Pendant trois mois nous allons le voir tous les dimanches, la première fois
avec la famille de Marcel, son père décide d'aller faire un tour à pied dans
les environs. Il insiste beaucoup pour que tout le monde vienne, mais je ne me
sens pas la force de sortir et de marcher, je refuse de quitte la pièce, il n'y
a qu'une fois qu'ils sont parti que je me rend compte qu'il voulait surtout
laisser maman seule avec papa. Alors je sors à mon tour de la chambre. Il y a
toutes sortes de gens qui passent dans le couloir, je ne me sens pas à ma
place, au loin je vois un homme qui déambule et je prends peur. Je rentre dans
la chambre, sans avertir, et je vois maman qui a glisser sa main sous le drap,
sur les jambes de papa, je suis gênée mais j'ai bien trop peur pour ressortir.
Une autre fois il y a un nouveau malade à coté de papa, c'est un grand brûler,
coucher sur le dos, sur ses plaies, il est appareillé et chaque respiration lui
arrache un gémissement de douleur. Je n'y tiens plus, je suis à bout de force
et suis prise d'un rire nerveux à mon grand étonnement, je n'arrive pas à le
maîtriser, il ne me reste qu'a espéré que le malheureux ne s'en rende pas
compte, je voudrais me fondre sur le sol, papa me regarde parfois d'un drôle
d'air, il semble inquiet pour moi...
Chaque dimanche nous retournons, maman conduit, elle perd peu à peu l'espoir,
et à chaque retour quand les nouvelles sont moins bonnes, Roselyne et moi
prenons de plus en plus peur de la route. Ces trois mois n'en finissent pas, de
temps en temps on nous apprends que papa à refais une nouvelle hémorragie
interne, à chaque visite il est de plus en plus maigre, décharné et c'est avec
angoisse que nous retournons chaque fois le voir. Un des derniers dimanches
maman est à bout de nerf, le silence dans la voiture est plus que pesant, la
route n'en finie pas de finir, et à travers ses larmes elle se retiens
visiblement d'envoyer la voiture au fossé.
Et puis un lundi matin à six heures le téléphone sonne, Roselyne dors dans la
chambre de maman mais moi dans mon petit lit je me recroqueville, je sais
déjà ce qui se passe. J'entends maman qui cours dans le couloir en marmonnant
des "Mon Dieu !" Elle descend l'escalier et décroche le téléphone,
elle répond "oui " et puis je l'entend s'affaisser sur la marche de
l'escalier, elle ne dis plus rien. Je me recroqueville, encore plus en larme...
Roselyne descend à son tour, je ne veux pas entendre ce qu'elles se disent, je
sais que je n'ai plus de père...
Je suis abasourdie je savais bien que c'était grave mais j'avais toujours
l'espoir. J'ai du mal à comprendre ce qui se passe en moi, je ne sais pas si je
suis contente, soulagée de ne plus avoir à aller à Nantes tous les
dimanche, ou si je suis triste, je trouve que je ne suis pas assez triste
d'ailleurs, je m'en veux, je me sens mauvaise fille, déjà que je trouvais mon
père vieux et ringard, en plus il meurt alors que je n'ai pas eu le temps de le
voir autrement, en bon père qu'il était... Je lui en veux aussi, je suis
persuadée qu'il n'a rien fait pour s'en sortir et qu'il s'est laisser mourir.
Roselyne plus tard me dira qu'elle a eut cette même réaction.
Je n'aurais pas l'occasion de voir le corps de mon père et au fond cela
m'arrange, il parait qu'il est tout rouge ou je ne sais quelle couleur et comme
il est décédé dans un autre département il ne peu revenir que dans un cercueil
plombé.
Et c'est le défiler des personnes de la famille et autres amis ou curieux, tout
ce défiler m'étonne, je les regarde et j'essaie de comprendre. Une fois c'est
une grande amie de maman qui arrive, elle ouvre la porte et me vois dans le
haut de l'escalier, en larme elle fait aussitôt demi-tour.
Tout ce chamboulement me laisse perplexe, j'ai l'impression d'être spectatrice
de quelque chose que je ne comprend pas bien. Je m'en veux de me sentir
soulagée, et le jour de l'enterrement, nous défilons dans la rue derrière le
cercueil, maman à pris comme toujours le bras de ses deux aînées, je suis
derrière toute seule, je me sens rejetée comme d'habitude....
