A cause de
l'armée nous devons attendre pour nous marier. Une année entière et c'est une
année bien longue. Les deux premiers mois, aucune nouvelle, les courriers
sont bloqués, et il n'est pas permis de téléphoner. Enfin le premier courrier
passe, je lui avais promis de lui écrire une lettre par jour et en effet,
chaque jour une lettre de moi lui arrive. Quand il rentre, il ne prévient pas
toujours ses parents pour ne pas avoir à aller travailler, aider son père à la
ferme. Il passe le week-end avec moi, et je suis aux anges, je connais enfin
l'amour avec un grand A. Tout le temps passé où il est parti me parait bien
long, j'ai gardé un pull qu'il avait porté et de temps en temps j'enfoui mon
nez dedans pour retrouver son odeur. Quand il y a longtemps qu'on ne s'est vu,
le premier moment de retrouvailles est sublime, j'ai comme de l'électricité dès
que l'on se touche un peu. A chaque fois j'attends avec impatience ce doux
moment de retour. Le fait d'être ainsi éloigné et de ne se contacter que par
courriers nous permet aussi de mieux nous connaître, et finalement je ne
regrette rien.
Enfin l'armée est finie, un jour dans la voiture je me décide à lui demander
s'il envisage que l'on se marie. Il semble que la situation lui va très bien
comme cela, nous nous retrouvons régulièrement et autrement il rentre chez sa
maman, c'est sans doute la situation idéale pour lui, mais il faut bien se
rendre à l'évidence pas pour moi. A peine rentré de l'armée il a déjà trouvé un
travail mais il faut partir à Paris. Aussi maintenant que nous avons fixé la
date de notre mariage pour le 3 février, je décide qu'il est temps pour moi de
partir et le suivre dans la capitale.
Ce jour-là, le contremaître vient à nouveau me trouver, il est de très mauvaise
humeur sans doute a-t-il une fois de plus envie de se défouler sur moi. Mais
cette fois-ci la situation a changé, je pensais quitter le travail dans un mois
mais je n'en peux plus de cette situation, je ne le laisse pas parler, je le
regarde droit dans les yeux et tranquillement sans hausser le ton, je lui dis
calmement ce que je pense de lui de son attitude. Il est surpris, déstabilisé,
un instant il lève sa main, je n'ai pas de recul, je suis prête à prendre une gifle s'il veut, mais devant ma
détermination il n'ose pas. Il m'injurie mais je n'y prête pas attention, quand
j'ai fini de lui dire ce que j'ai à dire, je me dirige vers le bureau du
sous-directeur qui n'a pas perdu une miette de ce qui s'est passé. Je lui dis
que je démissionne . Visiblement il est gêné, il mâchonne son crayon, me
demande si je suis sure de moi. Oui, sans hésitation, alors en soupirant il
commence à écrire sur un cahier, et me demande le motif qu'il doit inscrire.
Alors, sans me démonter je dis : mettez "pour mariage". Il est
surpris, il ne s'attendait pas à cela. Il est soulagé aussi et sourit . Voila
il ne me reste qu'une semaine à faire et je quitterai définitivement
l'entreprise. Les sourires sur les visages de mes collègues de travail me
confirment que mon esclandre à déjà fait le tour de l'usine, je pars la tête
haute, je n'ai pas plié...
Je décide donc de le suivre à Paris . Ici, partir avec son futur mari avant
d'être mariée cela ne se fait pas mais je m'en fiche, je l'ai retrouvé je ne
veux pas le perdre ; de plus, cela fait deux semaines seulement qu'il est parti
et visiblement il ne supporte pas d'être tout seul la-bas. Il nous trouve un
petit appartement du côté de la place de la Bastille au 36 de la rue de la
Roquette, notre petit paradis d'amoureux.
Et c'est l'époque des mariages, les copains s'y mettent tous a tour de rôle. A
cette époque il est de bon ton d'être habillée d'une robe longue, et de mettre
un châle sur les épaules aussi comme tout le monde je suis la
mode...
Et la vie continue, j'oublie quelques temps mes peurs, mes
anciens soucis, nous vivons d'amour et de tendresse, nous apprenons à nous
découvrir doucement à notre rythme, et la vie est bien douce. J'adore Paris, en
dehors de ses misères visibles, il y a la Seine et ses boutiques, les terrasses
des cafés, les gens qui passent dans tous les sens, on ne peut rester sur un
trottoir sans avoir à faire attention à tous les passants qui se croisent et se
doublent, dans le métro, même ambiance, plein de monde partout, la vie en
mouvement...
Nous en profitons également pour aller au spectacle, théâtre et autres
amusements, parce que nous ce que nous voulons c'est nous divertir, rire et
s'amuser, c'est beau d'être jeune.
Ma vie à Paris aurait pu, aurait du, être merveilleuse, j'étais heureuse,
aimée, et sans soucis, mais il me manquait quelque chose, je ne savais pas quoi
et finalement je me dis que je voulais sans doute travailler. Je ne me voyais
pas vivre aux dépends de mon mari, et lui non plus d'ailleurs, je décidais donc
de prendre quelques semaines ou mois pour me reposer et ensuite je chercherai
du travail. Avant de me marier j'avais commencé une psychothérapie chez un
psychanalyste de Rennes, et je lui demandais de m'indiquer quelqu'un sur Paris
pour pouvoir continuer le travail commencé. Il m'en trouva un et nous avons
décidé qu'à raison de deux séances par semaines je devrais me sentir mieux. La
première impression n'était pas positive, d'emblée je trouvais que le médecin,
un homme petit et brun ressemblait trop à mon père, je décidais quand même de
continuer l'analyse. Mes problèmes étaient encore assez importants, bien que
peu visibles. J'avais réussi à avoir mon permis de conduire mais un peu
difficilement, par manque de confiance, mais une des mes problèmes était une
incapacité à conduire seule sur de routes inconnues. C'était même une
obsession, il m'est impossible de conduire et de surveiller en même temps tout
ce qu'il y a à surveiller, comme les indications et les panneaux, et la route
elle-même avec ses virages et les changements de vitesse, voire même faire
attention à être du bon coté puisque je n'arrive jamais à distinguer ma droite
de ma gauche. Le risque en était une crise de panique. Et aussi cette fatigue
toujours présente, le pire, le lundi, devoir me lever tôt vers 5 h, pour
prendre le train. Je suis prise de nausées et je dois faire de gros efforts
pour savoir ce que je fais, où je suis et où je vais. Tout cela j'y arrive
grâce à la présence de mon mari, sans lequel je resterais bien démunie,
incapable de me
débrouiller seule. Petit à petit j'apprends quand même à me débrouiller seule
dans Paris, le métro et les rues ; il y a des plans partout et quand j'ai
des repères je peux aller ensuite partout. Je passe d'ailleurs pas mal de temps
à aller de magasin en magasin, il y en a d'immenses et le temps passe vite. Un
jour dans une revue je vois un concours, pour ceux qui se marient entre le
premier janvier et le premier juin de l'année, il est demandé juste de raconter
comment on a rencontré celui avec lequel on va se marier. J'envoie un petit
récit que j'embelli, en jouant surtout sur les dates le fait qu'on se soit
rencontré le jour de ses 20 ans qui était également le jour de la Saint
Valentin à minuit qui plus est, et voilà, je gagne le deuxième prix, 10 jours
aux Baléares. Nous qui n'avions même pas envisagé de voyage de noces ; le
hasard nous l'offre. Nous avons passé un merveilleux séjour dans un petit
studio, avec piscine et champagne dans le réfrigérateur, et une voiture à
disposition, pour nous c'était tout nouveau, même prendre l'avion c'était la
première fois. J'étais émerveillée comme une gamine avec une poupée neuve. Mon
seul regret plus tard sera la pâle réalité redonnée par les photographies avec
notre petit appareil qui reflétait si mal la réalité.