Maman pleure beaucoup, elle pleurera ainsi pendant très longtemps. Une fois
elle s'écrit "mais qu'est ce que nous allons devenir ? "Je ne peu
m'empêcher de lui dire" mais nous sommes là maman ! ". L'ironie de
l'histoire je l'ai su beaucoup plus tard. Elle m'a un jour remercier de lui
avoir dit cette phrase, car elle l'a prise comme une consolation, elle avait
ses filles elle n'étais pas seule, alors que dans mon idée je l'avais dit pour
lui faire comprendre qu'elle n'avait pas le droit de baisser les bras, elle
avait encore deux filles mineurs à charge.... Ainsi selon la façon
d'interpréter une phrase les choses peuvent avoir un tout autre visage...
Les jours suivants, nous pensons avoir un espoir, le beau-frère nous promet de
ne pas nous laisser seules et revient vivre avec nous et notre soeur ainsi que
leur petite fille de six mois...
A partir de là ma vie bascule dans le cauchemar, pour
venir à l'enterrement, la famille loin d'ici, vient loger dans notre maison de
campagne, je suis avec eux, et croyant me faire plaisir l'un d'entre eux
m'amène ma petite chatte que papa m'avait autorisée à garder, c'est ma seule
amie, je l'adore, mais bien sur, pendant la nuit elle se sauve et je ne la
reverrai jamais, je suis d'autant plus triste qu'elle était prête à avoir des
petits.
Ceci rajoute à ma honte, il me semble que je suis plus triste de la perte de
mon animal que de celle de mon père. De plus ma révolte est devenue permanente,
contre la société, la famille, la religion, l'école, l'ordre établi. La haine
entre dans ma vie comme une solution à mon trop-plein de souffrance....
Plus que jamais je me sens seule au monde. Les angoisses viennent en force
faire une boule dans ma gorge. Je me créé mon petit monde à moi, une tour de
verre pour me mettre à l'abri des l'agressions de la vie, mais cette tour
devient rapidement une prison. Elle m'emprisonne plus qu'elle ne me libère. Je
veux réapprendre à devenir une personne, car je me suis aperçue que même quand
je me regarde dans un miroir je me fais à moi-même aussi des grimaces, alors je
me surveille, je surveille ma façon de marcher, je relève le nez qui était
toujours dans mes souliers, même si quelques fois cela me rapportait la
découverte de menue monnaie. Je surveille l'expression de mon visage, j'essaie
de le lisser, de le rendre plus souriant, moins triste, je veux exister....
J'ai essayé de me rapprocher de maman mais comme toujours l'amour que je veux
lui donner est maladroit, elle me repousse et se tourne vers mes soeurs. Je
reste seule avec un trop-plein d'amour de petite-fille qui ne peut s'exprimer,
il reste dans ma tête, et pour ne pas devenir folle j'entreprends de canaliser
tous ces sentiments confus qui m'envahissent.
Une semaine après le décès je retourne à l'école, les religieuses font venir un
prêtre et une messe sera dite dans la salle de repas pour papa. Cette attitude
me touche et m'étonne, mais au fond tout m'est égal, je me referme de plus en
plus sur moi-même, je ne m'intéresse plus à l'école. Mon idée est de passer mon
brevet des collèges et de changer d'école pour voir si j'ai toujours aussi peur
des garçons et surtout essayer de surmonter cette peur. je demande à maman pour
entrer dans l'école publique, qui est à quelques pas de chez moi. Nous sommes
en novembre je finirai donc l'année, mais ma tête me joue de plus en plus de
tours, je sais déjà que je ne peux plus accéder aux études, il va me falloir y
renoncer et prendre une porte de secours. Ce sera la comptabilité, même si
j'aurais bien aimé faire des études de lettres. Je me sais désormais incapable
d'apprendre.
Je n'arrive plus guère non plus à lire, au bout de quelques pages j'ai tout
perdu du début de l'histoire alors j'y renonce aussi. Par contre je dors de
plus en plus je me sens toujours fatiguée, je voudrais ne plus faire que
dormir. Je me couche des 19 h 30 et me réveille au dernier moment pour aller à
l'école....