Un jour dans la boulangerie du quartier je croise une petite dame très âgée,
qui a le visage tuméfié, après son départ la boulangère explique à une cliente
que cette personne est tombée dans l'escalier de son immeuble et n'arrivant pas
à se relever seule elle a dû attendre le passage d'un jeune homme qui l'a
entendue et a appelé les secours. C'était une vieille dame qui habitait au
cinquième sans ascenseur. Je ne me sentais pas le coeur de la laisser comme
cela aussi au sortir de la boulangerie je la rattrapais et lui proposait de
l'aider à monter son panier chez elle. Un peu surprise et décontenancée, elle
hésita, c'était bien normal elle ne m'avait jamais vu. Puis consentit à ce que
je porte le panier jusqu'au pied de l'immeuble. Rapidement elle enlève son
porte monnaie qui était sur le dessus du panier le regard méfiant pas trop
rassuré, je souris au fond de moi elle a bien raison de rester méfiante on ne
sais jamais à qui l'ont a affaire. Pour lui redonner confiance, je lui parle
gentiment lui explique pourquoi je fais cela j'ai appris ses soucis derniers,
et j'habite, pas loin je lui donne mon adresse finalement elle accepte que je
lui monte le panier jusque en haut devant sa porte. Elle a bien du mal à gravir
ces escaliers, 5 étages avec un panier plein ce n'est pas facile pour une
vieille dame. Enfin dans le haut je pose le panier devant la porte et me
propose de revenir le lendemain si cela lui convient. Elle accepte, ainsi
pendant plusieurs jours je porte le panier jusqu'à sa porte, son mari ouvre, il
est très content, et me remercie, il me propose d'entrer. Je fais ainsi leur
connaissance, ce sont d'anciens bouchers sans enfants, à la retraite et âgés.
Et mon aide est bien appréciée. De jour en jour, ils me demandent de nouvelles
aides, comme coiffer la dame car le médecin va passer, aider à lui enfiler une
culotte car elle n'en a plus la force, préparer un peu de cuisine. Je le fais
volontiers mais cela commence a devenir très prenant, ils comptent tellement
sur moi que ça me fait peur. De plus en plus souvent je ne suis pas à la maison
quand mon mari rentre du travail, et je n'aime pas cela. Alors je leur mens, je
leur dis que je ne peux plus venir car j'ai trouvé du travail. Je ne suis pas
fière de moi mais je n'ai plus le courage de retourner les voir. Quelques jours
après je passe dire un petit bonjour quand même; et j'apprends que la
dame est à nouveau tombée, et que finalement ils ont décidé d'entrer dans un
foyer pour personnes âgées. Ouf, je suis moins inquiète.
Je me décide enfin à chercher du travail, ma psychothérapie avance doucement
mais aucun changement en vue. J'ai beaucoup de mal à me présenter aux
rendez-vous et le moindre rejet est ressenti comme une cuisante défaite, une
preuve supplémentaire de mes incapacités. J'ai décidément très peu confiance en
moi. Après deux rencontres infructueuses, je fais mon premier essai en tant que
comptable, chez un fourreur. Les gérants sont deux frères très âgés, d'origine
turque . Mes débuts, comme d'habitude, sont très prometteurs. On me demande
même de servir de modèle pour essayer de nouveaux manteaux de peaux qui seront
envoyés aux Japonaises...
Mon mari ne peut rester tous les week-end sur Paris et tous les vendredi nous
prenons le train pour rentrer chez maman qui est bien contente de s'occuper de
nous pendant les deux jours. Il ne peut manquer un match de basket, il y joue
depuis l'âge de 15 ans et c'est une chose à laquelle il ne renoncerait pour
rien au monde.
Mes rapports avec maman se modifient rapidement, Roselyne est partie la même
année que moi, vivre chez son mari, en Suisse, et comme nous descendons chez
elle toutes les fins de semaine je commence pour la première fois à me
rapprocher d'elle...